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  • À force de grimper, le mur change-t-il sous nos yeux ?

    Au pied d’un bloc, certain·es passent de longues secondes à suivre les prises du regard quand d’autres semblent avoir compris la méthode presque immédiatement. Des travaux menés en escalade, mais aussi au golf ou au baseball, posent une question assez vertigineuse : à force d’apprendre à agir dans un environnement, finit-on aussi par le percevoir autrement ? © Louis Lepron pour Vertige Media Il y a ce moment, au pied d’un bloc, où l’on ne grimpe pas encore mais où l’on a déjà commencé. On cherche le départ, on remonte avec le regard jusqu’au top, on revient en arrière parce qu’un truc ne colle pas. On mime un croisé, on hésite sur un pied, on fixe une prise sans savoir ce qu’on va bien pouvoir en faire. Puis quelqu’un arrive, regarde le même mur beaucoup moins longtemps et part avec une méthode qui paraît, après coup, presque évidente. On met facilement ça sur le compte de l’expérience. Mais qu’est-ce que l’expérience change exactement ? La capacité à réfléchir plus vite ? Une meilleure mémoire ? Ou, plus simplement, la façon même dont le mur apparaît ? 51 secondes En 2024, une équipe de chercheurs en sciences du sport et en cognition a équipé 60 grimpeurs de lunettes capables de suivre leur regard pendant la lecture de deux blocs. Les participants, tous des hommes, étaient répartis en trois groupes de vingt, intermédiaires, avancés et élites. Le premier problème avait été conçu pour un niveau avancé, le second pour un niveau élite. Chacun disposait de cinq minutes pour observer puis essayer le bloc, mais aucune durée de lecture n’était imposée. Les grimpeurs décidaient eux-mêmes quand ils estimaient en avoir assez vu pour se lancer. Les chercheur·ses pouvaient ainsi mesurer non seulement où leur regard se posait, mais aussi combien de temps chacun jugeait nécessaire pour construire une méthode. Les plus forts semblent avoir besoin de moins d’allers-retours avant de considérer qu’ils disposent d’une méthode suffisamment crédible pour partir Sur le premier bloc, les intermédiaires passent en moyenne 108 secondes à chercher leur solution, les avancés 74 et les élites 51. Les intermédiaires parcourent aussi le bloc du regard environ 2,5 fois, contre 1,5 fois pour les avancés et 1,1 fois pour les élites. Chez 85 % de ces derniers, le regard progresse de manière relativement linéaire du départ vers la sortie. Chez les intermédiaires, il revient beaucoup plus souvent en arrière, passe d’une zone du bloc à une autre, puis recommence. L’écart ne tient donc pas seulement à quelques secondes gagnées au pied du mur. Les plus forts semblent avoir besoin de moins d’allers-retours avant de considérer qu’ils disposent d’une méthode suffisamment crédible pour partir. Une fois l’expertise installée, une partie du problème paraît se résoudre plus vite. Reste à comprendre pourquoi. L'arme à l'oeil Pour sortir un instant de l’escalade, direction un green de golf. En 2008, la psychologue Jessica Witt et ses collègues demandent à 46 golfeurs de juger la taille du trou après avoir joué un parcours. Celles et ceux qui avaient le mieux joué ce jour-là estimaient le trou plus grand que les autres. Plus étonnant encore, leur handicap, qui reflète davantage leur niveau habituel, n’était pas significativement lié à cette estimation. Autrement dit, ce n’était pas simplement « les meilleurs voient un plus gros trou ». La perception semblait varier avec ce que la personne venait d’être capable de faire. Ce genre de résultat appartient à une famille de travaux rassemblés quelques années plus tard par le chercheur Rob Gray sous le terme d’« embodied perception », ou perception incarnée. L’idée est simple. Nous ne percevrions pas toujours le monde comme une scène extérieure, indépendante de nous. Ce que nous voyons pourrait aussi être calibré, au moins en partie, par notre capacité à agir dessus. Les psychologues parlent notamment de chunking. Avec l’habitude, plusieurs informations cessent d’être traitées séparément et forment un ensemble déjà familier D’autres expériences ont donné des résultats du même genre. Une cible peut sembler plus proche lorsqu’on dispose d’un outil qui permet de l’atteindre. Une balle de baseball a été jugée plus grosse par des joueur·ses qui frappaient mieux ce jour-là. Dans les expériences de Witt sur le golf, des participant·es qui tentaient leur coup depuis une position facile jugeaient ensuite le trou plus grand que celles et ceux qui avaient dû essayer de mettre la balle dans le trou depuis plus loin. L’idée est séduisante, peut-être même un peu trop pour une partie des psychologues qui conteste que ces expériences prouvent une modification de la perception elle-même. Les différences observées pourraient aussi venir du jugement, de la mémoire ou de la manière de répondre à la consigne. Le débat n’est donc pas tranché. Mais appliquée à l’escalade, la question devient tout de même intéressante. Une prise est-elle seulement une forme avec une taille et une orientation données ? Ou apparaît-elle aussi en fonction de ce que notre corps pense pouvoir en faire ? Le sixième sens Des travaux menés directement en escalade donnent une piste. En 2002, Mark Boschker, Frank Bakker et Claire Michaels, alors chercheur·ses en sciences du mouvement à la Vrije Universiteit d’Amsterdam, demandent à sept grimpeurs experts, quatre novices et neuf non-pratiquant·es de mémoriser un mur de 23 prises puis d’en reconstruire l’organisation. Les expert·es se souviennent de davantage d’informations, mais surtout pas tout à fait des mêmes. Les personnes inexpérimentées retiennent davantage la forme, l’orientation ou la position des prises. Les expert·es s’attachent plus à leurs propriétés fonctionnelles, autrement dit à ce qu’elles permettent de faire et à la manière dont elles s’articulent entre elles. C’est une différence assez fondamentale. Une personne qui débute peut voir une réglette ici, un pied là, une grosse prise plus loin. Avec l’expérience, cette même configuration peut déjà appeler une opposition, un croisé ou un changement de pied. Le nombre de prises n’a pas changé. Ce qui a changé, c’est l’unité avec laquelle on les lit. Les psychologues parlent notamment de chunking. Avec l’habitude, plusieurs informations cessent d’être traitées séparément et forment un ensemble déjà familier. C’est ce qui se passe aux échecs, où un·e joueur·se expérimenté·e ne mémorise pas nécessairement chaque pièce une par une, mais reconnaît des configurations entières. En escalade, le corps ajoute encore une couche. Une prise devient intéressante parce qu’elle est atteignable, parce qu’elle permet de pousser, de tirer, de crocheter un talon ou de déplacer son centre de gravité. À mesure que le répertoire gestuel grandit, certaines possibilités sautent aux yeux plus vite. C’est probablement là que l’étude d’eye-tracking du début devient la plus intéressante. Les grimpeurs élites n’ont pas des yeux plus rapides, ils ont davantage de choses à reconnaître. Et lorsque le deuxième bloc de l’expérience devient plus difficile, leur avantage se réduit. Les élites passent davantage de temps à observer et balayent davantage le mur. Face à quelque chose qui résiste à ce qui est déjà connu, leurs yeux se remettent eux aussi à chercher. On ne peut donc pas conclure que l’expertise transforme littéralement la taille d’une prise sous nos yeux, comme on agrandirait une image sur un écran. L’étude sur le golf ne le permet pas, celle sur l’escalade non plus. Mais elles racontent ensemble que voir n’est pas seulement recevoir une image, c’est aussi savoir quoi en faire.

  • Travailler dans l'escalade : la passion ne paie toujours pas le loyer

    Le Climbing Business Journal publie la deuxième édition de son enquête sur les rémunérations en salle d'escalade aux États-Unis. Derrière une satisfaction en hausse presque partout, les données dessinent une industrie qui se professionnalise sans avoir soldé ses angles morts. Analyse. (cc) Megan O'Hanlon / Unsplash 3,47 sur 5. C'est la note moyenne de satisfaction au travail donnée par les ouvreur·se·s adjoints interrogé·e·s, celleux qui conçoivent et posent les blocs que les grimpeur·se·s viennent essayer chaque soir. Aucun poste d'encadrement n'affiche un score plus faible, et juste derrière viennent les entraîneur·se·s adjoint·e·s, à 3,56. Les deux métiers qui fabriquent le produit vendu par une salle d'escalade sont ainsi ceux dont les titulaires se déclarent les moins satisfait·e·s de leur sort. Le chiffre figure dans le tableau de bord publié le 27 août 2026 par le Climbing Business Journal, média professionnel américain qui suit l'économie des salles depuis plus de dix ans. Cette deuxième édition d'une enquête lancée en 2024 arrive à un moment charnière : les exploitant·e·s interrogé·e·s par le même média décrivaient déjà, un an plus tôt, une conjoncture qui se tend entre hausse de leurs coûts et recul des dépenses de leurs client·e·s, quand leurs salarié·e·s ont entrepris de peser autrement dans la balance en se syndiquant salle après salle. Précaution d'usage, le panorama n'est pas mondial. Les 1 590 réponses cumulées sur deux vagues, dont la dernière s'est déroulée du 1er avril au 31 mai 2026, viennent de 38 pays mais sont massivement nord-américaines, et le média ne s'en cache pas, ses moyennes valent « à l'échelle de l'enquête, pas de l'industrie ». Reste l'essentiel, un métier qui se jugeait jusqu'ici au ressenti et aux confidences entre collègues dispose de trente-quatre fiches de poste chiffrées. Plus heureux, vraiment ? Premier enseignement, presque contre-intuitif, la satisfaction au travail progresse : sur les trente métiers présents dans les deux éditions, elle augmente dans vingt-six cas, quelle que soit la taille de la salle ou l'ancienneté du salarié. Les rémunérations en expliquent une partie, les moyennes ajustées au coût de la vie local grimpant de 27 % dans le Sud et de 21 % dans l'Ouest américains. Les avantages sociaux suivent la même pente, mais pas pour tout le monde : la part des temps pleins couverts en santé ou par un plan de retraite augmente pour presque chaque poste, quand elle recule, chez les salarié·e·s à temps partiel, pour chacun d'entre eux. Des salariés tirés dans tous les sens, contraints de porter plusieurs casquettes, mal payés au regard des responsabilités qu'on leur confie et incapables de suivre la hausse du coût de la vie dans leur ville De son côté, le Climbing Business Journal avance une autre hypothèse, moins flatteuse. Plusieurs travaux montrent qu'en période de tension économique la satisfaction déclarée augmente mécaniquement, parce que les perspectives de départ se raréfient et qu'il devient plus facile d'apprécier un emploi stable, « surtout dans une industrie animée par la passion », note le média. La satisfaction d'un·e salarié·e qui n'a plus vraiment le choix de partir ne dit donc pas grand-chose de la manière dont il est traité. Nouveauté décisive, les répondant·e·s ont indiqué pour la première fois leur volume horaire réel, et près d'un·e salarié·e à temps plein américain·e sur quatre dépasse les 40 heures hebdomadaires dans sa seule salle principale. Le chiffre paraît modeste au regard de l'économie du pays, où la moitié des temps pleins franchissent cette barre selon l'institut Gallup, mais il ignore les vacations dans une autre salle, les cours donnés à côté et/ou le second emploi hors du secteur, si bien que la proportion réelle est plus élevée dans une industrie où le cumul fait figure de norme. Les commentaires libres du sondage racontent le reste, et se répètent d'une réponse à l'autre : des salarié·e·s tiré·e·s dans tous les sens, contraint·e·s de porter plusieurs casquettes, mal payé·e·s au regard des responsabilités qu'on leur confie et incapables de suivre la hausse du coût de la vie dans leur ville. Ces conditions quotidiennes, plus encore que le nombre d'heures, alimentent l'épuisement professionnel, et frappent d'abord ceux dont le métier ne se délègue pas, l'ouvreur·se qui renouvelle l'offre et l'entraîneur·se qui fidélise les licenciés. Un écart qui ne se referme pas L'antidote est simple : du repos payé. Sauf qu'outre-Atlantique, il est empaqueté sous l'acronyme PTO pour « Paid Time Off », qui rassemble congés, jours fériés et arrêts maladie dans un pays où aucune loi fédérale n'en garantit le moindre. La moyenne s'établit à 116 heures par an, soit un peu moins de trois semaines. Cela dit, la distribution est plus parlante : 74 % des temps partiels et 9 % des temps pleins n'en ont aucun, et parmi ceux qui dépassent les 40 heures, près de la moitié reçoivent moins que cette moyenne. Les postes administratifs et de direction demeurant les mieux dotés, le repos payé récompense la responsabilité plutôt que la pénibilité. Les salaires des femmes sont inférieurs à ceux des hommes de 11%. C'est 23% de moins pour les salarié·e·s non binaires Constat déjà présent en 2024 et toujours là deux ans plus tard, les rémunérations diffèrent selon le genre. Ramenés à un coût de la vie identique, les salaires annuels moyens des femmes restent inférieurs de 11 % à ceux des hommes, et ceux des personnes non binaires de 23 %. L'écart se creuse même avec le parcours, atteignant 29 % chez les répondants qui cumulent onze ans d'expérience ou plus et un diplôme équivalent à la licence. Sur les deux vagues réunies, les hommes sont mieux payés dans 64 % des métiers. Le secteur reste en avance sur son pays, où une femme gagne 82 cents quand un homme gagne un dollar, contre 89 cents dans les salles d'escalade, selon les données compilées par USAFacts. Un retard un peu moins grand, mais un retard tout de même. Quand les salaires deviennent un rapport de force Ces chiffres ne tombent pas dans un secteur silencieux. Depuis des mois, les salarié·e·s des salles américaines s'organisent, et la rémunération comme les conditions de travail se sont installées au centre d'un affrontement syndical que Vertige Media suit depuis ses débuts, de la vague de syndicalisation des salles aux campagnes menées sous la bannière de Climbing Workers United, qui fédère ces initiatives d'un établissement à l'autre. Le conflit a pris par endroits un tour ouvert, jusqu'à l'appel au boycott lancé contre Movement Gyms, l'un des plus gros réseaux du pays, dont Aaron Vanek, figure de cette mobilisation, détaillait les ressorts dans nos colonnes. À la lumière de ce contexte, les hausses relevées par le Climbing Business Journal cessent d'être une courbe statistique pour devenir l'enjeu d'une négociation en cours, où chaque camp a besoin de données. Néanmoins, une mise en garde s'impose avant toute transposition, car ces données ne se lisent pas avec des lunettes françaises : cinq semaines de congés garanties par la loi, une assurance maladie qui ne dépend pas de l'employeur, une convention collective, et le cœur du rapport américain perd ici son sens. L'enquête pointe en revanche un manque par contraste, car dans un parc français en croissance spectaculaire, aucune enquête publique ne documente, à notre connaissance, ce que gagnent ces milliers de salarié·e·s ni combien de temps ils restent en poste. En 2026, cette histoire a changé et les pages qu'a noircies l'escalade au fil des ans racontent davantage un secteur d'activité comme un autre, plutôt qu'une industrie où des gens ne seraient qu'animés par des élans passionnés L'histoire de l'escalade est pleine de gens qui ont accepté de gagner peu pour évoluer près de de leur passion. Cette économie a construit le secteur et en reste la principale zone d'ombre, car là où travailler est présenté comme un privilège, réclamer davantage passe vite pour une ingratitude. En 2026, cette histoire a changé et les pages qu'a noircies l'escalade au fil des ans racontent davantage un secteur d'activité comme un autre, plutôt qu'une industrie où des gens ne seraient qu'animés par des élans passionnés. Le monde de l'escalade tourne aujourd'hui sur l'axe des pertes et des profits. Celui du développement, de la structuration, des banqueroutes et de l'économie financiarisée. Là où certain·e·s exploitant·e·s peuvent s'enrichir. Mais là, aussi, où il devient difficile de faire accepter à une jeune génération que l'on peut faire 40h hebdomadaires par pure passion. Là où il devient compliqué d'ignorer le droit du travail. C'est précisément là que des chiffres deviennent utiles. L'ouvreur adjoint à 3,47 sur 5 n'a rien appris de ce rapport sur sa propre fatigue, mais il y a trouvé de quoi la situer, entre une fourchette de salaire pour son poste et un volume horaire de référence. Aucune statistique n'a jamais signé un accord d'entreprise, et rien de tout cela ne comblera des écarts de rémunération. Mais un secteur qui se compte devient un secteur où l'on peut négocier, et les salles qui savaient mesurer leur fréquentation commencent à mesurer ceux qui les font tourner. Pour le meilleur ou pour le pire ? Retrouvez le rapport complet de Climbing Business Journal ici

