Pourquoi l’escalade est définitivement politique
- Pierre-Gaël Pasquiou

- il y a 2 heures
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Ressortons une boussole simple : chez Vertige Media, on ne séparera jamais le geste de l’époque.

La grimpe n’est pas un isoloir portatif, une parenthèse hygiénique pour s’extraire du fracas de l’époque. C’est tout l’inverse. Une porte cochère, un poste d’observation. Des salles privées aux falaises assiégées, des corps usés aux logiques de marques, nous voulons chroniquer ce que le siècle fait à l’escalade, et ce que l’escalade balance en pleine figure du siècle. Nous faisons le pari des passions vécues à hauteur de femme et d'homme contre le ronronnement des éditoriaux hors-sol. Un mur de varappe en dit souvent bien plus sur l’état de nos fractures sociales que les plateaux de télé-poubelle saturés d'experts en déclin. Une prise en résine, un abonnement mensuel qui flambe, des ouvreur·se·s indépendant·e·s porté·e·s par le rêve, une sélection paralympique verrouillée : voilà notre matière première. Ce n'est pas de l'anecdote de fin de journal pour meubler les pages loisirs. C'est le cœur du réacteur. Vertige Media est né d’une certitude : l’escalade n’est pas un aimable divertissement de niche. Et si d'aucuns la jugent mineure, qu'ils se méfient des angles morts. C’est précisément là, dans les replis du quotidien, que l’ordre social aime dissimuler ses plus grandes violences.
On entend d’ici les éternel·le·s gardien·ne·s du temple (gardien·ne·s du silence, surtout) s’étouffer dans leur magnésie : pourquoi polluer le geste pur avec de la politique, des questions de genre, la lutte des classes, l’écologie ou le postcolonialisme ?
Inversons la charge : comment peut-on décemment parler d'escalade aujourd’hui en fermant les yeux sur le reste ? Raconter l'explosion des salles urbaines sans analyser la gentrification des quartiers populaires et l’exclusion qu'elle génère, c'est juste de l'aveuglement. Chroniquer l’assaut des falaises sans nommer les conflits d'usage et le pillage des biens communs, c'est de la complicité. Parler de performance sans décortiquer le validisme de la para-escalade ou la précarité de champions, c'est du mensonge. Et la montagne ? Elle n'échappe ni aux récits nationaux grandiloquents, ni à la marchandisation agressive du désir d'ailleurs. Le monde ne s'arrête pas au tapis de réception. Il est déjà sur la paroi. Nous refusons simplement de regarder ailleurs.
Ce parti pris n’est pas une posture de donneurs de leçons. C’est un manifeste méthodologique. On s'intéresse au monde parce que l'on y trouve un ancrage charnel, un visage, une frustration vécue. Les sciences cognitives et la psychologie sociale le démontrent assez : l’attention durable naît d’une friction concrète avec le réel, pas d'une injonction morale. On se sent concerné parce qu'un sujet vient percuter notre propre géographie intime. L'escalade devient alors une arme journalistique redoutable. Pas une ruse pour faire avaler de la sociologie de contrebande à des grimpeur·se·s distrait·e·s.
Savoir ne suffit plus, il faut ressentir
Nous ne demandons pas aux gens de déserter leurs passions pour regarder la société, nous leur montrons que la société les attend déjà au tournant de leur passion. C’est notre réponse à l’anesthésie démocratique contemporaine. Nous crevons sous le déluge d'informations anxiogènes que plus personne n'a la force métabolique de digérer. Les crises, les guerres, l'effondrement climatique, la domination de classe : tout est documenté jusqu'au dégoût, jusqu'à la paralysie. Savoir ne suffit plus, il faut ressentir.
Face à cette distance psychologique qui transforme les drames collectifs en abstractions lointaines, le journalisme ne peut plus se contenter de hurler avec les loups. Il doit tracer des sentiers de traverse. Les nôtres passent par la cotation qui divise, le sexisme ordinaire, la falaise interdite pour cause de biodiversité en sursis, l'ouvreur payé des clopinettes, la championne sans le sou, et la marque outdoor qui vend du frisson libertaire tout en verrouillant sa communication financière.
Nous croyons au pouvoir du récit. Non pas la belle histoire qui sert d'emballage, mais le récit comme instrument de subversion et de connaissance. La mécanique de la « transportation narrative » n'est pas un concept de salon : une histoire puissante déplace les lignes, bouscule les certitudes, incarne les faits. Elle donne une chair politique à ce qui n'était qu'une statistique froide. Voilà pourquoi nous préférons le micro au macro, le corps au concept. Un grimpeur ukrainien amputé ne symbolise pas la guerre de manière désincarnée : il en montre l'impact direct dans la chair d'une trajectoire brisée. Une athlète privée d'horizon paralympique n'est pas une note de bas de page sur le validisme : elle en démonte les rouages implacables sous nos yeux. Un réseau de salles d'escalade ne résume pas le capitalisme urbain : elle en offre un laboratoire miniature.
Le sport adore se draper dans le mythe commode d'une neutralité enfantine, pure, préservée du vice humain
Il ne s'agit pas de politiser de force, mais de cesser de dépolitiser par lâcheté. Le sport adore se draper dans le mythe commode d'une neutralité enfantine, pure, préservée du vice humain. Une imposture en règle. De Pierre Bourdieu à Loïc Wacquant, la sociologie a pourtant éventré l'affaire depuis des décennies : le geste corporel est un marqueur social. On ne grimpe pas dans le vide. On pratique avec son capital, son temps libre, sa légitimité de classe, son histoire familiale, son genre. Le sport trie, classe, hiérarchise autant qu'il rassemble. Il émancipe parfois, il exclut souvent, tout en ménageant de très confortables angles morts à notre bonne conscience. L’escalade n’a pas à rougir de ses contradictions. Une culture qui s'émancipe doit accepter de rompre avec le prêt-à-penser. On peut aimer la grimpe tout en refusant de céder à son propre storytelling. Elle n'en sera que plus vivante, plus critique, plus libre.
C’est l’obsession de Vertige Media : prendre la grimpe trop au sérieux pour ne pas l’abandonner aux seuls marchands du temple. Place à l'enquête, au décryptage, à l'irrévérence, à l'humour aussi. Parce que l’escalade est une industrie, une géographie des corps, un nœud de tensions écologiques et de rapports de force économiques. Qui grimpe ? Qui paye ? Qui nettoie la falaise ? Qui décide en coulisses ? Qui est invisibilisé par le grand récit de la performance ? Ce texte est notre ligne de crête. Nous parlerons d'escalade, pleinement, passionnément, mais sans jamais en faire un théâtre d’ombres pour privilégié·e·s en quête de sensations déconnectées. Regarder les prises, évidemment, mais sans jamais oublier les mains qui s'y usent, les corps qui chutent, les monopoles qui se construisent et les résistances qui s'organisent.
L’escalade n’est pas notre point de fuite. C’est notre point d'impact.












