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- Mort d’un grimpeur au Luxembourg : une enquête est ouverte
Un homme de 37 ans est décédé dans la nuit de mardi à mercredi après une chute d’environ sept mètres au RedRock Climbing Center de Soleuvre, au Luxembourg. Selon RTL Infos, il grimpait seul, équipé d’un enrouleur automatique. © RedRock Climbing Center L’accident s’est produit mardi 2 juin, peu après 20 heures, dans une salle qui se présente comme la plus grande et la plus moderne du Grand-Duché. Le grimpeur, âgé de 37 ans, a chuté d’environ sept mètres alors qu’il évoluait seul sur un système d’assurage automatique. Pris en charge sur place par les secours, il a été transporté à l’hôpital avec un pronostic vital engagé, avant de succomber à ses blessures peu après minuit. Le parquet a ordonné une autopsie, la police scientifique s’est rendue sur les lieux, et le dispositif utilisé au moment de l’accident a été saisi dans le cadre de l’enquête. Pour l’heure, les circonstances exactes de la chute ne sont pas connues. Ce que l’enquête doit encore établir Selon les informations rapportées par RTL Infos, la victime utilisait un enrouleur automatique, appelé aussi auto-enrouleur dans les salles d’escalade. Ce dispositif permet de grimper sans partenaire d’assurage : une sangle reliée au baudrier accompagne la progression du grimpeur, puis freine sa descente. Sa présence dans l’accident constitue donc un élément central de l’enquête, mais elle ne permet pas, à elle seule, d’expliquer ce qui s’est passé. Contacté par RTL Infos, Gilbert Schneider, représentant du RedRock Climbing Center, a indiqué que le système était conforme, que les installations faisaient l’objet d’une inspection annuelle et que les documents nécessaires avaient été transmis aux autorités. La saisie du dispositif par la police ne signifie donc pas qu’une défaillance matérielle a été établie. Elle traduit d’abord la nécessité de vérifier l’ensemble des éléments techniques, dans un accident où chaque détail compte. Le RedRock Climbing Center revendique 2 000 m² de murs, une halle principale de 15 mètres de haut et quatre enrouleurs automatiques installés sur rails. Une configuration qui correspond à celle de nombreuses salles modernes, où la pratique autonome de la voie s’est installée aux côtés du bloc, des cours collectifs et des séances plus classiques avec partenaire d’assurage. L’enquête devra désormais déterminer si la chute est liée à une mauvaise manipulation, un oubli de connexion, une défaillance du matériel, la configuration de la ligne, un malaise ou un autre facteur. Dans ce type d’accident, la prudence est plus qu’une précaution de langage : elle évite de transformer trop vite un drame en explication commode. Les enrouleurs automatiques, un point de vigilance déjà identifié Le drame de Soleuvre survient alors que la question des enrouleurs automatiques fait déjà l’objet d’un travail de prévention dans le milieu de l’escalade. Ces dispositifs ont accompagné l’essor massif des salles, en permettant à des personnes de grimper seules, sans dépendre d’un binôme. Ils ont ouvert la voie à une pratique plus souple, plus accessible, parfois plus spontanée. Mais cette autonomie modifie aussi la chaîne de sécurité : le contrôle croisé entre deux partenaires disparaît, et une partie de la vigilance repose sur la personne qui grimpe, sur les consignes données par la salle, sur l’aménagement de l’espace et sur les dispositifs destinés à rendre l’erreur moins probable. En octobre 2025, Vertige Media revenait déjà sur ce sujet dans un article consacré au rapport d’accidentologie de la FFME. Le document ne décrivait pas une situation hors de contrôle : environ 125 000 licencié·es, 473 sinistres, un ratio autour de 0,38 %, aucun décès recensé sur la saison 2024. Mais il insistait sur un point : la sécurité ne tient pas seulement à la présence d’un appareil conforme. Elle tient à des gestes appris, répétés, vérifiés, et à des procédures suffisamment claires pour être transmises. Sur les enrouleurs automatiques, la FFME identifiait notamment un risque rare mais grave : l’oubli de clippage. La réponse fédérale consistait à distinguer les situations de pratique autonome et encadrée, à formaliser des protocoles au pied des voies, à renforcer la double vérification dans certains contextes, et à encourager des dispositifs matériels — affiches visibles, bâches couvrantes, systèmes de détection selon les moyens — capables de rendre le départ sans mousquetonnage plus difficile. L’idée n’était pas de désigner l’enrouleur comme un danger en soi, mais de rappeler qu’un environnement bien conçu doit parfois compenser ce que la routine humaine finit par fragiliser. Ce sujet avait déjà pris une dimension très concrète en France après l’accident mortel survenu le 2 novembre 2024 à Climb Up Lyon Confluence. Un grimpeur de 72 ans, expérimenté, avait chuté de 20 mètres après avoir, selon les premiers éléments communiqués à l’époque, oublié de s’attacher à l’auto-enrouleur. Dans un article publié quelques jours plus tard, Vertige Media soulignait alors que ces accidents ne se laissent pas enfermer dans une opposition trop simple entre faute individuelle et défaut matériel. Ils interrogent aussi la façon dont les salles transmettent les consignes, séparent les lignes, matérialisent les zones à risque et maintiennent une culture de vérification dans des espaces où la pratique est devenue plus ordinaire. L’accident de Soleuvre ne permet pas aujourd’hui d’établir un parallèle direct avec celui de Lyon. Les causes ne sont pas connues, et rien ne permet de retenir publiquement une hypothèse plutôt qu’une autre. Mais il replace un sujet déjà identifié au centre de l’actualité : celui d’une escalade indoor qui s’est largement démocratisée, portée par des équipements modernes et des usages plus autonomes, sans que la sécurité puisse être réduite à une simple question de conformité technique. Les investigations devront dire ce qui s’est passé mardi soir au RedRock Climbing Center. D’ici là, l’enquête reste ouverte, le dispositif saisi doit être examiné, et les circonstances exactes de la chute restent à établir. Pour les salles comme pour les pratiquant·es, le drame rappelle surtout que les enrouleurs automatiques ne sont pas des équipements anodins : ils permettent de grimper seul, mais imposent une chaîne de vérification.
