En Inde, l’escalade reste coincée dans un nœud fédéral
En Inde, deux organisations se disputent la représentation de l’escalade sportive. L’une est reconnue par World Climbing. L’autre revendique le statut de fédération nationale dédiée. Au milieu : des athlètes qui manquent d’argent, de visibilité et parfois de réponses. Plongée au cœur d’un conflit institutionnel qui freine l’escalade indienne.

Derrière la bataille de sigles et de légitimités, l’impact sur le terrain est très concret : des visas difficiles à anticiper, des billets d’avion réservés dans l’urgence, des compétitions préparées dans le flou et des aides publiques disputées. Courriers officiels, ordonnances de justice, échanges entre instances : Vertige Media a passé au crible plusieurs années de documents et recueilli les positions de World Climbing, de l’Indian Mountaineering Foundation et de la Sport Climbing Federation of India. Sur le terrain, plusieurs athlètes et proches décrivent un système opaque, sous-financé, où la peur de perdre des opportunités pèse sur la parole.
Deux cordées
Premier acteur de cet imbroglio : l’Indian Mountaineering Foundation (IMF). Née dans le sillage d’une expédition indienne au Cho Oyu, un sommet de plus de 8 000 mètres situé dans l’Himalaya, la structure devient officiellement l’IMF en 1961. Elle intègre ensuite l’IFSC dès sa création, le 27 janvier 2007, parmi les 57 fédérations fondatrices de l’instance internationale — devenue depuis World Climbing.
« Les grimpeur·se·s indien·nes souffrent et sont privé·es de ce qui leur est dû »
Comité olympique indien (IOA)
Face à elle, la Sport Climbing Federation of India (SCFI) revendique le statut de fédération nationale dédiée. Dans un échange avec Vertige Media, son secrétaire général, le colonel SP Malik, explique que sa création remonte à mars 2022, après un constat du Comité olympique indien (IOA) : l’IMF ne pouvait pas, selon lui, être reconnue comme fédération sportive pour l’escalade. La SCFI affirme vouloir « organiser, diriger, réguler, promouvoir et développer » l’escalade sportive en Inde. Son argument : depuis l’entrée de l’escalade aux Jeux olympiques, le pays doit se doter d’une instance dédiée, structurée à l’échelle des États et territoires de l’Union.
Dans un courrier daté du 5 avril 2022, l’IOA demandait justement à l’IMF de notifier World Climbing afin de mettre fin à son adhésion internationale « dans l’intérêt national ». Le comité olympique y affirmait que l’IMF « n’est pas une fédération », mais une fondation organisée par zones géographiques. Surtout, il rappelait que les aides de l’IOA, de la Sports Authority of India et du ministère indien des Sports « ne peuvent pas être accordées aux grimpeur·se·s » sans fédération nationale d’escalade reconnue. Plus tard, l’IOA relançait l’IMF dans des termes plus directs encore : « Les grimpeur·se·s indien·ne·s souffrent et sont privé·e·s de ce qui leur est dû ». Il lui demandait de « renoncer à son adhésion à l’IFSC », afin que la SCFI puisse devenir membre de l’instance internationale.
La SCFI avait soumis sa candidature dès mars 2022. En retour, World Climbing avait posé une condition : recevoir une lettre de résiliation de l’IMF, ses statuts interdisant la coexistence de deux membres pour un même pays. C’est encore le cœur du blocage. Contactée par Vertige Media, l’IMF affirme que le dossier de 2022 a été « classé et clos » après une « réponse appropriée » à l’IOA. La SCFI conteste cette version : SP Malik la qualifie de « fausse » et estime que l’IMF devrait produire les preuves d’un tel accord. Sollicitée à plusieurs reprises, l’IOA n’avait pas répondu à nos questions au moment de boucler cet article.
Le différend institutionnel ne semble pourtant pas refermé. Trois ordonnances de la Haute Cour de Delhi consultées par Vertige Media montrent que la SCFI a porté l’affaire devant les tribunaux, dans une procédure enregistrée sous le numéro W.P.(C) 19546/2025. Au 16 avril 2026, le dossier était toujours en cours d’instruction, avec une nouvelle audience fixée au 21 septembre 2026.
