top of page

FAIRE UNE RECHERCHE

Rechercher sur ce site

1363 résultats trouvés avec une recherche vide

  • Escalade et colonisation : « Les premières ascensions sur des terres volées, ça n'existe pas »

    Le Yosemite, les Buttermilks, la Sierra Nevada… Autant de lieux mythiques pour les grimpeurs du monde entier que de terres volées pour les peuples autochtones. C'est en tout cas l'histoire que Jolie Varela, fondatrice d'Indigenous Women Hike, a essayé de faire entrer dans les festivals d'escalade américains, avant de claquer la porte. Elle nous explique ce que le milieu de l'escalade doit encore apprendre de celles et ceux qui étaient là avant. Jolie Varela et des ami·e·s au sommet du mont Whitney, dans la Sierra Nevada, en Californie © courtoise de Jolie Varela Vertige Media : Quel est votre lien avec la vallée de Bishop, en Californie, devenue un haut lieu de l'escalade ? Jolie Varela : J'ai grandi dans la réserve de Bishop, sur les terres des Paiutes, l'un des peuples autochtones de la Sierra Nevada et de l'est de la Californie. L'une de mes grands-mères vient de la tribu de Big Pine (petite ville à une vingtaine de kilomètres au sud de Bishop, ndlr), l'autre de celle de Bishop. Ces frontières sont coloniales car autrefois, nos familles parcouraient toute la vallée au fil des saisons pour chasser et cueillir les pignons de pin. Ici, la colonisation est arrivée en quatre vagues. Il y a d'abord eu les colons et leur bétail, qui a dévoré nos ressources. Puis la milice, venue préparer la création des terres dites publiques. Ensuite, la conservation de la nature. Pour que ces terres deviennent publiques, il a fallu chasser les autochtones et les tuer. La dernière vague, enfin, c'est le service des eaux de Los Angeles (LADWP), qui s'est approprié l'eau de la vallée et possède aujourd'hui plus de 95 % de ses terres. À l'école, on ne nous parlait ni de la marche forcée de 1863 ni du vol de l'eau. J'ai tout appris sur le tard, en 2016, quand j'ai rejoint les miens à Standing Rock (où s'est déroulée la mobilisation des Sioux contre l'oléoduc Dakota Access, ndlr). Vertige Media : À l'ouest de cette vallée, c'est surtout le secteur de bloc des Buttermilks qui attire les grimpeurs du monde entier. Jolie Varela : Oui, on m'a déjà décrit les Buttermilks comme « la Mecque de l'escalade ». C'est pourtant un ancien lieu de cérémonies de mariage, et mon arrière-arrière-arrière-grand-père est né dans les gorges voisines. Je n'ai commencé à randonner que vers 28 ou 29 ans, pour ma santé mentale. C'est là que j'ai découvert les pierres à moudre (utilisées par les peuples autochtones pour broyer les aliments notamment, ndlr) et les pétroglyphes (motifs gravés dans la roche par les peuples anciens, ndlr). Si j'ai moi-même dû apprendre cette histoire, il n'est pas étonnant que les grimpeurs l'ignorent. Mais eux profitent du privilège de la vie de « dirtbag » sans presque jamais reconnaître les premiers peuples de ces terres. À force, je me suis fait une place dans ce milieu. Mais je l'ai fait au détriment de ma santé mentale. J'ai parfois été traitée de façon horrible. Des gens m'ont crié dessus. Aujourd'hui, je ne veux plus m'exposer. Vertige Media : Vous souvenez-vous de la première fois que vous avez interpellé la communauté de l'escalade sur ces questions ? Jolie Varela : C'était à propos du Craggin' Classic (série de festivals organisés par l'American Alpine Club sur plusieurs sites d'escalade, ndlr). J'ai découvert que le LADWP en était partenaire. Ces grimpeurs se disent défenseurs de la nature, et ils s'associaient à une entité qui continue d'opprimer les Paiutes ! J'ai dénoncé ce partenariat publiquement, et des amis grimpeurs ont écrit à l'American Alpine Club. L'un des organisateurs m'a appelée, furieux : sa boîte mail débordait de messages accusant le club de racisme. Je lui ai répondu : « Vous avez l'occasion de leur prouver le contraire ». Au départ, ils voulaient seulement me laisser dire quelques mots avant un film. Au final, on a réussi à obtenir le premier panel entièrement autochtone de l'histoire du festival. À la fin, cet homme est venu s'excuser. J'ai énormément travaillé gratuitement. J'ai organisé des journées d'escalade autochtone aux Happies (secteur de bloc sur le plateau volcanique au nord de Bishop, ndlr). J'ai aussi beaucoup travaillé avec Shelma Jun, fondatrice du grand festival Flash Foxy. À force, je me suis fait une place dans ce milieu. Mais je l'ai fait au détriment de ma santé mentale. J'ai parfois été traitée de façon horrible. Des gens m'ont crié dessus. Aujourd'hui, je ne veux plus m'exposer. Vertige Media : Vous continuez à diriger votre association. Que fait Indigenous Women Hike aujourd'hui ? Jolie Varela : En 2018, nous avons parcouru le Nüümü Poyo, ce qu'on appelle le John Muir Trail, sans permis, en invoquant l'American Indian Religious Freedom Act (loi fédérale de 1978 garantissant aux autochtones la liberté de pratiquer leur spiritualité et l'accès à leurs sites sacrés, ndlr). À cette époque, je n'avais jamais fait de trek : ce sont des amis non autochtones qui m'ont tout appris. Aujourd'hui, c'est moi qui transmets ces savoirs à ma communauté. J'organise des ateliers de bivouac, et cette année, j'ai emmené une aînée passer sa première nuit en montagne. Le coût du matériel étant un obstacle majeur, j'ai aussi créé une bibliothèque de matériel gratuite, ouverte à tous les habitants de la vallée : tentes, sacs, réchauds, et même chaussons d'escalade. L'an prochain, nous retournons au Pérou marcher avec des femmes quechuas pour réfléchir à une manière de voyager sans imposer le colonialisme aux communautés traversées. Vertige Media : Concrètement, que signifie pour vous « décoloniser » le plein air ? Jolie Varela : Pour moi, il s'agit de renforcer mes liens avec mes terres, mon peuple et moi-même. Je n'aime pas dire que nos langues ou nos cérémonies sont « oubliées » : rien n'est oublié, tout attend simplement qu'on s'en souvienne. Pour les non-autochtones, cela implique de remettre en cause leur propre place. « Allié » est devenu un mot à la mode, alors je préfère parler de « complice » : écouter les autochtones, les soutenir, défendre le Land Back (la restitution des terres aux peuples autochtones, ndlr) et les réparations. Le Wilderness Act de 1964 définit la nature sauvage comme un lieu « où l'homme est un visiteur qui ne reste pas ». Cette définition nous efface. Les grandes ONG comme le Sierra Club doivent reconnaître que la conservation a été une colonisation. Ce qu'il y a de mieux pour la terre, c'est de nous la rendre, avec les moyens d'en prendre soin. La colonisation nous affecte tous, et les Blancs aussi doivent affronter ce qu'ont fait leurs ancêtres. Cette fierté autour des « premières », cette mentalité de conquête, je la trouve ridicule. Vous grimpez sur des pierres à moudre, à côté de pétroglyphes, et vous pensez être les premiers ? Vertige Media : En escalade, on parle beaucoup de « premières ascensions ». En quoi est-ce une pensée coloniale ? Jolie Varela : John Muir (naturaliste américano-écossais, figure du mouvement de la conservation aux États-Unis, ndlr) n'a fait que suivre des routes commerciales tracées depuis des siècles par de nombreuses tribus. Cette fierté autour des « premières », cette mentalité de conquête, je la trouve ridicule. Vous grimpez sur des pierres à moudre, à côté de pétroglyphes, et vous pensez être les premiers ? Il n'y a pas de première ascension. Je ne planterais jamais mon drapeau tribal au sommet de la montagne de quelqu'un d'autre. Nos noms décrivent simplement les lieux : Payahüünadü signifie « le lieu où l'eau coule ». L'historien Mark David Spence (auteur de Dispossessing the Wilderness, sur l'expulsion des autochtones lors de la création des parcs nationaux, ndlr) raconte comment des explorateurs, persuadés d'être les premiers au sommet du Grand Teton, y ont trouvé une construction vieille de plusieurs siècles. Quand les peuples autochtones gardent la pêche © Locke Knight Vertige Media : Vous parlez souvent d'« entitlement ». Qu'entendez-vous par là ? Jolie Varela : Quand je vais aux Buttermilks avec mes cousins, nous ne nous y sentons pas à notre place, alors que les os de nos aïeules reposent ici. Un jour, micro en main, nous avons interrogé des grimpeurs : aucun ne connaissait le nom originel de la vallée. L'un d'eux nous a répondu : « Euh… il y a le casino Paiute Palace ? » L'entitlement, c'est exactement ça : se sentir le droit d'aller partout et de vivre dans son van sur des terres volées, sans jamais se demander d'où vient ce droit. Pensez à la façon dont votre accès coupe le nôtre. Vertige Media : Pourquoi insister sur le racisme de John Muir, ce naturaliste associé à la création du parc national de Yosemite ? Jolie Varela : Parce qu'il est considéré comme le père de la conservation et a fondé le Sierra Club. On trouve aussi le long du sentier les noms de Joseph N. LeConte (ingénieur et alpiniste, pionnier de l'exploration de la Sierra Nevada, ndlr) et de Nathaniel F. McClure (officier de cavalerie de l'armée américaine, ndlr). Mais c'est surtout le nom de Muir qui efface le Nüümü Poyo, « le chemin du peuple ». À Yosemite, il s'est extasié devant des prairies qu'il croyait vierges, sans comprendre que les autochtones, qu'il décrivait comme sales, les entretenaient, notamment par des brûlages contrôlés. Ces feux traditionnels ont ensuite été interdits, la végétation sèche s'est accumulée, et c'est en partie pour cela que des mégafeux ravagent aujourd'hui la Californie. Lors du premier panel autochtone d'Outdoor Retailer, le grand salon du plein air, j'ai expliqué que ce secteur générait des milliards grâce à l'expulsion et au génocide de nos peuples. Un homme blanc est devenu tout rouge et a quitté la salle. J'ai adoré. Les Timbisha vivent dans le parc de la vallée de la Mort, et ils ne peuvent pas y enterrer leurs morts. (Elle s'arrête, émue.) Des non-autochtones ont pourtant longtemps pu y disperser leurs cendres. La colonisation se poursuit jusque dans la mort. Moi, je ne demanderai jamais de permis pour marcher sur mes propres terres. Je refuse. À gauche : Inauguration de la banque alimentaire communautaire. À droite : Jolie Varela à Utu Utu Gwaitu (Benton Hot Springs en Californie) © Marcus Kahn Vertige Media : Comment ce racisme se manifeste-t-il encore aujourd'hui dans l'escalade ? Jolie Varela : Dans des noms de voies misogynes, racistes ou anti-autochtones, par exemple. Plein de gens exploitent nos terres sacrées pour en tirer profit, sans vouloir s'intéresser à l'histoire des lieux où ils grimpent ni à la culture des peuples qui y vivent. Lors du premier panel autochtone d'Outdoor Retailer, le grand salon du plein air, j'ai expliqué que ce secteur générait des milliards grâce à l'expulsion et au génocide de nos peuples. Un homme blanc est devenu tout rouge et a quitté la salle. J'ai adoré. Après, il faut dire que tout le monde ne s'en moque pas. Des gens veulent en savoir plus. Certains grimpeurs me versent même une sorte de loyer volontaire pour l'usage des terres, qui me permet de remplir le frigo communautaire de la réserve. J'aimerais dire une chose aux grimpeurs : vous n'avez pas besoin de tout grimper. On ne devrait plus poser un seul nouveau spit. Vertige Media : À quoi ressemblerait une relation vraiment respectueuse entre grimpeurs et peuples autochtones ? Jolie Varela : D'abord, j'aimerais dire une chose aux grimpeurs : vous n'avez pas besoin de tout grimper. On ne devrait plus poser un seul nouveau spit. Les clubs craignent que le Land Back menace leur accès aux sites, mais les tribus ne veulent chasser personne : elles veulent pouvoir prendre soin de leurs terres. Demandez-vous pourquoi votre accès compterait plus que le nôtre. Renseignez-vous sur les peuples des terres que vous occupez. Reversez 1 % de vos revenus à un fonds foncier autochtone. Ne parlez pas de nous au passé, et ne nous prenez pas en pitié. Nous ne voulons pas seulement survivre, nous voulons nous épanouir. Mon aînée dit souvent que les Blancs ne savent pas ce qu'est un chez-soi. Moi, je le sais. Alors acceptez d'être mal à l'aise. Sans cela, comment grandir ?