  • À Chamonix, la foule ne fait pas toujours les affaires de la littérature de montagne

    Depuis treize ans, Lorraine Afanassieff observe Chamonix depuis la boutique des éditions Guérin. Une vigie singulière pour regarder passer les touristes et comprendre un paradoxe : quand la ville déborde, les lecteur·ices ne sont pas forcément plus nombreux·ses. Dans la librairie Guérin de Chamonix © Louis Lepron pour Vertige Media La boutique pourrait difficilement être mieux placée pour observer le phénomène. Installée place du Mont-Blanc depuis 2013, Guérin voit passer les saisons, les nationalités, les trailers de l’UTMB, les spectateur·ice·s de la Coupe du monde d’escalade et les promeneur·se·s venu·e·s photographier les aiguilles. Derrière le comptoir, Lorraine Afanassieff est là depuis le premier jour. Ancienne attachée de presse de l’office de tourisme de Chamonix, elle connaissait Michel Guérin, voisin et ami de sa famille, et avait ses entrées dans le milieu de l’alpinisme lorsqu’après la mort de l’éditeur, Marie-Christine Guérin lui propose de rejoindre l’aventure. Treize ans plus tard, sa boutique offre un curieux poste d’observation : quelques dizaines de mètres carrés pour regarder ce que le tourisme fait — ou ne fait pas — à la culture montagne. Petite capitale Commençons par évacuer une intuition trop commode. Oui, Lorraine Afanassieff a vu Chamonix s’internationaliser. Elle cite notamment les touristes venus du Qatar ou des Émirats arabes unis, devenus beaucoup plus visibles dans la vallée. Mais derrière sa vitrine, la révolution se fait attendre. « Nous, on a une clientèle francophone. Je vois que le tourisme change, en tout cas le tourisme international. Mais dans la boutique même, il n’y a pas eu un énorme changement à ce niveau-là », pose-t-elle. La raison tient d’abord aux livres eux-mêmes : Guérin publie essentiellement en français. Des visiteur·ses étranger·ères poussent bien la porte, attiré·e·s par les photographies d’alpinistes ou les couvertures rouges, avant de découvrir qu’ils ne trouveront guère d’équivalent en anglais ou en allemand. Traduire pour capter ce flot touristique ? « C’est un autre métier, plaque-t-elle. Après, il faut qu’il y ait un diffuseur, un autre éditeur en Angleterre, avec des diffuseurs anglais ou américains. On ne peut pas traduire des livres uniquement pour les vendre à Chamonix. » « Ils m’envoient des photos avec la collection de la bibliothèque. Ils sont très fiers de leurs étagères rouges. C’est un signe de reconnaissance » Lorraine Afanassieff Plus surprenant : la fréquentation de la boutique n’a pas vraiment suivi celle que Lorraine voit enfler dans la ville. « Pour nous, c’est pareil », tranche-t-elle. Les saisons se sont même en partie brouillées. En automne, « en semaine, il n’y a pas un chat », mais les week-ends peuvent attirer du monde toute l’année. Et ce ne sont ni les saisonnier·ère·s ni même les Chamoniard·e·s qui constituent le gros des troupes : « Les locaux, c’est vraiment quelques passionné·es, mais il n’y en a pas tant que ça. En fait, c’est surtout des habitué·e·s, des gens qui sont de passage et pour qui c’est un must de venir aux éditions Guérin acheter le livre. Passer chez nous, ça fait partie d’un circuit. » Un circuit dans lequel il n’est même pas obligatoire de chausser des crampons. « Les lecteurs ne sont pas forcément tous des pratiquant·es », précise Lorraine Afanassieff. Chamonix attire aussi par ce qu’elle représente. « Ce qu’ils aiment à Chamonix, c’est le fait que, sur le plan culturel, c’est une petite capitale de montagne », ajoute-t-elle. Le rouge qui touche Au commencement, la clientèle était pourtant beaucoup plus identifiable. Michel Guérin vendait d’abord ses ouvrages par correspondance, notamment auprès d’un fichier issu du Club alpin français. « C’étaient des passionné·es, des gens un peu plus âgés », se souvient Lorraine Afanassieff. Aujourd’hui, dit-elle, « c’est une clientèle beaucoup plus jeune », toujours attachée aux livres de montagne, mais autrement plus hétéroclite. La boutique conserve une anomalie : beaucoup d’hommes, là où la fréquentation des librairies est habituellement plus féminine. Mais pas uniquement des vieux messieurs nostalgiques de Walter Bonatti (alpiniste italien majeur du XXe siècle, ndlr). « Il y a pas mal de jeunes qui me disent qu’ils ne lisent pas du tout, mais que les seuls livres qu’ils lisent, ce sont des livres de montagne », explique l'ancienne attachée de presse. Devant la librairie Guérin de Chamonix © Louis Lepron pour Vertige Media Et puis il y a le rouge. Dans le portrait que nous consacrions l’an dernier à Charlie Buffet, actuel directeur éditorial de Guérin, celui-ci rappelait comment Michel Guérin, ancien publicitaire, avait emprunté la couleur de ses couvertures aux chaussettes rouges portées par les alpinistes des années 1950. Il avait repéré un code et compris avant tout le monde ce qu’on pouvait en faire. Trente ans plus tard, le gimmick marketing a largement débordé son créateur : les livres rouges sont devenus cultes. « Moi, je pense qu’il y a quand même un tourisme de masse assez violent suivant les événements. Pour nous, le tourisme lié à ces événements-là, ce n’est pas un bon tourisme » Lorraine Afanassieff Lorraine Afanassieff le mesure à la fidélité presque maniaque de certain·es lecteur·ice·s. « On a énormément de collectionneurs. C’est hallucinant. Je ne pensais pas que les gens étaient collectionneurs à ce point-là pour les livres, mais ils les veulent tous », dit-elle. Les lisent-ils seulement ? Pas nécessairement. Le plus important est peut-être ailleurs : « Ils m’envoient des photos avec la collection de la bibliothèque. Ils sont très fiers de leurs étagères rouges. C’est un signe de reconnaissance. » Une bibliothèque Guérin dit donc quelque chose de celui ou celle qui la possède. Reste qu’on ne fait pas vivre éternellement une maison d’édition en vendant douze livres par an aux mêmes collectionneur·se·s. Charlie Buffet nous le disait déjà : Guérin est « un éditeur de niche », mais « il ne faut pas que l’on s’enferme. Il faut pousser les murs de la niche, aller chercher de nouveaux publics. C’est la seule façon de rester vivants. » Depuis Chamonix, Lorraine Afanassieff peut quasiment regarder les murs bouger. « Ce qu’il y a de plus changé, c’est l’arrivée des trailers. Et puis des livres sur le trail », explique-t-elle. Le rapprochement avec Paulsen (dont les éditions ont été créées par Frederik Paulsen, un milliardaire suédois qui a racheté les éditions Guérin, ndlr) a également tiré Guérin vers l’aventure au sens large, là où la maison s’adressait historiquement aux amateur·ice·s de littérature alpine. Born to Run, le livre culte de Christopher McDougall, a notamment ouvert une brèche dans laquelle les baskets sont rapidement entrées. Dans la librairie Guérin de Chamonix © Louis Lepron pour Vertige Media Les chemins qui mènent jusqu’aux livres ont eux aussi changé. Lorraine Afanassieff évoque notamment Benjamin Védrines : « Ils vont venir acheter son livre parce qu’ils l’auront vu ou qu’ils en auront entendu parler ». Elle voit surtout arriver une génération dont le premier contact avec un auteur ne s’est pas forcément fait dans une librairie mais à l'écoute d'un podcast. Pas question pour autant de repeindre la maison au gré des algorithmes. « On continue à s’intéresser aux textes historiques. Mais il faut s’adapter aussi à l’actualité. On choisit des gens qu’on soutient, qu’on admire », confie la libraire. Foule sentimentale Le tourisme pèse aujourd’hui 70 % du PIB de la vallée de Chamonix. La pression est telle que la commune prévoit, dans son nouveau PLU, de ne plus augmenter les capacités d’accueil touristique de Chamonix. Plus de nouveau grand hôtel, de résidence touristique ou d’infrastructure touristique d’ampleur. Les grands événements, eux, concentrent cette économie sur quelques dates. L’UTMB revendique près de 45 millions d’euros de retombées économiques directes, indirectes et induites chaque année à l’échelle de l’Espace Mont-Blanc, entre hébergement, restauration, commerces, transports et services. À quelques mètres du parcours, les livres rouges voient pourtant assez peu la couleur de ces millions. « Des événements comme l’Ultra-Trail, quand il y a des gens qui ne sont pas au courant et qui arrivent par hasard à Chamonix à ce moment-là, ils ne reviendront plus jamais. Ça les vaccine pour un certain moment », sourit Lorraine Afanassieff, avant de durcir le constat : « Moi, je pense qu’il y a quand même un tourisme de masse assez violent suivant les événements. Pour nous, le tourisme lié à ces événements-là, ce n’est pas un bon tourisme. » Même punition lorsque les meilleur·e·s grimpeur·se·s de la planète viennent s’affronter pratiquement devant sa porte. « Même la Coupe du monde... Franchement, ce n’est pas un super tourisme pour nous », assène-t-elle. La raison est assez triviale : « Les gens ont la tête ailleurs ». Le paradoxe devient plus intéressant lorsque Lorraine Afanassieff décrit celles et ceux qui achètent vraiment. « Les gens qui viennent, qui aiment la montagne, ils viennent chercher quand même du calme, ils viennent chercher un plaisir esthétique, ils viennent chercher une rencontre avec la nature. » Pas exactement l’ambiance d’un centre-ville saturé de barrières, de sono et de dossards. La notion de « clientèle » demande d’ailleurs à être maniée avec précaution chez Guérin. La boutique n’est pas une librairie comme les autres : elle ne vend que les livres des maisons Paulsen et Guérin et partage son adresse avec leurs bureaux. Son chiffre d’affaires contribue assez pour participer au paiement du loyer, sans être ce qui fait vivre l’ensemble de l’éditeur. Mais demandez à Lorraine Afanassieff à quoi sert précisément le lieu et la réponse déborde vite de la caisse enregistreuse. « C’est à la fois une vitrine et puis c’est aussi un point de rencontre, parce que ça nous permet de rencontrer quelques auteurs, d’en attraper comme d'autres aussi. Il n’y a pas que vendre des livres, mais il y a aussi retrouver des gens qui viennent discuter, qui viennent s’informer, et d’autres qui viennent déposer des manuscrits. » Certains livres, affirme-t-elle, sont même sortis grâce à la boutique. Le principe existait avant le local de la place du Mont-Blanc. Lorsque les bureaux Guérin se trouvaient encore au troisième étage d’un immeuble de la rue des Moulins, les lecteur·ice·s grimpaient déjà pour acheter leurs livres et discuter. Mettre ce lieu d’échange au niveau de la rue devait amplifier le mouvement. « C’était bien d’avoir pignon sur rue. Et ça, c’est vrai que ça fonctionne, affirme-t-elle, avant d'ajouter : « Le défi, c’est quand même de continuer à faire vivre la boutique. »