- Cotation en escalade : trop précis pour être honnête
Vous vous êtes déjà disputé·es pour savoir si une voie est en 6a ou 6a+ ? Le problème, comme pour beaucoup d'autres choses, c'est le capitalisme. Car à vouloir quantifier le réel, le plaisir de grimper se fracasse sur l'autel de la performance. Alors essayons de casser les règles. Tableau de cotation de nouvelles voies à Climbing District St Lazare à Paris © Vertige Media À l'ouverture ou la répétition d'un bloc ou d'une voie, on peut parfois observer les grimpeur·euse·s s'adonner à de drôles de rituels. Maniant une terminologie ésotérique, iels tentent de s'accorder sur la cotation du passage grimpé. L'un·e dira : « C'est 6a ! », quand l'autre prétendra que c'est plutôt « 6a+ », et parfois un·e dernier·e, afin d'éviter que les choses ne s'enveniment : « Pas la peine de se battre ! Disons 6a/+ ! » Ces débats, dérisoires pour le commun des mortels, sont pourtant permanents dans une communauté qui a complexifié son système de mesure des difficultés, d'abord à l'aide de chiffres (de 3 à 9) et de lettres (a, b ou c), puis en y ajoutant des « + », et enfin des « / », afin de gagner en précision. On est ainsi passé de trois niveaux par degré (6a, 6b, 6c) à… douze (6a, 6a/+, 6a+, 6a+/b, 6b, 6b/+, 6b+, 6b+/c, 6c, 6c/+, 6c+, 6c+/7a) ! Or, cette quête de précision croissante semble vouée à l'échec, comme l'a démontré Lucien Martinez, ancien rédacteur en chef de Grimper et grimpeur de haut niveau. On peut donc s'interroger sur les raisons d'une telle obsession. D'où vient cette idée, qui seule semble justifier « + » et « / », que « plus précis » équivaut à « mieux » ? C'est, je crois, ce qu'un détour par l'histoire des systèmes de mesure peut éclairer. Toiser le problème Dans son Essai sur la connaissance approchée, le philosophe Gaston Bachelard rappelle qu'entre 1668 et 1776, avant l'institution du mètre, les longueurs étaient mesurées à l'aune d'un étalon « scellé dans le mur extérieur du Grand Châtelet, exposé à toutes les intempéries ». Cette « Toise », faite de bois, enflait sous le coup de l'humidité, se rétractait sous l'effet de la chaleur, gagnant et perdant quelques dixièmes de millimètre. « Usée par le fréquent contrôle des étalons marchands », sa taille diminuait encore au fil des ans. « L'exigence d'une précision toujours plus grande n'est donc pas neutre : elle procède de besoins particuliers, ceux des économies capitalistes alliées à l'État moderne » D'une précision pourtant médiocre au regard de nos standards actuels, la Toise du Châtelet servait aussi bien dans les échanges commerciaux que dans les mesures scientifiques les plus sérieuses — elle a même servi de modèle aux instruments emportés lors d'expéditions au Pérou et en Laponie, quoique chacun fût parfaitement conscient de ses défauts. Comme le souligne l'astronome Lalande, « la différence entre deux toises peut atteindre environ 1/10 de mm ». Ainsi, conclut Bachelard, « les savants et les expérimentateurs les plus prudents et les plus minutieux de l'époque se content[ai]ent d'une détermination […] grossière, même dans les recherches scientifiques de l'ordre le plus élevé ». En d'autres termes, ce n'est pas pour répondre à une exigence scientifique que nous avons abandonné les anciens instruments de mesure au profit d'un système plus précis : les savants de l'époque de Newton et Lavoisier s'en contentaient parfaitement malgré leur imprécision. Mais alors, qu'est-ce qui a bien pu motiver le développement du système métrique ? Pour le comprendre, il faut s'intéresser aux dates. La Toise a servi d'étalon jusqu'en 1776, date à partir de laquelle elle n'a plus été jugée suffisamment précise. C'est alors que se lance l'aventure du mètre, qui aboutira plus d'un siècle plus tard, en 1889. 1776-1889, donc. À quoi correspond ce siècle ? Tout simplement à la montée en puissance et au triomphe du capitalisme et de l'État moderne. C'est donc vers cette alliance du capital et de l'État, et pour répondre à leurs besoins, que des systèmes de mesure toujours plus précis ont été développés. Mais alors, quels sont ces besoins ? L'État sur-mesure C'est ce qu'explique l'anthropologue James C. Scott dans L'œil de l'État : « Au bout du compte, dit-il, trois facteurs permirent l'avènement de la "révolution métrique". D'abord, la croissance des échanges marchands poussa à l'uniformisation des mesures. Ensuite, le sentiment populaire ainsi que la philosophie des Lumières défendirent l'idée d'un standard unique à travers toute la France. Enfin, la Révolution, puis le renforcement de l'État sous Napoléon, imposèrent le système métrique en France et dans le reste de l'Empire ». « Échanges marchands » et « renforcement de l'État » : voilà à quoi servent, en particulier, l’invention du mètre et la recherche de systèmes de mesure plus précis. L'historien Fabrice Argounès ne dit pas autre chose en retraçant l'histoire des méridiens. Dans Méridiens, mesurer, partager, dominer le monde, il souligne : « L'histoire des méridiens et des longitudes de la fin du XVIIe au début du XIXe siècle est aussi celle des empires coloniaux en expansion ». Les empires européens devaient cartographier plus précisément leurs routes maritimes pour contrôler leurs colonies — et « l'activité savante vise [alors] en priorité à répondre à des besoins économiques et commerciaux, notamment maritimes ». « C'est parce que nous héritons sans toujours nous en rendre compte d'une certaine idéologie capitaliste et moderniste que nous héritons aussi de cette idée qu'une mesure plus précise est objectivement meilleure et désirable » Enfin, outre ces besoins, il faut noter que le mode de production capitaliste se fonde aussi sur la mécanisation du travail. Or, ces machines deviennent toujours plus complexes et tolèrent de moins en moins de marge d'erreur. Chacun de leurs rouages doit être précisément usiné afin de s'insérer parfaitement à sa place : « Dans l'industrie moderne, l'interchangeabilité des pièces doit être totale. Elle se fait dans une limite de précision de l'ordre du micron », souligne Gaston Bachelard. Car de telles erreurs peuvent bloquer la production, empêcher les marchandises de sortir et le profit d'entrer — on ne saurait les accepter plus longtemps. Il faut donc développer des systèmes de mesure plus précis, tout simplement parce que c'est la condition sine qua non de l'accumulation du capital. Dépasser le mètre L'exigence d'une précision toujours plus grande n'est donc pas neutre : elle procède de besoins particuliers, ceux des économies capitalistes alliées à l'État moderne. Et c'est à cette lumière qu'on peut lire les « progrès » de la cotation en escalade : la multiplication des « + » et des « / » dont on parlait au début. Car hériter de cette recherche d'une précision croissante, c'est hériter en même temps d'une certaine idéologie dont les systèmes de mesure modernes ne sont que l'instrument et le véhicule. C'est parce que nous héritons sans toujours nous en rendre compte d'une certaine idéologie capitaliste et moderniste que nous héritons aussi de cette idée qu'une mesure plus précise est objectivement meilleure et désirable. Cette volonté de coter toujours plus précisément les voies et les blocs que nous grimpons n'est rien d'autre que l'introduction dans notre communauté d'une idée qui nous imprègne par ailleurs. Nous ne désirons pas une cotation toujours plus précise et nous ne multiplions pas les « + » et les « / », nous ne procédons pas à des comptabilités toujours plus vétilleuses par amour désintéressé de l'escalade. Nous pensons qu'une cotation plus précise est meilleure parce que nous évoluons au quotidien dans un monde qui a fait de la précision croissante un synonyme du progrès et de la modernité. On peut accepter cette idée, la partager, mais le fait est qu'elle ne vient pas de nulle part et qu'elle ne va pas de soi. Des individus vivant dans des sociétés différentes des nôtres, sans État ni économie capitaliste, ne valoriseraient probablement pas l'idée d'une mesure toujours plus précise. Ils désireraient autrement ce que nous désirons – grimper — si jamais leur venait l'idée saugrenue de grimper pour le simple plaisir… Non qu'il faille cesser de coter — cela peut avoir toutes sortes d'autres utilités, comme le montre aussi notre propre exploration du sujet — mais on peut légitimement s'interroger sur ce besoin pathologique de quantifier le réel et de le réduire à un ensemble de données numériques. D'abord, comme le pointait Lucien Martinez, parce ce qu'on n'y gagnera rien. Ensuite, parce que ce besoin-là n'est pas le nôtre : il appartient à un système économique et administratif dont le but est de surveiller et augmenter la productivité des territoires, celle du travail et celle des échanges. Or, si nous « travaillons » une voie ou un bloc, ce n'est heureusement pas dans le même sens que lorsque nous sommes assis derrière un bureau, ou rivés à une chaîne. Ce souci ne devrait donc pas être le nôtre — et on peut même estimer que nous en libérer ne serait pas sans quelque bénéfice pour notre santé mentale. Les systèmes de cotation que nous avons sont bien suffisants. Dans leur forme initiale, ils nous rendent un service bien plus précieux que la seule mesure comptable que nous leur demandons.
