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- De l'espace à l'urgence climatique : une photo de Rébuffat comme « témoin du recul des glaciers »
Près de soixante-dix ans après le célèbre cliché de Gaston Rébuffat, Noa Barrau et Jean Rouaux ont retrouvé son lieu de prise de vue dans le massif du Mont-Blanc. En tentant d’en reproduire précisément le cadrage, ils ont découvert que plusieurs de leurs repères avaient disparu. Jean Rouaux au Pic du Roc © Noa Barrau Les yeux rivés sur son téléphone, Noa Barrau compare le paysage à la photographie originale. Il pense avoir retrouvé l’endroit où Georges Tairraz s’était placé pour immortaliser Gaston Rébuffat, debout sur une pointe rocheuse. Pourtant, le cadre ne coïncide pas. Plusieurs des repères choisis par le jeune photographe — des zones de glacier et des séracs suspendus — ne sont plus visibles. Pour reconstruire l’image, il doit imaginer quelle place occupait la glace près de soixante-dix ans auparavant. Retrouver la pointe Sur le cliché original, Gaston Rébuffat se tient au sommet d’un gendarme rocheux effilé, des anneaux de corde dans la main droite, avec pour toile de fond les glaciers et les sommets du massif du Mont-Blanc. Réalisée par Georges Tairraz, la photographie a été choisie par la NASA en 1977 pour figurer parmi un ensemble d'images censées présenter la Terre à une éventuelle civilisation extraterrestre. Noa Barrau, photographe et réalisateur de 23 ans, pense depuis plus d’un an à reproduire cette image. Il embarque dans le projet Jean Rouaux, alpiniste de 24 ans également originaire de la vallée de Chamonix. Le premier est d’abord attiré par l’esthétique du cliché, son cadrage et les techniques photographiques de l’époque. Le second regarde surtout l’homme placé au centre de l’image. « C’est le personnage que je vois sur la photo qui m’a toujours inspiré, nous explique Jean Rouaux. Il m’a donné envie de monter là-haut à mon tour et de pousser l’idée jusqu’à carrément habiter la photo. » « Les gens peuvent penser qu’on s’est arrêtés sur une course classique, qu’on a rapidement fait la photo et que c’était terminé. En réalité, on n’était même pas sûrs que le gendarme existe encore » Noa Barrau Au mois de mai, alors que l’enneigement empêche encore d’envisager l’ascension, les deux hommes commencent à préparer leur projet. Ils constituent un dossier, étudient les accès et cherchent les vêtements et les équipements nécessaires à la reconstitution. La première difficulté consiste à localiser précisément la scène. Si la photographie est souvent associée à l’Aiguille de Roc, elle a en réalité été réalisée sur une antécime située en contrebas, au Pic du Roc. L’emplacement est peu documenté et les deux Chamoniards ignorent même si la pointe a résisté aux écroulements qui transforment régulièrement le massif. La photo originale de Gaston Rébuffat par Georges Tairraz © Noa Barrau Ils survolent donc le secteur à deux reprises en parapente afin d’identifier la structure rocheuse. Deux autres rotations leur permettent ensuite d’atterrir au pied de l’itinéraire, d’acheminer une partie du matériel jusqu’au bivouac de la Tour Rouge et de constituer des dépôts. La dernière approche se fait à pied depuis le Montenvers, avec des sacs de 45 à 50 litres. Cette logistique est, pour Noa Barrau, la partie la moins visible du projet. « Les gens peuvent penser qu’on s’est arrêtés sur une course classique, qu’on a rapidement fait la photo et que c’était terminé, observe-t-il. En réalité, on n’était même pas sûrs que le gendarme existe encore. » Depuis le bivouac, les deux hommes mettent environ quatre heures à atteindre la pointe. Une progression rapide, rendue possible par leur expérience respective : Jean Rouaux grimpe depuis l’enfance et évolue dans le huitième degré, tandis que Noa Barrau passe une grande partie de son temps en montagne et maîtrise aussi bien le parapente que la photographie en altitude. Cette efficacité ne dit toutefois rien de la préparation nécessaire. Le projet est reporté à plusieurs reprises en raison de l’humidité, des nuages ou de créneaux météo trop incertains. La photographie ne peut être reproduite que sous un ciel suffisamment dégagé pour retrouver les lignes et les couleurs de l’image originale. Le jour choisi, le ciel est bleu, mais des rafales d’environ 30 kilomètres par heure balayent l’arête. Pour obtenir la bonne position, Jean Rouaux doit répéter le dernier passage à six ou sept reprises. L’espace est étroit et l’alpiniste ne peut rester longtemps debout sur la pointe. Entre deux tentatives, il se recouche sur le rocher en attendant que le vent faiblisse. Noa Barrau doit, de son côté, maintenir son appareil à la main, faute d’avoir emporté un trépied. Il lui faut attendre « que [son] cadrage soit parfaitement figé, que Jean ait les quatre anneaux de corde dans la main, qu’il regarde au bon endroit et qu’il n’y ait pas de rafale. » Jean Rouaux en tenue d'époque © Noa Barrau Les vêtements ont été réunis avec l’aide de Jean-Franck Charlet, guide de haute montagne et cristallier chamoniard. Le pantalon, les chaussettes et les chaussures sont anciens. Le pull est une réédition récente d’un modèle similaire à celui porté par Rébuffat. Les chaussures réservent même une surprise à Jean Rouaux, qui les imaginait surtout lourdes et rigides. « Je ne m’attendais pas à un grip aussi sécurisant, nous raconte-t-il. Tu poses le pied sur un graton et ça tient. Quand je suis repassé sur mes chaussures d’alpinisme modernes, j’étais presque un peu déçu. » « Les points de repère que je m’étais fixés étaient des zones de glacier et des séracs suspendus. Certains avaient disparu » Noa Barrau La fidélité historique s’arrête toutefois là où la sécurité l’impose. Pour atteindre l’arête, les deux hommes utilisent une corde d’alpinisme moderne, des coinceurs et des dégaines. Sous son pantalon, Jean Rouaux dissimule également un baudrier auquel il est relié. Un second nœud entoure sa taille, reproduisant l’encordement visible sur le cliché original. Une corde en chanvre n’aurait été, selon lui, « pas très prudent », notamment pour effectuer les rappels. L’objectif était plutôt de « respecter l’esthétique de l’époque tout en la conciliant avec des notions modernes de sécurité ». Sur le dernier passage, la protection reste néanmoins limitée. Jean Rouaux a reconnu les mouvements lors d’une première tentative, avant de les répéter jusqu’à les connaître précisément. Une fois la photographie obtenue, les deux hommes doivent encore redescendre par des voies non équipées, dépourvues de relais et de points fixes. La descente leur prend presque autant de temps que l’ascension. Ce que l’image révèle Pour retrouver le cadrage de Georges Tairraz, Noa Barrau divise la photographie originale en quatre zones. Dans chaque coin, il cherche un repère : une arête, un sommet, une zone glaciaire ou un sérac suspendu. L’emplacement du photographe est assez rapidement identifié. La focale aussi : un objectif de 35 millimètres, courant à l’époque et que Noa Barrau transporte habituellement en montagne. À gauche la photo originale de Georges Tairraz, à droit celle de Noa Barrau Il lui suffit alors, en théorie, de s’avancer ou de reculer de quelques dizaines de centimètres. Pourtant, pendant une trentaine de minutes, la superposition reste impossible. « Les points de repère que je m’étais fixés étaient des zones de glacier et des séracs suspendus, explique-t-il. Certains avaient disparu. J’ai dû en trouver d’autres et imaginer que tel rocher correspondait à un endroit qui se trouvait sous la glace il y a soixante-dix ans. » En reconstruisant le cadre, il réalise qu’« il y avait beaucoup de choses qui avaient disparu ». « Nous avons un devoir de protéger cette montagne que nous aimons tant » Jean Rouaux Comparer les deux photographies présente nécessairement des limites. La date exacte de la prise de vue originale, l’enneigement, la lumière, les conditions météorologiques et le traitement des couleurs modifient la perception du paysage. Les images ne constituent donc pas, à elles seules, une mesure scientifique du recul de chacun des glaciers visibles. Certaines transformations restent néanmoins perceptibles. Sur la photographie récente, la surface glaciaire semble moins continue et plusieurs séracs reconnaissables sur l’image ancienne ne sont plus visibles. Pour Jean Rouaux, la différence saute aux yeux : sur le cliché de Rébuffat, « le glacier forme presque un manteau neigeux qui s’étend tout le long ». Sur celui réalisé en juin, le décor apparaît « beaucoup plus gris, avec davantage de moraine, un glacier plus fragmenté et plusieurs masses de glace disparues ». Au cours de ses recherches, Jean Rouaux dit également avoir découvert l’attention que Gaston Rébuffat portait à la préservation de la montagne et des espaces naturels. Il imagine que l’alpiniste aurait été heureux de voir l’une de ses photographies devenir « un témoin du recul des glaciers », au-delà du seul hommage historique. Une manière, ajoute-t-il, de rappeler « que nous avons un devoir de protéger cette montagne que nous aimons tant ».