  • Le Mondarrain : une ascension en pente douce

    Au Pays Basque, le Mondarrain culmine à 749 mètres. Ce n'est ni le plus haut sommet, ni le plus difficile. Mais depuis la cime, par temps clair, on peut voir jusqu'aux plages de l'océan. J'y suis monté en août avec treize kilos dans le dos, un bon équipement, et l'idée que les montagnes n'ont pas besoin d'être inaccessibles pour valoir le déplacement. Le sommet du Mondarrain © Vertige Media Dans les randonnées, j'ai toujours préféré l'approche. Lire les cartes, choisir les itinéraires. Ce n'est que sur le tard que je me suis posé la question de l'équipement. Avant, l'argent manquait. L'intérêt, aussi. Désormais, le matériel fait partie de la routine, car comme beaucoup de choses dans la vie, ce sont souvent les bons outils qui accompagnent les élans passionnés. La montagne, longtemps territoire des bien équipés et des audacieux, s'ouvre à ceux qui montent simplement parce que c'est beau. Des sommets comme le Mondarrain existent précisément pour ça. Ce matin-là, en milieu de matinée, on quitte le parking de l'un des plus anciens quartiers d'Itxassou, là où les maisons n'étaient encore que des bergeries il y a deux siècles. Ce village, situé à une petite demi-heure de Biarritz affiche le charme basque des posters de bord de mer : les murs en grès rouge, les charpentes apparentes. Les volets fermés aussi, tant la chaleur a déjà décidé d'écraser la matinée. C'est sous près de 25 degrés que nous attaquons la pente sur une sente qui part là, juste derrière les dernières façades rouges et blanches. Sur deux petits nuages Sous mes pieds, les SpeedGoat 7 de Hoka avalent le gravier, leur semelle de 37 millimètres au talon transformant chaque pas en quelque chose de presque souple. Dernier modèle d'une longue série, la sensation est confortable. On a l'impression de marcher sur un nuage de lait, la charge dans les talons que la mousse transforme en ressort. Ce qui, avec treize kilos sur le dos, est plutôt bienvenu. Ma fille roupille. Pour elle, cette montagne est un hamac. Et moi, sur mes pompes qui rebondissent, je me prends pour un toon. La montée s'ouvre d'abord sur une longue prairie sans ombre, sous un soleil d'août qui, vraiment, ne plaisante pas. Pour lui donner le change, je porte un t-shirt Capilene Cool Sun de Patagonia, noir, à manches courtes. Le tissu évacue la transpiration avant qu'elle ait le temps de peser, et bloque les UV sans crème. Quand vous portez un enfant sur le dos, vous n'avez pas envie de chercher votre tube au fond du sac. Vingt minutes après le départ, les épaules ne brûlent pas. Le tissu sèche même en avançant. C'est assez fou et je souris à l'idée que les marques outdoor n'arrêtent pas le progrès. Les SpeedGoat 7 de Hoka © Maxime de Courchelle À mi-chemin, on trouve trois blocs érigés dans la prairie, d'où s'ouvre le premier panorama sur les environs, les collines du Labourd (région historique du Pays Basque français, ndlr), les crêtes d'Artzamendi (le plus haut sommet du Labourd, à 926 mètres) derrière, et puis Itxassou qui tout à coup ressemble à un petit concentré de maillot à pois du meilleur grimpeur du Tour de France. On s'arrête boire un coup. Ces blocs ressemblent à des menhirs. Peut-être le sont-ils. Le massif concentre des cercles de roches datés entre 1300 et 600 avant notre ère, des nécropoles d'altitude de l'âge du bronze. Bien au sec, perchés sur deux petits nuages dans les talons, on s'autorise mieux ce genre de digression en rando. La forêt arrive après. On passe sous une hêtraie courte et dense qui accorde enfin du répit face au cagnard. Pas face à la pente, qui se cabre. Les lacets se succèdent, courts et épuisants, le genre de passage où les mains descendent vers les genoux pour soutenir l'effort. Le short Odlo fait son travail ici. Coupe baggy, polyamide et élasthanne, la silhouette large autorise les grandes enjambées sans que le tissu tire ou coince. Quatre poches zippées. Les clés de bagnole dans la droite, du turrón dans la gauche. On crapahute avec un vrai sentiment de légèreté. Grimper et sentir À 700 mètres d'altitude, juste avant le sommet, on entend des voix. Des jeunes grimpent une paroi courte. Je m'arrête pour les regarder. J'ai une rupture partielle de la poulie à l'annulaire droit. Donc, un peu les boules. Grimper sur des voies courtes, avec la vue sur l'ensemble du Pays basque, doit être bien agréable. Je me détends en me disant que ce moment de contemplation répond à la philosophie pyrénéiste. « Ascensionner, écrire et sentir », écrivait Henri Beraldi dans son ouvrage Cent ans aux Pyrénées. Le pyrénéisme s'est longtemps développé face aux obsessions de performance alpine. À l'alpinisme, des écrivains et des scientifiques ont décrété que les Pyrénées se ressentaient avant de s'en emparer. Pour autant, j'ai bel et bien des chaussures de trail au pied. Façonnées pour des courses ultra-longues (genre 180 bornes messieurs-dames, ndlr), les SpeedGoat accrochent bien. Ce qui compte ici, c'est ce que ça change : avec du poids sur les épaules, cette semelle généreuse fait que le caillou se sent moins, la descente se passe mieux, les genoux restent en état pour le lendemain. Le plateau s'ouvre d'un coup, et avec lui la croix et le mât où l'ikurriña, le drapeau basque, claque dans le vent chaud. On s'assoit dans l'herbe. Le short Odlo et le t-shirt Patagonia Devant nous, les Pyrénées s'étalent dans toute leur largeur, du pic d'Anie à celui d'Orhy, de la crête espagnole jusqu'aux premières plaines béarnaises. À gauche, la vallée de la Nive serpente vers Cambo-les-Bains. Si l'on regarde encore plus loin, au-delà du relief qui s'aplatit progressivement, l'horizon prend une teinte différente, plus blanche, presque translucide. Ce sont les pinèdes landaises. Et derrière, qu'on ne distingue pas vraiment mais qu'on devine à cette clarté particulière, les plages. Labenne, peut-être. L'océan, pour sûr. Autour de nous, parmi l'herbe rase, des ruines. Des vieux murs effondrés qui se confondent presque avec le terrain. En novembre 1813, alors que les armées de Wellington remontaient d'Espagne pour reprendre pied sur le sol français, le maréchal Soult avait établi ses défenses sur ces hauteurs. Le Mondarrain constituait l'extrémité gauche de toute sa ligne : un verrou naturel. En jargon militaire, on appelle ça une redoute, soit un petit ouvrage fortifié qu'on installe comme un rempart. On redescendra en une heure. La semelle absorbe les chocs, les genoux ne sentent pas le terrain. C'est en descente que l'avantage d'un amorti généreux se manifeste le mieux. Pas de gloire là-dedans. Juste du confort qui préserve des articulations qui commencent à grincer. Et l'idée un peu cavalière de se prendre pour un cabri. Traduisez SpeedGoat et vous comprendrez. Le Mondarrain n'est pas le plus haut sommet des Pyrénées. Ce matin-là, avec un bon équipement et des élans paisibles, ce fut un plaisir. Infos pratiques pour la rando du Mondarrain : si vous partez depuis le quartier Ateka/Sanoki à Itxassou, comptez 2h pour 650m de dénivelé positif. Quelques passages rocheux à l'approche du sommet, sans difficulté technique. Pour le matériel que nous avons utilisé : Les chaussures : Hoka SpeedGoat 7 à 164,90 euros Le haut : Patagonia Capilene Cool Sun, 75 euros Le short : Odlo Essential Cargo Baggy à 99,95 euros

  • Une histoire de l'alpinisme au féminin : justice pour celles qu’on a oubliées

    « Les femmes seront payées autant que les hommes quand elles grimperont torse nu. » Cette phrase, prononcée par une personne de l’IFSC, en réponse à Lynn Hill qui réclamait l’égalité des récompenses entre hommes et femmes, résume tout un pan des obstacles auxquels les femmes continuent de faire face. Plus qu’une maladresse, elle révèle un système où la performance féminine est encore trop souvent reléguée au second plan, soumise à des jugements sexistes et paternalistes. Dans ce contexte, "Une histoire de l'alpinisme au féminin", signé par Stéphanie et Blaise Agresti, se dresse comme une cordée courageuse face à ces inégalités. Ce livre ne se contente pas de documenter des exploits : il questionne les silences de l’Histoire et les absences criantes. « Nous avons voulu combler un vide », confie Stéphanie. Un vide qui n’a rien d’anecdotique, mais qui reflète une société où la légitimité des femmes à occuper les sommets reste trop souvent mise en doute. © Vertige Media C’est au Festival Femmes en Montagne, entre deux projections, que Stéphanie et Blaise Agresti nous ont confié les coulisses de ce projet ambitieux. Ensemble, ils incarnent un équilibre entre tradition et modernité, entre introspection et militantisme. Blaise, ancien chef du peloton de gendarmerie de montagne à Chamonix, et Stéphanie, enseignante passionnée de nature et de transmission, partagent une conviction commune : « Les femmes n’ont jamais été absentes, elles ont juste été invisibilisées », résume Blaise. À l’image du festival, qui célèbre la place des femmes dans les sports de montagne, leur livre a pour ambition de rendre visibles ces trajectoires oubliées. Un héritage familial et des figures effacées Pour Blaise, la montagne n’a jamais été qu’un terrain de jeu. Fils d’un guide de haute montagne et grimpeur depuis son enfance, il a grandi entouré de figures légendaires, dont plusieurs féminines. « Ma mère était alpiniste, et autour d’elle gravitaient des personnalités comme Sonia Livanos ou Martine Roland, la première femme guide en France », raconte-t-il. Pourtant, même à Chamonix, berceau mythique de l’alpinisme, ces noms restent peu connus. « Quand on évoque Sonia Livanos, combien savent qu’elle était l’une des plus grandes grimpeuses des années 50 et 60, au même titre que son mari Georges ? » Une ombre portée par des siècles de récits biaisés, où l’héroïsme est systématiquement masculin. Ce poids des récits masculins est d’autant plus lourd qu’il s’inscrit dans des structures sociales plus larges. Stéphanie, qui a découvert l’escalade aux côtés de Blaise, a souvent ressenti cette dynamique. « En tant que femme, on nous perçoit d’abord comme des suiveuses, même quand on grimpe en tête. Il fallait montrer que ces femmes-là n’étaient pas en marge, mais bien au cœur de l’histoire. » © Vertige Media Ce besoin d’équilibre, les Agresti le vivent aussi dans leur quotidien. Parents de quatre enfants, ils ont fait de la montagne un terrain de transmission. « Chaque été, nous partons grimper ensemble. C’est notre manière de transmettre une culture du lien », explique Stéphanie. Le Cervin et les zones d’ombre de l’Histoire Une question demeure : pourquoi ces figures féminines sont-elles si peu présentes dans les récits officiels de l’alpinisme ? Blaise, d’un ton direct, avance une hypothèse : « Elles faisaient de l’ombre aux hommes. » Prenons Lucy Walker, première femme à gravir le Cervin en 1871. À l’époque, elle monte en jupe, sans l’équipement moderne, et réussit là où tant d’autres ont échoué. Pourtant, son exploit est effacé des récits, alors que la première ascension masculine, marquée par la tragédie, occupe toutes les pages. « Lucy Walker n’existe pas dans les livres d’histoire, alors qu’elle a réalisé cet exploit six ans après Whymper. » Ce silence n’est pas un oubli innocent. « Quand elles étaient couvertes, c’était souvent pour les ridiculiser. Si une femme réussissait une course, on minimisait la difficulté ou l’intérêt de la voie. » Stéphanie souligne un paradoxe : « L’alpinisme, avec sa culture du dépassement, devrait être un espace d’émancipation. Pourtant, il a longtemps été un bastion de conservatisme. » Pire, la maternité devient un prétexte pour étouffer les ambitions des femmes. « Une mère grimpeuse ? On la traite d’irresponsable, alors qu’on ne pose jamais cette question aux hommes », ajoute Blaise. Un livre politique, malgré eux « Ce n’est pas un ouvrage féministe au sens militant », précise Stéphanie, visiblement prudente avec le terme. Non pas par désaccord avec son essence, mais à cause de la connotation qu’il peut engendrer. En réalité, il est impossible de raconter l’Histoire sans faire acte politique. « Dès qu’on met en lumière des récits invisibles, on interroge les structures de pouvoir et les inégalités », admet Blaise. Ce livre est une forme de justice, une tentative d’équilibre entre une vérité enfouie et une histoire trop souvent univoque. Pour les Agresti, l’objectif n’était pas de plaider une cause avec un prisme unique, mais de proposer une vision équilibrée. « Nous avons voulu montrer que ces femmes n’ont pas leur place en marge, mais au centre de l’histoire. » © Vertige Media Cet équilibre, ils l’ont cherché dans les archives alpines, où les récits masculins dominants ont longtemps noyé les voix féminines. « Elles n’écrivaient pas sur elles-mêmes, et personne ne racontait leur histoire », explique Stéphanie. Ce travail d’exhumation a souvent relevé de l’archéologie, avec des découvertes précieuses dans les archives de l’ENSA ou au détour de rencontres avec des alpinistes des années 70 et 80. « Ce travail de fourmi nous a permis de mettre en lumière des parcours extraordinaires, mais encore méconnus », précise Blaise. Un défi d’accessibilité Si le livre se penche sur l’Histoire, il pose aussi des questions brûlantes. « La montagne devient un loisir élitiste », regrette Stéphanie. « Que ce soit pour des raisons financières ou culturelles, beaucoup d’enfants, même à Chamonix, ne connaissent pas leur environnement. » Blaise renchérit : « Les enfants des classes populaires ont souvent moins accès à la montagne, même quand ils vivent à ses pieds. C’est un problème de société. » Cette réflexion s’étend aux défis environnementaux. « On ne peut plus ignorer que la montagne est dégradée par le réchauffement climatique et la surfréquentation », ajoute Blaise. Dans ce contexte, rendre la montagne accessible ne signifie pas seulement permettre à plus de gens d’y aller, mais aussi en garantir la pérennité pour les générations futures. Une montagne pour tous : un défi collectif Lors d’une séance de dédicaces, un homme s’approche timidement de Blaise Agresti. Après quelques instants d’hésitation, il finit par déclarer : « Je vais le prendre pour ma femme. » Une réponse qui résume, selon Blaise, une incompréhension persistante. « Ce sont les hommes qui devraient lire ce livre. Les femmes savent déjà ce qu’il raconte, ce sont elles qui en subissent les conséquences. Mais les hommes, eux, doivent déconstruire leurs certitudes. » Car au-delà des exploits relatés, "Une histoire de l'alpinisme au féminin" est avant tout une leçon d’humanité. C’est une invitation à élargir notre regard, à interroger les structures qui façonnent nos récits et à reconnaître les voix trop longtemps laissées dans l’ombre. Si l’alpinisme se veut le reflet de la société, alors sa transformation ne pourra être qu’universaliste. Comme le résume Blaise : « Si nous voulons une montagne plus inclusive, plus accessible et plus respectueuse, il faut que ce débat devienne universel. » "Une histoire de l'alpinisme au féminin" est disponible aux éditions Glénat en cliquant ici. © Vertige Media

  • Paris-Kalymnos : que reste-t-il du voyage ? (5/5)