- Au Liban, l'escalade pour reprendre prise
Le Liban compte une petite communauté d'environ 300 grimpeur·se·s. Un groupe en expansion qui a dû s'adapter aux crises, aux guerres et au manque de moyens. Reportage. À Beit Mery, un spot d'escalade au nord de Beyrouth © Sandro Basili pour Vertige Media Beit Mery, à 15 kilomètres au nord de Beyrouth. Au milieu de majestueuses falaises escarpées se trouve l'un des précieux sites d'escalade du Liban, muni d'une trentaine de voies. En cette matinée de fin mai, une poignée de jeunes hommes se retrouvent au bord de la route asphaltée qui serpente entre les falaises. Pioches, sécateurs, larges sacs plastiques, cordes et mousquetons sur le dos, ils s'engagent sur un petit chemin escarpé, à peine visible depuis la route. « Nous allons faire trois groupes : le premier s'occupera de nettoyer le sentier jusqu'à l'olivier, puis le deuxième de l'olivier jusqu'à la plateforme où se trouvent les premières voies d'escalade et d'y reconstruire l'escalier de pierres. Enfin, le troisième se chargera de la dernière partie avec le pont à construire… », annonce Jad Khoury, grimpeur à l'initiative de cette journée de maintenance. Développé depuis une dizaine d'années, ce spot continue d'être exploré chaque semaine par les ouvreur·se·s et équipeur·se·s, qui ont construit des relations de confiance avec les propriétaires terriens, les autorités et les communautés locales. En dix ans, ils y ont ouvert une trentaine de voies, du 5b+ au 7c+. Un pont vers le paradis Le groupe s'active pour nettoyer le sentier des plantes invasives, mais aussi des nombreux déchets laissés là au fil des années. Dans une anfractuosité de la montagne gît une ancienne décharge : pneus, plaques de ciment, seaux, vêtements, carcasse d'une poussette rose… « Nous allons nettoyer ce que nous pouvons, puis construire un pont pour relier les deux côtés, s'enthousiasme Jad. Là, il y a un Ailanthus altissima (appelé « arbre du paradis », il s'agit en réalité d'une espèce invasive qui empêche les autres plantes de pousser, ndlr), nous allons le couper et utiliser son bois pour construire le pont. » L'ouvrage permettra de relier le site existant à un autre secteur repéré de l'autre côté de la falaise, où le groupe espère ouvrir de nouvelles voies. © Sandro Basili pour Vertige Media Au Liban, ces passionné·e·s ont fait de la protection de la nature une priorité. « C'est important que les grimpeur·se·s prennent soin de l'environnement et ne laissent aucune trace derrière eux. C'est comme si on faisait partie du site, de la falaise », explique Ramy Abu Khalil, également ingénieur agricole. Le trentenaire coupe les branches d'un arbuste épineux avant de s'accroupir pour montrer au reste du groupe une orchidée sauvage. Dans d'autres sites, comme celui très populaire de Tannourine, dans le nord du pays, les pratiquant·e·s entretiennent les chemins pour limiter l'érosion. « L'escalade ne consiste pas seulement à enchaîner cinq voies par jour. Il s'agit aussi de contribuer à la préservation des lieux, poursuit Jad Khoury, fondateur de Sit Start et de Rock Climbing Lebanon. Même si nous ne sommes pas à l'origine des dégâts, nous effectuons le travail de restauration. Notre but est aussi que tout le monde en profite, pas seulement celles et ceux qui pratiquent l'escalade. » « Nous souhaitons que les autres découvrent comment ce sport a changé nos vies. Cela aide à surmonter sa peur, son stress, à oublier un peu la guerre… Nous voulons que les gens puissent vivre la même chose » Léa, grimpeuse libanaise Deux imposants sacs-poubelles se remplissent des déchets ramassés sur le site. Une fois remplis, ils sont remontés en rappel par les grimpeur·se·s. Léa Medawar, l'une des deux seules femmes présentes ce jour-là, assure la sécurité de ses amis pendant l'opération. Pour cette trentenaire qui grimpe depuis six ans, la communauté se retrouve autour d'une passion commune, et surtout, des valeurs partagées. « Nous souhaitons que les autres découvrent comment ce sport a changé nos vies, explique Léa. Cela aide à surmonter sa peur, son stress, à oublier un peu la guerre… Nous voulons que les gens puissent vivre la même chose. » Les deux lourds sacs sont hissés en rappel le long d'une voie baptisée « Du hummus pour le petit déjeuner », avant d'être transportés jusqu'à la route. Plus bas, le reste du groupe s'affaire toujours à la construction du pont et au nettoyage du secteur pour explorer la possibilité d'ouvrir de nouvelles voies. Jad Khoury scie avec force une branche de l'arbre du paradis. « En temps de crise, l'escalade est un filet de sécurité », lance-t-il. Léa Medawar, grimpeuse libanaise © Sandro Basili pour Vertige Media © Sandro Basili pour Vertige Media Après tant d'années « Quoi qu'il arrive au Liban, il y aura toujours quelqu'un pour grimper, toujours quelqu'un pour équiper des voies, pour camper près de la rivière et grimper chaque jour sur la falaise. Surtout pendant une guerre, surtout pendant une crise, surtout après une explosion, surtout en période d'instabilité… », renchérit Tino Deeck, grimpeur et réalisateur d'un documentaire sur ce sport depuis deux ans. Depuis plus de dix ans, le Liban traverse une succession de crises : effondrement économique et social depuis 2019, double explosion du port de Beyrouth en 2020, puis guerre entre le Hezbollah et Israël depuis octobre 2023. La dernière offensive, débutée le 2 mars, a déjà tué plus de 3 000 personnes et blessé 10 000 autres. Plus d'un million d'habitant·e·s ont été déplacé·e·s. Malgré une trêve officiellement en vigueur depuis le 17 avril, l'armée israélienne continue de tuer les habitant·e·s, de bombarder le Liban et de raser des villages entiers dans la « zone tampon » au sud du fleuve Litani (un espace de contrôle militaire israélien à l'intérieur du territoire libanais de plus de 600 kilomètres carrés, dénoncé par le Liban et de nombreux acteurs internationaux comme une atteinte à la souveraineté du pays, ndlr) et d'envahir le territoire. Au cours de ces derniers jours, l'armée a appelé à évacuer toute la partie au sud du fleuve Zahrani (nord du fleuve Litani, ndlr), soit bien au-delà de cette « zone tampon », faisant craindre une occupation durable du territoire, comme entre 1980 et 2000. « Il y a une dissonance entre le fait de grimper pour échapper à la réalité, et être dans un pays en guerre » Tino, grimpeur libanais Sur les téléphones, les notifications défilent, recensant frappes et bombardements dans le sud du pays. À Beit Mery, pourtant, le vacarme des bombes et des chars israéliens semble loin. Le chant des oiseaux couvre un instant le bourdonnement des drones. Malgré tout, la réalité finit souvent par rattraper celles et ceux qui cherchent dans l'ascension une échappatoire. Assis à l'ombre d'un caroubier, Tino Deeck se souvient d'une sortie à Tannourine. Ce jour-là, le réalisateur avait décidé de prendre ses distances avec le fracas de la guerre. Il s'échauffait au pied d'une voie lorsqu'un groupe d'enfants s'est approché. « Nous avons commencé à leur parler d'escalade, car ils ne connaissaient pas ce sport, nous leur avons montré », raconte celui qui se sait privilégié. Les enfants s'essaient à grimper. Le groupe partage ensuite boissons et barres chocolatées. Mais la conversation prend rapidement une tournure plus grave. « Ils nous ont appris qu'ils venaient du sud, qu'ils avaient été déplacés de force, reprend-il. L'un d'eux nous disait que sa mère était partie vérifier l'état de leur maison, dans le sud, et qu'il ne savait pas si elle rentrerait le soir… » Les mains tremblantes