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  • L'après-incendie à Fontainebleau : quelle forêt pleure-t-on ?

    Trois mois après les flammes qui ont dévoré plus de 2 000 hectares de la forêt de Fontainebleau, l'heure est à « l'après ». Restrictions d'accès, chartes, tribunes enflammées : chez les grimpeur·se·s, la blessure reste vive. Mais d'où vient cet attachement si viscéral à quelques blocs de grès ? Il semblerait qu'en fonction d'où l'on se trouve par rapport à la forêt, on ne soit pas fait du même bois. © Louis Lepron pour Vertige Media Il y a d'abord eu les images. Des colonnes de fumée au-dessus des pins, des blocs familiers filmés de loin, des stories en guise de faire-part. En juillet 2026, plus de 2 000 hectares de la forêt de Fontainebleau ont brûlé en quelques jours, du jamais-vu depuis 1943. Puis sont venus les mots. Beaucoup de mots : messages de deuil sur les réseaux, discussions enflammées dans les clubs, réunions publiques, jusqu'aux tribunes signées dans la presse par des grimpeur·se·s, des chercheur·se·s ou des figures historiques du bloc. Restrictions d'accès, règles de bonne conduite, liberté de grimper : trois mois plus tard, l'après se négocie toujours, et rarement dans le calme. Forcément, chacun·e y défend sa vision de la forêt. Mais à lire ces prises de parole, une chose saute aux yeux : beaucoup de monde parle d'amour. Pas forcément du même. Alors, que pleure-t-on, au juste, quand on pleure Bleau ? Ce rêve Bleau « J'ai cru que ma vie allait partir en fumée. » Le témoignage recueilli par Vertige Media et Reporterre au lendemain des flammes dit bien la violence du choc. Ce n'est pas seulement une forêt qui brûle, c'est un morceau de soi. Les psychologues de l'environnement ont un nom pour ce lien : l'attachement au lieu. Les chercheur·se·s canadien·ne·s Leila Scannell et Robert Gifford le décrivent comme un triangle. Il y a une personne : le grimpeur ou la grimpeuse qui use ses chaussons sur les mêmes circuits depuis quinze ans. Il y a un lieu : le grès, les pins, les mousses, mais aussi les potes croisé·e·s au pied des blocs. Et il y a un processus psychologique, ce mélange d'émotions, de souvenirs et d'habitudes qui fait qu'un dimanche au Bas-Cuvier (secteur historique du massif, considéré comme le berceau du bloc bleausard, ndlr) finit par compter autant qu'un anniversaire. La psychologue polonaise Maria Lewicka, qui a passé en revue quarante ans de recherches, le confirme : on s'attache d'autant plus à un lieu qu'on le fréquente longtemps, qu'on y noue des liens et qu'on y accumule des souvenirs. La roche et la bande, ensemble. À force de vidéos, on connaît le nom des blocs, leurs cotations, leurs méthodes, avant même d'avoir posé un chausson sur le grès. On se sent un peu insider sans avoir jamais vraiment habité la forêt. Rien d'étonnant, donc, à ce que les grimpeur·se·s se désignent comme des « Bleausard·e·s ». Le géographe canadien Edward Relph l'écrivait dès 1976 : un espace devient un lieu lorsqu'on l'investit de significations. Il opposait l'insideness, le sentiment d'être chez soi, à l'outsideness, celui d'y être étranger. À Bleau, on passe « à l'intérieur » en maîtrisant un vocabulaire (les circuits, le pof, les dévers), des références communes et des règles implicites : on brosse ses prises, on s'essuie les pieds avant de grimper. Fréquenter la forêt devient un marqueur d'appartenance. Voilà pourquoi l'après fait encore si mal. Le philosophe australien Glenn Albrecht a forgé un mot pour cette douleur : la solastalgie, ce mal du pays qu'on éprouve sans être parti, quand le lieu familier se transforme sous nos yeux. Voilà aussi pourquoi le débat sur l'accès au massif s'embrase si vite. Quand on touche à un lieu auquel on tient, on touche à une part de son identité. Reste à savoir qui, exactement, se sent chez soi à Bleau. Loin des yeux, loin des pleurs Le massif accueille entre 1,1 et 1,3 million de journées de grimpe par an, selon une étude publiée en mars 2026 par Seine-et-Marne Attractivité et Essonne Tourisme. Et près des deux tiers des grimpeur·se·s qui le fréquentent viennent de l'étranger. Le chiffre mérite qu'on s'y arrête. Dans les clubs, les réunions publiques et les tribunes, ce sont surtout les locaux qui prennent la parole. Normal : ils vivent à côté, ils y grimpent toutes les semaines, ils ont presque « la sensation d'avoir perdu un proche ». Mais la majorité de celles et ceux qui fréquentent Bleau sont ailleurs, parfois à des milliers de kilomètres, et on ne les entend presque pas. On s'est beaucoup demandé ce que l'incendie faisait aux Bleausard·e·s. On s'est bien moins demandé ce qu'il faisait à celles et ceux qui aiment Bleau de loin. C'est pourtant là que beaucoup se joue. Comment s'attache-t-on à une forêt qu'on arpente une semaine par an, voire une seule fois dans sa vie ? Quand on vit loin, on regarde Bleau à distance. Autrement dit, le plus souvent, à travers un écran. Une revue de la littérature publiée en 2024 par les chercheur·se·s Maxwel Azevedo-Ferreira et Déborah Moraes Zouain montre que les images attractives et les recommandations partagées par d'autres utilisateur·rice·s pèsent sur le choix des destinations touristiques, au point de concentrer les visiteur·se·s sur les sites les plus montrés. Or sur Instagram, l'algorithme sert à la chaîne des vidéos tournées sur les blocs de Bleau. D'où une hypothèse. Dans les années 1950, les sociologues Donald Horton et Richard Wohl décrivaient le lien parasocial : cette relation à sens unique que les spectateur·rice·s nouent avec les personnalités qu'elles et ils voient à l'écran, comme si elles et ils les connaissaient. Et si l'on pouvait nouer un lien du même ordre avec un lieu ? À force de vidéos, on connaît le nom des blocs, leurs cotations, leurs méthodes, avant même d'avoir posé un chausson sur le grès. On se sent un peu insider sans avoir jamais vraiment habité la forêt. Attention toutefois à ne pas jouer les ancien·ne·s combattant·e·s. Bleau n'a pas attendu Instagram pour être mythifiée : topos, magazines et films de bloc en avaient fait une Mecque bien avant les stories. Et les réseaux ont aussi ouvert la porte du grès à des publics qui n'y auraient jamais mis les pieds. La question n'est donc pas de savoir qui aime « mieux » la forêt, mais ce que cet amour par écran interposé laisse dans l'ombre. Parce que c'est notre projet Regardez une vidéo de bloc à Bleau : un corps, un rocher, une cotation en incrustation. La forêt ? Hors champ. Tout se concentre sur la technique, le niveau, la progression individuelle. L'attachement se fixe alors sur un décor de performance, où l'on prête peu d'attention aux mousses, aux animaux ou à l'état de la roche, sinon pour s'assurer qu'on pourra continuer à grimper. Le bloc devient « notre projet », la forêt une extension de la salle. Une grimpe plus attentive au vivant, comme on en voit davantage chez les adeptes du trad, permettrait de considérer la forêt comme un milieu de vie plutôt que comme un terrain de jeu. Le sociologue allemand Hartmut Rosa a décrit cette manie moderne de vouloir rendre le monde disponible, de le transformer en liste de choses à atteindre et à cocher. Ce qu'on y perd, selon lui, c'est la résonance, une relation au monde qui nous transforme en retour. À Bleau, la grimpe ne s'est d'ailleurs jamais réduite aux blocs. Dans une tribune parue dans L'Obs, le géographe Pierre-Arnaud Chouvy rappelle que les circuits mêlent marche et escalade, et que marcher fait pleinement partie d'une manière d'« habiter » la forêt. Même l'appel publié par Grimper pour défendre la liberté d'accès reconnaît que se mesurer au rocher « exige précisément un respect de sa fragilité ». Le désaccord porte moins sur ce respect que sur la façon de l'apprendre. Et si on l'apprenait en regardant autour du rocher ? Reconnaître les plantes, comprendre l'érosion du grès, savoir où file le sable qu'on déplace en marchant : une grimpe plus attentive au vivant, comme on en voit davantage chez les adeptes du trad, permettrait de considérer la forêt comme un milieu de vie plutôt que comme un terrain de jeu. Il ne s'agit pas de faire porter aux grimpeur·se·s la responsabilité des flammes. Mais déplacer le regard, c'est déjà choisir quelle forêt on veut défendre. Ce regard pourrait d'ailleurs commencer plus près de chez soi. Il existe un nombre considérable de lieux où grimper, en France comme ailleurs. Pourquoi n'encourage-t-on pas davantage une pratique plus raisonnée, à proximité de là où l'on vit ? On l'a vu, ce sont les lieux qu'on connaît le mieux, ceux qu'on fréquente longtemps et où l'on tisse des liens, qu'on est le plus susceptible de comprendre, de chérir et de protéger. À l'inverse, le lien parasocial entretenu par les réseaux pousse de plus en plus de monde à avaler des centaines, voire des milliers de kilomètres pour cocher un bloc mythique. Comme s'il fallait avoir grimpé à « Bleau » pour faire partie des vrai·e·s grimpeur·se·s. L'après, lui, est en train de s'écrire. Reste une question, en suspens au-dessus des blocs noircis : à quoi bon grimper du 8a dans une forêt qui part en fumée ?

  • Accès à la nature : l'Europe de l'outdoor s'inquiète

    Réunis à Sundsvall, en Suède, du 8 au 10 septembre, les acteurs européens des sports de nature ont placé l'accès aux espaces naturels au centre de leurs débats. Cet accès n'est plus une simple question de loisirs : c'est désormais un sujet politique, qui touche à l'égalité, à la gouvernance des territoires et à la protection de la biodiversité. (cc) Sante Capobianco / Unsplash Du 8 au 10 septembre, Sundsvall a accueilli la huitième édition d'Outdoor Sports Euro'Meet, la première organisée en Suède. Cette ville portuaire de la côte est suédoise se trouve à près de 400 kilomètres au nord de Stockholm. Plus de 200 participant·e·s venu·e·s d'une vingtaine de pays y ont répondu à l'invitation du réseau européen des sports de nature (ENOS) et de la fédération Svenskt Friluftsliv : chercheurs, collectivités, fédérations et gestionnaires d'espaces naturels. La municipalité, l'administration régionale et l'université locale étaient associées à l'organisation. Les débats tournaient autour de trois thèmes : la force du mouvement outdoor, l'accès et l'accessibilité, l'inclusion et la diversité. Le choix du pays n'avait rien d'anodin. La Suède applique l'allemansrätten, le « droit de tous ». Ce principe coutumier, inscrit dans la Constitution, permet à chacun de circuler et de bivouaquer dans la nature, y compris sur des terrains privés, à condition de les respecter. Le professeur Peter Fredman a d'ailleurs ouvert les conférences par une intervention au titre évocateur : « L'air est gratuit ». « Comment soutenir la pratique sans supprimer, à force d'encadrement, la liberté qui lui donne son sens ? » Lisa Mari Watson, directrice de l'organisation norvégienne Tverg. Dans un long bilan publié le 7 octobre, l'ENOS reconnaît que la rencontre n'a apporté « aucune réponse unique » aux défis du secteur. Plusieurs idées fortes s'en dégagent pourtant. La première : l'accès à la nature n'est « pas réellement acquis tant que chacun ne sent pas que le dehors est un lieu auquel il appartient ». Autrement dit, ouvrir les sentiers ne suffit pas si les barrières sociales, économiques ou culturelles demeurent. La deuxième : les sports de nature ne peuvent plus se contenter de réduire leur impact. Ils doivent aussi contribuer à la bonne santé des paysages et des écosystèmes. La troisième : aucun secteur ne réglera seul les tensions entre fréquentation, protection de la biodiversité et tourisme. Une question devenue très politique « Nous devons reconstruire notre capacité à travailler ensemble, entre secteurs, entre pays, par-delà nos différences », plaide Benjamin Billet, président de l'ENOS, cité dans ce même bilan. La Norvégienne Lisa Mari Watson, directrice de l'organisation Tverga, a résumé l'enjeu de toutes ces politiques : « Comment soutenir la pratique sans supprimer, à force d'encadrement, la liberté qui lui donne son sens ? » En France, la Fédération française de la montagne et de l'escalade (FFME) a commencé à se retirer des conventions qui lui confiaient la gestion de nombreuses falaises. La question de l'entretien des sites naturels, et de la responsabilité en cas d'accident, reste donc en partie ouverte. La loi « Montagne III » du 18 août 2026 apporte un premier outil. Son article 16 permet d'instituer des servitudes (des obligations de passage imposées à des terrains privés, ndlr) pour garantir l'accès aux sites d'alpinisme, d'escalade et de sports de nature en montagne. Le texte ne crée pas de droit général d'accès comparable au modèle nordique. Mais il fait de l'accès à ces espaces un sujet de politique publique. Entre ouverture et régulation, le débat se joue désormais à l'échelle européenne. Il reste à savoir si les pratiquants seront associés aux décisions qui concernent leurs propres milieux.