  • Kalymnos : l'UIAA confirme une corrosion sous contrainte après l'accident mortel

    Plus de six mois après la mort d'un grimpeur tchèque à Kalymnos, l'Union internationale des associations d'alpinisme (UIAA) publie les premières conclusions de ses investigations. Les analyses confirment une corrosion sous contrainte et apportent de nouvelles précisions sur les ancrages concernés. Grande Grotta cave à Kalymons, Grèce (cc) Vasili Onjea / Unspalsh Le 27 mars 2026, un grimpeur tchèque de 60 ans perdait la vie sur l'île grecque de Kalymnos après la rupture de trois points d'ancrage dans la voie St. Savvas, équipée en 2002. Un accident qui avait soulevé de nombreuses questions sur la sécurité et l'entretien des falaises de cette destination majeure de l'escalade, documentées dans notre enquête d'avril. Ce 16 octobre, l'UIAA publie les premiers résultats des investigations menées depuis le mois de mai. Les analyses métallurgiques réalisées sur quatre goujons prélevés à proximité des ancrages défaillants révèlent qu'ils étaient constitués d'acier inoxydable 316L, un alliage plus résistant à la corrosion que le 304 initialement évoqué. L'UIAA précise toutefois que les goujons directement impliqués dans l'accident avaient été retirés et confiés à une autre équipe avant son arrivée sur place. Le mécanisme de rupture fait désormais consensus parmi les équipes d'investigation : il s'agit d'une corrosion sous contrainte, susceptible de fragiliser profondément un ancrage sans signe extérieur évident. Les recherches n'ont, à ce stade, révélé aucune particularité de fabrication permettant d'expliquer ces défaillances. Les goujons étudiés avaient notamment été fabriqués selon un procédé de filetage couramment utilisé dans l'industrie. Les mécanismes précis à l'origine des fissures restent néanmoins à déterminer. Des analyses complémentaires sont en cours pour comparer les propriétés de ces anciens goujons à celles de modèles récents. En attendant, l'UIAA appelle les grimpeur·se·s à la vigilance dans les environnements côtiers et recommande de privilégier les voies rééquipées avec des ancrages répondant à sa norme de résistance à la corrosion sous contrainte. Un rapport complet est attendu au premier trimestre 2027.

  • L’indépendance de la presse à l’épreuve des algorithmes

    Quand la visibilité d'un travail journalistique dépend d'une poignée de plateformes privées, la simple liberté de publier ne suffit plus. Chez Vertige Media, nous avons décidé de reprendre la main. (cc) Bank Phrom / Unspalsh En août 2023, Meta prenait une décision radicale : bloquer la consultation et le partage des contenus des médias d'information sur Facebook et Instagram au Canada. Une mesure prise en réaction à l'adoption d'une loi canadienne destinée à contraindre les grandes plateformes à négocier une rémunération avec les éditeurs de presse. Trois ans plus tard, le blocage persiste. Les rédactions canadiennes n'ont pas cessé d'enquêter ni d'écrire, mais un acteur privé a pu, d'un trait de plume, fermer l'un des principaux canaux d'accès à leur travail. Et les conséquences sont considérables. Selon le Media Ecosystem Observatory, les médias canadiens ont perdu 85 % de leurs interactions (commentaires, likes, etc. ndlr) sur Facebook et Instagram dans l'année qui a suivi le blocage. Des travaux de l'Institute for Strategic Dialogue ont également observé, dans des groupes Facebook consacrés au conflit israélo-palestinien, une place accrue des publications d'opinion, des images sorties de leur contexte et des contenus trompeurs au détriment des liens vers des sources journalistiques reconnues. Cette séquence canadienne résume l'un des enjeux majeurs de notre époque : un média peut être libre d'informer tout en demeurant dépendant de ceux qui contrôlent sa visibilité. Aujourd'hui, cette dépendance façonne l'ensemble du paysage médiatique. Selon le Digital News Report 2026 du Reuters Institute, 54 % des personnes interrogées dans 48 marchés déclarent utiliser les réseaux sociaux et les plateformes vidéo pour s'informer, contre 51 % les sites et applications des médias. Pour la première fois, les plateformes arrivent en tête de ces modes d'accès à l'information, même si leurs usages se cumulent. Nous avons fini par percevoir cette distribution automatisée comme un prolongement naturel de nos habitudes. C'est un confort indéniable, mais il occulte une réalité politique : cette spontanéité repose largement sur des mécanismes de sélection qui nous échappent. La grande illusion Un algorithme de recommandation ne constitue pas une ligne éditoriale. Sa fonction n'est pas d'évaluer la pertinence démocratique d'une enquête, l'intérêt scientifique d'une découverte ou la rigueur d'une démarche journalistique. Son (dys)fonctionnement repose notamment sur des prédictions d'engagement, à partir de signaux comme le nombre de réactions, la fréquence des interactions ou la durée de visionnage. Meta le détaille elle-même dans la documentation de ses systèmes de recommandation. Ces critères mesurent la probabilité qu'un contenu capte notre attention ou génère une émotion, pas sa valeur journalistique. L'indépendance ne consiste pas seulement à résister aux pressions politiques ou financières, elle réside dans la capacité à préserver ses choix de traitement, même lorsque ceux-ci contredisent les métriques dominantes. Certes, les réseaux sociaux ont permis de diversifier le débat public, de favoriser l'émergence de nouvelles voix et d'offrir à un média comme Vertige Media un terrain de développement inespéré. Mais ce modèle repose sur une vulnérabilité permanente. Selon les données de Chartbeat analysées par le Reuters Institute, les visites apportées par Facebook aux sites d'information ont reculé de 43 % en deux ans et demi. Le trafic issu de la recherche Google a quant à lui diminué de 33 % entre novembre 2024 et novembre 2025 dans un échantillon de plus de 2 500 sites, sans que les causes exactes de cette baisse puissent être entièrement établies. Plus récemment, le déploiement de Google Overviews – l'outil dopé à l'intelligence artificielle du moteur de recherche - a fait chuter la fréquentation des sites de presse français en septembre selon une étude de ACPM (Alliance pour les chiffres de la presse et des médias, ndlr). Une rédaction aura beau affiner son traitement éditorial, elle verra simultanément une partie considérable de son audience lui échapper parce qu'un intermédiaire a modifié ses règles du jeu. Cette tension peut aussi modifier, plus discrètement, la fabrication même de l'information. Une étude publiée en 2025 dans Journalism Studies, fondée notamment sur une expérience auprès de 412 journalistes, montre que les indicateurs d'audience influencent les décisions de maintenir ou non un article en visibilité après sa publication. À force d'observer les tableaux de bord et de mesurer la popularité instantanée d'un contenu, le risque est grand de confondre ce qui fonctionne sur le marché de l'attention avec ce qui mérite d'exister dans le débat public. Pour un journalisme d'escalade et de montagne comme le nôtre, l'arbitrage est quotidien : une image spectaculaire ou une polémique éphémère peut attirer bien davantage de réactions immédiates qu'une investigation au long cours. Or, la popularité d'un sujet relève d'une donnée statistique, son importance relève d'un choix éditorial. Reprendre la main Face à ce constat, il ne s'agit pas d'opposer de manière stérile la noblesse des sites de presse à la superficialité des réseaux sociaux. Des articles en ligne peuvent être racoleurs et des formats vidéo sur les réseaux sociaux remarquablement documentés. La question cruciale ne porte pas sur le support, mais sur la maîtrise de la relation entre un média et son public. Nous ne nourrissons aucune illusion naïve : un nouveau site ne nous rendra pas miraculeusement autonomes. Lorsqu'une rédaction s'appuie sur des lecteur·ice·s qui choisissent délibérément d'ouvrir son site, de recevoir sa newsletter ou de soutenir financièrement son travail, elle ne supprime pas tous les intermédiaires, mais elle réduit sa dépendance aux plateformes qui organisent sa visibilité. L'indépendance ne consiste pas seulement à résister aux pressions politiques ou financières, elle réside dans la capacité à préserver ses choix de traitement, même lorsque ceux-ci contredisent les métriques dominantes. C'est cette ambition qui motive la refonte globale de Vertige Media. Le lancement de notre nouveau site ne répond pas uniquement à un défi technique ou esthétique. Nous voulons bâtir une plateforme que l'on choisit de visiter, un espace où l'escalade reste pensée comme une grille de lecture du monde social, culturel et environnemental, débarrassée de la nécessité d'adapter nos articles aux seuls formats viraux. Nous ne nourrissons aucune illusion naïve : un nouveau site ne nous rendra pas miraculeusement autonomes. Nous continuerons à publier sur les réseaux sociaux, à étudier nos audiences et à solliciter vos partages pour faire circuler nos idées. Il existe une ironie manifeste à mobiliser les rouages de l'économie de l'attention pour promouvoir la possibilité de s'en détacher, et nous assumons pleinement cette contradiction. Mais nous refusons de laisser ces outils dicter la valeur de notre travail. L'indépendance de la presse ne se limite pas à la liberté d'écrire : elle exige la possibilité réelle d'être lu. En attendant de vous dévoiler ce nouveau chapitre, nous vous invitons à vous inscrire à notre newsletter pour choisir directement la manière dont vous souhaitez recevoir nos informations.

  • L'après-incendie à Fontainebleau : quelle forêt pleure-t-on ?

