top of page

Cagnotte pour Fontainebleau : le rideau de fumée des responsables politiques

40 euros pour 100 m², 4 000 euros pour un hectare : après l’incendie de Fontainebleau, la réparation de la forêt se décline en dons individuels. Derrière cette promesse de « renaissance », écologistes et chercheur·se·s alertent sur les limites d’une philanthropie qui transforme un désastre écologique et politique en affaire de générosité citoyenne.

Les souffrances du vivant de Fontainebleau.
© Louis Lepron

Cet article a été initialement publié sur Reporterre.


À peine le feu maîtrisé, un chapeau s’est mis à tourner pour la forêt de Fontainebleau. Sur place, le 16 juillet, Emmanuel Macron a annoncé qu’un « guichet unique » réunissant la Fondation du patrimoine, l’Office national des forêts (ONF) et la ville serait ouvert pour « replanter et rebâtir ». Ce faisant, le président de la République consacrait l’appel aux dons comme l’une des réponses nationales à l’incendie.


Le message ne s’embarrasse guère de nuances. Il faut « accompagner la renaissance de la forêt », soutenir une « replantation ambitieuse » et la faire revenir « plus forte, plus belle et mieux adaptée aux enjeux climatiques de demain ». La Ville de Fontainebleau donne même aux personnes qui donnent une unité de réparation immédiatement compréhensible : 40 euros pour replanter 100 m², 4 000 euros pour « faire renaître » 1 hectare. Au 3 août, plus de 1 million d'euros a été versé par plus de 8000 donatrices et donateurs. Initialement fixé à 200 000 euros, l’objectif a été porté à 2 millions. L’argent doit financer les diagnostics après incendie, la sécurisation, la renaturation et, selon la Fondation du patrimoine, la plantation d’une forêt « mieux adaptée aux défis climatiques de demain ».


Une dimension émotionnelle


Qui pourrait s’opposer à tant de générosité ? Fontainebleau est une forêt aimée, parcourue, peinte, escaladée. Les dons disent l’effroi devant les flammes et l’envie, sinon le besoin, de ne pas rester les bras ballants face aux vallons calcinés. « C’est un classique, en cas de catastrophe, climatique ou autre, les fondations s’engagent, décrypte la docteure en sciences sociales Anne Monier, chercheuse au Centre en philanthropie de l’université de Genève. Ce qui m’a surprise, c’est la manière dont ça a été fait et cela interroge l’articulation entre État et philanthropie. » Car la cagnotte pose une question : pourquoi demander à la population de donner pour restaurer une forêt domaniale appartenant à l’État ?


« C’est une façon de faire porter le fardeau de la réparation sur le commun »

Jean-Marc Fontan, professeur émérite de l’université du Québec.


L’impôt finance en principe toutes les forêts, y compris celles dont il ignore le nom, de même qu’il finance les écoles qu’il ne fréquente pas ou les hôpitaux où il n’ira jamais. La personne qui donne, elle, choisit sa cause, en l’occurrence cette forêt. Il privilégie un paysage connu, une catastrophe spectaculaire capable de produire des images et une promesse de résurrection.


Fontainebleau possède tous ces attributs. Quid des forêts communales qui dépérissent sous les sécheresses, des massifs rongés par les scolytes, des bois incendiés loin de Paris et des écosystèmes qui se dégradent sans caméras ? « La philanthropie repose sur une dimension émotionnelle et l’allocation des ressources va souvent aux projets les plus visibles et les plus médiatisés », poursuit Anne Monier.


La cagnotte déplace ainsi la question des moyens durables à accorder à ces biotopes. Elle dépolitise l’incendie : ce n’est plus le symptôme d’un climat déréglé sous nos assauts, mais une catastrophe à réparer ensemble, à hauteur de 20, 40 ou 100 euros… « C’est une façon de se déresponsabiliser et de faire porter le fardeau de la réparation sur le commun », analyse Jean-Marc Fontan, professeur émérite de l’université du Québec, où il a exploré les ressorts de la philanthropie. La population est invitée à mettre la main au portefeuille, mais beaucoup moins à discuter collectivement de ce qui a rendu la forêt vulnérable…


Une cagnotte ne répartit pas nécessairement l’argent selon la gravité écologique. Elle suit aussi la notoriété et l’émotion. L’appel aux dons apporte-t-il réellement des moyens supplémentaires à l’État ou installe-t-il une sélection des biens communs selon leur capacité à attendrir ? La page de collecte promet beaucoup, mais donne peu de détails sur la destination précise des fonds. Elle a été lancée le 15 juillet. Quel organisme les recevra ? Quelle part sera consacrée aux diagnostics, aux plantations, au suivi scientifique ou à l’accueil du public ? Quels frais prélèvera la Fondation ? Et surtout, quelles dépenses n’auraient pas été engagées par l’ONF et les collectivités sans la cagnotte ? Ces précisions ne relèvent pas d’une méfiance mesquine. L’expérience, notamment lors des incendies de 2019-2020 en Australie, montre combien un immense mouvement de générosité peut se heurter à la réalité des statuts, des bénéficiaires et des attentes contradictoires.