  • François Damilano et Étienne Klein : la corde sensible

    Ils publient L’Esprit de cordée, un livre sur la confiance, écrit avant que le physicien et vulgarisateur scientifique ne se voie retirer son doctorat pour plagiat. Une affaire qui a mis à l’épreuve, loin de la montagne, la solidarité entre les deux amis. Étienne Klein © Ulysse Lefebvre Le titre existait avant l’affaire. Guide de haute montagne depuis les années 1980, auteur et réalisateur de nombreux récits et films d’alpinisme, François Damilano l’avait emprunté à une formule d’Étienne Klein, qui disait préférer « l’esprit de cordée » au « premier de cordée », cette vieille image de l’alpinisme devenue métaphore politique puis managériale. Le guide en avait fait le titre d’un film sur leur traversée des Grandes Jorasses. Puis celui du livre qui en est né. L’Esprit de cordée, paru le 7 octobre dernier chez Arthaud, est construit à partir de cette traversée de trois jours. François Damilano en a reconstitué les différentes séquences, avant de demander à son compagnon d’écrire ce qui lui traversait l’esprit à chacun de ces moments, sans que celui-ci ait lu les textes du guide. « Ce n’est pas un livre écrit à quatre mains, c’est un livre avec des récits parallèles », explique le guide. Deux récits d’une même montagne, mais aussi deux positions très différentes à l’intérieur d’une même cordée. Le guide connaît le terrain, prend les décisions et engage sa responsabilité. Étienne Klein accepte de le suivre sur une course qui se situe au-dessus de ses compétences techniques. En juin, alors que les deux hommes en terminent les corrections, l’université Paris Cité retire à Étienne Klein son doctorat de philosophie des sciences pour les plagiats relevés dans sa thèse soutenue en 1999. Le physicien et vulgarisateur scientifique conteste la sanction et a engagé un recours. Le livre, consacré à la confiance, à l’engagement et à la responsabilité, se retrouve ainsi publié avec un homme dont la probité intellectuelle est publiquement mise en cause. La confiance qui les unit en montagne doit désormais résister à une épreuve d’une tout autre nature. La part des anges Étienne Klein entretient un rapport particulier à la confiance. En montagne, il ne cherche précisément pas à tout contrôler. « La confiance, c’est quelque chose qui vous tombe dessus. Ce n’est pas le résultat d’un calcul ou d’une sorte d’enquête qu’on ferait sur la personne. En fait, ça irradie », explique-t-il à Vertige Media. Il grimpe depuis la fin des années 1980, mais revendique une pratique d’amateur et laisse volontiers à ses guides ce qui relève de la sécurité et de la décision. « C’est un lieu où je me repose, au sens où je me repose sur les compétences et la responsabilité du guide », complète-t-il. François Damilano fait le même constat. Il y a les client·e·s qui arrivent avec le topo, celles et ceux qui veulent comprendre chaque choix, puis il y a ce compagnon : « Il sort de son monde et il se laisse guider, c’est le cas de le dire ». « Moi, ça m’interroge sur ma relation avec Étienne. Sachant que je suis en train d’écrire un livre qui n’a pas un titre banal, parce que ça s’appelle L’Esprit de cordée » François Damilano, guide de haute montagne, auteur et réalisateur Le livre repose sur cette dissymétrie. Celui qui ne sait pas assez délègue à celui qui sait davantage. Les Grandes Jorasses montrent pourtant que l’expérience ne protège pas de tout. La traversée se révèle plus difficile que prévu. La montagne a changé, les conditions sont délicates, l’orage rejoint la cordée et Étienne Klein se blesse lors d’un rappel. Dans le livre, le guide revient sur ce qu’il nomme son « biais d’habitude ». À force de connaître un terrain ou une situation, l’expérience peut elle-même devenir un filtre. Ainsi, François Damilano raconte avoir rencontré ailleurs en montagne le même mécanisme, lorsque tout un groupe reproduit un choix parce que d’autres l’ont fait avant lui. « Le fait de te conformer aux usages, ce qui est logique dans le cas d’une communauté, ça peut t’amener à des erreurs absolument considérables », théorise l'accompagnateur. À gauche Étienne Klein et François Damilano © Ulysse Lefebvre / À droite la couverture du livre L'esprit de cordée La confiance décrite dans le livre n’a donc rien à voir avec l’infaillibilité. Elle suppose précisément de confier à quelqu’un une part de ce que l’on ne maîtrise pas. Quelques mois plus tard, les deux hommes se retrouveront confrontés à la même question, mais dans une situation où leurs rôles seront inversés. Ce qui les lie Étienne Klein est l’une des figures les plus connues de la vulgarisation scientifique en France. Physicien au Commissariat à l’énergie atomique (CEA), auteur de nombreux essais et longtemps animateur de La Conversation scientifique sur France Culture, il a construit sa notoriété en rendant accessibles des questions complexes, notamment autour de la physique et du temps. En 2016, une enquête de L’Express, révèle que plusieurs de ses ouvrages et chroniques contiennent des passages empruntés à d’autres sans attribution. Étienne Klein reconnaît certains de ces emprunts, qu’il explique notamment par des notes de lecture dont il aurait oublié l’origine. En 2024, Arrêt sur images examine sa thèse de philosophie des sciences, soutenue en 1999. Le média y identifie de nombreux passages copiés, l’université Paris Cité ouvre alors une enquête et prononce la nullité de la soutenance et lui retire son doctorat. Une décision qu'il conteste devant le tribunal administratif. François Damilano, lui, n’a pas attendu 2026 pour mesurer les conséquences de ces controverses. Dix ans plus tôt, les premières révélations avaient déjà eu une conséquence très concrète pour eux. Ils préparaient alors un film dans le désert d’Atacama autour du temps et d’un observatoire astronomique en altitude. Le projet s’arrête au moment où l’affaire éclate. « Au moment de signer le contrat de prod, il est sorti, on va dire, la première strate autour de la remise en cause de certains écrits d’Étienne, raconte le guide. Et ce qui m’a valu comme conséquence, c’est qu’ils n’ont pas signé. » Les deux hommes continuent pourtant à aller en montagne ensemble. Viendront les Grandes Jorasses, le film, puis le livre. Lorsque le physicien et vulgarisateur scientifique est de nouveau mis en cause, François Damilano se renseigne et échange avec lui. Cette fois, le sujet percute directement ce qu’il est en train d’écrire. « Moi, ça m’interroge sur ma relation avec Étienne, admet-il. Sachant que je suis en train d’écrire un livre qui n’a pas un titre banal, parce que ça s’appelle L’Esprit de cordée. » Il en profite pour énumérer ce qu’il a voulu mettre dans ce texte : « la relation, la confiance, l’engagement, le partage... ». Autant de concepts télescopés par ce qui est en train de constituer une « affaire » dans le monde scientifique, voire médiatique. Autant de réflexions qui, du propre aveu du guide, l'empêcheront même de dormir « quelques nuits ». « [Le lien avec mes guides] est presque transcendant par rapport à l’espace et n’a pas besoin d’une matérialité pour exister » Étienne Klein, physicien et essayiste François Damilano s’interroge alors sur la suite à donner au livre. Repousser la parution, ajouter un texte pour le replacer dans son contexte, voire renoncer à le publier ? « Est-ce qu’on continue de faire le livre ? Est-ce qu’on le sort ? », se demande le guide. Dans son entourage, les avis divergent. Certain·e·s lui conseillent de ne plus le signer. D’autres considèrent qu’arrêter précisément à ce moment-là reviendrait à vider l’« esprit de cordée » de sa substance. Étienne Klein ne se souvient pas exactement du même dilemme. « La question n’était pas de savoir si on publie ou si on ne publie pas. En tout cas, moi, ce n’est pas comme ça que je l’ai entendu », affirme-t-il aujourd'hui. Selon lui, les discussions ont surtout porté sur la possibilité de retarder la sortie de quelques semaines. Pour François Damilano, la question est suffisamment sérieuse pour l’obliger à préciser la place depuis laquelle il parle. « Je ne suis ni son avocat, je ne suis pas son procureur non plus. Je suis éventuellement son guide et son compagnon de cordée », souligne-t-il. Il ne prétend pas davantage observer l’affaire depuis une position neutre : « Moi, je l’écoute avec une oreille qui est plutôt amicale que critique ». François Damilano revient alors à ce qui relie encore les deux hommes : « À partir du moment où je ne suis plus encordé avec Étienne, je ne lui dois rien. Si ce n’est que notre cordée, on a décidé de la prolonger ». D’abord par le film, ensuite par le livre. « Je continue d’être encordé avec Étienne », conclue-t-il. Que faire du souvenir d’une personne respectée lorsque l’on découvre sur elle quelque chose qui change le regard qu’on lui portait ? « Qu’est-ce que je fais de cette relation ? Qu’est-ce que je fais de l’amitié que nous avons partagée ? Qu’est-ce que je fais de l’homme que j’ai respecté ? » demande-t-il. Et François Damilano de conclure : « Là, on ne parle plus de montagne, on parle d’humanité ». François Damilano © Ulysse Lefebvre Étienne Klein décrit le lien avec ses guides de manière plus radicale. Il parle d’un « pacte implicite » et convoque la physique pour évoquer une forme « d’intrication » qui continuerait d’exister une fois chacun rentré chez soi. « C’est un lien qui est presque transcendant par rapport à l’espace et qui n’a pas besoin d’une matérialité pour exister », philosophe-t-il. Puis il ajoute : « Moi, je n’aurai jamais de jugement moral sur François ». Une nuance apparaît ici entre les deux hommes. Étienne Klein place cette relation presque en dehors du jugement. François Damilano refuse plutôt que le jugement, à lui seul, suffise à décider de la relation. Que vaut L'Esprit de cordée ? Lors de notre entretien, Étienne Klein ne rechigne pas à parler de ce qui lui est reproché, il se plaint même plutôt du contraire. Depuis juin, raconte-t-il, conférences, voyages et projets ont été annulés. Certaines structures auraient justifié leur décision par la crainte de le voir soumis à des questions embarrassantes. « Comment savez-vous que les questions sont embarrassantes ? Alors qu’au contraire, je souhaite qu’on m’en pose », interpelle le physicien. Puis, plus tard, il résume son sentiment : « On n’en parle que dans mon dos ». « Le livre, évidemment, il ne va pas marcher. Personne ne va en parler. Et ça, c’est de ma faute » Étienne Klein, physicien et auteur. Étienne Klein © Ulysse Lefebvre Sur le fond, il dit avoir « reconnu certaines fautes » et parle de « plagiat inconscient ». Il décrit des carnets de notes constitués à la fin des années 1990, dans lesquels des formulations auraient pu être conservées sans leur attribution, puis reprises plusieurs années plus tard. Il conteste en revanche l’ampleur qui serait donnée à ces emprunts et juge disproportionné l’écho de l’affaire. Lorsqu’on l’interroge sur la confiance, il formule lui-même ce qui continue de lui échapper : « Moi, je suis accusé d’avoir oublié les guillemets. Très bien. Mais je ne comprends pas pourquoi on associe cette faute à une perte de confiance dès lors qu’on ne m’a jamais reproché d’avoir dit une chose fausse ». Puis : « Pour un scientifique, la faute, c’est de dire un truc faux. Et moi, je n’ai jamais dit de truc faux ». Sa préoccupation se déplace ensuite vers François Damilano. Il est persuadé que le livre souffrira de son affaire et que la presse préférera l’ignorer. « Ça me gêne vis-à-vis de François », plaque-t-il. Il insiste sur la place du guide dans l’ouvrage, sur ses réflexions autour du métier, du choix et de la responsabilité. Puis tranche : « Le livre, évidemment, il ne va pas marcher. Personne ne va en parler. Et ça, c’est de ma faute ». François Damilano avait formulé son inquiétude autrement. Au plus fort de ses hésitations, deux questions lui revenaient : « Que vaut notre livre ? Que vaut le titre de ce livre ? ». L’idée d’ajouter un avertissement pour raconter ce qui s’était produit entre l’écriture et la publication a même été envisagée. Elle a finalement été écartée. Un tel texte aurait placé dès la première page l’ensemble du livre sous le seul éclairage de « l’affaire Étienne Klein ». Cet éclairage existe malgré eux. Il ne suffit pas à résumer L’Esprit de cordée. Le livre parle aussi de la transformation des Alpes, de ce que le changement climatique fait au savoir des guides, du renoncement, de la décision et de cette relation singulière qui consiste à attacher son sort à quelqu’un qui n’a ni les mêmes compétences ni les mêmes responsabilités que soi. Mais l’actualité a déplacé l’une de ses questions centrales. François Damilano et Étienne Klein voulaient raconter pourquoi une cordée tient. Ils doivent désormais expliquer ce qu’il advient du lien lorsqu’il est éprouvé ailleurs qu’en montagne. Rectificatif du 14 octobre 2026 : À la suite de précisions apportées par Éliane Patriarca, éditrice de L’Esprit de cordée, nous avons corrigé les passages relatifs aux discussions ayant précédé la publication du livre. Contrairement à ce que pouvait laisser entendre la première version de cet article, l’éditrice n’a jamais envisagé de renoncer à sa publication et s’est opposée d’emblée à l’ajout d’un avertissement.

