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Paris-Kalymnos : un voyage en plusieurs longueurs (1/5)

Sept pays traversés. Six jours d’itinérance et un pari simple : prouver qu'au-delà des intentions, des injonctions et des effets d’annonce, il est possible de relier deux extrémités d’Europe sans céder à la facilité de la bagnole ou de l’avion. Et réhabiliter, au passage, une pratique de l’escalade qui soit une expérience du temps long. Paris-Kalymnos, premier relais.


Le train par la grande voie
© Pascal Beria

Cet article est le premier épisode de notre série d'été consacrée au voyage de Pascal, entre Paris et l'île grecque de Kalymnos.

La gare de Sofia est plutôt déserte en ce milieu de matinée. J’arpente depuis plus d’une heure les couloirs où se croisent de rares voyageurs et quelques badauds perdus sans parvenir à me débarrasser d’une impression pesante : je ne trouve toujours pas de réponse claire à ce que je suis venu chercher. Après quatre jours de voyage, Sofia prend même des allures d’impasse. Et la ville de Strymonas, de l’autre côté de la frontière paraît, quant à elle, hors de portée. 


Derrière les promesses


Manifestement, la Grèce ne se laisse pas aborder facilement. « No train, no train », répètent inlassablement les gardiens des guichets. La situation illustre parfaitement la raison de ma présence ici, à plus de 2 000 km de chez moi. C’est la limite du pari que je m’étais fixé : démontrer qu’il était possible de rallier deux bouts d’Europe par la grande voie. C’est-à-dire, dans mon esprit, en utilisant les modes de transport collectif pour montrer, au passage, que traverser le continent sans prendre l’avion était un projet plausible. Voire plaisant. Et que l’escalade pouvait être un trait d’union éclairant pour le faire.


Ce voyage était aussi l’occasion d’évoquer une pratique de l’escalade loin des podiums, des cotations et des records à faire tomber

Ces deux bouts d’Europe, c’est d’un côté Paris. D’abord parce qu’on peut considérer, sans trop de mauvaise foi, qu’elle constitue un point de départ représentatif de l’Europe occidentale. Et puis un peu pour la raison très commode que j’y habite. De l’autre côté, l’île de Kalymnos, morceau d’Europe émergé au large des côtes turques, réputé pour son calcaire qui en a fait l'un des spots les plus prisés de l’escalade mondiale. Pour le dire plus directement, l’île est un putain de paradis naturel pour grimpeurs. Ce voyage était aussi l’occasion d’évoquer une pratique de l’escalade loin des podiums, des cotations et des records à faire tomber. 



Car derrière les promesses d’une pratique proche de la nature, l’escalade en falaise est aujourd’hui suspendue à l’aplomb de deux voies difficiles. D’un côté, le désir de préserver les espaces naturels, qui constituent la raison d’être primordiale de la pratique. De l’autre, une recherche de visibilité qui se joue le plus souvent des distances aéroplanées. Deux conceptions qui coexistent et représentent deux pratiques souvent distinctes. 


Entendons-nous bien : tous les sports ont besoin d’exploits et de figures médiatiques pour se développer. La verticalité de la discipline se prête d’ailleurs à une dimension spectaculaire qui s’exporte particulièrement bien sur les réseaux sociaux, se décline en « coups » médiatiques et contribue à pousser le public vers les parois des salles ou des massifs. Il ne s’agit donc pas de prétendre qu’une pratique serait préférable à une autre, mais de savoir si le choix existe pour celui ou celle qui ne cherche pas forcément le dépassement des limites. 

Dit autrement : a-t-on la capacité de choisir entre une escalade qui cherche à tout prix la lumière et une autre qui a le désir de s’insérer dans ses environnements ? 