    Trois mois après les flammes qui ont dévoré plus de 2 000 hectares de la forêt de Fontainebleau, l'heure est à « l'après ». Restrictions d'accès, chartes, tribunes enflammées : chez les grimpeur·se·s, la blessure reste vive. Mais d'où vient cet attachement si viscéral à quelques blocs de grès ? Il semblerait qu'en fonction d'où l'on se trouve par rapport à la forêt, on ne soit pas fait du même bois. © Louis Lepron pour Vertige Media Il y a d'abord eu les images. Des colonnes de fumée au-dessus des pins, des blocs familiers filmés de loin, des stories en guise de faire-part. En juillet 2026, plus de 2 000 hectares de la forêt de Fontainebleau ont brûlé en quelques jours, du jamais-vu depuis 1943. Puis sont venus les mots. Beaucoup de mots : messages de deuil sur les réseaux, discussions enflammées dans les clubs, réunions publiques, jusqu'aux tribunes signées dans la presse par des grimpeur·se·s, des chercheur·se·s ou des figures historiques du bloc. Restrictions d'accès, règles de bonne conduite, liberté de grimper : trois mois plus tard, l'après se négocie toujours, et rarement dans le calme. Forcément, chacun·e y défend sa vision de la forêt. Mais à lire ces prises de parole, une chose saute aux yeux : beaucoup de monde parle d'amour. Pas forcément du même. Alors, que pleure-t-on, au juste, quand on pleure Bleau ? Ce rêve Bleau « J'ai cru que ma vie allait partir en fumée. » Le témoignage recueilli par Vertige Media et Reporterre au lendemain des flammes dit bien la violence du choc. Ce n'est pas seulement une forêt qui brûle, c'est un morceau de soi. Les psychologues de l'environnement ont un nom pour ce lien : l'attachement au lieu. Les chercheur·se·s canadien·ne·s Leila Scannell et Robert Gifford le décrivent comme un triangle. Il y a une personne : le grimpeur ou la grimpeuse qui use ses chaussons sur les mêmes circuits depuis quinze ans. Il y a un lieu : le grès, les pins, les mousses, mais aussi les potes croisé·e·s au pied des blocs. Et il y a un processus psychologique, ce mélange d'émotions, de souvenirs et d'habitudes qui fait qu'un dimanche au Bas-Cuvier (secteur historique du massif, considéré comme le berceau du bloc bleausard, ndlr) finit par compter autant qu'un anniversaire. La psychologue polonaise Maria Lewicka, qui a passé en revue quarante ans de recherches, le confirme : on s'attache d'autant plus à un lieu qu'on le fréquente longtemps, qu'on y noue des liens et qu'on y accumule des souvenirs. La roche et la bande, ensemble. À force de vidéos, on connaît le nom des blocs, leurs cotations, leurs méthodes, avant même d'avoir posé un chausson sur le grès. On se sent un peu insider sans avoir jamais vraiment habité la forêt. Rien d'étonnant, donc, à ce que les grimpeur·se·s se désignent comme des « Bleausard·e·s ». Le géographe canadien Edward Relph l'écrivait dès 1976 : un espace devient un lieu lorsqu'on l'investit de significations. Il opposait l'insideness, le sentiment d'être chez soi, à l'outsideness, celui d'y être étranger. À Bleau, on passe « à l'intérieur » en maîtrisant un vocabulaire (les circuits, le pof, les dévers), des références communes et des règles implicites : on brosse ses prises, on s'essuie les pieds avant de grimper. Fréquenter la forêt devient un marqueur d'appartenance. Voilà pourquoi l'après fait encore si mal. Le philosophe australien Glenn Albrecht a forgé un mot pour cette douleur : la solastalgie, ce mal du pays qu'on éprouve sans être parti, quand le lieu familier se transforme sous nos yeux. Voilà aussi pourquoi le débat sur l'accès au massif s'embrase si vite. Quand on touche à un lieu auquel on tient, on touche à une part de son identité. Reste à savoir qui, exactement, se sent chez soi à Bleau. Loin des yeux, loin des pleurs Le massif accueille entre 1,1 et 1,3 million de journées de grimpe par an, selon une étude publiée en mars 2026 par Seine-et-Marne Attractivité et Essonne Tourisme. Et près des deux tiers des grimpeur·se·s qui le fréquentent viennent de l'étranger. Le chiffre mérite qu'on s'y arrête. Dans les clubs, les réunions publiques et les tribunes, ce sont surtout les locaux qui prennent la parole. Normal : ils vivent à côté, ils y grimpent toutes les semaines, ils ont presque « la sensation d'avoir perdu un proche ». Mais la majorité de celles et ceux qui fréquentent Bleau sont ailleurs, parfois à des milliers de kilomètres, et on ne les entend presque pas. On s'est beaucoup demandé ce que l'incendie faisait aux Bleausard·e·s. On s'est bien moins demandé ce qu'il faisait à celles et ceux qui aiment Bleau de loin. C'est pourtant là que beaucoup se joue. Comment s'attache-t-on à une forêt qu'on arpente une semaine par an, voire une seule fois dans sa vie ? Quand on vit loin, on regarde Bleau à distance. Autrement dit, le plus souvent, à travers un écran. Une revue de la littérature publiée en 2024 par les chercheur·se·s Maxwel Azevedo-Ferreira et Déborah Moraes Zouain montre que les images attractives et les recommandations partagées par d'autres utilisateur·rice·s pèsent sur le choix des destinations touristiques, au point de concentrer les visiteur·se·s sur les sites les plus montrés. Or sur Instagram, l'algorithme sert à la chaîne des vidéos tournées sur les blocs de Bleau. D'où une hypothèse. Dans les années 1950, les sociologues Donald Horton et Richard Wohl décrivaient le lien parasocial : cette relation à sens unique que les spectateur·rice·s nouent avec les personnalités qu'elles et ils voient à l'écran, comme si elles et ils les connaissaient. Et si l'on pouvait nouer un lien du même ordre avec un lieu ? À force de vidéos, on connaît le nom des blocs, leurs cotations, leurs méthodes, avant même d'avoir posé un chausson sur le grès. On se sent un peu insider sans avoir jamais vraiment habité la forêt. Attention toutefois à ne pas jouer les ancien·ne·s combattant·e·s. Bleau n'a pas attendu Instagram pour être mythifiée : topos, magazines et films de bloc en avaient fait une Mecque bien avant les stories. Et les réseaux ont aussi ouvert la porte du grès à des publics qui n'y auraient jamais mis les pieds. La question n'est donc pas de savoir qui aime « mieux » la forêt, mais ce que cet amour par écran interposé laisse dans l'ombre. Parce que c'est notre projet Regardez une vidéo de bloc à Bleau : un corps, un rocher, une cotation en incrustation. La forêt ? Hors champ. Tout se concentre sur la technique, le niveau, la progression individuelle. L'attachement se fixe alors sur un décor de performance, où l'on prête peu d'attention aux mousses, aux animaux ou à l'état de la roche, sinon pour s'assurer qu'on pourra continuer à grimper. Le bloc devient « notre projet », la forêt une extension de la salle. Une grimpe plus attentive au vivant, comme on en voit davantage chez les adeptes du trad, permettrait de considérer la forêt comme un milieu de vie plutôt que comme un terrain de jeu. Le sociologue allemand Hartmut Rosa a décrit cette manie moderne de vouloir rendre le monde disponible, de le transformer en liste de choses à atteindre et à cocher. Ce qu'on y perd, selon lui, c'est la résonance, une relation au monde qui nous transforme en retour. À Bleau, la grimpe ne s'est d'ailleurs jamais réduite aux blocs. Dans une tribune parue dans L'Obs, le géographe Pierre-Arnaud Chouvy rappelle que les circuits mêlent marche et escalade, et que marcher fait pleinement partie d'une manière d'« habiter » la forêt. Même l'appel publié par Grimper pour défendre la liberté d'accès reconnaît que se mesurer au rocher « exige précisément un respect de sa fragilité ». Le désaccord porte moins sur ce respect que sur la façon de l'apprendre. Et si on l'apprenait en regardant autour du rocher ? Reconnaître les plantes, comprendre l'érosion du grès, savoir où file le sable qu'on déplace en marchant : une grimpe plus attentive au vivant, comme on en voit davantage chez les adeptes du trad, permettrait de considérer la forêt comme un milieu de vie plutôt que comme un terrain de jeu. Il ne s'agit pas de faire porter aux grimpeur·se·s la responsabilité des flammes. Mais déplacer le regard, c'est déjà choisir quelle forêt on veut défendre. Ce regard pourrait d'ailleurs commencer plus près de chez soi. Il existe un nombre considérable de lieux où grimper, en France comme ailleurs. Pourquoi n'encourage-t-on pas davantage une pratique plus raisonnée, à proximité de là où l'on vit ? On l'a vu, ce sont les lieux qu'on connaît le mieux, ceux qu'on fréquente longtemps et où l'on tisse des liens, qu'on est le plus susceptible de comprendre, de chérir et de protéger. À l'inverse, le lien parasocial entretenu par les réseaux pousse de plus en plus de monde à avaler des centaines, voire des milliers de kilomètres pour cocher un bloc mythique. Comme s'il fallait avoir grimpé à « Bleau » pour faire partie des vrai·e·s grimpeur·se·s. L'après, lui, est en train de s'écrire. Reste une question, en suspens au-dessus des blocs noircis : à quoi bon grimper du 8a dans une forêt qui part en fumée ?

  • Accès à la nature : l'Europe de l'outdoor s'inquiète

    Réunis à Sundsvall, en Suède, du 8 au 10 septembre, les acteurs européens des sports de nature ont placé l'accès aux espaces naturels au centre de leurs débats. Cet accès n'est plus une simple question de loisirs : c'est désormais un sujet politique, qui touche à l'égalité, à la gouvernance des territoires et à la protection de la biodiversité. (cc) Sante Capobianco / Unsplash Du 8 au 10 septembre, Sundsvall a accueilli la huitième édition d'Outdoor Sports Euro'Meet, la première organisée en Suède. Cette ville portuaire de la côte est suédoise se trouve à près de 400 kilomètres au nord de Stockholm. Plus de 200 participant·e·s venu·e·s d'une vingtaine de pays y ont répondu à l'invitation du réseau européen des sports de nature (ENOS) et de la fédération Svenskt Friluftsliv : chercheurs, collectivités, fédérations et gestionnaires d'espaces naturels. La municipalité, l'administration régionale et l'université locale étaient associées à l'organisation. Les débats tournaient autour de trois thèmes : la force du mouvement outdoor, l'accès et l'accessibilité, l'inclusion et la diversité. Le choix du pays n'avait rien d'anodin. La Suède applique l'allemansrätten, le « droit de tous ». Ce principe coutumier, inscrit dans la Constitution, permet à chacun de circuler et de bivouaquer dans la nature, y compris sur des terrains privés, à condition de les respecter. Le professeur Peter Fredman a d'ailleurs ouvert les conférences par une intervention au titre évocateur : « L'air est gratuit ». « Comment soutenir la pratique sans supprimer, à force d'encadrement, la liberté qui lui donne son sens ? » Lisa Mari Watson, directrice de l'organisation norvégienne Tverg. Dans un long bilan publié le 7 octobre, l'ENOS reconnaît que la rencontre n'a apporté « aucune réponse unique » aux défis du secteur. Plusieurs idées fortes s'en dégagent pourtant. La première : l'accès à la nature n'est « pas réellement acquis tant que chacun ne sent pas que le dehors est un lieu auquel il appartient ». Autrement dit, ouvrir les sentiers ne suffit pas si les barrières sociales, économiques ou culturelles demeurent. La deuxième : les sports de nature ne peuvent plus se contenter de réduire leur impact. Ils doivent aussi contribuer à la bonne santé des paysages et des écosystèmes. La troisième : aucun secteur ne réglera seul les tensions entre fréquentation, protection de la biodiversité et tourisme. Une question devenue très politique « Nous devons reconstruire notre capacité à travailler ensemble, entre secteurs, entre pays, par-delà nos différences », plaide Benjamin Billet, président de l'ENOS, cité dans ce même bilan. La Norvégienne Lisa Mari Watson, directrice de l'organisation Tverga, a résumé l'enjeu de toutes ces politiques : « Comment soutenir la pratique sans supprimer, à force d'encadrement, la liberté qui lui donne son sens ? » En France, la Fédération française de la montagne et de l'escalade (FFME) a commencé à se retirer des conventions qui lui confiaient la gestion de nombreuses falaises. La question de l'entretien des sites naturels, et de la responsabilité en cas d'accident, reste donc en partie ouverte. La loi « Montagne III » du 18 août 2026 apporte un premier outil. Son article 16 permet d'instituer des servitudes (des obligations de passage imposées à des terrains privés, ndlr) pour garantir l'accès aux sites d'alpinisme, d'escalade et de sports de nature en montagne. Le texte ne crée pas de droit général d'accès comparable au modèle nordique. Mais il fait de l'accès à ces espaces un sujet de politique publique. Entre ouverture et régulation, le débat se joue désormais à l'échelle européenne. Il reste à savoir si les pratiquants seront associés aux décisions qui concernent leurs propres milieux.

