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- Militantisme de confort : quand l’engagement grimpe sans jamais trop risquer
Dans notre petit monde de la grimpe, l’engagement s’affiche à coups de stories et de posts Instagram. Mais derrière ce vernis militant, une question dérange : qui prend vraiment des risques quand on se dit engagé·e — et qui se contente d’une indignation socialement très rentable et professionnellement très sûre ? Kelowna au Canada (cc) Jeremy Vejgman sur Unsplash Il y a des soirs où, en scrollant les réseaux sociaux, on est gagné par cette étrange impression d’assister à une compétition parallèle, une sorte de contest silencieux où il ne s’agit plus de tenir une réglette improbable mais de prouver, par posts interposés, qu’on est du bon côté de l’Histoire. Les prises ne sont plus vissées sur le mur, elles sont vissées sur des mots : « safe », « inclusif·ive », « engagé·e », « féministe », « éco-responsable ». Et chacun·e y va de son run moral, plus ou moins spectaculaire, plus ou moins périlleux. Sauf qu’il y a un détail qui finit par gratter : dans bien des cas, le risque est surtout narratif. On peut tomber, oui — mais on tombe rarement sur quelque chose qui casse. Au pire, on se fait recadrer à son tour, on perd un peu de crédit dans un cercle, on encaisse une mauvaise journée de commentaires. Bref : une chute amortie. Appelons ça ce que c’est : une forme de militantisme de confort. Une manière d’être « du bon côté », à haute intensité visible, mais à faible coût réel. Le genre d’engagement qui sait choisir ses batailles là où le terrain reste praticable et les conséquences maîtrisables. Le militantisme de confort La scène est presque banale. Et c’est pour ça qu’elle mérite qu’on s’y attarde. Il s'agit de la campagne de communication d'une salle d'escalade. L'objet ? Une affiche qui veut bien fait mais rate une formulation, un symbole, un choix de mots. Rien de scandaleux, loin d’une affaire qui implique des victimes, des procédures, un rapport de domination. Plutôt un faux pas : perfectible et discutable. La salle, elle, a globalement bonne réputation. Elle paie correctement ses ouvreur·ses, ne cultive pas la légende du management brutal, tente des choses sur l’accessibilité, la mixité, la prévention, l’accueil. On est loin du patron ou de la patronne tyrannique. Loin du club qui couvre un·e encadrant·e violent·e. Loin d’une institution qui gère des dossiers sensibles comme on planque de la poussière sous un tapis. Et pourtant, c’est sur elle que tombe la foudre. Soudain, stories en série, recadrages, sous-entendus, captures d’écran. Le message est clair : ce n’est pas assez, et surtout ce n’est pas « aligné ». Pendant ce temps, dans le même écosystème, tout le monde connaît d’autres histoires : celles qui ne tiennent pas dans une story, celles qui impliquent un rapport de force, un vrai risque de retour de bâton, un coût social. Celles où s’engager, ce n’est pas « corriger », c’est s’exposer. Le militantisme de confort fonctionne souvent comme ça : il ne se demande pas d’abord « où est le problème le plus grave ? », mais « où est-ce qu’il est possible de frapper fort sans se mettre en danger ? ». On choisit la cible comme on choisit un bloc : en regardant d’abord l’engagement qu’il va demander. Si la cible a peu de pouvoir de nuisance, si elle est déjà « dans le camp du bien » et donc contrainte de répondre avec prudence, feu. Si, en revanche, la cible est réellement puissante — influence, réseau, capacité de nuire, capacité à fermer des portes — on devient soudain très silencieux. C’est précisément le type de dynamique que deux philosophe américains, Justin Tosi et Brandon Warmke, décrivent avec la notion de moral grandstanding . Dans Grandstanding: The Use and Abuse of Moral Talk (2020), ces spécialistes de l'éthique décrivent bien ce moment où l’on utilise le langage moral en public, moins pour faire avancer un problème que pour se positionner soi-même comme particulièrement vertueux·se. La grimpe, qui aime déjà la mise en scène de la performance, n’échappe pas à cette logique quand elle s’attaque à ses propres démons. Le mécanisme est simple : je publie, je dénonce, je recadre. Bien sûr, je suis sincèrement attaché·e à la cause — personne ne dit que tout est faux ou calculé. Mais une partie non négligeable de la motivation vient aussi de ce que cette prise de parole dit de moi. Je ne suis pas juste grimpeur ou grimpeuse. Je suis du côté de la justice, de la sécurité, de l’égalité, de l’écologie. Je suis la personne qui « ose dire ». Sauf que « oser dire » n’a pas le même sens selon qu’on le fait face à quelqu’un qui peut réellement répliquer… ou pas. L’indignation, dans ce cadre, devient un acte à très faible risque mais à fort rendement symbolique. Dans beaucoup de cas, l’ego est parfaitement protégé. On ne risque pas son job, on ne compromet pas sa place dans une équipe, on ne rompt pas un contrat important, on n’affronte pas une figure véritablement intimidante. On s’indigne à hauteur de ce que nos relations sociales peuvent absorber. On se montre courageux·se à condition que le courage ne coûte pas trop cher. L’indignation low cost Ce militantisme-là adore les zones grises entre allié·es supposé·es. Il est plus facile — et parfois plus flatteur — de recadrer celui ou celle qui partage 90 % du diagnostic mais a « mal fait » les 10 % restants, que de s’attaquer à un système qui nie tout en bloc. Plus confortable de corriger un visuel que de soutenir une personne dans un processus long, incertain, épuisant. Plus tentant de faire un procès public à une structure « perfectible » que d’aller se frotter à celles qui disposent de vrais leviers : argent, réputation, sélection, emploi, accès. L’indignation, dans ce cadre, devient un acte à très faible risque mais à fort rendement symbolique. Un geste qui produit immédiatement : des réactions, des applaudissements, une appartenance, une reconnaissance. Et c’est là que le diagnostic de Justin Tosi et Brandon Warmke est utile une seconde fois car le moral grandstanding reste une économie de statut. Une manière de convertir une posture morale en capital social. Le problème n’est pas d’être visible. Le problème, c’est quand la visibilité devient l’objectif, et que l’efficacité réelle devient secondaire. Quand l’acte moral est calibré pour être vu, partagé, reconnu — et surtout, pour ne pas coûter. Les effets de bord Le problème n’est pas seulement moral (« faire cela pour soi plus que pour la cause »), il est aussi politique, au sens concret du terme : ça transforme le paysage. À force de multiplier des polémiques à faible enjeu réel mais à fort bruit symbolique, on obtient trois effets délétères. D’abord, une saturation de l’espace mental. Quand chaque choix de formulation, chaque détail d’organisation devient l’objet d’un débat public au ton dramatique, il devient très difficile de distinguer ce qui relève de la négligence réparable et ce qui relève de la violence structurelle. Vu de loin, tout se ressemble : une phrase maladroite et une structure qui protège des comportements graves finissent par se retrouver sur le même plan sonore. Ensuite, une dévaluation du langage moral. Si tout est « inacceptable », alors rien ne l’est vraiment. Si le même vocabulaire sert à dénoncer une maladresse et à parler d’agressions, le mot finit par perdre son poids. Là encore, le moral grandstanding est un bon révélateur : à force de brandir la morale comme un trophée, on l’use. Enfin, une fragilisation de celles et ceux qui prennent des risques réels. Dénoncer un·e encadrant·e violent·e, un·e supérieur·e abuseur·se, une structure qui couvre, ce n’est pas de l’indignation décorative. C’est accepter de perdre des choses très concrètes : des partenaires, des clients, des ami·es, parfois sa santé mentale. Pour ces personnes-là, voir le mot « courage » accaparé par des recadrages sans danger a quelque chose de brutal. Ce qui fatigue, ce n’est pas la lutte : c’est sa version confortable. Cette tendance à transformer des causes sérieuses en terrains d’entraînement pour l’ego. Il faut le dire clairement : le problème ne vient pas des causes elles-mêmes. La lutte contre les violences sexistes et sexuelles dans la grimpe, la question des rapports de pouvoir dans les salles, les enjeux écologiques autour des falaises, tout cela est non seulement légitime, mais vital. Ce n’est pas parce qu’on critique certaines postures qu’on rejoint, par ricochet, le camp de ceux qui voudraient qu’on se taise. Ce qui fatigue, ce n’est pas la lutte : c’est sa version confortable. Cette tendance à transformer des causes sérieuses en terrains d’entraînement pour l’ego, en espaces où l’on prouve qu’on est « du bon côté », sans jamais aller là où ça coûte. Militer, c’est accepter de perdre quelque chose On pourrait réduire ça à un procès en hypocrisie, mais ce serait trop simple. La plupart des personnes prises dans ce militantisme de confort ne se lèvent pas le matin en se disant « comment vais-je instrumentaliser une cause pour nourrir mon image ». Elles sont sincèrement attaché·es à l’idée de justice, d’égalité, de respect. Elles ont parfois vécu des situations de domination ou de violence. Simplement, comme tout le monde, elles cherchent un équilibre entre ce qu’elles pensent juste et ce qu’elles sont prêtes à risquer pour le défendre. C’est précisément là que la question devient intéressante : à partir de quel moment peut-on dire qu’on milite vraiment ? Dans le monde de la grimpe comme ailleurs, la réponse tient sans doute à une idée très simple : le risque, au sens concret. Pas le risque d’un mauvais quart d’heure en commentaires — celui-là est devenu un bruit de fond — mais le risque de perdre quelque chose de tangible. Une relation, un contrat, une place, une opportunité, une sécurité. Militer, ce n’est pas choisir la cible la plus docile. C’est accepter que la personne ou la structure qu’on interpelle puisse réellement nous nuire. Et y aller quand même, parce qu’on estime que le silence serait pire. C’est parfois refuser un contrat, écrire un mail que l’on sait potentiellement explosif, soutenir une personne jusqu’au bout d’une démarche qui va épuiser tout le monde, s’asseoir dans un bureau où l’on ne nous attend pas. Et c’est là, d’ailleurs, que le moral grandstanding devient un outil de lucidité : si la prise de parole rapporte beaucoup et ne coûte rien, si elle donne une belle image et ne met jamais en difficulté, il faut au moins accepter l’idée qu’elle relève peut-être davantage d’un positionnement que d’un engagement. Changer de topo Alors, que fait-on de tout ça dans le petit monde vertical ? Peut-être un geste simple : appliquer à nos engagements la même honnêteté que celle qu’on applique à l’entraînement. Recadrer une maladresse, demander à une salle d’ajuster un visuel, pointer une tournure : appelons ça ce que c’est, de la correction, de la pédagogie, parfois du ménage utile dans les représentations. C’est sain. Mais ce n’est pas, en soi, un acte de bravoure. En revanche, soutenir une personne qui témoigne, s’exposer contre une direction toxique, refuser un partenariat douteux, documenter des pratiques structurelles, accepter d’y laisser des plumes : là, on commence à parler d’engagement réel. Là, on n’est plus dans la performance morale. Là, on n’est plus seulement dans le récit. Au fond, la question que ce militantisme de confort oblige à poser est désagréable, mais nécessaire : à qui sert l'engagement ainsi affiché ? Est-ce qu’il sert principalement à d’autres — les victimes, les personnes les plus exposées, celles et ceux qui n’ont pas accès au micro — ou est-ce qu’il sert d’abord à obtenir un rôle, une place, un vernis identitaire confortable ? On ne changera pas la culture de la grimpe avec une indignation à faible coût. On la changera avec des personnes qui acceptent parfois de s’engager sans garantie de sortie propre, sans applaudissements, sans retour immédiat — et qui le font quand même.
- La lutte inédite des syndicats dans les salles d'escalade américaines
Aux États-Unis, les salles d'escalade privées se syndiquent à un rythme sans précédent. Depuis 2021, ce sont désormais 18 sites qui surfent la vague de syndicalisation d'un secteur en pleine ébullition. Bien aidé·e·s par la nouvelle structure Climbing Workers United, les travailleur·ses américain·e·s entendent faire valoir leur droit malgré les menaces et les coups bas de leur direction. Grand récit du probable futur new deal de l'escalade contemporaine. Les employé·e·s de Movement devant l'une des salles du groupe dans le Colorado (cc) Capture d'écran du mini-documentaire Dear Anne Worley Colorado, novembre 2025. Il est 10 heures du matin quand cinq grimpeur·ses poussent la porte d'une salle Movement Climbing flambant neuve, quelque part dans les faubourgs de Denver. Molly vient de New York, Dana et Charlie de Philadelphie, d'autres ont volé depuis Chicago. Iels ont traversé le pays, payé leurs billets d'avion de leur poche, pour une seule raison : parler à Anne Worley Moelter, CEO de Movement Climbing + Fitness, la plus grosse chaîne de salles d'escalade privée des États-Unis. Trente sites, plusieurs dizaines de millions de revenus annuels, une croissance fulgurante portée par un fonds d'investissement. Anne Worley Moelter, d'ailleurs, iels ne l'ont jamais vue en chair et en os. Pourtant, iels bossent pour elle, parfois depuis la création de la chaîne. Accueil, cours particuliers, encadrement d'enfants. Iels vérifient les baudriers, enseignent la chute, sourient aux abonnés qui paient en moyenne 100 dollars par mois pour grimper à volonté. Iels gagnent 15 dollars de l'heure. Anatomie d'une lutte Quand Dana, Charlie, Molly et consorts débarquent à Denver, le personnel de la salle leur dit d'abord qu'Anne Worley Moelter n'est pas là. En vacances, paraît-il. Assez étrangement, il suffit d'une dizaine de minutes pour qu'une des responsables de l'établissement s'agenouille devant leur groupe en les informant que, finalement, la CEO de Movement est prête à les recevoir « sur son temps personnel ». Avant d'entrer dans la pièce, on leur demande de laisser leurs téléphones. Et quand iels réclament la présence d'un représentant syndical – un droit légal dans ce type de réunion – on leur oppose un refus. Iels acceptent quand même, faute de mieux. L'échange dure une vingtaine de minutes, à huis clos. Puis à l'extérieur, sur le parking de l'établissement, les cinq collègues se regardent, un peu circonspects. Iels confient que les réponses de la direction à leurs revendications étaient vagues, évasives et incomplètes. Mais pour l'instant, peu importe. Iels viennent de confronter leur CEO, en face, après avoir traversé le pays. « Si on a pu venir jusqu'ici et lui parler, imaginez ce qu'on peut faire tous les jours, dans nos salles, là où on travaille », pose Molly. Cette scène aurait été impensable il y a cinq ans. Tant et si bien qu'en décembre 2025, elle devient le sujet d'un mini-documentaire, publié sur un site de campagne expressément consacré à l'interpellation d'Anne Worley Moelter. Publié sur dearanneworley.org , les sept minutes de vidéo montrent qu'il est possible de regarder sa direction en face quand on est salarié·e de l'industrie de l'escalade aux États-Unis. En vérité, l'initiative est orchestrée par Climbing Workers United , qui organise la lutte depuis ses réseaux branchés à l'été 2025. Elle-même affiliée au syndicat SEIE ( pour Service Employees International Union, ndlr ), la structure a été montée pour donner de la visibilité aux actions syndicales des travailleur·ses du secteur de l'escalade. Et montrer que le pays tient là l'un des mouvements sociaux les plus inattendus, mais aussi l'un des plus rapides de l'Amérique contemporaine. En l'espace de dix ans et comme un peu partout dans les pays occidentaux, l'escalade indoor américaine a connu une expansion sans précédent. En 2015, on comptait environ 350 sites outre-Atlantique. En 2025, et selon Climbing Business Journal , on tutoie désormais les 900 salles d'escalade privées. Le marché mondial de l'escalade est aujourd'hui estimé à plusieurs milliards de dollars, et les analystes prévoient une croissance à deux chiffres jusqu'en 2030. Les grandes chaînes comme Movement Climbing (30 salles), Touchstone (18), ou VITAL (8) attirent toujours plus de capitaux privés. Movement, racheté en 2019 par El Cap Holdings – lui-même soutenu par un fonds de private equity ( l 'investissement dans des entreprises non cotées en bourse, ndlr ) –, incarne cette nouvelle ère de consolidation. « On ne demande pas la lune. On demande juste de pouvoir vivre de ce qu'on fait. Parce que oui, c'est un vrai taf » Laura, employée de Movement Climbing. Sauf que pour celles et ceux qui font tourner ces nouvelles enceintes du « cool », rien ne bouge. Ou presque. Les salaires d'entrée pour un poste à l'accueil oscillent toujours entre 13 et 15,65 dollars de l'heure, là où le « living wage » – le salaire permettant de vivre décemment – est estimé entre 25 et 30 dollars dans des villes comme New York, San Francisco ou Los Angeles. Des calculs assez basiques sur la diminution du pouvoir d'achat général dans le pays font apparaître que celui des travailleur·ses du secteur de l'escalade a baissé d'environ 30% en moins de 10 ans. Beaucoup cumulent deux voire trois jobs. D'autres vivent dans leur van, retournent chez leurs parents ou s'entassent à quatre dans un deux-pièces. Pendant ce temps, les abonnements pour grimper en salle explosent : certains dépassent les 150 dollars mensuels . Ryan, employé à temps partiel au Touchstone de Pasadena, en Californie, est membre du comité de négociation syndical. Il résume la situation, à sa manière : « On te vend le truc comme un petit boulot d'appoint, tu sais, pour financer ta saison de grimpe. Sauf qu'en 2024, avec les loyers qui explosent, tu finis par faire 50 heures dans deux salles différentes juste pour payer ton studio pourri ». Jess, ancien collègue de Ryan devenu organisateur à plein temps pour Climbing Workers United après avoir quitté le groupe préfère rembobiner : « Quand j'ai commencé, en 2016, je pouvais encore me permettre de bosser 25 heures et de vivre. Maintenant ? Impossible. » Alors aujourd'hui, iels sont beaucoup à répliquer pour faire valoir un droit à vivre décemment. Comme le plaque Laura, ancienne « personal trainer » chez Movement Crystal City, en Virginie : « On ne demande pas la lune. On demande juste de pouvoir vivre de ce qu'on fait. Parce que oui, c'est un vrai taf. » Alex Honnold, des clodos et le FBI Quand en novembre 2023, à New York, les employé·e·s de VITAL Brooklyn annoncent publiquement leur intention de se syndiquer, un évènement tombe à pic. Alex Honnold, légende vivante de l'escalade dont le documentaire a été récompensé d'un Oscar en 2019, enregistre un podcast dans leur salle. Les organisateur·ices foncent le voir après l'émission, tout excité·es à l'idée de partager la nouvelle. Honnold les écoute poliment, puis lâche : « Oh… pourquoi ? C'est pas un peu juste un job temporaire ? » La question claque comme une gifle. Et résume à elle seule le malentendu culturel autour duquel tourne le mouvement dans la communauté de la grimpe. Pour beaucoup, travailler dans une salle d'escalade reste perçu comme un petit boulot d'étudiant, un job que l'on occupe entre deux voyages à Yosemite. Cette vision romantique du « dirtbag climber » – ce grimpeur vagabond qui bosse six mois pour financer une année de vie en van et de projets en extérieur – irrigue encore l'imaginaire du milieu. Sauf qu'elle ne colle plus à la réalité. Aaron Vanek, organisateur chez VITAL Brooklyn et auteur d'un article publié dans la revue Convergence intitulé Why Unions Belong in Climbing Gyms , l'exprime sans ambages : « Les ouvreur·ses utilisent des perceuses industrielles, des clés dynamométriques, des systèmes de sécurité complexes. Ils bossent à des hauteurs où une erreur peut être fatale. Les instructeur·ices enseignent à des mômes de six ans comment tomber sans se casser la gueule, gèrent des groupes de quinze gamins surexcités. L'accueil, c'est pas juste scanner une carte : c'est gérer les conflits, rassurer les débutants, surveiller la salle, anticiper les urgences. C'est un métier qualifié. Point ». « Ils te répètent que t'es une famille, que la culture d'entreprise est cool, que tu peux parler direct à ton manager. Mais quand y'a un vrai problème, t'as aucun recours. Aucun. » Ryan, employé de Touchstone à Pasadena, en Californie Les représentations du métier de l'escalade en salle comme un « petit boulot passion » provoquent même parfois des situations ubuesques. En octobre 2023 , les dirigeant·e·s d'une des salles californiennes du groupe Touchstone reçoivent un message inquiétant : un abonné menace de commettre un acte violent contre les sites de la chaîne « parce que Dieu a parlé ». Pendant que la direction dissimule ladite menace à son staff, le FBI ouvre une enquête et l'affaire est reprise par le LA Times . Certain·e·s employé·e·s l'apprennent dans la presse. Et hallucinent. « On était là, à l'accueil, à faire notre taf, sans savoir si on était en danger ou pas », pose Jess. Les client·es sont également surpris·es. Pendant trois jours, le management de Touchstone n'a rien dévoilé à ses