    Arrivé à Kalymnos, il est temps de faire les comptes : 70 heures de trajet, près de 450 € et trois jours d’escalade. Au-delà du bilan, ce voyage révèle ce que le temps long, le train et la sobriété changent à notre manière de grimper. Paris-Kalymnos, dernier relais. Kalymnos par la grande voie © Pascal Beria Dans l’épisode précédent : la lente pérégrination qui m’avait conduit de Paris à Kalymnos touche à sa fin. J’ai posé mon sac sur l’île. Je peux enfin me mesurer à son rocher et profiter de son décor. L’occasion de rappeler combien ce paradis de la grimpe est fragile et doit être préservé. Il est temps, pour moi, de faire le bilan de ce voyage… « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage », chantait l’aède angevin. Le mien touchait à son but sur les rives de Kalymnos. Et, en effet, sans pour autant me prendre pour le héros d’Homère, j’étais assez heureux de mon voyage. Le numérique, c'est pas automatique Traverser le continent en train, c’était un peu attaquer une grande voie, topo en main, mais sans visibilité. Une progression qui ne laisse pas toujours voir ce qui se cache derrière le prochain relais, et sans garantie d’arriver dans les temps. Je cherchais à savoir, à mon départ, s’il était possible de rallier n’importe quel site d’escalade sans céder aux transports polluants et si cette invitation au voyage était un choix raisonnable pour atteindre les falaises de Kalymnos. Arrivé à destination, je pouvais désormais me risquer à une conclusion. La réponse est oui. Mais, en fait, non. Mais, finalement, oui. Parce qu’évidemment, rien n’est jamais simple. Oui, d’abord, parce que j’étais parvenu à remplir la première partie du contrat et à relier les deux bouts de l’Europe sans quasiment quitter le réseau ferroviaire. Il est donc à la portée de toutes et tous de le refaire. Et, en fait, non, parce que raisonnablement, rien ne tient dans cette expérience. Ni l’énergie nécessaire ni le budget demandé. Il m’aura fallu plus de 70 heures de déplacement pour relier la porte de mon domicile aux rives de Kalymnos. Des heures d’attente. Six jours de voyage. Côté budget, le train a un prix : celui de la carte Interrail, 323 €, des réservations, 43 €, et du ferry, 81 €, soit un total de presque 450 €, sans compter les multiples faux frais oubliés en route. En cette saison, il faut compter trois heures et 270 € en prenant l’avion. La comparaison est intenable. J’allais passer trois jours à profiter du rocher de Kalymnos. Définitivement trop peu. Le prix à payer quand on fait le choix de ne pas prendre le raccourci de l’avion. Même quand on cherche à lui échapper, le temps finit toujours par vous rattraper. Et oui, enfin. Parce qu’un voyage se mesure avant tout par ce qu’il en reste. Cette itinérance m’a fait expérimenter une Europe à deux vitesses, six langues, trois alphabets et trois monnaies. Une Europe mixte et diverse, imperceptible lorsqu’on la voit du ciel, mais que le train et l’escalade parviennent indirectement à tisser ensemble. L’expérience d’Interrail, en elle-même, révèle combien le principe d’un numérique exclusif peut être source d’une grande vulnérabilité en voyage. Le pass Interrail est parfait vu du siège confortable d’un TGV. Il l’est beaucoup moins lorsque l’on est assis dans un Intercité roumain dépourvu de connexion Wi-Fi et de moyen de recharger son téléphone. D’une manière générale, le « tout-numérique » fait continuellement planer une menace de dysfonctionnement qui rend le déplacement toujours un peu précaire, à la merci d’une application incompatible, d’une connexion défaillante ou, plus simplement, d’une perte de matériel. L'horizon d'Athènes © Pascal Beria J’en ai fait l’expérience le jour où mon téléphone a obstinément refusé de s’allumer. Bug technique récalcitrant ou redémarrage intempestif, ce qui est certain, c’est qu’il m’a mis dans la position délicate de ne plus être en mesure de prouver la validité de mes titres de transport. Le principe numérique ne dispense pas non plus d’avoir à passer par la case guichet pour valider ses réservations dans les régions où les services de billetterie n’ont pas encore été digitalisés, avec toujours cette crainte de se voir refuser l’accès à bord. Il oblige, enfin, à connaître instinctivement le fonctionnement de l’application Interrail, dont l’ergonomie laisse parfois à désirer. J’en ai fait les frais au départ de Paris, en ne comprenant pas comment déclarer le début de mon voyage. Un détail sanctionné par 50 € d’amende. Le coût de l’apprentissage numérique, je suppose. Interrail s’avère être une liberté sous contrainte. Ce qu’on en retient, en tant que voyageur·se, c’est plutôt un état d’inconfort permanent. Mon périple n’était pas spectaculaire parce que, précisément, il avait décidé de ne pas l’être. Ce périple révèle également les efforts que réclame toute forme d’engagement. Passé au tamis du comparateur d’impact proposé par Mollow, mon voyage aura « coûté » 185 kg d’équivalent CO₂, soit 9 % du budget carbone annuel qui m’est alloué dans le cadre de l’accord de Paris. C’est 711 kg d’équivalent CO₂, soit 36 % de mon budget, si j’avais pris l’avion. Près de quatre fois plus. Certain·e·s trouveront le différentiel trop mince pour l’effort consenti. Tout déplacement, toute pratique de plein air a immanquablement un impact sur son environnement. Chercher à le minimiser demande généralement plus d’efforts que de choisir la simplicité offerte par les technologies. C’est la limite intrinsèque de la démarche. Mais la simplicité offerte par les technologies n’est pas pour autant sans coût pour la société. Il ne s’agit ni de jeter l’opprobre sur une pratique en particulier ni de faire de cette réalité une caution pour l’inaction, mais de prendre conscience que des pistes alternatives existent et qu’elles peuvent être envisagées. Il faut juste faire en sorte de mieux les flécher et ajouter un tout petit peu de plaisir à les pratiquer. La frugalité du spectacle Pour finir, j’ai aussi découvert à quel point l’usage du train pouvait être multiple. Utilitaire, touristique, pressé, contemplatif, confortable, laborieux, sonore, coloré, en salle commune ou compartimentée. Cette pluralité est une source indéniable de densité et confirme que le voyage, au même titre que l’escalade, peut être une expérience sensorielle complète. J’allais passer trois jours à profiter du rocher de Kalymnos. Définitivement trop peu. Le prix à payer quand on fait le choix de ne pas prendre le raccourci de l’avion. Même quand on cherche à lui échapper, le temps finit toujours par vous rattraper. C’est aussi une leçon de cette expérience de lenteur. Il fallait désormais que j’entame le chemin du retour. On m’attendait ailleurs. L’épilogue de ce périple laissait donc un arrière-goût d’inachevé. Consacrer six jours de déplacement à trois jours d’escalade interroge la légitimité même du projet. N’aurait-il finalement pas mieux valu rester chez moi et me contenter de ma salle d’escalade locale ? « It’s a kind of adventure », m’a suggéré une rencontre de passage à qui j’expliquai les méandres de mon périple. Tout bien considéré, ce que je venais de vivre me semblait plutôt être le contraire d’une aventure. Tout au plus un voyage au long cours, suivant une ligne de vie bien précise et imposant son tracé et son rythme. La vie à Kalymnos © Pascal Beria J’étais loin des épopées flamboyantes qui peuplaient mon inconscient. Mon histoire ne convoquait ni déesse mythique ni menace à combattre. Elle n’explorait pas davantage le théâtre d’un conflit ou la prouesse d’une cordée. C’était la limite de l’exercice. Mon périple n’était pas spectaculaire parce que, précisément, il avait décidé de ne pas l’être. C’était une histoire qui cherchait la frugalité. Et la frugalité n’est pas spectaculaire. Elle se passe d’images Instagrammables. De révélation fracassante. Elle n’a pas d’histoire. Malgré les imprévus, les péripéties, les rencontres et les doutes, ce voyage tenait davantage de l’anti-aventure. Contre toute attente, c’est Jean-Paul Sartre qui allait apporter une justification inopinée à ce périple. Surprenant compagnon de cordée et preuve que la philosophie a toujours quelque chose à nous dire lorsque l’on doute. « Pour que l’événement le plus banal devienne une aventure, il faut et il suffit qu’on se mette à le raconter », propose-t-il. À l’heure des exploits programmés et des expériences artificielles, raconter ce périple dans la longueur m’était apparu comme un acte de résistance. Charge donc aux lecteur·rice·s d’en faire une aventure… Cet article est le cinquième et dernier épisode de notre série d'été consacrée au voyage de Pascal, entre Paris et l'île grecque de Kalymnos. Retrouvez l'ensemble des épisodes sur notre site.

  • Paris-Kalymnos : le paradis sous tension (4/5)

    De Sofia à Kalymnos, le voyage quitte les rails et révèle les fragilités d’un paradis mondial de l’escalade. Entre équipements à entretenir, ressources limitées et tourisme en plein essor, l’île doit trouver son équilibre. Paris-Kalymnos, quatrième relais. Thessalonique et le mont Olympe enneigé © Pascal Beria Dans l’épisode précédent : traverser l’Europe m’a amené à une conclusion : le voyage en train à travers le continent est une affaire de contrastes. Et revenir au temps long du cabotage n’est pas toujours une garantie de tranquillité. Arrivé aux portes de la Grèce, j’allais aussi apprendre que tous les chemins ne mènent pas toujours à Athènes. En voyage, c’est un peu comme en escalade. Il ne faut jamais présager de la réussite avant d’être complètement sorti de la voie. Les informations recueillies avant mon départ étaient ambiguës. Certaines annonçaient un franchissement de frontière entre la Bulgarie et la Grèce sans heurt. D’autres écartaient clairement toute possibilité de passage. Les plateformes de réservation ne disaient, pour leur part, rien. Or, il n’y a rien de plus obtus qu’un service numérique qui refuse de fournir une information. J’étais donc entré en ville en sachant qu’il y aurait sans doute un petit sujet à résoudre. Hygiaphones, Steve Mc Queen et le sommet des dieux Je me trouvais donc devant le comptoir de vente de la gare centrale de Sofia, confronté à la réalité. Aucun train ne passait la frontière. J’avais beau tenter ma chance à tous les guichets, la réponse restait la même. « No train. » Laconique, mais résolument claire. Et les guichetier·ère·s derrière leurs hygiaphones étaient visiblement peu disposé·e·s à approfondir le sujet. La Grèce se faisait désirer. J’avais donc le choix. Soit revenir en arrière, plus haut sur l’itinéraire, vers un point d’aiguillage possible. Option que j’abandonnais rapidement, tenant pour inconcevable de reculer devant le premier crux venu. Et n’étant pas très sûr, en plus, de trouver un chemin plus praticable ailleurs. Soit tenter un passage de frontière en mode « Grande Évasion ». Mais je ne me sentais pas vraiment l’âme d’un Steve McQueen. Il me fallait trouver un plan B. C’est donc en FlixBus et par la route que je franchis la frontière, rompant ainsi le contrat que je m’étais moi-même fixé. Le train « sans rupture de charge » était donc un mythe qui se heurtait aux réalités physiques de l’infrastructure et sans doute un peu aussi à l’héritage politique du pays. « Le réseau grec, c’est une histoire complexe », me confiait un voisin de voyage, sans prendre la peine, cependant, de m’en dire plus. Les cartes ne mentaient pas : la Grèce est une forteresse ferroviaire. L’île de Kalymnos a acquis, depuis quelques années, la réputation de « paradis des grimpeur·se·s ». Une réputation pas vraiment usurpée, compte tenu des 5 000 voies ouvertes sur un territoire à peine plus grand que la ville de Paris Si le bus a l’avantage de l’efficacité, il lui manque le charme indéfinissable du cabotage ferroviaire avec lequel j’avais fini par me familiariser. Je passais donc la frontière grecque presque sans m’en apercevoir, traversant le massif montagneux qui sépare les deux pays pour rejoindre la ville de Thessalonique, où je découvrais les rives de la mer Égée. C’était le quatrième jour de mon périple et l’envie d’arriver commençait à se faire sentir. Je reprenais donc le chemin des rails le lendemain pour une dernière longueur jusqu’à Athènes. Le réseau grec avait au moins le mérite de la simplicité. Une ligne unique, un train omnibus quotidien entre le nord et le sud et un tracé qui convoquait un imaginaire fécond, passant aux portes de la cité de Thèbes et sous les auspices du mont Olympe encore enneigé. Les dieux m’étaient favorables et me portaient jusqu’au port du Pirée, terminus terrestre de ma pérégrination. Une dernière petite frayeur en cherchant, à pied, mon quai d’embarquement dans un port aux allures de mégapole bruyante et désordonnée, et j’embarquai sur un ferry. Le bateau allait prendre le relais et le ronronnement des turbines remplacer le rythme des bogies pour les douze prochaines heures, avec la promesse finale de toucher le calcaire de Kalymnos après un lent slalom entre les îles. À 3 h 30 du matin, je posai mon sac à terre. L’île s’était endormie depuis longtemps. Elle ne m’avait pas attendu. Thessalonique et Athènes © Pascal Beria La possibilité d'un McDo sur une île L’île de Kalymnos a acquis, depuis quelques années, la réputation de « paradis des grimpeur·se·s ». Une réputation pas vraiment usurpée, compte tenu des 5 000 voies ouvertes sur un territoire à peine plus grand que la ville de Paris. Grottes, dalles, colonnettes, stalactites et caillou bien abrasif composaient un terrain de jeu accueillant tous les niveaux. « It’s kind of cliché, but I went climbing in Kalymnos, and I gotta say, the Greek islands really lived up to their reputation for epic sunsets and just striking beauty » (« C’est un peu un cliché, mais je suis allé escalader à Kalymnos et je dois dire que les îles grecques ont vraiment été à la hauteur de leur réputation, avec des couchers de soleil épiques et une beauté à couper le souffle » nda), confiait un jour la star américaine de l’escalade Alex Honnold à un journaliste du National Geographic, histoire de renforcer un peu plus le mythe. Le fort potentiel de l’île en fait une destination de choix et, dans le même temps, un symbole significatif des enjeux de développement que le monde de l’escalade doit aujourd’hui affronter. Une grande responsabilité pour une petite île. Mais aussi l’une des raisons qui ont motivé mon choix de destination. Comme souvent, le succès révèle son versant plus ombragé. Kalymnos est parfois présentée comme le Disneyland de la grimpe, tant les voies y sont nombreuses, bien équipées, souvent faciles d’accès et adaptées à tous les niveaux. À l’instar de beaucoup de territoires insulaires, Kalymnos constitue un écosystème qui s’apparente à un laboratoire pour les enjeux environnementaux Autant dire une « hype » qui, à tort ou à raison, n’est pas faite pour plaire à tout le monde. Certaines voix se font déjà entendre pour critiquer l’afflux de grimpeur·se·s au pied des falaises et la nécessité, parfois, d’attendre son tour pour pratiquer les voies les plus mythiques. Rançon du succès, Kalymnos est une destination à laquelle il est reproché de contribuer à une forme de macdonaldisation de l’escalade. Une critique qui ne serait finalement pas très grave si l’île n’avait pas été rattrapée, au mois de mars 2026, par l’actualité d’un accident fatal qui a jeté une lumière froide sur les dysfonctionnements d’un développement mal contrôlé de la pratique. En cause, une défaillance d’un matériel pas toujours adapté aux conditions marines de l’île. L’équipement des parois en escalade sportive ne se soustrait pas aux contraintes des infrastructures. Un autre point commun inattendu avec le réseau ferré. Un ancrage de relais, ça s’use et ça doit se remplacer. Cette responsabilité est aujourd’hui prise en charge par Rebolt Kalymnos, une association qui regroupe une communauté de grimpeur·se·s de l’île et assure l’essentiel de cet entretien, parfois sur leurs propres deniers et souvent de manière bénévole. Une organisation qui fonctionne presque exclusivement grâce aux dons et qui alertait, bien avant l’accident, sur la précarité des équipements de l’île. Mais une poignée de personnes, aussi passionnées soient-elles, ne peut venir à bout de 5 000 voies à contrôler et à remplacer. Jeter l'éponge C’est donc une question de responsabilité collective qui se pose. Multiplier l’équipement des voies n’a de sens que si la question de leur entretien est prise en compte dès la conception du projet. Avant de devenir un spot mondial au tournant des années 2000, Kalymnos était d’abord une île en transformation, qui avait vu dans la grimpe une opportunité de remplacer le commerce traditionnel déclinant de l’éponge par un tourisme sportif a priori plutôt respectueux de l’environnement. Mais le développement du tourisme ne se fait jamais sans contrepartie. De nombreuses destinations en prennent aujourd’hui conscience. À l’instar de beaucoup de territoires insulaires, Kalymnos constitue un écosystème qui s’apparente à un laboratoire pour les enjeux environnementaux. La question de l’accès à l’eau potable y est fondamentale. L’île est aussi confrontée aux enjeux du recyclage et contrainte de brûler continuellement et en plein air les déchets qu’elle produit. On y touche également du doigt la question de la dépendance énergétique, l’électricité de l’île étant acheminée depuis le continent. Les coupures ne sont pas rares et, soit dit en passant, effraient davantage les touristes privés de moyens de paiement que les Kalymniotes, habitué·e·s à ces intermittences. Mettre ces équilibres précaires en tension présente évidemment des menaces auxquelles l’escalade, qui demeure une pratique sportive à risque, est particulièrement sensible. Car le moindre accident peut avoir des conséquences dramatiques pour des secours d’urgence quasi inexistants. Kalymnos © Pascal Beria Ce manque d’infrastructures et d’organisation porte ombrage au Climbing Festival, qui se tient chaque année sur l’île et que certain·e·s athlètes hésitent à rejoindre par crainte d’un accident. Beaucoup de voix s’élèvent par ailleurs pour critiquer ce festival, organisé sans réelle concertation ni véritable prise en compte des conséquences d’un afflux de visiteurs. Le développement d’un tourisme de masse est une manne dont on commence à mesurer le coût réel sur les îles voisines. Sans en arriver là, Kalymnos doit trouver son équilibre. La responsabilité des grimpeur·se·s doit l’y aider, mais elle ne peut suffire à elle seule. Début mai, quelques jours après mon passage sur l’île, une Commission de sécurité de l’UIAA, organisée en partenariat avec la municipalité de Kalymnos, devait réunir équipementier·ère·s et groupes de travail dédiés aux nouvelles normes de sécurité autour d’une même table, afin de discuter des pratiques et d’éviter que se reproduisent les drames qui ont endeuillé l’île. Plus largement, la municipalité devra rapidement se pencher sur la contribution du tourisme à l’entretien des voies et à la prise en charge de ses impacts sur l’environnement. C'est là, plus que jamais, une question de survie. Cet article est le quatrième épisode de notre série d'été consacrée au voyage de Pascal, entre Paris et l'île grecque de Kalymnos. Retrouvez le prochain, tout bientôt.