  • François Damilano et Étienne Klein : la corde sensible

    Ils publient L’Esprit de cordée, un livre sur la confiance, écrit avant que le physicien et vulgarisateur scientifique ne se voie retirer son doctorat pour plagiat. Une affaire qui a mis à l’épreuve, loin de la montagne, la solidarité entre les deux amis. Étienne Klein © Ulysse Lefebvre Le titre existait avant l’affaire. Guide de haute montagne depuis les années 1980, auteur et réalisateur de nombreux récits et films d’alpinisme, François Damilano l’avait emprunté à une formule d’Étienne Klein, qui disait préférer « l’esprit de cordée » au « premier de cordée », cette vieille image de l’alpinisme devenue métaphore politique puis managériale. Le guide en avait fait le titre d’un film sur leur traversée des Grandes Jorasses. Puis celui du livre qui en est né. L’Esprit de cordée, paru le 7 octobre dernier chez Arthaud, est construit à partir de cette traversée de trois jours. François Damilano en a reconstitué les différentes séquences, avant de demander à son compagnon d’écrire ce qui lui traversait l’esprit à chacun de ces moments, sans que celui-ci ait lu les textes du guide. « Ce n’est pas un livre écrit à quatre mains, c’est un livre avec des récits parallèles », explique le guide. Deux récits d’une même montagne, mais aussi deux positions très différentes à l’intérieur d’une même cordée. Le guide connaît le terrain, prend les décisions et engage sa responsabilité. Étienne Klein accepte de le suivre sur une course qui se situe au-dessus de ses compétences techniques. En juin, alors que les deux hommes en terminent les corrections, l’université Paris Cité retire à Étienne Klein son doctorat de philosophie des sciences pour les plagiats relevés dans sa thèse soutenue en 1999. Le physicien et vulgarisateur scientifique conteste la sanction et a engagé un recours. Le livre, consacré à la confiance, à l’engagement et à la responsabilité, se retrouve ainsi publié avec un homme dont la probité intellectuelle est publiquement mise en cause. La confiance qui les unit en montagne doit désormais résister à une épreuve d’une tout autre nature. La part des anges Étienne Klein entretient un rapport particulier à la confiance. En montagne, il ne cherche précisément pas à tout contrôler. « La confiance, c’est quelque chose qui vous tombe dessus. Ce n’est pas le résultat d’un calcul ou d’une sorte d’enquête qu’on ferait sur la personne. En fait, ça irradie », explique-t-il à Vertige Media. Il grimpe depuis la fin des années 1980, mais revendique une pratique d’amateur et laisse volontiers à ses guides ce qui relève de la sécurité et de la décision. « C’est un lieu où je me repose, au sens où je me repose sur les compétences et la responsabilité du guide », complète-t-il. François Damilano fait le même constat. Il y a les client·e·s qui arrivent avec le topo, celles et ceux qui veulent comprendre chaque choix, puis il y a ce compagnon : « Il sort de son monde et il se laisse guider, c’est le cas de le dire ». « Moi, ça m’interroge sur ma relation avec Étienne. Sachant que je suis en train d’écrire un livre qui n’a pas un titre banal, parce que ça s’appelle L’Esprit de cordée » François Damilano, guide de haute montagne, auteur et réalisateur Le livre repose sur cette dissymétrie. Celui qui ne sait pas assez délègue à celui qui sait davantage. Les Grandes Jorasses montrent pourtant que l’expérience ne protège pas de tout. La traversée se révèle plus difficile que prévu. La montagne a changé, les conditions sont délicates, l’orage rejoint la cordée et Étienne Klein se blesse lors d’un rappel. Dans le livre, le guide revient sur ce qu’il nomme son « biais d’habitude ». À force de connaître un terrain ou une situation, l’expérience peut elle-même devenir un filtre. Ainsi, François Damilano raconte avoir rencontré ailleurs en montagne le même mécanisme, lorsque tout un groupe reproduit un choix parce que d’autres l’ont fait avant lui. « Le fait de te conformer aux usages, ce qui est logique dans le cas d’une communauté, ça peut t’amener à des erreurs absolument considérables », théorise l'accompagnateur. À gauche Étienne Klein et François Damilano © Ulysse Lefebvre / À droite la couverture du livre L'esprit de cordée La confiance décrite dans le livre n’a donc rien à voir avec l’infaillibilité. Elle suppose précisément de confier à quelqu’un une part de ce que l’on ne maîtrise pas. Quelques mois plus tard, les deux hommes se retrouveront confrontés à la même question, mais dans une situation où leurs rôles seront inversés. Ce qui les lie Étienne Klein est l’une des figures les plus connues de la vulgarisation scientifique en France. Physicien au Commissariat à l’énergie atomique (CEA), auteur de nombreux essais et longtemps animateur de La Conversation scientifique sur France Culture, il a construit sa notoriété en rendant accessibles des questions complexes, notamment autour de la physique et du temps. En 2016, une enquête de L’Express, révèle que plusieurs de ses ouvrages et chroniques contiennent des passages empruntés à d’autres sans attribution. Étienne Klein reconnaît certains de ces emprunts, qu’il explique notamment par des notes de lecture dont il aurait oublié l’origine. En 2024, Arrêt sur images examine sa thèse de philosophie des sciences, soutenue en 1999. Le média y identifie de nombreux passages copiés, l’université Paris Cité ouvre alors une enquête et prononce la nullité de la soutenance et lui retire son doctorat. Une décision qu'il conteste devant le tribunal administratif. François Damilano, lui, n’a pas attendu 2026 pour mesurer les conséquences de ces controverses. Dix ans plus tôt, les premières révélations avaient déjà eu une conséquence très concrète pour eux. Ils préparaient alors un film dans le désert d’Atacama autour du temps et d’un observatoire astronomique en altitude. Le projet s’arrête au moment où l’affaire éclate. « Au moment de signer le contrat de prod, il est sorti, on va dire, la première strate autour de la remise en cause de certains écrits d’Étienne, raconte le guide. Et ce qui m’a valu comme conséquence, c’est qu’ils n’ont pas signé. » Les deux hommes continuent pourtant à aller en montagne ensemble. Viendront les Grandes Jorasses, le film, puis le livre. Lorsque le physicien et vulgarisateur scientifique est de nouveau mis en cause, François Damilano se renseigne et échange avec lui. Cette fois, le sujet percute directement ce qu’il est en train d’écrire. « Moi, ça m’interroge sur ma relation avec Étienne, admet-il. Sachant que je suis en train d’écrire un livre qui n’a pas un titre banal, parce que ça s’appelle L’Esprit de cordée. » Il en profite pour énumérer ce qu’il a voulu mettre dans ce texte : « la relation, la confiance, l’engagement, le partage... ». Autant de concepts télescopés par ce qui est en train de constituer une « affaire » dans le monde scientifique, voire médiatique. Autant de réflexions qui, du propre aveu du guide, l'empêcheront même de dormir « quelques nuits ». « [Le lien avec mes guides] est presque transcendant par rapport à l’espace et n’a pas besoin d’une matérialité pour exister » Étienne Klein, physicien et essayiste François Damilano s’interroge alors sur la suite à donner au livre. Repousser la parution, ajouter un texte pour le replacer dans son contexte, voire renoncer à le publier ? « Est-ce qu’on continue de faire le livre ? Est-ce qu’on le sort ? », se demande le guide. Dans son entourage, les avis divergent. Certain·e·s lui conseillent de ne plus le signer. D’autres considèrent qu’arrêter précisément à ce moment-là reviendrait à vider l’« esprit de cordée » de sa substance. Étienne Klein ne se souvient pas exactement du même dilemme. « La question n’était pas de savoir si on publie ou si on ne publie pas. En tout cas, moi, ce n’est pas comme ça que je l’ai entendu », affirme-t-il aujourd'hui. Selon lui, les discussions ont surtout porté sur la possibilité de retarder la sortie de quelques semaines. Pour François Damilano, la question est suffisamment sérieuse pour l’obliger à préciser la place depuis laquelle il parle. « Je ne suis ni son avocat, je ne suis pas son procureur non plus. Je suis éventuellement son guide et son compagnon de cordée », souligne-t-il. Il ne prétend pas davantage observer l’affaire depuis une position neutre : « Moi, je l’écoute avec une oreille qui est plutôt amicale que critique ». François Damilano revient alors à ce qui relie encore les deux hommes : « À partir du moment où je ne suis plus encordé avec Étienne, je ne lui dois rien. Si ce n’est que notre cordée, on a décidé de la prolonger ». D’abord par le film, ensuite par le livre. « Je continue d’être encordé avec Étienne », conclue-t-il. Que faire du souvenir d’une personne respectée lorsque l’on découvre sur elle quelque chose qui change le regard qu’on lui portait ? « Qu’est-ce que je fais de cette relation ? Qu’est-ce que je fais de l’amitié que nous avons partagée ? Qu’est-ce que je fais de l’homme que j’ai respecté ? » demande-t-il. Et François Damilano de conclure : « Là, on ne parle plus de montagne, on parle d’humanité ». François Damilano © Ulysse Lefebvre Étienne Klein décrit le lien avec ses guides de manière plus radicale. Il parle d’un « pacte implicite » et convoque la physique pour évoquer une forme « d’intrication » qui continuerait d’exister une fois chacun rentré chez soi. « C’est un lien qui est presque transcendant par rapport à l’espace et qui n’a pas besoin d’une matérialité pour exister », philosophe-t-il. Puis il ajoute : « Moi, je n’aurai jamais de jugement moral sur François ». Une nuance apparaît ici entre les deux hommes. Étienne Klein place cette relation presque en dehors du jugement. François Damilano refuse plutôt que le jugement, à lui seul, suffise à décider de la relation. Que vaut L'Esprit de cordée ? Lors de notre entretien, Étienne Klein ne rechigne pas à parler de ce qui lui est reproché, il se plaint même plutôt du contraire. Depuis juin, raconte-t-il, conférences, voyages et projets ont été annulés. Certaines structures auraient justifié leur décision par la crainte de le voir soumis à des questions embarrassantes. « Comment savez-vous que les questions sont embarrassantes ? Alors qu’au contraire, je souhaite qu’on m’en pose », interpelle le physicien. Puis, plus tard, il résume son sentiment : « On n’en parle que dans mon dos ». « Le livre, évidemment, il ne va pas marcher. Personne ne va en parler. Et ça, c’est de ma faute » Étienne Klein, physicien et auteur. Étienne Klein © Ulysse Lefebvre Sur le fond, il dit avoir « reconnu certaines fautes » et parle de « plagiat inconscient ». Il décrit des carnets de notes constitués à la fin des années 1990, dans lesquels des formulations auraient pu être conservées sans leur attribution, puis reprises plusieurs années plus tard. Il conteste en revanche l’ampleur qui serait donnée à ces emprunts et juge disproportionné l’écho de l’affaire. Lorsqu’on l’interroge sur la confiance, il formule lui-même ce qui continue de lui échapper : « Moi, je suis accusé d’avoir oublié les guillemets. Très bien. Mais je ne comprends pas pourquoi on associe cette faute à une perte de confiance dès lors qu’on ne m’a jamais reproché d’avoir dit une chose fausse ». Puis : « Pour un scientifique, la faute, c’est de dire un truc faux. Et moi, je n’ai jamais dit de truc faux ». Sa préoccupation se déplace ensuite vers François Damilano. Il est persuadé que le livre souffrira de son affaire et que la presse préférera l’ignorer. « Ça me gêne vis-à-vis de François », plaque-t-il. Il insiste sur la place du guide dans l’ouvrage, sur ses réflexions autour du métier, du choix et de la responsabilité. Puis tranche : « Le livre, évidemment, il ne va pas marcher. Personne ne va en parler. Et ça, c’est de ma faute ». François Damilano avait formulé son inquiétude autrement. Au plus fort de ses hésitations, deux questions lui revenaient : « Que vaut notre livre ? Que vaut le titre de ce livre ? ». L’idée d’ajouter un avertissement pour raconter ce qui s’était produit entre l’écriture et la publication a même été envisagée. Elle a finalement été écartée. Un tel texte aurait placé dès la première page l’ensemble du livre sous le seul éclairage de « l’affaire Étienne Klein ». Cet éclairage existe malgré eux. Il ne suffit pas à résumer L’Esprit de cordée. Le livre parle aussi de la transformation des Alpes, de ce que le changement climatique fait au savoir des guides, du renoncement, de la décision et de cette relation singulière qui consiste à attacher son sort à quelqu’un qui n’a ni les mêmes compétences ni les mêmes responsabilités que soi. Mais l’actualité a déplacé l’une de ses questions centrales. François Damilano et Étienne Klein voulaient raconter pourquoi une cordée tient. Ils doivent désormais expliquer ce qu’il advient du lien lorsqu’il est éprouvé ailleurs qu’en montagne. Rectificatif du 14 octobre 2026 : À la suite de précisions apportées par Éliane Patriarca, éditrice de L’Esprit de cordée, nous avons corrigé les passages relatifs aux discussions ayant précédé la publication du livre. Contrairement à ce que pouvait laisser entendre la première version de cet article, l’éditrice n’a jamais envisagé de renoncer à sa publication et s’est opposée d’emblée à l’ajout d’un avertissement.

