Au Maroc, l’outdoor grimpe sur l’histoire coloniale
- Pierre-Gaël Pasquiou

- il y a 4 heures
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L’escalade et le trekking ont placé certaines vallées marocaines sur la carte mondiale de l’aventure. Mais que se passe-t-il quand des montagnes habitées deviennent le décor de sportif·ve·s venu·e·s d’ailleurs ? À travers son travail sur la « montagne-sportive » au Maroc, l’anthropologue Thomas Fouquet raconte les angles morts d’un outdoor qui se croit souvent neutre, mais grimpe sur une histoire longue.

On croit venir chercher du rocher. Du soleil quand l’Europe grelotte. Des grandes parois rouges, des vallées suspendues, des villages au pied des voies, et cette promesse d’une aventure encore disponible, moins aménagée, moins saturée que dans les Alpes. Taghia, Todgha, Chefchaouen, Imlil : pour beaucoup de grimpeur·se·s et de randonneur·se·s, ces noms sonnent déjà comme des évidences. Pourtant, une falaise n’est jamais seulement une falaise. Dans un article publié dans la Revue internationale des études du développement, intitulé « La montagne-sportive au Maroc : entre confiscation, préservation et marchandisation », Thomas Fouquet, anthropologue et chargé de recherche au CNRS, invite à regarder ce que l’outdoor préfère souvent laisser hors champ : l’histoire coloniale, les inégalités sociales, les récits touristiques, les circulations d’argent, de matériel et les rapports de pouvoir qui se cachent derrière l’appel des grands espaces.
Montagne importée
Le paradoxe tient en peu de mots. Au Maroc, les montagnes sont là. Habitées, visibles, massives. Pourtant, les sports qui s’y déploient aujourd’hui ont longtemps été structurés par des modèles venus d’ailleurs. L’histoire commence sous protectorat. La France s’installe au Maroc en 1912. Dix ans plus tard, le Club alpin français ouvre sa section du Haut Atlas. En 1923, il tient son congrès annuel à Marrakech, sous la présidence d’honneur du maréchal Lyautey. La montagne sportive marocaine naît donc dans une drôle de cordée : des acteurs européens équipent, construisent les premiers refuges, forment les guides et projettent sur l’Atlas un imaginaire alpin venu d’Europe. La paroi est marocaine, mais le récit qui l’enveloppe parle longtemps français : alpinisme, exploration, conquête douce et carte postale verticale.
Dans un entretien avec Vertige Media, Thomas Fouquet résume cette histoire d’une formule simple : « Aux yeux des Marocains, les sports de montagne sont une espèce d’espace étranger à domicile ». Nationale par le relief, la montagne reste en partie extérieure par ses codes, ses institutions, ses récits et ses usages. Ici, le mot « postcolonial » ne relève pas du slogan : il décrit ce qui se voit sur le terrain. « C’est par le biais de la colonisation au Maroc que les sports de montagne ont été introduits et se sont développés », rappelle le chercheur.
Cette filiation continue de laisser des traces. Une grande partie des voies reste équipée par des Européen·ne·s, installé·e·s au Maroc ou de passage. Certains clubs restent marqués par des codes hérités de cette histoire, tandis que les pratiquant·e·s marocain·e·s viennent souvent de milieux urbains favorisés. Les lignes bougent, pourtant. Thomas Fouquet observe aujourd’hui un vrai regain d’intérêt pour l’escalade chez de jeunes citadin·e·s marocain·e·s. À Rabat et Casablanca, les sections d’escalade affichent complet. Certaines ont même dû refuser des inscriptions. On pourrait y voir une démocratisation. L’anthropologue nuance : « Il y a une massification, mais il n’y a pas de démocratisation de l’escalade ».