du gaillard s'accrochent à sa caméra. Après un temps de pause, il ajoute : « Il y a une dissonance entre le fait de grimper pour échapper à la réalité, et être dans un pays en guerre ». À gauche, Ramy Abu Khalil, ingénieur agricole. Et à droite, Jad Al Khoury, à l'initiative de la journée de nettoyage à Beit Mery © Sandro Basili pour Vertige Media Depuis les années 1980 et l'ouverture des premières voies par des militaires étrangers, l'escalade raconte un pays façonné par la colonisation, l'occupation, les crises et les conflits. À l'image de Climber Space, une marque de vêtements et structure organisatrice de sorties en pleine nature née en plein marasme sanitaire et économique. En 2020, les fondateurs ne trouvent plus de chaussons d'escalade en raison des restrictions imposées par la pandémie. « Nous avons commencé à réparer nos propres chaussures et à proposer plusieurs produits d'escalade pour le marché libanais, afin d'acheter local et de promouvoir notre culture… », explique Jad Issa, cofondateur de Climber Space avec ses deux frangins, Georges et Elias. Les trois frères se forment en autodidactes et obtiennent en quelques années les certifications Vibram et Scarpa. En 2022, ils créent Spacefest, un festival consacré à l'escalade organisé chaque été à Tannourine. « L'idée est de rassembler toute la communauté de l'escalade, les gens qui aiment les activités de plein air et ceux qui veulent découvrir ce sport, explique Jad Issa. Mais aussi de faire connaître notre pays et notre culture aux grimpeur·se·s qui viennent de l'étranger. » Elias en train de donner un cours dans une salle d'escalade à Beyrouth © Sandro Basili pour Vertige Media « Je ne vais quand même pas abandonner » À Beit Mery, l'après-midi avance. Les rayons du soleil jouent désormais à cache-cache avec la montagne. Charlie Sifri attache son harnais et prend place au pied de la paroi. Mains poudrées de magnésie, chaussons aux pieds, il se lance à l'assaut de la roche gris clair. Ses doigts cherchent les prises, tâtonnent. Le premier essai échoue. Il redescend, se replace. « Je ne vais quand même pas abandonner », lance-t-il en riant. Après plusieurs minutes d'effort, il finit par atteindre le sommet. Grimpeur depuis sept ans, Charlie Sifri a aussi travaillé au développement de la discipline pour l'organisation suisse ClimbAID. À travers plusieurs programmes, l'organisation cherchait à créer des espaces sécurisés de dialogue entre les différentes communautés de la Bekaa, dans l'est du pays, mais aussi à proposer un soutien psychologique à travers l'escalade. « ClimbAID a introduit l'escalade dans la Bekaa auprès des communautés marginalisées. Ils ont réussi à emmener une première génération de femmes, libanaises et syriennes de la Bekaa, grimper à Tannourine, entre autres. Ils ont aussi intégré ces jeunes grimpeur·se·s de la Bekaa à la communauté plus large de l'escalade », explique l'ancien manager de projets. Hassan Shehade, originaire d'Alep, en Syrie, a fait partie de ceux-là. Aujourd'hui grimpeur expérimenté, il transmet à son tour cette pratique aux plus jeunes. « Pour moi, l'escalade n'est pas seulement un sport, mais un mode de vie, explique-t-il depuis la Bekaa, où il vit toujours. Je sens que je fais partie de la communauté de l'escalade parce que ce sport crée des relations fortes entre les gens, fondées sur la confiance, le soutien et l'encouragement. » Il poursuit aujourd'hui ses efforts pour développer la discipline au Liban, mais aussi en Syrie, où il retourne régulièrement depuis la chute du régime de Bachar Al-Assad en 2024. Son prochain objectif : « ouvrir une voie d'escalade dans la montagne syrienne, qui représente la communauté libanaise et syrienne ». Dans la falaise de Beit Mery, les derniers coups de marteau résonnent enfin. Les fronts sont perlés de sueur, les visages éclairés de sourires. L'arbre du paradis a disparu. Il est désormais possible de passer d'un côté à l'autre de la falaise sans difficulté. Pour Tino, cette construction reflète l'esprit des grimpeur·se·s du Pays du Cèdre : « Nous avons appris à réaliser les choses nous-mêmes et à établir nos propres règles, plutôt que de laisser quelqu'un venir de l'extérieur pour imposer les siennes, car nous connaissons notre terre, nous savons comment elle fonctionne ». Le pont que Jad, Léa, Ramy et les autres viennent de construire tangue encore un peu. Mais à force d'entretien, de persévérance et de détermination, il devrait soutenir marcheur·se·s et grimpeur·se·s pendant plusieurs années. Et surtout, permettre à deux bords de la falaise d'être reliés.
- Deux ans, des menaces et 300 raisons de continuer
Deux ans après son lancement, Vertige Media relance une campagne de dons. Pas pour survivre. Pour consolider un journalisme libre dans un milieu où l'indépendance ne se décrète pas. Elle se finance. Et on compte sur vous. © Vertige Media « L'escalade se porterait mieux si tu sautais d'un pont. » C'était un jour de pluie, au téléphone, à la rédaction. La formule a tellement claqué qu'elle nous a laissés sans voix. La personne a donc raccroché là-dessus, a ciao bonsoir. La réplique ne visait aucun article en particulier. C'était « un tout ». Selon notre interlocuteur, nous faisions « du mal à l'escalade ». Pas après un article sur les meilleurs chaussons de bloc. Non, tout cela se passe en fin d'hiver après une série d'articles sur les luttes sociales de certain·e·s travailleur·se·s de l'escalade et quelques enquêtes sur des violences sexistes et sexuelles dans le milieu. Penser les plaies Cette année, on a aussi eu droit à « Retirez cet article ou je coule votre site » ou encore « On peut s'arranger financièrement si tu ne publies pas ça. » Sympa hein ? Bon, il y a plusieurs façons de regarder les choses quand on vous fait du chantage. Nous ne sommes pas des mentalistes ni des agents du RAID, alors on a commencé par faire la gueule. C'est pas hyper agréable à brûle-pourpoint. Mais en prenant un peu de hauteur, on a commencé par se convaincre que ces menaces étaient la meilleure preuve qu'on puisse nous donner : Vertige Media fait son boulot. « Notre métier n'est pas de faire plaisir, non plus de faire tort, il est de porter la plume dans la plaie » Albert Londres, grand reporter français, en 1926. Un média de grimpe qui ne dérange personne ne fait pas du journalisme. Au début du siècle dernier, l'un de nos plus illustres prédécesseurs écrivait ceci dans un de ses reportages les plus engagés où il dénonce les exactions commises au nom de la colonisation française. En 1926, Albert Londres publie Terre d'ébène avec cette phrase, devenue une devise : « Notre métier n'est pas de faire plaisir, non plus de faire tort, il est de porter la plume dans la plaie ». Exactement un siècle plus tard, gageons que le paysage médiatique de l'outdoor n'a pas plongé dans beaucoup de blessures. Bien fourni en contenus calibrés pour ne froisser aucune marque, ce modèle a sa logique. La publicité nourrit les médias, les médias ménagent les annonceurs. Tout le monde est content. Sauf celles et ceux qui voudraient que les injustices cessent, que l'inclusion ne soit pas un slogan et que les informations soient vraiment des informations. Vertige Media a choisi autre chose. Depuis deux ans, la rédaction a enquêté sur des scandales sexuels dans le milieu, documenté des violences sexistes et sexuelles dans les salles, couvert la lutte sociale des travailleur·se·s de l'escalade, décrypté la pollution des espaces de grimpe ou le dérèglement de certains acteurs économiques. Des sujets que peu de rédactions couvrent. Des