  • Fin de cavale pour Benjamin Védrines

    Huit mois sans un post, sans une story, sans un signe de vie. Après avoir annoncé sa disparition sur Instagram, Benjamin Védrines a annoncé sur le même réseau son retour à la civilisation médiatique. Cheveux longs et sourire aux lèvres, il ne dit rien de plus. Et laisse planer le mystère sur un secret qu’il compte garder jusqu’en mars 2027. Alors, le secret est-il le nouveau banger de l’alpinisme ? Silence, ça tourne. Védrines bigger © Simond « Salut à tous ! Me voilà de retour :) ». Un smiley, une vidéo tournée avec « Fafa » au-dessus de Serre-Chevalier, en clin d’œil aux « locaux », et voilà Benjamin Védrines qui réapparaît après huit mois de silence radio. En février, l’alpiniste avait annoncé qu’il allait « disparaître ». La promesse a été tenue. Pour un athlète aussi médiatique que lui, la coupure a été totale. Pas un post, pas une story, rien. Le 24 septembre dernier, son sponsor — Simond — publiait une vidéo de lui avec un piolet, créant un peu d’émoi dans les commentaires. Mais non, c’était un leurre. Alors, tout à coup, revoilà Benjamin Védrines, en pleine palpitation cardiaque, qui crapahute au-dessus de Serre-Chevalier. Le souffle court, les cheveux longs, le lauréat aux Piolets d’or 2025 nous explique qu’il nous expliquera plus tard. Le teasing est au four. La cuisson lente durera jusqu’en mars 2027, date à laquelle « la révélation » aura lieu sur grand écran, au Grand Rex, à Paris. Quelques images subliminales laissent toutefois deviner la nature de son expédition. On y voit tantôt un chat sur un scooter, un ami dans un bar, Benjamin Védrines sous oxygène (avec un masque, en tout cas), un cheval dans une prairie, une cabane dans la montagne et, enfin, une trace dans la neige. Bon. Mystère et suspense Pour comprendre ce besoin de couper, il faut revenir à l’automne 2025. Le 15 octobre, avec Nicolas Jean, Védrines réussit la première ascension de la face nord du Jannu Est (7 468 mètres), au Népal. Ils grimpent en style alpin, sans oxygène, sans cordes fixes et sans assistance. Suivent une consécration aux Piolets d’or, les projecteurs et les micros. Quatre mois plus tard, il coupe tout. « J’ai besoin de me recentrer, de me déconnecter pour me reconnecter », expliquait-il alors. Mine de rien, cette histoire dit quelque chose de l’alpinisme d’aujourd’hui. Longtemps, l’alpiniste partait, puis revenait raconter, parfois des années plus tard, dans un livre ou une conférence. Désormais, le haut niveau vit aussi de sponsors, d’abonnés et de films projetés en festival. Il faut être visible. Partout. Tout le temps. Dans ce contexte, se taire devient presque subversif. C’est aussi, forcément, une formidable mécanique de suspense. Védrines connaît la musique : il n’a cessé de produire ses ascensions, de documenter ses courses, de scénariser ses émotions et d’en répandre le sel sur d’innombrables plateaux télé. Sauf que cette fois, ce n’est plus l’exploit qu’on met en scène, c’est l’absence elle-même. Dans la vidéo précédant sa cavale, il n’a fallu qu’un petit décor de feuilleton Instagram pour faire le job. Un petit feu de cheminée, une feuille de papier, deux sacs sur l’épaule, et c’est ciao. Cette fois-ci, la question de la narration reste entière. La réponse sera donnée dans une salle obscure. Alors, déconnexion sincère ou teasing de haut vol ? Sans doute un peu des deux. Quoi qu’il en soit, Benjamin Védrines a réussi à créer un événement dans un monde qui n'a plus d'agenda. La preuve : on en parle.

  • Mont Blanc : le sommet a regagné près de deux mètres depuis 2023

    Le mont Blanc culmine désormais à 4 807,47 mètres, soit 1,88 mètre de plus qu'en 2023. Une remontée qui s'explique notamment par les variations de sa calotte de neige et de glace, et qui ne signifie pas pour autant que ses glaciers se portent mieux. © Pascal Tournaire Le mont Blanc a repris de la hauteur. Ce mercredi 14 octobre, les géomètres-experts de Haute-Savoie ont dévoilé à Saint-Gervais-Mont-Blanc sa nouvelle altitude : 4 807,47 mètres. C'est 1,88 mètre de plus qu'en 2023, lorsque le sommet avait été mesuré à 4 805,59 mètres, son niveau le plus bas depuis le début des relevés modernes en 2001. Le géant des Alpes reste toutefois loin de son record de 2007, établi à 4 810,90 mètres. En près de vingt ans, plus de cinq mètres séparent donc les deux mesures extrêmes. La nouvelle altitude se rapproche en revanche des 4 807,20 mètres calculés dès 1894 par les cousins Vallot, dont les travaux avaient longtemps servi de référence officielle. Mais comment une montagne peut-elle gagner ou perdre plusieurs mètres en quelques années ? La réponse se trouve moins dans la roche que dans la neige et la glace qui la recouvrent. Contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, les géomètres ne mesurent pas directement le sommet rocheux, mais le point culminant de sa calotte glaciaire. Or celle-ci évolue au gré des précipitations, des températures et surtout des vents, qui déplacent et redistribuent la neige. Une accumulation importante peut ainsi faire grimper l'altitude mesurée sans que le massif lui-même ait bougé. À l'inverse, une baisse ne signifie pas nécessairement que la glace a fondu dans les mêmes proportions. Pour établir cette nouvelle mesure, une trentaine de géomètres-experts, scientifiques et guides de haute montagne ont réalisé l'ascension en septembre dernier, avec près de 30 kilos de matériel scientifique. Après dix heures de montée, les équipes ont passé deux heures au sommet pour multiplier les relevés. Aux instruments de positionnement par satellite se sont ajoutés des drones, dont les 1 300 photographies ont permis de reconstituer la surface de la calotte à partir de plus de 15 millions de points. Un géoradar a également été utilisé pour étudier la roche située sous la glace. Autre nouveauté : l'Institut national de l'information géographique et forestière (IGN) a réalisé pour la première fois des mesures de la pesanteur au sommet, afin de mieux comprendre, à terme, les variations des masses de glace et du relief rocheux. Reste la question climatique. Si la hausse de 1,88 mètre peut sembler encourageante, les scientifiques appellent à ne pas confondre les fluctuations ponctuelles de la calotte sommitale avec l'évolution des glaciers alpins. Une mesure isolée ne permet ni de confirmer ni d'infirmer les effets du réchauffement climatique. C'est justement l'intérêt de ces campagnes répétées depuis vingt-cinq ans : constituer une base de données suffisamment longue et précise pour permettre aux glaciologues et climatologues d'étudier les transformations du sommet. Le mont Blanc a donc regagné quelques mètres, mais il est encore trop tôt pour expliquer précisément pourquoi. Et encore davantage pour y voir une bonne nouvelle pour le climat.

