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Dans le massif du Mont-Blanc, le climat rebat les cartes de l’alpinisme

Le dérèglement climatique redessine désormais la montagne en temps réel. Entre écroulements accélérés et saisons bousculées, les alpinistes doivent composer avec un terrain capable de basculer en quelques jours.


Victor Garcin Alpiniste
Victor Garcin © Simond

Pour prendre la mesure de cette métamorphose, Vertige Media a croisé les regards de Ludovic Ravanel, géomorphologue au CNRS (laboratoire EDYTEM) et membre de la Compagnie des Guides de Chamonix, et d’Annabelle Bouchardon, alpiniste et aspirante guide. Le premier documente les fêlures du massif. La seconde, en éprouve les effets dans sa pratique. Elle vient de signer la première féminine en solo encordé de la Directe Américaine, une voie mythique de 1 100 mètres dans la face ouest du Petit Dru, parcourue seule en assurant elle-même sa progression.


Ça accélère


Enfant de la vallée de Chamonix, Ludovic Ravanel se souvient de son père emmenant ses clients au front du glacier des Bossons, aujourd’hui replié très haut sur la montagne. La haute altitude, rappelle-t-il, n’a jamais été immobile : à la fin des années 1970, des hivers neigeux et des étés frais avaient même permis aux glaciers de regonfler. Ce qui a basculé, c’est la trajectoire et surtout la vitesse de la métamorphose.


Pour le chercheur, l'année 2003 constitue un premier coup d’accélérateur. Deux ans plus tard, un effondrement emblématique frappe les esprits : le pilier Bonatti disparaît dans la face ouest des Drus. S'enchaîne alors une série de paliers critiques — 2015, 2022, puis les chaleurs précoces de 2026. « On est à un niveau de dégradation qui est quand même très avancé, alerte Ludovic Ravanel. Les vitesses de changement, c’est ce qui est peut-être le plus surprenant dans l’évolution récente. Même pour nous, scientifiques, on est surpris par la rapidité. Et quand on se projette dans les décennies à venir, même pour nous, c’est un peu déstabilisant. »


« On dépasse toute la fonte qu’il y a pu y avoir au cours de périodes chaudes sur les 6 000 dernières années »

Ludovic Ravanel


Les glaciers se retirent ou se couvrent de gravats, tandis que les faces nord perdent leurs tabliers de glace. La montagne ne fait pas que maigrir : elle change de chair. À partir de photographies anciennes et de relevés laser, les travaux de Ludovic Ravanel ont établi le lien entre le réchauffement et la déstabilisation des parois à pergélisol. Deux mécanismes se combinent : la dégradation des terrains gelés et la « décompression post-glaciaire », lorsque le retrait des glaciers libère les versants de leur pression.


Résultat : la fréquence des écroulements explose, tout comme leur intensité. Des sommets changent de visage, des itinéraires historiques sont littéralement effacés de la carte. En 2023, le tablier de glace du triangle du Tacul, dont les couches les plus profondes dataient de 6 250 ans, a totalement disparu. « Ça veut dire qu’on dépasse toute la fonte qu’il y a pu y avoir au cours de périodes chaudes sur les 6 000 dernières années », souligne-t-il.


Ce que Ludovic Ravanel documente à l’échelle du massif, Annabelle Bouchardon l’observe en quelques jours. Avant son départ, elle scrute quotidiennement la webcam de la Flégère, le regard fixé sur la niche suspendue au-dessus des premières longueurs. « En une semaine, j’ai vu que la niche allait passer de pétée de neige à partiellement noire, raconte-t-elle. Je me suis dit : là, il ne faut pas trop tarder. On était à la mi-juin et il y avait déjà eu deux canicules. Par rapport à il y a cinq ans, quand j’ai gravi les Drus pour la première fois, ça n’avait pas du tout la même évolution à cette période de l’année. C’était plutôt une évolution qu’on allait voir entre début juillet et mi-juillet. »



Trop enneigée, la niche peut alimenter des coulées mais trop sèche, elle libère les pierres jusque-là retenues par la neige et la glace. Annabelle Bouchardon choisit donc un créneau loin d’être parfait, malgré un risque d’orage en soirée, plutôt que d’attendre : « J’avais peur qu’une semaine ou deux plus tard, elle ait encore tellement pris cher que ça mette en péril mon ascension ». En haute altitude, la bonne fenêtre devient parfois la moins mauvaise.