histoires que certains préfèrent qu'on ne raconte pas. Ce dernier point est en général un bon indice pour comprendre qu'on tient un sujet. Chez nous, c'est même devenu une conviction profonde qui guide chaque article qu'on publie. Mais ce n'est pas tout. Cette année, la rédaction a aussi traité des « bonnes nouvelles ». Que ce soit le récit d'une aventure collective pour ouvrir une salle autogérée, la lutte de tout un peuple contre des financiers pour préserver un espace naturel ou celui d'une fratrie revenue dans leur pays en guerre pour reconstruire leur communauté par la grimpe, Vertige Media oeuvre aussi pour ce travail qu'on appelle « journalisme de solutions ». Désormais, des dizaines de milliers de grimpeur·se·s lisent Vertige. Il y a quelques semaines, on leur a donc directement posé la question : pourquoi ? Pour Clara, « Vertige parle d'escalade comme on aimerait en entendre parler plus souvent. Avec du fond, des doutes et autre chose que la performance ». Julien, lui, soutient « parce que j'ai envie que ce type de journalisme d'investigation existe dans l'escalade. Libre, documenté, parfois piquant ». Le (sur)saut collectif L'indépendance ne se décrète pas. Elle se finance. C'est un raisonnement logique : notre liberté éditoriale, c'est d'abord notre liberté économique. Et nous avons fait le choix de ne pas la financer avec un comble : le « mur payant » (ou paywall, en VO). Chez nous, tous les articles restent accessibles à toutes et tous, sans exception. Cela dit, les enquêtes longues, le reportage de terrain, les films, les interviews XXL, les grands récits... tout ceci a un coût réel. Si on ne veut pas dépendre des seuls annonceurs, si on veut rester libre de choisir nos sujets et nos angles sans avoir à rendre de comptes à personne d'autre qu'à vous, on a besoin que celles et ceux qui tiennent à ce travail décident de le financer directement. « Vertige parle d'escalade comme on aimerait en entendre parler plus souvent. Avec du fond, des doutes, et autre chose que la performance » Clara, lectrice de Vertige Media L'an dernier, plus de 500 personnes l'ont fait. Grâce à elles, on a pu produire notre premier film, embaucher une apprentie journaliste à la vidéo, et travailler avec des journalistes pigistes professionnel·le·s qui nous ont permis de faire du reportage là où nous ne pouvions pas aller : en Syrie, à Madrid, en Ukraine... Aujourd'hui, on relance une campagne de dons. L'objectif ? 300 soutiens de plus avant le 30 juin. Pas pour survivre. Pour consolider un modèle. Pour que les pressions glissent, que la rédaction puisse travailler sans l'angoisse permanente du modèle économique, et que Vertige continue à exister comme il a choisi d'exister : sans compromis. Et avec une mission originelle : ouvrir la voix. Donner à Vertige Media, c'est choisir un journalisme qui dérange les bonnes personnes. Celui qui donne de la visibilité à celles et ceux que le milieu préfère ignorer. Celui qui ouvre la voie à des personnes qui n'ont pas accès à un milieu encore trop souvent réservé à quelques-un·es. Celui qui résiste à ceux qui voudraient nous voir sauter d'un pont. Le seul saut que l'on fera, c'est avec vous, pour s'accrocher au prochain relais. Avec 800 soutiens autour de nous, c'est certain : on ne lâchera rien. On compte sur vous.
- Au Maroc, l’outdoor grimpe sur l’histoire coloniale
L’escalade et le trekking ont placé certaines vallées marocaines sur la carte mondiale de l’aventure. Mais que se passe-t-il quand des montagnes habitées deviennent le décor de sportif·ve·s venu·e·s d’ailleurs ? À travers son travail sur la « montagne-sportive » au Maroc, l’anthropologue Thomas Fouquet raconte les angles morts d’un outdoor qui se croit souvent neutre, mais grimpe sur une histoire longue. L’entrée du Club alpin français de Casablanca / Courtoisie de Thomas Fouquet On croit venir chercher du rocher. Du soleil quand l’Europe grelotte. Des grandes parois rouges, des vallées suspendues, des villages au pied des voies, et cette promesse d’une aventure encore disponible, moins aménagée, moins saturée que dans les Alpes. Taghia, Todgha, Chefchaouen, Imlil : pour beaucoup de grimpeur·se·s et de randonneur·se·s, ces noms sonnent déjà comme des évidences. Pourtant, une falaise n’est jamais seulement une falaise. Dans un article publié dans la Revue internationale des études du développement, intitulé « La montagne-sportive au Maroc : entre confiscation, préservation et marchandisation », Thomas Fouquet, anthropologue et chargé de recherche au CNRS, invite à regarder ce que l’outdoor préfère souvent laisser hors champ : l’histoire coloniale, les inégalités sociales, les récits touristiques, les circulations d’argent, de matériel et les rapports de pouvoir qui se cachent derrière l’appel des grands espaces. Montagne importée Le paradoxe tient en peu de mots. Au Maroc, les montagnes sont là. Habitées, visibles, massives. Pourtant, les sports qui s’y déploient aujourd’hui ont longtemps été structurés par des modèles venus d’ailleurs. L’histoire commence sous protectorat. La France s’installe au Maroc en 1912. Dix ans plus tard, le Club alpin français ouvre sa section du Haut Atlas. En 1923, il tient son congrès annuel à Marrakech, sous la présidence d’honneur du maréchal Lyautey. La montagne sportive marocaine naît donc dans une drôle de cordée : des acteurs européens équipent, construisent les premiers refuges, forment les guides et projettent sur l’Atlas un imaginaire alpin venu d’Europe. La paroi est marocaine, mais le récit qui l’enveloppe parle longtemps français : alpinisme, exploration, conquête douce et carte postale verticale. Dans un entretien avec Vertige Media, Thomas Fouquet résume cette histoire d’une formule simple : « Aux yeux des Marocains, les sports de montagne sont une espèce d’espace étranger à domicile ». Nationale par le relief, la montagne reste en partie extérieure par ses codes, ses institutions, ses récits et ses usages. Ici, le mot « postcolonial » ne relève pas du slogan : il décrit ce qui se voit sur le terrain. « C’est par le biais de la colonisation au Maroc que les sports de montagne ont été introduits et se sont développés », rappelle le chercheur. Cette filiation continue de laisser des traces. Une grande partie des voies reste équipée par des Européen·ne·s, installé·e·s au Maroc ou de passage. Certains clubs restent marqués par des codes hérités de cette histoire, tandis que les pratiquant·e·s marocain·e·s viennent souvent de milieux urbains favorisés. Les lignes bougent, pourtant. Thomas Fouquet observe aujourd’hui un vrai regain d’intérêt pour l’escalade chez de jeunes citadin·e·s marocain·e·s. À Rabat et Casablanca, les sections d’escalade affichent complet. Certaines ont même dû refuser des inscriptions. On pourrait y voir une démocratisation. L’anthropologue nuance : « Il y a une massification, mais il n’y a pas de démocratisation de l’escalade ». « La population marocaine n’est pas ciblée par le marché de l’outdoor. Mais les territoires marocains, eux, sont ciblés par les pratiques outdoor » Thomas Fouquet, anthropologue et chargé de recherche au CNRS Le profil reste relativement homogène : jeunes issu·e·s des classes moyennes et supérieures urbaines, parcours internationalisés, études ou séjours en Europe. Beaucoup découvrent la grimpe ailleurs avant de comprendre qu’elle existe aussi chez eux. Comme si le détour par l’étranger permettait soudain de voir son propre territoire. Dans son article, Thomas Fouquet cite ainsi un jeune grimpeur marocain, âgé de 33 ans, qui a débuté l’escalade lors de