- Bleau Meteo : « Ça faisait des semaines que j'indiquais un risque de feu extrême sur la forêt »
Docteur en sciences de l'atmosphère, grimpeur averti et animateur du compte Instagram Bleau Meteo, Jimmy suit depuis 2019 les conditions météorologiques et climatiques de la forêt de Fontainebleau. Alors que deux incendies d'une ampleur historique ravagent le massif depuis le week-end dernier, il répond aux questions de Vertige Media, le cœur lourd. © SDIS 77 Vertige Media : Qu'est-ce que Bleau Meteo ? Bleau Meteo : J'habite à l'entrée de la forêt, côté Barbizon, depuis un peu moins de dix ans. J'ai fait mes études en météorologie jusqu'à un doctorat en sciences de l'atmosphère. Quand je me suis installé dans le coin, tous mes copains grimpeurs me posaient la même question : « C'est bon, ça va grimper ? » Je me suis dit que j'avais quelque chose à apporter à la communauté — c'est comme ça qu'est née Bleau Meteo, en 2019. L'idée, c'est de faire des prévisions météo, d'anticiper les conditions de grimpe — comment le rocher sèche, à quel rythme — et de donner régulièrement un état des lieux climatique de la forêt, dans une optique factuelle, pas moralisatrice. Fontainebleau, c'est l'endroit de bloc en extérieur le plus fréquenté au monde. Je pense que le fait qu'un local prenne le temps de donner des informations précises et situées a aidé à fédérer près de 10 000 personnes autour du compte. Vertige Media : Comment tu te sens face à ce qui se passe ? Bleau Meteo : C'est un mélange de sentiments. Moralement, les derniers jours en forêt n'ont pas été les plus faciles. Mais il y a une vraie dynamique de solidarité, beaucoup de bonne volonté de la part de la communauté des grimpeurs et de tous les acteurs locaux. Ça fait chaud au cœur, malgré le désastre à côté. Vertige Media : Dans les médias, le mot « sidération » est souvent revenu. Toi qui surveilles la forêt au quotidien, as-tu été surpris ? Bleau Meteo : Sidéré par l'ampleur, oui. Surpris que ça arrive, non — clairement pas. Un événement de grande ampleur à Fontainebleau était attendu. L'année dernière, en 2025, un gros exercice de simulation avait réuni différentes équipes de pompiers et des élus locaux, avec des Canadair. Ce type d'événement était anticipé. Ce qui m'a frappé, c'est l'intensité. Dans mes bulletins, ça faisait plusieurs semaines que j'indiquais un risque de feu extrême sur la forêt. Mais à ce point-là, non, je ne pensais pas. Les conditions depuis mai ont été particulièrement sévères : des vagues de chaleur successives, quasiment aucune pluie. Les dernières précipitations durables remontent à la première quinzaine de mai. Ça fait plus de deux mois. « En termes de surface brûlée, c'est de très loin le plus grand feu que la forêt ait connu dans son époque moderne » Vertige Media : Peux-tu revenir sur la chronologie de ces derniers jours ? Bleau Meteo : La semaine avant les deux grands feux, il y avait déjà eu un premier départ du côté de Barbizon (commune située à l’orée de la forêt, ndlr). Dans une saison classique, ça aurait déjà été un feu significatif pour la forêt. Il a été complètement éclipsé par l'intensité de ce qui a suivi : le feu des Trois-Pignons (massif forestier situé à l'ouest de la forêt de Fontainebleau, ndlr), déclenché dimanche, puis celui de la Faisanderie (domaine de chasse historique de la forêt, ndlr), lundi. En termes de surface brûlée, c'est de très loin le plus grand feu que la forêt ait connu dans son époque moderne. Vertige Media : Y avait-il de vrais signes avant-coureurs ? Bleau Meteo : Oui, et certains sont moins connus. Il faut savoir qu'il existe en réalité deux saisons de feu à Fontainebleau. La première, c'est la période estivale classique. La deuxième, c'est à la sortie de l'hiver, en mars-avril. En général, un tapis de fougères de l'année précédente, entièrement sèches, couvre le sol. Si le début de printemps est sec, c'est largement suffisant pour déclencher un feu. Ce sont généralement des feux de surface, qui n'atteignent pas les arbres. Mais le combustible est là, à même le sol. Cette année, un premier feu notable a eu lieu fin avril — environ 2 000 mètres carrés brûlés. À l'époque, ça semblait déjà sérieux. Ça a vite été oublié. Le travail de Bleau Meteo à retrouver sur sa page Instagram Vertige Media : Depuis sept ans que tu fais cette veille, quelles tendances climatiques observes-tu sur la forêt ? Bleau Meteo : Sur les précipitations, il n'y a pas de tendance claire. J'avais récupéré soixante-dix ans de données de la station météo de Melun, la plus proche de la forêt : le régime des pluies n'évolue pas significativement dans un sens ou dans l'autre. En revanche, sur les températures, la tendance est frappante. On a de moins en moins de jours de froid en hiver. Par exemple, le nombre de gelées diminue drastiquement chaque année par rapport aux normales climatiques. Et à l'inverse, les fortes chaleurs s'étendent sur des périodes de plus en plus larges. Avant, les pics de chaleur se concentraient sur juillet-août. Aujourd'hui, de mai à septembre, on peut avoir des températures très élevées. Cette tendance s'accélère depuis dix à quinze ans. « Sur le sol sableux de Fontainebleau, qui retient très peu l'eau, le moindre épisode sec se ressent immédiatement » 2026 en est l'exemple parfait. On a failli dépasser pour la première fois les 35 degrés en mai. On a dépassé pour la première fois les 40 degrés en juin, pendant plusieurs jours consécutifs. Ce sont ces températures extrêmes, bien plus que le régime des pluies, qui aggravent le risque. Sur le sol sableux de Fontainebleau, qui retient très peu l'eau, le moindre épisode sec se ressent immédiatement. Vertige Media : Pour un·e grimpeur·se qui ne connaît pas la forêt, quelles zones sont les plus touchées et qu'est-ce que ça représente ? Bleau Meteo : Les Trois-Pignons sont très largement impactés — à la louche, les trois quarts du massif. C'est là que se trouvent les grandes plaines de sable, le circuit des 25 bosses prisé en randonnée et en trail. Et pour les grimpeurs, des secteurs incontournables : le Cul du Chien, la Roche au Sabot, le 95.2. Des endroits que pratiquement tous ceux qui viennent à Fontainebleau connaissent, pour la qualité de l'escalade et la beauté des paysages. Côté Fontainebleau ville, les pompiers ont réussi à empêcher le feu de traverser la route principale. Des secteurs comme la Cuisinière ou les parties les plus fréquentées des Gorges de Franchard n'ont pas été touchés pour l'heure, mais la situation peut encore évoluer. Vertige Media : Ces paysages emblématiques des Trois-Pignons sont-ils perdus pour toujours ? Bleau Meteo : C'est encore tôt pour dresser un bilan définitif — les images arrivent au compte-gouttes. Ce qui est certain, c'est que certains secteurs ne seront pas accessibles pendant plusieurs mois, voire à l'échelle de l'année. En premier lieu, il y a tout à sécuriser : des arbres calcinés sur pied qui peuvent tomber. Puis, il faut engager toute la réflexion sur la gestion forestière : quelles espèces replanter, comment adapter la forêt au changement climatique ? La forêt de Fontainebleau est déjà l'une des plus touchées d'Île-de-France par le dépérissement des arbres : on peut aller jusqu'à 50 % de dépérissement chez certaines espèces comme le chêne et le hêtre. La réhabilitation sera un travail de longue haleine pour l'ONF (Office national des forêts, ndlr). « Au-delà de ce que certains appellent “terrain de jeu” qu'elle représente pour nous, grimpeurs, la forêt reste avant tout un environnement fragile qu'il faut protéger » Vertige Media : Et les blocs eux-mêmes — le feu peut-il endommager la roche ? Bleau Meteo : C'est une vraie question, et pour l'instant, la réponse est floue. Classiquement, les feux à Fontainebleau sont des feux de sol qui « nettoient » les blocs : le rocher blanchit, perd ses lichens, mais il n'y a pas d'éclatement ni de dégât structurel. Il existe des endroits où l'on grimpe dans des zones qui avaient déjà brûlé par le passé, sans aucun problème de solidité. Mais sur des feux de cette ampleur, avec des températures potentiellement bien plus importantes, c'est une autre affaire. Le grès de Fontainebleau, c'est du sable. Le sable peut réagir à la chaleur, se vitrifier, produire des altérations structurelles difficiles à anticiper. Sur une telle intensité, je ne sais pas si la forêt a déjà connu ça. L'évaluation ne pourra se faire que quand on aura accès à ces zones pour constater les dégâts de visu. Vertige Media : Tu penses qu'il y aura un avant et un après pour la pratique de l'escalade à Fontainebleau ? Bleau Meteo : Oui, je le crois. Dans le sud de la France, des massifs comme les Calanques ferment lors des épisodes de sécheresse critique pour limiter le risque d'incendie. Ça pourrait arriver à Fontainebleau. Des fermetures temporaires lors de périodes estivales trop sèches, c'est une possibilité réelle à terme. La pratique va devoir composer avec ça. Vertige Media : Faut-il attendre un changement de comportement de la communauté des grimpeur·se·s ? Bleau Meteo : Ce travail de sensibilisation existe depuis plusieurs années, et il porte ses fruits — sur le temps long. Quand je travaillais en salle, j'ai vu une vraie évolution des mentalités. Il y a cinq ans, il ne pleuvait pas : les gens partaient en forêt, point. Aujourd'hui, beaucoup attendent que le rocher sèche, se tournent vers la salle, demandent des conseils sur les conditions. Ce changement est réel. Mon sentiment, c'est que cet événement peut être un électrochoc. Cela peut renforcer cette sensibilisation et lui donner un écho plus large auprès des publics moins avertis. Fontainebleau, c'est l'endroit de bloc le plus fréquenté au monde. Des grimpeurs du monde entier y viennent. Après ce qui s'est passé, il y aura une sensibilité beaucoup plus forte sur les comportements à adopter — parce qu’au-delà du « terrain de jeu » qu’elle représente pour nous, grimpeurs, la forêt reste avant tout un environnement fragile qu’il faut protéger, la forêt reste avant tout un environnement fragile qu'il faut protéger.
- « On n’est pas chez nous » : Pascal Bocianowski, l’équipeur qui veille sur les falaises normandes
À 69 ans, Pascal Bocianowski estime avoir équipé près de 1 000 voies, dont la moitié en Normandie. Portrait d’un ouvreur pour qui l’escalade a d’abord été une ligne de fuite, avant de devenir une histoire de transmission et d’entretien. © courtoisie de Pascal Bocianowski La première fois que Pascal Bocianowski retourne vraiment aux falaises de la Seine, il a une vingtaine d’années, un baudrier prêté, une corde, des dégaines, et cette assurance très particulière de ceux qui ignorent encore un peu tout. Il part en tête dans une fissure, arrive en haut sans mousquetonner la moindre dégaine, puis assure la personne qui le suit assis au bord de la falaise, la corde autour des épaules. « On m’a expliqué qu’il fallait mettre des dégaines et qu’on n’assurait pas assis au bord de la falaise, avec la corde autour de la tête. À partir de là, j’ai décidé que je devais apprendre des choses », remet-il aujourd'hui, derrière sa moustache. La scène ferait presque une bonne blague de falaise. Elle raconte surtout une époque et un rapport au risque qui semble désormais venir d'une autre planète. Quarante-cinq ans plus tard, celui qui a commencé par grimper sans vraiment comprendre ce qui le retenait estime avoir ouvert « en gros, dans les mille voies », dont environ 500 en Normandie. Les Andelys, Val-Saint-Martin, Connelles, Le Thuit, La Roque… Les falaises ne sont pas un décor uniforme. Elles sont un pays. Et Pascal Bocianowski, à force d’y ouvrir, d’y équiper, d’y revenir, a fini par en devenir l’un des habitant·e·s. Partir du bas Pascal Bocianowski n’a pas choisi l’escalade comme un loisir dans un planning du mercredi soir. Il est tombé dedans. Né à Versailles, dans un milieu modeste, il grandit avec un père qui grimpe déjà depuis les années 50. Sa mère grimpe aussi, ses oncles, ses tantes. Tout le monde fréquente Fontainebleau et les falaises, mais avec une conception très différente de celle d’aujourd’hui : Bleau et le calcaire servent alors surtout d’entraînement pour aller en montagne. Quand son père part, il a 12 ou 13 ans. Le souvenir tient en peu de mots : une valise à la main, une phrase — « maintenant, tu es grand, je peux partir » — et l’enfance qui bascule. Il raconte les nuits dehors, les mauvaises fréquentations, les « grosses bêtises ». « À un moment donné, je me suis dit : il faut faire autre chose de ta vie, sinon tu vas finir comme ceux que tu vois, soit en prison, soit mort », affirme-t-il. À ce moment-là, l’escalade arrive comme une issue latérale. Une manière de ne pas suivre