  • Paris-Kalymnos : le temps long à l’épreuve des Balkans (3/5)

    De Budapest à Sofia, le voyage ralentit, les correspondances se compliquent et l’Europe ferroviaire révèle ses failles. Le temps long cesse alors d’être une idée pour devenir une véritable épreuve. Non, décidément, Pascal n'est pas en voyage d'affaires. Paris-Kalymnos, troisième relais. À Sofia © Pascal Beria Dans l’épisode précédent : les premières longueurs interrogeaient les raisons qui m’avaient poussé à m’embarquer pour cet étrange périple en train vers les falaises de Kalymnos. Un mélange d’envie d’expérimenter le paradoxe qui tiraille le monde de l’escalade, entre conquête des espaces et respect de l’environnement, et de volonté de tester, par l’expérience du chemin, la réalité du continent européen. Jusqu’à une conclusion inattendue : et si ce voyage à travers l’Europe n’était finalement rien d’autre qu’un long fleuve tranquille… Mes premiers doutes furent rapidement chassés par cet indescriptible plaisir que nous partageons en regardant défiler le paysage par la fenêtre et en laissant le voyage fabriquer sa propre histoire. Le train est un espace de vagabondage captif. C’est le fameux train gaze. Encore un paradoxe qui confirme combien le voyage est riche de contradictions. Pas étonnant qu’il ait servi de cadre à nombre de peintres, de musicien·ne·s, d'écrivain·e·s ou de cinéastes. Entre huis clos et itinérance, l’univers du train est un théâtre propice à l’inspiration dont j’allais profiter. Cendrars, d'Ormesson et la SNCF On a beaucoup écrit sur le voyage et il ne s’agissait évidemment pas de prendre le risque de m’affronter aux plumes virtuoses d’un Cendrars, d’un Bouvier ou d’un Conrad. Je voulais simplement essayer de témoigner, en évitant autant que possible les poncifs, de l’expérience physique, culturelle et sensorielle du voyage en train. Sans parler de la dimension symbolique qui lui est propre. « Le train, c’est la vie. C’est un voyage qui ressemble à une existence, avec ses joies et ses douleurs, ses retards et ses arrivées », écrivait l’Immortel Jean d’Ormesson. Il y a, je crois, dans le défilement en plan-séquence des paysages, un moyen apaisant de rompre avec la dislocation de nos journées syncopées par les notifications, les posts, les alertes et les playlists. À condition, évidemment, d’y être réceptif. Le train impose une forme de linéarité, comme une œuvre pensée par un artiste, avec un ordre, un rythme et une durée qui lui sont propres. Une approche presque désuète, mais qui prend tout son sens une fois que l’on se retrouve captif d’un wagon. Le voyage en train est chargé d’un très fort imaginaire romantique qui connaît d’ailleurs aujourd’hui un étonnant revival. Il y a forcément une raison à ce retour en grâce. L’expression d’un besoin d’abandon qui n’est pas toujours conforme à ce que l’industrie du tourisme cherche à nous vendre. Peut-être une volonté de retour à une expérience organique dans un monde de virtualité qui commence à soulever de sacrés doutes. Le voyage en train est une manière d’entrer en résonance. Pas une déconnexion, mais un retour à un rythme maîtrisé qui est peut-être aussi en rapport avec le succès que rencontre aujourd’hui la pratique de l’escalade. Une image à relativiser, cependant, tant elle est entretenue par son phénomène éditorial, ses programmes télévisés, ses chaînes YouTube et, comme il se doit, ses influenceur·se·s. Un symbole du nomadisme moderne, présenté comme un idéal de fluidité et porté par des voyageur·se·s plus ou moins sponsorisé·e·s, ordinateur portable sur les genoux, matcha latte à portée de main, traversant en toute décontraction des paysages sublimes. La réalité est évidemment nettement plus nuancée. Cette image idéalisée est aussi celle d’un luxe qui ne dit rien des fermetures de petites lignes et des migrations pendulaires de banlieue. Pour le moment, cette réalité moins photogénique ne m’avait pas encore rattrapé. Lors d'une étape, en Roumanie © Pascal Beria La construction de l’itinéraire avait été, jusqu’à présent, la principale épreuve à surmonter. Comme l’annonce le rapport remis par le Réseau Action Climat, « tout semble fait pour décourager les passagers de choisir le train lorsqu’il s’agit de voyager depuis la France vers l’Europe ». Je confirme. Trajets introuvables, modes de réservation multiples, manque de centralisation des informations et correspondances erratiques rendent la préparation du voyage assez peu rassurante. J’avais, pour ce voyage, fait le choix de la carte Interrail, qui m’ouvrait le réseau européen et me permettait de partir en mode « test and learn », sans me préoccuper des distances et des tarifs. L’application s’est révélée particulièrement performante pour construire des itinéraires sur mesure et à la volée. « Faire circuler un même train à travers différents réseaux nationaux en Europe est une gageure en raison de la diversité des matériels, des infrastructures et des réglementations » La SNCF Malgré cela, choisir le train est vite apparu comme une expérience loin de la fluidité que certain·e·s voudraient nous faire croire. Les témoignages qui pullulent sur Internet dépassent rarement Berlin, Barcelone ou, pour les plus aventureux·ses, Copenhague. En fait, la création d’une Europe du rail ne semble pas encore être sortie des cartons des bureaux d’études. La SNCF reconnaît elle-même que « faire circuler un même train à travers différents réseaux nationaux en Europe est une gageure en raison de la diversité des matériels, des infrastructures et des réglementations ». Le réseau ferré européen porte les stigmates d’une histoire européenne tourmentée. En préparant l’itinéraire, j’y ai perçu l’héritage des nationalismes et la douleur des conflits, dans lesquels le train est souvent considéré comme une vulnérabilité stratégique. Une réalité qui devient flagrante quand on cherche une porte de passage dans les Balkans. L'odyssée La Bosnie, le Kosovo, la Macédoine du Nord ou le Monténégro apparaissent comme des impasses ferroviaires. La Serbie n’offre pas non plus de garantie de passage aux frontières. Quant à l’Albanie, elle est un véritable désert. Si quelques infrastructures existent sur la carte, la réservation des billets s’est révélée impossible depuis la France. Il fallait donc construire l’itinéraire pas à pas, en mode découverte. Contrairement à ce qu’on imagine, le retour au temps long n’est pas une garantie de détente. Emprunter l’omnibus, c’est aussi renouer avec une certaine idée de l’itinérance laborieuse. En quittant Budapest en début d’après-midi, le temps s’est soudain mis à s’allonger. Progressivement. Irrémédiablement. Presque douloureusement. Plus l’itinéraire prenait le chemin du sud, plus l’allure du convoi devenait haletante. À l’approche de la frontière roumaine, le relief s’était affaissé. Le paysage défilait dans un mouvement de travelling latéral ininterrompu, lisse comme une dalle de 8a, hypnotique, alternant champs de céréales et de colza à perte de vue. Les gares de campagne étaient à peu près les seuls édifices qui émergeaient de ces paysages infinis. J’avais aussi subrepticement changé d’époque et chaque arrêt était l’occasion d’un spectacle iconoclaste où se croisaient, dans une chorégraphie parfaite, les gestes précis du personnel de gare et les mouvements des voyageur·se·s tout droit sorti·e·s d’un film d’Emir Kusturica. La grande vitesse était désormais derrière moi. J’étais entré dans le rythme lent du cabotage. Le train avait muté en créature rampante, frayant son chemin dans des décors sans fin, craquant dans les virages, poussif mais fidèle et résolu à avancer. Le ciel bleu foncé continuait à illuminer le trajet, ajoutant encore à l’impression de léthargie générale, jusqu’à ce que la tombée du jour mette un terme au spectacle. Le voyage allait continuer dans la pénombre, en compagnie de partenaires de voyage avec qui j’allais devoir passer la nuit, mais qui, pour beaucoup, ne semblaient pas vouloir dormir. Contrairement à ce qu’on imagine, le retour au temps long n’est pas une garantie de détente. Emprunter l’omnibus, c’est aussi renouer avec une certaine idée de l’itinérance laborieuse. Prévoir l’autonomie de bouffe pour une durée de voyage indéterminée. Répondre aux multiples contrôles de billets à chaque arrêt et aux contrôles de police aux frontières. Gérer au passage les changements de devise et de fuseau horaire, condition essentielle pour ne pas manquer une halte décisive. Intégrer, malgré tout, les retards chroniques, en espérant qu’ils n’aient pas d’incidence sur les correspondances. Et surtout, anticiper les changements de train sans jamais vraiment savoir où l’on se situe sur le trajet. Se tromper de gare, c’est l’assurance de rester coincé sur un quai jusqu’au passage d’un hypothétique train. Pas très envie de tenter l’expérience. J’essayais donc, tant bien que mal, de suivre ma progression par GPS dans un train dépourvu de connexion. Contre toute attente, la décélération se révélait plutôt une source de stress. Mais pour le moment, le réseau tenait. Le train gardait sa promesse de trait d’union. C’était l’essentiel. Sofia, c'est plus fort que toi Il m’a fallu 29 heures, 70 arrêts en gare et trois changements pour couvrir les 900 km qui séparent Budapest de Sofia. L’arrivée en fin d’après-midi dans la capitale bulgare allait mettre un premier terme à cette odyssée qui tenait définitivement plus de la grande voie que du bloc. Au lever du jour, après une ultime correspondance, le paysage s’était mis une fois de plus à changer radicalement. Il s’était escarpé, ponctué de cours d’eau et peuplé de petits villages accrochés aux roches des Balkans. De loin en loin, les dômes bombés de petites églises orthodoxes regardaient passer notre convoi sous un ciel toujours lumineux. La forêt avait envahi le paysage et laissait entrevoir, de loin en loin, les cimes enneigées qui, imaginai-je, marquaient la frontière avec la Serbie voisine. Le mercure commençait à grimper, comme pour me rassurer. Je progressais lentement, mais avec opiniâtreté. Le train traçait tranquillement sa voie, fenêtres ouvertes, laissant entrer une brise légère qui chassait peu à peu l’engourdissement de la longue nuit passée à attendre. Au cours des dernières heures, le tracé s’était mis à suivre le cours d’un petit fleuve entre deux massifs montagneux parfaitement bucoliques. La vitesse n’avait pas beaucoup augmenté, mais le mental reprenait le dessus. Sofia, au printemps 2026 © Pascal Beria À mon arrivée en fin d’après-midi, Sofia s’est immédiatement révélée accueillante. À vrai dire, je ne m’étais pas particulièrement fait d’idée préconçue sur cette escale. Chapeautée par un sommet enneigé rassurant, la capitale bulgare avait un petit air de station thermale, riche de vestiges romains, chrétiens, ottomans et soviétiques. Un parfait concentré de l’histoire tumultueuse du continent. À mon arrivée, les rues étaient remplies d’une effervescence due, au regard des maillots de foot portés par la moitié de la ville, à la victoire de l’équipe locale. Sofia se révélait jeune, vive et ensoleillée, mais aussi incertaine quant au franchissement de la frontière qui devait m’amener en Grèce. Cet article est le troisième épisode de notre série d'été consacrée au voyage de Pascal, entre Paris et l'île grecque de Kalymnos. Retrouvez le prochain, tout bientôt.