équipes ni à ses clientèles et se retrouve sur la défensive. Quand les détails de l'affaire finissent par sortir publiquement, pas d'excuses franches. Pas de débriefing collectif. Jess continue : « La réponse de la boîte, c'était du genre : "Ouais, désolé, mais bon, faut pas paniquer". C'est là qu'on s'est dit : "OK, on a besoin d'un syndicat". » Depuis la salle voisine de Pasadena, Ryan ajoute : « Ils te répètent que t'es une famille, que la culture d'entreprise est cool, que tu peux parler direct à ton manager. Mais quand y'a un vrai problème, t'as aucun recours. Aucun. » Cette logique paternaliste que les intéressés surnomment « mom-and-pop management », revendiquée par beaucoup de chaînes pour justifier l'absence de structures formelles, s'effondre dès qu'un conflit émerge. Et quand ces conflits touchent à la sécurité physique ou aux conditions de travail, ce caractère informel devient dangereux. Pour Aaron Vanek, l'enjeu dépasse même les salles d'escalade : « Si on arrive à prouver qu'un syndicat vaut le coup dans une salle d'escalade, on prouve qu'il vaut le coup partout. Parce que si nous, on n'est pas assez "sérieux" pour mériter un syndicat, alors qui l'est ? Les baristas ? Les vendeurs en magasin ? Les profs de yoga ? C'est ça, le vrai combat. » Une bataille après l'autre Le mouvement de syndicalisation des salles privées d'escalade américaine n'a pas commencé en 2025. Avant les campagnes de Climbing Workers United, une brèche s'était déjà ouverte en novembre 2021, à Arlington, en Virginie. À ce moment-là, les employé·e·s de Movement Crystal City sont une majorité à voter en faveur de la création d'un syndicat. C'est une première dans l'histoire de l'escalade américaine. Wendy, Gus, Laura, Sylvain : ils sont une dizaine à avoir porté la campagne pendant neuf mois, en mode guérilla. Échanges d'emails cryptés, réunions « off-site » dans des cafés, cartes de signatures récoltées en catimini. Car aux États-Unis, tant que vous ne remportez pas une élection digne de ce nom, vous pouvez être licencié·e pour « activité syndicale ». Légalement, c'est interdit. Dans les faits, c'est monnaie courante. Le mouvement des travailleur·ses de Crystal City ne part pas de nulle part. Depuis 2021, une vague de syndicalisation traverse l'économie de service américaine : Starbucks (plus de 400 cafés syndiqués en trois ans), Amazon (entrepôt de Staten Island), Apple Store (plusieurs boutiques). La pandémie a servi d'accélérateur : confinements, licenciements massifs, réouvertures chaotiques, et avec eux, une prise de conscience brutale de la précarité. Les fermetures des salles d'escalade en 2020 ont été suivies de réductions d'effectifs, de suppressions de postes à temps plein, de réouvertures sous-staffées. Fin 2021, Crystal City gagne une première bataille, mais la lutte est loin d'être finie. El Cap Holdings, maison-mère de Movement, conteste l'élection sur trois points : la légalité de l'inclusion des responsables d'équipe dans l'unité de négociation, l'utilisation de la page Facebook de l'entreprise par les organisateur·ices, et des accusations de « coercition syndicale ». Toutes les objections sont rejetées. En avril 2022, le certificat de syndicat est officiellement délivré. Deuxième bataille remportée. Cette fois-ci, c'est même une victoire historique. Et pourtant. Trois ans plus tard, en janvier 2025, Crystal City n'a toujours pas de contrat. Les négociations ont mis 14 mois à démarrer. Depuis, elles traînent. Aucune augmentation de salaire depuis la syndicalisation. Pire : la direction propose de baisser le salaire minimum d'entrée à 13 dollars de l'heure et de supprimer certains avantages, comme les abonnements gratuits pour le staff. Dans le même temps, des emails internes et des vidéos circulent dans les autres salles Movement, martelant le même message : « Regardez ce qui arrive quand on se syndique. Regardez Crystal City. » Gus, qui a fini par démissionner de son poste de responsable d'équipe à plein temps pour passer à temps partiel sous la pression managériale, résume : « Ils font tout pour nous épuiser. Ils savent qu'on a pas les moyens de tenir indéfiniment ». Wendy et Sylvain ont eux aussi quitté leurs postes de responsables, citant un climat de surveillance accrue et de micro-management ciblé sur les organisateurs syndicaux. Sur la seule année 2024, les employé·e·s de Crystal City ont déposé cinq plaintes pour pratiques de travail déloyales auprès du National Labor Relations Board (NLRB), l'autorité fédérale qui régule les relations de travail. Créée en 1935 sous l'ère du New Deal, l'institution est censée être le gardien du droit syndical américain. Problème : les procédures sont très lentes. Une procédure peut prendre des mois, voire des années. Et les sanctions, souvent, se limitent à des « back pay » ( rattrapage salarial, ndlr ) et des ordres de cesser les pratiques illégales – rarement de quoi terroriser un groupe comme El Cap, qui dispose d'armées d'avocats. Le temps des procédures, la direction a tout le temps de cibler les frondeur·ses et les discriminer. Ainsi, une des plaintes des travailleur·ses de Crystal City pointe la suspension des augmentations salariales uniquement dans les salles syndiquées. Une source raconte aussi que la direction avait offert des vestes de la marque Mammut à l'ensemble des équipes... sauf celle d'une salle en cours de syndicalisation. « Ils nous ont envoyé des piles de courrier à la maison. Genre, des enveloppes tous les deux jours avec des tracts qui disaient que les syndicats allaient nous prendre notre argent, qu'on allait perdre nos avantages, qu'on ne pourrait plus parler à nos managers. Bref, une enquête digne de Scooby-Doo » Jess, ancien employé de Touchstone à Pasadena Chez Touchstone, les patrons rivalisent aussi d'inventivité pour tuer dans l'oeuf toute velléité d'union. Ryan se souvient des « captive audience meetings » – ces réunions obligatoires où la direction explique à l'ensemble du staff pourquoi le syndicat serait une mauvaise idée. Une pratique techniquement illégale, mais encore largement pratiquée. « Ils nous ont envoyé des piles de courrier à la maison , continue Jess. Genre, des enveloppes tous les deux jours avec des tracts qui disaient que les syndicats allaient nous prendre notre argent, qu'on allait perdre nos avantages, qu'on ne pourrait plus parler à nos managers. Bref, une enquête digne de Scooby-Doo. » Il éclate de rire en repensant à la réaction du CEO de Touchstone, Mark Melvin qui a dû lui-même calmer le jeu : « Il nous a même envoyé une lettre d'excuse pour le nombre de mailings. Genre : "Oups, désolé pour le spam" ». Quand elles ont lieu, les sessions d'échange des comités de négociation entre les jeunes syndicats et la direction sont qualifiées de « surréalistes » par les deux anciens collègues. Ryan déroule : « T'es face à trois représentants de Touchstone et un avocat dont le cabinet est notoirement anti-syndical. C'est lui qui parle pour tout le monde. Les autres ne lâchent pas un mot. On pose une question, et l'avocat répond : "Je vais devoir vérifier ça". Six semaines plus tard, t'as toujours pas de réponse. » Depuis, Mark Melvin figure respectée du milieu de la grimpe californienne, leur aurait promis de ne pas être un « union-busting CEO », soit un PDG anti-syndicat. Lors d'une réunion pré-élection, il aurait même déclaré : « Si vous votez pour le syndicat, j'accepterai. Je pensais savoir mieux, mais si c'est ce que vous voulez, j'écouterai. » Cela dit, cela fait six mois, et ni Jess ni Ryan ni aucun membre des comités de négociations n'ont reçu à ce jour de contre-proposition sur les questions salariales et autres avantages. Salaires alignés sur le living wage , plan de sécurité conforme à la loi californienne sur la prévention de la violence au travail, structure de communication claire, protections contre le harcèlement sexuel... autant de revendications qui restent lettre morte. Rien d'extraordinaire pourtant, pour Jess. « On ne demande pas de réinventer l'industrie , explique-t-il. On demande juste d'appliquer la loi. » Sous les prises, la plage ? Malgré les obstacles, d'autres salles s'organisent dans le pays. VITAL Manhattan vote la création d'un syndicat en 2023. VITAL Brooklyn suit en 2024. En Californie, les cinq salles Touchstone de Los Angeles se syndiquent début 2024 avec Climbing Workers United, créant une unité de 170 employés – accueil, ouvreur·ses, coachs, instructeur·ice·s yoga, personnel d'entretien. Vertical Endeavors, dans le Midwest, voit six de ses salles s'unir. Plusieurs enceintes du groupe Movement suivent. En trois ans, c'est 18 salles, dans 6 États différents, qui ont basculé dans la syndicalisation. Un mouvement sans précédent. Si les groupes Movement et Touchstone illustrent la guerre d'usure, celui de VITAL raconte une autre histoire. En 2023, après une campagne où la direction avait d'abord joué la carte anti-syndicale ( un manager avait envoyé un email conseillant de ne « surtout pas » se syndiquer si « vous faites partie d'une petite équipe sympa », ndlr ), les employé·es votent massivement pour la création d'un syndicat. Et au lieu de multiplier les procédures, VITAL change de cap. Négociations de bonne foi, avancées rapides. En 2024, moins d'un an après le vote, un contrat de trois ans est signé avec les représentant·e·s syndicaux. Le texte devient même un exemple de contrat de référence pour le secteur. Salaire minimum garanti à 18 dollars de l'heure dès la signature, avec progression automatique vers 20 dollars, puis 23,50 dollars minimum en 2027. Fin de l'emploi « à volonté » ( « at-will employment », où un employeur peut licencier sans justification, ndl r). Congés payés, absences météo rémunérées ( lorsque des intempéries empêchent l'ouverture de la salle, ndlr ), création d'un conseil paritaire pour discuter des évolutions de l'entreprise. Pendant les négociations, VITAL accorde même trois hausses de salaire à l'ensemble du staff, avec l'accord écrit du syndicat. La preuve, juridiquement indiscutable pour Aaron Vanek, qu'une entreprise peut augmenter ses employé·e·s syndiqué·e·s si elle le souhaite. « Ils disent qu'ils peuvent pas nous augmenter parce qu'on négocie. C'est faux. La loi dit juste qu'ils peuvent pas changer unilatéralement les conditions sans nous consulter. Mais si on dit oui, ils peuvent. VITAL l'a fait. Trois fois. » Un succès qui devrait motiver leurs homologues à poursuivre leur Google Docs collaboratifs, leurs infographies sur Instagram ou la distribution de carte de soutien au format des cartes d'assurrage qu'on accroche au baudrier. L'initiative de Climbing Workers United sur les réseaux a fait tache d'huile. Les campagnes de solidarité entre travailleur·ses de la grimpe dépassent désormais les grands groupes et on peut apercevoir des stickers de soutien sur les gourdes et les sac de magnésies de petites salles indépendantes. « La question, c'est pas est-ce que les travailleur·ses méritent de vivre décemment, c'est comment on organise une industrie pour que ce soit possible » Aaron Vanek, travailleur syndiqué de VITAL Suite à la première grande vague de syndicalisation des salles Touchstone en 2024 , un soutien inédit était venu de la clientèle qui avait alors appelé au boycott , au printemps 2025. Jess se souvient : « C'était incroyable. Des dizaines et des dizaines de grimpeur·ses sont venu·es. Ils nous soutiennent encore à fond. » Ryan ajoute : « On a reçu des messages de partout. Y'a des salles en Arizona, au Texas, en Oregon qui nous contactent. Le mouvement est en train de devenir national. » Dans un pays qui a vu son taux de syndicalisation passer de 35% dans les années 1950 à 11% aujourd'hui, quel avenir peut-on dessiner pour les travailleur·ses de la grimpe ? Peut-être que le cas tout récent de la Portland Rock Gym peut leur inspirer un beau croquis. En décembre 2025, cette salle est devenue la première salle d'escalade privée aux États-Unis à accorder une reconnaissance syndicale volontaire , sans élection via le NLRB. Pour Aaron Vanek, le train est en marche. Le jeune syndicaliste croit même savoir que son secteur vient de poser suffisamment de jalons pour ne plus jamais revenir en arrière sur ses acquis sociaux. « La solution, c'est de repenser le modèle économique, écrit-il . Pourquoi Movement doit faire des marges de 15 % pour satisfaire un fonds de private equity ? Pourquoi on peut pas imaginer des structures coopératives, des salles à but non lucratif ? La question, c'est pas 'est-ce que les travailleur·ses méritent de vivre décemment, c'est comment on organise une industrie pour que ce soit possible. » Sur le parking de la salle Movement du Colorado, Molly, Dana, Charlie et les autres se prennent une dernière fois dans les bras avant de repartir chacun·e dans leur contrée. En partant, iels savent bien qu'ils n'ont encore rien obtenu. Mais une idée a suffisamment fait son chemin pour qu'une caméra les accompagne et donne une ampleur inédite à un combat qu'iels n'aurait sans doute pas pu mener quelques années auparavant. Alors Molly en profite. La jeune femme se plante devant l'objectif et lâche une dernière fois : « On est pas plus avancé mais on a traversé le pays pour remettre la CEO à sa place. Et rien que pour ça, ce qu'on fait est cool ».
- Coupes du monde d’escalade en Chine : l'emprise du milieu
Le 9 janvier 2026, World Climbing a mis en ligne le calendrier final de sa saison : treize étapes, dont quatre en Chine. Comme l’information ressemble à une mise à jour de tableur, elle a glissé sous les radars. Sauf qu’en 2026, un circuit de Coupes du monde d’escalade n’est plus seulement une tournée sportive : c’est aussi une carte d’audience, une stratégie de diffusion, et une manière très concrète de désigner où se fabrique le centre du jeu. © Caleb Timmerman/IFSC On aime l’escalade pour ce qu’elle raconte quand elle échappe aux institutions : le geste, l’instinct, la solitude paradoxale d’un mouvement accompli devant tout le monde. La compétition internationale, elle, a une esthétique beaucoup plus prosaïque : des dates, des villes, des disciplines, et un mot qui revient même quand personne ne le prononce : « marché ». Et quand la fédération choisit de s’appeler World Climbing, qu’elle rebaptise son circuit en « World Climbing Series » , et qu’elle verrouille, noir sur blanc, quatre étapes chinoises pour ouvrir puis refermer une partie de la saison, ce n’est pas seulement un agenda. C’est un récit industriel, avec ses chapitres et ses conditions de publication. La Chine, dans cette histoire, n’est pas « une destination ». Elle est une structure : celle qui permet d’organiser vite, de diffuser fort, et d’installer un spectacle dans une base domestique massive. Le retour du dragon World Climbing confirme donc quatre étapes en Chine sur treize. Chiffré simplement, cela fait 4/13, soit 30,8 % du circuit dans un seul pays. Dit autrement : presque un tiers de la saison logé à la même adresse. La Chine « encadre » le calendrier, au sens très littéral : elle apparaît au début, puis réapparaît à la fin de l’été, comme si elle tenait l’agrafe du récit. Début mai, la grimpe s’ouvre à Keqiao, district de Shaoxing dans la province du Zhejiang (côte Est), avec une manche de bloc du 1er au 3 mai. La semaine suivante, cap sur Wujiang, dans l’orbite de Suzhou (région de Shanghai), du 8 au 10 mai, pour difficulté et vitesse. Puis la saison revient en Chine en septembre : Guiyang, capitale du Guizhou (Sud-Ouest), accueille la vitesse du 11 au 13 septembre, et Chongqing, mégapole du haut Yangtsé (Sud-Ouest), enchaîne du 18 au 20 septembre. La vitesse ne sert pas seulement à départager des individu·e·s, elle sert à fabriquer du rythme, des affrontements, des images qui se partagent. À ce stade, on pourrait s’arrêter là, cocher les cases, passer à autre chose. Sauf que le détail qui suit est révélateur : sur les étapes de vitesse de septembre, World Climbing annonce aussi des formats de relais, dont une version mixte, c’est-à-dire par équipe avec un duo femme-homme. La mécanique exacte du format est précisée dans la documentation sportive , mais l’intention est déjà lisible : la vitesse ne sert pas seulement à départager des individu·e·s, elle sert à fabriquer du rythme, des affrontements, des images qui se partagent. Enfin, il y a Chongqing. Parce que Chongqing n’est pas « une ville de plus » : c’est un symbole de continuité retrouvée. La métropole avait accueilli des étapes de Coupe du monde de manière récurrente avant la rupture sanitaire. La revoir s’inscrire au calendrier 2026, c’est la preuve que le circuit ne revient pas timidement en Chine : il s’y réinstalle. Coucou l’algorithme Si la Chine pèse autant dans ce calendrier, ce n’est pas seulement parce qu’elle sait accueillir un évènement. C’est aussi parce qu’elle sait le diffuser. Et qu’elle diffuse comme il s'agit de le faire en 2026 : sur une plateforme. C'est ainsi qu'une chaîne baptisée Bilibili voit le jour en se situant moins comme une « chaîne » qu’une « video community » pour « enrichir le quotidien des jeunes générations en Chine ». Née à la fin des années 2000, la plateforme s’est construite sur une logique communautaire et participative, où l’on ne vient pas seulement regarder, mais appartenir. Et son marqueur culturel le plus lisible, même vu de loin, tient dans ces commentaires synchronisés qui traversent l’image pendant la lecture ( le fameux « danmu », ou « bullet comments », ndlr ) : un dispositif qui transforme un direct en conversation collective, comme si le public regardait ensemble — même quand il est dispersé. Et là, on comprend mieux ce que « diffuser » veut dire en 2026 : ce n’est pas seulement placer une caméra devant un mur, c’est installer un sport dans un lieu d’usage, jusqu’à ce qu’il ressemble à une habitude. Le 11 septembre 2025, World Climbing annonce un accord : Bilibili devient « la maison de l’escalade » en Chine et doit diffuser tous les événements restants de 2025 ainsi que l’intégralité de la saison 2026 sur le territoire chinois. Dans son communiqué, l’organisation avance l’échelle : plus de 360 millions d’utilisateur·rice·s actif·ve·s mensuel·le·s et plus de 100 millions au quotidien. Et Bilibili, de son côté, publie des métriques du même ordre : au troisième trimestre 2025, l’entreprise annonce 117,3 millions d’actif·ve·s par jour, 376 millions par mois, et 112 minutes de temps passé moyen quotidien. Ce que ça signifie est très concret : le sport ne se contente plus d’être « diffusé » comme un programme, il devient un contenu intégré à un écosystème d’usages — notifications, replays , commentaires, séquences recoupées et recirculées. Et là, on comprend mieux ce que « diffuser » veut dire en 2026 : ce n’est pas seulement placer une caméra devant un mur, c’est installer un sport dans un lieu d’usage, jusqu’à ce qu’il ressemble à une habitude. Dans cette logique, le calendrier n’est pas une conséquence, il est un carburant. Quatre étapes en Chine, ce n’est pas seulement quatre week-ends de compétition : ce sont quatre pics d’attention domestique, quatre occasions de raconter des athlètes « à domicile », quatre opportunités de transformer l’escalade en feuilleton — donc en produit culturel. Le carburant du calendrier On peut, bien sûr, réduire l’équation à « des villes qui paient ». Mais la réalité est plus robuste, et c’est elle qui rend l’ensemble crédible : un écosystème de pratique qui grossit vite. Sur le plan des infrastructures, la dynamique est documentée, même si elle appelle toujours un peu de prudence sur la manière dont les chiffres sont agrégés. Un article publié sur China Daily relayant un rapport de la Chinese Mountaineering Association évoque 636 salles commerciales d’escalade en Chine fin 2023, avec une hausse de 31 % par rapport au début 2022 . Les mêmes ordres de grandeur circulent dans d’autres récits institutionnels ou médiatiques chinois en anglais, et convergent sur l’idée suivante : le marché intérieur s’est suffisamment densifié pour soutenir une présence internationale plus régulière. À ce niveau, on sort de la simple vitrine. Une Coupe du monde rentable, ou au moins durable, repose sur un triangle très banal : des athlètes, des salles, des audiences. Et si World Climbing insiste sur la « fondation » chinoise, ce n’est pas de la poésie. C’est le vocabulaire d’une filière : une base pratiquante, une base spectatrice, une base économique. Dans ce cadre, la saison 2026 ressemble moins à « un retour en Chine » qu’à une revalidation d’une évidence : le circuit se cale là où l’on peut à la fois produire l’événement et amortir le récit. Quatre étapes dans un même pays, c’est massif, mais ce n’est pas inédit. La Chine l’a déjà fait trois fois au cours des années 2010. Et elle n’est pas la seule à avoir, un jour, transformé le calendrier en affaire domestique. Si l’on cherche le record historique du « pays-hôte » version surcharge, les archives montrent un cas italien particulièrement dense au début des années 2000 : en 2002, l’Italie a accueilli cinq étapes de Coupe du monde , toutes disciplines confondues. Autrement dit, la Chine 2026 n’est pas une extravagance isolée : c’est une réédition contemporaine d’un mécanisme ancien, avec des outils modernes. Et ces outils modernes, ce sont précisément les plateformes.