la pente. Une tentative, aussi, de rejoindre une figure paternelle absente. « La motivation, c’était d’essayer de ressembler à mon père. De faire ce qu’il faisait pour essayer d’avancer dans la vie », pose l'ouvreur. « C’était son cadeau d’anniversaire. Tout ce que je pouvais lui offrir. Trois mois de boulot. Et la voie la plus dure du coin à l’époque » Beaucoup d’équipeuses et d’équipeurs racontent l’appel de la ligne, la curiosité du rocher, l’envie de partager. Pascal Bocianowski ne triche pas. Au départ, il ouvre pour lui. « J’avais un peu de mal à travailler dans des groupes, explique-t-il. Il fallait que je décide de ce que je faisais. Et puis refaire ce que les autres avaient déjà fait, ça ne m’intéressait pas des masses. Je me suis dit que ce serait bien d’ouvrir mes voies, mes passages, de me mettre dans la peau du gars qui part du bas, qui ne sait pas où il va et qui doit arriver en haut. » © courtoisie de Pascal Bocianowski « C’était une espèce de poursuite suicidaire aussi, parce qu’on faisait des trucs où on ne mettait quasiment pas de points. Au début, je grimpais avec la corde autour de la taille. Tu tombais une fois, pas deux », poursuit-il. On pourrait glorifier ce monde-là. Lui s’en garde. Pascal Bocianowski n’est pas seulement un ouvreur prolifique. C’est quelqu’un qui a longtemps transformé un désordre intérieur en itinéraires verticaux. « C’est grâce à l’escalade que je suis devenu une autre personne, quelqu’un de sociable », tranche-t-il. Un 8a pour Evelyne Dans l’imaginaire courant, l’équipeur est volontiers présenté comme un bienfaiteur : il trouve des lignes, pose des points, offre des voies à la communauté. Pascal Bocianowski complique un peu cette image. Il n’a pas d’abord ouvert pour les autres. Mais à force d’ouvrir pour lui, il a fini par laisser énormément aux autres. S’il fallait choisir une voie, ce ne serait pas forcément la dernière, ni la plus dure. Celle qui compte vraiment s’appelle Happy Birthday Evelyne. Pendant longtemps, Pascal Bocianowski et sa femme ne roulent pas vraiment sur l'or. « Je ne pouvais pas offrir de cadeau à ma femme », raconte-t-il. Alors il travaille une ligne pendant trois mois. À l’époque, le 8a représente ce qui se fait de plus dur dans le coin. Puis, pour l’anniversaire d’Evelyne Bocianowski, il l’emmène au pied de la voie. Voilà son cadeau : un morceau de falaise à grimper. « C’était tout ce que je pouvais lui offrir. Trois mois de boulot. Et la voie la plus dure du coin à l’époque », retrace-t-il. Comment l'a-t-elle reçu ? « Elle a pleuré. » « Avant, on savait que l’hiver, ça travaillait parce qu’il y avait le gel. Maintenant, c’est la chaleur qui fait péter le rocher. Ça se chauffe trop vite d’un coup, ça craquelle, et on n’a aucun retour, aucune expérience sur les colles qu’on met. Les normes, ce sont des normes pour du béton, pas pour de la craie ou du calcaire » Avec sa femme, il estime avoir posé plus de 14 000 points. Longtemps de leur poche. Aujourd’hui, Pascal Bocianowski continue d’entretenir bénévolement pour le comité territorial du 27, même si le matériel est désormais financé. « Quand tu sais ce que ça coûte, un point maintenant… », glisse-t-il encore. Les grimpeur·se·s se souviennent des voies qu’ils et elles ont faites, rarement des gens qui les ont rendues possibles. L’ouverture est un art du premier passage qui condamne à revenir sans cesse après. Pascal Bocianowski le sait mieux que personne. La première falaise est à quatre kilomètres de chez lui. Il y va souvent. Trop souvent, peut-être, quand il aimerait désormais grimper un peu plus et réparer un peu moins. La falaise n’est pas une salle Le plus facile, avec Pascal Bocianowski, serait de fabriquer un portrait d’ancien combattant avec la corde autour de la taille, des clous en train de surmonter des falaises désertes. CepdPascal Bocianowski ne regrette pas que l’escalade se développe. Il trouve même « très bien » que des gens découvrent la grimpe, que les salles se multiplient, que les clubs accueillent autant qu’ils le peuvent. Mais il voit aussi ce que cette démocratisation déplace. Pas parce que les salles privées auraient, à elles seules, abîmé l’outdoor. Pour lui, le problème est plus large : le temps manque, tout s’accélère, même les loisirs doivent devenir rentables. « Avant, on avait plus de temps. Maintenant, les gens en ont de moins en moins. On les presse de partout. Et quand tu sors moins, il faut que tu fasses un maximum de voies pour rentabiliser ton voyage. Au lieu de regarder ce qu’il y a autour de toi, tu prends ton téléphone, tu fais des photos, tu postes. On est dans la rentabilité de l’escalade. Même si c’est un loisir, il faut qu’il soit rentable », affirme-t-il. « Il faut vraiment insister sur le fait qu’on n’est pas chez nous. Les falaises, les trois quarts du temps, ce sont des propriétés privées. On nous laisse grimper parce que les gens sont sympas, mais ça peut vite changer » En falaise aussi, on peut finir par grimper comme on consomme. Parce qu’on ne sait plus que le sentier coupé par une personne devient, après cent passages, une cicatrice. Parce qu’un arbre gênant à la descente finit parfois par disparaître. Parce qu’on oublie que les falaises ont des propriétaires, des riverain·es, des oiseaux, des sols, des saisons. À la falaise de la Spéléologue, Pascal cite une voie baptisée La Cerisaie. Le nom venait d’un petit cerisier qui poussait au pied. Il n’existe plus : à force de passages et de descentes, l’arbre a fini par céder. Pour lui, l’image résume une partie du problème. Les grimpeur·se·s ne viennent pas forcément pour abîmer, mais la répétition des usages transforme le lieu. © courtoisie de Pascal Bocianowski À cela, Pascal Bocianowski a de nouveau une réponse : « On privilégie le geste plutôt que ce qu’il y a autour de toi. Il y en a plein qui ne regardent pas derrière eux. Ils grimpent, ils redescendent, ils ne s’arrêtent pas. Moi, je suis toujours aussi content de faire une voie, de m’asseoir en haut, de regarder le paysage, d’écouter les oiseaux. Quand j’ai ouvert ces voies, je ne les ai pas ouvertes en pensant qu’il y aurait autant de monde ». Et puis il y a la sécurité. Il voit des grimpeur·se·s qui ont peur de voler, mais pas toujours du point sur lequel ils et elles se pendent. Des gens qui pensent qu’un relais est fiable parce qu’il est là. « Tu peux acheter ton matériel sur Internet, regarder trois tutos et te dire : oui, je peux aller grimper. Sauf que c’est le côté dangereux de notre développement. Tout est en accès libre. Tu n’as pas besoin d’aller dans un club pour avoir les connaissances. On a un problème de transmission. » À cette fragilité humaine s’ajoute désormais une fragilité climatique pour l'ouvreur. « Avant, on savait que l’hiver, ça travaillait parce qu’il y avait le gel. Maintenant, c’est la chaleur qui fait péter le rocher. Ça se chauffe trop vite d’un coup, ça craquelle, et on n’a aucun retour, aucune expérience sur les colles qu’on met. Les normes, ce sont des normes pour du béton, pas pour de la craie ou du calcaire. » C’est peut-être la grande leçon du parcours de Pascal Bocianowski : une falaise n’est jamais un équipement sportif neutre. C’est un lieu que l’on traverse par tolérance, par chance, par héritage. « Il faut vraiment insister sur le fait qu’on n’est pas chez nous. Les falaises, les trois quarts du temps, ce sont des propriétés privées. On nous laisse grimper parce que les gens sont sympas, mais ça peut vite changer », dit-il. On n’est pas chez nous quand on coupe un accès parce que c’est plus court. On n’est pas chez nous quand on gueule au pied des falaises alors que des gens habitent en bas. On n’est pas chez nous quand on met de la musique ou qu’on laisse traîner ses déchets. On n’est pas chez nous, et c’est précisément pour cela qu’on peut encore y aller. La suite l’inquiète. Qui reprendra ? Qui acceptera de passer ses journées à stabiliser un sentier, vérifier un relais, remplacer un point, fermer une voie, expliquer gentiment à quelqu’un que ce qu’il fait est dangereux, avec le risque de se faire envoyer promener ? « On a beau demander, faire des réunions, faire tout ce que tu veux, ça n’intéresse personne de faire de l’entretien des voies. Les gens viennent pour grimper », se désole l'équipeur. Il y a quelque chose de circulaire dans cette histoire. Pascal Bocianowski a commencé aux falaises de la Seine en novice, sans mousquetonner une dégaine, sans vraiment savoir ce qui le retenait. Quarante-cinq ans plus tard, il regarde d’autres grimpeur·se·s arriver au pied des mêmes falaises avec leurs certitudes, leurs angles morts, leurs urgences. Entre-temps, il a ouvert près de 1 000 voies, posé des milliers de points, vu les sols descendre, les arbres disparaître, le rocher travailler autrement. Il ne donne pas de leçon. Il rappelle seulement ce que l’escalade lui a appris à la dure : une falaise ne tient jamais toute seule.
- Escalade et écologie : Vertige Media et Reporterre s'allient pour produire des enquêtes
En cordée avec Reporterre. Vertige Media s'associe à l’un des médias indépendants de référence sur l’écologie pour co-réaliser des enquêtes à la croisée de l'escalade et de l'environnement. La première sort demain et lancera un partenariat qui a déjà une histoire. On vous raconte. (cc) Dennis Yu / Unsplash Vous avez remarqué ? Il fait chaud. On en a marre de l'entendre, on en a marre de le dire, on en a marre d'en souffrir. Le réchauffement climatique, ses causes, ses conséquences et ses vagues de chaleur percutent de plein fouet la pratique de l'escalade. Et ce n'est pas parce que la majorité des salles de grimpe sont climatisées en France que les problèmes s'arrêtent à leurs portes. Vertige Media x Reporterre : l'esprit de cordée Depuis sa création, Vertige Media entend enquêter, décrypter et ouvrir la voix sur les enjeux écologiques de notre époque. Nous avons déjà contre-enquêté sur la pollution des salles d'escalade, mais aussi décrypté certaines dingueries anti-écolo du milieu ou raconter de belles histoires de luttes pour la préservation d'un territoire. Désormais, nous voulons aller plus loin en continuant à traiter de biodiversité, de réchauffement climatique, de pollution, de luttes sociales, de solutions pratiques, d'histoires de collectifs engagés... Aujourd'hui, nous nous donnons les moyens de le faire en faisant équipe avec la rédaction de Reporterre. Relancé en 2007 en numérique, ce média indépendant est devenu une référence essentielle en matière d'écologie. Fort de sa rédaction d'une trentaine de journalistes titulaires, Reporterre est même devenu l'un des médias les plus influents de France sur ses sujets historiques mais aussi sur les sujets d'économie, de justice sociale, de politique et maintenant... d'escalade. Plusieurs fois par an, nos deux rédactions feront désormais équipe pour penser, construire et publier des enquêtes communes. Biodiversité, pollutions, réchauffement climatique, conditions de travail dans le monde de la grimpe : les sujets ne manquent pas. Ils manquent, en revanche, dans la presse spécialisée, souvent occupée par les tests de matériel et les résultats de compétition, au détriment de ce qui se passe vraiment dans les salles, sur les falaises, dans les entreprises qui font de l'escalade un vaste marché dont il faut interroger les dessous. Ce partenariat a une histoire Il ne tombe pas du ciel. La semaine dernière, on bouclait notre deuxième campagne de dons. Une campagne différente de la première. Si la première réunissait notre cercle proche autour d'une idée partagée, celle de construire ensemble un média différent sur l'escalade, la deuxième a été portée par quelque chose de plus brut : un esprit de résistance. Vous le savez très bien désormais, Vertige Media bouscule le milieu de l'escalade. Assez pour recevoir des menaces. Ces menaces ont, paradoxalement, soudé les soutiens de cette campagne. Des centaines de lecteur·rice·s qui comprennent qu'un média libre ne peut l'être que grâce à elleux. Des gens qui savent que produire un journalisme qui dérange, sur des sujets que personne d'autre ne traite dans le milieu de la grimpe, nécessite d'être protégé. C'est dans ce contexte que Reporterre a vu dans notre combat des similitudes avec le sien. Les deux rédactions partagent quelque chose d'essentiel : la conviction qu'un journalisme indépendant se construit mieux à plusieurs. Sur des sujets aussi vitaux que les enjeux écologiques, faire cordée commune n'a jamais été aussi important. La première co-enquête Vertige Media x Reporterre sort demain. D'autres enquêtes communes suivront. Et si vous voulez que ce travail d'investigation continue, une seule adresse : vertigemedia.fr/soutenir.
