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Lucas, prof d’escalade et ouvreur : 1 400 euros par mois dans une grande salle

À 36 ans, Lucas encadre des enfants, ouvre des voies et assure quelques shifts d'accueil dans une grande enseigne nationale de salles d'escalade. En CDI de 28 heures, il a accepté de passer ses revenus au crible pour le nouveau format de Vertige Media consacré aux travailleur·se·s de l'escalade en France.


Un salarié d'une salle d'escalade
(cc) Tofan Teodor / Unsplash

On a bien fait d'appeler Lucas* un jeudi après-midi pendant sa coupure. Trois heures plus tard, il n'aurait pas décroché. Enfin, peut-être — mais on n'aurait pas eu grand-chose. « Le jeudi soir, il ne faut pas me parler. Je rentre, je fais une sieste, et après je peux faire ma soirée », lâche-t-il au bout du fil. Et pour cause : c'est le moment où ce moniteur d'escalade achève généralement quatre jours de gros charbon.

Si la semaine de Lucas est moins prévisible qu'un cadre de la Cogip, elle a ses repères. En début de semaine, il ouvre généralement des voies pendant 8h. Un autre, il encadre, parfois tard le soir. Encore un autre, c'est généralement 7h30 de cours avec des coupures au milieu. En fin de semaine, il fait grimper une classe de lycée puis enchaîne avec deux ou trois encadrements en cascade. « Dès que j'ai deux ou trois cours, en fin de journée, je suis éclaté », décoche-t-il. Un jour de repos. Puis il faut rechausser pour un jour de week-end. Parfois, le dimanche.


Galères et paie


Lucas est prof d'escalade depuis six ans dans une grande enseigne nationale. Il a d'abord travaillé en colonie de vacances. « Je gagnais 2 euros de l'heure mais c'était l'éclate totale », précise-t-il. Il perçoit alors son enthousiasme à encadrer des jeunes comme une vocation. Alors, il décide d'y adjoindre sa passion pour l'escalade et passe un diplôme d'État qui lui permet d'être embauché en alternance dans la salle où il travaille encore aujourd'hui. Le jeune trentenaire est désormais en CDI, à 80%. « Je bosse 28h par semaine, explique-t-il. Mais en vrai, personne n'est au 35h dans la salle, à part les cadres. Très peu de monde pourrait tenir le rythme sur 35h. » Lucas encadre, ouvre, multiplie les shifts à l'accueil, range, porte, nettoie, classe, surveille. Le tout pour 1 400 euros net (environ 1  850 euros brut, ndlr) par mois. Pas de 13ème mois, son employeur n'en verse pas. Les heures supplémentaires sont annualisées, récupérées en repos, non payées. Sauf dépassement constaté fin août, plafonné à 20 heures.

Pour mettre un peu de beurre dans les épinards, l'ouvreur-moniteur-agent-d'accueil pourrait compter sur les primes. Lucas nous confie que « c'est compliqué ». Ce qu'il faut retenir, c'est que la salle pratique un système de primes sur objectifs collectifs. « On est tous "objectivés" sur les ventes d'abonnements, le panier moyen de la restauration et même les avis Google de la salle », précise-t-il. La règle est la suivante : si l'objectif est atteint, tout le monde touche sa prime. S'il est manqué, personne ne la prend. « Je trouve ça juste, reconnaît Lucas. La qualité de la salle dépend autant de l'ouvreur que de la personne en caisse. Ça évite que chacun pense à sa gueule. » Sur l'année 2025, l'équipe a touché l'équivalent de 800 euros brut en primes collectives, soit une soixantaine d'euros nets par mois en moyenne. Le salarié vit aussi des avantages classiques du salariat d'une PME. Son employeur lui rembourse 75% de l'abonnement aux transports en commun. La mutuelle est prise en charge à 80%. En plus, Lucas bénéficie de l'abonnement gratuit dans toutes les salles françaises du réseau, et pourrait même en faire bénéficier son ou sa conjoint·e. « En vrai, même chez les concurrents je rentre gratuit, souffle-t-il. On est assez solidaires les uns les autres sur ça. » Le matériel — cordes, dégaines, baudriers, casques — peut être emprunté pour le week-end, tant qu'il n'est pas prévu sur une sortie programmée.