son cursus secondaire en lycée français à Casablanca. Pour lui, l’escalade avait d’abord le visage de la résine sur un mur en béton, dans un cadre scolaire français. Puis vient la découverte du rocher local. Réaction : « Ah ouais, nous aussi les Marocains on peut faire de l’escalade, on a ça chez nous pour de vrai [rires]. » Il faut parfois un détour social ou géographique pour découvrir que son pays n’est pas seulement une destination pour les autres. La fracture est aussi matérielle. Au Maroc, le marché de la grimpe reste embryonnaire. « Aujourd’hui, il n'y a pas l’équivalent d’un Vieux Campeur », précise Thomas Fouquet. Chaussons, magnésie, strap, ressemelage : tout devient vite une affaire de valises... et de débrouille collective. « Moi, je partage ma magnésie et mon strap à longueur de temps », confie le scientifique. Il poursuit : « La population marocaine n’est pas ciblée par le marché de l’outdoor. Mais les territoires marocains, eux, sont ciblés par les pratiques outdoor. » Authentique toc Les vallées marocaines attirent parce qu’elles semblent offrir ce que beaucoup d’Européen·ne·s pensent avoir perdu chez eux : une montagne plus brute, moins aménagée, moins saturée, moins transformée. Sauf que l’authenticité a souvent un double fond. Ce que le ou la voyageur·se perçoit comme un charme — l’isolement, l’absence d’infrastructures lourdes, le sentiment de hors-temps — peut être vécu localement comme une contrainte très concrète : routes insuffisantes, accès limité aux soins, à l’école, au travail, à l’électricité. Dans son article, Thomas Fouquet cite le géographe David Goeury : « L’enclavement, contrainte à l’échelle nationale, pourrait être alors considéré comme une ressource à l’échelle mondiale ». Dit autrement : ce qui pénalise un territoire peut devenir son meilleur argument de vente. Thomas Fouquet parle alors d’un profond décalage, où « les aspirations et les désirs des uns sont en déconnexion forte avec ceux des autres ». Le ou la trekkeur·se veut un village intact, sans trop de poteaux électriques dans le cadre. L’habitant·e veut simplement de la lumière. Une formule issue d’un travail sur la vallée des Aït Bouguemez, citée dans l’article, résume le piège : « Pour que les touristes viennent, il faut que le patrimoine reste, mais pour que les habitants restent, il faut que le patrimoine évolue ». À Imlil, dernier village avant le Toubkal (le plus haut sommet marocain qui culmine à 4167mètres, ndlr), ce malentendu prend forme. Thomas Fouquet parle d’un « outdoor bazar » : guides, hébergements, matériel de seconde main, vieux piolets, skis fatigués, commerce de l’aventure et économie de la débrouille. Un Chamonix de l’Atlas, mais sans le vernis de la station alpine. « C’est une espèce d’hypertrophie de logique consumériste et capitalistique qui s’empare de la montagne au Maroc, mais par touches successives », observe-t-il. L’escalade ajoute une couche encore plus sensible. La randonnée traverse. L’escalade transforme. Elle perce le rocher, visse des plaquettes, équipe des lignes, nomme les voies, cartographie les parois. Elle ne fait pas que passer dans un paysage : elle y inscrit ses propres signes. Thomas Fouquet ne cherche pas à faire des équipeurs étrangers des coupables pratiques. Beaucoup, rappelle-t-il, sont attachés au Maroc, connaissent les lieux et nouent des relations sincères avec les habitant·e·s. Cela dit, le geste reste chargé. « S’approprier cette portion de territoire et la baptiser a quelque chose de symboliquement signifiant, eu égard à l’histoire du pays et à la présence étrangère dedans », insiste-t-il. « On vient, on pratique, on consomme, on se barre » Thomas Fouquet, anthropologue et chargé de recherche au CNRS La question devient vite très concrète : qui décide qu’une falaise devient un site ? Qui l’équipe, la nomme, l’entretient ? Et qui reste spectateur·rice quand un lieu de vie bascule dans la catégorie du « spot » ? Ces derniers mois, de jeunes grimpeurs marocains du CAF de Casablanca ont pris la parole pour critiquer ce qu’ils perçoivent comme la persistance d’un esprit colonial dans certaines pratiques. Ce qu’ils ciblent, c’est moins l’existence de l’escalade que la manière de consommer les lieux. Thomas Fouquet résume cette logique vertement : « On vient, on pratique, on consomme, on se barre ». Face à cela, une autre manière d’habiter la pratique se dessine, plus attentive aux lieux et à celles et ceux qui y vivent. L'anthropologue parle de « politique par le bas » : faire attention à la manière d’arriver dans un village, au nom donné à une voie, à ce que l’activité laisse derrière elle, et pas seulement à ce qu’elle permet de cocher dans un carnet de croix. Effet Kaizen À cette histoire longue s’ajoute désormais l’accélérateur des réseaux sociaux. YouTube, Instagram et les récits de dépassement de soi rendent la montagne plus visible auprès d’une jeunesse marocaine urbaine. C’est une porte d’entrée nouvelle, potentiellement précieuse. Mais elle ouvre parfois sur l’image avant d’ouvrir sur la culture du milieu. Thomas Fouquet rapporte l’anecdote d’un guide de montagne tombé sur de jeunes Marrakchis partis tenter le Toubkal en hiver, en jeans et baskets, après avoir vu des vidéos en ligne : « Les jeunes Marocains s’intéressent à la montagne. Sauf qu’il y a une espèce de béance énorme entre les images qui sont produites et l’état des connaissances concrètes des population », explique-t-il. Le sommet devient décor de story avant d’être perçu comme un milieu. On y vient chercher une image de soi avant d’avoir appris le froid, l’altitude, la neige, la lenteur, le risque. Mais l’histoire ne s’arrête pas à cette dépossession par l’image. À Taghia, de jeunes habitant·e·s sont devenu·e·s d’excellent·e·s grimpeur·se·s. Thomas Fouquet les décrit comme « une espèce de trait d’union entre cette montagne habitée et cette montagne sportive ». C’est peut-être là que se joue une partie de l’avenir : dans la capacité des pratiquant·e·s marocain·e·s à produire leurs propres récits, leurs propres images, leurs propres manières d’habiter les falaises. Le Maroc n’est pas une exception exotique. C’est même l’un des intérêts de l’enquête : regarder, dans un cas précis, une question qui traverse tout l’outdoor contemporain. « Il ne s’agit pas de dire qu’il y a un truc très spécifique au Maroc. Ce sont des modalités marocaines dans une question très globale », rappelle Thomas Fouquet. Comment traverser un espace naturel sans le consommer comme un produit jetable ? Et comment penser les grands espaces sans oublier qu’ils sont déjà habités, nommés, travaillés, disputés ? L'anthropologue ne prêche pas le boycott de l’Atlas. Il refuse la posture confortable du juge. « Ma question, ce n’est pas de critiquer le fait que des étrangers viennent grimper au Maroc, mais plutôt comment ils le font, avec quelle éthique, quel état d’esprit ». Tout tient peut-être dans cette phrase, lâchée à la fin de notre entretien : « C’est plus un problème de rythme que de distance ». Le piège moderne n’est pas d’aller loin. C’est d’arriver trop vite. De voir la falaise avant le village, la ligne avant le lieu, l’aventure sauvage avant l’histoire. L’étude de Thomas Fouquet rappelle une évidence que l’outdoor aime parfois oublier : les grands espaces ne sont jamais vides. Même silencieuses, les falaises racontent toujours quelque chose. Pour lire le travail complet de Thomas Fouquet : « La montagne-sportive au Maroc : entre confiscation, préservation et marchandisation », publié dans la Revue internationale des études du développement.