- Olivier Aubel : « L'escalade ne se prête pas encore au feuilleton populaire »
À l'heure où le Tour de France mobilise des millions de téléspectateurs et où la Coupe du monde de football enflamme les foules, l'escalade reste à l'écart de ces grands rendez-vous médiatiques. Olivier Aubel, sociologue du sport spécialiste de l'escalade et du cyclisme, analyse les mécanismes qui fabriquent la popularité d'un sport — et explique pourquoi l'escalade, malgré une pratique en plein essor, n'a pas encore réussi à s'y hisser. (cc) Adrien Brun / Unsplash et © Jan Virt/IFSC Vertige Media : Le Tour de France et la Coupe du monde de football battent leur plein en mobilisant des millions de téléspectateur·ice·s. L'escalade peut-elle un jour rassembler un tel public ? Olivier Aubel : Si vous prenez le Tour de France, son audience est pour partie composée de gens qui ne font jamais de vélo et ne s'intéressent pas vraiment au cyclisme. Ce sont des spectateur·ice·s qui aiment regarder les châteaux, les monuments, la France. Quand vous réduisez cette audience aux vrais fans de vélo, c'est un monde finalement assez restreint. Il faut comprendre que 50 % de la visibilité télévisée du cyclisme se concentre sur le seul Tour de France, à l'échelle de la saison entière. Et cette visibilité repose en partie sur des obligations légales : France Télévisions doit retransmettre gratuitement un certain nombre d'événements : Roland-Garros, les Jeux olympiques, Paris-Roubaix... Ce dispositif crée un effet d'offre massif. L'escalade, elle, est diffusée sur Eurosport — derrière un abonnement payant. Ce n'est pas du tout la même exposition. Vertige Media : Qu'est-ce qui fait qu'un sport devient populaire ? Olivier Aubel : Plusieurs facteurs entrent en jeu. D'abord, l'intelligibilité : le spectateur doit comprendre ce qui se passe. Le football, c'est relativement simple, n'importe qui peut le saisir. Le cyclisme est plus complexe avec les échappées, mais la dramaturgie reste lisible. L'escalade, elle, demeure souvent opaque pour un néophyte. Il y a ensuite la dynamique de l'offre médiatique. Le football est rentable publicitairement, ce qui amène les grandes chaînes à le placer au cœur de leur programmation. Au début des années 90, à l'époque où se posait sérieusement la question de diffuser des compétitions d'escalade, des journalistes de chaînes généralistes ont répondu sans ambiguïté : le football était leur fonds de commerce, et ils n'étaient pas prêts à prendre le risque de programmer des contenus dont l'audience restait inconnue. En fonctionnant ainsi, on ne laisse aucune chance aux disciplines émergentes de trouver leur public. Et puis, il y a la dimension identitaire. Le sport, c'est souvent la métaphore de la puissance d'une nation. Quand l'équipe de France joue, des gens qui ne regardent jamais le football s'installent devant la télé. Ces émotions collectives élargissent l'audience bien au-delà du cercle des initiés. Vertige Media : Y a-t-il un modèle qui se répète dans l'histoire, quand un sport passe du cercle restreint des initiés à quelque chose de largement suivi ? Olivier Aubel : Oui, et le cyclisme en est l'exemple parfait. Toutes les grandes courses de vélo sont des créations de journaux. Paris-Brest, Paris-Bordeaux, les courses belges, italiennes, espagnoles... ont toutes été inventées au tournant du XXe siècle par des médias qui y voyaient le moyen d'élargir leur lectorat. En 1903, quand Henri Desgrange (ancien directeur du journal L'Auto, ancêtre de L'Équipe, ndlr) crée le Tour de France, il imagine un barnum itinérant que ses lecteurs devront suivre quotidiennement en achetant son journal. C'est là que naît le principe du feuilleton sportif. La question centrale est toujours celle-ci : qui détient le feuilleton ? Le cyclisme est d'ailleurs le seul sport dont le théâtre n'appartient pas à son instance gestionnaire. L'UCI (Union cycliste internationale, ndlr) voudrait tout réformer, mais c'est l'ASO (Amaury Sport Organisation, ndlr), organisateur du Tour de France et de nombreuses grandes courses, qui détient le pouvoir réel. La force du cyclisme, c'est précisément qu'il propose une dramaturgie à l'échelle de la saison entière : le Tour, la Vuelta, le Giro. Des feuilletons qui s'étirent dans le temps et maintiennent l'audience en haleine. Vertige Media : À quel point l'organisation des compétitions d'escalade participe à cette trajectoire de popularisation ? Olivier Aubel : Dans les années 1980, à l'époque des premières grandes compétitions — notamment à Bercy — la revue Vertical avait déjà posé la question : l'escalade deviendra-t-elle un sport aussi populaire que le football ? Les journalistes de chaînes généralistes consultés, Antenne 2 notamment, avaient répondu sans détour. Leur argument était double : d'une part, le football représentait leur principal levier commercial et ils n'entendaient pas s'en éloigner. D'autre part, ils ne savaient tout simplement pas filmer l'escalade. La technologie de l'époque ne permettait pas de rendre compte du dévers, des angles de prises, de la difficulté physique. Tout se tournait en plan fixe — on voyait des grimpeurs défiler sans jamais comprendre pourquoi l'un était meilleur que l'autre. Quarante ans plus tard, ces obstacles n'ont toujours pas été pleinement surmontés. « Depuis l'explosion du jeune cycliste français Paul Seixas, on ne cesse de le filmer. On connaît désormais le jardin de ses grands-parents. À l'inverse, qui est capable de citer trois grimpeurs ou grimpeuses français·e·s ? » Aux Jeux olympiques de Tokyo, avec le combiné vitesse-difficulté-bloc, même les commentateurs spécialisés peinaient à identifier le leader. Le système de points exigeait de mémoriser des performances réalisées plusieurs jours auparavant dans une autre discipline. En bloc, lorsqu'un grimpeur frôle une prise sans la tenir parce que le règlement distingue « toucher », « valoriser » et « tenir », on entre dans des subtilités que le grand public ne peut pas décoder. Le CIO (Comité international olympique, ndlr) avait pourtant d'emblée penché pour la vitesse pure : deux couloirs parallèles, le premier à atteindre le buzzer remporte la victoire, un format d'une lisibilité immédiate. Mais les grimpeurs ont insisté pour inclure les épreuves techniques, au détriment de la clarté. C'est précisément le contraire de ce qu'a réussi le biathlon, qui a raccourci ses épreuves, modifié ses formats et rendu l'ensemble plus spectaculaire et lisible. L'Équipe TV s'est associée au sport, et le biathlon représente aujourd'hui une part significative de son audience hivernale. L'escalade pourrait-elle accomplir ce même travail de reformatage ? Peut-être. Mais cela n'a pas encore été entrepris sérieusement. Vertige Media : Quelles ont été les tentatives de spectacularisation de l'escalade ? Olivier Aubel : Je me souviens d'une tentative qui m'a particulièrement interpellé. C'était aux X Games (sorte de jeux olympiques des sports extrêmes organisés aux États-Unis par la chaîne ESPN, ndlr) qui regroupent le skate, le surf et d'autres disciplines fondées sur la mise en scène du risque. Ils ont bien essayé d'intégrer l'escalade à leur programme. J'avais rencontré le responsable de l'événement à Austin, au Texas. Il m'avait expliqué leur raisonnement : pour capter le grand public, il fallait miser sur les highballs — des blocs très hauts assortis de chutes impressionnantes — partant du principe que le spectateur veut voir du danger, de l'adrénaline, quelqu'un qui tombe. Résultat : ça n'a pas fonctionné. Pas d'audience, pas d'accroche. L'escalade a finalement été retirée du programme. Même en forçant le trait spectaculaire, on ne parvient pas à créer l'émotion attendue. Vertige Media : Le Tour de France ou la Coupe du monde de football sont des récits avec des héros, des rivalités. L'escalade de compétition peut-elle produire ce genre d'histoires ? Olivier Aubel : Pas vraiment, et pour une raison simple : les athlètes sont inconnus du grand public. Ce n'est pas un hasard — ils ne sont pas racontés. Des études de marché menées dans l'industrie posaient la question aux consommateurs : quel grimpeur est sponsorisé par telle marque ? Les réponses étaient très approximatives. Ces sportifs n'existent pas médiatiquement. Rendez-vous compte : depuis l'explosion du jeune cycliste français Paul Seixas, on ne cesse de le filmer. On connaît désormais le jardin de ses grands-parents. À l'inverse, qui est capable de citer trois grimpeurs ou grimpeuses français·e·s ? « Diffuser ne suffit pas : il faut s'engager dans la fabrication du spectacle » Patrick Edlinger est peut-être le seul grimpeur à avoir jamais échappé à cet anonymat. Il a figuré dans le top 5 des personnalités préférées des Français — parce qu'on le voyait grimper en libre, les mains nues, dans le Verdon. La mise en scène du corps en danger parlait à tout le monde, bien au-delà du cercle des initiés. Depuis, aucun grimpeur n'a franchi ce seuil. Il y a pourtant aujourd'hui une bulle de sponsoring, avec des marques extérieures au secteur qui s'intéressent aux grimpeurs pour leur image sur les réseaux sociaux. Mais c'est fragile : sans relais médiatique pour entretenir la notoriété sur la durée, l'intérêt finit inévitablement par retomber. Vertige Media : Est-ce aux médias de s'emparer de l'escalade ? Olivier Aubel : Il y a une formule de François-Henri de Virieu (ancien journaliste français, ndlr) qui résume bien le fonctionnement du sport médiatisé : « Ils financent, tu pédales, je raconte. » La médiatisation d'un sport repose sur un système triangulaire : des médias, des annonceurs et des athlètes. Ces trois éléments fonctionnent ensemble, ou ne fonctionnent pas. Ce système suppose qu'un média fasse un pari. L'Équipe TV, par exemple, ne peut pas s'offrir le football de haut niveau — alors elle cherche ce qui reste accessible financièrement tout en offrant un potentiel d'audience. Elle a choisi le biathlon. Mais diffuser ne suffit pas : il faut s'engager dans la fabrication du spectacle. En biathlon, la réalisation met en valeur la pente, l'effort, la vitesse — le téléspectateur ressent physiquement ce que vivent les athlètes. C'est ce travail de mise en scène qui crée l'adhésion. « Un grimpeur décide un beau jour qu'il va tenter une voie à l'autre bout du monde, ne prévient personne, réussit, rentre. Ce n'est pas prévisible, pas structurable en récit médiatique » Sylvain Jouty (alpiniste, lexicographe et essayiste français, auteur notamment du Dictionnaire de la montagne, ndlr) écrivait dans la revue Passage que l'escalade, comme l'alpinisme, n'existe qu'a posteriori dans les récits qu'on en fait. C'est vrai du sport en général. Est-ce que l'escalade est bien racontée aujourd'hui ? Pas encore. Vertige Media : Dans 20 ans, pourra-t-on ressentir les mêmes émotions devant une finale de Championnats du monde d'escalade que devant une étape de montagne du Tour ? Olivier Aubel : Je ne le crois pas. Pas dans l'état actuel des choses, en tout cas. Cela supposerait un reformatage profond : trouver un format d'épreuve à la fois spectaculaire et lisible, s'associer avec un média prêt à investir véritablement, construire une dramaturgie à l'échelle d'une saison entière. Tout cela est techniquement possible, mais les conditions ne sont pas réunies. Le problème de fond, c'est que l'escalade ne se prête pas encore au feuilleton populaire. Un grimpeur décide un beau jour qu'il va tenter une voie à l'autre bout du monde, ne prévient personne, réussit, rentre. Ce n'est pas prévisible, pas structurable en récit médiatique. Et même sur le circuit des compétitions, il manque encore des médias capables de mettre en scène une saison, de construire des récits et de fabriquer des héros. Ce travail reste entièrement à faire. Mais il n'est pas impossible.
- La force des doigts peut-elle vraiment se mesurer ?