Installé dans une grande ville de France, Lucas s'en sort avec son salaire. Il ne flambe pas mais confie « avoir beaucoup de chance ». Il bénéficie d'un loyer modéré et perçoit aussi une centaine d'euros de la CAF au titre de la prime d'activité. Sur ses sorties, il fait gaffe. « Je fais des apéros à la maison plutôt que d'aller au bar, un petit concert de temps en temps mais jamais des gros trucs. Et les vacances, bah, c'est la grimpe le plus souvent. Pas très loin », spécifie-t-il.


« Je ne me plaindrai plus jamais si j'arrive à 1 800 euros par mois. Même 1 600, ce serait déjà plus cohérent avec ce qu'on nous demande »

Le coût de la vis


À la question de savoir s'il peut épargner, Lucas répond que c'est impossible. Il vient d'investir dans un véhicule. Il assure que tous ses collègues qui ont une voiture sont dans la même situation. « Les seuls qui mettent un peu de ronds de côté, c'est ceux qui n'en ont pas. Et encore, c'est max 150 euros, hein », dit-il. Avant de rajouter : « On n'est pas dans la misère mais il ne faut pas avoir des goûts de luxe ». Acheter un appartement, il y pense. Mais seul, avec ce salaire, il voit cela comme un horizon lointain. « Les collègues qui ont réussi à le faire, c'est parce qu'ils ont eu l'apport d'un héritage », précise-t-il. Il déclare ne pas trop parler d'argent avec eux. Ce n'est pas tellement un sujet, ni avec ses ami·e·s en dehors du milieu de l'escalade d'ailleurs.

Ce qui irrite Lucas, ce n'est pas tant le chiffre en bas de la fiche de paie. C'est l'écart entre ce qu'il touche et le niveau d'engagement qu'on lui demande. « Tous les soirs où j'encadre, je peux finir au poste. 15 secondes au mauvais moment, un gamin peut se fracasser, voire mourir. Ça, ça reste dans un coin de la tête », affirme-t-il. Selon lui, la vigilance requise est réelle, permanente et le salaire, lui, ne reflète pas ça. « Je ne me plaindrai plus jamais si j'arrive à 1 800 euros par mois. Même 1 600, ce serait déjà plus cohérent avec ce qu'on nous demande. » Le moniteur a déjà tenté. Son employeur lui répond toujours la même chose : « Techniquement, on ne peut pas payer plus ». Depuis son salaire d'alternant, Lucas a quand même été augmenté plusieurs fois en six ans. Cela dit, son intention n'est pas tellement d'être mieux payé – il sait que c'est trop compliqué – mais de réclamer des avantages spécifiques. « Quand j'ai été embauché après mon alternance, j'avais une liste de demandes, raconte-t-il. Ce n'est pas écrit dans mon contrat, c'est un accord oral, mais ça tient ». Des aménagements horaires, un seul dimanche travaillé par mois... « Ce n'est pas rien », plaque-t-il. Lucas n'est pas syndiqué. Il voudrait s'y mettre, pense que c'est important. Et en même temps, le jeune moniteur ne se voit pas rester des années avec ce boulot. « Je me donne 4 ou 5 ans, dit-il. Après, je me verrais bien encadrer mais à mon compte et plutôt en extérieur. Les gens ne se rendent pas compte, mais le bruit d'une salle d'escalade fatigue énormément. C'est constant : le bruit de la visseuse, les cris des gamins, la musique, le bar, le resto... Ça crève. En falaise, je suis certain que tu peux faire plus d'heures et te sentir moins fatigué. » C'est un peu ce qu'il voudrait que les clients comprennent. Car derrière le sourire de l'accueil et l'énergie des cours, « il y a pas mal de galères ». Suffisamment pour donner ce conseil aux jeunes qui voudraient se lancer : « Tu vas beaucoup te marrer, mais pas espérer devenir riche ! »


*Le prénom a été changé.

Ce format doit beaucoup à celui inventé il y a quelques années par Rue89 et intitulé « Porte-monnaie au rayon X »
 
 

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