  • Orgueil, spits et préjugés : la guerre sainte de l’escalade au Yosemite

    Au Yosemite, l’été dernier, une « bolt war » a éclaté autour de Snake Dike, voie mythique du Half Dome. D’un côté, un équipeur émérite qui pose seize pitons sans demander l’avis de personne. De l’autre, un jeune grimpeur qui les arrache au nom de l’éthique et des morts. Derrière la polémique technique ? Une lutte des classes à flanc de granit. Bref, préparez-vous pour la bagarre. (cc) Austin Neill / Unsplash Le 6 juin dernier, l’équipeur et « topographe » Erik Sloan annonçait sur les forums de Mountain Project avoir commencé le rééquipement, ou retrobolting, de Snake Dike, une voie de 250 mètres ouverte en 1965 par Jim Bridwell, Chris Fredericks et Eric Beck sur le mythique Half Dome. Cotée 5.7, soit 5a/5b, et notoirement peu équipée, pour ne pas dire carrément exposée, la voie avait déjà donné lieu à plusieurs accidents dramatiques. L’une des trois personnes à l’origine de la première ascension, Eric Beck, avait lui-même appelé au rééquipement de la voie, la trouvant démesurément engagée au regard de sa cotation. Alors pourquoi Erik Sloan a-t-il déclenché une telle polémique ? Tout tient à qui sait compter. Car si les premiers ascensionnistes n’avaient posé que deux pitons à expansion en plus des relais, et si au moins un autre spit avait été posé par Steve Roper, en plus du doublement des relais, Sloan a pris sur lui d’en poser la bagatelle de seize dans les trois premières longueurs. « La voix de la tribu des grimpeurs est claire sur ce point. Les spits posés par Sloan sont un anathème pour l’esprit de Snake Dike en particulier et pour celui de l’escalade traditionnelle en général » Darion Maltby, jeune grimpeur américain. Or, il est au cœur de l’éthique yosemitique de n’utiliser des pitons à expansion qu’en cas de stricte nécessité. C’est ce qu’énonçait déjà ce même Steve Roper dans son livre Camp 4 : « Je me situe sans hésiter du côté des “Chrétiens de la Vallée”, selon une expression de Warren Harding, qui désignait celles et ceux qui voulaient imposer une éthique et éviter la prolifération des pitons à expansion et des cordes fixes », écrit-il dans son avant-propos. Il justifie ensuite cette position ainsi : « Si des grimpeur·se·s moins entraîné·e·s placent des expansions dès que cela commence à devenir trop difficile pour eux, cela nourrit une prolifération inutile. Mais qui doit décider si ces pitons à expansion sont vraiment nécessaires ? » (Nirvana, 1960-1961). Évidemment, la réponse est toujours la même : « Les spits ne devraient être utilisés que par les meilleur·e·s grimpeur·euse·s, car eux seul·e·s savent quand ils sont indispensables » (Yvon Chouinard, dans American Alpine Journal, 1963, nda). (Bour)Dieu reconnaîtra les siens Il y a donc un débat ancien sur l’usage des spits, sur les personnes qui peuvent les poser et sur les circonstances dans lesquelles elles peuvent le faire. Ce débat oppose deux camps. D’un côté, les « Chrétiens de la Vallée », que l’on pourrait aussi appeler les « aristocrates », en ceci qu’ils se prétendent non seulement plus purs, mais aussi « meilleurs » que les autres. De l’autre, les partisan·e·s d’un équipement moins aéré, et donc plus accueillant pour le commun des mortels. Parmi ces dernier·ère·s, Roper cite par exemple Gene Prater, qui proclamait que « ces “experts” arrogants, tels que Chouinard ou Roper, pouvaient tout simplement ignorer les pitons à expansion “inutiles” et les laisser en place pour les plus faibles ». Ce qu’a fait Erik Sloan serait donc en complète contradiction avec l’éthique portée par l’aristocratie yosemitique, la « fraction dominante » au sein du groupe, pour parler à la manière de Bourdieu. La réaction ne s’est pas fait attendre. Dans le courant du mois de juin, un jeune grimpeur de trente ans, Darion Maltby, s’est chargé de couper tous les nouveaux pitons afin de rétablir la voie dans sa pureté originelle. Le tout, prétend notre justicier, « en accord avec la volonté de la communauté ». Dans un article publié le 30 juin par Climbing, il explique : « La voix de la tribu des grimpeurs est claire sur ce point. Les spits posés par Sloan sont un anathème pour l’esprit de Snake Dike en particulier et pour celui de l’escalade traditionnelle en général. » Le recours au vocabulaire biblique de l’« anathème » n’a rien d’innocent. Il manifeste que Maltby, à la suite de Steve Roper et d’autres, s’identifie comme un « Chrétien de la Vallée », ou qu’il prétend, par son geste, rejoindre ce groupe puisqu’il en défend l’éthique puritaine. Son geste n’est donc pas neutre. Ce que fait Maltby parle en premier lieu de ses aspirations personnelles : obtenir la reconnaissance d’une faction à laquelle il estime devoir, en retour, quelques gages de loyauté. Maltby prétend ensuite agir « en accord avec la volonté de la communauté ». On peut alors se demander ce que ce mot signifie lorsqu’il l’emploie. Par « communauté », on ne peut entendre ici que sa fraction dominante, puisque c’est elle qui met en place « l’éthique », pour son propre intérêt. Cette tension autour de l’équipement et de ses effets sur la domination d’un petit nombre sur l’ensemble du groupe n’est donc pas une vue de l’esprit. C’est un problème structurant pour le milieu de l’escalade. Le 24 juin, le grimpeur de passage Kenneth Babenco a grimpé Snake Dike et a été surpris de constater que les nouveaux spits avaient disparu. Toujours dans Climbing, il raconte : « Je suis même venu de Phoenix en voiture parce que je voulais que ma femme acquière de l’expérience en tête sur un terrain modéré. Mais tous les spits avaient été arrachés, alors c’est moi qui ai finalement grimpé la voie en tête ». La version aristocratique de l’éthique, on le voit, conduit à la reproduction de la domination interne au groupe. Faute d’un équipement suffisant, l’épouse de Kenneth Babenco ne peut pas partir en tête et se trouve reconduite à son statut d’éternelle seconde, condamnée à grimper une énième fois en moulinette. Maltby, tout à son désir d’être reconnu par l’aristocratie locale, prive les débutant·e·s et les personnes les moins expérimentées de la possibilité d’apprendre et de progresser. L’idéologie aristocratique d’une forme d’escalade On nous rétorquera peut-être que ces personnes peuvent bien aller apprendre à grimper en tête ailleurs. Très bien. Il n’en reste pas moins que le débat sur l’équipement et ses effets sur la reproduction des hiérarchies et des dynamiques de domination à l’intérieur du champ de l’escalade ne date pas d’hier et ne concerne pas uniquement le Yosemite. On retrouve cette réflexion au cœur du travail mené, par exemple, par la FSGT (Fédération sportive et gymnique du travail, ndlr) lorsqu’elle équipe correctement des voies supposément faciles à Haute-Roche. L’objectif est que chacun·e devienne autonome, conformément à son mot d’ordre : « Je grimpe en tête et je conduis les courses que je fais ». Cette tension autour de l’équipement et de ses effets sur la domination d’un petit nombre sur l’ensemble du groupe n’est donc pas une vue de l’esprit. C’est un problème structurant pour le milieu de l’escalade. C’est aussi, sans doute, l’enjeu de l’« anathème » que Maltby prétend percevoir dans le geste d’Erik Sloan. Car mieux équiper Snake Dike, c’est en ouvrir le parcours au plus grand nombre, ce qui ne peut que diluer le prestige que certain·e·s tirent de la répétition d’une voie engagée. La malédiction lancée par Sloan, c’est la démocratisation, ou du moins la massification, de la pratique et des maux qui l’accompagnent, comme Maltby l’avoue sans détour. Dans Climbing, il déclare encore : « Chaque jour, de plus en plus de personnes grimpaient la voie en utilisant les spits supplémentaires. Je ne voulais pas que l’équipement sportif de Snake Dike par Sloan se normalise. J’ai donc agi. » Mais Maltby ne s’arrête pas là. Il ajoute encore, faisant carrément parler les morts : « Beck n’a pas grimpé Snake Dike seul ». Maltby a fait référence à une publication Facebook d’un ami de Jim Bridwell, qui avait aidé Beck à ouvrir la voie, mais qui est mort en 2018. Selon Maltby, cet ami aurait affirmé que Bridwell se serait opposé à l’ajout de nouveaux spits. « Je serais du côté de Bridwell, car sa vision préserve à la fois le rocher, l’aventure et le défi que présente cette voie depuis soixante ans », confie-t-il. La faiblesse d’un argument qui repose sur un simple ouï-dire, le message d’un ami au sujet d’un mort, est patente. « L’idéologie aristocratique du sport comme activité désintéressée et gratuite contribue à masquer la vérité des profits de distinction » Pierre Bourdieu, sociologue. On prétend donc ici agir de façon désintéressée, valeur cardinale aux yeux de l’aristocratie sportive, mais dont Bourdieu a souligné l’illusion dans Questions de sociologie : « L’idéologie aristocratique du sport comme activité désintéressée et gratuite contribue à masquer la vérité des profits de distinction » que le sport permet d’obtenir. Et l’on voit bien l’intérêt que certain·e·s peuvent trouver à maintenir Snake Dike en l’état. En privant les autres de la possibilité d’y accéder, ils maintiennent leur domination au sein du groupe et accaparent pour eux-mêmes tout le prestige lié à la répétition d’une voie engagée. On peut cependant braquer le projecteur de l’autre côté et éclairer la scène autrement. Car, à y regarder de près, Sloan n’est pas non plus complètement innocent. D’après les informations reprises par Climbing, il aurait « remplacé plus de 2 000 spits sur les grandes parois du Yosemite ». Il est également « l’auteur des trois topo-guides du Yosemite les plus populaires consacrés à autre chose qu’au bloc et sert de gardien officieux des records de vitesse du Yosemite ». Sloan est donc, à lui seul, une sorte d’institution. Il sait la tornade qu’il s’apprête à déclencher en agissant de son propre chef, sans consulter quiconque, et en ne réclamant à la « communauté » qu’un simple appui financier pour un projet qu’il a décidé seul, dans son appel à contribution. Il le fait, peut-on penser, parce que, du fait de sa position, il se considère en quelque sorte au-delà des lois et de l’éthique, au-delà donc de l’aristocratie locale elle-même. L’hubris et la fureur En cela, Sloan rappelle, avec Maltby, de vieilles figures mythologiques. Le mythe d’Antigone raconte qu’à la suite de la mort de ses deux frères, tués l’un par l’autre, le pouvoir revint à leur oncle Créon. Celui-ci décréta que le premier, Étéocle, serait honoré en héros par la cité, tandis que l’autre, Polynice, serait abandonné aux charognards. Quiconque oserait lui donner une sépulture serait exécuté. Antigone, sœur d’Étéocle et de Polynice, et nièce de Créon, se fait prendre alors qu’elle jette symboliquement un peu de terre sur le corps de son frère déchu. En somme, l’un comme l’autre se soustrait aux limites qui s’imposent à tout être humain dans la pensée grecque. L’un comme l’autre fait preuve d’hubris. D’après le philosophe Cornelius Castoriadis, dans Figures du pensable, Antigone et Créon forment les deux faces d’une même médaille. L’un comme l’autre prétend s’affranchir des limites inhérentes à la condition humaine sans consulter personne de ce qui est juste et bon. Créon, en raison du pouvoir dont il est le dépositaire, prétend pouvoir légiférer sur les morts. Or les morts sont au-delà de son mandat puisque, du fait de leur condition, ils appartiennent désormais aux dieux. Antigone, de son côté, prétend s’affranchir des lois de sa cité pour parler au nom des dieux. En somme, l’un comme l’autre se soustrait aux limites qui s’imposent à tout être humain dans la pensée grecque. L’un comme l’autre fait preuve d’hubris. Or, comment ne pas voir dans notre « bolt war » un parallèle avec cette histoire ? D’un côté, on trouve un topographe émérite, ayant quasiment rang d’institution, qui prétend, comme Créon, décider sans consulter personne, non seulement de remplacer des spits vieillissants, mais de revoir l’intégralité de l’équipement d’une voie, comme si elle lui appartenait. C’est ce que l’on peut notamment observer dans cette vidéo. De l’autre, un jeune grimpeur qui, au nom de lois supérieures et des morts eux-mêmes qu’il fait parler, s’oppose aux diktats d’un individu aux penchants autocratiques. L’un comme l’autre manque de mesure, à la manière d’Antigone et de Créon. Surtout, comme le montre Castoriadis, l’un comme l’autre a à la fois raison et tort. Ils ont raison de considérer qu’un rééquipement est manifestement nécessaire, mais tort d’agir seuls. Ils ont raison de refuser le diktat d’un seul individu, mais tort de se prétendre légitimes à agir au nom d’une « communauté » confondue avec sa fraction dominante. C’est ce que l’on appelle une antinomie : ils ont raison en même temps et tort en même temps. Mais, plus encore que l’antinomie de leurs positions, Castoriadis souligne que le véritable problème tient à la solitude de nos personnages. Dans la pensée grecque, personne, y compris celle ou celui qui a raison, ne peut avoir raison seul·e et contre tout le monde. La raison politique est et doit toujours être une raison collective. Sans cela, en conduisant les communautés humaines au déchirement et à la perte, elle se transforme en la plus terrible des erreurs. La meilleure des raisons n’est jamais suffisante pour agir seul. Isolée, elle se transforme en son contraire et conduit la communauté à l’anomie. Ainsi, non seulement Sloan-Créon et Maltby-Antigone ont raison en même temps et tort en même temps, mais on peut estimer que chacun d’eux a tort par cela même qu’il a raison tout seul, par cela même qu’il agit de son propre chef et que sa conduite entraîne le déchirement et la « guerre ». Voilà la leçon grecque pour l’escalade : mieux vaut avoir tort ensemble que raison tout seul. Mieux vaut laisser une voie mal équipée plutôt que de déclencher une « bolt war ». Mieux vaut laisser les spits en place plutôt que de massacrer la voie en les arrachant n’importe comment.

  • « Il faut reconnaître qu’on n’y avait pas du tout pensé, à la salle d’escalade » : au Pays basque, une salle d’escalade au cœur des traditions locales