  • Paris-Kalymnos : accéder à l’escalade autrement (2/5)

    Née d’une rencontre avec Eline Le Menestrel et Alain Robert, cette traversée de l’Europe par le rail interroge notre manière d’accéder aux sites d’escalade. Après plusieurs réflexions sur un quai parisien, le voyage commence. Paris-Kalymnos, deuxième relais. Un train à Budapest © Pascal Beria Dans l’épisode précédent : une première longueur me conduisait vers la Grèce au départ de la gare de l’Est, à Paris, et m’amenait à réfléchir à l’impact environnemental des sports de nature comme l’escalade. Face au nombre croissant d’athlètes qui cherchent à transformer leurs pratiques, au risque de renoncer à leur carrière sportive, il y avait forcément un dilemme à comprendre. Une réflexion restée sans véritable réponse alors même que j’attendais un train qui n’arriverait jamais… L’idée de cette escapade ferroviaire pour rejoindre la Grèce avait germé quelques mois auparavant, au cours d’une conversation autour d’un verre. Il faut toujours se méfier des conversations autour d’un verre. Elle succédait à la rencontre improbable entre Eline Le Menestrel et Alain Robert, à laquelle j’avais eu le plaisir d’assister. Deux figures de la grimpe aussi singulières que sympathiques, venues témoigner de leurs riches parcours, mais aussi de leurs engagements en faveur de l’environnement. Une envie d'Europe Si, pour le « French Spiderman » Alain Robert, déployer des banderoles au sommet des buildings et finir en prison pour le compte de Greenpeace est une forme d’activisme écologique, Eline Le Menestrel fait du respect de l’environnement le cœur même de sa pratique et de l’Ecopoint un critère de performance en escalade. « On va considérer qu’une voie est réussie si et seulement si on a minimisé notre impact écologique pour la réussir. Cela veut dire que si on doit prendre l’avion, la voiture, débroussailler toute une forêt vierge ou que sais-je pour enchaîner une voie, on va évaluer que cette performance n’a aucune valeur », témoignait-elle au micro de Vertige Media. L’idée m’était apparue lumineuse. L’esthétique de l’escalade réduit très souvent les grimpeur·se·s à leur prouesse sur le rocher, à l’exploit d’un enchaînement ou à celui d’une ouverture de voie. Il me semblait, à écouter Eline Le Menestrel, que ce n’était qu’une partie de la pratique. La plus visible, mais une partie seulement. L’histoire raconte rarement les moyens parfois laborieux pour y parvenir. Or, la marche d’approche fait tout autant partie de la discipline. La réhabiliter, c’est montrer qu’on n’arrive jamais sans résistance au pied d’une falaise. Et permettre de conscientiser l’exemplarité d’un site dans l’esprit des grimpeur·se·s, mais aussi de leur public. « Ce projet s’attaque à un vrai problème puisque le plus gros impact d’un grimpeur aujourd’hui, c’est son mode de transport », continuait-elle. La phrase avait fait mouche. Nous en étions donc précisément là de notre conversation autour de mon verre désormais vide, à évaluer s’il était imaginable d’atteindre n’importe quel site d’escalade sans pour autant utiliser de transports carbonés. En d’autres termes, il s’agissait de juger si la posture d’Eline Le Menestrel était soluble dans la réalité du terrain. La question était d’autant plus débattue qu’elle entrait en résonance avec une autre de mes obsessions : celle de démontrer que l’Europe est une réalité qui prend sa source dans la rugosité du terrain avant d’être celle, distante, des réglementations bruxelloises et des scandales de détournement de certains partis. On le sait, il n’y a rien de plus fort qu’une idée. Surtout lorsqu’on lui laisse le temps d’infuser. Je décidais donc de me lancer dans mon projet de traversée. « Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même » Nicolas Bouvier Mon objectif n’était pas la performance. Ça tombait plutôt bien, compte tenu de ma conception de l’escalade et, plus largement, de mon médiocre niveau de pratique, consciencieusement entretenu depuis plusieurs années. Ce qui m’intéressait, c’était d’explorer les chemins de traverse et le plaisir qu’on pouvait y trouver. Je voulais, par ce voyage, réhabiliter la manière de parvenir jusqu’au site. Ce qui ne se montre pas toujours sur les réseaux sociaux. Une recherche personnelle, mais aussi une démarche sociale et politique qui avait l’ambition de « tester l’Europe ». Voir la réalité derrière les discours célébrant la libre circulation des individus, dans une Europe pourtant parfois tentée par le repli sur soi. Redécouvrir une Europe géographique, aussi, avec ses passages de frontières, ses langues, ses vallées, ses cols, ses villes et ses campagnes. Je voulais voir le paysage changer. Ressentir les variations de température. Les promesses de l'aube L’accueil de cette idée n’avait pas vraiment fait l’unanimité. Certaines personnes de mon entourage avaient manifesté un intérêt poli. D’autres avaient considéré la démarche comme la quintessence d’un combat hors-sol qui ne s’attaque pas au fond du problème. La plupart des gens n’avaient carrément pas compris le délire. Pourquoi s’obstiner à préférer un voyage qui s’annonçait long, laborieux et risqué alors qu’un moyen rapide et vraisemblablement moins coûteux existait ? Ce questionnement témoignait déjà de la manière dont le voyage est aujourd’hui foncièrement inféodé aux notions de vitesse et d’efficacité, pour lesquelles le monde de la grimpe ne constitue pas, d’ailleurs, un modèle à suivre. L’escalade n’échappe pas à la tentation de la destination à cocher qui a un peu gangrené le voyage. On « fait » le Verdon un peu comme on « fait » la Thaïlande. Je reconnais d’ailleurs que j’avais du mal à trouver des arguments pour expliquer mon projet. Et à la question « pourquoi ? », je n’avais pas trouvé de meilleure réponse que « pourquoi pas ? ». Ce qui, en matière de conviction, était quand même proche du degré zéro. « Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même », écrivait l’auteur-voyageur Nicolas Bouvier. À l’image du voyageur réalisant son « Grand Tour » initiatique, j’avais donné un but à mon voyage, mais aucune raison véritable. Quoi qu’il en soit, je m’apprêtais à expérimenter ce jeu de patience. Et je n’allais pas être déçu. Je suis parti un matin d’avril de mon domicile en région parisienne pour un court premier tronçon à vélo, destination : la gare de l’Est et ses promesses d’Europe. J’avais déjà l’habitude du temps long, des aléas et des haltes fortuites lors de randonnées pratiquées à vélo. C’était la première fois que je tentais l’expérience par le train. Un train, ce sont des horaires à respecter, un itinéraire difficile à infléchir et parfois des réservations à prévoir à l’avance. Le train était moins fatigant pour les jambes, mais les contraintes qu’il imposait me paraissaient beaucoup plus fortes en pratique. Le jour n’était pas encore levé lorsque je sautai, chargé d’un sac à dos qui allait me faciliter l’itinérance, dans un premier train qui m’emmenait vers le Levant. Là où la lumière commençait précisément à percer l’horizon. © Pascal Beria Avec, pour premier cap, Budapest. Un tronçon franchi en une journée et trois longueurs, tout de même, traversant une partie de la France, de l’Allemagne et de l’Autriche, frôlant la frontière slovène, s’arrêtant le temps d’un bretzel à Francfort et à Vienne, avant d’entrer en Hongrie en suivant le cours du Danube. La première partie du voyage était une phase transitoire d’accoutumance qui ne faisait pas encore le deuil de l’accélération. Un peu comme l’eau fraîche que l’on se passe sur la nuque avant de plonger dans les vagues. Du TGV français à l’ICE allemand, la priorité restait la vitesse. Malgré les seize heures nécessaires pour parcourir les 1 500 kilomètres séparant les deux capitales, ce premier tronçon ne fut pas le choc chronologique attendu. La voie était facile à enchaîner. « Quand les anges voyagent, le ciel sourit » Proverbe allemand Le paysage défilait à grande vitesse sous un ciel bleu foncé et une lumière rasante dont la climatisation des wagons adoucissait un peu la virulence. Une succession de paysages d’un vert tendre, typique du début du printemps, alternant espaces agricoles, forestiers et fluviaux ponctués de villages et de champs fleuris, donnait à voir une version de l’Allemagne qui m’était inconnue. Puis les paysages vallonnés de l’Autriche, d’où l’on percevait au loin les cimes encore blanches des Alpes, apportaient à leur tour une douceur apaisante jusqu’à la tombée de la nuit, lorsque nous avons franchi la frontière hongroise. L’atmosphère était fortement teintée d’impressionnisme en ce début de voyage. « Wenn Engel reisen, lacht der Himmel », me confia, en passant, une voyageuse avec qui je partageais un bout de conversation. Un dicton allemand qui signifiait, en substance, « quand les anges voyagent, le ciel sourit ». Et le ciel souriait. J’avais franchi la moitié de mon itinéraire sans résistance, dans des paysages aux antipodes de l’Est bruineux et industrieux que j’avais imaginé. Il faut se méfier des présupposés. Alors pointait à l’horizon un risque que je n’avais pas envisagé. Et si, après tout, il n’y avait pas grand-chose à raconter de cette traversée européenne… Retrouvez l'épisode 1 de notre série consacrée au grand voyage de Pascal ici.