Politiser l'incendie


Durant le « Black Summer » de 2019-2020, les appels aux dons avaient recueilli près de 640 millions de dollars, soit 393 millions d’euros. La Croix-Rouge australienne avait collecté 232 millions de dollars à elle seule au 31 juillet 2020. Face aux critiques sur la lenteur des versements et les frais prélevés par les organismes collecteurs, les organismes collecteurs avaient répondu que les versements prendraient plusieurs années et que l’argent ne pouvait pas être immédiatement disponible.


L’appel de l’humoriste australienne Celeste Barber est, sur ce point, emblématique. Lancé sur Facebook et destiné à lever quelques milliers de dollars, il a récolté 51,3 millions de dollars. De nombreuses personnes ayant donné pensaient aider les victimes, les animaux et les différents États touchés. En réalité, la collecte désignait juridiquement un fonds des pompiers ruraux de Nouvelle-Galles du Sud. La Cour suprême a jugé que l’argent ne pouvait pas servir directement aux associations ou aux sinistrés.


Si les montants ne sont pas les mêmes — pas plus que les effets des flammes — la leçon vaut pour la cagnotte de la Fondation du patrimoine. Avant de donner, il faut savoir ce que signifie « faire renaître » une forêt… Le vocabulaire de la collecte pose aussi problème. « Faire renaître » un écosystème ne se décrète pas comme on reconstruit une cathédrale. On peut acheter des plants, payer des agents, protéger des sols et financer des inventaires, mais aucun euro n’achètera cinquante ans de maturation, la richesse d’un sol forestier ou les interrelations entre champignons, insectes, végétaux et animaux.


« Replanter ? C’est exactement ce qu’il ne faut pas faire »

Sylvain Angerand, directeur de l’association Canopée.


Il n’est même pas certain qu’il faille replanter partout. « Replanter ? C’est exactement ce qu’il ne faut pas faire immédiatement après un incendie. C’est la doctrine de l’ONF, s’énerve Sylvain Angerand, directeur de l’association Canopée. Cette cagnotte donne juste l’illusion du pouvoir d’agir. Les politiques ont vraiment la volonté de ne pas vouloir comprendre : après l’incendie, ils débarquent avec leurs projets de plantation… Replanter, c’est cher, risqué. D’autant qu’avec le tarif annoncé, 4 000 euros l’hectare, vous replantez du pin. Il faut au moins 8 000 à 10 000 euros par hectare pour replanter du chêne et d’autres feuillus. »


Selon les parcelles, la régénération spontanée, le maintien du bois mort ou la conservation de milieux ouverts peuvent être plus favorables à la biodiversité qu’une replantation rapide et dictée par un agenda politique. Dire qu’un don fait « renaître » une surface de forêt transforme donc une décision écologique complexe en équivalence marchande rassurante.

« Il faut penser en profondeur », souligne Sylvain Angerand, qui suggère plutôt une réflexion sur la « place de l’eau dans ce massif, aujourd’hui et demain ».


Cette cagnotte dit quelque chose de notre rapport contemporain aux désastres écologiques.

« On va donner à des projets, sans savoir vraiment comment évaluer ou mesurer les effets de ces dons sur les écosystèmes, poursuit Anne Monier. Il faut voir les politiques environnementales comme des possibilités de transformation systémique des sociétés, et ne pas être dans l’hyperréactivité, surtout pour des forêts. »


Nous savons financer l’urgence, surtout quand elle dispose de flammes, de victimes identifiables et d’un paysage aimé. Nous peinons beaucoup plus à financer l’entretien des pistes, la restauration des sols, les salaires du personnel forestier, la diversification des peuplements et la préparation de massifs entiers à des conditions climatiques inédites. Bref, le temps long et ce qu’on appelle une politique publique.


L’appel aux dons intervient après les flammes et s’appuie sur l’émotion. Il rend visible une générosité et permet à toutes et tous de contribuer. Mais dans le même temps — macronien —, il entretient l’illusion que la destruction d’une cathédrale du vivant se compense par une mobilisation sonnante et trébuchante. En réalité, certaines pertes sont irréversibles à l’échelle d’une vie humaine. Les sécheresses reviendront. Les incendies pourront se répéter bien avant que les jeunes arbres aient grandi. La forêt restaurée demeurera exposée au monde qui l’a fait brûler.


 
 

PLUS DE GRIMPE

bottom of page