    C’est l’histoire d’une petite commune de la campagne basque qui décide de remettre le trinquet de pelote au milieu du village. Non sans le soutien de passionné·e·s de montagne et d’escalade, réuni·e·s au sein d’une salle de cordes associative dotée de 24 relais et gérée collectivement. Un lieu où la langue basque, l’euskara, assure le lien. Reportage à Itxassou. Ximun Zubieta devant la devise de la salle du collectif : « Gravir les sommets pour atteindre ses rêves » © Thomas Laborde pour Vertige Media Comme un métronome. Dans cette SAE (structure artificielle d’escalade, ndlr) située en plein Pays basque, un bruit s’échappe du mur face aux voies. Son rythme régulier permet de l’oublier, mais, le temps d’une pause, il peut happer l’attention des grimpeur·se·s. Ce métronome involontaire, c’est la marque d’une ouverture, d’une association, d’une collaboration, d’un échange. C’est le cœur d’une matrice inédite, le nœud solide d’une plateforme novatrice, la communion entre deux univers : l’un horizontal, l’autre vertical. L’un à la cadence effrénée, l’autre au mouvement plus suspendu. Deux mondes liés par l’usage de la main, mais inconnus l’un de l’autre. Ce métronome, entrecoupé d’un ample souffle, c’est le bruit de la pelote basque qui résonne, feutré mais diffus, dans une salle de cordes. Les Basques rebondissants Dans ce coin des terres basques, la pelote et l’escalade se sont croisées et, désormais, s’assurent mutuellement, notamment à travers l’usage et la préservation de la langue basque. Un projet expérimental dont tout le monde salue la réussite collective et les valeurs humaines qu’il diffuse. « Le pôle d’animation créé collectivement au cœur de notre village dépasse nos espérances », s’enthousiasme d’emblée Mizel Setoain, membre de l’équipe municipale et adjoint à la voirie et au budget d’Itxassou, Itsasu en basque. Cette équipe ne connaissait absolument rien à l’escalade, surtout en salle, dans un coin pourtant réputé des grimpeur·se·s. Au sud-ouest de la commune, le Mondarrain culmine à 749 mètres d’altitude. Et avec lui, 150 voies et plus de 200 passages de blocs. À une demi-heure de route de Biarritz, Itxassou abrite quelque 2 200 habitant·e·s et recense beaucoup de champion·ne·s. Chaque génération a compté en son sein plusieurs sportif·ve·s reconnu·e·s par leurs pairs. Des conquérant·e·s pour qui la main est un puissant outil. Ces personnes ne grimpent pas encore les murs. Elles les frappent à l’aide d’une pelote. Année après année, la commune s’est avérée être un vivier de pelotaris hors pair. Pas de quoi étonner grand monde. La pelote, ici, c’est le sport national. Surtout, le seul sport. Elle se pratique dès l’enfance sur les frontons, ces murs roses à la cime arrondie qui colorent les alentours, ou dans les trinquets, larges bâtisses aux allures de halles blanches, tranchées d’épaisses bandes vertes, rouges ou marron. « On voulait un endroit ouvert, où les gens se rencontreraient, où les différentes générations se mélangeraient. On savait qu’on allait faire un bar, un restaurant. On voulait aussi que ce soit un endroit où parler basque. Mais au-delà de ça, on ne savait pas où aller » Mizel Setoain, conseiller municipal d'Itxassou Aujourd’hui, la pelote rebondit plus que jamais. Le trinquet de 300 places, protagoniste d’une longue saga, palpite. Il s’était endormi, jusqu’à s’éteindre. Mais, à l’initiative des élu·e·s, un projet collaboratif novateur l’a réveillé : la municipalité s’est associée à un collectif local pour y bâtir une salle d’escalade. Cela en a étonné plus d’un·e dans un coin sans aucune culture de la grimpe indoor. Une zone blanche, comme pour le réseau téléphonique, un « territoire carencé » selon la FFME (Fédération française de la montagne et de l’escalade, ndlr). Les personnes les plus surprises furent même celles qui se trouvaient à l’origine de cette ambition : l’équipe municipale arrivée en 2020. Portée par un désir rassembleur, elle proposait dans son programme une idée qui n’était pas nouvelle, mais qui était agencée de façon inédite. Une fois élue, la liste rachèterait le trinquet privé aux fils du fondateur, M. Neys, et y développerait de nouvelles activités. C’est ce dernier qui avait fait construire le trinquet d’Itxassou en 1961 et l’avait baptisé Balaki, « S’il savait » en basque. Une légende raconte qu’il s’agirait d’un pied-de-nez au curé qui avait construit son propre mur pour contrôler ses ouailles. Mais le secret fut enterré avec son détenteur. Pendant des décennies, Balaki a vu passer tous les enfants du coin, leurs parents, leurs ami·e·s et leurs familles. Mais il n’a jamais pu accueillir de compétitions officielles, n’étant pas aux normes de la Fédération française de pelote basque. Puis, mal entretenu et devenu vétuste, il ferma au milieu des années 2010. Les élu·e·s de l’époque envisagèrent son rachat, mais les négociations n’aboutirent pas. La nouvelle équipe, dont fait partie Mizel Setoain, relance les tractations. Le trinquet est acheté. « On voulait le remettre en état pour la pelote. On voulait un endroit ouvert, où les gens se rencontreraient, où les différentes générations se mélangeraient. On savait qu’on allait faire un bar, un restaurant. On voulait aussi que ce soit un endroit où parler basque. Mais au-delà de ça, se souvient Mizel Setoain, on ne savait pas où aller. » À gauche, Mizel Setoain, conseiller municipal d'Itxassou © Thomas Laborde pour Vertige Media L’idée d’une oasis de langue basque peut sembler anecdotique. La France malmène ses langues régionales. Au Pays basque, l’euskara, la langue basque, constitue l’essence de l’identité locale. En basque, Pays basque se dit Euskal Herria. La traduction littérale est « le pays où l’on parle basque », le pays de la langue basque. CQFD. Plafond de verre, agora et grosse vista Pour monter le projet, la municipalité orchestre une large consultation populaire. Les habitant·e·s ont alors toute liberté pour suggérer des idées : un toit de verre pour faire un bar au-dessus de la cancha, le terrain de pelote situé au sein du trinquet, une salle de yoga ou de musculation… Les envies virevoltent. Jusqu’à l’arrivée de l’association Arroka, « le rocher » en basque. « Sans être des grimpeurs purs, on a voulu une salle d’escalade, aussi comme une porte vers la montagne, notre passion. L’intérieur, un sas vers l’extérieur » Ximun Zubieta, cofondateur d'Arroka. Ce collectif est avant tout le regroupement d’une petite dizaine de passionné·e·s qui se croisent sur les sentiers de randonnée, en montagne, à VTT, à ski, en canyoning ou en falaise pour certain·e·s. Iels sont accompagnateur·rice·s de moyenne montagne, ancien·ne·s pisteur·euse·s, professeur·e·s de sport… Ce sont avant tout des montagnard·e·s. Sans être la pierre angulaire de leur lien à la nature, l’escalade fait partie du paysage. Il y a, derrière le trinquet, un large mur extérieur et un espace avant la limite de propriété. Pourquoi ne pas grimper ce mur ? « Sans être des grimpeurs purs, on a voulu une salle d’escalade, aussi comme une porte vers la montagne, notre passion. L’intérieur, un sas vers l’extérieur », explique Ximun Zubieta, cofondateur et trésorier de l’association créée en 2021. Mais hors de question d’y foncer les mains dans les poches. Le Pays basque dispose d’un maillage associatif dense. Les Basques s’investissent beaucoup dans différentes structures en tant que militant·e·s et bénévoles. © Thomas Laborde pour Vertige Media. « Comment proposer de l’escalade et pour qui ? On ne connaissait pas grand-chose à la salle, mais on sait s’organiser », pose le représentant. Arroka lance une enquête publique. Cinq cents réponses favorables arrivent en dix jours. L’association consulte les trois écoles primaires d’Itxassou et contacte la FFME, qui exprime un vif intérêt pour Balaki. C’est justement en plein dans le plan de développement de l’institution. Dans la bouche de Jean-Baptiste Goemare, cadre technique fédéral, cela donne : « Réduire les inégalités d’accès à la pratique ». Arroka a bien identifié ce manque d’installations au Pays basque. « Il y a The Roof à Bayonne, une salle de bloc privée, et une autre salle de corde ultrasaturée, partagée entre cinq clubs, chacun disposant d’un soir. Sinon, il faut aller à Oloron-Sainte-Marie, à plus d’une heure de route », indique Ximun Zubieta. Le groupe constitue un dossier et se présente à la mairie après avoir sollicité un rendez-vous officiel. « C’est le seul projet costaud qui nous soit arrivé, rembobine Mizel Setoain. Il faut reconnaître qu’on n’y avait pas du tout pensé, à la salle d’escalade. Et, dans notre grande naïveté, on pensait qu’il suffisait de mettre des prises sur le mur et un petit appentis pour ne pas se mouiller. Tout ça, très bon marché ! On s’est vite rendu compte qu’on n’y était pas ! » Pour aider les élu·e·s à découvrir ce milieu, Arroka les invite à se balader. « On les a emmené·e·s voir des salles pour les accrocher, les convaincre. On a fait la tournée, retrace Ximun Zubieta. On a judicieusement ciblé certains créneaux pour les attendrir avec des scolaires ! Il fallait un volet social. Montrer à quel point cela pouvait aider des personnes d’ici à s’épanouir, à s’amuser… » À chaque décision et à chaque avancée, tous les membres sont consulté·e·s. La démarche conserve ainsi toute sa portée collective. « D’entrée, on voulait un niveau départemental pour être référencé·e·s, pour ne pas avoir un mur ridicule. Parce que, si toutes les voies sont faites en une soirée, les vrai·e·s grimpeur·se·s ne reviennent pas, se félicite le trésorier. On a beaucoup appris. On ne savait même pas qu’il fallait, par exemple, choisir la couleur des murs. » Autre choix tranché par le collectif : cacher les cotations pour empêcher l’obsession du chiffre. Des chiffres et des rêves Certains chiffres permettent toutefois de resituer le succès du projet. Quatre ans après son lancement avec la mairie, Balaki compte 24 relais, 65 voies du 4a au 8a, un dévers de 4 mètres, 281 m² de surface grimpable et huit ouvreur·euse·s différent·e·s. La salle est ouverte dix mois sur douze, sept jours sur sept, à raison de 29 heures par semaine. L’association compte 230 membres, réparti·e·s entre 70 élèves de l’école d’escalade et 160 abonné·e·s à l’année. Depuis le début de l’année, Balaki revendique plus de 1 800 entrées à la séance. Au total, plus de 1 000 personnes différentes ont fréquenté la salle depuis son ouverture, il y a à peine plus d’un an. Le tout pour un tarif imbattable : 10 € d’adhésion à Arroka, 110 € pour l’abonnement annuel illimité, 83 € pour la licence FFME ou 10 € la séance, sans compter les tarifs préférentiels pour les habitant·e·s d’Itxassou, les étudiant·e·s et les demandeur·se·s d’emploi. « Avant, la pelote, c’était le seul sport qu’on pouvait vraiment pratiquer dans le village. À l'ouverture de la salle, ma fille a accroché tout de suite. C’est pour ça que j’ai voulu apprendre, pour grimper avec elle » Andoni Setoain, pelotari et néo-grimpeur. Les 70 élèves pratiquent sous l’encadrement de Paul Bailleux, diplômé d’État en escalade en milieu naturel. Dix heures de cours par semaine sont proposées à l’année, ainsi que deux heures destinées à accueillir les non-initié·e·s en quête d’autonomie. « 90 % des enfants et des jeunes étaient débutants il y a un an. Ces jeunes grimpent désormais en tête, se félicite-t-il. C’est hyper satisfaisant. » À droite, Paul Bailleux, le moniteur d'escalade de la salle © Thomas Laborde pour Vertige Media Parmi les personnes formées, un ancien champion de pelote illustre cet idéal de pont culturel et sportif : Andoni Setoain. Il a connu le trinquet toute sa vie. À sa réouverture, comme d’autres, il a senti renaître l’effervescence. Non sans curiosité pour l’escalade. Face à la demande, il lui fallut attendre plusieurs mois avant d’accéder à un cours. Désormais, l’escalade occupe une partie de son temps libre, une heure ou deux de temps en temps. La pelote, elle, est revenue rythmer son quotidien, à raison de deux à trois heures par semaine. C’est surtout sa fille aînée, âgée de 9 ans, qui s’amuse à grimper. « Avant, la pelote, c’était le seul sport qu’on pouvait vraiment pratiquer dans le village, explique-t-il. Alors, on a vu d’un très bon œil l’ouverture de la salle. Ma fille a accroché tout de suite. Ma grande, elle, ne serait pas forcément allée vers la pelote. C’est pour ça que j’ai voulu apprendre, pour grimper avec elle. » Le pelotari, ses collègues de cancha et les grimpeur·se·s partagent ce goût du sport, mais défendent aussi tou·te·s la langue basque, sans exclure personne. « C’est devenu un lieu refuge pour notre langue, s’illumine Ximun Zubieta. Pour les personnes non basquophones, nous utilisons le lexique de l’escalade pour transmettre du vocabulaire, puis des mots simples comme bonjour, merci, au revoir… » À l’arrivée des grimpeur·se·s du jour, justement, le basque fuse. Idoia, Mikela et Oihan, parmi d’autres, échangent dans leur idiome. « En plus, maintenant, je peux grimper l’hiver », ajoute Idoia. Oihan, l’un des responsables de séance, insiste sur l’aspect associatif, la gestion collective et le modèle vertueux : « Ici, tu ne viens pas consommer une activité chacun pour soi. Nous sommes nombreux·ses à nous investir pour qu’un maximum de personnes puisse pratiquer ». Jean-Baptiste Goemare, de la FFME, apprécie le projet culturel qui « fédère plein de sensibilités ». Il se réjouit également de la situation : « Dans les Pyrénées-Atlantiques, on a dépassé le seuil des 2 100 licencié·e·s ! » La suite, à ce stade, se dessine en montagne. Il y a l’idée de fidéliser, bien sûr, puis de faire découvrir l’extérieur. En gros, c’est écrit sur le mur du trinquet : « Arrokan Gora Ametsen Bila ». Soit, en basque : « Gravir les sommets pour atteindre ses rêves ». Des sommets sur lesquels résonnent le bruit et le souffle d’un métronome fédérateur. © Thomas Laborde pour Vertige Media.

