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En Ukraine, l’escalade comme remède aux blessés de guerre

Chaque semaine, d’anciens soldats ayant perdu une jambe ou un bras sur le front enchaînent des voies dans une salle d’escalade branchée de Kiev. Depuis 2022, la guerre aurait causé près de 120 000 amputations, selon certaines estimations. Reportage.


Les soldats amputés ukrainien dans une salle d'escalade à Kiev
© Pierre Terraz pour Vertige Media

Sous les yeux ébahis de grimpeurs valides, Dima descend fièrement le long de son auto-enrouleur. Ce n’est pas tous les jours, mais aujourd’hui, la joie se lit sur son visage : il vient de finir sa première voie depuis son accident. Une fois la sangle détachée, il s’écroule sur un crash pad en levant les bras au ciel.


Colosse aux pieds d’acier

 

À 32 ans, le jeune homme a perdu ses deux jambes le 1er avril 2024. Non pas à la suite d’un accident de moto ou d’une maladie auto-immune, mais après une violente attaque de drone kamikaze – ces engins chargés de TNT capables de voler jusqu’à 150 km/h, et destinés à s’écraser sur leur cible par surprise pour exploser. L’histoire de Dima ressemble tragiquement à celles de dizaines de milliers d’Ukrainiens depuis le début de la guerre à grande échelle, déclenchée par la Russie le 24 février 2022. Sur le front, ces oiseaux tueurs deviennent chaque année l’un des principaux dangers pour l’infanterie à pied. Les pertes imputables aux drones seraient même passées de moins de 10% en 2022 à près de 80% l’an dernier, selon les données officielles de l’armée ukrainienne.

 

« Ce jour-là, je venais d’être déployé à Pokrovsk, dans le Donbass. Notre mission était simple : neutraliser une position ennemie puis revenir dans la tranchée à bord de notre véhicule. Sur le chemin du retour, je me souviens de nos camarades qui nous hurlaient d’accélérer dans les talkies-walkies, puis du bourdonnement soudain d’un drone, et enfin le trou noir », se remémore Dima, aujourd’hui assis sur un fauteuil roulant. La suite, ce sont ses six camarades d’unité qui la lui racontent. Juste après la frappe, ses coéquipiers parviennent à sortir indemnes de l’habitacle en feu. Lui seul est grièvement blessé.


« J’ai essayé plusieurs sports depuis mon amputation : le ski, le wakeboard, et même le kayak, mais l’escalade est le seul dans lequel je n’ai pas envie d’abandonner »

Félix, ancien soldat ukrainien

 

Ni une ni deux, ses coéquipiers l’extraient de son siège et réalisent que ses jambes sont en lambeaux. Quatre garrots d’urgence, censés stopper l’hémorragie, lui sont apposés à la hâte. En vain. Ce n’est que de longues minutes plus tard, dans un « point de stabilisation » – sorte d’hôpital de fortune proche de la ligne de front – qu’un médecin décide de le transférer au service de chirurgie de l'agglomération de Dnipro (ville du centre-est du pays, ndlr), où il sera amputé de ses deux jambes pour survivre.

Dima et Félix, anciens soldats ukrainiens
À gauche, Félix pare Dima qui fait des tractions. À droite, Dima, dans les vestiaires de la salle d'escalade de Kiev © Pierre Terraz pour Vertige Media

Après des mois de convalescence, 69 opérations et autant de doutes, il s’attèle à venir deux fois par semaine dans cette salle de Kiev pour se soigner « la tête ». « Avant la guerre et mon accident, le sport était toute ma vie. J’ai commencé la musculation à 16 ans, on m’appelait Arnold Schwarzenegger », fanfaronne-t-il en multipliant les tractions sur une barre, les mains enfarinées de magnésie. Malgré ses airs de colosse, une peluche panda accrochée à sa prothèse fait sourire tout le monde. Grimper uniquement à l’aide de ses bras, rapidement chargés d’acide lactique, augmente de 50% l’engorgement des muscles. « Mes extenseurs sont rigides et je fatigue plus vite. Le plus dur est de s’écouter et de ne pas forcer. Une autre subtilité est que je dois mieux gérer la façon dont je positionne mon poids. Je vais progresser sur cet aspect cette année », souligne l’ancien soldat.