À l’échelle internationale, World Climbing continue cependant de reconnaître l’IMF. L’instance confirme à Vertige Media avoir « connaissance d’une autre organisation indienne cherchant à être reconnue », mais rappelle que l’IMF, « en tant que l’un des membres fondateurs de World Climbing, est le membre actuel représentant l’escalade en Inde ». Quant à d’éventuelles mesures d’urgence ? « À ce stade, aucune mesure provisoire n’a été discutée. »
À leurs frais
Pour les athlètes, ce conflit se traduit par une réalité très concrète : moyens limités, délais serrés, incertitude permanente et forte dépendance envers l’administration. Face aux critiques, l’IMF assure que « toutes les participations aux événements internationaux se font selon un système de classement national publié sur le site ». Une ligne contestée par la SCFI, qui pointe au contraire l’absence d’une fédération nationale dédiée à la discipline.
Une mécanique grippée que le cas d’Anil*, para-grimpeur indien, illustre très concrètement. Alors qu’il vise une participation aux World Climbing Para Series de Laval, prévues en France fin août 2026, l’athlète sollicite ses instances dès le 22 mai : « Je viens de vérifier, les inscriptions pour les Para Series de Laval, en France, sont ouvertes. Pouvez-vous recommander mon inscription ? » S’ensuit une série de relances, à mesure que l’échéance approche. Le 28 mai : « Je reviens vers vous concernant le processus d’inscription [...]. Avez-vous des nouvelles ? » Réponse de l’administration : « Nous reviendrons vers vous dès que possible. » Le 4 juin, Anil* insiste : « Merci de me tenir informé au plus vite. Je dois aussi faire une demande de visa ». Le 6 juin, il rappelle la règle : « La date limite d’inscription est fixée à 42 jours avant le premier jour de compétition, le 17 juillet à 23h59 UTC+0 ». Le 19 juin, la réponse reste évasive : « Nous vous tiendrons informé prochainement ». Le 23 juin, l’attente devient un problème logistique et financier : « Je dois réserver les billets, obtenir un visa et gérer les finances une fois que ce sera confirmé. Il ne restera pas assez de temps si c’est confirmé trop tard ». Des échanges qui montrent la vulnérabilité d’un athlète suspendu à une validation administrative avant d’engager des frais importants.
« Nila* est tombée terriblement malade à cause de la chaleur, comme toutes les autres athlètes avec elle. Elle a eu une très forte crise de sifflements respiratoires, on a dû l’emmener à l’hôpital »
Mère d'une grimpeuse
D’autres documents transmis à Vertige Media témoignent de cette fragilité récurrente. Une mère de famille déplore un changement d’horaire des finales annoncé « un jour avant la compétition », alors que « la plupart des parents avaient réservé des vols pour le soir ». Sa question reste sans réponse : « Étant donné le prix des billets, qui va les rembourser pour ce changement de dernière minute ? » Dans le même échange, elle décrit une épreuve disputée sous forte chaleur : « Nila* est tombée terriblement malade à cause de la chaleur, comme toutes les autres athlètes avec elle. Elle a eu une très forte crise de sifflements respiratoires, on a dû l’emmener à l’hôpital ». Un autre message fustige le coût du matériel imposé : « Les athlètes représentent la nation et on leur facture des sommes exorbitantes pour des uniformes de qualité médiocre lors des compétitions asiatiques et internationales. Et ils ont le logo IMF obligatoire. Le minimum serait de fournir les uniformes ».
Le volet financier reste lui aussi sensible. Un email consulté par Vertige Media fait état de primes non versées après le 29e Championnat national d’escalade, organisé à Bangalore le 26 décembre 2025. Le 2 juillet 2026, près de six mois après les podiums, Kian* écrit aux dirigeants de l’IMF pour réclamer sa prime et celle de sa sœur Tiya* : « Plusieurs vainqueur·ses de la même compétition ont déjà reçu le montant de leur prime », signale-t-il.