  • Fin de cavale pour Benjamin Védrines

    Huit mois sans un post, sans une story, sans un signe de vie. Après avoir annoncé sa disparition sur Instagram, Benjamin Védrines a annoncé sur le même réseau son retour à la civilisation médiatique. Cheveux longs et sourire aux lèvres, il ne dit rien de plus. Et laisse planer le mystère sur un secret qu’il compte garder jusqu’en mars 2027. Alors, le secret est-il le nouveau banger de l’alpinisme ? Silence, ça tourne. Védrines bigger © Simond « Salut à tous ! Me voilà de retour :) ». Un smiley, une vidéo tournée avec « Fafa » au-dessus de Serre-Chevalier, en clin d’œil aux « locaux », et voilà Benjamin Védrines qui réapparaît après huit mois de silence radio. En février, l’alpiniste avait annoncé qu’il allait « disparaître ». La promesse a été tenue. Pour un athlète aussi médiatique que lui, la coupure a été totale. Pas un post, pas une story, rien. Le 24 septembre dernier, son sponsor — Simond — publiait une vidéo de lui avec un piolet, créant un peu d’émoi dans les commentaires. Mais non, c’était un leurre. Alors, tout à coup, revoilà Benjamin Védrines, en pleine palpitation cardiaque, qui crapahute au-dessus de Serre-Chevalier. Le souffle court, les cheveux longs, le lauréat aux Piolets d’or 2025 nous explique qu’il nous expliquera plus tard. Le teasing est au four. La cuisson lente durera jusqu’en mars 2027, date à laquelle « la révélation » aura lieu sur grand écran, au Grand Rex, à Paris. Quelques images subliminales laissent toutefois deviner la nature de son expédition. On y voit tantôt un chat sur un scooter, un ami dans un bar, Benjamin Védrines sous oxygène (avec un masque, en tout cas), un cheval dans une prairie, une cabane dans la montagne et, enfin, une trace dans la neige. Bon. Mystère et suspense Pour comprendre ce besoin de couper, il faut revenir à l’automne 2025. Le 15 octobre, avec Nicolas Jean, Védrines réussit la première ascension de la face nord du Jannu Est (7 468 mètres), au Népal. Ils grimpent en style alpin, sans oxygène, sans cordes fixes et sans assistance. Suivent une consécration aux Piolets d’or, les projecteurs et les micros. Quatre mois plus tard, il coupe tout. « J’ai besoin de me recentrer, de me déconnecter pour me reconnecter », expliquait-il alors. Mine de rien, cette histoire dit quelque chose de l’alpinisme d’aujourd’hui. Longtemps, l’alpiniste partait, puis revenait raconter, parfois des années plus tard, dans un livre ou une conférence. Désormais, le haut niveau vit aussi de sponsors, d’abonnés et de films projetés en festival. Il faut être visible. Partout. Tout le temps. Dans ce contexte, se taire devient presque subversif. C’est aussi, forcément, une formidable mécanique de suspense. Védrines connaît la musique : il n’a cessé de produire ses ascensions, de documenter ses courses, de scénariser ses émotions et d’en répandre le sel sur d’innombrables plateaux télé. Sauf que cette fois, ce n’est plus l’exploit qu’on met en scène, c’est l’absence elle-même. Dans la vidéo précédant sa cavale, il n’a fallu qu’un petit décor de feuilleton Instagram pour faire le job. Un petit feu de cheminée, une feuille de papier, deux sacs sur l’épaule, et c’est ciao. Cette fois-ci, la question de la narration reste entière. La réponse sera donnée dans une salle obscure. Alors, déconnexion sincère ou teasing de haut vol ? Sans doute un peu des deux. Quoi qu’il en soit, Benjamin Védrines a réussi à créer un événement dans un monde qui n'a plus d'agenda. La preuve : on en parle.

  • Mont Blanc : le sommet a regagné près de deux mètres depuis 2023

    Le mont Blanc culmine désormais à 4 807,47 mètres, soit 1,88 mètre de plus qu'en 2023. Une remontée qui s'explique notamment par les variations de sa calotte de neige et de glace, et qui ne signifie pas pour autant que ses glaciers se portent mieux. © Pascal Tournaire Le mont Blanc a repris de la hauteur. Ce mercredi 14 octobre, les géomètres-experts de Haute-Savoie ont dévoilé à Saint-Gervais-Mont-Blanc sa nouvelle altitude : 4 807,47 mètres. C'est 1,88 mètre de plus qu'en 2023, lorsque le sommet avait été mesuré à 4 805,59 mètres, son niveau le plus bas depuis le début des relevés modernes en 2001. Le géant des Alpes reste toutefois loin de son record de 2007, établi à 4 810,90 mètres. En près de vingt ans, plus de cinq mètres séparent donc les deux mesures extrêmes. La nouvelle altitude se rapproche en revanche des 4 807,20 mètres calculés dès 1894 par les cousins Vallot, dont les travaux avaient longtemps servi de référence officielle. Mais comment une montagne peut-elle gagner ou perdre plusieurs mètres en quelques années ? La réponse se trouve moins dans la roche que dans la neige et la glace qui la recouvrent. Contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, les géomètres ne mesurent pas directement le sommet rocheux, mais le point culminant de sa calotte glaciaire. Or celle-ci évolue au gré des précipitations, des températures et surtout des vents, qui déplacent et redistribuent la neige. Une accumulation importante peut ainsi faire grimper l'altitude mesurée sans que le massif lui-même ait bougé. À l'inverse, une baisse ne signifie pas nécessairement que la glace a fondu dans les mêmes proportions. Pour établir cette nouvelle mesure, une trentaine de géomètres-experts, scientifiques et guides de haute montagne ont réalisé l'ascension en septembre dernier, avec près de 30 kilos de matériel scientifique. Après dix heures de montée, les équipes ont passé deux heures au sommet pour multiplier les relevés. Aux instruments de positionnement par satellite se sont ajoutés des drones, dont les 1 300 photographies ont permis de reconstituer la surface de la calotte à partir de plus de 15 millions de points. Un géoradar a également été utilisé pour étudier la roche située sous la glace. Autre nouveauté : l'Institut national de l'information géographique et forestière (IGN) a réalisé pour la première fois des mesures de la pesanteur au sommet, afin de mieux comprendre, à terme, les variations des masses de glace et du relief rocheux. Reste la question climatique. Si la hausse de 1,88 mètre peut sembler encourageante, les scientifiques appellent à ne pas confondre les fluctuations ponctuelles de la calotte sommitale avec l'évolution des glaciers alpins. Une mesure isolée ne permet ni de confirmer ni d'infirmer les effets du réchauffement climatique. C'est justement l'intérêt de ces campagnes répétées depuis vingt-cinq ans : constituer une base de données suffisamment longue et précise pour permettre aux glaciologues et climatologues d'étudier les transformations du sommet. Le mont Blanc a donc regagné quelques mètres, mais il est encore trop tôt pour expliquer précisément pourquoi. Et encore davantage pour y voir une bonne nouvelle pour le climat.