Hors saison


Ludovic Ravanel et ses collègues ont identifié 25 processus qui compliquent ou rendent plus dangereuse la pratique. Pourtant, les données du PGHM ne montrent pas d’explosion générale du nombre d’accidents, notamment grâce à l’adaptation des pratiquant·es. « La communauté des alpinistes arrive assez bien à s’autogérer, constate le chercheur. Quand les professionnels commencent à ne plus fréquenter telle ou telle course, les amateurs n’y vont plus non plus. Les gens arrivent à lire la montagne d’une manière assez nouvelle, qui fait qu’ils ne s’exposent pas quand les conditions ne sont pas bonnes. »


Une étude menée avec le Syndicat national des guides de montagne a recensé 33 modalités d’adaptation : changement de saison, réactivité accrue, mobilité, ajustement des techniques ou report vers d’autres activités. « Les conditions au cœur de l’été ne seront généralement plus réunies pour ce qu’on pourrait appeler l’alpinisme traditionnel, prévient-il. On va davantage le pratiquer au printemps, à l’automne, voire carrément en hiver. Globalement, les conditions sont moins bonnes, mais elles peuvent l’être sur des périodes très courtes. » Avec une contradiction : « Plus on se déplace, plus on émet de gaz à effet de serre, donc plus on participe au problème ».


« En l’espace d’une semaine, tu peux passer d’une montagne qui est saine à une montagne où tout déboule. Tes dernières informations te disent “feu vert”, sauf que tu mets les pieds sur le terrain et tu te dis : “Là, il y a quelque chose qui ne va pas” »

Annabelle Bouchardon


Aux Drus, cette mutation est déjà gravée dans le roc. Une partie du tracé historique de la Directe Américaine ayant été balayée par les écroulements, les cordées contournent désormais la zone par une traversée équipée dans la face nord. Les horaires aussi ont changé : autrefois, il était courant de parcourir le socle l’après-midi pour y bivouaquer. Annabelle Bouchardon déconseille aujourd’hui cette stratégie. « À l’époque où Alex Honnold l’a fait en solo intégral, il est monté le matin et a désescaladé le socle l’après-midi. Tu as un vrai changement de manière de voir la montagne et de la gérer. Maintenant, quand des copains veulent monter et dormir en haut des sept premières longueurs, on leur dit : “Non, ne faites pas ça, c’est trop dangereux. Il faut y aller tôt le matin, là où il fait le plus froid possible.” »


Une course peut ainsi conserver son nom mythique tout en se parcourant d'une façon radicalement différente. C'est à la descente que la transformation se révèle la plus brutale. Quatre jours après s’être élancée de Chamonix, Annabelle Bouchardon entame son retour sous l’Aiguille Sans Nom. « Pendant les rappels, tu es témoin de ça pendant plusieurs heures parce que tu vois constamment des blocs de volume hyper important dévaler cette zone glaciaire. Tu te rends bien compte que la montagne est en train de se désagréger alors que tu es censée être en début de saison. »


Annabelle Bouchardon
Annabelle Bouchardon © Simond

Pourtant, au départ, les voyants étaient au vert. Le problème ? L'information avait prématurément vieilli. « Entre le moment où je pars de Chamonix et celui où je suis dans les rappels, il se passe quatre jours, explique-t-elle. La dernière fois que j’étais venue aux Drus, la descente avait été pareille, sauf que c’était à la mi-juillet, pas à la fin juin. On a vraiment l’impression que ces phénomènes d’écroulement arrivent de plus en plus tôt dans la saison. »


Avec l'étiolement des fenêtres favorables, c'est toute la durée de validité des renseignements météo et terrain qui se réduit. « Avant, entre le moment où tout est bien plaqué, avec de la neige et du regel, et le moment où tout commence à dégringoler, tu avais peut-être un mois ou trois semaines, analyse l'alpiniste. Là, en l’espace d’une semaine, tu peux passer d’une montagne qui est saine à une montagne où tout déboule. Tes dernières informations te disent “feu vert”, sauf que tu mets les pieds sur le terrain et tu te dis : “Là, il y a quelque chose qui ne va pas.” »