Une revue scientifique récente confirme que les tests de force des doigts gagnent en fiabilité. Mais entre la fameuse réglette de 20 mm, les capteurs portables et les aléas de la magnésie, mettre la force des grimpeur·se·s en chiffres reste un sacré défi. (CC) Brook Anderson / Unsplash Sur une poutre, la sensation arrive avant le chiffre. Une réglette gratte ou cisaille. Une arquée tire un peu trop. La peau est trop fine, la salle trop humide, les doigts trop froids, la méthode pas encore trouvée. Un jour, le même mouvement paraît évident, trois jours plus tard il devient absurde. Pourtant, depuis quelques années, une autre langue s’est invitée dans les carnets d’entraînement : celle des kilos, des newtons, des ratios et des courbes d’asymétrie. À l’automne 2025, des chercheur·se·s ont publié dans Frontiers in Sports and Active Living, une revue scientifique spécialisée dans le sport, l’activité physique et la santé, un article de synthèse un peu particulier. Il s’agit d’une revue systématique, c’est-à-dire un travail qui passe au crible les études déjà disponibles selon une méthode définie à l’avance. Leur question : les méthodes utilisées pour mesurer la force des fléchisseurs des doigts chez les grimpeur·se·s sont-elles vraiment fiables ? Le casse-tête La science ne cherche pas ici à décréter si un chiffre résume à lui seul le niveau d’un·e grimpeur·se. Elle cherche la cohérence : quand une même personne refait un test dans des conditions similaires, le résultat reste-t-il comparable ? Sur ce point, le verdict est plutôt rassurant. Quatorze des quinze études analysées rapportent une fiabilité élevée pour au moins une mesure. Pour les tests de force maximale isométrique — tirer le plus fort possible sans bouger — douze études affichent des résultats très stables d’un essai à l’autre. Les auteur·ices parlent d’une fiabilité « bonne à excellente ». Les réglettes fixes de 20 à 23 mm apparaissent dans huit des quinze études analysées Ce constat vient valider une tendance de fond. En 2023, une précédente revue systématique consacrée aux tests physiques en escalade montrait déjà l’omniprésence des doigts dans la recherche : les tests de force des membres supérieurs et des doigts apparaissaient dans 120 des 156 études analysées. Mais cette même revue pointait aussi un joyeux bazar méthodologique. Rien que pour la force des doigts, les chercheur·se·s recensaient « presque 230 façons différentes » de mener les tests, selon le type de prise, sa profondeur, la position des bras et du corps, l’écartement des mains, les seuils de force ou les temps de repos. Bref, le milieu déborde de données. Mais tout le monde ne mesure pas encore la même chose. Une suspension sur une réglette, une traction isométrique sur une prise spécifique, un test à une main, un test à deux mains, un protocole en demi-arquée ou en main ouverte : tous ces formats produisent des chiffres. Reste à savoir lesquels peuvent vraiment se comparer. 20 mm, l'étalon d'or Dans ce paysage éclaté, un chiffre revient avec insistance : 20 millimètres. Avec sa grande sœur de 23 mm, cette profondeur s’impose comme une référence commune dans la littérature scientifique. Dans la revue de 2025, les réglettes fixes de 20 à 23 mm apparaissent dans huit des quinze études analysées. Les auteur·ices estiment que ces profondeurs montrent régulièrement une forte fiabilité et qu’elles devraient être privilégiées pour standardiser le suivi. Le 20 mm est ainsi devenu une unité de mesure pratique, reliant les laboratoires, les applications d’entraînement, les capteurs nomades et les tests maison. Une manière de transformer une impression — « j’ai les doigts faibles en ce moment » — en donnée comparable. Plusieurs travaux récents accompagnent cette démocratisation. En 2022, une étude publiée dans Frontiers in Sports and Active Living a évalué le Tindeq Progressor, un capteur commercial utilisé pour mesurer la force. Vingt-cinq grimpeur·se·s expérimenté·e·s, dont 16 hommes et 9 femmes, ont été testé·e·s sur des positions spécifiques, notamment une traction à une main sur réglette de 20 mm. Comparé à une plateforme de force de laboratoire, l’outil obtient un score de fiabilité entre 0,90 et 0,99 sur 1 dans les deux positions testées. Autrement dit, ses mesures collent presque parfaitement à celles de l’appareil de référence. Il se montre aussi très stable lorsqu’on répète les tests le même jour ou à plusieurs jours d’intervalle. Conclusion des auteur·ices : le Tindeq peut être considéré comme un outil « valide et fiable » pour détecter des changements de force liés à l’entraînement hors laboratoire. Il y a aussi un problème de représentativité manifeste : la revue ne fournit pas de total consolidé femmes-hommes sur les 747 participant·e·s Un an plus tôt, une étude publiée dans PLOS ONE, revue scientifique généraliste en accès libre, montrait pourquoi ces mesures intéressent autant l’entraînement. Cinquante-sept grimpeurs hommes — 17 intermédiaires, 25 avancés et 15 élites — avaient réalisé des tractions isométriques sur une prise de 23 mm, en demi-arquée, avec un angle de coude à 90°. Résultat : les grimpeurs élites produisaient une force maximale supérieure aux deux autres groupes. Ils se distinguaient aussi par leur vitesse de développement de la force, c’est-à-dire leur capacité à produire rapidement beaucoup de force. Pour les auteur·ices, force maximale et vitesse de développement de la force peuvent ainsi aider à distinguer les grimpeurs élites des grimpeurs avancés et intermédiaires. Le chiffre ne remplace donc pas la grimpe. Mais il commence à compter dans la manière dont elle s’entraîne, se suit et se compare. On ne se contente plus de savoir si l’on « tient petit ». On mesure combien, comment, sur quelle prise, à quelle vitesse, avec quelle main, et parfois avec quel écart entre les deux côtés. Au doigt mouillé ? La revue de 2025 avance pourtant avec ses propres freins. Les protocoles restent très hétérogènes : tests à une ou deux mains, mesures simultanées ou non, force maximale, endurance, force critique, vitesse de développement de la force, profondeurs allant de 6 à 60 mm. Cette dispersion est telle qu’aucune méta-analyse globale n’a été menée. Additionner les résultats aurait donné une impression de solidité que les protocoles ne permettaient pas vraiment. Plus flagrant encore pour les pratiquant·e·s : l’absence de contrôle des conditions réelles de grimpe. Dans un sport où une prise trop froide, trop moite ou saturée de magnésie peut ruiner un essai, seules quatre études sur quinze ont surveillé la température et l’humidité entre les différents tests. Une seule mentionne explicitement l’usage de magnésie pendant les mesures. Les auteur·ices rappellent pourtant que le froid peut réduire les performances des fléchisseurs des doigts, notamment en endurance, et que la magnésie, censée sécher les doigts, peut dans certaines conditions diminuer le coefficient de friction. Il y a aussi un problème de représentativité manifeste : la revue ne fournit pas de total consolidé femmes-hommes sur les 747 participant·e·s. Et c’est déjà une information. Dans le tableau récapitulatif, deux études sont exclusivement masculines, avec 93 puis 31 hommes. Une étude inclut des hommes et des femmes sans détailler ici la répartition, une autre inclut 31 grimpeur·se·s et non-grimpeur·se·s sans préciser le sexe des participant·e·s, et les autres mélangent hommes et femmes, mais sans que la revue ne permette toujours de savoir si les résultats ont été analysés séparément. Ce n’est pas un détail statistique. Les auteur·ices écrivent que ces manques dans la caractérisation des participant·e·s sont importants, parce que le sexe et l’expérience sportive peuvent influencer les résultats. Ils appellent donc à des protocoles mieux équilibrés, notamment pour les analyses par sexe et par niveau. Même constat du côté de l’étude PLOS One de 2021, souvent citée sur la force et la vitesse de développement de la force : elle inclut 57 grimpeurs, mais aucune femme, et ses auteur·ices reconnaissent que les résultats ne sont pas nécessairement généralisables aux grimpeuses du même niveau. La force des doigts se mesure donc de mieux en mieux. Mais le chiffre a tout de même ses limites. Il isole une capacité physique dans un cadre strict, sur une prise donnée, avec un protocole donné, dans des conditions plus ou moins contrôlées. Il reste aveugle à la lecture de voie, au placement des pieds, à la gestion du stress, à la fatigue cutanée, à l’économie gestuelle ou à la simple intuition du mouvement. C’est donc un excellent outil de diagnostic, mais on est encore loin de l’algorithme de la grimpe.
- À Fontainebleau, un nouvel incendie parcourt plus de 300 hectares dans les Trois-Pignons
Parti en bordure de l’A6 à Noisy-sur-École, le feu était toujours en progression dimanche soir. Des habitations ont été évacuées. © SDIS 77 Un incendie a parcouru plus de 300 hectares dans le massif des Trois-Pignons, à l’ouest de la forêt de Fontainebleau, dimanche 12 juillet. Le feu s’est déclaré en fin d’après-midi le long de l’autoroute A6, sur la commune de Noisy-sur-École, avant de se propager à la forêt en direction d’Achères-la-Forêt. Lors d’un point presse organisé vers 23 heures, le sous-préfet de Fontainebleau indiquait que l’incendie était toujours « en cours de propagation ». Deux avions Dash venus de Bordeaux et de Nîmes ont été mobilisés pour épandre du produit retardant sur la zone. Selon la Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France, il s’agit de la première utilisation de tels avions contre un incendie en Île-de-France. Deux hélicoptères bombardiers d’eau et un avion chargé de l’observation du terrain ont également été engagés. Plusieurs centaines de pompiers intervenaient dimanche soir sur les différents feux déclarés dans le sud de la Seine-et-Marne. Une quinzaine d’habitations ont été évacuées au Vaudoué. Le bilan communiqué par la préfecture pour l’ensemble des incendies en cours en Seine-et-Marne ne faisait état d’aucune victime, mais signalait des dégâts matériels. L’A6 a été entièrement coupée entre les points kilométriques 44 et 69. Dans le même temps, la circulation sur la ligne TGV Sud-Est a subi d’importantes perturbations en raison d’un autre incendie, déclaré aux Écrennes, qui avait franchi l’A5 et la voie ferrée. Trois cents hectares correspondent à trois kilomètres carrés. Rapportée aux quelque 24 000 hectares du massif forestier de Fontainebleau, qui réunit les forêts domaniales de Fontainebleau, des Trois-Pignons et de la Commanderie, la surface parcourue représente environ 1,25 % de l’ensemble du massif. Le chiffre reste considérable pour un incendie qui s’est développé en quelques heures : il est près de 67 fois supérieur aux 4,5 hectares parcourus la veille dans les gorges d’Apremont. L’échelle apparaît plus impressionnante encore lorsqu’on la rapporte aux seuls Trois-Pignons, une forêt d’environ 3 309 hectares : 300 hectares en représenteraient un peu plus de 9 %. Cette comparaison doit toutefois être maniée avec prudence. Le périmètre annoncé par les secours peut inclure des terres agricoles, des propriétés privées et des zones situées en périphérie de la forêt domaniale. Une surface dite « parcourue » par le feu ne signifie pas non plus que chaque arbre ou chaque mètre carré compris dans ce périmètre a été entièrement détruit. Le bilan définitif et la cartographie des zones effectivement brûlées ne pourront être établis qu’après la maîtrise de l’incendie. Pour les grimpeur·se·s, les informations disponibles dimanche soir ne permettent pas encore de déterminer précisément quels secteurs ont été atteints. Noisy-sur-École et Achères-la-Forêt se trouvent néanmoins au cœur des Trois-Pignons, l’un des principaux ensembles d’escalade de Fontainebleau. Le massif comprend notamment les secteurs de la Roche aux Sabots, du Cul de Chien, du Diplodocus, de la Gorge aux Châts ou encore des 95.2. La forêt domaniale des Trois-Pignons était déjà interdite au public jusqu’au 15 juillet inclus par un arrêté préfectoral pris en raison du risque d’incendie. Cette interdiction concerne les routes forestières, les sentiers de randonnée et l’intérieur des parcelles. Informations arrêtées au dimanche 12 juillet à 23h30.
- Aux États-Unis, le conflit chez Movement gagne les magasins The North Face
Des salarié·e·s de Movement Gyms et leurs soutiens doivent se rassembler ce lundi 13 juillet devant dix magasins The North Face aux États-Unis. Leur objectif : obtenir de la marque qu’elle rompe son partenariat avec la plus grande chaîne de salles d’escalade du pays, accusée de pratiques antisyndicales et de blocage des négociations. © Courtoisie de Climbing Workers United Le bras de fer social qui oppose Movement Gyms à une partie de ses salarié·e·s change une nouvelle fois d’échelle. Après avoir organisé des piquets de mobilisation devant les salles et demandé aux abonné·e·s de se préparer à geler leur abonnement, Climbing Workers United porte désormais la contestation chez l’un des principaux partenaires commerciaux de l’enseigne : The North Face. À midi, heure locale, des salarié·e·s de Movement, des membres de Workers United et des client·e·s doivent se réunir devant dix magasins The North Face situés à Chicago, New York, Brooklyn, dans le New Jersey, en Pennsylvanie, en Virginie et en Californie. Les organisateur·ice·s prévoient notamment de proposer aux passant·e·s de signer des lettres adressées aux responsables des boutiques et d’envoyer des messages à la direction de la marque. « Un partenariat avec une entreprise qui viole les droits de ses salarié·e·s contredit les valeurs de The North Face et de VF Corp. — et doit prendre fin », affirme le communiqué diffusé par Workers United. Le syndicat demande plus précisément la suspension de cette collaboration tant que Movement n’aura pas, selon ses termes, cessé ses pratiques antisyndicales et engagé des négociations de bonne foi avec les équipes syndiquées. L’action intervient cinq jours avant le Global Climbing Day, organisé le 18 juillet conjointement par The North Face et Movement. À cette occasion, l’ensemble des salles de la chaîne propose une journée gratuite d’escalade, avec prêt de matériel et cours accessibles sans frais. The North Face est également partenaire d’autres événements et compétitions organisés dans les établissements Movement. En ciblant directement la marque, les syndicats entendent mettre en lumière ce qu’ils présentent comme une contradiction avec les engagements publics de sa maison mère, VF Corporation. Le groupe, également propriétaire de Vans, Timberland ou encore Smartwool, affirme soutenir « le droit des travailleur·se·s à se syndiquer librement et à exercer ce droit sans représailles de leur employeur ». « Si The North Face et VF croient aux droits des travailleur·se·s et aux droits humains, elles doivent mettre fin à ce partenariat avec Movement tant que l’entreprise n’aura pas cessé ses pratiques antisyndicales et commencé à négocier de bonne foi avec ses salarié·e·s syndiqué·e·s », poursuit Workers United. Lynne Fox, présidente de Workers United, indique avoir écrit aux directions de VF Corporation et de The North Face afin de demander une rencontre. Selon le communiqué syndical, aucun rendez-vous n’avait encore été programmé à la veille des rassemblements. Cette nouvelle offensive s’inscrit dans un conflit engagé depuis plusieurs années. En novembre 2021, les équipes de Movement Crystal City, en Virginie, étaient devenues les premières d’une salle d’escalade privée américaine à voter en faveur d’un syndicat. Depuis la fin de l’année 2024, les salarié·e·s de dix autres établissements Movement ont rejoint Climbing Workers United. Aucun de ces sites n’avait cependant encore obtenu de convention collective fin juin. Des procédures pour pratiques déloyales, portant notamment sur des accusations de modifications unilatérales des conditions de travail et de négociations de mauvaise foi, ont par ailleurs été déposées devant le National Labor Relations Board, l’autorité fédérale chargée du droit du travail. Selon Climbing Workers United, plus de 500 salarié·e·s de Movement sont aujourd’hui syndiqué·e·s. À l’échelle du secteur, l’organisation revendique désormais plus de 1 300 membres dans 32 salles américaines. La mobilisation du 13 juillet n’est donc pas une grève, mais elle marque une nouvelle évolution de la stratégie syndicale : après la direction et la clientèle de Movement, ce sont désormais les partenaires économiques de la chaîne qui sont appelés à prendre position.