  • Orgueil, spits et préjugés : la guerre sainte de l’escalade au Yosemite

    Au Yosemite, l’été dernier, une « bolt war » a éclaté autour de Snake Dike, voie mythique du Half Dome. D’un côté, un équipeur émérite qui pose seize pitons sans demander l’avis de personne. De l’autre, un jeune grimpeur qui les arrache au nom de l’éthique et des morts. Derrière la polémique technique ? Une lutte des classes à flanc de granit. Bref, préparez-vous pour la bagarre. (cc) Austin Neill / Unsplash Le 6 juin dernier, l’équipeur et « topographe » Erik Sloan annonçait sur les forums de Mountain Project avoir commencé le rééquipement, ou retrobolting, de Snake Dike, une voie de 250 mètres ouverte en 1965 par Jim Bridwell, Chris Fredericks et Eric Beck sur le mythique Half Dome. Cotée 5.7, soit 5a/5b, et notoirement peu équipée, pour ne pas dire carrément exposée, la voie avait déjà donné lieu à plusieurs accidents dramatiques. L’une des trois personnes à l’origine de la première ascension, Eric Beck, avait lui-même appelé au rééquipement de la voie, la trouvant démesurément engagée au regard de sa cotation. Alors pourquoi Erik Sloan a-t-il déclenché une telle polémique ? Tout tient à qui sait compter. Car si les premiers ascensionnistes n’avaient posé que deux pitons à expansion en plus des relais, et si au moins un autre spit avait été posé par Steve Roper, en plus du doublement des relais, Sloan a pris sur lui d’en poser la bagatelle de seize dans les trois premières longueurs. « La voix de la tribu des grimpeurs est claire sur ce point. Les spits posés par Sloan sont un anathème pour l’esprit de Snake Dike en particulier et pour celui de l’escalade traditionnelle en général » Darion Maltby, jeune grimpeur américain. Or, il est au cœur de l’éthique yosemitique de n’utiliser des pitons à expansion qu’en cas de stricte nécessité. C’est ce qu’énonçait déjà ce même Steve Roper dans son livre Camp 4 : « Je me situe sans hésiter du côté des “Chrétiens de la Vallée”, selon une expression de Warren Harding, qui désignait celles et ceux qui voulaient imposer une éthique et éviter la prolifération des pitons à expansion et des cordes fixes », écrit-il dans son avant-propos. Il justifie ensuite cette position ainsi : « Si des grimpeur·se·s moins entraîné·e·s placent des expansions dès que cela commence à devenir trop difficile pour eux, cela nourrit une prolifération inutile. Mais qui doit décider si ces pitons à expansion sont vraiment nécessaires ? » (Nirvana, 1960-1961). Évidemment, la réponse est toujours la même : « Les spits ne devraient être utilisés que par les meilleur·e·s grimpeur·euse·s, car eux seul·e·s savent quand ils sont indispensables » (Yvon Chouinard, dans American Alpine Journal, 1963, nda). (Bour)Dieu reconnaîtra les siens Il y a donc un débat ancien sur l’usage des spits, sur les personnes qui peuvent les poser et sur les circonstances dans lesquelles elles peuvent le faire. Ce débat oppose deux camps. D’un côté, les « Chrétiens de la Vallée », que l’on pourrait aussi appeler les « aristocrates », en ceci qu’ils se prétendent non seulement plus purs, mais aussi « meilleurs » que les autres. De l’autre, les partisan·e·s d’un équipement moins aéré, et donc plus accueillant pour le commun des mortels. Parmi ces dernier·ère·s, Roper cite par exemple Gene Prater, qui proclamait que « ces “experts” arrogants, tels que Chouinard ou Roper, pouvaient tout simplement ignorer les pitons à expansion “inutiles” et les laisser en place pour les plus faibles ». Ce qu’a fait Erik Sloan serait donc en complète contradiction avec l’éthique portée par l’aristocratie yosemitique, la « fraction dominante » au sein du groupe, pour parler à la manière de Bourdieu. La réaction ne s’est pas fait attendre. Dans le courant du mois de juin, un jeune grimpeur de trente ans, Darion Maltby, s’est chargé de couper tous les nouveaux pitons afin de rétablir la voie dans sa pureté originelle. Le tout, prétend notre justicier, « en accord avec la volonté de la communauté ». Dans un article publié le 30 juin par Climbing, il explique : « La voix de la tribu des grimpeurs est claire sur ce point. Les spits posés par Sloan sont un anathème pour l’esprit de Snake Dike en particulier et pour celui de l’escalade traditionnelle en général. » Le recours au vocabulaire biblique de l’« anathème » n’a rien d’innocent. Il manifeste que Maltby, à la suite de Steve Roper et d’autres, s’identifie comme un « Chrétien de la Vallée », ou qu’il prétend, par son geste, rejoindre ce groupe puisqu’il en défend l’éthique puritaine. Son geste n’est donc pas neutre. Ce que fait Maltby parle en premier lieu de ses aspirations personnelles : obtenir la reconnaissance d’une faction à laquelle il estime devoir, en retour, quelques gages de loyauté. Maltby prétend ensuite agir « en accord avec la volonté de la communauté ». On peut alors se demander ce que ce mot signifie lorsqu’il l’emploie. Par « communauté », on ne peut entendre ici que sa fraction dominante, puisque c’est elle qui met en place « l’éthique », pour son propre intérêt. Cette tension autour de l’équipement et de ses effets sur la domination d’un petit nombre sur l’ensemble du groupe n’est donc pas une vue de l’esprit. C’est un problème structurant pour le milieu de l’escalade. Le 24 juin, le grimpeur de passage Kenneth Babenco a grimpé Snake Dike et a été surpris de constater que les nouveaux spits avaient disparu. Toujours dans Climbing, il raconte : « Je suis même venu de Phoenix en voiture parce que je voulais que ma femme acquière de l’expérience en tête sur un terrain modéré. Mais tous les spits avaient été arrachés, alors c’est moi qui ai finalement grimpé la voie en tête ». La version aristocratique de l’éthique, on le voit, conduit à la reproduction de la domination interne au groupe. Faute d’un équipement suffisant, l’épouse de Kenneth Babenco ne peut pas partir en tête et se trouve reconduite à son statut d’éternelle seconde, condamnée à grimper une énième fois en moulinette. Maltby, tout à son désir d’être reconnu par l’aristocratie locale, prive les débutant·e·s et les personnes les moins expérimentées de la possibilité d’apprendre et de progresser. L’idéologie aristocratique d’une forme d’escalade On nous rétorquera peut-être que ces personnes peuvent bien aller apprendre à grimper en tête ailleurs. Très bien. Il n’en reste pas moins que le débat sur l’équipement et ses effets sur la reproduction des hiérarchies et des dynamiques de domination à l’intérieur du champ de l’escalade ne date pas d’hier et ne concerne pas uniquement le Yosemite. On retrouve cette réflexion au cœur du travail mené, par exemple, par la FSGT (Fédération sportive et gymnique du travail, ndlr) lorsqu’elle équipe correctement des voies supposément faciles à Haute-Roche. L’objectif est que chacun·e devienne autonome, conformément à son mot d’ordre : « Je grimpe en tête et je conduis les courses que je fais ». Cette tension autour de l’équipement et de ses effets sur la domination d’un petit nombre sur l’ensemble du groupe n’est donc pas une vue de l’esprit. C’est un problème structurant pour le milieu de l’escalade. C’est aussi, sans doute, l’enjeu de l’« anathème » que Maltby prétend percevoir dans le geste d’Erik Sloan. Car mieux équiper Snake Dike, c’est en ouvrir le parcours au plus grand nombre, ce qui ne peut que diluer le prestige que certain·e·s tirent de la répétition d’une voie engagée. La malédiction lancée par Sloan, c’est la démocratisation, ou du moins la massification, de la pratique et des maux qui l’accompagnent, comme Maltby l’avoue sans détour. Dans Climbing, il déclare encore : « Chaque jour, de plus en plus de personnes grimpaient la voie en utilisant les spits supplémentaires. Je ne voulais pas que l’équipement sportif de Snake Dike par Sloan se normalise. J’ai donc agi. » Mais Maltby ne s’arrête pas là. Il ajoute encore, faisant carrément parler les morts : « Beck n’a pas grimpé Snake Dike seul ». Maltby a fait référence à une publication Facebook d’un ami de Jim Bridwell, qui avait aidé Beck à ouvrir la voie, mais qui est mort en 2018. Selon Maltby, cet ami aurait affirmé que Bridwell se serait opposé à l’ajout de nouveaux spits. « Je serais du côté de Bridwell, car sa vision préserve à la fois le rocher, l’aventure et le défi que présente cette voie depuis soixante ans », confie-t-il. La faiblesse d’un argument qui repose sur un simple ouï-dire, le message d’un ami au sujet d’un mort, est patente. « L’idéologie aristocratique du sport comme activité désintéressée et gratuite contribue à masquer la vérité des profits de distinction » Pierre Bourdieu, sociologue. On prétend donc ici agir de façon désintéressée, valeur cardinale aux yeux de l’aristocratie sportive, mais dont Bourdieu a souligné l’illusion dans Questions de sociologie : « L’idéologie aristocratique du sport comme activité désintéressée et gratuite contribue à masquer la vérité des profits de distinction » que le sport permet d’obtenir. Et l’on voit bien l’intérêt que certain·e·s peuvent trouver à maintenir Snake Dike en l’état. En privant les autres de la possibilité d’y accéder, ils maintiennent leur domination au sein du groupe et accaparent pour eux-mêmes tout le prestige lié à la répétition d’une voie engagée. On peut cependant braquer le projecteur de l’autre côté et éclairer la scène autrement. Car, à y regarder de près, Sloan n’est pas non plus complètement innocent. D’après les informations reprises par Climbing, il aurait « remplacé plus de 2 000 spits sur les grandes parois du Yosemite ». Il est également « l’auteur des trois topo-guides du Yosemite les plus populaires consacrés à autre chose qu’au bloc et sert de gardien officieux des records de vitesse du Yosemite ». Sloan est donc, à lui seul, une sorte d’institution. Il sait la tornade qu’il s’apprête à déclencher en agissant de son propre chef, sans consulter quiconque, et en ne réclamant à la « communauté » qu’un simple appui financier pour un projet qu’il a décidé seul, dans son appel à contribution. Il le fait, peut-on penser, parce que, du fait de sa position, il se considère en quelque sorte au-delà des lois et de l’éthique, au-delà donc de l’aristocratie locale elle-même. L’hubris et la fureur En cela, Sloan rappelle, avec Maltby, de vieilles figures mythologiques. Le mythe d’Antigone raconte qu’à la suite de la mort de ses deux frères, tués l’un par l’autre, le pouvoir revint à leur oncle Créon. Celui-ci décréta que le premier, Étéocle, serait honoré en héros par la cité, tandis que l’autre, Polynice, serait abandonné aux charognards. Quiconque oserait lui donner une sépulture serait exécuté. Antigone, sœur d’Étéocle et de Polynice, et nièce de Créon, se fait prendre alors qu’elle jette symboliquement un peu de terre sur le corps de son frère déchu. En somme, l’un comme l’autre se soustrait aux limites qui s’imposent à tout être humain dans la pensée grecque. L’un comme l’autre fait preuve d’hubris. D’après le philosophe Cornelius Castoriadis, dans Figures du pensable, Antigone et Créon forment les deux faces d’une même médaille. L’un comme l’autre prétend s’affranchir des limites inhérentes à la condition humaine sans consulter personne de ce qui est juste et bon. Créon, en raison du pouvoir dont il est le dépositaire, prétend pouvoir légiférer sur les morts. Or les morts sont au-delà de son mandat puisque, du fait de leur condition, ils appartiennent désormais aux dieux. Antigone, de son côté, prétend s’affranchir des lois de sa cité pour parler au nom des dieux. En somme, l’un comme l’autre se soustrait aux limites qui s’imposent à tout être humain dans la pensée grecque. L’un comme l’autre fait preuve d’hubris. Or, comment ne pas voir dans notre « bolt war » un parallèle avec cette histoire ? D’un côté, on trouve un topographe émérite, ayant quasiment rang d’institution, qui prétend, comme Créon, décider sans consulter personne, non seulement de remplacer des spits vieillissants, mais de revoir l’intégralité de l’équipement d’une voie, comme si elle lui appartenait. C’est ce que l’on peut notamment observer dans cette vidéo. De l’autre, un jeune grimpeur qui, au nom de lois supérieures et des morts eux-mêmes qu’il fait parler, s’oppose aux diktats d’un individu aux penchants autocratiques. L’un comme l’autre manque de mesure, à la manière d’Antigone et de Créon. Surtout, comme le montre Castoriadis, l’un comme l’autre a à la fois raison et tort. Ils ont raison de considérer qu’un rééquipement est manifestement nécessaire, mais tort d’agir seuls. Ils ont raison de refuser le diktat d’un seul individu, mais tort de se prétendre légitimes à agir au nom d’une « communauté » confondue avec sa fraction dominante. C’est ce que l’on appelle une antinomie : ils ont raison en même temps et tort en même temps. Mais, plus encore que l’antinomie de leurs positions, Castoriadis souligne que le véritable problème tient à la solitude de nos personnages. Dans la pensée grecque, personne, y compris celle ou celui qui a raison, ne peut avoir raison seul·e et contre tout le monde. La raison politique est et doit toujours être une raison collective. Sans cela, en conduisant les communautés humaines au déchirement et à la perte, elle se transforme en la plus terrible des erreurs. La meilleure des raisons n’est jamais suffisante pour agir seul. Isolée, elle se transforme en son contraire et conduit la communauté à l’anomie. Ainsi, non seulement Sloan-Créon et Maltby-Antigone ont raison en même temps et tort en même temps, mais on peut estimer que chacun d’eux a tort par cela même qu’il a raison tout seul, par cela même qu’il agit de son propre chef et que sa conduite entraîne le déchirement et la « guerre ». Voilà la leçon grecque pour l’escalade : mieux vaut avoir tort ensemble que raison tout seul. Mieux vaut laisser une voie mal équipée plutôt que de déclencher une « bolt war ». Mieux vaut laisser les spits en place plutôt que de massacrer la voie en les arrachant n’importe comment.