- Désescalade : pourquoi il est urgent de ralentir
Plus haut, plus vite, plus fort. Prise dans un modèle de croissance, l’escalade nous embarque dans une course qui peut épuiser et isoler. Et si on ralentissait ? Et si désescalader, c’était replacer des limites dans un monde qui nous pousse à les dépasser ? Réponses lourdes de sens. (cc) NEOM / Unsplash Cet article est le quatrième épisode d'Heavy Mental, notre série qui décrypte les concepts psychologiques clés de l'escalade, sous le poids de la performance. Elle est rédigée par Léo Dechamboux, préparateur mental et co-auteur avec Fred Vionnet de l'ouvrage de référence Le Mental du grimpeur. Si vous avez suivi les fissures dans lesquelles Heavy Mental s’est engouffrée, vous savez que la série se place à la croisée de plusieurs chemins pour parler de la performance en escalade différemment. De la confiance en soi à la résilience en passant par les affres de la compétition, les articles ont déjà tenté d’envoyer du lourd sur des sujets parfois légèrement discutés. Pour ce quatrième épisode, il nous semblait désormais important de ralentir. Ou plutôt de traiter du besoin de ralentir, de douter, de réinventer les pratiques, les récits et les acteur·ices de l’escalade. Bref, de la nécessité d’une écologie cognitive et de décroissance. En un mot : de désescalade. Quoi de plus important que de s’inscrire dans ce ralentissement puisque les réseaux sociaux, les circuits de compétitions, les sirènes du sponsoring ou le renouvellement cadencé des ouvertures en salle nous inscrivent dans une logique frénétique ? Il faut progresser vite, optimiser les détails, repousser les limites, faire des voies plus dures, les mettre en scène, et être récompensé·e pour ça. Cela change même nos rapports sociaux qui se retrouvent instrumentalisés. Formellement d’abord puisqu’on a notre préparateur mental, notre entraîneur, notre « commu ». Subtilement ensuite, puisqu’être bien entouré.e permet de mieux performer. Tout cela a un coût : fatigue mentale, diminution du plaisir, isolement... On produit de l’escalade plus qu’on ne la vit. Le mythe de la voie sans fin Il faut remonter au XIXe siècle pour se rendre compte que l’avènement du sport dit « moderne » suit alors une logique simple : cadrer, mesurer, comparer, améliorer. Ipso facto, les activités sportives vont s’inscrire dans le modèle plus large de la croissance, qui va elle-même dicter notre façon de faire société et de vivre individuellement. Sociologue français du sport, Christian Pociello a démontré que ce modèle de croissance dépasse le domaine de l’économie pour s’étendre à celui des capacités humaines. Dit autrement, nos aptitudes physiques ont commencé à être pensées sous le prisme de la performance. À la faveur d’un ensemble de conditions religieuses, philosophiques, économiques et technologiques, les sociétés occidentales les ont même transformées en limites à dépasser. C’est ainsi que nos normes physiologiques fonctionnelles se sont muées en records. La priorité n’est plus de savoir à quelle altitude le corps humain fonctionne correctement, mais d’assister à des « super humains » entraînés à survivre plus haut que les précédents. Le niveau doit toujours augmenter. Plus haut, plus vite, plus fort. Il ne s’agit pas d’apprécier cela comme un événement ponctuel mais de le penser comme une norme. Le 9A en bloc était l’anomalie en 2016 lorsque Nalle Hukkataival annonçait sa première ascension de Burden of Dreams. Aujourd’hui, ce niveau de performance s’est cristallisé, et apparaît presque comme « normal ». Depuis, le milieu de l’escalade n’attend qu’une chose : un nouveau héros pour dépasser la limite. Or cette progression n’est ni infinie ni autonome. La performance sportive est le produit d’un système. Les économistes français, Jean-François Bourg et Jean-Jacques Gouguet, l’expliquent bien dans leurs travaux : la croissance n’est plus possible puisque les ressources planétaires sont limitées. Il est donc nécessaire de réfléchir au sport dans un monde décroissant. Christian Pociello ne dit pas autre chose lorsqu’il parle d’un conflit entre croissance et limites à l’échelle sportive. Selon le sociologue, le sport régule, cadre, impose des règles, classe. Néanmoins, il sait aussi produire de la démesure et du dépassement de soi et de la norme, sans limites. L’optimisation et l’intensification des moyens d’entraînement ou encore la spécialisation, le contrôle des corps et des ressources mentales sont autant d’éléments qui le montrent. Se rejoue ici une idée centrale du capitalisme : croître sans fin dans un monde fini. Entre résistance et récupération Sous couvert de l’illusoire possibilité de dépasser les limites sportives, les pratiquant·e·s rêvent de sommets à atteindre. La pratique, quant à elle, suit, épaulée par des récits où les difficultés et les échecs ne servent qu’un storytelling à l’issue victorieuse. Pourtant, l’escalade a toujours occupé une place particulière. Comme les sports de glisse, la pratique s’est développée en marge des institutions, en rupture avec leurs logiques. L’escalade, le surf et le skate ont été investis comme des terrain de jeux ancrés dans un rapport direct au milieu. Avant d’être des terrains de performance, ils étaient ceux de l’exploration et de l’engagement. On y cherchait moins à mesurer qu’à éprouver. Cette orientation vers l’expérience – décrite par l’universitaire spécialiste de la prospective du sport, Alain Loret ou incarnée par des figures comme celle de Dean Potter – participait à la critique du sport moderne. À l’origine, l’escalade expérimentait la thèse de la résistance. Mais comme la plupart de ces activités, elle n’a pas résisté aux logiques de marché. Ces cultures alternatives ont été intégrées puis valorisées économiquement. L’industrie outdoor, le tourisme, la médiatisation et les circuits compétitifs les ont reconfigurés. Certaines falaises sont désormais surfréquentées, les ascensions sont présentées comme des exploits, les grimpeur.se·s deviennent des vecteurs d’image. Ce qui relevait d’un rapport singulier au monde s’est traduit en produit, en contenu, en spectacle. Cela ne s’opère pas sans tension : les sports de glisse et l'escalade oscillent. D’un côté, ils portent toujours des potentiels de résistance : autonomie, créativité, réappropriation des temporalités, coopération. L’escalade peut encore être ce lieu. La discipline peut définir ses propres normes et se confronter à l’ordre établi. De l’autre, ces pratiques sont traversées par des logiques de récupération. La performance mesurable, la standardisation des voies – Kilter Board, mur Titan – ou la diffusion massive d’images nous inscrivent dans une économie de croissance. Le bon flow À la lumière de ces évolutions, reste une question : à quoi ressemblerait un sport dans une société décroissante ? Les premiers éléments de réponse dessinent un basculement profond. Il ne s’agirait plus d’organiser la pratique autour de la croissance, mais de la sobriété, de l’expérience et du collectif en repensant la mobilité, la compétition et le rôle des activités sportives. En escalade, cela implique une transformation structurelle, théorique et psychologique. Car la désescalade ne peut pas être que systémique : elle se joue dans la manière dont nous percevons, interprétons et vivons nos expériences. Elle commence par un déplacement du regard : le doute, la fatigue ou la peur, vus comme des freins, peuvent être compris comme des indices de nos ressources et de nos limites. Les intégrer, c’est sortir de la culpabilité et de l’optimisation pour construire un autre rapport à la pratique. Cela implique d’accepter de ralentir et de reconnaître l’irrégularité des apprentissages. Dans ce cadre, l’état de flow occupe une place clé. Loin d’un idéal de performance ou de contrôle, c’est un équilibre fin entre les exigences d’un passage et nos ressources. Il repose sur l’attention au geste, la diminution du jugement, la présence au mouvement. Il est invisible là où la performance est mesurable, communicable et valorisable. Le bon état de flow peut donc rester discret, intime, non spectaculaire. Le confondre avec une performance absolue, c’est transformer l’instant en devoir de rendement. La désescalade mentale consiste aussi à sortir d’une solitude induite par les logiques compétitives. Nous l’avons vu, la confiance n’est pas juste individuelle mais relationnelle et situationnelle. Revaloriser les pratiques collectives à travers des formats coopératifs fondés sur l’apprentissage, le partage, l’échange ou l’entraide permet de déplacer le centre de gravité de la performance et invite à redéfinir les critères de réussite. Ne pas se limiter aux objectifs chiffrés et intégrer la qualité de l’engagement, le plaisir ou la compréhension du mouvement sont aussi des pistes. Ces dynamiques existent à différentes échelles. Certain·e·s grimpeur·se·s s’éloignent du modèle de performance ou de communication classique pour investir des pratiques plus lentes d’exploration et de rencontre – à l’image de Nicky Ceria, Seb Berthe ou Soline Kentzel — tandis que d’autres privilégient des formes d’engagement moins visibles. Des collectifs centrés sur le partage et la transmission émergent, comme Eska Gang, GSI, ou Greenspit. À l’échelle des salles privées, des alternatives naissent avec les salles coopératives, par exemple, alors que des organisations émergent et tendent à célébrer l’escalade autrement qu’à travers la compétition et la performance (Femmes en Montagne, La Fête du Spit…). Au niveau des clubs ou des pôles espoir, cela implique de créer des environnements sécurisants, reconnaissant l’erreur comme partie de l’apprentissage. Les feedbacks peuvent valoriser la stratégie, l’engagement, la progression plutôt que le but, l’exploit ou la stagnation. Institutionnellement, cela induit de varier les pratiques, d’intégrer le bien-être et la santé, de penser et d’assurer l’inclusion, l’éducation, la protection des athlètes et des staffs, tout en repensant les parcours mis en avant et la manière de les raconter. Ce sont des déplacements, des tentatives concrètes de réintroduire du temps, du sens et du collectif dans une pratique façonnée par l’injonction à la surenchère. La désescalade, ce n’est pas rêver une pratique pure qui n’a jamais existé, c’est interroger les conditions dans lesquelles nous grimpons. C’est replacer des limites dans un monde « vertical » où tout nous pousse à les dépasser.
