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« On commence à ressembler à la FIFA » : 8 fédérations protestent contre la gouvernance de World Climbing

Un mouvement de protestation inédit secoue World Climbing. Menées par le Portugal et la Lettonie, des fédérations nationales ont adressé des contestations officielles à la fédération internationale après l'annulation, le 23 juillet, du vote sur la suspension des fédérations russe, biélorusse et israélienne.


Marco Scolaris et Naomi Cleary à Turin, en décembre 2025.
Marco Scolaris en compagnie de la vice-présidente Naomi Cleary, à Turin, en décembre 2025 © Giorgio Perottino/IFSC

Les affaires politiques n'ont pas fini de rythmer l'été de la fédération internationale d'escalade, World Climbing. Fin juillet 2026, la Fédération lettone d'escalade et la Fédération portugaise ont adressé des protestations officielles à World Climbing pour contester la procédure de l'assemblée générale extraordinaire du 23 juillet. Ce jour-là, le vote sur la suspension des fédérations biélorusse, russe et israélienne n'a pas eu lieu sous la forme prévue. Trois nouvelles motions, déposées dans les derniers jours par Chypre, les États-Unis et l'Australie, avaient été fusionnées en un texte unique et présentées aux fédérations moins de 24 heures avant la réunion. La motion adoptée, les trois scrutins sur les suspensions ont de facto disparu de l'agenda.

Toute première fois


Dans le monde fédéral, protester officiellement contre l'institution internationale dont on dépend financièrement et réglementairement est un acte rare. Pour Normunds Reinbergs, président de la Fédération lettone (Latvijas Alpīnistu savienība, nldr), c'est même un baptême du feu. « Je suis président de la fédération depuis février 2024, c'est la première fois que je ressens le besoin de me plaindre, explique-t-il au téléphone. Et c'est donc la première fois que je le fais officiellement. »



La protestation lettone se concentre sur la mécanique procédurale du 23 juillet. Au cœur du grief : ce que Normunds Reinbergs appelle le « Voting Flow ». Soit une sorte d'organigramme dont le mécanisme, communiqué aux fédérations moins de 24 heures avant l'assemblée, imposait un ordre précis aux scrutins. Voter d'abord sur la motion unifiée, avant de pouvoir, le cas échéant, passer aux trois votes sur les suspensions. Une fois la motion adoptée, ces votes disparaissaient. Comme le souligne le collectif Climbers for Palestine dans une tribune, cette motion ne fonctionnait donc pas comme une proposition concurrente. C'était un verrou procédural. Le président de la fédération lettonne semble être du même avis. « La pire chose pour nous, c'est que cette motion unifiée a bloqué les trois votes, claque-t-il. C'était la raison pour laquelle nous nous étions réunis. En avril, l'assemblée générale avait voté pour qu'on se prononce sur ces questions précises. On n'en a pas eu la possibilité. Dont acte. »


La protestation lettone pointe aussi l'origine de la motion unifiée. Les textes déposés le 8 juillet par la fédération américaine et par la fédération australienne sont, selon Normunds Reinbergs, textuellement identiques. Mot pour mot. Or, les deux pays totalisent à eux seuls quatre représentant·e·s au sein du Conseil exécutif de World Climbing (sur douze au total, ndlr) : Anne-Worley Moelter (vice-présidente) et Kyra Condie (représentante des athlètes) pour les États-Unis, Naomi Cleary (vice-présidente aux finances) et Campbell Harrison pour l'Australie. La protestation lettone soulève l'hypothèse d'une coordination entre ces fédérations membres et le Conseil exécutif. Sans toutefois en apporter la preuve formelle. « C'est une spéculation. Mais si deux textes sont des copiés-collés, pourquoi était-il nécessaire de les soumettre deux fois ? », interroge le président.


Pour la Lettonie, l'enjeu est aussi très concret. La législation lettone interdit l'utilisation de fonds publics dans des compétitions auxquelles participent des athlètes russes ou biélorusses. La réintégration de ces fédérations par World Climbing en février 2026 place la fédération dans une situation intenable. « Nos athlètes n'ont pas de sponsors privés. Leur seul financement disponible, c'est de l'argent public. Si la Russie et la Biélorussie participent, ils devront payer de leur poche », explique Normunds Reinbergs. La protestation de la fédération lettonne prêche donc aussi pour sa paroisse. Quoi qu'il en soit, la lettre officielle a été cosignée par sept autres fédérations membres de World Climbing : la Pologne, le Liban, la Palestine, l'Ukraine, le Portugal, la Lituanie et la Jordanie.


Petits arrangements entre amis


Alberto Cruz, président de la Fédération portugaise d'escalade (FPME pour Federação Portuguesa de Escalada de Competição, ndlr) pose un cadre plus large. Au lendemain du 23 juillet, il a lui aussi ressenti le besoin d'exprimer officiellement son désaccord. Sauf que sa contestation ne se limite pas au déroulé du 23 juillet : elle conteste aussi la manière dont un avis juridique, commandé le 22 juin 2026 par World Climbing, a été utilisé pour justifier la procédure suivie.


« Il s'agit de politique et d'un manque de transparence et de démocratie »

Alberto Cruz, président de la Fédération portugaise d'escalade.