  • « Il faut reconnaître qu’on n’y avait pas du tout pensé, à la salle d’escalade » : au Pays basque, une salle d’escalade au cœur des traditions locales

    C’est l’histoire d’une petite commune de la campagne basque qui décide de remettre le trinquet de pelote au milieu du village. Non sans le soutien de passionné·e·s de montagne et d’escalade, réuni·e·s au sein d’une salle de cordes associative dotée de 24 relais et gérée collectivement. Un lieu où la langue basque, l’euskara, assure le lien. Reportage à Itxassou. Ximun Zubieta devant la devise de la salle du collectif : « Gravir les sommets pour atteindre ses rêves » © Thomas Laborde pour Vertige Media Comme un métronome. Dans cette SAE (structure artificielle d’escalade, ndlr) située en plein Pays basque, un bruit s’échappe du mur face aux voies. Son rythme régulier permet de l’oublier, mais, le temps d’une pause, il peut happer l’attention des grimpeur·se·s. Ce métronome involontaire, c’est la marque d’une ouverture, d’une association, d’une collaboration, d’un échange. C’est le cœur d’une matrice inédite, le nœud solide d’une plateforme novatrice, la communion entre deux univers : l’un horizontal, l’autre vertical. L’un à la cadence effrénée, l’autre au mouvement plus suspendu. Deux mondes liés par l’usage de la main, mais inconnus l’un de l’autre. Ce métronome, entrecoupé d’un ample souffle, c’est le bruit de la pelote basque qui résonne, feutré mais diffus, dans une salle de cordes. Les Basques rebondissants Dans ce coin des terres basques, la pelote et l’escalade se sont croisées et, désormais, s’assurent mutuellement, notamment à travers l’usage et la préservation de la langue basque. Un projet expérimental dont tout le monde salue la réussite collective et les valeurs humaines qu’il diffuse. « Le pôle d’animation créé collectivement au cœur de notre village dépasse nos espérances », s’enthousiasme d’emblée Mizel Setoain, membre de l’équipe municipale et adjoint à la voirie et au budget d’Itxassou, Itsasu en basque. Cette équipe ne connaissait absolument rien à l’escalade, surtout en salle, dans un coin pourtant réputé des grimpeur·se·s. Au sud-ouest de la commune, le Mondarrain culmine à 749 mètres d’altitude. Et avec lui, 150 voies et plus de 200 passages de blocs. À une demi-heure de route de Biarritz, Itxassou abrite quelque 2 200 habitant·e·s et recense beaucoup de champion·ne·s. Chaque génération a compté en son sein plusieurs sportif·ve·s reconnu·e·s par leurs pairs. Des conquérant·e·s pour qui la main est un puissant outil. Ces personnes ne grimpent pas encore les murs. Elles les frappent à l’aide d’une pelote. Année après année, la commune s’est avérée être un vivier de pelotaris hors pair. Pas de quoi étonner grand monde. La pelote, ici, c’est le sport national. Surtout, le seul sport. Elle se pratique dès l’enfance sur les frontons, ces murs roses à la cime arrondie qui colorent les alentours, ou dans les trinquets, larges bâtisses aux allures de halles blanches, tranchées d’épaisses bandes vertes, rouges ou marron. « On voulait un endroit ouvert, où les gens se rencontreraient, où les différentes générations se mélangeraient. On savait qu’on allait faire un bar, un restaurant. On voulait aussi que ce soit un endroit où parler basque. Mais au-delà de ça, on ne savait pas où aller » Mizel Setoain, conseiller municipal d'Itxassou Aujourd’hui, la pelote rebondit plus que jamais. Le trinquet de 300 places, protagoniste d’une longue saga, palpite. Il s’était endormi, jusqu’à s’éteindre. Mais, à l’initiative des élu·e·s, un projet collaboratif novateur l’a réveillé : la municipalité s’est associée à un collectif local pour y bâtir une salle d’escalade. Cela en a étonné plus d’un·e dans un coin sans aucune culture de la grimpe indoor. Une zone blanche, comme pour le réseau téléphonique, un « territoire carencé » selon la FFME (Fédération française de la montagne et de l’escalade, ndlr). Les personnes les plus surprises furent même celles qui se trouvaient à l’origine de cette ambition : l’équipe municipale arrivée en 2020. Portée par un désir rassembleur, elle proposait dans son programme une idée qui n’était pas nouvelle, mais qui était agencée de façon inédite. Une fois élue, la liste rachèterait le trinquet privé aux fils du fondateur, M. Neys, et y développerait de nouvelles activités. C’est ce dernier qui avait fait construire le trinquet d’Itxassou en 1961 et l’avait baptisé Balaki, « S’il savait » en basque. Une légende raconte qu’il s’agirait d’un pied-de-nez au curé qui avait construit son propre mur pour contrôler ses ouailles. Mais le secret fut enterré avec son détenteur. Pendant des décennies, Balaki a vu passer tous les enfants du coin, leurs parents, leurs ami·e·s et leurs familles. Mais il n’a jamais pu accueillir de compétitions officielles, n’étant pas aux normes de la Fédération française de pelote basque. Puis, mal entretenu et devenu vétuste, il ferma au milieu des années 2010. Les élu·e·s de l’époque envisagèrent son rachat, mais les négociations n’aboutirent pas. La nouvelle équipe, dont fait partie Mizel Setoain, relance les tractations. Le trinquet est acheté. « On voulait le remettre en état pour la pelote. On voulait un endroit ouvert, où les gens se rencontreraient, où les différentes générations se mélangeraient. On savait qu’on allait faire un bar, un restaurant. On voulait aussi que ce soit un endroit où parler basque. Mais au-delà de ça, se souvient Mizel Setoain, on ne savait pas où aller. » À gauche, Mizel Setoain, conseiller municipal d'Itxassou © Thomas Laborde pour Vertige Media L’idée d’une oasis de langue basque peut sembler anecdotique. La France malmène ses langues régionales. Au Pays basque, l’euskara, la langue basque, constitue l’essence de l’identité locale. En basque, Pays basque se dit Euskal Herria. La traduction littérale est « le pays où l’on parle basque », le pays de la langue basque. CQFD. Plafond de verre, agora et grosse vista Pour monter le projet, la municipalité orchestre une large consultation populaire. Les habitant·e·s ont alors toute liberté pour suggérer des idées : un toit de verre pour faire un bar au-dessus de la cancha, le terrain de pelote situé au sein du trinquet, une salle de yoga ou de musculation… Les envies virevoltent. Jusqu’à l’arrivée de l’association Arroka, « le rocher » en basque. « Sans être des grimpeurs purs, on a voulu une salle d’escalade, aussi comme une porte vers la montagne, notre passion. L’intérieur, un sas vers l’extérieur » Ximun Zubieta, cofondateur d'Arroka. Ce collectif est avant tout le regroupement d’une petite dizaine de passionné·e·s qui se croisent sur les sentiers de randonnée, en montagne, à VTT, à ski, en canyoning ou en falaise pour certain·e·s. Iels sont accompagnateur·rice·s de moyenne montagne, ancien·ne·s pisteur·euse·s, professeur·e·s de sport… Ce sont avant tout des montagnard·e·s. Sans être la pierre angulaire de leur lien à la nature, l’escalade fait partie du paysage. Il y a, derrière le trinquet, un large mur extérieur et un espace avant la limite de propriété. Pourquoi ne pas grimper ce mur ? « Sans être des grimpeurs purs, on a voulu une salle d’escalade, aussi comme une porte vers la montagne, notre passion. L’intérieur, un sas vers l’extérieur », explique Ximun Zubieta, cofondateur et trésorier de l’association créée en 2021. Mais hors de question d’y foncer les mains dans les poches. Le Pays basque dispose d’un maillage associatif dense. Les Basques s’investissent beaucoup dans différentes structures en tant que militant·e·s et bénévoles. © Thomas Laborde pour Vertige Media. « Comment proposer de l’escalade et pour qui ? On ne connaissait pas grand-chose à la salle, mais on sait s’organiser », pose le représentant. Arroka lance une enquête publique. Cinq cents réponses favorables arrivent en dix jours. L’association consulte les trois écoles primaires d’Itxassou et contacte la FFME, qui exprime un vif intérêt pour Balaki. C’est justement en plein dans le plan de développement de l’institution. Dans la bouche de Jean-Baptiste Goemare, cadre technique fédéral, cela donne : « Réduire les inégalités d’accès à la pratique ». Arroka a bien identifié ce manque d’installations au Pays basque. « Il y a The Roof à Bayonne, une salle de bloc privée, et une autre salle de corde ultrasaturée, partagée entre cinq clubs, chacun disposant d’un soir. Sinon, il faut aller à Oloron-Sainte-Marie, à plus d’une heure de route », indique Ximun Zubieta. Le groupe constitue un dossier et se présente à la mairie après avoir sollicité un rendez-vous officiel. « C’est le seul projet costaud qui nous soit arrivé, rembobine Mizel Setoain. Il faut reconnaître qu’on n’y avait pas du tout pensé, à la salle d’escalade. Et, dans notre grande naïveté, on pensait qu’il suffisait de mettre des prises sur le mur et un petit appentis pour ne pas se mouiller. Tout ça, très bon marché ! On s’est vite rendu compte qu’on n’y était pas ! » Pour aider les élu·e·s à découvrir ce milieu, Arroka les invite à se balader. « On les a emmené·e·s voir des salles pour les accrocher, les convaincre. On a fait la tournée, retrace Ximun Zubieta. On a judicieusement ciblé certains créneaux pour les attendrir avec des scolaires ! Il fallait un volet social. Montrer à quel point cela pouvait aider des personnes d’ici à s’épanouir, à s’amuser… » À chaque décision et à chaque avancée, tous les membres sont consulté·e·s. La démarche conserve ainsi toute sa portée collective. « D’entrée, on voulait un niveau départemental pour être référencé·e·s, pour ne pas avoir un mur ridicule. Parce que, si toutes les voies sont faites en une soirée, les vrai·e·s grimpeur·se·s ne reviennent pas, se félicite le trésorier. On a beaucoup appris. On ne savait même pas qu’il fallait, par exemple, choisir la couleur des murs. » Autre choix tranché par le collectif : cacher les cotations pour empêcher l’obsession du chiffre. Des chiffres et des rêves Certains chiffres permettent toutefois de resituer le succès du projet. Quatre ans après son lancement avec la mairie, Balaki compte 24 relais, 65 voies du 4a au 8a, un dévers de 4 mètres, 281 m² de surface grimpable et huit ouvreur·euse·s différent·e·s. La salle est ouverte dix mois sur douze, sept jours sur sept, à raison de 29 heures par semaine. L’association compte 230 membres, réparti·e·s entre 70 élèves de l’école d’escalade et 160 abonné·e·s à l’année. Depuis le début de l’année, Balaki revendique plus de 1 800 entrées à la séance. Au total, plus de 1 000 personnes différentes ont fréquenté la salle depuis son ouverture, il y a à peine plus d’un an. Le tout pour un tarif imbattable : 10 € d’adhésion à Arroka, 110 € pour l’abonnement annuel illimité, 83 € pour la licence FFME ou 10 € la séance, sans compter les tarifs préférentiels pour les habitant·e·s d’Itxassou, les étudiant·e·s et les demandeur·se·s d’emploi. « Avant, la pelote, c’était le seul sport qu’on pouvait vraiment pratiquer dans le village. À l'ouverture de la salle, ma fille a accroché tout de suite. C’est pour ça que j’ai voulu apprendre, pour grimper avec elle » Andoni Setoain, pelotari et néo-grimpeur. Les 70 élèves pratiquent sous l’encadrement de Paul Bailleux, diplômé d’État en escalade en milieu naturel. Dix heures de cours par semaine sont proposées à l’année, ainsi que deux heures destinées à accueillir les non-initié·e·s en quête d’autonomie. « 90 % des enfants et des jeunes étaient débutants il y a un an. Ces jeunes grimpent désormais en tête, se félicite-t-il. C’est hyper satisfaisant. » À droite, Paul Bailleux, le moniteur d'escalade de la salle © Thomas Laborde pour Vertige Media Parmi les personnes formées, un ancien champion de pelote illustre cet idéal de pont culturel et sportif : Andoni Setoain. Il a connu le trinquet toute sa vie. À sa réouverture, comme d’autres, il a senti renaître l’effervescence. Non sans curiosité pour l’escalade. Face à la demande, il lui fallut attendre plusieurs mois avant d’accéder à un cours. Désormais, l’escalade occupe une partie de son temps libre, une heure ou deux de temps en temps. La pelote, elle, est revenue rythmer son quotidien, à raison de deux à trois heures par semaine. C’est surtout sa fille aînée, âgée de 9 ans, qui s’amuse à grimper. « Avant, la pelote, c’était le seul sport qu’on pouvait vraiment pratiquer dans le village, explique-t-il. Alors, on a vu d’un très bon œil l’ouverture de la salle. Ma fille a accroché tout de suite. Ma grande, elle, ne serait pas forcément allée vers la pelote. C’est pour ça que j’ai voulu apprendre, pour grimper avec elle. » Le pelotari, ses collègues de cancha et les grimpeur·se·s partagent ce goût du sport, mais défendent aussi tou·te·s la langue basque, sans exclure personne. « C’est devenu un lieu refuge pour notre langue, s’illumine Ximun Zubieta. Pour les personnes non basquophones, nous utilisons le lexique de l’escalade pour transmettre du vocabulaire, puis des mots simples comme bonjour, merci, au revoir… » À l’arrivée des grimpeur·se·s du jour, justement, le basque fuse. Idoia, Mikela et Oihan, parmi d’autres, échangent dans leur idiome. « En plus, maintenant, je peux grimper l’hiver », ajoute Idoia. Oihan, l’un des responsables de séance, insiste sur l’aspect associatif, la gestion collective et le modèle vertueux : « Ici, tu ne viens pas consommer une activité chacun pour soi. Nous sommes nombreux·ses à nous investir pour qu’un maximum de personnes puisse pratiquer ». Jean-Baptiste Goemare, de la FFME, apprécie le projet culturel qui « fédère plein de sensibilités ». Il se réjouit également de la situation : « Dans les Pyrénées-Atlantiques, on a dépassé le seuil des 2 100 licencié·e·s ! » La suite, à ce stade, se dessine en montagne. Il y a l’idée de fidéliser, bien sûr, puis de faire découvrir l’extérieur. En gros, c’est écrit sur le mur du trinquet : « Arrokan Gora Ametsen Bila ». Soit, en basque : « Gravir les sommets pour atteindre ses rêves ». Des sommets sur lesquels résonnent le bruit et le souffle d’un métronome fédérateur. © Thomas Laborde pour Vertige Media.