Relancée sur ces différents cas, l’IMF met en avant la rigueur de son classement national. Son secrétaire honoraire, Keerthi Pais, assure que les athlètes disposent de relais auprès de secrétaires de zone, d’une commission dédiée et d’« un manager dédié à l’escalade sportive à l’IMF qui répond aux emails ». « Aucun accès n’est refusé à une candidature légitime, méritante et justifiée », affirme-t-il, sans toutefois répondre précisément aux cas individuels évoqués par notre rédaction.
Voix basses
Dans une lettre adressée au bureau exécutif de World Climbing, consultée par Vertige Media, l'ancien grimpeur international Sandeep Maity presse l'instance internationale de suspendre la représentation exclusive de l’IMF ou, à défaut, d’accorder une reconnaissance transitoire équitable aux deux organisations. Une main tendue immédiatement repoussée par World Climbing. « World Climbing n’intervient pas dans les affaires nationales, et son autorité est limitée par ce qui est prévu dans les statuts », tranche l’instance. Tout en affirmant faire de la protection des athlètes une priorité, l'organisation fixe une frontière stricte : elle n'intervient qu'en cas de danger direct pour les sportifs, « pas pour résoudre le conflit de gouvernance sous-jacent lui-même ».
« Quand un·e athlète dépend complètement de ce soutien, parler devient difficile. Beaucoup craignent que le fait de soulever des problèmes affecte les opportunités ou les installations qu’ils recevront à l’avenir »
Deepu Mallesh, grimpeur indien de vitesse
Pourtant, le dommage collatéral est déjà bien réel sur le terrain. Dans sa missive, Sandeep Maity tire la sonnette d'alarme : « Un écosystème sportif sain ne peut pas prospérer lorsque les athlètes ont peur de prendre la parole ». Et d'ajouter : « De nombreux athlètes, entraîneur·ses et parents hésitent à exprimer publiquement leurs inquiétudes, par crainte de représailles, de perte d’opportunités, d’exclusion de compétitions ou de conséquences négatives sur leur carrière sportive. » Des accusations rejetées en bloc par l'IMF. « L’Inde est la plus grande démocratie du monde. Il y a donc suffisamment de liberté pour que les individus et les organisations d’exprimer leurs préoccupations », balaye Keerthi Pais, assurant que « l’IMF n’a jamais restreint les efforts ou la voix de quiconque ».
Toutefois, de multiples échanges avec Vertige Media évoquent une crainte de s’exprimer. « Beaucoup d’athlètes restent silencieux·ses parce que parler conduit souvent à être traité·es différemment dans les stages d’entraînement », nous confie Isha*, grimpeuse indienne. Spécialiste de la vitesse, Deepu Mallesh met en lumière la dépendance économique qui décourage la contestation : « Une fois que vous faites partie de l’équipe nationale, tous les athlètes ne sont pas tou·tes dans la même position. Certain·es ont des sponsors individuels et un soutien financier, tandis que beaucoup d’autres dépendent entièrement de la fédération ou de l’équipe nationale pour les stages d’entraînement, les compétitions, l’équipement et les voyages. » Une précarité qui rend la contestation coûteuse : « Quand un·e athlète dépend complètement de ce soutien, parler devient difficile. Beaucoup craignent que le fait de soulever des problèmes affecte les opportunités ou les installations qu’iels recevront à l’avenir. »
L’escalade indienne reste prise dans une guerre de récits contradictoires. World Climbing reconnaît toujours l’IMF. La SCFI revendique une fédération nationale dédiée. L’IMF affirme que le dossier est clos. La justice indienne, elle, doit encore examiner le différend. En attendant, pour plusieurs athlètes, le conflit se mesure moins dans les statuts que dans les frais engagés, les réponses qui tardent et la prudence avec laquelle chacun·e choisit ses mots.
*Les prénoms signalés par un astérisque ont été modifiés.