  • Budget 2027 : la colère froide des maires des stations de montagne

    Un nouveau mode de calcul des contributions financières des communes inquiète les stations de ski et de montagne, qui craignent de payer bien plus que les autres villes françaises — au moment même où elles doivent investir pour s'adapter au changement climatique. (cc) Ricardo Frantz / Unsplash Chaque année, l'État demande aux communes de participer à l'effort budgétaire national. Avec le projet de budget 2027, présenté le 1er octobre, un nouveau système de calcul doit remplacer l'ancien. Problème : ce nouveau mode de calcul se fonde presque uniquement sur les recettes et la richesse apparente des communes, sans tenir compte d'une réalité propre aux stations de montagne : elles doivent gérer, plusieurs mois par an, une population bien plus nombreuse que leurs habitant·e·s permanent·e·s. Concrètement, une station comme Chamonix ou Megève doit financer le déneigement, la sécurité, les secours en montagne, l'eau ou l'entretien des routes pour des dizaines de milliers de touristes en plus de leur population habituelle. Mais sur le papier, ces communes apparaissent « riches », car elles encaissent beaucoup de recettes touristiques. Résultat : elles seraient parmi les plus taxées de France. Alors qu'elles ne représentent que 1,6 % des communes du pays, elles seraient proportionnellement cinq fois plus nombreuses que la moyenne à être soumises au taux le plus élevé, selon des chiffres relayés par ODS Radio. En Haute-Savoie, le député Xavier Roseren a fait les comptes : pour les 32 communes de sa circonscription, la facture pourrait atteindre 12 millions d'euros en 2027. Megève et Chamonix-Mont-Blanc devraient chacune payer environ 1,2 million d'euros. Deuxième motif de colère : l'aide que l'État verse aux communes pour les aider à financer leurs travaux (routes, bâtiments, réseaux d'eau...) va elle aussi diminuer pour une partie des investissements, selon la Banque des Territoires. Cette baisse est estimée à 2,1 milliards d'euros à l'échelle nationale. Pour les stations, cela tombe mal : elles doivent justement investir massivement pour adapter leurs infrastructures au recul de la neige et diversifier leur économie touristique, au-delà du seul ski. Le gouvernement, lui, défend sa réforme : elle répartirait l'effort sur davantage de communes, afin d'épargner les plus fragiles. Mais les élus de montagne répondent que leurs recettes ne reflètent pas leur capacité réelle à payer, une fois prises en compte leurs charges exceptionnelles. Le député Roseren propose un plafond pour éviter que certaines communes contribuent à hauteur de plus de 15 % de leur épargne, et la suppression du taux le plus élevé. Le débat démarre à l'Assemblée nationale le 13 octobre, avec déjà près de 1 800 amendements déposés. Les stations de montagne comptent bien se faire entendre d'ici là.

  • Iparla, perdre le nord sous 34 degrés

    En basque, Iparla signifie « nord ». Un drôle de cap à prendre quand le thermomètre affiche déjà 28 degrés, que la pente atteint 18 % et qu’on a un bébé sur le dos. À 1 044 mètres, le pic d’Iparla déroule ses crêtes aériennes le long de la frontière franco-espagnole. Une randonnée exigeante, où l’on avance autant avec les jambes qu’avec un certain sens de l’équilibre. Voyez plutôt. © Vertige Media À Bidarray, on raconte que les laminak (les lutins de la mythologie basque, ndlr) auraient construit le pont du village en une seule nuit. C’est le genre d’histoire qui donne au Pays basque une densité particulière, comme si chaque pierre avait quelque chose à raconter. Ce matin-là, l’histoire qui nous attend est moins légendaire. Elle est physique. Il est à peine 9 heures quand on pousse le premier portail de la ferme. Et oui, c'est comme ça que commence Iparla : par un champ paysan, un portillon métallique à ouvrir puis à refermer derrière soi. En se remettant en marche, il faut souffler un coup. Au premier kilomètre, 28 degrés sont déjà affichés au thermomètre et une pente de 18 % nous toise comme un géant affamé. Avec ma fille dans le dos, j'ai l'impression d'attaquer un immeuble de douze étages par les escaliers. Haleine mérinos C'est donc en montant les genoux qu'on s’engouffre dans la forêt. La hêtraie est abrupte, presque verticale par endroits. Sous le couvert, l’air est chaud, épais, comme une haleine. Pour attiser l'effet de confinement, je porte un t-shirt Cubic Mérinos d’Odlo, bleu nuit, à la coupe légèrement oversize. De la laine mérinos en plein cagnard ? Plutôt s'essuyer la sueur avec des orties, non ? Eh bien non. Grâce à sa composition, on a presque l’impression d’être parti avec un peignoir sur le dos. Par une doucereuse alchimie, le mélange de laine et de polyamide se comporte de manière étonnamment agréable. Le tissu absorbe l’humidité sans donner cette sensation de coton mouillé qui colle à la peau. Je transpire beaucoup, forcément, mais le t-shirt reste respirable et, une fois humide, apporte même une forme de fraîcheur. C'est fou, mais ça permet d'avancer en chantant Pirouette, cacahuète. Après la forêt, vous devez négocier quelques lacets. C'est le moment de prendre une pause, auprès d'un des rares arbustes des environs. Repartir, c'est d'abord zigzaguer dans les pierres, puis la sente débouche sur les crêtes. Le paysage s’ouvre alors brutalement, et avec lui une autre manière de marcher. Iparla, c’est surtout ça : une arête étroite qui file vers l’Espagne, avec des versants qui plongent de chaque côté. Les pottoks y tiennent comme des magnets sur un frigo. Pour nous, c’est plus compliqué. Ma fille dort, sa tête penche à droite. Je transfère le poids de mon corps à gauche. On a l’équilibre qu’on mérite, mais je dois avouer que c’est commode. On avance dans le silence du vide. C'est généralement en arrêtant de chanter des comptines qu'on reprend conscience de son corps. Comme disent pas mal d'alpinistes, on sait ce qu'on fait en le faisant. Et là, croyez-moi, je suis concentré sur chaque pas pour ne pas prendre le vol de ma vie. C'est aussi le moment où l'on ressent notre équipement. Mon short Odlo, coupe ample en polyamide et élasthanne, accompagne les grandes enjambées et les changements de position. Sur une crête où chaque pas demande de négocier avec le vide, la liberté de mouvement compte davantage qu’on ne l’imagine. Je le personifie un peu, me dis que c'est un bon compagnon, Odlo. Vous avez beau avoir un canif dans la poche gauche et vos clés de bagnole dans la droite, pas de panique, c’est élastique. Foulées sentimentales Oh, les vautours apparaissent. Deux d’abord, puis une dizaine, qui planent au-dessus des crêtes sans battre une seule fois des ailes. Ils nous ignorent, naturellement indifférents à tout ce qui ne ressemble pas à une carcasse. Alors on s’arrête pour les regarder. Le pyrénéisme tient peut-être dans cette suspension-là : la marche interrompue par un paysage, l’effort qui s’efface quelques secondes derrière une silhouette dans le ciel. Henri Beraldi résumait cette manière d’habiter les Pyrénées par trois verbes : « ascensionner, écrire et sentir ». Le ciel de nos randonnées nous donne souvent l'occasion de méditer ce triolet lyrique. Encore faut-il faire des pauses pour contempler un peu ce qu'on foule. Histoire de prouver qu'on est bien allé là-haut © Vertige Media Ces crêtes ont longtemps servi à autre chose qu’à promener des familles équipées de porte-bébés. Pendant des siècles, Iparla a constitué l’un des couloirs naturels de la contrebande entre la France et l’Espagne. Des hommes y transportaient de nuit de l’alcool, du tabac ou du tissu, dans un sens ou dans l’autre selon les taxes du moment. Dans les vallées, certain·e·s le reconnaissent : la contrebande fut « une activité très lucrative » pour les villages de petites fermes aux terres abruptes. Aujourd’hui, les marcheurs ont remplacé les passeurs. Le relief, lui, n’a pas changé. Arrivé au sommet, après 1 200 mètres de dénivelé, c’est d’abord cette ligne de crête qu’il faut admirer. Elle séparait deux États, deux langues, deux fiscalités. D’un côté, la France. De l’autre, la Navarre. Les deux versants descendent différemment : côté français, la forêt et les vallées de la Nive qui serpentent vers Cambo-les-Bains. Côté espagnol, des plaines plus sèches et plus vastes. Une ligne sur laquelle les contrebandiers basques naviguaient avec une indifférence tranquille à l’égard des frontières. La descente. Comme souvent en terrain escarpé, c'est à la descente qu'Iparla révèle toute sa rudesse. À bientôt 40 ans, je me dis de plus en plus que ces moments sont les chroniques inéluctables d'une petite mort de l'ego. Bientôt, je verrai ma fille partir en courant alors que j'épellerai le mot « prothèse » à chaque flexion des genoux. Présentement, certains passages sont tellement raides qu'ils sont équipés de cordes fixes (rarissime dans les Pyrénées). On les saisit volontiers à deux mains, on descend face à la pente, les pieds cherchant leurs prises dans le caillou. Avec treize kilos dans le dos, le centre de gravité n’est plus exactement où il devrait être. Les SpeedGoat 7 de Hoka font alors ce qu’on leur demande. Leurs semelles épaisses amortissent les chocs sur les portions plus régulières et leur caoutchouc adhère suffisamment au rocher sec. La chaussure rassure, elle donne parfois même davantage de précision lorsqu’il faut poser le pied sur une petite prise ou négocier un pas baroque. Ce n’est pas une chaussure de grimpe. C’est une chaussure qui protège les jambes quand la randonnée se transforme en longue négociation avec le relief. À gauche, le short. À droite, le t-shirt. Et non, je n'ai pas tout à fait ce regard de braise © Odlo En bas, Bidarray et la Nive. Les jambes sont un peu creuses. Délivrée des sangles, ma fille part dans un sprint endiablé. Moi, je vérifie que les clés de voiture ne se sont pas diluées dans mes élucubrations d'homme pressé. Iparla n’est pas une randonnée que je conseille à tout le monde. Les crêtes sont aériennes, les passages équipés exigent de l’attention et la chaleur peut rapidement transformer une sortie sérieuse en épreuve du feu. Avec un enfant sur le dos, la prudence prend encore un peu plus de place. Il faut accepter de ralentir, de s’arrêter, de renoncer. Autant de verbes d'inaction qui, gageons-le, fabriquent de la poésie. Infos pratiques. Départ depuis le parking de Bidarray. Aller-retour jusqu’au pic d’Iparla, environ 4 heures pour près de 1 200 mètres de dénivelé positif selon le tracé retenu. Crêtes aériennes et passages équipés de cordes fixes, particulièrement exigeants avec du poids. Chiens en laisse et portillons à refermer. Hoka SpeedGoat 7, 156,90 € Odlo Cubic Mérinos, 99,95 € Odlo Essential Cargo Baggy, 99,95 €

bottom of page