- Genre, morphologie et controverse : faut-il révolutionner les cotations ?
Aux États-Unis, un débat entre philosophes grimpeurs bouscule la communauté de l'escalade : faut-il attribuer plusieurs cotations à un même bloc selon la morphologie du·de la grimpeur·euse ? Derrière cette question technique se cache un enjeu politique tant les cotations peuvent refléter la nature objective du rocher pour les uns, ou les normes d'un corps masculin dominant pour les autres. Une controverse qui interroge jusqu'à l'universalisme supposé de tout un système. Alors, demain, qui aura la cote ? (cc) Kristine Varga / Unsplash Face à Campfire Arete , bloc mythique de Caroline du Nord coté V2 ( 5+/6a, ndlr ), deux grimpeur·euses vivent deux expériences radicalement différentes. Pour le premier, 1m78, l'enchaînement file sans accroc : les prises s'enchaînent naturellement, le jeté du milieu passe sans forcer. Pour la seconde, 1m60, le même mouvement devient un saut dans le vide, les doigts qui effleurent à peine la réglette suivante. Blocage. Échec répété. Est-ce vraiment le même bloc ? La même difficulté ? Et bien, c'est précisément cette question qui a enflammé la communauté de l'escalade l'été dernier. 50 nuances de grès Et si l'escalade vivait l'un de ces moments intellectuels où des penseurs se répondent par écrits interposés ? Son débat Rousseau-Voltaire, sa querelle des Anciens et des Modernes ? Fin juin 2025, Kimbrough Moore, philosophe à l'Université d'État de San Francisco et grimpeur accompli, publie sur UKClimbing un article intitulé « On Slash Grades ». Son constat : les cotations actuelles sont biaisées, calibrées sur un corps masculin moyen d'environ 1m75. Sa proposition : attribuer des slash grades , des cotations multiples selon la morphologie (7a/6c+ pour les personnes plus petites, par exemple). Une semaine plus tard, Bill Ramsey lui répond. À 64 ans, ce philosophe de l'Université du Nevada et excellent grimpeur publie « Rethinking Slash Grades » sur le même site, défendant une vision radicalement opposée. Pour Kimbrough Moore, auteur de plusieurs topos californiens ( Yosemite Bouldering , Black Mountain Bouldering ) et figure engagée sur les biais de genre dans l'escalade, les cotations ciblent l'expérience vécue de difficulté. Or cette expérience varie considérablement selon la morphologie. Le problème tient à la démographie de celles et ceux qui cotent : majoritairement des hommes d'environ 1m75. Résultat : les cotations reflètent l'expérience de ce corps-là. Pour les femmes, dont la taille moyenne tourne autour d'1m63, nombre de blocs et de voies — notamment ceux comportant de longs mouvements dynamiques entre prises éloignées — deviennent structurellement plus durs. Pas parce qu'elles grimpent moins bien, mais parce que l'espacement des prises a été pensé, coté, validé par et pour des corps plus grands. La solution qu'avance Kimbrough Moore ? Des cotations multiples qui refléteraient ces différences morphologiques. « La large gamme de différences physiologiques entre grimpeur·euses révèle que tout système de slash grades devrait être incroyablement compliqué et ingérable » Bill Ramsey, philosophe et grimpeur américain Bill Ramsey, de son côté, rejette catégoriquement cette approche. Pour ce philosophe habitué à analyser les systèmes de mesure, les cotations ne ciblent pas l'expérience de difficulté. Elles ciblent le rocher lui-même : la nature des prises, leur espacement, l'angle de la paroi, la texture de la roche. Ce que Bill Ramsey appelle la « grimpabilité relative » : l'expérience de difficulté n'est qu'un instrument de mesure imparfait, utilisé faute de mieux. Il compare ce processus à l'échelle de Scoville, qui mesure le piquant des piments : « L'échelle de Scoville représente la concentration de la molécule de capsaïcine dans le piment, pas le degré de sensation de brûlure », écrit-il. De même, les cotations mesurent les propriétés du rocher, pas ce qu'on ressent en le grimpant. C'est d'ailleurs sur cette base que Bill Ramsey déroule toute une série d'arguments. Si les cotations mesuraient vraiment la difficulté ressentie, alors un 7a devrait changer de cotation chaque fois qu'on le répète et qu'il devient plus facile. Un jour de fatigue, un bloc familier mériterait soudain une cotation supérieure. Un·e novice et un·e expert·e devraient se voir attribuer des cotations différentes pour la même voie. « Cela n'a aucun sens », assène-t-il. Un 7a reste un 7a, que l'on soit débutant·e épuisé·e ou expert·e détendu·e. Pourtant, Kimbrough Moore et Bill Ramsey s'accordent sur un point : certains blocs posent problème. Campfire Arete et Polished Excuses , deux blocs américains cités dans le débat, en sont des exemples. Sur ces passages, l'écart entre les prises est tel que la différence de taille ne fait pas simplement grimper « un peu plus dur » : elle change radicalement la nature de l'ascension. Là où un·e grimpeur·euse d'1m75 enchaîne des mouvements dynamiques mais contrôlés, un·e grimpeur·euse d'1m60 se retrouve face à des sauts presque impossibles. Le moment choisi par Bill Ramsey pour lancer une question forcément vertigineuse : pourquoi s'arrêter à la taille ? Les femmes ont en moyenne un pourcentage de masse grasse plus élevé, désavantage en escalade. Faudrait-il monter la cotation pour elles sur tous les blocs ? Et quid de la force du haut du corps, où les hommes ont un avantage marqué ? Faudrait-il augmenter la cotation des voies musculaires et athlétiques pour les femmes ? À l'inverse, certaines personnes plus petites bénéficient d'avantages : centre de gravité plus bas, poids plus léger, doigts plus fins qui se glissent mieux dans les trous. Faudrait-il alors baisser leur cotation ? « La large gamme de différences physiologiques entre grimpeur·euses révèle que tout système de slash grades devrait être incroyablement compliqué et ingérable », conclut Bill Ramsey. Il n'y a pas que la taille qui compte Ce débat d'initiés, en apparence confiné aux marges de la pratique, aura eu le mérite de projeter une question bien plus vaste : les cotations sont-elles vraiment neutres ? Car elles sont le produit d'une communauté, de ses normes, de ses angles morts. Et historiquement, cette communauté a été largement masculine. Les ouvreur·euses, les premier·ères répétiteur·rices qui confirment ou contestent une cotation, ont longtemps partagé un profil similaire : des hommes avec un corps « standard », autour d'1m75. Cette homogénéité a façonné le système de cotation de manière invisible. Ce que Bill Ramsey présente comme une mesure objective du rocher — sa « grimpabilité relative » — s'avère en réalité calibré sur un corps type. Pas nécessairement par volonté d'exclure, mais par un biais structurel : celles et ceux qui cotent projettent nécessairement leur propre expérience du rocher. « Si les cotations sont dominées par des hommes avec un certain type de corps, elles reflètent un modèle déformé du·de la grimpeur·euse typique » Kimbrough Moore, philosophe et grimpeur américain Kimbrough Moore insiste sur ce point : « Si les cotations sont dominées par des hommes avec un certain type de corps, elles reflètent un modèle déformé du·de la grimpeur·euse typique ». Quand une grimpeuse d'1m60 se confronte à un bloc avec de longs mouvements dynamiques coté 6a par des hommes d'1m75, elle ne grimpe pas « mal » un 6a. Elle grimpe ce qui, pour sa morphologie, ressemble davantage à un 6a/6a+ ou 6b/6b+. Mais cette réalité reste invisible dans le système actuel. De son côté, l'argument de Bill Ramsey pour défendre l'universalisme des cotations repose sur la diversité des terrains d'escalade. Contrairement à la gymnastique, où tou·tes les athlètes se confrontent aux mêmes agrès, ou au marathon, où tou·tes courent la même distance, l'escalade offre une multiplicité de styles. Dalles techniques versus dévers athlétiques. Réglettes fines versus gros bacs. Compressions larges versus bidoigts serrés. Cette diversité, affirme Bill Ramsey, permet à des morphologies très différentes d'exceller. C'est vrai. Mais cet argument ne répond pas vraiment à l'objection de Kimbrough Moore. Car si l'escalade offre bien une diversité de terrains, les cotations elles-mêmes restent calibrées sur un corps type. Si demain tous·tes les grimpeur·euses mesuraient 1m60, les cotations de nombreux blocs et voies changeraient. Les mouvements dynamiques longs grimperaient dans l'échelle. Les compressions serrées descendraient. Ce n'est pas le rocher qui changerait : c'est la norme à partir de laquelle on mesure sa « grimpabilité ». Bill Ramsey finit d'ailleurs par le reconnaître : « Les évaluations d'autres grimpeur·euses avec d'autres types de corps, en particulier les femmes, devraient être incluses dans la discussion, ce qui pourrait faire monter ou descendre la cotation globale d'une voie ». Clairement morpho ce caillou (cc) Dennis Yu / Unsplash Alors, que faire ? Face à cette impasse — cotations biaisées d'un côté, slash grades ingérables de l'autre —, plusieurs pistes émergent. La première consiste à diversifier qui cote. Intégrer davantage de femmes, de morphologies variées, dans le processus d'évaluation. Non pas pour créer des cotations séparées, mais pour rééquilibrer la norme elle-même. La deuxième piste mise sur les descriptifs qualitatifs. Plutôt qu'une double cotation, indiquer dans les topos : « longs mouvements dynamiques », « morpho », « bidoigts », « compression large ». Ces qualificatifs existent déjà, de manière inégale, dans certains guides. Ils permettent à chacun·e d'anticiper si un bloc ou une voie correspondra à ses forces. La troisième piste consiste à relativiser l'importance même des cotations. « L'époque est devenue obsédée par les chiffres , confiait Bruno Clément alias Graou , grimpeur et équipeur légendaire français, à Vertige Media . Cela nous fait passer à côté de l'escalade. Si ça ne tenait qu'à moi, au lieu de 6a ou de 7b, je mettrais " beau" ou "extrêmement beau". » L'obsession du chiffre, peut-être, dit quelque chose de l'escalade contemporaine. Les cotations sont devenues des marqueurs de valeur, des étendards de légitimité. Elles structurent les parcours, jalonnent les progressions, définissent les hiérarchies. Mais à trop vouloir mesurer, quantifier, comparer, l'escalade risque de perdre ce qui fait sa singularité : la diversité de ses terrains, de ses corps, de ses expériences. Le débat entre Kimbrough Moore et Bill Ramsey ne se résoudra probablement jamais. Parce qu'au fond, il pose une question politique : qui a le pouvoir de définir ce qui est difficile ? Qui décide de la norme ? Et cette question, l'escalade devra continuer à se la poser, au fur et à mesure qu'elle s'ouvre, se féminise, se démocratise. Car finalement, chaque cotation actuelle en escalade reste une manière de souligner que le corps est l'instrument d'une norme. Et si cela continue, celle-ci ne sera forcément plus la même.
- Salon de l’Escalade 2026 à Paris : le programme complet des conférences
Les 10 et 11 janvier 2026, le Salon de l’Escalade revient à Paris Expo Porte de Versailles pour sa 6ᵉ édition, avec deux jours de conférences pensées et animées par Vertige Media . Au programme : sécurité, genre, para-escalade, écologie des salles, inclusion sociale, haut niveau, fédérations… De quoi faire chauffer autant les neurones que les avant-bras. © David Pillet L’escalade s’est installée dans le paysage sportif comme une évidence : salles en pleine ville, Jeux olympiques, stars médiatiques, circuits privés, influenceur·ses et films d’auteur. À force de se rendre familière, la grimpe aurait pu devenir lisse. Le dispositif de conférences du Salon de l'Escalade entend prendre le contre-pied de cette tentation en traitant la verticale comme un fait social total : un terrain où se croisent questions de genre, de classe, de santé publique, de politiques sportives, d’imaginaires et de récits. En 2025, la scène de conférences avait déjà joué ce rôle de laboratoire : on y parlait autant de conditions de travail que de représentation des corps, autant de business que d’éthique. En 2026, l’exercice se poursuit et s’élargit. Deux salles, dix-huit interventions, près de quarante intervenant·es, et une même ligne de force : donner la parole à celles et ceux qui fabriquent concrètement le monde de la grimpe – athlètes, fédérations, responsables de salles, chercheur·euses, militant·es, artistes – pour éclairer ce qui se joue derrière les murs. L’ambition n’est pas de « faire le tour » d’un milieu désormais foisonnant, mais de proposer quelques angles précis : que signifie parler d’« embourgeoisement » des salles ? Que racontent nos fédérations de l’escalade qu’elles promeuvent ? Comment pensent-on aujourd’hui le risque, l’accident, la qualité de l’air ou l’accessibilité sociale de la pratique ? Que change le fait d’être LGBTQIA+, parent, en situation de handicap ou champion du monde quand on franchit la porte d’une salle ? Le programme qui suit n’est pas un supplément d’âme greffé au Salon, mais une autre manière de le traverser : en prenant le temps de s’asseoir une heure, d’écouter, de douter, de nuancer. Puis, éventuellement, de retourner grimper avec quelques certitudes en moins et quelques questions en plus. Programme détaillé des conférences Samedi 10 janvier 2026 11h – 12h : Entre prises et méprises, ce que l’escalade fait à nos imaginaires de genre Salle : Fontainebleau Intervenantes : Charline Vermont, sexothérapeute, autrice et créatrice du compte « Orgasme et moi » / Aurélia Mardon, sociologue, maîtresse de conférences à l’Université de Lille / Tanya Naville, directrice du festival Femmes en Montagne Modération : Pierre-Gaël Pasquiou, directeur de publication de Vertige Media Des corps qui grimpent, d’autres qui observent, des mots qui glissent. L’escalade, sport d’égalité apparente, véhicule pourtant ses propres codes et représentations. Que disent les murs de nos imaginaires de genre ? De la performance à la sensualité, des injonctions physiques aux récits médiatiques, cette conférence explore la manière dont la grimpe façonne – et parfois bouscule – nos perceptions du féminin et du masculin. Ressources : Aurélia Mardon : Prendre de la hauteur – Quand l'escalade en salle forge le genre à l'adolescence Tanya Naville : « J'ai jamais su ouvrir une porte avec un coup de pied » 11h – 12h : Alpinisme professionnel : nouvelles quêtes, nouveaux récits Salle : Yosemite Intervenant·es : Symon Welfringer, alpiniste, guide de haute montagne et météorologue / Lise Billon, alpiniste, guide de haute montagne et lauréate d’un Piolet d’or Modération : Matthieu Amaré, rédacteur en chef de Vertige Media Entre expéditions engagées, injonctions à « performer » sur les réseaux et nécessité de composer avec le dérèglement climatique, le métier d’alpiniste professionnel ne ressemble plus tout à fait aux mythes d’hier. Quels sommets poursuit-on encore aujourd’hui : des lignes, des likes , des sponsors, des engagements ? Cette conférence interroge les nouvelles manières de raconter la montagne, la place du risque, la responsabilité envers les milieux traversés et la façon dont une génération réinvente le récit d’aventure. Ressource : Symon Welfringer : « Les échecs, c’est en fait de la performance » 12h30 – 13h30 : Accompagner la performance : le rôle de l’agent dans le parcours d’une athlète Salle : Fontainebleau Intervenantes : Laura Pineau, grimpeuse de haut niveau, spécialiste de l’escalade en trad / Marine Thévenet, grimpeuse de haut niveau et agente d’athlètes Modération : Pierre-Gaël Pasquiou, directeur de publication de Vertige Media Entre gestion de carrière, soutien psychologique, négociation de contrats et choix sportifs, la performance ne se joue pas uniquement sur le mur. Cette conférence explore le rôle – encore méconnu – de l’agent dans la vie d’une athlète : comment concilier désir de haut niveau, réalités économiques, exposition médiatique et construction d’un projet de vie ? À travers des témoignages croisés, on décortique les coulisses d’une relation de confiance au cœur de la réussite sportive. 12h30 – 13h30 : Escalade : un sport qui s’embourgeoise ? Salle : Yosemite Intervenants : Jean-Laurent Cassely, journaliste et essayiste, spécialiste des modes de vie urbains / Olivier Aubel, sociologue du sport et professeur à l’Université Grenoble Alpes Modération : Matthieu Amaré, rédacteur en chef de Vertige Media Tarifs des salles, localisation en centre-ville, codes vestimentaires, communication des marques : beaucoup de signaux laissent penser que la grimpe change de visage. Mais s’agit-il vraiment d’un sport qui s’embourgeoise, ou d’une transformation plus complexe des pratiques et des publics ? Cette conférence interroge ce diagnostic sans le prendre pour acquis : qui grimpe aujourd’hui, où, comment, et avec quels moyens ? Entre données de terrain, analyse des classes sociales et regards sur les politiques tarifaires, il s’agira surtout de poser les bonnes questions plutôt que de valider un cliché de plus. Ressources : Gentrification de la grimpe : la nouvelle voie CSP+ Pourquoi il faut (re)lire « L’Escalade libre en France » 14h – 15h : Pourquoi et comment accueillir les pratiquant·es LGBTQIA+ Salle : Fontainebleau Intervenant·es : Hadrien Régent, président de l’association Grimpe & Glisse / Jessica B, membre de Grimpe & Glisse Modération : Pierre-Gaël Pasquiou, directeur de publication de Vertige Media On aime dire que la grimpe est un milieu ouvert, « cool » par nature. Mais entre blagues lourdes et remarques au pied des voies, l’expérience des personnes LGBTQIA+ n’est pas toujours si fluide. Comment faire en sorte que clubs et salles deviennent de vrais espaces accueillants, où chacun·e peut grimper sans cacher une part de soi ? Cette conférence propose des pistes très concrètes : communication, formation des encadrant·es, gestion des situations de discrimination et aménagements du quotidien pour que l’inclusion ne reste pas un simple mot-clé. Ressources : Compétitions et transphobie, USA Climbing dans la tourmente El Capitan : quand la falaise devient un étendard LGBTQ+ 14h – 15h : La para-escalade : une pratique encore dans l’ombre ? Salle : Yosemite Intervenant·es : Oriane Ilpide, para-grimpeuse de l’équipe de France / Michel Chauvin, président du club Tournefeuille Altitude Grimpe (TAG) Modération : Matthieu Amaré, rédacteur en chef de Vertige Media Championnats, équipe de France, médailles internationales : la para-escalade existe bel et bien… mais reste largement invisible aux yeux du grand public, et même d’une partie du milieu grimpe. Pourquoi cette pratique peine-t-elle à trouver sa place dans les salles, les clubs, les médias ? Quelles sont les réalités du haut niveau, de l’entraînement, du matériel, de l’accueil des publics en situation de handicap ? Cette conférence croise le regard d’une athlète de l’équipe de France et d’un club très engagé sur ces sujets, pour comprendre les freins, les leviers, et ce qu’il reste à inventer pour que la para-escalade sorte réellement de l’ombre. Ressources : Para-escalade : la lutte des cases Para-escalade : extension du domaine de la lutte des cases Para-escalade : « La France est la première nation au monde » 15h30 – 16h30 : Haut niveau : ambition ou obsession ? Salle : Fontainebleau Intervenante : Svana Bjarnason, grimpeuse franco-islandaise engagée sur le circuit international Modération : Pierre-Gaël Pasquiou, directeur de publication de Vertige Media À quel moment le désir de progresser bascule-t-il dans la fixation ? Faut-il tout donner pour le haut niveau – et à quel prix ? À travers la projection du film de Svana Bjarnason, puis un échange avec elle, cette conférence interroge la frontière parfois floue entre passion, ambition sportive et obsession. Renoncements, charge mentale, blessures, envie de tout arrêter… mais aussi joie pure, accomplissement et puissance du collectif : une plongée sans filtre dans ce que le haut niveau fait au corps, au cœur et à la tête. Ressource : Svana Bjarnason : « Ce n’est pas qu’une histoire de rocher » 15h30 – 16h30 : Requestionner la perf : vers une escalade plus émancipée Salle : Yosemite Intervenant : Léo Dechamboux, préparateur mental spécialisé en escalade et co-auteur de Le mental du grimpeur Modération : Matthieu Amaré, rédacteur en chef de Vertige Media Dans le monde de l'escalade, la performance est devenue une religion. Confiance en soi inébranlable, résilience à toute épreuve, rebond immédiat après chaque chute : autant d'injonctions qui façonnent nos pratiques et nos discours. Mais derrière ces mantras du dépassement de soi se cachent des croyances construites, des normes sociales héritées du néolibéralisme, et des inégalités structurelles souvent invisibilisées. Et si la quête effrénée de performance nous faisait passer à côté de l'essentiel ? Et si, pour mieux grimper et mieux vivre notre pratique, il fallait d'abord déconstruire ces injonctions qui nous poussent à toujours rebondir, toujours avancer, toujours être fort·e ? Ressources : Performance en escalade : la confiance règne ? « Tomber pour mieux se relever » : la résilience est-elle une injonction dangereuse ? 