  • Dans le massif du Mont-Blanc, le climat rebat les cartes de l’alpinisme

    Le dérèglement climatique redessine désormais la montagne en temps réel. Entre écroulements accélérés et saisons bousculées, les alpinistes doivent composer avec un terrain capable de basculer en quelques jours. Victor Garcin © Simond Pour prendre la mesure de cette métamorphose, Vertige Media a croisé les regards de Ludovic Ravanel, géomorphologue au CNRS (laboratoire EDYTEM) et membre de la Compagnie des Guides de Chamonix, et d’Annabelle Bouchardon, alpiniste et aspirante guide. Le premier documente les fêlures du massif. La seconde, en éprouve les effets dans sa pratique. Elle vient de signer la première féminine en solo encordé de la Directe Américaine, une voie mythique de 1 100 mètres dans la face ouest du Petit Dru, parcourue seule en assurant elle-même sa progression. Ça accélère Enfant de la vallée de Chamonix, Ludovic Ravanel se souvient de son père emmenant ses clients au front du glacier des Bossons, aujourd’hui replié très haut sur la montagne. La haute altitude, rappelle-t-il, n’a jamais été immobile : à la fin des années 1970, des hivers neigeux et des étés frais avaient même permis aux glaciers de regonfler. Ce qui a basculé, c’est la trajectoire et surtout la vitesse de la métamorphose. Pour le chercheur, l'année 2003 constitue un premier coup d’accélérateur. Deux ans plus tard, un effondrement emblématique frappe les esprits : le pilier Bonatti disparaît dans la face ouest des Drus. S'enchaîne alors une série de paliers critiques — 2015, 2022, puis les chaleurs précoces de 2026. « On est à un niveau de dégradation qui est quand même très avancé, alerte Ludovic Ravanel. Les vitesses de changement, c’est ce qui est peut-être le plus surprenant dans l’évolution récente. Même pour nous, scientifiques, on est surpris par la rapidité. Et quand on se projette dans les décennies à venir, même pour nous, c’est un peu déstabilisant. » « On dépasse toute la fonte qu’il y a pu y avoir au cours de périodes chaudes sur les 6 000 dernières années » Ludovic Ravanel Les glaciers se retirent ou se couvrent de gravats, tandis que les faces nord perdent leurs tabliers de glace. La montagne ne fait pas que maigrir : elle change de chair. À partir de photographies anciennes et de relevés laser, les travaux de Ludovic Ravanel ont établi le lien entre le réchauffement et la déstabilisation des parois à pergélisol. Deux mécanismes se combinent : la dégradation des terrains gelés et la « décompression post-glaciaire », lorsque le retrait des glaciers libère les versants de leur pression. Résultat : la fréquence des écroulements explose, tout comme leur intensité. Des sommets changent de visage, des itinéraires historiques sont littéralement effacés de la carte. En 2023, le tablier de glace du triangle du Tacul, dont les couches les plus profondes dataient de 6 250 ans, a totalement disparu. « Ça veut dire qu’on dépasse toute la fonte qu’il y a pu y avoir au cours de périodes chaudes sur les 6 000 dernières années », souligne-t-il. Ce que Ludovic Ravanel documente à l’échelle du massif, Annabelle Bouchardon l’observe en quelques jours. Avant son départ, elle scrute quotidiennement la webcam de la Flégère, le regard fixé sur la niche suspendue au-dessus des premières longueurs. « En une semaine, j’ai vu que la niche allait passer de pétée de neige à partiellement noire, raconte-t-elle. Je me suis dit : là, il ne faut pas trop tarder. On était à la mi-juin et il y avait déjà eu deux canicules. Par rapport à il y a cinq ans, quand j’ai gravi les Drus pour la première fois, ça n’avait pas du tout la même évolution à cette période de l’année. C’était plutôt une évolution qu’on allait voir entre début juillet et mi-juillet. » Trop enneigée, la niche peut alimenter des coulées mais trop sèche, elle libère les pierres jusque-là retenues par la neige et la glace. Annabelle Bouchardon choisit donc un créneau loin d’être parfait, malgré un risque d’orage en soirée, plutôt que d’attendre : « J’avais peur qu’une semaine ou deux plus tard, elle ait encore tellement pris cher que ça mette en péril mon ascension ». En haute altitude, la bonne fenêtre devient parfois la moins mauvaise. Hors saison Ludovic Ravanel et ses collègues ont identifié 25 processus qui compliquent ou rendent plus dangereuse la pratique. Pourtant, les données du PGHM ne montrent pas d’explosion générale du nombre d’accidents, notamment grâce à l’adaptation des pratiquant·es. « La communauté des alpinistes arrive assez bien à s’autogérer, constate le chercheur. Quand les professionnels commencent à ne plus fréquenter telle ou telle course, les amateurs n’y vont plus non plus. Les gens arrivent à lire la montagne d’une manière assez nouvelle, qui fait qu’ils ne s’exposent pas quand les conditions ne sont pas bonnes. » Une étude menée avec le Syndicat national des guides de montagne a recensé 33 modalités d’adaptation : changement de saison, réactivité accrue, mobilité, ajustement des techniques ou report vers d’autres activités. « Les conditions au cœur de l’été ne seront généralement plus réunies pour ce qu’on pourrait appeler l’alpinisme traditionnel, prévient-il. On va davantage le pratiquer au printemps, à l’automne, voire carrément en hiver. Globalement, les conditions sont moins bonnes, mais elles peuvent l’être sur des périodes très courtes. » Avec une contradiction : « Plus on se déplace, plus on émet de gaz à effet de serre, donc plus on participe au problème ». « En l’espace d’une semaine, tu peux passer d’une montagne qui est saine à une montagne où tout déboule. Tes dernières informations te disent “feu vert”, sauf que tu mets les pieds sur le terrain et tu te dis : “Là, il y a quelque chose qui ne va pas” » Annabelle Bouchardon Aux Drus, cette mutation est déjà gravée dans le roc. Une partie du tracé historique de la Directe Américaine ayant été balayée par les écroulements, les cordées contournent désormais la zone par une traversée équipée dans la face nord. Les horaires aussi ont changé : autrefois, il était courant de parcourir le socle l’après-midi pour y bivouaquer. Annabelle Bouchardon déconseille aujourd’hui cette stratégie. « À l’époque où Alex Honnold l’a fait en solo intégral, il est monté le matin et a désescaladé le socle l’après-midi. Tu as un vrai changement de manière de voir la montagne et de la gérer. Maintenant, quand des copains veulent monter et dormir en haut des sept premières longueurs, on leur dit : “Non, ne faites pas ça, c’est trop dangereux. Il faut y aller tôt le matin, là où il fait le plus froid possible.” » Une course peut ainsi conserver son nom mythique tout en se parcourant d'une façon radicalement différente. C'est à la descente que la transformation se révèle la plus brutale. Quatre jours après s’être élancée de Chamonix, Annabelle Bouchardon entame son retour sous l’Aiguille Sans Nom. « Pendant les rappels, tu es témoin de ça pendant plusieurs heures parce que tu vois constamment des blocs de volume hyper important dévaler cette zone glaciaire. Tu te rends bien compte que la montagne est en train de se désagréger alors que tu es censée être en début de saison. » Annabelle Bouchardon © Simond Pourtant, au départ, les voyants étaient au vert. Le problème ? L'information avait prématurément vieilli. « Entre le moment où je pars de Chamonix et celui où je suis dans les rappels, il se passe quatre jours, explique-t-elle. La dernière fois que j’étais venue aux Drus, la descente avait été pareille, sauf que c’était à la mi-juillet, pas à la fin juin. On a vraiment l’impression que ces phénomènes d’écroulement arrivent de plus en plus tôt dans la saison. » Avec l'étiolement des fenêtres favorables, c'est toute la durée de validité des renseignements météo et terrain qui se réduit. « Avant, entre le moment où tout est bien plaqué, avec de la neige et du regel, et le moment où tout commence à dégringoler, tu avais peut-être un mois ou trois semaines, analyse l'alpiniste. Là, en l’espace d’une semaine, tu peux passer d’une montagne qui est saine à une montagne où tout déboule. Tes dernières informations te disent “feu vert”, sauf que tu mets les pieds sur le terrain et tu te dis : “Là, il y a quelque chose qui ne va pas.” » Mécaniquement, certains itinéraires mythiques s'effacent de sa feuille de route. « Honnêtement, je pense que l’alpinisme va maintenant se faire de janvier à avril. Cette année, je serais bien allée faire l’Intégrale de Peuterey. Et à la fin juin, j’ai vu que ça ne marchait déjà plus, que ça s’écroulait, qu’il y avait de grosses crevasses infranchissables. Je me suis dit : “Je suis arrivée trop tard dans l’histoire de l’alpinisme. Cette course, je ne pourrai la faire qu’en hiver.” » La formule est personnelle, mais elle résume avec force le vertige d’une génération : hériter d’itinéraires toujours tracés sur les cartes, mais dont les saisons ont disparu. Le gymnase brûle Cette instabilité percute l’économie du secteur. Les compagnies prennent des réservations des mois à l’avance sans garantie qu’une course reste praticable le jour J. Aspirante guide depuis un an, Annabelle Bouchardon éprouve déjà cette tension. « Pour les guides, il y a un gros truc qui rentre en compte : la pression financière. Tu es quand même là pour remplir ton frigo. C’est un métier génial, un métier passion, mais il faut aussi en vivre. Si tu commences à tout annuler ou à tout décaler, c’est compliqué. » Elle plaide donc pour annoncer d’emblée le risque d’abandon et convenir d’un plan B : « Je pense que c’est comme ça qu’il faudra travailler à l’avenir. » « Il faut évidemment sortir du capitalisme. C’est une base, mais personne ne veut véritablement l’entendre » Ludovic Ravanel Sur le terrain, un fossé générationnel se creuse. Si les aînés ont assisté au naufrage des conditions historiques, la relève brille par sa capacité d'improvisation — au risque de normaliser l'anomalie. « Les vieux ont vu la montagne tellement changer que ça peut vraiment leur faire peur. À l’inverse, nous, on a presque connu uniquement la montagne comme ça. On est presque là : “De toute façon, c’est comme ça, on fait avec.” Mais ça ne devrait pas être normal. » Pour Ludovic Ravanel, les guides sont en première ligne pour scruter les parois et donner l’alerte. Mais la montagne ne pourra pas être rendue sûre. « On peut seulement sensibiliser, informer, éduquer. Sur certains risques, on peut mettre en place des systèmes de surveillance, mais on ne peut pas sécuriser. La seule sécurisation possible, c’est de communiquer pour que les gens ne s’exposent pas. » Le chercheur refuse surtout d’ériger l’adaptation en solution miracle. « On est vraiment au dixième de degré près, martèle Ludovic Ravanel. Tout ce qui sera fait dans le bon sens est déjà bon à prendre. Mais on ne peut pas faire confiance au système politico-économique qui nous a menés là pour nous en sortir. Il faut évidemment sortir du capitalisme. C’est une base, mais personne ne veut véritablement l’entendre. » La médiatisation de l’exploit d’Annabelle Bouchardon a surtout braqué les projecteurs sur la performance, le solo encordé et la première féminine. Elle aurait voulu que l’état de la montagne occupe davantage de place. « De mon point de vue, les Drus, c’est le personnage principal de l’ascension, regrette-t-elle. De manière générale, on n’a pas du tout envie de regarder en face le fait que le monde brûle. Les médias restent dans leur schéma classique. Ce serait bien de parler autant de l’ascension que du milieu. L’endroit, le gymnase dans lequel tu as fait ton record, le gymnase brûle quand même. Il faut remettre les choses dans leur contexte et parler davantage de ce milieu qui évolue. » Aujourd’hui, lorsqu’elle regarde la silhouette des Drus, une question demeure : pourra-t-elle encore parcourir cette voie dans quelques années ? « Peut-être que c’est la dernière fois que je l’ai grimpée. Peut-être que dans cinq ou six ans, ce ne sera plus viable de la grimper l’été, que ce ne sera plus acceptable. Après coup, je me dis que j’ai eu la chance de pouvoir encore gravir cet itinéraire. » De son côté, Ludovic Ravanel entrevoit un futur où l’alpinisme survivra, mais dans des paysages et des temporalités profondément bouleversés. La montagne ne disparaîtra pas. Mais tout ce qui permettait de croire qu’on la connaissait est déjà en train de s’effondrer.