- Vote sur la suspension d'Israël, de la Russie et du Bélarus : l'histoire secrète
Le 23 juillet, les fédérations nationales d'escalade du monde entier votent sur une question sans précédent : suspendre ou non Israël, la Russie et la Biélorussie de World Climbing. Sous la pression d'une lanceuse d'alerte et d'un collectif international, le comité exécutif a dû se résoudre à organiser une AG extraordinaire. Voici pour la première fois les coulisses d'un scrutin qui pourrait déboucher sur une décision historique. Lors de l'étape de Coupe du monde de mai 2026 à Madrid © Alberto Astudillo García Comme partout sur le Vieux Continent, l'été est lourd en Espagne en cette année 2025. Mais dans la chaleur qui charge son appartement de Tarragone, Jimena Villar-de-Onis a enfin un peu de temps libre. Avocate de formation, cette grimpeuse suisse a toujours cheminé entre mille projets. Cette fois-ci, la voie semble libre : Jimena cherche des informations sur ce qui la passionne, le droit international et le sport. Et ce jour-là, en cliquant sur des sources qui traitent de la situation sur les falaises de Cisjordanie, la tête chercheuse hallucine. Jimena Villar-de-Onis apprend d'abord que la fédération israélienne d'escalade (ILCA) promeut, et rebaptise parfois, des sites de grimpe en territoires palestiniens occupés. De lien en lien, elle lit que l'implacable colonisation de l'État d'Israël, poursuivie à un rythme effréné entamée depuis le 7 octobre 2023, s'étend aussi aux falaises d'escalade de Cisjordanie. Deux ans plus tard, en vacances en Suisse pour grimper, la jeune chercheuse à l'Université d'Oxford y pense entre chaque voie. Elle correspond alors beaucoup avec une jeune étudiante espagnole, Luisa Gieric. Et après l'effarement, elles décident d'agir ensemble. « On avait passé des centaines d'heures sur le sujet, rembobine Jimena Villar-de-Onis au bout du fil. J'ai tenté de publier un article mais personne n'en voulait alors on a tout mis à disposition sur une page web et un compte Instagram. » Dix-huit mois plus tard, les informations des deux grimpeuses font partie des fondements de ce qui pourrait conduire à une décision historique dans le monde de l'escalade. Le 23 juillet 2026, des dizaines de fédérations nationales d'escalade voteront lors d'une assemblée générale extraordinaire de World Climbing, la fédération internationale d'escalade. Le scrutin portera sur trois votes séparés : suspendre ou non les fédérations biélorusse, russe et israélienne. Les informations recueillies par Jimena Villar-de-Onis ont nourri tout un mouvement jusqu'à cette échéance. La grimpeuse suisse s'est investie corps et âme dans Climbers for Palestine, le collectif ayant exercé le plus de pression sur World Climbing. La guerre des motions Mars 2022. L'armée russe envahit l'Ukraine. Deux semaines plus tard, à Salt Lake City, l'IFSC (ancien nom de la fédération internationale, ndlr) tient son assemblée générale annuelle. L'émotion est à son comble, les représentant·e·s de dizaines de fédérations font face à une question que le sport n'a pas l'habitude de trancher : que fait-on quand un pays membre déclenche une guerre ? En pleine actualité, la majorité des fédérations vote la suspension de la Russie et de la Biélorussie, et l'exclusion de leurs athlètes des compétitions internationales. « C'est une erreur. Le sport ne devrait pas prendre position pour un conflit, car si tu commences pour l'un, tu dois le faire pour tous » Marco Scolaris, président de World Climbing, sur la suspension des fédérations russes et biélorusses après le début de l'invasion de l'Ukraine Marco Scolaris, président de World Climbing, l'a dit sans ambages dans un podcast de Climbing Radio : « C'est une erreur. Le sport ne devrait pas prendre position pour un conflit, car si tu commences pour l'un, tu dois le faire pour tous ». Selon lui, le Tribunal Arbitral du Sport (TAS) lui a donné raison. Quand la fédération internationale de ski vote l'exclusion totale des athlètes russes en 2025, le TAS annule la décision : pas d'exclusion possible, seulement la neutralité. Sauf que pour Jimena Villar-de-Onis, ce n'est pas tout à fait juste. « Sur le principe, Marco Scolaris a raison. Cependant sur le fond, personne n'a jamais demandé l'exclusion pure et simple des athlètes israélien·ne·s, russes et biélorusses, explique-t-elle. Nous plaidons pour une suspension, c'est différent. Et si des athlètes veulent concourir, ils peuvent le faire sous bannière neutre. » C'est d'ailleurs peu ou prou ce que la fédération fera. En 2025, World Climbing adopte une « politique de neutralité » : les athlètes russes et biélorusses participeront sans drapeaux, couleurs nationales ni hymnes. La mesure tient, jusqu'à ce qu'en février 2026, le comité exécutif de World Climbing lève la suspension des fédérations russe et biélorusse. De facto, la Russie et la Biélorussie redeviennent membres à part entière. Ipso facto, l'Ukraine proteste et présente une motion. Et c'est là que les fils s'emmêlent. En parallèle, Jimena Villar-de-Onis et Climbers for Palestine avancent sur un terrain différent. Leur argumentaire ne se fonde pas sur la guerre menée par Israël. Leur angle est plus précis, plus technique aussi. Selon eux, ILCA viole ses propres obligations statutaires au sein de World Climbing. En fin d'année 2025, Climbers for Palestine publie un rapport de preuves documentant les activités de l'ILCA : les sites d'escalade confisqués en Cisjordanie, la requalification de falaises et de premières ascensions palestiniennes, les liens financiers et institutionnels avec l'armée israélienne et des entreprises opérant dans les colonies. Le rapport soutient que ces activités ont contribué à exclure de fait les grimpeur·se·s palestinien·ne·s de leurs propres falaises, en obstruant leur liberté de mouvement, comme la présidente de la Fédération d'escalade palestinienne (PCA) nous l'expliquait dans une interview. Au fur et à mesure, Climbers for Palestine se structure à l'international. Le collectif compte désormais des groupes de pression dans plusieurs pays européens. C'est en Espagne et en Italie que les membres parviendront à faire adopter deux motions par leurs fédérations nationales. Avec celle de l'Ukraine, World Climbing se retrouve avec trois textes sur les bras. Trois textes qui l'obligent à ouvrir un débat sur la participation d'Israël aux compétitions d'escalade. Le sujet doit alors être traité lors de son Assemblée Générale 2026, à Riyad. Sauf qu'une autre guerre va, une nouvelle fois, tout chambouler. Pressions, cachoteries et un diable dans les détails En avril 2026, les États-Unis et Israël commencent à bombarder l'Iran. Le Moyen-Orient est devenu une zone de guerre. World Climbing annule son déplacement en Arabie saoudite et opte pour une AG virtuelle. La fédération décrète du même coup que les sujets sensibles ne seront pas discutés. Le sang de Jimena Villar-de-Onis ne fait qu'un tour. La chercheuse utilise le peu de temps qu'il lui reste pour remuer ciel et terre et accroître la pression sur les fédérations nationales et World Climbing. Grâce à cette mobilisation, les fédérations nationales d'escalade seront appelées à voter pour ou contre une AG extraordinaire de World Climbing « sur les questions géopolitiques ». Le 23 avril, la mesure récolte 78,69 % des voix pour. C'est une victoire pour Climbers for Palestine. Beaucoup exultent. Jimena, elle, reste calme. Car en grattant un peu, la chercheuse sait que ce ne sera pas si simple que ça. « Toute décision prise sous [la suspension de la Biélorussie, d'Israël et de la Russie] constituera une recommandation adressée au comité exécutif en ce qui concerne la suspension d'une fédération nationale » Mention écrite noir sur blanc dans un document officiel de World Climbing. Le vote du 23 juillet ne sera pas contraignant. Pour le savoir, il faut creuser sur le site officiel de World Climbing. Bien caché, le document de la future AG extraordinaire est très clair. En version originale, il est écrit : « Any decision taken under this agenda item will constitute a recommendation to the Executive Board regarding the suspension of a National Federation. » Autrement dit : les fédérations nationales peuvent voter oui à la suspension de la Biélorussie, de la Russie et d'Israël, mais le comité exécutif peut ne rien faire. Jimena Villar-de-Onis l'a découvert en épluchant les statuts et a poussé World Climbing à le reconnaître. La fédération internationale a fini par publier le document, sans l'annoncer. Selon Climbers for Palestine, le collectif a dû menacer de diffuser l'information lui-même pour l'obtenir. Dont acte : ce qui se présente comme un processus démocratique contient une clause d'exception. L'exécutif reste souverain. Copie du document officiel de World Climbing Le 23 juillet, les fédérations voteront de manière anonyme. L'ordre du vote est déjà connu : alphabétique (selon le nom des fédérations, ndlr) Biélorussie d'abord, Russie ensuite, Israël en dernier. Pour Jimena Villar-de-Onis, ce n'est pas anodin. Cela peut influencer le résultat, tout comme la formulation du vote, très simple (« Vote to recommend to the Executive Board the suspension of [National Federation Name] », ndlr). L'avocate de formation le sait : le diable se cache dans les détails. Pour la Biélorussie et la Russie, la situation est déjà tranchée par le comité exécutif, qui a levé leur suspension en février. Un vote de recommandation de suspension serait un camouflet direct pour le comité exécutif. Mais, selon Jimena Villar-de-Onis, beaucoup de fédérations d'Europe de l'Est soutiennent cette suspension. Ce qui crée une tension : peut-on voter non pour la Russie et oui pour Israël sans contradiction ? Et inversement ? Marco Scolaris reconnaissait lui-même dans le podcast précité que le traitement différencié « est devenu une forme de violence envers le peuple palestinien ». Pour Israël, la logique est différente de celle de 2022. Il n'est pas demandé à World Climbing de prendre position sur un conflit entre États. Il lui est demandé d'appliquer ses propres statuts à une fédération membre dont les activités documentées constituent, selon Climbers for Palestine, des violations du droit international. « Ça peut passer » Jimena Villar-de-Onis, membre de Climbers for Palestine. La Coupe du monde de Chamonix perturbée Selon nos informations, environ 60 à 70 fédérations devraient participer. Pour adopter une recommandation de suspension, il faut une majorité simple. Mais la qualité de cette majorité comptera autant que son résultat brut. Si les fédérations votent massivement pour les trois suspensions et que le comité exécutif suit, cela créera un précédent historique. Pour la première fois dans un sport olympique, une fédération serait suspendue pour des violations documentées du droit international. Les athlètes israélien·ne·s devraient alors concourir sous bannière neutre pour les qualifications de Los Angeles 2028, à moins d'un an du début du cycle. Si le vote est clair mais que le comité exécutif refuse de suivre : la crise de légitimité s'ouvre, et Marco Scolaris devra expliquer pourquoi une majorité de fédérations membres n’a aucun pouvoir réel. Si les majorités étaient courtes et les résultats fragmentés, le comité exécutif aurait tout ce dont il a besoin pour justifier l'inaction. L'été passe, la caravane aussi. Jimena Villar-de-Onis et Luisa Gieric lors d'une manifestation à Madrid © courtoisie de Jimena Villar-de-Onis Pour Jimena Villar-de-Onis, le précédent historique peut encore survenir. « Ça peut passer », affirme-t-elle, confiante, au téléphone. En attendant, Climbers for Palestine a lancé une grande campagne invitant les membres des fédérations nationales à écrire à leur fédération pour la convaincre de voter la suspension d'Israël. Demain, juste avant l'étape de Coupe du monde d'escalade à Chamonix, une manifestation est prévue en faveur du peuple palestinien. Tout le comité exécutif sera présent. Il sera difficile de détourner le regard.