17h – 18h : La Non Conférence – Ambassadeurs Salle : Fontainebleau Invités : Bassa Mawem, grimpeur de l’équipe de France, spécialiste de la vitesse et double vainqueur de la Coupe du monde de vitesse / Micka Mawem, grimpeur de l’équipe de France, champion du monde de bloc 2023 Ni table ronde, ni talk classique : une heure en roue libre avec les frères Mawem, ambassadeurs du Salon de l’Escalade. Comment on passe du mur de quartier aux finales mondiales ? Ce que la médiatisation change vraiment dans une carrière ? Comment on garde le feu sans se brûler à force d’enchaîner sélections, blessures, JO et projets perso ? Ici, pas de langue de bois : on parle parcours, doutes, fiertés, coulisses de l’équipe de France et futur de la grimpe de haut niveau, avec la complicité du public. Dimanche 11 janvier 2026 11h – 12h : Épisode live Grimposphère : équilibre entre le rôle de parent et de coach Salle : Fontainebleau Invité : Stefano Bertone, professeur des universités en sciences du sport (Université de La Réunion) et père de Oriane Bertone Animation : Agathe Clément et Gabrielle Gauthier, fondatrices du podcast Grimposphère Accompagner un·e jeune grimpeur·euse, c’est encourager, soutenir, parfois pousser… mais jusqu’où ? Dans cet épisode live du podcast Grimposphère, la discussion s’attaque à une question sensible : comment trouver l’équilibre entre le rôle de parent et celui de coach, surtout quand la performance entre en jeu ? Attentes, pression (subie ou intériorisée), gestion des émotions en compétition, place du plaisir, communication au sein de la famille : une heure de conversation sans fard pour mieux comprendre ce qui se joue derrière les efforts d’un·e jeune athlète. Ressource : Grimposphère, le tout nouveau podcast de la grimpe 11h – 12h : FFME, FSGT, FFCAM : trois fédérations, quelle escalade ? Salle : Yosemite Intervenant·es : Céline Machado, co-présidente de la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT) / Alain Carrière, président de la Fédération française de la montagne et de l’escalade (FFME) / Luc Thibal, CTS FFCAM (directeur technique national de la FFCAM) Modération : Matthieu Amaré, rédacteur en chef de Vertige Media D’un côté les clubs affinitaires, de l’autre la fédération délégataire olympique, ailleurs encore l’héritage de l’alpinisme et des refuges : derrière un même mot, « escalade », se cachent des histoires, des cultures et des pratiques parfois très différentes. Cette table ronde met face à face trois fédérations qui structurent le paysage français pour interroger ce qu’elles portent comme visions de la grimpe : rapport à la compétition, accès à la nature, place du loisir, modèles économiques, valeurs éducatives et sociales. L’idée n’est pas de désigner un « bon modèle », mais de comprendre comment ces approches coexistent, se complètent… ou parfois s’opposent. Ressource : Escalade en France : FFME, FFCAM, FSGT – Qui tient la corde ? 12h30 – 13h30 : Réinventer la montagne, réapprendre à l’habiter Salle : Fontainebleau Intervenantes : Fiona Mille, présidente de Mountain Wilderness France et autrice de Réinventons la montagne / Lauriane Miara, illustratrice et artiste-auteure Modération : Pierre-Gaël Pasquiou, directeur de publication de Vertige Media Entre réchauffement climatique, surfréquentation, loisirs motorisés et infrastructures toujours plus intrusives, la montagne est devenue un terrain de tensions autant qu’un espace de désir. Comment continuer à y vivre, y jouer, y travailler sans l’abîmer davantage ? Faut-il « faire moins », « faire autrement », ou surtout raconter d’autres histoires de la montagne, moins héroïques et plus sensibles ? Cette conférence croise la vision engagée de la protection des espaces montagnards et le regard d’une artiste qui en fait son refuge et son terrain d’inspiration, pour imaginer des façons plus justes d’habiter ces espaces – en actes, mais aussi en récits et en images. Ressources : Réinventer la montagne : sortir de l’or blanc Lauriane Miara : « Je nous souhaite qu’une seule chose : vivre en paix » 12h30 – 13h30 : Écologie des salles : du greenwashing à l’action concrète Salle : Yosemite Intervenants : Pierre Serin, gérant de la salle SOLO Escalade à Toulouse + Thibault Masset, chercheur post-doctorant au Laboratoire central environnemental de l’EPFL et co-auteur de l’étude sur la pollution de l’air dans les salles d’escalade Modération : Matthieu Amaré, rédacteur en chef de Vertige Media Que respire-t-on vraiment dans une salle d’escalade ? Magnésie en suspension, poussières fines, CO₂, polluants extérieurs qui s’accumulent : l’étude menée sur la qualité de l’air dans les salles vient mettre des chiffres derrière un sujet souvent traité à coups de slogans. À partir de ces résultats scientifiques, cette conférence s’intéresse très concrètement à ce qui peut – et doit – être mis en place : ventilation, nettoyage, gestion de la magnésie, organisation des espaces, information des grimpeurs et grimpeuses. L’idée : sortir des grands discours « éco-responsables » pour regarder ce qui change réellement le quotidien dans une salle. Ressources : Pollution invisible en salle d’escalade : ce que nos chaussons laissent dans l’air Pollution des salles d’escalade : la contre-enquête 14h – 15h : Escalade et accidents : comprendre pour mieux prévenir Salle : Fontainebleau Intervenant·es : Sandrine Van Landeghem, directrice du département Activités et sites naturels de la FFME / Grégory Molina, cordiste et cofondateur de l’association Cordistes en colère, cordistes solidaires / Michaël Lecomte, responsable sécurité des salles Vertic-Halle et membre du comité d’experts de l’association faîtière des salles d’escalade en Suisse Modération : Pierre-Gaël Pasquiou, directeur de publication de Vertige Media Chute au sol, mauvaise manip, ancrage qui lâche, fatigue, routine, pression commerciale ou manque de formation : un accident n’arrive jamais « par hasard ». À la croisée des falaises, des salles et du monde des cordistes, cette conférence propose de sortir du simple « erreur humaine » pour analyser les mécanismes qui mènent à l’accident : organisation, matériel, procédures, signaux faibles ignorés… et culture du risque dans le milieu grimpe. Objectif : partager les retours d’expérience du terrain, croiser les regards fédéraux, professionnels et associatifs, et repartir avec des pistes concrètes pour renforcer la prévention, du club à l’entreprise. Ressources : Accidentologie en escalade : ce que le rapport 2025 de la FFME nous dit vraiment Accidents en escalade : le problème ce n’est plus le matériel, c’est nous Dispositifs d’assurage : la fin des tubes est-elle programmée ? 14h – 15h : L’escalade en compétition a-t-elle trouvé son public ? Salle : Yosemite Intervenant·es : Dorine Besson, journaliste à L’Équipe, spécialiste des sports urbains et outdoor / Miguel Baudin, vidéaste et fondateur de la chaîne YouTube Kayoo TV Modération : Matthieu Amaré, rédacteur en chef de Vertige Media JO, Coupes du monde, circuits privés, lives YouTube, résumés TV et reels Instagram : jamais l’escalade de compétition n’a été autant exposée… et pourtant, la question reste ouverte. Parle-t-on toujours entre initié·es, ou la grimpe est-elle en train de devenir un vrai spectacle grand public ? Cette conférence explore la façon dont on raconte la compétition aujourd’hui : choix éditoriaux, formats, narration, incarnation par les athlètes, contraintes de diffusion et attentes des plateformes. Une heure pour regarder lucidement où en est la « compét’ » côté audience… et ce qu’il reste à inventer pour qu’elle donne vraiment envie d’être suivie. Ressource : Les compétitions d’escalade sont-elles en crise ? 15h30 – 16h30 : L’évolution d’une sportive de haut niveau : avant et après la maternité Salle : Fontainebleau Invitée : Nina Caprez, grimpeuse suisse de haut niveau, spécialiste des grandes voies et de l’escalade sur coinceurs Modération : Charlie Buffet, directeur littéraire de la collection Guérin aux éditions Paulsen Que se passe-t-il quand un corps taillé pour la performance devient aussi un corps qui porte, qui accouche, qui récupère ‒ et qui a encore envie de grimper fort ? Entre projections des autres, peurs très concrètes, rééducation, changement de priorités et nouveau rapport au risque, la maternité vient bousculer bien des certitudes, dans le milieu de la grimpe comme ailleurs. À travers un échange au long cours avec Nina Caprez, cette discussion interroge ce que la grossesse et l’arrivée d’un enfant font à une carrière de grimpeuse, mais aussi à l’identité, aux désirs et à la façon de se raconter en tant qu’athlète. Ressource : Andrea : dépasser les murs, toucher l’humanité 15h30 – 16h30 : La Non-Conférence de Laura Pineau Salle : Yosemite Invitée : Laura Pineau, grimpeuse de haut niveau, spécialiste de l’escalade en trad Qu’est-ce qui se passe exactement dans la tête d’une grimpeuse quand elle s’embarque dans la first ascent d’une voie engagée, loin des paires de dégaines confortablement en place ? Avec Dream or Nightmare , Laura Pineau raconte de l’intérieur sa relation à Wet Lycra Nightmare : le doute, l’obsession, les journées à se mettre au pied de la paroi, les essais où tout déraille et ceux où, enfin, tout s’aligne. Une projection pour entrer dans les coulisses d’une ascension en trad, où la performance se joue autant dans le placement des coinceurs que dans la gestion du mental. La séance sera suivie d’un échange avec Laura. 17h – 18h : L’escalade comme terrain d’inclusion sociale Salle : Fontainebleau Intervenants : Micka Mawem, grimpeur de l’équipe de France, champion du monde de bloc 2023 / Jean Cassam-Chenaï, co-fondateur de Eska Gang / Mehdi Alakheir, co-fondateur de Eska Gang Modération : Pierre-Gaël Pasquiou, directeur de publication de Vertige Media Mur d’escalade ou mur social ? Selon où l’on grandit, la grimpe peut sembler un monde à part, avec ses codes, ses salles, ses abonnements… et ses barrières invisibles. Comment faire de l’escalade un véritable levier d’inclusion, notamment pour les jeunes des quartiers populaires ou des territoires éloignés de la pratique ? Cette conférence explore le rôle des clubs, des collectifs et des athlètes comme Micka Mawem pour ouvrir des portes, créer des modèles d’identification, retisser du lien et fabriquer des lieux où l’on se sent légitime, même sans avoir « les codes ». On parlera accès, représentations, empowerment et projets très concrets sur le terrain. Ressource : Eska Gang, ou la grimpe façon melting-potes Pour prolonger la réflexion avant même de passer les portes de Paris Expo, les conférences de l’édition 2025 est déjà disponible en replay vidéo sur Vertige Media . Revoir ces échanges, c’est mesurer à quel point certaines questions – sur le genre, le travail, la compétition, les modèles économiques – ne sont pas des « thèmes à la mode » mais des lignes de fond qui traversent durablement le milieu de la grimpe. Et comprendre, aussi, comment les discussions de cette année s’inscrivent dans une continuité plutôt que dans un effet de buzz. Toutes les informations pratiques – horaires détaillés, accès, billetterie – sont à retrouver sur le site du Salon de l’escalade , où il est possible de réserver ses entrées pour le week-end. De notre côté, on s’occupe du reste : faire en sorte que, pendant deux jours, les salles Fontainebleau et Yosemite soient des endroits où l’on grimpe avec les mots autant qu’avec les mains.
- Grimper comme on code : le refactoring du geste
On peut « valider » un bloc et sentir, au fond, que rien n’est vraiment acquis : ça passe aujourd’hui, mais ça ne repassera pas demain. Martin Fowler, figure du développement logiciel, a popularisé un mot pour ça : le refactoring — réécrire sans changer le résultat, juste pour que ça tienne dans la durée. Sur le mur, l’idée est simple et un peu vexante : progresser, ce n’est pas toujours ajouter de la force, c’est souvent réorganiser un geste jusqu’à le rendre stable, lisible, répétable. (cc) Tofan Teodor et Walkator / Unsplash - Montage Vertige Media Mardi soir, salle pleine, musique trop forte, corps qui se frôlent. Un bloc « qui passe » finit par tomber dans la case des validés : trois essais, une grimace, un dernier mouvement arraché, puis ce sourire bref, à mi-chemin entre le soulagement et l’auto-conviction : celui qui dit qu’on a eu chaud, mais qu’on préfère croire que c’était maîtrisé. Le genre de réussite propre sur le tableau, mais ambiguë dans le corps — gagnée à la tension plus qu’à la compréhension. Alors l’on recommence. Pas par masochisme, plutôt parce que quelque chose sonne faux. Cette fois, un téléphone est posé au sol pour filmer l'enchaînement. À l’écran, le diagnostic est immédiat : épaules qui montent, bassin qui fuit, pieds qui « tapent » plus qu’ils ne s’installent, micro-rattrapages en cascade. Un système qui survit. Et c’est précisément le problème. C’est ici qu e le refactoring de Martin Fowler , p ensé pour le développement logiciel, peut servir de méthode en escalade. Refactoriser, dans son sens le plus concret, ce n’est pas « faire plus ». C’est rendre la structure lisible. Et une grimpe lisible, vaut souvent plus qu’un surcroît de force : elle se répète, elle s’exporte, elle encaisse. Ça passe. Et alors ? Il existe un malentendu tenace en escalade : confondre réussite et solidité. La réussite est un événement. La solidité, une architecture. Or une architecture peut être bancale tout en tenant debout — jusqu’au jour où les conditions changent : fatigue, peau, stress, humidité, un mouvement légèrement différent. À ce moment-là, la « grimpe qui passe » révèle ce qu’elle était déjà : un empilement de compensations. Le corps, en escalade, est un langage. Les pieds en sont la grammaire. Les négliger revient à écrire sans ponctuation : le message peut passer, mais tout devient coûteux, violent, approximatif. Le piège, c’est que cette grimpe s’auto-valide. Puisqu’elle a marché, elle devient la méthode. Puisqu’elle a été rentable, elle incite à ajouter une couche : un peu plus de force, un peu plus de gainage, un peu plus d’entêtement. La force devient un patch. Efficace, immédiat, valorisant. Et profondément trompeur. Car ce que l’on appelle « progresser » peut n’être qu’une amélioration de sa capacité à compenser. L’erreur n’est pas corrigée, le budget d’erreurs augmente. Le jour où la prise est moins franche, où la lucidité baisse, le système s’effondre — non par manque de niveau, mais par excès de dette. Refactoriser, sans changer le score Dans le logiciel, Fowler a popularisé une idée presque provocante à l’ère de la vitesse : refactoriser, c’est modifier la structure interne d’un programme sans en changer le comportement observable. On ne livre pas une « nouvelle fonctionnalité ». On se donne les moyens de continuer à livrer sans que tout prenne feu. Une promesse de futur, pas un feu d’artifice présent. Au mur, le principe est identique. Le même bloc est refait, mais autrement. L’objectif n’est pas la cotation supérieure, mais la version stable : celle qui supporte la répétition, la fatigue, l’imprévu. Celle qui permet de se dire, sans se mentir : « Je peux le refaire. » Dans une discipline obsédée par le « je l’ai enchaînée », cette bascule est presque subversive. Le refactoring marque la différence entre une réussite et une compétence. La première est ponctuelle. La seconde est structurelle. Et pour construire une progression qui dure, il faut des structures : un code lisible, un corps lisible, une grimpe lisible. Pieds : la syntaxe oubliée Beaucoup de grimpeur·euses pensent « force » quand il faudrait penser « syntaxe ». Dans nombre d’échecs, la cause n’est pas une faiblesse musculaire, mais une phrase mal écrite : un pied posé trop tard, un bassin resté dehors, une trajectoire qui gaspille, une respiration coupée au pire moment. On tire pour compenser un placement qui n’existe pas. On appelle cela « manquer de force », alors qu’il manque surtout de structure. Une grimpe « sale » est une grimpe qui emprunte. Elle emprunte à la peau, aux tendons, au mental, à la confiance. Elle emprunte au futur pour payer le présent. Le corps, en escalade, est un langage. Les pieds en sont la grammaire. Les négliger revient à écrire sans ponctuation : le message peut passer, mais tout devient coûteux, violent, approximatif. Et ce coût est ensuite confondu avec une exigence de puissance. « C’est dur, donc il faut devenir plus fort·e. » Non : c’est confus, donc il faut devenir plus clair. Refactoriser, ici, est brutalement concret : poser le même pied autrement, charger plus tôt, accepter de perdre une demi-seconde pour en gagner trois sur le crux. Dépenser moins d’énergie émotionnelle à « forcer », plus d’attention à « écrire juste ». Cette attention-là finit par produire une force plus rare : celle qui ne se voit pas, mais qui tient dans la durée. La dette du geste Une grimpe « sale » est une grimpe qui emprunte. Elle emprunte à la peau, aux tendons, au mental, à la confiance. Elle emprunte au futur pour payer le présent. Sur le moment, c’est rentable : on passe, on coche, on monte. Mais la dette s’accumule, sans apparaître immédiatement sur le relevé. Jusqu’au jour où la progression s’arrête, et où l’on cherche une raison noble à un problème banal : « plateau », « manque de motivation », « mauvais style ». Parfois, c’est simplement la facture. Le refactoring n’est pas une philosophie abstraite, c’est une pratique. On choisit un bloc que l’on sait faire « à l’arrache » et on lui impose une contrainte de qualité — pas de résultat. Refactoriser, c’est réduire la dette plutôt qu’augmenter la puissance. Ce n’est pas spectaculaire. Cela demande de refaire des blocs en dessous de son ego, de rejouer des passages sans l’excitation de la nouveauté, d’accepter qu’une séance ressemble à un atelier plutôt qu’à un examen. Et surtout, de renoncer à une part d’identité — celle qui s’est construite sur « moi, je passe comme ça ». C’est pourtant le seul chemin qui n’aboutit pas au crash. En escalade comme en code, l’important n’est pas de réussir une fois, mais de construire un système qui continue de réussir quand les conditions se dégradent. Et elles se dégradent toujours : fatigue, stress, froid, orgueil, âge, vie. Le protocole : même bloc, autre architecture Le refactoring n’est pas une philosophie abstraite, c’est une pratique. On choisit un bloc que l’on sait faire « à l’arrache » et on lui impose une contrainte de qualité — pas de résultat : silence des pieds, bassin proche, respiration présente, doigts qui se positionnent exactement comme il faut. On refait, on ajuste, on refait. L’objectif reste identique ; la structure change. Un phénomène survient presque toujours : pendant un temps, tout semble moins bon. Les rustines sautent. Les compensations sont refusées. Les « cheats » disparaissent. C’est normal : une logique interne, avant d’être efficace, commence souvent par être fragile. Puis, sans prévenir, ça passe avec une évidence calme. Pas l’évidence arrogante du « regardez », mais celle, sobre, du « oui, c’était ça ». À cet instant apparaît ce que la force ne garantit pas toujours : de la marge. Une marge qui rend la grimpe plus stable, plus transférable, plus durable.