  • « Il faudrait perdre du poids avant d’exister » : le corps sportif selon Yaël

    Tatoueuse et sportive depuis l’enfance, Yaël publie sur son compte Instagram des vidéos d’escalade, de musculation ou de gymnastique pour montrer un corps presque absent des réseaux sociaux. Elle y a trouvé une communauté, mais aussi des insultes, des compliments à double fond. Et l’obligation de devoir sans cesse prouver ce dont elle est capable. Yaël dans le studio vidéo de Vertige Media © Vertige Media Yaël arrive à la rédaction avec un grand sourire et l’échange prend vite des airs de discussion entre grimpeur·se·s. On parle des blocs qui paraissent toujours plus faciles sur Instagram qu’une fois les chaussons aux pieds, des mouvements dynamiques qu’elle vient enfin de « débloquer », et du nom à donner au « handstand » qu’elle réalise dans ses vidéos. « Un équilibre », corrige-t-elle en riant. Le « poirier », visiblement, c’est bon pour le collège. Elle parle vite, ponctue ses phrases d’expressions anglaises et rit souvent, y compris lorsqu’elle raconte les absurdités reçues en commentaires. Puis le rire s’arrête parfois. Quand elle évoque cette vidéo où elle dansait, suivie de plusieurs semaines d’insultes. Ou les inconnu·e·s qui lui expliquent qu’une femme de 50 kilos ferait forcément mieux qu’elle avec le même entraînement. Yaël voulait montrer ce que son corps savait faire. Les réseaux, eux, ont commencé par regarder son poids. Gymnastique intellectuelle La première vidéo n’avait rien d’un manifeste. Tatoueuse, Yaël cherche alors simplement à promouvoir son travail. Pour capter l’attention avant de dévoiler une pièce, elle commence par un équilibre sur les mains. Quelques secondes de gymnastique, presque un détail. Dans les commentaires, son corps devient le sujet. « Je me suis dit que, peu importe ce que je faisais, je ne pouvais pas juste montrer mon contenu de manière innocente. Mon corps serait vu avant tout type de pratique », pose-t-elle. « Il y a toujours ce truc de dire : c’est bien, bravo, mais si tu étais moins grosse, tu ferais mieux. Mais je fais déjà très bien, quand même » Elle aurait pu éviter le terrain. Elle décide au contraire de « rentrer dans le tas ». Puisque les internautes placent son poids au premier plan, elle en fera le point de départ de ses vidéos. Yaël fait du sport depuis l’âge de 6 ans. Elle a pratiqué la gymnastique, puis le trapèze, avant d’ajouter l’escalade, la musculation ou la danse à une liste déjà longue. Pourtant, sur les réseaux sociaux, elle peine à trouver des sportives dont le corps ressemble au sien. Les rares femmes grosses montrées en mouvement s’inscrivent souvent dans un récit de transformation : le sport comme chemin vers le corps qui apparaîtra sur la photo d’après. Elle cherche autre chose. Montrer une pratique qui n’a pas besoin d’être justifiée par la perte de poids. « Je trouvais que j’avais des qualités sportives qui étaient bonnes. J’avais envie de briser ce lien entre le fait d’avoir ce type de corps et l’idée qu’on ne serait pas capable d’arriver à un certain niveau », dit-elle. Des femmes lui écrivent qu’elles voient enfin un corps qui leur ressemble. Certaines ne pratiquent même pas les mêmes disciplines. Elles restent pour la représentation. Mais cette visibilité repose aussi sur l’étonnement que son corps puisse être sportif. Plus les internautes découvrent sa force et sa souplesse, moins le sous-entendu disparaît pour autant. « Il y a toujours ce truc de dire : c’est bien, bravo, mais si tu étais moins grosse, tu ferais mieux. Mais je fais déjà très bien, quand même. » Insultes, imaginaire et sac-poubelle La remarque qui revient le plus souvent oppose ses performances à celles d’une femme imaginaire de 50 kilos. À entraînement identique, celle-ci progresserait nécessairement plus vite. L’argument efface des années de pratique et transforme chacune de ses vidéos en évaluation de haut niveau, alors que Yaël ne fait ni compétition ni carrière sportive. « Je fais du sport deux ou trois fois par semaine, comme d’autres personnes le font de manière récréative. Je ne veux pas aller aux Jeux olympiques. Ce n’est pas mon travail. » « En fait, juste, j’existe. Vous voulez que je fasse quoi ? Que je sorte en sac-poubelle ? » Reste que les commentaires s’infiltrent. Certains jours, elle ressent le besoin de trouver des mouvements encore plus impressionnants, comme si chaque nouvelle vidéo devait définitivement clore le débat. « Il y a une partie de moi qui se dit que ce n’est jamais suffisant. Il faudrait que je fasse des trucs encore plus stylés pour prouver encore plus », plaque-t-elle. Alors elle répond. Les réponses font des vues, les vues attirent de nouveaux commentaires. Lorsqu’elle sent son compte aspiré par cette mécanique, elle tente de revenir à des contenus plus légers. Une vidéo de danse l’a presque convaincue d’arrêter. Pendant plusieurs semaines, les insultes s’accumulent. Yaël fait une pause et s’interroge sur sa capacité à continuer. « Je ne sais pas si je suis assez tankée pour recevoir ce genre de trucs. Je suis très sensible aux commentaires positifs comme négatifs. Quand ça arrive en masse, ce sont des moments de douleur », confie-t-elle. À celles et ceux qui lui répondent qu’elle a choisi de s’exposer, elle rappelle qu’une publication n’est pas une autorisation générale. On peut ne pas aimer son contenu ou la contredire. Mais l’insulte n’est pas une conséquence naturelle de la visibilité. La violence la plus difficile à désigner ne prend d’ailleurs pas toujours la forme d’une attaque. Elle se cache parfois dans un compliment. « Tu assumes ton corps » est probablement celui qui l’agace le plus. « En fait, juste, j’existe. Vous voulez que je fasse quoi ? Que je sorte en sac-poubelle ? », apostrophe Yaël. À force de l’entendre lorsqu’elle s’habille, danse ou fait du sport, elle comprend ce que la remarque contient : féliciter une femme grosse de « s’assumer », c’est rappeler qu’on s’attendait à ce qu’elle se cache. « On ne se montre pas, on met des vêtements longs, on cache ses bras, on cache ses jambes. Mais surtout, on n’existe pas et on ne prend pas de place. Il faudrait perdre du poids avant d’exister », dit-elle. Même certains messages positifs révèlent le préjugé qu’ils prétendent dépasser : des personnes lui avouent qu’elles pensaient la voir échouer avant de changer d’avis. Yaël pourrait leur expliquer que l’aveu reste maladroit. Elle n’en a pas toujours l’énergie. « Quand quelqu’un pense sincèrement me faire un compliment, si tu lui expliques le problème, ça devient vite : on ne peut plus rien dire, tu n’es jamais contente. » Ces réactions peuvent malgré tout constituer une première fissure dans un regard grossophobe. Un bol de frites contre du contenu L’escalade est volontiers présentée comme une pratique accessible à toutes et tous, dans laquelle chaque morphologie pourrait trouver sa manière de grimper. Sur le mur, Yaël estime que la promesse tient plutôt bien. « Déjà, juste monter deux ou trois prises quand tu es à un certain niveau d’inactivité ou de surpoids, c’est un truc de fou. On ne suspend pas son corps dans la vie de tous les jours », affirme-t-elle. « Je me demande tout le temps : est-ce que c’est parce que je suis grosse, parce que je suis une meuf, ou le combo des deux ? » L’accessibilité de la pratique ne garantit pas que chacun·e entre dans une salle avec le même sentiment de légitimité. Le bloc expose les corps autant que les performances, les couleurs organisent silencieusement les niveaux. Yaël se souvient d’une séance dans une salle parisienne. Elle vient d’enchaîner un bloc lorsque trois hommes se présentent derrière elle. À leurs chaussons de location, elle comprend qu’ils débutent. L’un lance à son ami : « Si toi, tu ne le réussis pas, tu n’as pas de dessert ce soir. » Le grimpeur ne tient pas le départ. La scène n’a rien d’exceptionnel. Beaucoup de grimpeuses connaissent ces hommes qui voient une femme réussir un passage et en déduisent que le bloc doit être facile. Yaël, elle, ne sait jamais exactement ce qui vient d’être jugé. « Je me demande tout le temps : est-ce que c’est parce que je suis grosse, parce que je suis une meuf, ou le combo des deux ? » Ces moments restent ponctuels. Ils suffisent pourtant à la faire hésiter lorsqu’un groupe chuchote derrière elle. Yaël choisit désormais autant que possible les heures creuses. Son propre regard n’est pas toujours plus tendre. Lorsqu’elle échoue, personne n’a besoin d’attribuer sa chute à son poids : la petite voix s’en charge. « Peu importe tout ce que je dis sur les réseaux et tout ce que j’essaie de déconstruire, elle reste toujours là. Elle me dit qu’évidemment, si j’étais plus légère, je pourrais faire mieux. » Yaël essaie désormais de déplacer le problème. Plutôt que de se demander combien de kilos elle devrait perdre pour réussir un mouvement, elle cherche quelle force développer pour le réaliser avec le corps qu’elle a. Ce changement est particulièrement visible dans les mouvements puissants. En escalade comme ailleurs, elle observe que les femmes sont volontiers renvoyées vers la souplesse, l’équilibre ou la technique, pendant que les hommes occupent le dévers et le terrain de l’explosivité. Son compagnon adore les jetés et les mouvements dynamiques. Yaël les regardait avec envie, mais se sentait trop effrayée et pas assez puissante pour tenter les mêmes gestes. Alors elle a travaillé. « Ces derniers mois, j’ai bossé ça. Maintenant, je commence enfin à faire des mouvements dynamiques. J’ai l’impression d’avoir débloqué ce côté-là », avoue-t-elle. À mesure que son compte grandit, son corps cesse pourtant d’être seulement commenté. Il devient aussi intéressant pour les marques. Un réseau de salles d’escalade la contacte après avoir découvert ses vidéos. Invitée à un événement, Yaël rencontre l’équipe de communication et entend qu’il faudrait « trop travailler ensemble ». Elle débute encore et n’ose pas parler d’argent. On lui propose des repas contre des vidéos. « Un bol de frites contre du contenu », en somme. Après avoir échangé avec d’autres créateur·ice·s, elle finit par envoyer un mail. Elle accepte l’idée de commencer modestement, avec un abonnement ou quelques avantages, puis de discuter d’une rémunération si la collaboration fonctionne. Elle n’obtiendra jamais de réponse. Deux relances n’y changent rien. Le réseau continuera en revanche de l’inviter à ses événements. Elle apprend par la suite qu’une autre grimpeuse serait, elle, rémunérée par le même réseau pour réaliser des vidéos. À ses yeux, la différence ne tient donc pas à l’absence de budget, mais au choix des personnes que la marque souhaite associer à son image. Elle estime que cette créatrice correspond davantage aux codes visuels habituellement valorisés dans la communication autour de l’escalade. Son propre corps semble pouvoir servir à afficher une forme d’ouverture, mais pas à incarner durablement la marque contre rémunération. « Ça m’a rendue hyper triste. Je grimpe dans ces salles depuis le début, j’aime vraiment leurs ouvertures. Une collaboration avec eux, ça aurait été un peu l’aboutissement. Et là, j’ai vu que l’idée de rémunérer quelqu’un pour un travail n’était même pas envisageable. » Cette expérience lui apprend à ne plus confondre une invitation avec un contrat. Chaque vidéo demande du travail et suppose une exposition qui, elle, a parfois un coût bien plus intime. Elle se dit militante, mais avec précaution. Elle ne milite pas dans une association et ne souhaite pas s’attribuer un rôle qui ne serait pas le sien. Depuis longtemps, elle parle pourtant de féminisme et de grossophobie avec son entourage. Les réseaux n’ont fait qu’agrandir le cercle. « J’ai l’impression que c’est ce que je faisais déjà à ma petite échelle. Ça a grandi, grandi, grandi. Au final, c’est toujours le même propos, il y a juste plus de gens qui le voient. »

  • Paris-Kalymnos : un voyage en plusieurs longueurs (1/5)

    Sept pays traversés. Six jours d’itinérance et un pari simple : prouver qu'au-delà des intentions, des injonctions et des effets d’annonce, il est possible de relier deux extrémités d’Europe sans céder à la facilité de la bagnole ou de l’avion. Et réhabiliter, au passage, une pratique de l’escalade qui soit une expérience du temps long. Paris-Kalymnos, premier relais. © Pascal Beria Cet article est le premier épisode de notre série d'été consacrée au voyage de Pascal, entre Paris et l'île grecque de Kalymnos. La gare de Sofia est plutôt déserte en ce milieu de matinée. J’arpente depuis plus d’une heure les couloirs où se croisent de rares voyageurs et quelques badauds perdus sans parvenir à me débarrasser d’une impression pesante : je ne trouve toujours pas de réponse claire à ce que je suis venu chercher. Après quatre jours de voyage, Sofia prend même des allures d’impasse. Et la ville de Strymonas, de l’autre côté de la frontière paraît, quant à elle, hors de portée. Derrière les promesses Manifestement, la Grèce ne se laisse pas aborder facilement. « No train, no train », répètent inlassablement les gardiens des guichets. La situation illustre parfaitement la raison de ma présence ici, à plus de 2 000 km de chez moi. C’est la limite du pari que je m’étais fixé : démontrer qu’il était possible de rallier deux bouts d’Europe par la grande voie. C’est-à-dire, dans mon esprit, en utilisant les modes de transport collectif pour montrer, au passage, que traverser le continent sans prendre l’avion était un projet plausible. Voire plaisant. Et que l’escalade pouvait être un trait d’union éclairant pour le faire. Ce voyage était aussi l’occasion d’évoquer une pratique de l’escalade loin des podiums, des cotations et des records à faire tomber Ces deux bouts d’Europe, c’est d’un côté Paris. D’abord parce qu’on peut considérer, sans trop de mauvaise foi, qu’elle constitue un point de départ représentatif de l’Europe occidentale. Et puis un peu pour la raison très commode que j’y habite. De l’autre côté, l’île de Kalymnos, morceau d’Europe émergé au large des côtes turques, réputé pour son calcaire qui en a fait l'un des spots les plus prisés de l’escalade mondiale. Pour le dire plus directement, l’île est un putain de paradis naturel pour grimpeurs. Ce voyage était aussi l’occasion d’évoquer une pratique de l’escalade loin des podiums, des cotations et des records à faire tomber. Car derrière les promesses d’une pratique proche de la nature, l’escalade en falaise est aujourd’hui suspendue à l’aplomb de deux voies difficiles. D’un côté, le désir de préserver les espaces naturels, qui constituent la raison d’être primordiale de la pratique. De l’autre, une recherche de visibilité qui se joue le plus souvent des distances aéroplanées. Deux conceptions qui coexistent et représentent deux pratiques souvent distinctes. Entendons-nous bien : tous les sports ont besoin d’exploits et de figures médiatiques pour se développer. La verticalité de la discipline se prête d’ailleurs à une dimension spectaculaire qui s’exporte particulièrement bien sur les réseaux sociaux, se décline en « coups » médiatiques et contribue à pousser le public vers les parois des salles ou des massifs. Il ne s’agit donc pas de prétendre qu’une pratique serait préférable à une autre, mais de savoir si le choix existe pour celui ou celle qui ne cherche pas forcément le dépassement des limites. Dit autrement : a-t-on la capacité de choisir entre une escalade qui cherche à tout prix la lumière et une autre qui a le désir de s’insérer dans ses environnements ? Choisir sa voie, éprouver le chemin Au même titre que d’autres disciplines de pleine nature comme le trail ou le surf, l’escalade doit aujourd’hui se confronter au paradoxe de son propre succès. Surfréquentation des sites naturels, pollution, perturbation des écosystèmes, les tensions avec les populations locales sont aujourd’hui le prix à payer de la promotion de disciplines qui sont aussi des ressources précieuses pour les territoires concernés. Des impacts qui vont à l’encontre de l’esprit originel de beaucoup de ces pratiques et remettent en question leur pérennité. « Pratiqués dans des milieux naturels dont ils dépendent, ils sont à la fois acteurs et témoins des transformations liées à la perte de la biodiversité et à la dégradation des espaces. Cette position singulière est aussi une responsabilité », alerte à ce titre le Ministère des sports, de la jeunesse et de la vie associative. Désormais, ce constat fait émerger une prise de conscience environnementale au plus haut niveau de pratique. Elle se cristallise particulièrement sur la question des transports, grands émetteurs de gaz à effet de serre mais passages obligés des compétitions internationales, des grands événements sportifs ou, plus simplement, pour la pratique de ces sports de nature. Pour sortir de cette injonction contradictoire, certains athlètes s’engagent en faveur de la protection des milieux et d’une transformation profonde de leurs disciplines, à l’exemple des surfeuses Ainhoa Leiceaga ou Maud le Car, des navigatrices Isabelle Autissier et Maud Fontenoy, de l’ultra-traileur Xavier Thévenard ou des skieurs Mathieu Navillod et Perinne Laffont. Et ce, en ayant pleinement conscience de l’impact de leurs engagements sur leurs carrières. « We are the ones who can make a big difference », relayait l’ultra-traileur britannique Andy Symonds dans un post Instagram annonçant qu’il ne participerait pas aux Championnats du monde en Thaïlande pour des raisons d’impact carbone. « Plus qu'un sommet à atteindre, c'est une voie que nous souhaitons emprunter : celle de la sobriété, de la modération, des proximités fertiles » Action Collective de Transition pour nos Sommets « Nous avons un rôle à jouer pour inverser cette tendance et nous assurer que les générations futures seront non seulement capables de parcourir les montagnes, mais aussi de vivre sur une planète en bonne santé », proclame quant à lui le très médiatique Kilian Jornet sur la page de sa fondation pour la préservation des montagnes et de leurs environnements. Une voix qui compte et à laquelle se sont jointes celles d’autres sportifs, comme le grimpeur Arnaud Petit ou l’alpiniste Christophe Dumarest, à l’initiative du collectif ACTS (Action Collective de Transition pour nos Sommets). Cette organisation porte une ambition plutôt limpide : « Plus qu'un sommet à atteindre, c'est une voie que nous souhaitons emprunter : celle de la sobriété, de la modération, des proximités fertiles ». L’idée, derrière ces initiatives, est donc moins la critique que le changement de regard et de pratiques porté par ces athlètes engagés, qui sont autant de porte-paroles légitimes d’un sport conscient et responsable. © Pascal Beria Une petite musique qui remonte peu à peu aux oreilles des instances publiques, des fédérations et des clubs sportifs, qui commencent à réaliser la nécessité de se positionner sur le sujet et de mettre en œuvre des initiatives en faveur d’une pratique plus respectueuse de l’environnement. Reste encore à les faire descendre sur le terrain du sport amateur, souvent plus apte à consommer le sport – ses marques, son spectacle, son matériel – qu’à en faire un modèle de vie. L’idée de contribuer à ce mouvement et de chercher à vérifier si ces ambitions vertueuses résistaient à l’expérience s’était donc peu à peu imposée à moi. Je voulais être l’une de ces voix issues du monde amateur qui éprouvent le chemin. Sans jugement ni idéologie à valider. Mais juste avec l’envie de vivre l’expérience pour pouvoir témoigner de sa faisabilité. Il s’agissait donc de reprendre les choses à l’endroit. Envisager la route avant la destination. Je voulais retrouver l’esprit de découverte. Arrêter de consommer les expériences pour chercher à les vivre pleinement. Après tout, il me semble que cela revient à retrouver l’essence même de l’escalade. Progresser lentement, pas après pas, se frotter à la rugosité d’une voie avant d’atteindre, peut-être, un sommet tout au bout. Se confronter à l’adversité et à l’inattendu. L’escalade n’est pas qu’une histoire de verticalité. C’est aussi, et peut-être avant tout, un état d’esprit qui convoque l’effort, la découverte, la surprise, parfois la déconvenue. C’est un peu tout ça que j’avais envie de réhabiliter en cherchant à joindre ces deux bouts d’Europe.

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