Choisir sa voie, éprouver le chemin


Au même titre que d’autres disciplines de pleine nature comme le trail ou le surf, l’escalade doit aujourd’hui se confronter au paradoxe de son propre succès. Surfréquentation des sites naturels, pollution, perturbation des écosystèmes, les tensions avec les populations locales sont aujourd’hui le prix à payer de la promotion de disciplines qui sont aussi des ressources précieuses pour les territoires concernés. Des impacts qui vont à l’encontre de l’esprit originel de beaucoup de ces pratiques et remettent en question leur pérennité. « Pratiqués dans des milieux naturels dont ils dépendent, ils sont à la fois acteurs et témoins des transformations liées à la perte de la biodiversité et à la dégradation des espaces. Cette position singulière est aussi une responsabilité », alerte à ce titre le Ministère des sports, de la jeunesse et de la vie associative

Désormais, ce constat fait émerger une prise de conscience environnementale au plus haut niveau de pratique. Elle se cristallise particulièrement sur la question des transports, grands émetteurs de gaz à effet de serre mais passages obligés des compétitions internationales, des grands événements sportifs ou, plus simplement, pour la pratique de ces sports de nature. Pour sortir de cette injonction contradictoire, certains athlètes s’engagent en faveur de la protection des milieux et d’une transformation profonde de leurs disciplines, à l’exemple des surfeuses Ainhoa Leiceaga ou Maud le Car, des navigatrices Isabelle Autissier et Maud Fontenoy, de l’ultra-traileur Xavier Thévenard ou des skieurs Mathieu Navillod et Perinne Laffont. Et ce, en ayant pleinement conscience de l’impact de leurs engagements sur leurs carrières. « We are the ones who can make a big difference », relayait l’ultra-traileur britannique Andy Symonds dans un post Instagram annonçant qu’il ne participerait pas aux Championnats du monde en Thaïlande pour des raisons d’impact carbone. 


 « Plus qu'un sommet à atteindre, c'est une voie que nous souhaitons emprunter : celle de la sobriété, de la modération, des proximités fertiles »

Action Collective de Transition pour nos Sommets


« Nous avons un rôle à jouer pour inverser cette tendance et nous assurer que les générations futures seront non seulement capables de parcourir les montagnes, mais aussi de vivre sur une planète en bonne santé », proclame quant à lui le très médiatique Kilian Jornet sur la page de sa fondation pour la préservation des montagnes et de leurs environnements. Une voix qui compte et à laquelle se sont jointes celles d’autres sportifs, comme le grimpeur Arnaud Petit ou l’alpiniste Christophe Dumarest, à l’initiative du collectif ACTS (Action Collective de Transition pour nos Sommets). Cette organisation porte une ambition plutôt limpide : « Plus qu'un sommet à atteindre, c'est une voie que nous souhaitons emprunter : celle de la sobriété, de la modération, des proximités fertiles ». L’idée, derrière ces initiatives, est donc moins la critique que le changement de regard et de pratiques porté par ces athlètes engagés, qui sont autant de porte-paroles légitimes d’un sport conscient et responsable. 


Paris, gare de l'est
© Pascal Beria

Une petite musique qui remonte peu à peu aux oreilles des instances publiques, des fédérations et des clubs sportifs, qui commencent à réaliser la nécessité de se positionner sur le sujet et de mettre en œuvre des initiatives en faveur d’une pratique plus respectueuse de l’environnement. Reste encore à les faire descendre sur le terrain du sport amateur, souvent plus apte à consommer le sport – ses marques, son spectacle, son matériel – qu’à en faire un modèle de vie. L’idée de contribuer à ce mouvement et de chercher à vérifier si ces ambitions vertueuses résistaient à l’expérience s’était donc peu à peu imposée à moi. Je voulais être l’une de ces voix issues du monde amateur qui éprouvent le chemin. Sans jugement ni idéologie à valider. Mais juste avec l’envie de vivre l’expérience pour pouvoir témoigner de sa faisabilité.


Il s’agissait donc de reprendre les choses à l’endroit. Envisager la route avant la destination. Je voulais retrouver l’esprit de découverte. Arrêter de consommer les expériences pour chercher à les vivre pleinement. Après tout, il me semble que cela revient à retrouver l’essence même de l’escalade. Progresser lentement, pas après pas, se frotter à la rugosité d’une voie avant d’atteindre, peut-être, un sommet tout au bout. Se confronter à l’adversité et à l’inattendu. L’escalade n’est pas qu’une histoire de verticalité. C’est aussi, et peut-être avant tout, un état d’esprit qui convoque l’effort, la découverte, la surprise, parfois la déconvenue. C’est un peu tout ça que j’avais envie de réhabiliter en cherchant à joindre ces deux bouts d’Europe.

 
 

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