  • Budget 2027 : la colère froide des maires des stations de montagne

    Un nouveau mode de calcul des contributions financières des communes inquiète les stations de ski et de montagne, qui craignent de payer bien plus que les autres villes françaises — au moment même où elles doivent investir pour s'adapter au changement climatique. (cc) Ricardo Frantz / Unsplash Chaque année, l'État demande aux communes de participer à l'effort budgétaire national. Avec le projet de budget 2027, présenté le 1er octobre, un nouveau système de calcul doit remplacer l'ancien. Problème : ce nouveau mode de calcul se fonde presque uniquement sur les recettes et la richesse apparente des communes, sans tenir compte d'une réalité propre aux stations de montagne : elles doivent gérer, plusieurs mois par an, une population bien plus nombreuse que leurs habitant·e·s permanent·e·s. Concrètement, une station comme Chamonix ou Megève doit financer le déneigement, la sécurité, les secours en montagne, l'eau ou l'entretien des routes pour des dizaines de milliers de touristes en plus de leur population habituelle. Mais sur le papier, ces communes apparaissent « riches », car elles encaissent beaucoup de recettes touristiques. Résultat : elles seraient parmi les plus taxées de France. Alors qu'elles ne représentent que 1,6 % des communes du pays, elles seraient proportionnellement cinq fois plus nombreuses que la moyenne à être soumises au taux le plus élevé, selon des chiffres relayés par ODS Radio. En Haute-Savoie, le député Xavier Roseren a fait les comptes : pour les 32 communes de sa circonscription, la facture pourrait atteindre 12 millions d'euros en 2027. Megève et Chamonix-Mont-Blanc devraient chacune payer environ 1,2 million d'euros. Deuxième motif de colère : l'aide que l'État verse aux communes pour les aider à financer leurs travaux (routes, bâtiments, réseaux d'eau...) va elle aussi diminuer pour une partie des investissements, selon la Banque des Territoires. Cette baisse est estimée à 2,1 milliards d'euros à l'échelle nationale. Pour les stations, cela tombe mal : elles doivent justement investir massivement pour adapter leurs infrastructures au recul de la neige et diversifier leur économie touristique, au-delà du seul ski. Le gouvernement, lui, défend sa réforme : elle répartirait l'effort sur davantage de communes, afin d'épargner les plus fragiles. Mais les élus de montagne répondent que leurs recettes ne reflètent pas leur capacité réelle à payer, une fois prises en compte leurs charges exceptionnelles. Le député Roseren propose un plafond pour éviter que certaines communes contribuent à hauteur de plus de 15 % de leur épargne, et la suppression du taux le plus élevé. Le débat démarre à l'Assemblée nationale le 13 octobre, avec déjà près de 1 800 amendements déposés. Les stations de montagne comptent bien se faire entendre d'ici là.

  • Iparla, perdre le nord sous 34 degrés

    En basque, Iparla signifie « nord ». Un drôle de cap à prendre quand le thermomètre affiche déjà 28 degrés, que la pente atteint 18 % et qu’on a un bébé sur le dos. À 1 044 mètres, le pic d’Iparla déroule ses crêtes aériennes le long de la frontière franco-espagnole. Une randonnée exigeante, où l’on avance autant avec les jambes qu’avec un certain sens de l’équilibre. Voyez plutôt. © Vertige Media À Bidarray, on raconte que les laminak (les lutins de la mythologie basque, ndlr) auraient construit le pont du village en une seule nuit. C’est le genre d’histoire qui donne au Pays basque une densité particulière, comme si chaque pierre avait quelque chose à raconter. Ce matin-là, l’histoire qui nous attend est moins légendaire. Elle est physique. Il est à peine 9 heures quand on pousse le premier portail de la ferme. Et oui, c'est comme ça que commence Iparla : par un champ paysan, un portillon métallique à ouvrir puis à refermer derrière soi. En se remettant en marche, il faut souffler un coup. Au premier kilomètre, 28 degrés sont déjà affichés au thermomètre et une pente de 18 % nous toise comme un géant affamé. Avec ma fille dans le dos, j'ai l'impression d'attaquer un immeuble de douze étages par les escaliers. Haleine mérinos C'est donc en montant les genoux qu'on s’engouffre dans la forêt. La hêtraie est abrupte, presque verticale par endroits. Sous le couvert, l’air est chaud, épais, comme une haleine. Pour attiser l'effet de confinement, je porte un t-shirt Cubic Mérinos d’Odlo, bleu nuit, à la coupe légèrement oversize. De la laine mérinos en plein cagnard ? Plutôt s'essuyer la sueur avec des orties, non ? Eh bien non. Grâce à sa composition, on a presque l’impression d’être parti avec un peignoir sur le dos. Par une doucereuse alchimie, le mélange de laine et de polyamide se comporte de manière étonnamment agréable. Le tissu absorbe l’humidité sans donner cette sensation de coton mouillé qui colle à la peau. Je transpire beaucoup, forcément, mais le t-shirt reste respirable et, une fois humide, apporte même une forme de fraîcheur. C'est fou, mais ça permet d'avancer en chantant Pirouette, cacahuète. Après la forêt, vous devez négocier quelques lacets. C'est le moment de prendre une pause, auprès d'un des rares arbustes des environs. Repartir, c'est d'abord zigzaguer dans les pierres, puis la sente débouche sur les crêtes. Le paysage s’ouvre alors brutalement, et avec lui une autre manière de marcher. Iparla, c’est surtout ça : une arête étroite qui file vers l’Espagne, avec des versants qui plongent de chaque côté. Les pottoks y tiennent comme des magnets sur un frigo. Pour nous, c’est plus compliqué. Ma fille dort, sa tête penche à droite. Je transfère le poids de mon corps à gauche. On a l’équilibre qu’on mérite, mais je dois avouer que c’est commode. On avance dans le silence du vide. C'est généralement en arrêtant de chanter des comptines qu'on reprend conscience de son corps. Comme disent pas mal d'alpinistes, on sait ce qu'on fait en le faisant. Et là, croyez-moi, je suis concentré sur chaque pas pour ne pas prendre le vol de ma vie. C'est aussi le moment où l'on ressent notre équipement. Mon short Odlo, coupe ample en polyamide et élasthanne, accompagne les grandes enjambées et les changements de position. Sur une crête où chaque pas demande de négocier avec le vide, la liberté de mouvement compte davantage qu’on ne l’imagine. Je le personifie un peu, me dis que c'est un bon compagnon, Odlo. Vous avez beau avoir un canif dans la poche gauche et vos clés de bagnole dans la droite, pas de panique, c’est élastique. Foulées sentimentales Oh, les vautours apparaissent. Deux d’abord, puis une dizaine, qui planent au-dessus des crêtes sans battre une seule fois des ailes. Ils nous ignorent, naturellement indifférents à tout ce qui ne ressemble pas à une carcasse. Alors on s’arrête pour les regarder. Le pyrénéisme tient peut-être dans cette suspension-là : la marche interrompue par un paysage, l’effort qui s’efface quelques secondes derrière une silhouette dans le ciel. Henri Beraldi résumait cette manière d’habiter les Pyrénées par trois verbes : « ascensionner, écrire et sentir ». Le ciel de nos randonnées nous donne souvent l'occasion de méditer ce triolet lyrique. Encore faut-il faire des pauses pour contempler un peu ce qu'on foule. Histoire de prouver qu'on est bien allé là-haut © Vertige Media Ces crêtes ont longtemps servi à autre chose qu’à promener des familles équipées de porte-bébés. Pendant des siècles, Iparla a constitué l’un des couloirs naturels de la contrebande entre la France et l’Espagne. Des hommes y transportaient de nuit de l’alcool, du tabac ou du tissu, dans un sens ou dans l’autre selon les taxes du moment. Dans les vallées, certain·e·s le reconnaissent : la contrebande fut « une activité très lucrative » pour les villages de petites fermes aux terres abruptes. Aujourd’hui, les marcheurs ont remplacé les passeurs. Le relief, lui, n’a pas changé. Arrivé au sommet, après 1 200 mètres de dénivelé, c’est d’abord cette ligne de crête qu’il faut admirer. Elle séparait deux États, deux langues, deux fiscalités. D’un côté, la France. De l’autre, la Navarre. Les deux versants descendent différemment : côté français, la forêt et les vallées de la Nive qui serpentent vers Cambo-les-Bains. Côté espagnol, des plaines plus sèches et plus vastes. Une ligne sur laquelle les contrebandiers basques naviguaient avec une indifférence tranquille à l’égard des frontières. La descente. Comme souvent en terrain escarpé, c'est à la descente qu'Iparla révèle toute sa rudesse. À bientôt 40 ans, je me dis de plus en plus que ces moments sont les chroniques inéluctables d'une petite mort de l'ego. Bientôt, je verrai ma fille partir en courant alors que j'épellerai le mot « prothèse » à chaque flexion des genoux. Présentement, certains passages sont tellement raides qu'ils sont équipés de cordes fixes (rarissime dans les Pyrénées). On les saisit volontiers à deux mains, on descend face à la pente, les pieds cherchant leurs prises dans le caillou. Avec treize kilos dans le dos, le centre de gravité n’est plus exactement où il devrait être. Les SpeedGoat 7 de Hoka font alors ce qu’on leur demande. Leurs semelles épaisses amortissent les chocs sur les portions plus régulières et leur caoutchouc adhère suffisamment au rocher sec. La chaussure rassure, elle donne parfois même davantage de précision lorsqu’il faut poser le pied sur une petite prise ou négocier un pas baroque. Ce n’est pas une chaussure de grimpe. C’est une chaussure qui protège les jambes quand la randonnée se transforme en longue négociation avec le relief. À gauche, le short. À droite, le t-shirt. Et non, je n'ai pas tout à fait ce regard de braise © Odlo En bas, Bidarray et la Nive. Les jambes sont un peu creuses. Délivrée des sangles, ma fille part dans un sprint endiablé. Moi, je vérifie que les clés de voiture ne se sont pas diluées dans mes élucubrations d'homme pressé. Iparla n’est pas une randonnée que je conseille à tout le monde. Les crêtes sont aériennes, les passages équipés exigent de l’attention et la chaleur peut rapidement transformer une sortie sérieuse en épreuve du feu. Avec un enfant sur le dos, la prudence prend encore un peu plus de place. Il faut accepter de ralentir, de s’arrêter, de renoncer. Autant de verbes d'inaction qui, gageons-le, fabriquent de la poésie. Infos pratiques. Départ depuis le parking de Bidarray. Aller-retour jusqu’au pic d’Iparla, environ 4 heures pour près de 1 200 mètres de dénivelé positif selon le tracé retenu. Crêtes aériennes et passages équipés de cordes fixes, particulièrement exigeants avec du poids. Chiens en laisse et portillons à refermer. Hoka SpeedGoat 7, 156,90 € Odlo Cubic Mérinos, 99,95 € Odlo Essential Cargo Baggy, 99,95 €