- La Pro Climbing League entend réinventer la compétition d'escalade
Le 28 février prochain, Londres accueillera le premier événement de la Pro Climbing League, nouveau circuit privé porté par Charlie Boscoe et Danaan Markey. Et derrière le nouveau format, une question structurelle se pose déjà : une ligue commerciale peut-elle offrir ce qu'une fédération olympique ne peut pas ? Analyse de ce que révèle cette nouvelle voie sur l'état de l'escalade compétitive. 1, 2, 3 soleil ! © Jon Glassberg pour PCL C'était dans un bar d'Innsbruck. Lors d'une Coupe du monde, Charlie Boscoe et Danaan Markey discutaient avec Stasa Gejo, grimpeuse professionnelle serbe qui a depuis exprimé publiquement son dégoût du circuit IFSC ( la fédération internationale de l'escalade sportive, ndlr ) . Iels se mettent à parler de ce que pourraient être les compétitions d'escalade, et surtout, de ce que iels pourraient leur apporter. Format, plateau, points, ambiance, prize money , récit, ouvertures... les trois individus sont surpris de constater à quel point leurs idées se rejoignent. À tel point que ce soir-là, entre deux bières, iels commencent à poser la première pierre d'une folle idée : et si on montait notre propre circuit de compétition d'escalade ? Le Monde à l'Envers de l'IFSC ? Cinq ans plus tard, Charlie Boscoe et Danaan Markey sont sur le point de livrer leur réponse. Le 28 février 2026, leur Pro Climbing League (PCL) organisera un premier événement au Magazine London, un lieu événementiel de pointe situé sur la Greenwich Peninsula de la capitale britannique, avec plus de 3 000 m² d'espaces intérieurs modulables. Diffusion assurée par Red Bull, format en duel simultané inédit, et surtout, un line-up qui claque : Janja Garnbret et Toby Roberts – les deux champion·ne·s olympiques en titre –, Yannick Flohé, chouchou allemand, Tomoa Narasaki, superstar japonaise, Mejdi Schalck, Français en pleine ascension ou encore Annie Sanders ( la liste s'allonge tous les jours sur le compte Instagram de PCL , ndlr ). Mais au-delà de la fame et du spectacle, c'est un modèle entier qui se dessine. Et avec lui, une interrogation plus large : l'escalade compétitive peut-elle exister économiquement en dehors du circuit olympique ? Pour Charlie Boscoe, ancien commentateur des compétitions IFSC et Danaan Markey, qui a entraîné l'équipe nationale allemande de bloc avant de commenter lui aussi pour l'IFSC, la distinction est claire. Comme ils l'expliquent dans le podcast Inside Climbing animé par Rory Potter, il existe déjà des ligues fédérales et, à côté, des ligues commerciales professionnelles. C'est même le cas de la plupart des sports les plus populaires au monde. La ligue fédérale gère le chemin vers les Jeux olympiques, elle coordonne des centaines de fédérations membres, avec toutes les contraintes que cela implique. Les ligues professionnelles — Ligue 1, NBA, Ironman, par exemple — fonctionnent selon d'autres règles : plus de liberté, plus d'agilité, et surtout, des modèles économiques orientés vers la croissance rapide et la captation de sponsors non-endémiques. « Tout le monde à Londres a soit essayé l'escalade, soit connaît quelqu'un qui grimpe : cette banalisation de la pratique finit par faire naître une intuition, même floue, que le marché existe » Danaan Markey, co-fondateur de la Pro Climbing League L'IFSC, fédération internationale reconnue par le CIO, doit composer les intérêts parfois divergents de plus de 150 fédérations nationales. Face à cette lourdeur administrative, les ligues privées peuvent se déployer plus rapidement et tester des formats économiques radicalement différents. Aussi, la PCL ne se positionne pas contre l'IFSC, mais bien à côté : elle entend réaliser ce qu'une fédération ne peut structurellement pas accomplir. Une manière de dire que le pari de la PCL est vertigineux puisqu'il faut d'abord capter des ressources publicitaires et des investissements extérieurs au monde de l'escalade, puis de les redistribuer à l'ensemble de l'écosystème : athlètes, salles, créateurs de contenu... La vision de Charlie Boscoe et Danaan Markey dépasse alors l'organisation de gros événements. Il s'agit de créer une plateforme qui aide les gens à vivre de ce sport, un modèle intégré où la compétition nourrit économiquement la filière entière. Derrière cette ambition, se cache un constat brutal : l'escalade récréative explose, mais la compétition stagne économiquement. L'IFSC avançait en 2019, le chiffre de 44 millions de pratiquants dans le monde . Le nombre de salles privées ne cesse d'augmenter. Pourtant, le circuit professionnel reste minuscule. Par exemple, la comparaison avec le surf est frappante. Tandis que la discipline revendique 20 millions de pratiquants – soit moitié moins que l'escalade –, la World Surf League (WSL) affiche des revenus environ cinq fois supérieurs à ceux de l'IFSC, selon le journaliste Rory Potter. Ce différentiel ne s'explique pas par la taille de la base de pratiquants, mais par la capacité à monétiser le spectacle et à connecter sponsors, diffuseurs et public. C'est notamment en observant les athlètes de l'équipe allemande que Danaan Markey a pris conscience du problème. Toutes et tous avaient déménagé à Munich, s'étaient inscrit·e·s à l'université mais n'y allaient pas vraiment. Aucun d'entre eux ne gagnait d'argent, et même en remportant une compétition, leurs perspectives financières restaient maigrichonnes. Une fragilité structurelle qui rappelle le cas d'Alex Megos qui, en octobre 2024, lançait un appel public via ses propres réseaux sociaux. La star allemande de l'escalade invitait alors sa communauté à financer directement les athlètes grimpeurs pour qu'ils puissent poursuivre leur carrière. Face aux investisseurs, Charlie Boscoe et Danaan Markey ont découvert un vide : il n'existe pas d'investisseur spécialisé dans les ligues d'escalade. Soit ils rencontraient des grimpeur·ses passionné·e·s disposant de peu de capital, soit des fonds de capital-risque qui n'avaient aucune idée de l'échelle du sport. Progressivement, les choses évoluent. « Tout le monde à Londres a soit essayé l'escalade, soit connaît quelqu'un qui grimpe : cette banalisation de la pratique finit par faire naître une intuition, même floue, que le marché existe », confie Danaan Markey au micro d' Inside Climbing . Mais cette prise de conscience reste lente, et la PCL doit démontrer la viabilité de son modèle, sans précédent établi dans l'industrie. Alan Shearer, le face à face et les repos intenses Le format retenu par la PCL — duel simultané sur blocs identiques — n'est pas qu'un gadget spectaculaire. C'est un outil pensé pour construire quelque chose de plus profond : une forme de mythologie. Charlie Boscoe et Danaan Markey entendent transformer les compétitions en récits mémorables, créer des icônes reconnaissables, et permettre aux grimpeur·ses de s'identifier à leurs héro·ines pour ensuite les imiter dans leur salle de quartier. L'analogie footballistique revient souvent : en grandissant au Royaume-Uni, le héros de Charlie Boscoe était Alan Shearer, attaquant légendaire de Blackburn et de Newcastle. Quand il jouait dans la cour de récré, l'ancien commentateur confie « qu'il était Alan Shearer ». Cette connexion directe entre l'idole et la pratique ordinaire, c'est exactement ce que la PCL veut créer. Le format en duel, plus lisible, plus dramatique, plus spectaculaire, vise précisément à fabriquer ces moments de tension et de victoire qui marqueront les esprits et donneront envie de reproduire, d'imiter, de s'identifier. « Lors d'un test, un grimpeur a simplement reculé et regardé l'autre essayer. C'est la tactique la plus risquée possible : si l'autre réussit, tu as l'air ridicule. Mais il a gagné son pari. Son adversaire est tombé, et lui a sauté sur le mur et l'a fait » Charlie Boscoe, co-fondateur de la Pro Climbing League Le duel simultané, déjà testé lors d'événements comme l'Adidas Rockstars ou le Rockmaster d'Arco, peut créer une intensité narrative immédiate. Deux athlètes, côte à côte, sur des blocs rigoureusement identiques, cela change fondamentalement les comportements. « Lors d'un test, un grimpeur a simplement reculé et regardé l'autre essayer , raconte Charlie Boscoe. C'est la tactique la plus risquée possible : si l'autre réussit, tu as l'air ridicule. Mais il a gagné son pari. Son adversaire est tombé, et lui a sauté sur le mur et l'a fait. » Même les phases de repos deviennent stratégiques. C'est ce qu'ils ont baptisé, avec une pointe d'humour, l'« intense resting » — une expression qui sonne presque comme un oxymore mais qui décrit bien la tension de l'instant. Les deux athlètes viennent de tomber, iels sont fatigué·e·s, mais celui ou celle qui remonte en premier prend un sérieux avantage. Alors, se joue ce moment tendu où iels se reposent tous les deux, et tout le monde retient son souffle en se demandant qui va craquer le ou la premier·e. Dans un format traditionnel, le repos est un temps mort. Ici, c'est un duel psychologique visible. Red Bull assure la production, Magazine London offre une infrastructure technique avancée, et le spectacle est pensé pour être immédiatement lisible. Toute la sauce de la PCL est là : il s'agit de faire monter en neige un moment clair où quelqu'un gagne, sans avoir à attendre 20 minutes ni d'avoir un doctorat en maths pour comprendre qui l'emporte. Cela dit, tout cela se met au service d'un objectif plus large : faire entrer les compétitions dans l'imaginaire quotidien des grimpeurs de salle, créer un lien affectif et aspirationnel entre le haut niveau et la pratique de masse. L'escalade compétitive au pied du mur Le 28 février dira si le format fonctionne. Si le public répond présent. Si les athlètes adhèrent. Mais l'événement ne répondra pas aux interrogations structurelles que soulève l'existence même de la PCL. D'abord, se pose la question de la coexistence. Fair-play, Charlie Boscoe et Danaan Markey affirment vouloir proposer « autre chose », pas « mieux » que le circuit IFSC. Ils ne voient pas leur ligue comme une rivale frontale de l'IFSC, mais comme un complément. Pourtant, si la PCL se développe et lance plusieurs événements par an, comme son nom de « ligue » le suggère, se posera inévitablement la question du calendrier. Les meilleurs athlètes devront-ils choisir entre IFSC et PCL ? Ou jongler entre deux circuits, au risque de l'épuisement physique et mental ? L'histoire du sport montre que la coexistence pacifique entre structures fédérales et ligues privées n'est jamais garantie. Ensuite, la soutenabilité économique. Charlie Boscoe l'avoue franchement dans le podcast : la réalité financière a été sa plus grosse claque. Location d'arènes, production, diffusion : tout doit être payé avant de vendre le moindre billet. Le modèle repose sur une montée en puissance progressive, avec des coûts fixes massifs en amont et une nécessité absolue d'attirer sponsors, public et diffuseurs dès les premières éditions. C'est un modèle testé nulle part ailleurs en escalade, et qui exige une crédibilité immédiate pour convaincre des partenaires de s'engager sur la durée. Se pose aussi la question de la fragmentation de l'attention. Si l'IFSC et la PCL se développent en parallèle, le risque existe de diluer l'audience et les ressources disponibles. Dans d'autres sports, la coexistence entre circuits fédéraux et ligues privées a parfois fonctionné — le tennis avec l'ATP et les Grands Chelems, par exemple — mais elle a aussi provoqué des guerres ouvertes en boxe ou dans les arts martiaux mixtes (MMA). L'escalade compétitive, encore fragile économiquement, a-t-elle les épaules suffisamment larges pour porter deux écosystèmes sans que l'un affaiblisse l'autre ? Enfin, la question des athlètes eux-mêmes. L'ambition affichée est de leur offrir davantage de revenus, davantage de visibilité, davantage de reconnaissance. Mais si naviguer entre deux circuits aux formats différents, aux calendriers potentiellement concurrents et aux exigences spécifiques devient la norme, gagnent-ils vraiment au change ? Ou deviennent-ils les otages involontaires d'une compétition qui se pose entre deux modèles ? Quoi qu'il en soit, ce que suggère la Pro Climbing League, sans forcément le résoudre, c'est que le modèle actuel interroge . Les athlètes s'engagent à plein temps pour des revenus dérisoires. Les salles de bloc explosent, mais leur clientèle regarde peu les Coupes du monde. Les sponsors non-endémiques peinent à comprendre comment investir dans un circuit fragmenté et peu visible. Et les fans oscillent entre l'admiration pour la rigueur du format IFSC et la frustration de ne jamais voir de vrais duels, de vraies confrontations directes au sommet. La tension serait donc structurelle : l'escalade récréative croît à un rythme effréné, mais la compétition reste circonscrite à un petit monde confidentiel, économiquement fragile. C'est d'ailleurs ce boom du nombre de salles qui convainc progressivement les investisseurs qu'il existe un marché. Toutefois, tant que ces salles restent déconnectées du circuit pro, la croissance ne profite qu'à l'industrie du loisir, pas au sport de haut niveau. Game over © Jon_Glassberg pour PCL D'autres sports ont vécu cette bifurcation. Le surf a vu naître la WSL comme structure commerciale indépendante, tout en maintenant les championnats du monde ISA, administrés par la fédération. Le tennis a toujours jonglé entre Grand Chelems, Masters ATP et Coupe Davis. Le triathlon a inventé Ironman à côté des circuits olympiques. Parfois, la coexistence enrichit les deux écosystèmes : chacun trouve son public, ses sponsors, ses athlètes. On peut imaginer un scénario vertueux où deux circuits se nourrissent mutuellement. L'IFSC conserverait son rôle de chemin olympique, sa légitimité institutionnelle, sa rigueur fédérale. La PCL attirerait les sponsors grand public, remplirait les arènes, créerait des icônes visibles, et redistribuerait cet argent aux athlètes et aux salles. Les meilleurs grimpeurs participeraient aux deux, multiplieraient les sources de revenus, et l'escalade dans son ensemble gagnerait en visibilité. Mais l'inverse est tout aussi plausible : une guerre d'attention et de calendrier, des athlètes contraints de choisir leur camp, des sponsors qui ne savent plus où investir, un public qui ne comprend plus qui est champion de quoi, et au final, deux circuits affaiblis plutôt qu'un écosystème renforcé. Dans le podcast, les deux fondateurs confient ne pas avoir connu de « moment hallelujah ». Le défi reste immense. Et cette absence d'euphorie dit quelque chose de la complexité de l'entreprise. Monter une ligue privée en escalade, c'est naviguer en eaux inconnues, sans carte, sans boussole, sans investisseur spécialisé pour valider le modèle. Le 28 février prochain, Londres dira si le pari du format fonctionne. Si le duel simultané captive vraiment, si les phases d'« intense resting » font monter la tension, si Red Bull parvient à transformer tout cela en récit universel. Mais l'événement ne dira rien de la viabilité à long terme. Pour ça, il faudra une deuxième édition, puis une troisième, puis un public fidèle, des athlètes qui reviennent, et surtout un modèle économique qui tient debout sans consumer des millions en pure perte. Charlie Boscoe et Danaan Markey, qui affichent de gros moyens donc © courtoisie de Charlie Boscoe et Danaan Markey En vérité, ce que la Pro Climbing League projette pour l'instant, ce sont surtout des questions. Peut-on professionnaliser l'escalade compétitive sans passer par la fédération olympique ? Peut-on créer des icônes que les grimpeur·se amateur·ices voudront imiter ? Peut-on connecter les salles au haut niveau, comme le football connecte les cours de récré à la Ligue 1 ? Et surtout : l'escalade compétitive peut-elle enfin trouver un modèle économique viable, ou restera-t-elle éternellement un sport de passionné·e·s peu rémunéré·e·s ? Une chose est sûre : une partie de la communauté d'escalade croit beaucoup au potentiel compétitif de l'escalade et pense encore que c'est par cette voie que la discipline convertira de nouveaux adeptes. Plus que jamais, la compétition est partout . Pour le meilleur et pour le pire. Car s i la PCL échoue, elle rejoindra une liste de tentatives avortées de réinventer la compétition : l'événement Les Grips dont on n'a plus de nouvelles depuis octobre dernier, Punk Rock Masters qui a dû repousser son édition de 2025 à 2026, et Studio Bloc Masters qui a annoncé ne pas reconduire l'événement l'année prochaine. Si elle réussit, elle pourrait redéfinir ce qu'être grimpeur professionnel signifie. Dans tous les cas, elle révèle que l'escalade compétitive cherche encore son équilibre, quelque part entre la pureté olympique et un marché balbutiant. Les tickets pour la première édition de la Pro Climbing League à Londres sont en vente depuis le 8 janvier 2025.
- Magnésie : et si on se trompait depuis le début ?