- À Fontainebleau, un incendie brûle 4,5 hectares dans le massif d’Apremont
Le feu s’est déclaré près de la Caverne des Brigands, à l’entrée ouest de l’un des principaux sites de bloc de la forêt de Fontainebleau. Les pompiers du Cher mobilisés sur un important feu de forêt à Saint-Martin-d'Auxigny © SDIS 18 Un incendie a parcouru environ 4,5 hectares dans les gorges d’Apremont, en forêt domaniale de Fontainebleau, dans la nuit du vendredi 10 au samedi 11 juillet. Le feu s’est développé en lisière de Barbizon, dans le secteur de la Caverne des Brigands. Une centaine de personnes issues des services d’incendie et de secours de Seine-et-Marne et de l’Essonne ont été mobilisées. L’intervention a été compliquée par le relief escarpé et l’accès difficile à certaines parties du massif. Un hélicoptère bombardier d’eau est venu appuyer les équipes au sol. Dans la soirée de samedi, la progression de l'incendie a été stoppée, tandis que les opérations d’extinction et de surveillance se poursuivaient. Pour les grimpeur·se·s, Apremont désigne un vaste ensemble de blocs qui s’étend sur environ trois kilomètres d’ouest en est. La Caverne des Brigands se trouve à son extrémité occidentale. Il s’agit donc de la partie du massif la plus proche de la commune de Barbizon, village emblématique de la peinture pré-impressionniste en France. Apremont constitue l’un des plus vastes sites d’escalade de Fontainebleau. La Fédération française de la montagne et de l’escalade y recense environ 1 200 passages, du 3b au 7a. Dans les seules gorges d’Apremont, le Cosiroc (pour Comité de Défense des Sites et Rochers d’Escalade, une association française créée en 1962 à Paris pour protéger et gérer les sites d’escalade, ndlr) répertorie au moins douze circuits, depuis un parcours destiné aux enfants jusqu’à des circuits extrêmement difficiles. Plusieurs d’entre eux remontent aux années 1950 et appartiennent à l’histoire de l’escalade bleausarde. Autour de la Caverne des Brigands, les topos distinguent plusieurs zones de bloc, dont l’Envers d’Apremont et Apremont-Varappeurs. La parcelle 713, où se situe la caverne, accueille notamment deux circuits récents, jaune et orange, comptant chacun une trentaine de passages. La parcelle 712 voisine comprend le circuit rouge « Fraise écrasée » ainsi que la « Route du Désert ». C’est également le long de cette route forestière que se trouve « La Fissure des Alpinistes », un passage coté 5+ parmi les plus anciens de la forêt. Le bloc a été gravi dès 1932 ou 1933 par Hugues Paillon, puis en 1934 par Pierre Allain, figure majeure de l’histoire de l’escalade à Fontainebleau. L’incendie s’est ainsi déclaré au cœur d’un paysage rocheux particulièrement fréquenté par les grimpeur·se·s, les randonneur·se·s et les promeneur·se·s. Les gorges d’Apremont avaient déjà été touchées en 2023 par plusieurs départs de feu : l’Office national des forêts indiquait alors que 4,8 hectares avaient brûlé dans ce secteur.
- Les salles d’escalade Arkose pendant la canicule : un modèle en surchauffe
Pendant la canicule, les salles d'escalade non climatisées d'Arkose en région parisienne sont devenues des fours. La direction du siège a pourtant maintenu leur ouverture. Des salarié·e·s racontent leur quotidien transformé en véritables traversées du désert. © Piet Une enquête publiée en partenariat avec Reporterre. Les chaleurs extrêmes peuvent créer des mirages. Pourtant, en ce jeudi 25 juin, la scène est bien réelle. Au cœur du parc de la Villette, dans le 19e arrondissement de Paris, la nouvelle salle d'escalade de la Fédération française de la montagne et de l'escalade (FFME) est pleine à craquer. Des familles sont attablées avec un verre de sirop, des télétravailleurs tapotent sur leur clavier, des sportif·ve·s grimpent un peu partout. Comme un aimant, iels sont venu·e·s profiter de la climatisation flambant neuve. À moins de 3 kilomètres de là, le monde est renversé. Dans la salle Arkose non climatisée de Pantin, en Seine-Saint-Denis, il n'y a presque personne. Un ventilateur distribue de l'air chaud. Au fond de la salle, deux grimpeurs en nage se demandent s'ils vont remettre un essai dans leur voie. L'atmosphère est si dense qu'elle rend visibles les particules de magnésie qui flottent dans l'air. « On savait tous qu'on allait douiller » Issa, salarié d'Arkose En quelques jours, la vague de chaleur inédite qui a frappé la France a opposé deux catégories dans l'univers de l'escalade en salle commerciale. D'un côté, les structures climatisées métamorphosées en îlots de fraîcheur. De l'autre, celles qui ne le sont pas, transformées en fournaises que seule une poignée de téméraires ont décidé d'affronter. Sauf qu'elleux ont le choix. Ce n'est pas le cas de la centaine de salarié·e·s d'Arkose en Île-de-France qui doivent travailler – à l'accueil, en cuisine, dans la zone de grimpe – sous des températures qui ont parfois culminé à plus de 40 °C. Plusieurs d'entre elleux ont contacté Vertige Media pour témoigner de leurs conditions de travail dégradées. Toutes et tous ont choisi de le faire sous couvert d'anonymat. Passoires thermiques et Mister Freeze Au début de la canicule, quand Issa* a commencé sa journée de travail, il s'attendait déjà à ce que ce soit compliqué. « On travaille dans des passoires thermiques, affirme-t-il. L'hiver, il fait très froid. On savait tous qu'on allait douiller. » Issa travaille dans l'une des treize salles que l'enseigne compte dans la région Île-de-France. Contrairement à d'autres grosses enseignes comme Climb Up et Climbing District, les salles Arkose les plus importantes – à Massy, Pantin, Nation ou Montreuil – ne sont pas climatisées. À la tête de 30 salles en Europe, le groupe français a érigé ses murs dans d'anciens bâtiments industriels très mal isolés. « Le mardi 23 juin, quand je suis arrivé au boulot en début de matinée, il faisait déjà plus de 30 °C dans la salle », reprend Marine*, une autre salariée d'Arkose en région parisienne. La jeune employée décrit une impréparation à une canicule qui aura causé une hausse de 30 % de la mortalité pour la semaine du 23 au 28 juin, selon Santé publique France. « Au début de la journée, mon directeur m'a dit de prendre 20 euros dans la caisse et d'aller acheter des Mister Freeze », précise Marine. À ce moment-là, aucun·e salarié·e du groupe n'avait reçu de communication officielle de la part de la direction d'Arkose. Pourtant, selon nos informations, une réunion entre la direction et les représentants du personnel avait bien eu lieu le lundi 22 juin. Dès le lendemain, les salarié·e·s ont vu débarquer des climatiseurs portables, des ventilateurs, des brumisateurs et des bouteilles d'eau. Leurs directeurs de salle ont aménagé leurs horaires, et ce sont souvent eux qui achètent le matériel nécessaire pour créer « des points fraîcheur ». S'iels saluent l'implication de leurs supérieurs directs, toutes et tous s'étonnent du fait que le siège de l'entreprise n'ait pas voulu fermer. Autour d'eux, plusieurs enseignes concurrentes, selon les informations que nous avons recueillies, ont baissé le rideau de leurs salles non climatisées, au moins une partie de l'après-midi. C'est même la décision qu'a prise une salle franchisée (donc indépendante du siège, ndlr) d'Arkose, à Angers, qui a annoncé, avant l'épisode caniculaire, une fermeture à partir de 15 heures du lundi au jeudi. « Si on ferme à chaque pic au-delà de 35 °C, nos exploitations sont mortes » Samy Carmarzana, directeur général d'Arkose Au bout du fil, Marine souffle. Elle ne s'explique pas que sa direction lui ait demandé de venir travailler sous plus de 35 °C. Elle connaît pourtant très bien la raison. Comme la plupart de ses collègues, elle a lu les mêmes mots transmis aux équipes salariées par écrit : « nécessité de maintenir l'exploitation ». « Le truc, c'est que cette raison n'est pas valable, rétorque-t-elle. J'ai été payée à ne rien faire, donc je pense qu'ils ont davantage perdu d'argent qu'en fermant. » Toutes et tous nous le disent : en temps normal, que ce soit à Pantin, à Massy, à Nation ou à Montreuil, le nombre de passages clients se situe autour de 600, les bons jours. Au pic de la canicule, ces chiffres sont parfois tombés à 70. « Les grimpeurs ne consommaient rien à part de l'eau, continue Issa. Ils font des séances de vingt minutes, repartent avec un sourire gêné et prononcent toujours les mêmes mots : bon courage. » Quoi qu'il en coûte Contacté par Vertige Media, le directeur général et cofondateur d'Arkose, Samy Camarzana, assume. « À un moment donné, il faut un minimum que les salles tournent. On ne peut pas fermer comme ça, affirme-t-il au téléphone. Ou alors, dans ce cas-là, vous me trouvez un généreux donateur qui va combler tout ça. » Pour le directeur, c'est vital. Dans un contexte économique de plus en plus morose pour le secteur, « si on ferme à chaque pic au-delà de 35 °C, nos exploitations sont mortes ». Malgré l'impératif économique, Samy Camarzana a dû s'y résoudre : ses salles ont fermé. D'abord l'espace de bloc à Pantin, en Seine-Saint-Denis, qui a atteint 38 °C : le directeur sur place a décidé, seul, de le condamner. À Massy ensuite, où le seuil de 40 °C a plusieurs fois été dépassé. L'espace grimpe de la salle s'est arrêté à la suite d'un arrêté signé par la préfète de l'Essonne en date du vendredi 26 juin « portant interdiction de la pratique sportive dans des salles non climatisées pendant la vigilance rouge canicule ». Si Laurent* sait qu'Arkose est connu pour sa politique d'ouverture « 365 jours par an », cela ne l'empêche pas de piquer une colère noire. Il bosse en cuisine – « là où on souffre loin des regards » – et sait ce que c'est que d'ouvrir un four quand il fait plus de 40 °C dehors. Alors, quand il a appris que ses employeurs fermaient l'espace grimpe de Massy sous arrêté préfectoral, mais pas la cuisine, il a bondi. « C'est vraiment n'importe quoi », lâche-t-il, furieux. C'est cette priorité donnée au chiffre d'affaires et à la productivité qui exaspère tou·te·s les salarié·e·s contacté·e·s. « Pourquoi ouvrir une salle quand il y a moins de dix passages en cinq heures ? Pourquoi je poireaute en cuisine pour ne faire aucun couvert ? », apostrophe Laurent. « Les priorités sont claires pour la direction : l'obsession capitaliste passe avant la santé de leurs équipes ! » De son côté, Samy Camarzana certifie que « globalement, on a fait en sorte de protéger les plus faibles ». Il en veut pour preuve de longues discussions avec les représentants du personnel et des élu·e·s de la CGT avec qui il aurait pris des mesures élaborées de concert. En premier lieu ? « Un mail dans lequel on a demandé aux salarié·e·s des salles non climatisées de se signaler auprès des ressources humaines pour savoir s'iels avaient ressenti des symptômes. Le cas échéant, on [indiquait qu'on] les contacterait pour mettre en place un aménagement partiel ou total de leur temps de travail », explique le directeur général du groupe. Les températures dans les salles Arkose d'Île-de-France relevées par les salarié·e·s. Ce mail, les équipes salariées l'ont bien reçu, le mercredi 24 juin, au climax de la canicule. Issa y a même répondu en décrivant des maux de tête, des nausées et des vertiges. Le jour même, il a reçu une réponse de son directeur le remerciant et lui disant avoir bien reçu sa demande. Puis... plus rien. « On ne m'a jamais accompagné ni proposé quoi que ce soit », précise-t-il. Le lendemain, il est reparti au boulot sous une chaleur de plomb. Une salariée a choisi d'elle-même de ne pas venir travailler à Pantin, le jeudi 25 juin. La veille au soir, ce sont deux salarié·e·s qui décidaient de faire valoir leur droit de retrait. Au téléphone, Issa laisse passer un ange, puis pose : « C'est ce qui arrive quand on fait porter une responsabilité individuelle aux salarié·e·s. On est tous potes dans nos salles. La direction le sait. Donc si c'est à nous de nous déclarer en arrêt de travail, ils savent aussi que ce sera à nous d'assumer de mettre les collègues dans la merde ». De la clim et du froid dans le dos Samy Camarzana reconnaît que « tout n'a pas été parfait ». Pour autant, le directeur général ne veut pas croire aux « solutions miracles ». « La solution, c'est l'adaptation », tranche-t-il. Les ventilateurs, les clims portables, les aménagements d'horaires, les pauses, les tabourets à l'accueil... En temps normal, les hôtes et les hôtesses d'accueil d'Arkose n'ont en effet pas le droit de s'asseoir. « Cette vague de chaleur était inédite, c'était un crash-test empirique, explique-t-il. On a fait comme on a pu, et chaque directeur a adapté sa sauce. À Massy, ils ont arrosé en permanence la baie vitrée pour créer de la fraîcheur. Dans d'autres salles, les équipes prenaient leur pause dans la pièce climatisée des fûts de bière. » La débrouille, le patron ne compte la vivre qu'un été. Car l'ambition d'Arkose est de climatiser l'ensemble de son parc de salles d'escalade d'ici l'été prochain. Samy Camarzana chiffre l'opération à des centaines de milliers d'euros. Un investissement qu'il juge nécessaire s'il ne veut pas que son staff suffoque encore. « Cette façon de mettre la productivité avant la santé de ses employés, ce n'est pas l'image que je me faisais de l'escalade » Marine, salariée d'Arkose En attendant la clim, il va probablement falloir encaisser une, voire deux, voire trois vagues de chaleur cet été. Pour Marine, Laurent, Issa et les autres, le corps mais surtout la tête sont déjà éprouvés. Marine évoque « un mélange de colère et de déception ». « Cette façon de mettre la productivité avant la santé de ses employés, ce n'est pas l'image que je me faisais de l'escalade, poursuit-elle. Désormais, quand on me demande d'incarner les valeurs de l'"Arkose Family", ça me tend très fortement. » La jeune femme souligne « le culot du siège » qui « au lieu de nous adresser des messages d'encouragement, envoie des rappels à l'ordre pour ne pas porter de débardeur en service ». Issa, quant à lui, est parcouru d'une autre émotion. « Franchement, j'ai peur. À la fois pour mon intégrité physique mais surtout de ne pas être, une nouvelle fois, écouté et soutenu par mon entreprise ». Le jeune salarié se dit membre d'une génération « ultra-angoissée par le dérèglement climatique ». « Les gens qui bossent ici sont très jeunes et flippent tous en pensant à l'avenir, explique-t-il. Cette absence de considération s'ajoute à notre sentiment d'insécurité. » Et de conclure : « Pour la plupart d'entre nous, ça reste un boulot alimentaire. On ne va pas se flinguer la santé pour ça ». *Les prénoms ont été modifiés.