Cet avis avait pour mission de répondre à quatre questions sur la répartition des pouvoirs entre l'assemblée générale et le Conseil exécutif de World Climbing : les pouvoirs exacts de l'assemblée, la légalité de la levée des suspensions russes et biélorusses, la capacité du Conseil exécutif à écarter des motions et les limites du format virtuel. Son auteure ? Sarah Umbricht, avocate suisse et juriste au Club alpin suisse. Au moment de le rédiger, cette dernière présidait simultanément la commission de gouvernance de World Climbing, un organe consultatif travaillant directement avec le Conseil exécutif. Lors de l'assemblée du 23 juillet, cet avis a été présenté aux fédérations comme une position juridique définitivement « réglée ».

Contacté par Vertige Media, Alberto Cruz recentre la question sur son principal enjeu. Pour lui, il s'agit essentiellement « d'une question de gouvernance ». « La procédure suivie n'était pas conforme aux statuts de World Climbing », poursuit-il. Au coeur de l'argumentation de la FPME se situe la répartition des pouvoirs entre l'assemblée générale et le Conseil exécutif. En mars 2022, l'assemblée générale avait voté les suspensions de la Russie et de la Biélorussie et donné au Conseil exécutif un mandat précis et conditionnel : lever ces suspensions uniquement lorsque « les motifs qui les avaient justifiées auraient disparu ». En février 2026, le Conseil exécutif a levé ces suspensions. Pour Cruz, personne n'a vérifié que ces conditions étaient effectivement remplies. « Le Conseil exécutif ne peut pas aller contre une décision de l'assemblée générale. C'est la position qu'on défend ici », plaque-t-il.


Alberto Cruz relève aussi que l'avis a été élaboré à partir de documents sélectionnés par le Conseil exécutif lui-même, sans que les procès-verbaux de l'assemblée générale de 2022 aient été transmis à son auteure. Ces procès-verbaux contenaient pourtant le mandat conditionnel sur lequel reposait l'une des quatre questions traitées. Le 23 juillet, lors de l'assemblée extraordinaire, cinq fédérations seulement ont pu prendre la parole, avec un temps de parole limité à trois minutes chacune, sans débat ni droit de réponse. « On nous a tout simplement demandé de voter sur quelque chose qui ne figurait pas à l'ordre du jour initial », pose Alberto Cruz. Et de conclure, toujours aussi tranchant : « Il s'agit de politique et d'un manque de transparence et de démocratie ».


Ressembler à la FIFA, c'est plus fort que toi


Comment expliquer le comportement du Conseil exécutif de World Climbing ? Les deux présidents avouent ne pas pouvoir parler au nom de l'institution, mais ont bien leur petite idée. Pour Normunds Reinbergs, l'explication passe par l'argent olympique. Depuis Tokyo 2021, World Climbing dépend de plus en plus financièrement du Comité international olympique (CIO) : droits télévisés, sponsors olympiques, place dans le programme de Brisbane 2032. Marco Scolaris l'avait lui-même reconnu dans un entretien accordé à Vertige Media début juillet : « On a eu un moment difficile, avec le risque d'être rétrogradés en sport additionnel. Ce qui change considérablement la donne financière ».


« Pour rester dans le programme olympique, World Climbing va tout faire pour éviter des votes qui peuvent mal tourner »

Normunds Reinbergs, président de la fédération lettonne d'escalade.


« Pour rester dans le programme olympique, World Climbing va tout faire pour éviter des votes qui peuvent mal tourner, ajoute le président de la fédération lettonne. Et pour ça, maintenant, on commande des avis juridiques, on embauche des avocats pour défendre les positions de l'exécutif. C'était inimaginable avant. Comme quelqu'un l'a dit sur WhatsApp : "On commence à ressembler à la FIFA". »

Un avis juridique commandé à une juriste présidant simultanément la commission de gouvernance de World Climbing, à moins d'un mois d'un vote crucial. Une modification de l'agenda annoncée moins de 24 heures avant l'assemblée du 23 juillet. Et la présence, quelques minutes avant le scrutin, du nouveau directeur des sports du Comité International Olympique, venu rappeler les nouveaux principes de neutralité de la Charte olympique. Cela fait beaucoup pour une fédération qui se targuait d'organiser un vote en toute transparence.

Alberto Cruz confie ne pas vouloir « chercher à en mesurer les intentions » mais glisse : « Ils veulent prendre des décisions contre beaucoup de fédérations sans suivre les formes correctes. Ils essaient de cacher quelque chose ».


Les fédérations lettone et portugaise, ainsi que leurs cosignataires, demandent une enquête sur la procédure du 23 juillet et la publication des documents pertinents. La FPME réclame en outre la convocation d'une nouvelle assemblée générale extraordinaire pour voter sur les trois suspensions initialement prévues. Elle a demandé à World Climbing de répondre dans un délai de sept jours calendaires. À l'heure où de forts soupçons pèsent sur les fédérations sportives et leurs dirigeant·e·s, comme l'illustrent actuellement les affaires touchant la FIFA, Marco Scolaris affirmait lui-même que son institution serait différente. Elle va devoir le prouver.

 
 

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