« La population marocaine n’est pas ciblée par le marché de l’outdoor. Mais les territoires marocains, eux, sont ciblés par les pratiques outdoor »
Thomas Fouquet, anthropologue et chargé de recherche au CNRS
Le profil reste relativement homogène : jeunes issu·e·s des classes moyennes et supérieures urbaines, parcours internationalisés, études ou séjours en Europe. Beaucoup découvrent la grimpe ailleurs avant de comprendre qu’elle existe aussi chez eux. Comme si le détour par l’étranger permettait soudain de voir son propre territoire. Dans son article, Thomas Fouquet cite ainsi un jeune grimpeur marocain, âgé de 33 ans, qui a débuté l’escalade lors de son cursus secondaire en lycée français à Casablanca. Pour lui, l’escalade avait d’abord le visage de la résine sur un mur en béton, dans un cadre scolaire français. Puis vient la découverte du rocher local. Réaction : « Ah ouais, nous aussi les Marocains on peut faire de l’escalade, on a ça chez nous pour de vrai [rires]. »
Il faut parfois un détour social ou géographique pour découvrir que son pays n’est pas seulement une destination pour les autres. La fracture est aussi matérielle. Au Maroc, le marché de la grimpe reste embryonnaire. « Aujourd’hui, il n'y a pas l’équivalent d’un Vieux Campeur », précise Thomas Fouquet. Chaussons, magnésie, strap, ressemelage : tout devient vite une affaire de valises... et de débrouille collective. « Moi, je partage ma magnésie et mon strap à longueur de temps », confie le scientifique. Il poursuit : « La population marocaine n’est pas ciblée par le marché de l’outdoor. Mais les territoires marocains, eux, sont ciblés par les pratiques outdoor. »
Authentique toc
Les vallées marocaines attirent parce qu’elles semblent offrir ce que beaucoup d’Européen·ne·s pensent avoir perdu chez eux : une montagne plus brute, moins aménagée, moins saturée, moins transformée. Sauf que l’authenticité a souvent un double fond. Ce que le ou la voyageur·se perçoit comme un charme — l’isolement, l’absence d’infrastructures lourdes, le sentiment de hors-temps — peut être vécu localement comme une contrainte très concrète : routes insuffisantes, accès limité aux soins, à l’école, au travail, à l’électricité. Dans son article, Thomas Fouquet cite le géographe David Goeury : « L’enclavement, contrainte à l’échelle nationale, pourrait être alors considéré comme une ressource à l’échelle mondiale ». Dit autrement : ce qui pénalise un territoire peut devenir son meilleur argument de vente.
Thomas Fouquet parle alors d’un profond décalage, où « les aspirations et les désirs des uns sont en déconnexion forte avec ceux des autres ». Le ou la trekkeur·se veut un village intact, sans trop de poteaux électriques dans le cadre. L’habitant·e veut simplement de la lumière. Une formule issue d’un travail sur la vallée des Aït Bouguemez, citée dans l’article, résume le piège : « Pour que les touristes viennent, il faut que le patrimoine reste, mais pour que les habitants restent, il faut que le patrimoine évolue ».
À Imlil, dernier village avant le Toubkal (le plus haut sommet marocain qui culmine à 4167mètres, ndlr), ce malentendu prend forme. Thomas Fouquet parle d’un « outdoor bazar » : guides, hébergements, matériel de seconde main, vieux piolets, skis fatigués, commerce de l’aventure et économie de la débrouille. Un Chamonix de l’Atlas, mais sans le vernis de la station alpine. « C’est une espèce d’hypertrophie de logique consumériste et capitalistique qui s’empare de la montagne au Maroc, mais par touches successives », observe-t-il.
L’escalade ajoute une couche encore plus sensible. La randonnée traverse. L’escalade transforme. Elle perce le rocher, visse des plaquettes, équipe des lignes, nomme les voies, cartographie les parois. Elle ne fait pas que passer dans un paysage : elle y inscrit ses propres signes. Thomas Fouquet ne cherche pas à faire des équipeurs étrangers des coupables pratiques. Beaucoup, rappelle-t-il, sont attachés au Maroc, connaissent les lieux et nouent des relations sincères avec les habitant·e·s. Cela dit, le geste reste chargé. « S’approprier cette portion de territoire et la baptiser a quelque chose de symboliquement signifiant, eu égard à l’histoire du pays et à la présence étrangère dedans », insiste-t-il.