  • « Un problème de riche » : World Climbing dévoile une saison de para-escalade record en 2027

    Six compétitions majeures, une première dans un événement multisports, un élan inédit porté par Los Angeles 2028. La saison 2027 de para-escalade est historique. Solenne Piret à Séoul en 2025 © Nakajima/Timmerman/IFSC Innsbruck, Manchester, Los Angeles, Catane, Tournefeuille — et en point d'orgue, les Championnats du monde à Brno (République tchèque) en août. Six compétitions majeures de para-escalade en 2027 : c'est le chiffre record annoncé par World Climbing (la fédération internationale d'escalade, ndlr) pour sa prochaine saison. Jamais le circuit n'avait proposé autant d'événements de haut niveau en une seule année. Ce record ne doit rien au hasard : il est le reflet direct du compte à rebours enclenché vers Los Angeles 2028, où la para-escalade fera sa première apparition aux Jeux paralympiques. Le fils à JO « C'est une volonté qui est boostée par le phénomène paralympique Los Angeles 2028 », confirme Vincent Caussé, Sports & Events Director de World Climbing. Et ses effets se mesurent déjà concrètement au siège de World Climbing, à Turin. Selon le responsable, chaque semaine, de nouvelles fédérations ou de nouveaux comités paralympiques nationaux contactent l'organisation pour se lancer dans la para-escalade. Des programmes de développement émergent en Amérique du Sud. Des demandes arrivent d'Inde. Le mécanisme est bien connu dans le mouvement sportif : dès qu'une discipline intègre les Jeux paralympiques, les comités nationaux paralympiques — qui disposent de ressources financières significatives — entrent dans la danse. « Le développement de la para-escalade est en train de se dupliquer un peu partout dans plein de pays au monde » Vincent Caussé, Sports & Events Director de World Climbing La croissance est telle que la fédération se retrouve face à ce que Vincent Caussé appelle « un problème de riche ». Dit autrement : trop d'athlètes sur ses compétitions. Il faudra réguler cet afflux tout en maintenant la qualité des événements — une réflexion qui impliquera notamment les commissions de para-escalade et de classification dans les prochains mois. Deux rendez-vous qui font date Parmi les cinq étapes des World Climbing Para Series au programme, une retient particulièrement l'attention des amateur·rice·s français·es : Toulouse. Et plus précisément Tournefeuille, commune de la banlieue ouest de la ville rose qui abrite le TAG — Tournefeuille Altitude Grimpe —, l'un des clubs de para-escalade les plus structurés de France, dont le mur flambant neuf est devenu une référence nationale. Au téléphone, Vincent Caussé ne se fait pas prier pour confirmer : « C'est un secret de Polichinelle de parler du célèbre club de Tournefeuille ». Le club avait déjà accueilli un tournoi de qualification olympique en 2019, ainsi que de nombreux championnats de France. Recevoir une étape de World Climbing Para Series représente une nouvelle marche franchie dans sa montée en puissance. La FFME (Fédération française de la montagne et de l'escalade, ndlr) est d'ailleurs citée par Vincent Caussé comme l'une des fédérations nationales les mieux structurées sur le développement de la para-escalade — investissements techniques, humains et financiers pour les équipes et le recrutement. « C'est en train de se dupliquer un peu partout dans plein de pays au monde », affirme-t-il. 2027 sera aussi l'année d'une première absolue : la para-escalade intégrera le programme des Championnats d'Europe paralympiques à Genève (Suisse), du 2 au 15 août. C'est la première fois que la discipline prend part à un événement multisports — un signal fort de sa reconnaissance institutionnelle, à un an exactement de ses débuts aux Jeux de Los Angeles. La para-escalade sort ainsi progressivement de son pré carré pour s'installer dans le paysage plus large du sport paralympique international. Si la saison 2027 est historique par le nombre d'étapes, sa géographie reste marquée : cinq des six compétitions se déroulent en Europe, Los Angeles constituant la seule exception extra-européenne. Pas d'étape en Asie, pourtant très présente sur le circuit principal. Vincent Caussé y voit une logique de développement similaire à celle qu'a connue l'escalade classique : « L'Europe a été quand même un peu pendant longtemps en tête de gondole avant qu'on voit arriver un gros développement de l'Asie », commente-t-il. La para-escalade suit une trajectoire comparable. L'Océanie — avec la perspective de Brisbane 2032 — et l'Amérique du Sud sont dans le viseur pour les prochains cycles. L'élan, lui, est déjà là.

  • « Tout le monde n'a pas le luxe de se mettre en galère en montagne » : l'outdoor, un truc de bourgeois ?