La magnésie, on la traite comme une évidence : on en met, donc ça tient. Sauf que l’adhérence n’est pas un dogme, c’est une équation à plusieurs inconnues. Selon l’humidité (de l’air et des doigts), l’état de la peau et la texture du rocher, la magnésie peut booster la friction… ou au contraire la faire chuter. Dans cet article, on remonte la piste des études qui se contredisent, et on traduit la mécanique en gestes simples : quand la pof aide, quand elle sabote, et pourquoi « plus » peut finir par faire « moins ». © David Pillet Le sac à magnésie est devenu un objet de confiance. On y replonge la main comme on replonge dans une certitude, surtout quand on sent venir le pas difficile. Le problème, c’est qu’entre une pulpe vivante et un rocher irrégulier, la certitude est rarement un bon instrument de mesure. Si on s’en tient à l’expérience de terrain, l’histoire est facile : la magnésie « sèche » la sueur, donc forcément elle augmente l’adhérence. Pourtant, la littérature scientifique raconte une intrigue moins simpliste. Une étude, publiée dans le Journal of Sports Sciences au début des années 2000, observe au contraire une baisse de friction avec magnésie, en avançant une idée simple : trop de poudre peut créer une couche granulaire qui se cisaille et glisse, et trop d’assèchement peut rigidifier la peau au point qu’elle épouse moins bien les micro-reliefs. Quelques années plus tard, une autre étude publiée dans le magazine Sports Biomechanics, mesure un gain net de friction sur hangboard. Et récemment, un travail réalisé par des chercheurs de l'Université de Sheffield ajoute la pièce manquante : l’effet dépend fortement du type de roche et du niveau d’humidité, au point que sur certains minéraux, la magnésie peut devenir contre-productive. Autrement dit, la question n’est pas « est-ce que la magnésie est utile ? », mais « dans quelles conditions, sur quel rocher, avec quel état de peau, et à quel dosage ? ». C’est ce fil que l'on va essayer de suivre : comprendre la friction, et retrouver une pratique qui ne repose ni sur le réflexe, ni sur la foi, mais sur un diagnostic. Le grip n’a pas de morale L’adhérence, en escalade, n’est pas une qualité d’âme. Ce n’est pas une récompense distribuée aux personnes méritantes, ni une punition infligée aux autres. C’est une résistance au glissement entre deux surfaces, une affaire de contact, de matière, de contraintes. Les chercheur·ses la résument souvent par un chiffre — le coefficient de friction — qui donne l’illusion confortable qu’on pourrait, à coups de décimales, mettre fin aux débats de pied de voies. Sauf que la grimpe est précisément l’art de ce qui refuse d’être constant. Ce coefficient varie avec la force appliquée, avec la vitesse à laquelle on charge une prise, avec la direction des contraintes, avec la présence de poussières, avec la température, avec la micro-usure. Il varie surtout avec ce qu’on ne voit pas et qui pourtant décide de tout : un film d’eau invisible, un dépôt imperceptible, une surface légèrement patinée par la répétition, ou au contraire réveillée par un brossage. Et puis il y a la différence la plus sous-estimée : la peau. Une pulpe n’est pas un matériau industriel stable. C’est une matière vivante, hydratée, compressible, qui gonfle et se rigidifie, qui s’use et se reconstruit, qui échange en permanence de l’eau avec l’air. Parler de friction en escalade, c’est parler d’une rencontre entre un organisme et un minéral — pas d’un contact standardisé entre deux plaques bien propres. L’humidité, ce faux ennemi C’est ici que l’humidité cesse d’être un simple « mauvais temps » pour devenir un agent double. L’expérience commune est déroutante : une légère moiteur peut donner une sensation d’accroche, tandis qu’une sécheresse parfaite peut transformer une prise honnête en savon. Ce paradoxe n’en est un que si l’on s’imagine que l’objectif est d’être sec·he en permanence. Or, une peau trop sèche perd de la déformabilité : elle épouse moins bien les micro-aspérités, imprime moins le relief fin, et s’ancre moins. Dans ce cadre, les auteur·ices avancent deux mécanismes cohérents : l’assèchement rigidifie la peau et diminue sa capacité à épouser le relief, et la poudre peut constituer une couche granulaire qui s’interpose et se cisaille. À l’inverse, trop d’eau et la mécanique bascule. À partir d’un certain seuil, l’humidité ne facilite plus le contact : elle introduit un film interfacial qui se comporte comme un lubrifiant. La pulpe ne travaille plus contre la roche, elle travaille contre une couche. L’adhérence devient instable, le « sticking » cède plus vite au « slipping », et la sensation de contrôle disparaît d’un coup, comme si la matière retirait son accord. La magnésie intervient précisément dans cette fenêtre fragile, non pas comme un talisman, mais comme une technologie de réglage. Elle aspire une partie de l’eau, stabilise l’interface, rend la sensation plus prévisible. Et c’est exactement pour cela qu’elle n’est pas une loi universelle : si l’air est lourd, si la sueur revient vite, si la peau s’est rigidifiée, ou si la prise réclame un contact très direct avec le relief, la magnésie peut déplacer le curseur trop loin. Elle ne corrige plus un excès : elle change la nature du contact. Trois études, trois récits, une seule réalité L’histoire scientifique de la magnésie est intéressante parce qu’elle ressemble à une enquête : des résultats sérieux qui ne racontent pas la même chose, et une vérité qui se cache dans les conditions du récit. En 2001, une étude de laboratoire publiée dans le Journal of Sports Sciences - « Use of "chalk" in rock climbing: sine qua non or myth? » - pose une conclusion qui heurte l’intuition : la magnésie ferait baisser le coefficient de friction. Le protocole, très contrôlé, observe le glissement au bout des doigts sur un échantillon de roche aplatie. Dans ce cadre, les auteur·ices avancent deux mécanismes cohérents : l’assèchement rigidifie la peau et diminue sa capacité à épouser le relief, et la poudre peut constituer une couche granulaire qui s’interpose et se cisaille. © « Use of ‘chalk’ in rock climbing: sine qua non or myth? » En 2012, changement de scène : on se rapproche du geste réel. Des grimpeur·ses expérimenté·es (11 au total) se suspendent sur un dispositif d e type hangboard d ont l’inclinaison augmente jusqu’à la glissade. Cette fois, la magnésie améliore nettement l’adhérence, avec des gains mesurés sur calcaire et sur grès, et une évidence qui parle au terrain : toutes les roches n’offrent pas la même friction, même à peau comparable. © The effect of chalk on the finger–hold friction coefficient in rock climbing Puis arrive un travail plus récent qui fait du bien parce qu’il accepte enfin la complexité au lieu de la masquer : l’effet dépend de l’humidité et, surtout, de la roche elle-même. Quand on teste plusieurs pierres, avec des rugosités différentes et des conditions « sèches » ou « humides », on observe ce que beaucoup de grimpeur·ses soupçonnaient : sur certaines textures — notamment certains calcaires très « mordants » — la magnésie peut devenir contre-productive. Non pas parce que le blanc serait « mauvais », mais parce qu’il modifie une interface qui, dans ce cas précis, avait besoin d’un contact plus direct. Le troisième corps, ou l’art de s’interposer La notion la plus utile pour rendre cette affaire lisible tient en deux mots : « tiers corps ». On imagine souvent un tête-à-tête entre peau et rocher, alors que, dès que la magnésie entre en scène, un troisième élément s’intercale. Ce tiers peut jouer le rôle attendu — absorber, stabiliser, régulariser — mais il peut aussi transformer le contact en autre chose : une pellicule qui comble des micro-aspérités utiles, une couche qui se cisaille, une matière qui glisse précisément parce qu’elle est faite de particules. © The effectiveness of chalk as a friction modifier for finger pad contact with rocks of varying roughness C’est là que s’écroule le mythe le plus tenace : « Plus on en met, plus ça tient ». Tant que la couche reste fine, la magnésie fonctionne comme un réglage. Quand elle s’épaissit, elle ne « sèche » plus : elle remplace. Et, dans un sport où la tenue se joue parfois à la micro-aspérité, remplacer le contact direct par une couche pulvérulente ( une couche de poussière/grains, ndlr ) peut suffire à rendre un mouvement soudain incompréhensible. La magnésie devient alors une manière très propre de se saboter : une action censée rassurer finit par modifier la mécanique à contretemps. Une fine couche peut stabiliser et ramener dans une zone d’humidité « utile ». Une couche épaisse peut interposer un tiers corps glissant. Cette logique explique aussi un phénomène familier : la prise qui « empire » au fil des essais. Ce n’est pas toujours la personne qui se dégrade. C'est parfois l’interface qui se charge. La peau chauffe, l’humidité revient, la poudre s’accumule, le dépôt se redistribue, la surface change subtilement. Et l’on confond facilement ce glissement mécanique avec une perte de confiance, alors qu’il s’agit d’une saturation matérielle, d'une prise qui a besoin d'être brossée. Moins de réflexe, plus de lecture Ce qu’il faut retenir, ce n’est pas un verdict moral (« pour » ou « contre » la magnésie), mais une méthode de lecture. La bonne question n’est pas « est-ce que la magnésie ça fonctionne vraiment ? », mais « dans quelles conditions, sur quelle roche, avec quel état de peau, et à quel dosage, améliore-t-elle réellement l’adhérence ? ». Cette reformulation a un effet immédiat : elle transforme un réflexe culturel en instrument réglable. Dans cette perspective, la magnésie redevient ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une intervention minimale sur une interface fragile. Une fine couche peut stabiliser et ramener dans une zone d’humidité « utile ». Une couche épaisse peut interposer un tiers corps glissant. Une peau trop sèche peut perdre en déformabilité, une peau trop humide peut lubrifier, et la même action — se « reblanchir » — peut produire deux résultats opposés selon la prise, l’air, et l’épiderme du jour. Il y a quelque chose d’assez beau, au fond, dans cette conclusion : l’escalade n’est pas seulement un sport de force, c’est un sport de conditions. La magnésie n’est pas un miracle, c’est un réglage, un outil d’ajustement.
- Les frères Mawem veulent faire entrer la communauté au capital de MBS Industry
Connus pour leurs performances au plus haut niveau, Bassa et Mickaël Mawem construisent depuis quelques années un autre versant de leur trajectoire : celui d’un entrepreneuriat tourné vers l’escalade et, désormais, vers l’accessibilité. Avec Sébastien Kuehn, ils portent MBS Industry et son approche « Footing Vertical », qui passe de la séquence des démonstrations à celle des installations, en salle comme dans le médical. Pour financer cette montée en puissance, l’entreprise ouvre en priorité aux grimpeur·euse·s la possibilité d’investir, avant une ouverture aux investisseur·euse·s professionnel·le·s. © MBS Industry Le grand public connaît les frères Mawem pour les podiums, les Jeux, la vitesse d’exécution et cette capacité à rendre lisible, en trois mouvements, ce qui ressemble souvent à du chaos. Depuis quelques années, pourtant, la trajectoire se lit aussi ailleurs que sur un mur : dans une série de projets qui dessinent un écosystème, du commerce en ligne à la salle de Colmar ouverte en 2021 — que l’équipe dit vouloir agrandir fin 2026 — en passant par d’autres montages immobiliers encore en préparation. Dans ce récit-là, il y a une logique de compétiteur transposée au hors-mur : quand l’outil manque, il faut le fabriquer, le tester, le corriger, puis recommencer jusqu’à ce que l’objet tienne. C’est précisément cette mentalité que les fondateurs revendiquent au moment d’aborder le projet le plus exposé — et le plus sensible — de leur constellation. MBS Industry, cofondée avec Sébastien Kuehn, prolonge le fil rouge qui traverse leur démarche depuis l’ouverture de la salle : rendre la verticalité praticable au-delà du public déjà « équipé » — socialement, physiquement, techniquement. Après une forte médiatisation autour des prototypes début 2025, l’entreprise veux entrer dans une phase plus concrète : installations annoncées, commandes engagées, déploiement en salle et en centres de rééducation. Et, avec cette étape, une question arrive forcément au premier plan : comment financer le passage à l’échelle — et que signifie « investir », concrètement, quand la proposition s’adresse aussi à une communauté qui n’a pas forcément les mêmes repères financiers ? Footing Vertical : on en est où ? Chez MBS, Footing Vertical désigne d’abord une pratique, dont CAMI est la brique la plus visible. Dans la phase de déploiement, l’entreprise présente désormais l’ensemble comme une offre structurée, articulée autour de trois dispositifs complémentaires, visant à rendre l’escalade accessible à des personnes qui, sans assistance et sans équipement adapté, ne peuvent pas grimper dans des conditions classiques. Le premier — celui dont on a le plus entendu parler — s’appelle CAMI . Un enrouleur motorisé intelligent avec assistance à la montée, une sorte de « vélo électrique de l’escalade ». L’idée n’est pas d’effacer l’effort, mais de délester le ou la grimpeur·euse d’un poids déterminé, afin de permettre à des personnes à mobilité réduite, à des seniors , à des personnes en surpoids — ou, plus largement, à toute personne n’ayant pas la force musculaire nécessaire pour grimper « de manière traditionnelle » — d’accéder au geste, à la sensation, à la progression. Le deuxième dispositif, c’est le BASS : un contrôleur de sécurité conçu pour les couloirs à enrouleurs — qu’il s’agisse d’auto-enrouleurs « classiques » ou du dispositif motorisé intelligent CAMI — qui alerte lorsqu’une personne commence à grimper sans être correctement attachée. Le principe est simple : accompagner l’autonomie par un garde-fou, dans un contexte où les lignes à enrouleurs se multiplient et où l’oubli peut suffire à provoquer un accident. Enfin, le CHAS : un harnais inclusif pensé notamment pour des personnes à mobilité réduite, conçu pour être enfilé debout ou assis dans un fauteuil roulant, et permettre une verticalisation adaptée. C’est sans doute le dispositif le moins spectaculaire des trois, mais il dit beaucoup du projet : l’ergonomie est souvent le premier filtre d’accès. L’inclusion se joue souvent sur des points d’accès très basiques : pouvoir s’équiper et pratiquer sans que le matériel devienne un obstacle. Cette architecture — CAMI, BASS, CHAS — n’est plus seulement une promesse. MBS indique que plus d’une vingtaine de structures doivent être équipées prochainement en France et en Allemagne : des clubs et des salles privées, mais aussi des acteurs du médical, avec des installations prévues en centres de rééducation. Autrement dit : Footing Vertical n’est plus raconté comme un concept, mais comme une solution appelée à s’inscrire dans des lieux, des plannings, des pratiques. Une levée de fonds avec la « communauté » Dans cette nouvelle étape de développement, les frères Mawem entendent associer les grimpeur·euse·s. La possibilité d’investir est d’abord réservée à ce public, jusqu’au 28 février 2026, avant une ouverture aux investisseur·euse·s professionnel·le·s. Le geste garde une cohérence au sens large : un projet né de l’accessibilité invite d’abord celles et ceux qui font vivre l’escalade à participer au moment où l’entreprise change de dimension. Reste un point crucial : cette invitation n’a rien d’un « soutien » symbolique. Il faut appeler les choses par leur nom : ce n’est ni un achat, ni un don. C’est un investissement. Et investir, surtout dans une jeune structure, implique trois réalités qu’aucun enthousiasme ne contourne : de l’argent immobilisé, des conditions contractuelles, et un risque. Les profils intéressés sont forcément hétérogènes : certain·e·s connaissent très bien ces mécanismes, d’autres beaucoup moins. MBS met donc en avant une approche qu’elle veut lisible. Deux voies sont proposées, avec un investissement minimum annoncé à 1 000 € : obligations ou capital. Deux mots proches à l’oreille, deux mécaniques très différentes dans la vie réelle. L’entreprise indique par ailleurs une proposition de rachat à cinq ans. L’option obligations est la plus lisible pour qui n’a jamais investi : il s’agit, en pratique, d’un prêt à l’entreprise. MBS évoque une durée de cinq ans et un intérêt annuel annoncé à 10 %. Pour simplifier : pour 1 000 €, l’entreprise annonce une rémunération annuelle (dans cet exemple, 100 € par an), puis un remboursement du capital à l’échéance, selon les modalités du dossier. La lisibilité est un avantage — à condition de ne pas la confondre avec une garantie. Une obligation reste liée à la santé de l’entreprise : si l’activité traverse des difficultés, cela peut peser sur sa capacité à tenir ses engagements. Ce n’est pas un livret réglementé ; c’est un contrat adossé à un projet. L’option capital, elle, change de logique. Il ne s’agit plus de prêter : l’investisseur·euse devient actionnaire, donc copropriétaire d’un morceau du projet. Il n’y a pas d’intérêt annuel fixé à l’avance ; la valeur dépend de la trajectoire de l’entreprise. Si elle se développe, sa valorisation peut augmenter, et la valeur des parts suivre. Si elle stagne ou échoue, la valeur peut baisser, voire devenir nulle. C’est plus incertain, plus risqué — et c’est aussi ce qui peut, en cas de succès, créer davantage de valeur qu’un simple intérêt annuel. Sur le papier, tout se joue ensuite dans les documents. Durée, modalités de sortie, conditions de rachat, priorités en cas de difficulté : ce sont ces lignes-là qui transforment une intention en engagement. Comment se renseigner Pour recevoir le dossier et poser ses questions, MBS invite les personnes intéressées à prendre contact : ceo@mbs-industry.com Article sponsorisé par MBS Industry
- Karma La Villette ouvrira ses portes le 8 janvier
La FFME annonce l’ouverture de Karma – Paris La Villette ce jeudi 8 janvier 2026 à 9h, au cœur du Parc de la Villette (Paris 19e). Une date qui met un point final à une chronologie déjà bien commentée — octobre 2025, puis novembre, avant janvier — et qui ramène Karma La Vilette à ce qu’elle est depuis le départ : une salle pensée comme vitrine sportive (bloc / difficulté / vitesse), mais aussi comme nouvelle pièce d’un modèle économique que la fédération revendique désormais ouvertement. La fresque de la nouvelle salle commerciale de la FFME : Karma La Villette © FFME La fresque sur la devanture était prête depuis longtemps. Ce qui manquait, c’était le moment où l’on cesse de parler d’un lieu au futur. La Villette, c’est un parc qui avale les projets à son rythme, entre mécaniques administratives et réalités techniques. La FFME, elle, inscrit derrière cette ouverture un autre récit, plus sensible que le simple « nouveau spot » parisien : celui d’une fédération qui a décidé de tenir la barre sur un terrain où on ne l’attendait pas forcément, la salle commerciale, avec une ambition assumée : faire entrer de nouvelles ressources dans la maison, pour financer le reste. Enfin, une date Le communiqué officiel est minimaliste mais clair : Karma – Paris La Villette ouvrira le jeudi 8 janvier 2026 à 9h. Et avec cette précision, la fédération verrouille ce qui, depuis des mois, glissait à force de prudence. Car l’ouverture a eu plusieurs vies. Lorsque nous évoquions le projet fin 2023 , la FFME parlait alors d’une ouverture « d’ici 2024 ». L’échéance a depuis beaucoup bougé. À l’été 2025, lors de notre visite du chantier , la salle était annoncée pour octobre 2025 : on avançait encore entre panneaux en bois, volumes en construction et promesses d’architecture, avec cette impression typique des lieux qui s’inventent sous vos yeux. Deux mois plus tard, dans l’entretien accordé à Vertige Media , Alain Carrière — alors président de la FFME, qui a depuis annoncé sa démission — recalait l’agenda sur novembre, tout en rappelant, très concrètement, ce qui retarde un chantier : l’électricité arrivée tardivement, les tests techniques, les raccordements, la ventilation. Janvier 2026 devient donc l’atterrissage officiel, celui où l’on ne s’en remet plus à des « fenêtres », mais à une heure d’ouverture. Sur le fond, la FFME pousse le marqueur sportif qui structure tout le projet : Karma La Villette sera le premier espace dans Paris intra-muros à proposer les trois disciplines olympiques : le bloc, la difficulté et la vitesse. Une promesse simple à comprendre, très lisible pour le grand public, et suffisamment rare à Paris pour que l’inauguration dépasse la seule communauté des passionné·e·s. Le pari Karma Derrière le ruban à couper, l’enjeu n’est pas uniquement sportif. Karma La Villette s’inscrit dans la continuité de Karma – Fontainebleau, la première salle Karma ouverte en 2014. Et c’est là que la fédération assume un discours qui, dans le monde sportif, a longtemps été prononcé à mi-voix. Dans l’entretien que nous avions publié, Alain Carrière posait une phrase qui résume la doctrine : « Il n’y a pas de guillemets à mettre : c’est un projet commercial. Et je l’assume. » L’idée n’est pas de « faire joli » ni de se donner des airs d’entrepreneur·se. C’est de répondre à une équation financière. Le futur-ex président de la FFME le disait sans détour : les subventions sont appelées à se tendre, les besoins augmentent, et le mouvement sportif doit apprendre à diversifier ses ressources au-delà des licences et des partenaires. Fontainebleau sert alors d’exemple concret, presque d’argument pédagogique. Selon Alain Carrière, Karma – Fontainebleau aurait dégagé 220 000 € d’excédent reversés au budget fédéral, qu’il traduisait par une image volontairement parlante : « C'est deux euros de moins à demander à chaque licencié·e de la FFME ». La Villette, elle, est pensée à une autre échelle. Le numéro 1 de la fédé avançait l’objectif de faire « trois fois » Fontainebleau, avec des prévisions optimistes situées entre 500 000 et 700 000 € d’excédent. Évidemment, ce type de discours amène immédiatement la question du risque. Là encore, l’entretien ne cherchait pas à l’évacuer : il y a un emprunt important (Alain Carrière évoquait « un peu plus de 3 millions d’euros »), et un démarrage raté ne serait pas un simple détail. C’est précisément pour cela que l’ouverture du 8 janvier n’est pas seulement une bonne nouvelle pour les grimpeur·se·s : c’est le moment où une stratégie commence à se vérifier dans le réel, sur la fréquentation, les charges, la qualité de service, l’adhésion du public — bref, sur tout ce qui fait qu’une salle existe vraiment, au-delà de son plan. Une salle qui recrute Un dernier élément, plus discret mais très révélateur, accompagne l’annonce d’ouverture : la FFME vient de publier une offre pour recruter un·e directeur·rice adjoint·e pour Karma La Villette . Ce document, en creux, raconte ce que la fédération attend de sa nouvelle salle. Le poste est rattaché au directeur de la salle et se concentre sur deux pivots très « exploitation » : l’accueil client et la gestion de l’espace convivial (débit de boisson et snacking), avec la capacité de remplacer le directeur en son absence. Le reste du descriptif dessine une organisation qui ressemble, sans surprise, à celle des acteurs privés : amélioration des process , gestion des réclamations, formation et encadrement des équipes d’accueil, plannings, suivi d’indicateurs, reporting, contribution au budget, actions marketing, organisation d’événements, politique tarifaire. Autrement dit : Karma La Villette est pensée comme un établissement complet, où l’expérience client et la vie du lieu comptent autant que la surface grimpable. La fiche situe aussi la fédération dans son propre récit institutionnel : association loi 1901, fédération « en croissance constante depuis plus de 15 ans », avec 127 000 licencié·e·s mentionné·e·s dans l’offre, plus de 50 collaborateur·rice·s en droit privé et 24 cadres techniques d’État placé·e·s auprès de la FFME. Un chiffre de 127 000 qui ne correspond pas au compteur communiqué ailleurs par la fédération pour la saison en cours, qui affichait 115 482 licencié·e·s au 5 janvier 2026. Enfin, les conditions d’emploi ancrent Karma La Villette dans une réalité très simple : ouverture 7 jours sur 7, travail en soirée et le week-end, CDI temps plein, prise de fonction « à partir de janvier 2026 ». On est loin du symbole abstrait. La salle ouvre, et la fédération met en place la chaîne de fonctionnement qui doit la faire tenir. Le 8 janvier, Karma La Villette sera d’abord une adresse de plus pour les grimpeur·se·s parisien·ne·s : un lieu neuf, une promesse rare à Paris avec bloc / difficulté / vitesse, et la curiosité naturelle qui accompagne toute ouverture. Mais la salle porte aussi une charge plus large : celle d’une fédération qui revendique une activité commerciale comme levier, et qui a choisi de la rendre visible, centrale, structurante.