Mécaniquement, certains itinéraires mythiques s'effacent de sa feuille de route. « Honnêtement, je pense que l’alpinisme va maintenant se faire de janvier à avril. Cette année, je serais bien allée faire l’Intégrale de Peuterey. Et à la fin juin, j’ai vu que ça ne marchait déjà plus, que ça s’écroulait, qu’il y avait de grosses crevasses infranchissables. Je me suis dit : “Je suis arrivée trop tard dans l’histoire de l’alpinisme. Cette course, je ne pourrai la faire qu’en hiver.” » La formule est personnelle, mais elle résume avec force le vertige d’une génération : hériter d’itinéraires toujours tracés sur les cartes, mais dont les saisons ont disparu.


Le gymnase brûle


Cette instabilité percute l’économie du secteur. Les compagnies prennent des réservations des mois à l’avance sans garantie qu’une course reste praticable le jour J. Aspirante guide depuis un an, Annabelle Bouchardon éprouve déjà cette tension. « Pour les guides, il y a un gros truc qui rentre en compte : la pression financière. Tu es quand même là pour remplir ton frigo. C’est un métier génial, un métier passion, mais il faut aussi en vivre. Si tu commences à tout annuler ou à tout décaler, c’est compliqué. » Elle plaide donc pour annoncer d’emblée le risque d’abandon et convenir d’un plan B : « Je pense que c’est comme ça qu’il faudra travailler à l’avenir. »


« Il faut évidemment sortir du capitalisme. C’est une base, mais personne ne veut véritablement l’entendre »

Ludovic Ravanel


Sur le terrain, un fossé générationnel se creuse. Si les aînés ont assisté au naufrage des conditions historiques, la relève brille par sa capacité d'improvisation — au risque de normaliser l'anomalie. « Les vieux ont vu la montagne tellement changer que ça peut vraiment leur faire peur. À l’inverse, nous, on a presque connu uniquement la montagne comme ça. On est presque là : “De toute façon, c’est comme ça, on fait avec.” Mais ça ne devrait pas être normal. »


Pour Ludovic Ravanel, les guides sont en première ligne pour scruter les parois et donner l’alerte. Mais la montagne ne pourra pas être rendue sûre. « On peut seulement sensibiliser, informer, éduquer. Sur certains risques, on peut mettre en place des systèmes de surveillance, mais on ne peut pas sécuriser. La seule sécurisation possible, c’est de communiquer pour que les gens ne s’exposent pas. » Le chercheur refuse surtout d’ériger l’adaptation en solution miracle. « On est vraiment au dixième de degré près, martèle Ludovic Ravanel. Tout ce qui sera fait dans le bon sens est déjà bon à prendre. Mais on ne peut pas faire confiance au système politico-économique qui nous a menés là pour nous en sortir. Il faut évidemment sortir du capitalisme. C’est une base, mais personne ne veut véritablement l’entendre. »

La médiatisation de l’exploit d’Annabelle Bouchardon a surtout braqué les projecteurs sur la performance, le solo encordé et la première féminine. Elle aurait voulu que l’état de la montagne occupe davantage de place. « De mon point de vue, les Drus, c’est le personnage principal de l’ascension, regrette-t-elle. De manière générale, on n’a pas du tout envie de regarder en face le fait que le monde brûle. Les médias restent dans leur schéma classique. Ce serait bien de parler autant de l’ascension que du milieu. L’endroit, le gymnase dans lequel tu as fait ton record, le gymnase brûle quand même. Il faut remettre les choses dans leur contexte et parler davantage de ce milieu qui évolue. »


Aujourd’hui, lorsqu’elle regarde la silhouette des Drus, une question demeure : pourra-t-elle encore parcourir cette voie dans quelques années ? « Peut-être que c’est la dernière fois que je l’ai grimpée. Peut-être que dans cinq ou six ans, ce ne sera plus viable de la grimper l’été, que ce ne sera plus acceptable. Après coup, je me dis que j’ai eu la chance de pouvoir encore gravir cet itinéraire. » De son côté, Ludovic Ravanel entrevoit un futur où l’alpinisme survivra, mais dans des paysages et des temporalités profondément bouleversés. La montagne ne disparaîtra pas. Mais tout ce qui permettait de croire qu’on la connaissait est déjà en train de s’effondrer.

 
 

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