    En une décennie, l'outdoor est devenu une sorte d'évidence culturelle : trail, escalade, bikepacking, randonnée… Mathias Riquier a fait Munich-Ljubljana à vélo, travaillé dans l'industrie et accumulé quatre vélos et des fringues à n'en plus finir. Avant de se demander ce qu'il fuyait vraiment. Dans Enfermés dehors. L'outdoor et la capture du désir d'évasion, le journaliste décortique une culture marchande, bourgeoise et excluante, et propose d'aller chercher la liberté ailleurs. Un entretien qui va sûrement vous faire tomber de votre selle. Mathias Riquier © Fanny Retailleau Vertige Media : Qu'est-ce qui t'a poussé à écrire ce livre ? Mathias Riquier : Ce n'est pas une seule chose. Disons que j'ai commencé à entendre des proches me dire : « Il y a quand même un truc, là. C'est fou à quel point on se sent obligé de faire ça ». J'ai compris que mon propre malaise était partagé. Avant, je pouvais facilement le balayer en me disant : « Arrête, Mathias, tu te prends la tête tout seul dans ton coin ». Et puis j'ai senti que la ligne de flottaison était dépassée. J'avais assez de matière. Je travaillais encore dans l'outdoor à ce moment-là. Je ne pouvais pas laisser ce sujet devant moi : quand je commence à désenchanter quelque chose dans ma vie, j'ai besoin d'aller jusqu'au bout. « Ce besoin d'évasion, je le trouve légitime. On sature de tous les côtés, cognitivement, politiquement. Le problème, c'est que l'outdoor se pose en solution toute faite à ce problème-là » Il y a aussi eu un déclencheur plus concret. En 2022, je pars faire du vélo en Slovénie avec une amie, très forte. Pour rejoindre le point de départ, j'ai fait Munich-Ljubljana seul à travers les Alpes. En arrivant, j'avais déjà épuisé 90 % de mes réserves. On a fait une journée de voyage ensemble. Le soir même, j'ai vomi, j'ai pleuré, j'ai pris un bus et je suis rentré. Ce jour-là, j'étais au maximum de la fuite en avant. J'avais choisi cette destination parce qu'on savait tous les deux, sans se le dire, qu'on allait pouvoir la raconter de manière très spectaculaire sur Insta. Ce truc-là m'a vraiment interrogé : pourquoi je me mets dans des situations pareilles ? C'est quoi le sens dans tout ça ? Vertige Media : L'outdoor se présente comme une pratique de liberté et d'authenticité. En quoi ce discours te pose-t-il problème ? Mathias Riquier : Ce besoin d'évasion — pas au sens « Club Med », mais au sens « je sors de prison en pétant les barreaux » — je le trouve légitime. Il vient de quelque chose de très concret : on sature de tous les côtés, cognitivement, politiquement. Il y a plein de trucs qui font qu'on se sent engoncé dans la vie qu'on nous propose. Le problème, c'est que l'outdoor se pose en solution toute faite à ce problème-là. Et au final, ça rend potentiellement les gens plus malheureux qu'heureux. Plus pauvres aussi, parce que ça coûte beaucoup d'argent. Surtout, il y a des gens qui ont ce désir d'évasion et qui n'ont pas accès à cette solution. Plein, plein, plein de gens ne sont pas invités à la teuf. Vertige Media : Comment des initiatives, nées dans une culture presque anti-système, en sont-elles devenues un rouage ? Mathias Riquier : C'est une cuisson lente, de 150 à 200 ans. Mais plus récemment, des marques comme The North Face ou Patagonia ont remis ce discours contre-culturel au goût du jour. Pourtant, au fond, elles vendent surtout de la distinction sociale. Quand tu achètes une tente qui te dit « grâce à moi, tu vas être libre », tu convoques un imaginaire qui te distingue de la personne qui va au Club Med. Bourdieu le disait déjà depuis longtemps : on se définit davantage par ce qui nous dégoûte que par ce qu'on aime. Quand je me suis mis au voyage à vélo, j'étais exactement là-dedans. Tu cries ta singularité : « Je suis différent, regardez ce que je fais ». Sauf que tous les chiffres disent le contraire. Moi, je l'ai ressenti à fond : j'étais persuadé d'être singulier. Jusqu'à ce que je réalise que j'avais les mêmes fringues que tout le monde, mis autant de thunes que tout le monde, et que mon épargne était aussi maigre que celle de tout le monde. À l'époque, j'avais déjà acheté quatre vélos et 50 milliards de fringues. Bref, je me suis fait avoir dans cette histoire. « L'outdoor n'est globalement pas une épopée collective, et ce n'est peut-être pas un hasard » Vertige Media : L'outdoor a-t-il changé ? Mathias Riquier : On est entrés dans l'ère de la mise en scène de soi avec les réseaux sociaux — Strava, Instagram, TikTok. Très fortement. D'un coup, on a eu un outil hyper facile pour optimiser son image. Et l'outdoor est devenu très pratique à utiliser pour ça. Il y a aussi le réchauffement climatique : dans les milieux avec du capital culturel, randonner dans des espaces naturels est devenu bien plus désirable que de se taper 1 200 bornes en bagnole pour aller à Benidorm. Instagram n'a pas créé l'outdoor : il l'a propulsé. Les mécaniques du récit de soi et du développement personnel collent parfaitement à l'outdoor d'origine, à ce voyage intérieur censé nous transformer. L'outdoor n'est globalement pas une épopée collective, et ce n'est peut-être pas un hasard. À l'outdoor, Mathias Riquier préfère l'urbex © Fanny Retailleau Vertige Media : Justement, en quoi l'outdoor est-il excluant ? Mathias Riquier : Il y a d'abord ce qu'on appelle le « gatekeeping ». Dans une communauté de 100 pratiquants, il y a toujours 15 ou 20 personnes qui tiennent le truc. Ce sont souvent les organisateurs qui décident un peu de qui entre et qui sort. C'est la « scène » — ce que j'appelle moi le jaune d'œuf — qui produit les codes légitimes, récupère les contacts et les partenariats. Ça crée de la coolitude, donc j'ai envie d'en faire partie. Mais c'est dur d'entrer parce que je ne suis pas assez cool. Et une fois que j'y suis, j'ai envie de fermer la porte à ceux qui font la queue, parce qu'après, on sera 102, puis 103… J'ai bien vécu ça dans le milieu du vélo parisien : je trouvais ça toujours très dur. Et j'en ai assez discuté pour savoir que je ne suis pas le seul. Vertige Media : Quels sont les principaux mécanismes de cette exclusion ? Mathias Riquier : Le double frein financier et culturel. Les fringues, les chaussons, les mousquetons, les dérailleurs portent une charge symbolique et technique. Pour comprendre ce vocabulaire et ce savoir-faire, il faut d'abord avoir son matos. Et le matos coûte cher. Cette porte d'entrée, l'industrie la maintient telle quelle. Au-delà de l'argent, il y a aussi le fait de ne même pas se sentir concerné : les pubs, les récits, les médias ne s'adressent pas à tout le monde. J'ai trop hâte qu'il y ait un festival de l'outdoor à Bobigny. Mais ce n'est pas pour tout de suite. Vertige Media : Est-ce que ce gatekeeping s'effectue sciemment ? Mathias Riquier : Conscient ou pas, je ne veux pas trancher, parce que je n'en sais rien. Il y a peut-être des gens qui se disent dans leur lit : « Je vais leur fermer la porte, comme ça, je serai bien tout seul dans mon château de l'outdoor ». D'autres le font de manière beaucoup plus insidieuse. J'en ai fait partie, je pense. Ce sont les communautés bourgeoises de pratiquants qui ferment la porte à des gens qui n'ont pas les moyens et qui ne se sentent même pas concernés. Côté industrie, les choix sont très pragmatiques : elle cible des gens qui ont l'argent d'acheter les fringues. Ce qui n'empêche pas, parfois, un washing social — mettre des personnes racisées en pub tout en s'adressant toujours au même public. Bref, ça s'achète une bonne image. « Quand on dit « il suffit d'aller dehors », c'est une des choses qui m'énervent le plus. Cela présuppose une disponibilité cognitive et physique que tout le monde ne possède pas » Vertige Media : Dans le livre, tu parles de « temps cognitif ». Qu'est-ce que cela signifie ? Mathias Riquier : Que tout le monde n'a pas le luxe de se mettre en galère en montagne. La pratique du trail, du surf ou du VTT nous renvoie à notre disponibilité — disponibilité rendue possible par une aisance matérielle et une charge émotionnelle et mentale suffisamment légère pour pouvoir en profiter. Je suis persuadé que quelqu'un qui travaille debout toute la journée, qui est crevé, n'ira pas courir autour d'Annecy, parce qu'il n'en a tout simplement pas la possibilité. Ce n'est pas une question de volonté. Quand on dit « il suffit d'aller dehors », c'est impossible à dire à quelqu'un qui n'a pas ce luxe-là. Et c'est une des choses qui m'énervent le plus dans ce discours : il présuppose une disponibilité cognitive et physique que tout le monde ne possède pas. Vertige Media : L'outdoor se présente comme une contre-culture. Pourquoi ce n'est pas le cas selon toi ? Mathias Riquier : Dans l'outdoor, tout le monde est d'accord. Or, une vraie contre-culture a besoin de trois choses : une direction explicitement politique, des espaces propres de production de discours, et une conflictualité interne assumée. Ça fait très longtemps que je n'ai pas vu de fanzine de l'outdoor qui dise vraiment : « On fait de l'outdoor, mais on est antifa, on est politisés ». C'est hyper dépolitisé, hyper lisse. On maintient juste l'esthétique de la marginalité. Comme le dit Bourdieu : un système culturel qui s'auto-préserve en maintenant les ferments d'une révolution à l'écart dans une optique de distanciation sociale est un système culturel bourgeois. Cette phrase résume presque tout le livre. Le vrai livre est à gauche, hein © Fanny Retailleau Vertige Media : Et pourtant, l'outdoor semble plus désirable que jamais. Pourquoi ? Mathias Riquier : Parce qu'il nous est proposé comme une réponse à notre besoin de nous positionner dans l'arène. Il convoque des valeurs positives dans un monde perçu comme anxiogène. Et il offre un très fort sentiment d'agentivité. Autrement dit, c'est moi qui décide : je peux aller à droite, à gauche, tout droit, je fais ce que je veux. Moi-même j'y ai vraiment trouvé ça, et je ne dis pas que c'est artificiel. Mais ces codes, on les endosse : mêmes fringues, même langage, mêmes récits d'épopées personnelles. On devient de petits colporteurs d'une vision qui n'est pas la nôtre. Et en agissant ainsi, on aide le complexe récréationnel à se maintenir à un très haut niveau. S'éloigner de l'outdoor, ça permet de regarder l'environnement extérieur non plus comme un terrain de jeu vierge, mais comme un espace politique, disputé Vertige Media : Est-ce que le livre est sous-tendu par une idéologie ? Tes notes renvoient beaucoup à une pensée de gauche, voire anarchiste. Mathias Riquier : Je me suis demandé à quel point j'allais le verbaliser pendant la promo du livre, ou laisser ça se diffuser naturellement. Mais oui. Les gens les plus progressistes dans l'outdoor raisonnent de manière très social-démocrate : le système n'est pas génial, donc on essaie de l'adoucir. On crée des dispositifs de location, des accès facilités. Moi, j'ai tendance à penser les choses de manière plus anarchiste, plus révolutionnaire. Enfin, révolutionnaire... le mot est fort. Est-ce que j'ai envie de foutre le feu à des usines de matos ? Non. Mais ma pensée est mi-marxiste, mi-bourdieusienne, grosso modo. Je considère que toutes les idées et tous les discours viennent de structures matérielles très précises. Quand on n'est pas bourgeois au départ, on ne peut pas dire « quand on veut, on peut » ou « il suffit d'aller dehors ». Ça ne tient pas. Vertige Media : Quelles sont les solutions pour s'émanciper de ce que tu appelles « la capture de notre désir d'évasion » ? Mathias Riquier : La réponse n'est pas dans l'outdoor. Elle est un cran au-dessus. Je pense qu'il faut se poser des questions comme : qu'est-ce qu'on cherche à combler en nous quand on le pratique ? Et que peut-on faire d'autre pour y répondre de manière plus politique, plus collective ? Parfois, je m'interroge sur un truc spécifique : on traverse des contrées monumentales où il y a des enjeux, des luttes, des conflits d'usage. Et nous, on prend un TGV, on rentre, et on se dit : « Putain, c'était beau ». Ce truc me laisse pantois. S'éloigner de l'outdoor, ça permet de regarder l'environnement extérieur non plus comme un terrain de jeu vierge, mais comme un espace politique, disputé. Là où l'outdoor dominant transforme le temps libre en temps utile, mesurable, valorisable, l'errance réintroduit de l'improduction et du hasard. Elle fabrique d'autres conditions de sens. Le graal de notre émancipation ne se situe pas au loin dans des terres fantasmées. Il se situe directement en nous et autour de nous, quelle que soit la qualité de notre terrain de jeu. Lire : Enfermés dehors. L'outdoor et la capture du désir d'évasion (Éditions Divergences, 2026, 200 p., 17 euros)

  • Jeunes et activité physique : le gouvernement mise sur « Septembre Bouge »

    Entre un succès de fréquentation affiché et des niveaux d’activité physique des jeunes qui restent préoccupants, le premier bilan de l’opération interroge sur sa capacité réelle à transformer les comportements. (cc) Thủy Vũ / Unsplash Le ministère des Sports a dévoilé son bilan : 1 331 000 participant·e·s, plus de 7 400 événements gratuits organisés en septembre dans toute la France pour la première édition de « Septembre Bouge ». Un chiffre mis en avant comme une réussite. Mais il contraste avec une autre donnée, rappelée par le gouvernement lui-même : 73 % des 11-17 ans n'atteignent toujours pas les 60 minutes d'activité physique quotidienne recommandées par l'Organisation mondiale de la santé. Chez les 6-10 ans, 37 % restent encore en dessous du seuil. L’écart entre les deux chiffres pose une question simple : un mois d’animations peut-il réellement infléchir une insuffisance d’activité physique aussi structurelle ? Les opérations comme « Septembre Bouge » reposent sur un principe d’initiation ponctuelle — essayer un sport, découvrir une structure, pousser une porte de club le temps d’un après-midi gratuit. L’escalade, la randonnée ou les sports de montagne en général s’y prêtent particulièrement bien : accessibles, peu coûteux à expérimenter, souvent organisés en plein air. Mais l’initiation ne vaut que si elle débouche sur une pratique régulière, ce que ce type de dispositif ne garantit pas en soi. Un accompagnement qui ne bouge pas Le problème n'est pas nouveau. La sédentarité des jeunes progresse depuis plusieurs années, portée par l'augmentation du temps d'écran, la réduction des trajets actifs vers l'école et une offre sportive scolaire jugée insuffisante par de nombreux observateur·rice·s. Face à cela, un mois d'événements gratuits, aussi important soit son succès de fréquentation, agit davantage comme une vitrine que comme un levier structurel. Pour transformer l'essai, il faudrait des passerelles identifiées entre l'événement ponctuel et l'inscription durable en club — un accompagnement que les fédérations et associations outdoor, souvent sous-dotées en moyens humains, ne peuvent pas toujours assurer seules. Se pose aussi la question territoriale. Les grandes opérations nationales ont tendance à se concentrer dans les métropoles, où l'offre d'événements et la densité de structures sportives facilitent l'organisation. Rien n'indique, à ce stade, que les territoires de montagne et les zones rurales aient bénéficié d'une mobilisation équivalente, alors que ce sont précisément les territoires où l'accès au sport de pleine nature est le plus direct. « Septembre Bouge » a le mérite de mettre un coup de projecteur sur l’activité physique des jeunes. Mais entre une fréquentation record et des niveaux d’activité qui restent très insuffisants, le dispositif ressemble davantage à un point de départ qu’à une solution. La prochaine édition sera scrutée sur un critère précis : combien de participant·e·s de septembre seront encore sur les tapis d’escalade ou sur les sentiers en janvier ?

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