- Grimpe ton quartier : un mur de bloc au pied des HLM
À Toulouse, un mur de bloc qui se gare au pied des HLM, entre parkings et halls d’immeuble. Porté par l’association Amassa Climb , le projet « Grimpe ton quartier » promet insertion, lien social et « escalade pour tou·tes ». Dans la réalité, il bricole avec le froid, les financements, les habitudes de quartier – et oblige surtout le petit monde de la grimpe à regarder en face ses propres angles morts. © Amassa Climb Les jours où le mur arrive, le paysage se décale légèrement. On déplie la structure, on verrouille les pièces métalliques, on aligne les crash-pads . Les prises ont la même esthétique que dans n’importe quelle salle « urbaine », sauf qu’ici, elles s’accrochent devant des façades crépies, sous des fenêtres où sèchent des draps, face à des parkings saturés. Les enfants ralentissent à vélo, des mères de famille s’arrêtent un instant, des retraité·es descendent « voir ce que c’est ». Ce n’est pas une tournée promotionnelle pour une nouvelle salle, ni un shooting pour une marque d’ outdoor . C’est « Grimpe ton quartier », un projet d’insertion sociale qui prend au sérieux l’idée d’amener l’escalade au cœur de trois territoires de l'agglomération de Toulouse – Bellefontaine, Cugnaux, Beauzelle – en partenariat avec un bailleur social, une structure d’insertion par le sport et une poignée de financeurs bien identifiés. Au centre, il y a Amassa Climb , association toulousaine qui s’est donnée pour mission de rendre la grimpe accessible à des personnes en difficulté sociale ou en situation de handicap. Et il y a un visage, celui d’Alexandre Mertz. Ancien espoir de la compétition, passé par l’informatique avant de tout lâcher, il coordonne aujourd’hui, en grande partie bénévolement, une association qui installe des murs de bloc au pied des tours. « Moi, qu’est-ce que je peux proposer ? Je peux proposer de l’escalade. » Un mur au pied des tours L’histoire commence bien avant la première séance à Bellefontaine. Adolescents, Alexandre Merz et Mathilde Becerra se retrouvent dans le même groupe d’entraînement à Toulouse, autour de Solo Escalade . Elle deviendra membre de l’équipe de France, lui obtiendra un statut de sportif de haut niveau, avant de quitter le radar des compétitions vers 2010. Quelques années plus tard, leurs trajectoires se croisent à nouveau, cette fois sur un terrain bien plus social. « Pour moi, c’est plutôt politique. On est quelques-un·es dans l’asso à vouloir repolitiser l’escalade, à questionner ses valeurs historiques et ses valeurs actuelles » Alexandre Mertz, bénévole pour Amassa Climb Entre-temps, Mathilde a travaillé avec ClimbAID , une ONG suisse qui a imaginé un mur de bloc sur camion pour aller grimper avec des jeunes réfugié·es syriens au Liban. De retour en France, elle partage cette expérience avec son compagnon Romain Dinis, qui sort lui d’un projet sportif en Inde avec des jeunes de bidonville. L’idée surgit presque naturellement : et si ce type de dispositif n’était pas réservé aux camps « là-bas » mais expérimenté « ici », dans les quartiers populaires de l’agglomération toulousaine ? Amassa Climb naît avec cette boussole claire : utiliser l’escalade comme levier d’inclusion, en partenariat avec des structures sociales, en intervenant dans les salles de la ville mais aussi en extérieur, sur des projets sur mesure. Quand Alexandre Mertz revient vivre à Toulouse après le Covid, il retrouve Mathilde, découvre l’association, la suit de loin sur les réseaux, puis finit par répondre à un appel à bénévoles. Il voulait « juste » passer un brevet d’initiateur pour donner un peu de temps. Il passe finalement un CQP d’animateur·rice escalade – un certificat de qualification professionnelle qui permet d’encadrer légalement contre rémunération en salle – quitte son métier d’informaticien, devient moniteur à temps plein, salarié par des salles ou des clubs, mais bénévole pour l’essentiel de son travail à Amassa. Le décor est planté : une petite structure très engagée, beaucoup de temps bénévole, un réseau déjà solide dans les salles de la ville, et l’envie d’emmener la grimpe ailleurs que sur les murs habituels. Amassa, version politique Lorsqu’il décrit l’association, Alexandre Mertz insiste sur deux axes. D’abord, l’accès : « Rendre l’escalade accessible à des publics qui n’y ont pas accès, que ce soit pour des raisons financières, médicales, culturelles ». Les séances sont montées avec des équipes de foyers, d’hébergements d’urgence, d’associations de quartier, de dispositifs pour personnes exilées, de structures d’accompagnement du handicap. L’escalade y est ouvertement utilisée comme médiation : un support pour travailler l’autonomie, la confiance, la gestion de la peur, la coopération dans un groupe. Ensuite, la circulation des pratiques : former des moniteur·rices, organiser des rencontres interprofessionnelles, documenter ce qui marche et ce qui coince. Les techniques de médiation développées à Amassa Climb sont pensées pour infuser dans les clubs et les salles commerciales, qui accueillent elles aussi des publics en fragilité, souvent sans outils adaptés. © Amassa Climb Derrière cette organisation très concrète se cache une lucidité politique assez rare dans le monde de la grimpe. « On met l’escalade sur un piédestal et on ne se rend pas compte de combien elle est excluante, en fonction des classes sociales, de la culture », note Alexandre Merz. La plupart des salles sont fréquentées par des pratiquant·es blanc·hes, relativement diplômé·es, plutôt classes moyennes ou supérieures. L’image d’un sport de liberté, accessible à tou·tes, masque mal une réalité de tarifs, de localisation, de codes implicites. « Pour moi, c’est plutôt politique, dit-il simplement . On est quelques-un·es dans l’asso à vouloir repolitiser l’escalade, à questionner ses valeurs historiques et ses valeurs actuelles. » À la différence de certains discours très abstraits sur le « sport citoyen », cette politisation-là commence par un constat de blanchité sociale, et par le fait d’aller physiquement là où la grimpe ne va pas. Un mur qui bouge Le projet « Grimpe ton quartier » est la prolongation directe de cette réflexion. Officiellement, il rassemble cinq partenaires : Amassa Climb , pour la partie escalade. Patrimoine SA Languedocienne , un important bailleur social toulousain qui gère des milliers de logements HLM dans l’agglomération. L’ Amandier , association de médiation sociale spécialisée dans les conflits de voisinage et l’accompagnement des habitant·es fragiles. Le CVIFS, structure d’insertion toulousaine qui utilise le sport comme outil pour remettre des personnes vers la formation et l’emploi. Et enfin le laboratoire CERTOP-CNRS, qui documente le projet et en mesure les effets sur les quartiers. Le dispositif est relativement simple à décrire et infiniment plus complexe à faire vivre. Une structure de bloc mobile, sécurisée, doit être installée régulièrement au pied des résidences gérées par le bailleur, dans trois lieux : Beauzelle, Bellefontaine, Cugnaux. L’objectif affiché : 120 ateliers de découverte par an, accessibles à partir de 16 ans, avec l’ambition d’accompagner une dizaine de jeunes par site et par an vers l’emploi, la formation ou une insertion sociale renforcée. « On essaie de ne pas prendre la responsabilité de faire grimper des enfants qui savent qu’ils ont cours mais n’y vont pas. On a fixé l’accès à partir de 16 ans. » Alexandre Mertz, bénévole pour Amassa Climb Sur le papier, on coche toutes les cases de l’innovation sociale : « aller vers » les habitant·es, occuper positivement les bas d’immeuble, créer du lien entre associations, bailleurs, institutions, entreprises, mesurer l’impact réel par une recherche-action. La réalité commence par une mauvaise blague logistique. L’explosion du coût des matériaux après le Covid, les tensions industrielles liées à la guerre en Ukraine et des difficultés chez le constructeur retardent la livraison de la structure. Pendant ce temps, les financements, eux, sont calés sur trois ans : sans lancement, le projet court le risque de voir l’argent s’évaporer. Amassa Climb et ses partenaires se retrouvent donc à démarrer « Grimpe ton quartier » sans mur mobile. Pendant deux saisons, l’« innovation » consiste à faire l’inverse de ce qui était prévu : aller chercher des habitant·es dans les quartiers, via des maraudes, des marchés, des campagnes de SMS, des groupes WhatsApp , puis les emmener en salle d’escalade sur des créneaux dédiés et gratuits. Ce n’est qu’en septembre 2025 que la structure mobile est officiellement inaugurée au nord de Toulouse, sur le site du CVIFS. Au moment précis où le calendrier du projet commence déjà à se refermer. Trois quartiers, trois ambiances Une fois la remorque opérationnelle, la promesse initiale peut enfin être tenue : installer un mur de bloc « comme en salle » au pied des tours, plusieurs heures d’affilée, semaine après semaine. Une heure de montage, deux heures d’activité, une heure de démontage. Toujours la même structure, mais trois réalités sociales très différentes. À Beauzelle, commune résidentielle qui n’a pas le label quartier prioritaire de la politique de la ville (QPV) mais où les indicateurs de précarité grimpent, la structure attire surtout des personnes âgées. Elles viennent regarder, poser des questions, raconter leurs vies, parfois s’ajouter au groupe WhatsApp pour « savoir quand vous revenez ». Très peu grimpent, mais beaucoup s’attardent, séance après séance. Le mur devient un prétexte à sociabilité, un marqueur de présence au pied des tours, là où il ne se passe pas grand-chose d’habitude. « On a six, huit femmes qui n’auraient jamais grimpé en bas de chez elles, mais qui viennent en salle et ont envie de revenir » Alexandre Mertz, bénévole pour Amassa Climb À Cugnaux, commune périurbaine labélisée comme abritant un Quartier Prioritaire de la Ville (QPV) labellisé QPV, le décor change. Le mur est immédiatement capté par des enfants et des jeunes adolescent·es, qui tournent autour, veulent essayer, insistent. Problème : nombre d’entre eux et elles sont techniquement en âge d’être à l’école, parfois en rupture scolaire, parfois simplement absent·es ce jour-là. « On essaie de ne pas prendre la responsabilité de faire grimper des enfants qui savent qu’ils ont cours mais n’y vont pas, explique Alexandre Mertz. On a fixé l’accès à partir de 16 ans. » Le principe se tient, mais la fréquentation devient plus erratique : quelques mères de famille se laissent tenter, des jeunes viennent une fois puis disparaissent, le projet bute frontalement sur la question scolaire. À Bellefontaine, enfin, l’expérience ressemble davantage à ce qui était imaginé. Des jeunes orienté·es par l’ École de la deuxième chance débarquent aux premières séances, intrigué·es, puis accrochent. D’autres, qui « tiennent les murs », approchent plus tard, d’abord pour regarder, puis pour grimper. Alexandre Mertz raconte cette séance où deux d’entre eux passeront l’après-midi autour du mur : dès que les sirènes de police retentissent, ils se replient, attendent, reviennent, grimpent, aident à ranger les tapis. Ici, le projet touche précisément le public que toutes les fiches de financement décrivent, mais que très peu d’initiatives parviennent réellement à atteindre. Invité·es surprises La vraie richesse du récit d’Alexandre Mertz ne réside pourtant pas seulement là. Ce qui remonte de deux ans de terrain, c’est d’abord une série de surprises qui n’avaient pas été prévues dans les tableaux d’objectifs. Il y a ces deux jeunes en situation de handicap, avec un trouble autistique sévère, suivis dans le cadre des séances d’ Amassa Climb . Au fil des mois, les moniteur·rices observent des micro-transformations : la capacité à traverser une rue, à accepter un environnement sonore chargé, à se repérer dans un espace inconnu, à suivre un rituel de séance. Les mères racontent des déplacements du même ordre dans le quotidien. Nul besoin de prétendre que l’escalade en serait la cause unique mais il serait malhonnête de nier que ce cadre-là, répétitif, structuré, exigeant sans être violent, a servi de levier. © Amassa Climb Il y a ce petit groupe de jeunes hommes en échec scolaire profond, parfois déscolarisés depuis longtemps, qui vivaient la nuit devant des jeux vidéo et arrivaient « décalqué·es » aux rendez-vous. L’escalade leur plaît immédiatement. Les séances sont le matin. Progressivement, presque sans s’en rendre compte, ils réorganisent leur semaine autour de ce créneau : se coucher plus tôt, manger un peu avant de venir, se retrouver entre pair·es pour grimper. À la fin de l’année, certain·es s’abonnent à une salle, continuent à pratiquer, construisent autour de la grimpe un groupe d’appartenance. Plusieurs finissent par trouver un emploi. Ce n’est pas la remorque au pied des tours qui les a « inséré·es », mais le fait de retrouver un rythme, une raison de se lever, un espace où se sentir compétent·es. « On n’est pas psys, on n’est pas éducs spé, mais on essaie de créer des moments pour discuter quand on voit que quelque chose remue » Alexandre Mertz, bénévole pour Amassa Climb Et puis il y a celles qu’on ne voit presque jamais en bas des tours. Le projet ne les avait quasiment pas envisagées dans sa conception initiale. L’occupation genrée de l’espace public, en bas des tours, était restée un angle mort. Or ce sont précisément elles qui expriment le plus clairement leurs préférences : pas question de grimper dans la cour, sous le regard de tout le monde, mais un vrai désir de participer à des séances en salle, sur des créneaux dédiés, en sortant du quartier. Elles ne viennent pas sur le mur mobile, mais se saisissent de l’existence du projet pour réclamer autre chose. « On a eu, au total depuis la fin de l’année dernière, six à huit femmes du quartier — dont certaines portent le voile — qui, quand on parle de faire ça “en bas de chez elles”, n’ont pas envie de s’exposer dans l’espace public. En revanche, dès qu’il s’agit de sortir du quartier pour grimper en salle, plusieurs ont suivi une ou plusieurs séances et manifestent l’envie de revenir. Et ça, c’est un angle mort de départ : l’occupation genrée de l’espace dans les quartiers » constate Alexandre Mertz. Ce que la grimpe fait (et ce qu’on lui fait porter) Quand on lui demande ce que l’escalade permet, de spécifique, Alexandre Mertz refuse les réponses trop faciles. « Tous les sports apportent des choses », nous répète-t-il. On prête volontiers à l’escalade des « valeurs » quasi naturelles – confiance, humilité, dépassement de soi – comme si le football, la boxe ou la danse n’étaient pas eux aussi des lieux de socialisation, de régulation émotionnelle, de construction de soi. C’est une expérience au sens fort, qui transforme autant celles et ceux qui l’animent que les personnes qui y participent. Il reconnaît toutefois deux caractéristiques fortes. La première tient à la verticalité : se retrouver seul·e sur une paroi, confronté·e à une peur très concrète de tomber, avec le corps exposé, les mains qui tremblent, la tentation de redescendre. Le mur, surtout dans les premiers mètres, fabrique une confrontation à soi-même que peu de sports imposent de façon aussi frontale, dans un environnement objectivement sécurisé mais subjectivement intimidant. La seconde se joue dans la grimpe en voie : le lien de confiance entre celle ou celui qui grimpe et celle ou celui qui assure. Accepter littéralement de « laisser sa vie » au bout d’une corde entre les mains d’une autre personne, puis inverser les rôles, constitue une matière pédagogique très forte lorsque l’on travaille avec des jeunes qui testent les limites, la loyauté, la fiabilité. Ne pas lâcher la corde, vérifier un nœud, oser dire qu’on n’est pas sûr·e, accepter de renoncer : autant de micro-gestes qui débordent largement le cadre du mur. Autour de cela, les moniteur·rices construisent des situations, observent les réactions, ouvrent des espaces de parole. « On n’est pas psys, on n’est pas éducs spé, mais on essaie de créer des moments pour discuter quand on voit que quelque chose remue », dit Alexandre Mertz. L’idée n’est pas de transformer chaque séance en thérapie sauvage, mais de ne pas laisser l’expérience brute de la peur, de la frustration ou de la joie sans mots pour l’accompagner. Et pourtant, malgré cette conviction que la grimpe est un terrain riche, Alexandre Mertz refuse de la sacraliser. « Peut-être que si j’avais fait de la gym, j’aurais cru à la gym de la même manière. Moi, je crois dans les valeurs du sport pour l’inclusion sociale. Je crois dans l’escalade parce que c’est ce que je sais proposer. » On est loin des slogans qui transforment chaque bloc en promesse de rédemption sociale. Ici, le sport est un outil situé, avec ses forces, ses limites, ses biais de classe très concrets. Descendre du piédestal Au moment de tirer un premier bilan, « Grimpe ton quartier » ne ressemble ni à une success story calibrée pour les plaquettes institutionnelles, ni à un fiasco à enterrer discrètement. C’est une expérience au sens fort, qui transforme autant celles et ceux qui l’animent que les personnes qui y participent. Non, un mur de bloc au pied des HLM n’a pas suffi à renverser des décennies de politiques publiques défaillantes. Les jeunes les plus éloigné·es de l’emploi ne se sont pas tou·tes métamorphosé·es en ouvreur·euses ou en éducateur·rices sportives. L’escalade n’a pas réglé d’un coup les questions de racisme structurel, de ségrégation urbaine ou de sous-investissement dans les services publics. Mais oui, des femmes ont découvert un espace où grimper leur paraissait possible. Des jeunes en échec ont retrouvé un rythme de vie compatible avec un travail. Des voisins et voisines qui ne se parlaient pas ont commencé à se croiser autrement qu’au local poubelles. Des personnes en situation de handicap ont gagné un peu d’autonomie dans l’espace public. Et une partie du milieu de l’escalade a accepté de se regarder dans le miroir, de questionner sa blanchité, ses tarifs, sa géographie sociale. Pour un univers qui adore parler « d’engagement », ce déplacement n’est pas anodin. L’engagement ne se mesure pas seulement en mètres de vol dans un enchaînement de 8a, mais aussi en heures de montage sous la pluie, en séances où personne ne vient, en discussions patientes avec des bailleurs, en conflits de calendrier, et dans la règle tenue de ne pas faire grimper de mineur·es pendant le temps scolaire, pour éviter toute ambiguïté sur la déscolarisation. « Moi, qu’est-ce que je peux proposer ? Je peux proposer de l’escalade. » À force de la mettre au pied des tours plutôt qu’au coeur d’une zone commerciale, Alexandre Mertz et Amassa Climb rappellent une évidence qu’on avait peut-être tendance à oublier : un sport n’est jamais neutre. Tout dépend d’où l’on plante le mur – et avec qui l’on accepte de le tenir.