 

Superhumans, mines terrestres et second souffle


Chaque semaine, ce sont entre six et huit participants, tous amputés d’une jambe ou d’un bras, qui viennent gravir les sommets de la salle. Ces cours, dispensés depuis près d’un an, sont organisés par l’ONG ukrainienne Second Wind, qui multiplie les activités en intérieur et en extérieur pour les vétérans. Randonnées dans la région montagneuse des Carpates, alpinisme au Népal, escalade en bloc ou en voie… Cette organisation enchaîne les projets inclusifs avec les amputés. Ce vendredi 24 avril, Vertige Media rencontre à Kiev plusieurs bénéficiaires du projet, dont Dima. D’un côté de la salle ultramoderne, des grimpeurs valides enchaînent de la dalle et se filment dans le dévers. De l’autre, ce sont des hommes en prothèses qui visent le sommet des voies. Plus lentement, mais avec davantage de détermination.

Alors que la musique varie entre électro à la mode européenne et rap ukrainien, Félix, un autre participant, réajuste sa prothèse sur sa jambe estropiée. Davantage introverti que Dima, le jeune garçon de 29 ans est toujours très marqué par son accident, qui a eu lieu il y a 11 mois. Ce matin-là, Félix part pour une patrouille de reconnaissance, dans le village de Chtcherbynivka. Lorsqu’il allume une cigarette, son pied effleure une mine terrestre, sa jambe explose entièrement. Lui aussi s'évanouit aussitôt.

 

Adossé à un pan de mur de la salle, il se remémore cette journée traumatisante : « J’ai été opéré directement dans une maison sur la ligne de front. C’était très dur, il faisait froid et il y avait peu de matériel. Je suis resté moins d’une journée, avant d’être transféré au centre Superhumans à Lviv, dans lequel j’ai commencé une rééducation », dit-il, les larmes aux yeux. C’est dans les couloirs de ce centre traumatologique dernier cri, financé en grande partie par des fondations américaines et installé proche de la frontière avec la Pologne, qu’il entend parler de l’ONG Second Wind. Dès que sa prothèse sur mesure est fabriquée, il décide de se réinstaller à Kiev et commence l’escalade. « J’aime ça parce que je me reconnecte avec mon corps. J’ai essayé plusieurs sports depuis mon amputation : le ski, le wakeboard, et même le kayak, mais l’escalade est le seul dans lequel je n’ai pas envie d’abandonner », confie Félix en enfilant un baudrier.


Félix dans le dévers d'une salle d'escalade à Kiev, en Ukraine
Félix dans le dévers de la salle de Kiev © Pierre Terraz pour Vertige Media

 « Allez, on se dépêche mon gars, en selle ! », lance vigoureusement Alina Bielakova, en attachant un mousqueton au baudrier du jeune garçon. Avec bienveillance, elle conseille Félix sur le placement de sa prothèse et l’allonge à effectuer, et lui propose des moments de repos lorsqu’elle sent qu’il perd confiance. Savoir bien placer son pied artificiel, lorsque la sensation du toucher est absente et qu’il est difficile de juger des distances, relève d’une mission quasi-impossible. Alors pendant près de deux heures, comme chaque semaine, la grimpeuse de 33 ans prend très à cœur sa mission de coach.


« C’était grimper ou la mort. La première fois, j’étais si heureuse que je me suis dit que je voulais faire ça toute ma vie ! »

Alina, coach d'escalade à Kiev

 

Après un début de carrière dans le design, elle découvre la grimpe en 2020 dans une vétuste salle de gym de Kharkiv, à l’Est du pays. Aujourd’hui constamment bombardée par l’armée russe, sa ville natale vit au rythme des alertes aériennes. L’escalade lui apporte un second souffle. « C’était grimper ou la mort. La première fois, j’étais si heureuse que je me suis dit que je voulais faire ça toute ma vie ! », se réjouit-elle, en faisant défiler des photos de ses premières compétitions sur son iPhone. Entre deux reels de la grimpeuse française Oriane Bertone, on peut la voir avaler des blocs de Kiev à Lviv, en passant par la Pologne et l’Italie. Contrairement aux hommes, qui n’ont plus le droit de quitter le territoire à cause de la mobilisation généralisée, les femmes ont encore le droit de voyager à l’étranger.