« On vient, on pratique, on consomme, on se barre »
Thomas Fouquet, anthropologue et chargé de recherche au CNRS
La question devient vite très concrète : qui décide qu’une falaise devient un site ? Qui l’équipe, la nomme, l’entretient ? Et qui reste spectateur·rice quand un lieu de vie bascule dans la catégorie du « spot » ? Ces derniers mois, de jeunes grimpeurs marocains du CAF de Casablanca ont pris la parole pour critiquer ce qu’ils perçoivent comme la persistance d’un esprit colonial dans certaines pratiques. Ce qu’ils ciblent, c’est moins l’existence de l’escalade que la manière de consommer les lieux. Thomas Fouquet résume cette logique vertement : « On vient, on pratique, on consomme, on se barre ».
Face à cela, une autre manière d’habiter la pratique se dessine, plus attentive aux lieux et à celles et ceux qui y vivent. L'anthropologue parle de « politique par le bas » : faire attention à la manière d’arriver dans un village, au nom donné à une voie, à ce que l’activité laisse derrière elle, et pas seulement à ce qu’elle permet de cocher dans un carnet de croix.
Effet Kaizen
À cette histoire longue s’ajoute désormais l’accélérateur des réseaux sociaux. YouTube, Instagram et les récits de dépassement de soi rendent la montagne plus visible auprès d’une jeunesse marocaine urbaine. C’est une porte d’entrée nouvelle, potentiellement précieuse. Mais elle ouvre parfois sur l’image avant d’ouvrir sur la culture du milieu.
Thomas Fouquet rapporte l’anecdote d’un guide de montagne tombé sur de jeunes Marrakchis partis tenter le Toubkal en hiver, en jeans et baskets, après avoir vu des vidéos en ligne : « Les jeunes Marocains s’intéressent à la montagne. Sauf qu’il y a une espèce de béance énorme entre les images qui sont produites et l’état des connaissances concrètes des population », explique-t-il. Le sommet devient décor de story avant d’être perçu comme un milieu. On y vient chercher une image de soi avant d’avoir appris le froid, l’altitude, la neige, la lenteur, le risque.
Mais l’histoire ne s’arrête pas à cette dépossession par l’image. À Taghia, de jeunes habitant·e·s sont devenu·e·s d’excellent·e·s grimpeur·se·s. Thomas Fouquet les décrit comme « une espèce de trait d’union entre cette montagne habitée et cette montagne sportive ». C’est peut-être là que se joue une partie de l’avenir : dans la capacité des pratiquant·e·s marocain·e·s à produire leurs propres récits, leurs propres images, leurs propres manières d’habiter les falaises.
Le Maroc n’est pas une exception exotique. C’est même l’un des intérêts de l’enquête : regarder, dans un cas précis, une question qui traverse tout l’outdoor contemporain. « Il ne s’agit pas de dire qu’il y a un truc très spécifique au Maroc. Ce sont des modalités marocaines dans une question très globale », rappelle Thomas Fouquet. Comment traverser un espace naturel sans le consommer comme un produit jetable ? Et comment penser les grands espaces sans oublier qu’ils sont déjà habités, nommés, travaillés, disputés ? L'anthropologue ne prêche pas le boycott de l’Atlas. Il refuse la posture confortable du juge. « Ma question, ce n’est pas de critiquer le fait que des étrangers viennent grimper au Maroc, mais plutôt comment ils le font, avec quelle éthique, quel état d’esprit ».
Tout tient peut-être dans cette phrase, lâchée à la fin de notre entretien : « C’est plus un problème de rythme que de distance ». Le piège moderne n’est pas d’aller loin. C’est d’arriver trop vite. De voir la falaise avant le village, la ligne avant le lieu, l’aventure sauvage avant l’histoire. L’étude de Thomas Fouquet rappelle une évidence que l’outdoor aime parfois oublier : les grands espaces ne sont jamais vides. Même silencieuses, les falaises racontent toujours quelque chose.