- Jean Rouaux, ou l’art de ne pas « tricher »
À 23 ans, Jean Rouaux est de ces Chamoniards qu’on pourrait croiser sans les voir : moniteur d’escalade, discret, pas franchement en quête de lumière. Et pourtant, l’été dernier, il a tenté une traversée radicale — relier Chamonix au Népal à vélo pour approcher l’Ama Dablam, sans raccourci, avec une obsession presque intime : ne pas « tricher ». Derrière le projet, il y a un tempérament : une manière d’habiter la montagne, de regarder la performance, et de raconter le monde à hauteur de route. Jean Rouaux © Simond « Tac. Oula, on est parti, là. » Il le dit comme on ouvre une porte un peu trop vite, avant de rire et de ralentir. Jean Rouaux a ce débit qui trahit les gens pressés — pas pressés d’arriver, plutôt pressés d’être dedans. À Chamonix, entre deux rendez-vous, on le retrouve dans ce moment flottant où la vallée reprend sa place : pas une scène de sommet, pas un récit léché, juste un type qui parle comme il vit, sans chercher à impressionner. Il n’a pas le ton grandiloquent des aventuriers de dossier de presse. Il a plutôt l’humour sec des gens qui ont passé beaucoup d’heures dehors, et la lucidité de celles et ceux qui savent qu’un projet peut tenir à une crevaison mal gérée, à un visa refusé, à une intoxication alimentaire. Quand il évoque ce qu’il a fait, il ne « vend » pas une performance : il remet du concret, du fragile, du quotidien. Il revient souvent au même vocabulaire, comme un tic de langage qui serait aussi une boussole : la route, le bivouac, la fatigue, « le crux », et cette idée fixe — tenir une ligne. Jean Rouaux, 23 ans, moniteur d’escalade à Chamonix, a quitté la vallée le 10 août à vélo pour rejoindre le Népal et tenter l’Ama Dablam. Il atteint Katmandou en 58 jours, après environ 12 000 kilomètres. Sur la route, il est contraint de prendre un avion sur une courte portion, à cause d’un blocage administratif — une entorse qu’il raconte comme un moment de rupture. Puis, dans la vallée du Khumbu, son projet s’arrête net : une infection, l’hôpital à Lukla, et l’abandon à 4 100 mètres. Mais avant d’être ce voyage-là, Jean est d’abord un enfant du coin. « J’ai grandi ici, à Chamonix. Je suis tombé dans la marmite quand j’étais petit : l’escalade, le milieu de la montagne. » Un peu de club, un peu de compétition, puis des blessures à l’adolescence qui l’obligent à lever le pied. Vers 16 ans, il revient à la grimpe et se fixe un cap clair : passer son DE — le diplôme d’État qui permet d’encadrer professionnellement. À 18 ans, c’est fait. Pourquoi si tôt ? « C’était la passion. J’ai toujours aimé grimper. J’ai toujours bien aimé le côté pédagogie, l’enseignement. ». Il le dit sans posture, avec une forme de candeur qui revient souvent chez lui : « Je ne savais pas trop dans quoi je me lançais. Finalement, j’adore ce que je fais ». Pour y arriver, il accélère tout, quitte à tordre un peu la trajectoire scolaire avec une dernière année de lycée par correspondance : « J’étais pressé. Et puis, je n’avais pas envie de rester coincé au lycée encore ». Le vélo comme outil Le vélo, dans cette trajectoire, n’arrive pas par amour du cyclisme. Il arrive par friction. Jean Rouaux tente un détour par des études, s’installe à Lyon, s’intéresse au journalisme… et se heurte à une sensation qu’il formule sans détour : « Le milieu de la ville, en ayant grandi ici, j’ai vraiment du mal à m’y faire ». C’est là qu’une rencontre de salle de classe ouvre une porte. Un camarade, des parties d’échecs, des « jeux de géographie » sur Google Maps , et une histoire racontée presque comme une blague familiale : le grand-père du camarade est allé plusieurs fois jusqu’au Cap Nord à vélo. Il lui partage qu'il ferait bien ça « d’ici une dizaine d’années ». Jean Rouaux tranche : « On va le faire l’année prochaine ». Jean Rouaux © Simond Le plus frappant, c’est son absence de base. « Non, j'avais jamais fait de vélo avant, dit-il . La dernière fois que j’en avais fait, je devais avoir 10 ans. » Il achète un vélo, des sacoches, et commence par se confronter au réel : un Tour du Mont-Blanc « un peu pourri », des galères de logistique, une crevaison mal gérée, du temps perdu, un corps qui apprend. Il enchaîne ensuite avec une boucle jusqu’en Angleterre pour voir un ami : « J’ai dû faire 3 000 bornes au total… je crois que j’ai mis un mois ». Loin de se construire une identité de cycliste, il dit l’essentiel : ce n’est pas le vélo qui l’attire, c’est l’objectif lointain. « Je ne suis pas trop fan du cyclisme en tant que tel, explique-t-il. C’est juste qu’en fait, avoir un objectif comme ça sur le long terme, c’est trop bien. » « Moi, je faisais du bivouac tout le long… L’activité n’est pas du tout adaptée à la demande de visa. Je n'avais jamais d'adresse à donner » Jean Rouaux Le Cap Nord, ensuite, sert de révélateur : « 9 000 kilomètres en 60 et quelques jours », la Laponie en hiver. Mais dans ses sacoches, Jean emporte autre chose que de quoi manger et dormir : un morceau de son identité. « J’avais pris une poutre, des chaussons et de la magnésie. » L’escalade n’est pas un sport parmi d’autres dans son récit : c’est la base, la grammaire. Celle qu’il a apprise enfant à Chamonix, celle qui l’a ramené à 16 ans après les blessures, celle qui l’a poussé à passer son DE et à encadrer. Sur la route, il continue donc à « parler » cette langue-là pour ne pas se laisser happer par le vélo — qui reste, dans sa tête, un moyen plus qu’une fin. « Une fois tous les quatre jours, je faisais une séance de poutre. » Et dès qu’il croise du caillou, il s’arrête : sur la côte norvégienne, dans les Lofoten, « j’ai fait quelques blocs là-bas… c’était complètement mythique ». Sans crashpad, sans enjeu de cotation, sans mise en scène : juste pour garder le contact avec ce qui, chez lui, ne bouge pas. C’est là que l’idée se cristallise, presque malgré lui : « Ah ouais, mais attends, il y a quelque chose à faire. » Le danger en trois bandes Ce « quelque chose », ce sera le Népal. Jean Rouaux se met à chercher ce qui a déjà été tenté en mélangeant vélo et alpinisme, tombe sur l’histoire de Göran Kropp — un alpiniste suédois qui avait relié son pays à l’Himalaya à vélo — et le projet prend forme. Il ne se raconte pas comme un futur influenceur. « Moi, j’ai jamais posté sur les réseaux sociaux, j’ai jamais voulu médiatiser ce que je faisais. » Le film viendra presque malgré lui : un ami le pousse à contacter Simond , la marque chamoniarde rachetée par le groupe Decathlon . Jean Rouaux tente sans stratégie, avec une phrase : « Je pars, vous me donnez ce que vous voulez, mais je partirai quand même ». À l’époque, dit-il, il n’a ni audience ni savoir-faire d’image : « J’avais 500 abonnés sur Instagram, et je ne suis pas particulièrement doué en prise d’image ». Jean Rouaux © Simond Sa préparation, elle, casse un autre cliché : pas d’obsession du « physique ». « Pour la préparation physique, je n'ai pas fait grand-chose, parce que je me suis rendu compte que ça ne servait pas vraiment », confirme-t-il. Il l'explique simplement : l’entraînement améliore le début du trajet, puis rapidement la fatigue s’installe, et il faut apprendre à fonctionner avec. La vraie préparation se fait dans la tête et dans l’administratif : partir seul, loin, longtemps, avec des visas conçus pour des voyageurs qui réservent des hôtels. « Moi, je faisais du bivouac tout le long… L’activité n’est pas du tout adaptée à la demande de visa. Je n'avais jamais d'adresse à donner. » « Rouler sur le plat… ça m’emmerde » Jean Rouaux Et surtout, Jean Rouaux remet la peur à sa place : « Avec le recul, maintenant, je sais que le risque principal, c’est quand même la route ». Pas « l’étranger », pas l’inconnu : la circulation, la vitesse, les dépassements. Il situe même son passage le plus tendu en Europe : « Peut-être entre la Bulgarie et… la Turquie ». Il a une image, précise, presque drôle si elle n’était pas aussi inquiétante : « En Bulgarie, ils ont deux voies. Mais en fait, ils en inventent une troisième au milieu pendant qu’ils doublent ». Pour lui, le crux — le passage clé, en jargon d’escalade — n’est pas un col : c’est l’asphalte. Le 10 août, Jean Rouaux quitte Chamonix. Et le plus difficile, paradoxalement, n’est pas le lointain : c’est le proche. Les premières heures ont un goût particulier, parce que la marche arrière reste visible. « En voiture, si tu passes par le tunnel, tu es rentré chez toi en 15 minutes. » À vélo, le même relief se transforme en rappel permanent : il faut gagner chaque kilomètre, alors qu’on connaît par cœur l’alternative. Le départ devient une négociation intérieure — tenir, ne pas se raconter d’excuse, laisser la vallée se refermer derrière soi. Puis, au fil des jours, la tentation change de forme : la distance s’installe, la logistique est derrière, et ce qui paraissait impossible devient simplement… la journée à faire. « Plus tu vas avancer, plus ça va aller », se répète-t-il. Et dans cette durée, la vie se concentre sur l'essentiel. « Souvent, je pense à manger quand même », dit-il. La phrase amuse, mais elle dit une réalité élémentaire : chercher de l’eau, chercher de quoi se nourrir, trouver un endroit pour dormir, recommencer. « Là, c’est très simple. On pense à survivre, à aller au point B. » Il n’écoute presque pas de musique, deux morceaux en deux mois, au maximum. Il veut garder l’esprit libre, ne pas se fabriquer une bande-son qui couvrirait le paysage. Jean Rouaux © Simond Il bivouaque quasiment tout le temps : « Sur 58 jours, j’ai dû faire 50 bivouacs… peut-être 52 ». Les ennuis sont rares : une histoire de chiens, une nuit « rincée » parce qu’il s’est posé trop vite, un soir au Pakistan où l’hospitalité et la curiosité deviennent oppressantes — il finit par craquer et prendre un lodge . Et il y a ce choix révélateur : pas de cadenas pour son vélo. « Je fais confiance », glisse-t-il. Il constate même que le risque de vol lui semble en réalité plus élevé en France ou en Italie, là où « les gens comprennent qu’un vélo, ça peut vraiment avoir de la valeur ». Ailleurs, on le prend pour un pauvre et on lui propose même de l’argent. « Je n’avais pas triché une seule fois… et là, en fait, tout s’est effondré » Jean Rouaux Quand il cherche à se remémorer le « meilleur moment », il ne cite pas une arrivée. Il parle de verticalité — celle qu’il attend instinctivement, lui qui vient des montagnes. Il déteste le plat : « Rouler sur le plat… ça m’emmerde », plaque-t-il. Après deux semaines de désert face au vent, l’arrivée au Tadjikistan marque une bascule : « Et là, d’un coup, la verticalité ». La Pamir Highway, les plateaux à 4 000 mètres, puis la remontée vers le Pakistan. Bref, une journée face au Nanga Parbat. « C’était fou », lâche-t-il. Il insiste sur le vertige temporel, celui qui ne se photographie pas : un mois et demi plus tôt, il était « sur [son] canapé à Cham ». L’avion, la fissure Le pire moment, lui, n’a rien d’épique. Il est fait de formulaires, de délais, de portes qui se ferment. En Turquie, Jean Rouaux comprend que son visa iranien ne tiendra pas. Il avait tenté d’anticiper, s’était rapproché d’un service de visas, avait cru que ça passerait. Puis tout se bloque. Les alternatives ne se présentent pas comme dans les récits d’aventure : elles ont des horaires, des frontières fermées, des incertitudes administratives. Attendre devient un pari. Et lui a une contrainte de calendrier en tête : « Fin octobre, il fallait que je sois déjà sur la montagne », pour laisser une place à l’acclimatation et à la fenêtre météo. Dans ce jeu-là, la bureaucratie gagne. Il prend un avion sur environ 500 kilomètres. Ce n’est pas le fait de voler, en soi, qu’il juge. C’est l’entorse à sa règle personnelle : ne pas rompre la continuité. Il raconte avoir refusé plusieurs fois qu’on le prenne en stop depuis son départ de Chamonix, par obstination autant que par logique : sortir une fois de la ligne, c’est ne plus savoir quand tu y reviens. Là, il se retrouve cloué sur un siège, à regarder le sol défiler trop vite. « Franchement, j’étais dans l’avion… C’était horrible. » Puis il lâche la phrase qui résume la défaite intime : « Je n’avais pas triché une seule fois… et là, en fait, tout s’est effondré ». « L’alpinisme, c’est tout ce qui va te mener jusqu’au pied de la montagne. Et si ça ne marche pas… il faut rester humble » Jean Rouaux C’est aussi ça, son aventure : une morale à usage interne. Il ne cherche pas à donner des leçons. Il décrit un pacte avec lui-même, et ce moment où il casse. Le voyage reprend malgré tout, comme ils reprennent tous : un carton à trouver pour le vélo, des heures d’attente, et puis le Kazakhstan, le désert, l’impression de repartir à zéro. La fissure ne disparaît pas, mais elle s’intègre au récit, comme une cicatrice : la preuve que l’éthique ne tient pas toujours face au réel. Jean Rouaux arrive à Katmandou en 58 jours, « très en avance » sur ce qu’il avait imaginé. Une journée de pause, la récupération des affaires, puis encore du vélo vers Jiri, ancien point de départ « à pied » vers le Khumbu. Ces deux jours lui coûtent plus qu’il ne l’admettrait volontiers : « Le vélo, dans ma tête, je l’avais rangé dans la cave. » Il se force encore, grimace, puis se retrouve enfin dans ce qu’il était venu chercher : marcher, sentir le Népal, entrer dans la vallée. Là, il explose de motivation. Il parle d’une euphorie presque physique, d’une vitesse absurde : il couvre en deux jours une portion qui se trekke en près d’une semaine. « J’étais tellement refait… j’avais une pêche d’enfer », raconte-t-il. Et puis tout bascule sur un détail banal, presque humiliant : « Je mange un truc qu’il ne fallait pas ». Il tombe malade, continue malgré tout, s’épuise. À 4 100 mètres, le corps ne récupère pas. « Shutdown à 4 100, c’est compliqué. » Il décrit la faiblesse, les vertiges, les hallucinations, l’hôpital de Lukla, et cette sensation d’être sorti de son propre projet sans avoir eu le temps de comprendre. « Moi, je suis à la base très discret… je ne voulais pas du tout être dans la lumière » Jean Rouaux Dans cette séquence, son récit prend une autre densité. Parce que l’échec n’est pas seulement biologique. Il raconte aussi le choc dans le Khumbu : le tourisme, la consommation, certains rapports de domination entre clients et Sherpas. À l’hôpital, dit-il, le personnel soignant lui rapporte une anecdote qui le marque : une femme locale en complications d’accouchement, et la priorité donnée à « un touriste qui payait ». Il le dit sans faire du cas une théorie, mais avec une blessure nette : « Quand tu vois ça… ça fait mal ». Et c’est là qu’il formule sa définition de l’alpinisme, même s’il n’a pas « fait » la montagne au sens attendu. « L’alpinisme, c’est tout ce qui va te mener jusqu’au pied de la montagne. Et si ça ne marche pas… il faut rester humble », philosophe Jean. Puis, comme une limite claire posée au milieu du chaos : « Tous les moyens ne sont pas bons pour atteindre un sommet ». La grimpe, la fame et l'aventure sur 20 mètres Le retour, Jean Rouaux le raconte avec deux chiffres qui se contredisent et qui, ensemble, disent beaucoup : « Je suis parti, je faisais 70 kilos. Je suis revenu à 53 ». Quinze kilos envolés, une fatigue qui n’a plus rien d’un entraînement : la somme des jours, des nuits, de l’eau à gérer, de la chaleur, des heures de selle. Il dit qu’il a eu faim « un peu », par moments. Il ne dramatise pas, mais on entend ce que ça coûte : l’aventure sur la durée use la machine, même quand l’esprit tient. Jean Rouaux © Simond Et puis il ajoute l’autre chiffre, presque comme un objet posé sur la table : « Par contre, 40 000 abonnés en plus ». Jean Rouaux insiste sur la surprise. « Moi, je suis à la base très discret… je ne voulais pas du tout être dans la lumière. » De retour à Chamonix, il se fait reconnaître. Une notoriété de vallée, parfois amusante, parfois gênante : l’impression d’être devenu « quelqu’un » pour un voyage, alors que sa vie quotidienne, elle, reste faite de séances de grimpe , de jeunes à encadrer, de pédagogie. Du côté du sponsor, il dit n’avoir subi aucune pression. Simond finance l’expédition. Lui doit ramener des images pour un film. Le fait de ne pas atteindre le sommet n’a pas été un problème. Finalement la pression la plus lourde venait des proches, tellement investis dans le projet qu’ils ont vécu l’abandon comme une défaite personnelle. Et il y a, derrière, cette réalité contemporaine qu’il assume sans en faire un slogan : Instagram n’était pas « le deal », mais il s’est mis à publier, beaucoup, « une vidéo par jour ». Comme si le récit s’était imposé en même temps que l’expédition, qu’on le veuille ou non. « Quand je suis ici, je mets des trucs de grimpe sur Insta', ça n’intéresse personne » Jean Rouaux Aujourd’hui, on lui demande même de parler communication à d’autres athlètes. Il sourit, doute, et lâche une phrase qui résume son rapport à la visibilité : « Je n’ai vraiment pas l’impression d’être le mec le mieux placé pour faire ça ». Ça marche, dit-il, mais « un peu par hasard ». Il refuse aussi la posture du donneur de leçons : oui, ses voyages peuvent inspirer des pratiques plus sobres, oui, il est sensible à l’écologie — il vit « en face des glaciers » — mais il se méfie du ton moralisateur. Il connaît ses propres contradictions : la production de contenus, l’empreinte numérique, l’économie de l’attention. Sa cohérence, encore, n’est pas un étendard : c’est une prudence. À la fin, Jean Rouaux parle de ce qui l’intéresse vraiment : l’escalade. Pas comme décor, comme travail. Il s’entraîne, il a des programmes, il veut progresser. « J’aimerais bien faire du 8C l’année prochaine », lance-t-il. Et il pose un constat, sans amertume, mais avec lucidité : ce n’est pas ça que son public vient chercher : « Quand je suis ici, je mets des trucs de grimpe sur Insta', ça n’intéresse personne ». Il résume le problème d’une phrase simple : « Il est où le voyage sur une ligne de 20 mètres ? ». Lui dit pouvoir vivre « une aventure aussi intense » sur une voie courte que sur 1 000 km de route. Néanmoins, ce n’est pas lisible pour le grand public, pas immédiatement partageable. Alors il cherche une jonction. Il nous parle de trad en Angleterre, de projets d’autonomie avec pulka, de l’idée de revenir un jour vers un « Ama Dablam » complet : le matériel sur le vélo, l’aller-retour, et — peut-être — un sommet. Il parle aussi de son envie de passer guide, parce qu’à Chamonix la montagne est vaste, et l’encadrement de « mi-montagne » a ses limites. Et il garde au centre ce qui, chez lui, n’a pas bougé : l’envie de transmettre. Dans son récit, l’aventure n’est pas une fuite. C’est une manière de refuser les raccourcis — y compris quand ils sont confortables. « Je n’avais pas triché une seule fois », dit-il, comme on parle d’un point d’honneur qu’on n’explique pas vraiment. Puis il raconte le moment où ce point d’honneur se fissure. Et c’est peut-être là, précisément, que son portrait tient : dans cette tension entre une ligne qu’on veut garder droite, et le monde réel qui vous oblige, parfois, à composer.