Très vite, elle progresse et sort du lot, en atteignant un niveau 7A+ en bloc, 8a voie. « Dans d’autres pays, ils ont de l’avance sur nous, certains grimpeurs vivent de la grimpe. Ici, on doit avoir un boulot à côté », précise-t-elle, déterminée. Pour continuer à pratiquer toujours plus, elle se fait embaucher dans cette salle de Kiev. Sa bonne humeur contagieuse fait qu’elle est vite désignée pour coacher ces anciens combattants.


Alina assure Dima à Kiev
Dima en train de grimper, assuré par Alina © Pierre Terraz pour Vertige Media

 « Au début, j'étais nerveuse, sourit-elle. Les premiers cours, j’avais peur de dire quelque chose de déplacé, ils ont tous des vécus et des traumas différents. Regardez Dima, il est si costaud. Avec lui, on s’est bien marrés quand il a été surpris qu’un petit gabarit comme moi réalise des blocs si difficiles. Nous sommes devenus amis. Ces gars, c’est une famille pour moi maintenant. » Assis sur un tapis, ses élèves l’écoutent bavarder avec attention. Se confier aussi intimement est assez rare en Ukraine, alors ils profitent de la présence de journalistes curieux pour entendre Alina déballer ses émotions. Tous lui doivent beaucoup. À chaque séance, elle court partout, s’épuise, prend très à cœur sa mission. « J’ai moi-même été blessée il y a trois ans, pas au point de mourir, certes, mais cela fait réfléchir. J’ai eu une fracture ouverte au genou en prenant un rocher en extérieur. Pendant des mois, j’ai appris à grimper sur une jambe. En quelque sorte, j’ai expérimenté leur handicap, ce qui m’aide à les guider », explique-t-elle.


Au même moment, l’un de ses élèves, Erman, silhouette affûtée de 37 ans, est en train de s’envoyer un dévers impressionnant en grimpant en tête. Corde serrée entre ses dents, le gaillard a une prothèse à sa jambe droite depuis deux ans. Ancien soldat, il a également marché sur une mine terrestre dans l'impitoyable région du Donbass. Alina Bieliakova écourte l’interview pour l’encourager, en filmant sa performance en 4K pour lui faire un débrief par la suite. Après un passage extrême, l’ancien militaire parvient à flasher la voie. 


Au-dessus de l’horreur


De retour sur le crash pad, il affirme modestement que cette performance est due à son passé de sportif invétéré. Ancien cycliste et nageur hors pair, il était impossible pour lui d’abandonner son esprit de compétition après son accident. Bien au contraire. « Je viens chaque semaine, je veux dépasser Alina en niveau. C’est mon objectif numéro 1 », nargue le néo-grimpeur du haut de son mètre 80. « Je rigole ! Plus sérieusement, l’adrénaline me fait un bien fou. J’attends maintenant les sorties d’été en extérieur avec l’ONG. Le bloc c’est bien, mais j’ai besoin d’air. »

 

Second Wind prévoit des sorties en montagne pour le mois d’août 2026 : de quoi réjouir ces vétérans, qui peuvent à nouveau franchir les frontières de l’Ukraine après avoir servi leur temps au sein des forces armées. « La destination n’est pas encore fixée. Mon rêve serait qu’on aille tous grimper ensemble en Turquie », conclut avec émotion Alina Bieliakova, en rangeant ses cordes.

L’Ukraine ne communique quasiment pas sur le nombre de blessés au front, pour des raisons stratégiques et psychologiques. En 2026, le président Volodymyr Zelensky a évoqué le chiffre de près de 400 000 blessés. D’après le Service national de la Santé, environ 120 000 amputations auraient été réalisées depuis le début de la guerre, il y a quatre ans. Le conflit a également provoqué des millions de déplacés internes et externes, faisant de ce conflit le plus important d’Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Mais de toutes ces horreurs naissent parfois des histoires incroyables. En 2025, deux anciens membres des renseignements ukrainiens, également amputés, ont inspiré la Toile en gravissant plusieurs sommets himalayens à la chaîne. Comme quoi, viser le sommet permet parfois bel et bien d'atterrir dans les nuages.

 
 

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