- Escalade contre muscu : cris, orgueil et préjugés
Depuis peu, notre chroniqueur philosophe note un brin de mépris des grimpeur·se·s envers « ceux de la muscu ». Alors que de plus en plus de culturistes viennent s'essayer à l'escalade, c'était donc l'occasion pour lui de théoriser l'accueil qui leur est réservé dans les salles. Analyse d'une situation musclée entre gueulantes, Basic-Fit et Claude Lévi-Strauss. (CC) Sehoon Ye / Unsplash « J'ai envoyé le jeté dans un run (...) et en fait je ne l'ai pas fait. Et avec tous les efforts que j'avais mis, je pensais que c'était la bonne et tout ça, j'ai gueulé. Je ne suis pas fier. Franchement je suis pas fier. Mais j'ai jamais gueulé aussi fort je crois de ma vie. » Le 30 juin dernier, le grimpeur pro Lucien Martinez faisait une drôle de confidence au micro de BlokCorp. À corps et à cri Qu'à cela ne tienne, beaucoup d'entre nous poussent en grimpant des cris plus proches de la bête que de l'homme. En même temps, cette pratique fait l'objet d'une large condamnation. On crie souvent beaucoup, mais on condamne le cri car c'est une infraction à la règle du « fair-play ». D'après une formule apocryphe attribuée au sociologue français Pierre Bourdieu, le fair-play est en effet « la façon de jouer le jeu de ceux qui savent que ce n'est qu'un jeu et qui ne se prennent pas au jeu ». Or, crier, c'est justement ignorer que l'escalade n'est qu'un « jeu », suivant le mot de Lito Tejada-Flores (alpiniste, cinéaste et écrivain américain, ndlr). C'est témoigner d'un investissement disproportionné à l'égard d'une activité « inutile » suivant le fameux mot de l'alpiniste et écrivain français Lionel Terray (dans Les Conquérants de l'inutile, ndlr), qu'on doit donc pratiquer avec un certain détachement – ou du moins en feignant un tel détachement. « Je sais que tu as des gens qui font vraiment exprès de gueuler pour dire que c'est lourd. C'est pour imposer, pour marquer son territoire un peu » Un jeune grimpeur Celui qui oublie cela, celui qui ignore le fait que l'escalade doit demeurer, au moins en apparence, un simple jeu, celui-là commet une infraction qui le place en dehors du groupe. Il ne fait plus partie des nôtres : il est un autre. Ainsi, crier, c'est ici toujours le fait de l'étranger. « Nous autres » ne crions pas, car nous savons que tout ça n'est pas vraiment sérieux, et nous ne nous y laissons pas prendre. C'est, je crois, de ça dont Lucien Martinez a eu particulièrement honte. Car « pour un instant, pour un instant seulement », avant de se reprendre, il s'est laissé prendre au jeu, à l'illusio de l'escalade. Des bleues, Christophe Colomb et des cannibales Mais, alors, s'il n'est pas de chez nous, s'il est toujours celui de l'autre en nous, d'où vient le cri ? C'est ce que m'expliquait un jeune grimpeur récemment : « Je pense qu'il y en a qui gueulent comme des gens qui sont à la salle de muscu. Je pense que ce sont des gens qui viennent de la muscu, peut-être. Parce que je sais que tu as des gens qui font vraiment exprès de gueuler pour dire que c'est lourd. C'est pour imposer, pour marquer son territoire un peu. C'est sûr que ça existe. Après, je ne connais pas de gens qui font spécialement ça pour ça ». Ici, on le voit, le cri est à nouveau le fait de l'étranger, le fait des autres : de « ceux de la muscu ». Ici d'ailleurs, on ne « crie » même plus. On ouvre simplement une « gueule » animale. On se contente de « gueuler pour dire » au lieu d'articuler une parole comme le feraient de véritables humains. Et on le fait, ensuite, « comme des gens qui sont à la salle de muscu » : comme ces autres qui ne sont pas nous. Qui font du cinéma. Qui simulent. Contrairement à nous, les vrai·e·s grimpeur·se·s. Rien ne permet de l'affirmer, mais ça ne coûte rien de le penser : nous sommes là dans l'ordre du simple préjugé. Comme le montre Claude Lévi-Strauss dans Race et histoire, cette tendance qui consiste à suspecter la tribu d’à côté des comportements les plus honteux, à voir en elle une population plus proche de l’animal que de l’humain, constituée tantôt de « sauvages » et de « barbares », tantôt de « singes de terre » ou d’« œufs de pou », cette tendance qu’on appelle de l’ethnocentrisme est « l’attitude la plus ancienne » et la mieux partagée du monde. Chaque société se croit supérieure aux autres et voit dans les peuples qui l’entourent une version dégradée de l’humanité. Mais, souligne encore Lévi-Strauss, si ce réflexe n’a pas épargné les Occidentaux, il constitue avant tout le propre des sociétés qu’ils rencontraient, de sorte que, se croyant supérieures aux populations dites « primitives », les nôtres n’ont fait que « leur emprunter une de leurs attitudes typiques », et nous ne sommes sur ce point absolument pas différents des peuples que nous contactions – et exterminions consciencieusement. Ainsi Lévi-Strauss peut-il renvoyer dos à dos toutes les sociétés humaines, celles qui se croient « civilisées », et celles prétendument « primitives », toutes ironiquement réunies dans un commun rejet de l’altérité. « Qu'il s'éclate et qu'il se fasse plaisir dans ses « bleues » toute sa vie, c'est tout à fait possible. Et, c'est bien mieux qu'il fasse ça, plutôt qu'il aille à Basic-Fit » Un responsable d'une grande chaîne d'escalade L'histoire raconte par exemple que Christophe Colomb, débarquant sur une des îles des Antilles, et rencontrant des populations taïnos, leur demanda si elles étaient seules en ces lieux. À cette question, les autochtones répondirent qu'il y avait par là un autre peuple, mais qu'il fallait s'en méfier car ils étaient très féroce et très cruel, et mangeaient de la viande humaine : les « Kalinagos », dont le nom, par de lentes déformations, aboutira au mot « cannibale ». Seulement, rien ne permet d'affirmer que ce peuple fut réellement mangeur d'hommes. Après tout, c'est seulement d'après le témoignage de leur ennemi que les Kalinagos sont ainsi décrits, et on peut donc douter de la véracité de cette réputation. On retrouve très bien cela chez nous avec la muscu et le cri. « Basic-Fit », sorte d'ethnonyme comme l'était le nom « Kalinagos », sert ainsi à régulièrement désigner l'ensemble des membres de la tribu opposée à la nôtre, celle de laquelle nous cherchons à nous distinguer, celle à laquelle nous attribuons la déviance (crier/manger de l'homme), celle contre laquelle nous nous construisons. « Moi, je considère Jean-Baptiste, pas spécialement sportif, 27 ans, il s'est fait embringuer par ses copains pour une séance d'escalade le soir. Peut-être que ce ne sera jamais un très grand grimpeur. En revanche, qu'il s'éclate et qu'il se fasse plaisir dans ses « bleues » toute sa vie, c'est tout à fait possible. Et c'est bien mieux qu'il fasse ça, plutôt qu'il aille à Basic-Fit » me disait par exemple un responsable d'une grande chaîne d'escalade. Basic Instinct Pourquoi donc ce rejet de « Basic-Fit » ? Il y a sans doute de nobles raisons. Critique du consumérisme. Critique de l'individualisme moderne. Le tout, au nom de valeurs communautaires et humanistes soi-disant propres à l'escalade. On le voit, il y a là déjà conflit de valeurs tout à fait caractéristique de l'ethnocentrisme : d'un côté les purs (nous), de l'autre les corrompus (eux). Il y a, aussi, cette idée que les nouveaux venus traiteraient notre « art » comme n'importe quelle activité de fitness. Et qu'ils manquent de cette chose essentielle à toute communauté : la culture. Car ce qu'on leur reproche, c'est de ne pas avoir la « culture grimpe ». De ne rien y connaître. Et, par un glissement on passe ensuite de l'absence de cette culture spécifique à l'escalade à l'absence de toute culture, exactement comme les Occidentaux (que nous sommes) ont reproché à tous les autres peuples leur absence de culture sous prétexte qu'ils ne partageaient pas notre culture. Et le cri en est la parfaite expression, puisqu'il rend manifeste l'ignorance de la règle et du fair-play, l'investissement démesuré dans une activité qui suppose maîtrise de soi et distanciation vis-à-vis de ses propres performances, ainsi que le montre Olivier Aubel dans L'escalade libre en France. Mais il n'y a là rien d'anormal. Car la construction de l'identité fonctionne ainsi. Comme le montre l'anthropologue Gregory Bateson sous le nom de « schismogenèse », chaque groupe humain se construit par opposition à l'autre. C'est à force de petites distinctions, dans le rejet de l'altérité, que se renforcent les liens du groupe et l'identification de chacun de ses membres au tout qu’ils sont censés former. Et de ce point de vue, ce n'est pas en un sens seulement métaphorique que « la grimpe » formerait une « tribu ». C'est en un sens littéral. Quasi ethnographique. Car au fond, les grimpeur·se·s se comportent à l'égard des culturistes comme les Taïnos rencontrés par Colomb à l'égard des Kalinagos : avec une suspicion mêlée de préjugés et de calomnie des plus typiques de l'ethnocentrisme primitif. Nous sommes, nous aussi, une peuplade réunie par son rejet de l'autre, de ceux d'en face, des pas comme nous. Nous ne faisons en cela que « leur emprunter une de leurs attitudes typiques ». On peut regretter cette tendance, et il est sans doute bon d'en garder conscience afin de s'en défendre quand elle se présente, mais on peut aussi l'observer avec le recul et l'ironie de l'anthropologue. Car cela permet de descendre un peu de son bloc, et de se rendre compte que, malgré les apparences, nous ne sommes éloignés ni des quelques rescapés qui errent encore dans la grande forêt amazonienne, ni de « celles et ceux de la muscu » – dont je dois néanmoins avouer que je ne suis pas loin de penser qu'ils cachent dans leurs pots de protéines un secret culinaire inavouable. Cela dit, je suis bien curieux de savoir ce qu'ils disent de nous lorsqu'ils sont entre eux !