- Dolomites contre Wall Street : le pari de La Sportiva
À l’approche de son centenaire, La Sportiva change de logo, de signature et d'ambition commerciale. Dans un marché de l'outdoor qui s'étend, la vieille maison italienne tente une opération délicate : moderniser son récit sans laisser ses racines devenir un simple argument de vente. Giulia, Lorenzo et Francesco Delladio © La Sportiva À la réception de l’invitation, l’enthousiasme n’était pas franchement immédiat. Un Sales Meeting international, en principe, c’est d’abord une affaire de commerciaux, de collections à venir et de slides projetées devant un réseau de distribution. La Sportiva promettait pourtant une annonce historique. Dans un marché de la montagne devenu machine à croissance, les scénarios s’écrivent vite. Arc’teryx, Salomon, On... autant de marques techniques qui ne jouent plus seulement leur crédibilité sur les pentes, mais aussi dans les rapports annuels et leurs boutiques en ville. Voir La Sportiva, l’une des grandes maisons familiales des Dolomites, annoncer une vente, une ouverture du capital ou une accélération financée par des capitaux extérieurs n’aurait donc rien eu d’invraisemblable. Sur scène, Lorenzo Delladio a choisi un autre récit. Pas de rachat, pas d’investisseur extérieur. Le dirigeant a annoncé la transmission d’une partie de ses parts à ses enfants – Giulia et Francesco Delladio –, représentants de la quatrième génération, ainsi que l’extension du siège historique de Ziano di Fiemme (petite commune du nord-est de l'Italie, ndlr) d’ici 2028. Le tout accompagné d’un nouveau logo, d’une nouvelle signature et d’un concept retail repensé : La Sportiva modernise ses outils de marque au moment même où elle réaffirme son ancrage familial et industriel. La montagne est devenue un marché Il y a quelques années encore, parler de montagne suffisait peut-être à situer une marque. Aujourd’hui, la montagne est partout. Sur les vestes portées loin des arêtes, sur les chaussures de trail qui ne voient parfois jamais un sentier, sur les campagnes globales où les sommets servent autant à vendre de la performance que du statut. L’outdoor technique n’a pas seulement changé de taille, il a changé de public. Les chiffres décrivent très bien ce changement. En 2025, Anta, propriétaire chinois d’Arc’teryx et de Salomon, a annoncé une croissance de 27 %, à 6,6 milliards de dollars de chiffre d’affaires. Arc’teryx a progressé de plus de 30 %, tandis que Salomon a bondi de 35 % pour dépasser les 2 milliards de dollars de ventes. De son côté, On a franchi la même année le seuil des 3 milliards de francs suisses de ventes nettes, avec une progression annuelle de 30 %. Le 12 mai 2026, Reuters rapportait encore que la marque suisse relevait ses prévisions de marge, portée notamment par ses sneakers, sa collaboration avec Zendaya et une Cloudtilt devenue meilleure vente de Foot Locker Europe en mars. C’est dans ce monde-là que La Sportiva présente son nouveau logo. Non pas dans une bulle alpine intacte, plutôt dans un marché où les signes techniques circulent beaucoup plus vite que les pratiques qui les ont produits. Une veste d’alpinisme peut devenir une pièce de mode. Une chaussure de montagne peut finir dans une silhouette urbaine. Un magasin outdoor peut se penser comme une galerie d’expérience. Arc’teryx, décrite par le Wall Street Journal comme une marque capable de transformer ses vestes à 1 000 dollars en symboles de statut, incarne cette bascule où la performance technique se double d’un prestige social. La Sportiva cherche à se tenir à distance de cette dilution, tout en utilisant désormais les mêmes outils de lisibilité mondiale. Pendant la conférence, Vittorio Barrasso, l’un des cadres de l’entreprise, a cité frontalement les concurrents qui occupent aujourd’hui le terrain : The North Face, Salomon, Arc’teryx, On, Scarpa... « Ce n’est pas une montagne abstraite ou choisie au hasard. C’est une montagne réelle, que nous connaissons très bien » Francesco Delladio, la quatrième génération de la famille Delladio Dans ce bruit, La Sportiva avance une formule : « Nothing But Mountain ». Rien que la montagne. Cette posture expose toutefois la contradiction du moment : pour dire qu’elle n’est pas une marque outdoor interchangeable, La Sportiva doit désormais utiliser tous les outils d’une marque outdoor mondiale — logo simplifié, slogan international, plateforme de communication, retail expérientiel, langage unifié. Autrement dit, la marque ne refuse pas les règles du marketing global. Elle essaie de les exprimer sans perdre son ancrage. Rester située, avec les outils du global Au centre du nouveau logo, La Sportiva garde donc sa montagne. Pas une montagne de banque d’images, pas une ligne de crête abstraite dessinée pour passer proprement sur un packaging, mais le Cimon della Pala, sommet du Trentin déjà inscrit dans l’identité historique de la marque. Pendant la présentation, Francesco Delladio insiste : « Ce n’est pas une montagne abstraite ou choisie au hasard. C’est une montagne réelle, que nous connaissons très bien ». « Jusqu’à aujourd’hui, j’étais le seul et unique propriétaire des actions » Lorenzo Delladio, Président de La Sportiva La précision pourrait passer pour un détail de storytelling. Elle dit pourtant beaucoup de l'époque. À force d’être recyclée par le marketing outdoor, la montagne finit parfois par perdre son adresse. Elle devient un décor transportable, une promesse d’air pur, une silhouette que l’on peut poser indifféremment sur une chaussure de trail, une veste technique ou une campagne digitale. La Sportiva tente de faire l’inverse : remettre un lieu dans son signe. Non pas « la montagne », au sens large, mais cette montagne-là, avec son nom, sa vallée, son histoire. Giulia, Lorenzo et Francesco Delladio © La Sportiva Fondée en 1928 par Narciso Delladio, La Sportiva reste installée à Ziano di Fiemme tout en distribuant ses produits dans plus de 70 pays. C’est tout le grand écart de cette refonte : rendre le logo plus efficace sans lui enlever son accent. Dans la bouche des designers, cela devient « subtraction with intention », la soustraction avec intention. En clair : enlever ce qui encombre, garder ce qui tient. Alléger la montagne, dégager la silhouette, rendre le signe plus lisible sur une semelle, une veste, un écran, une vitrine. C’est là que la contradiction devient intéressante. Une montagne réelle, une fois simplifiée, circule mieux. Elle peut voyager sur les packagings, les vitrines, les campagnes digitales, les boutiques, les outils commerciaux. C’est précisément ce que prévoit le communiqué de presse : une plateforme de communication globale, déployée à partir de l’Automne/Hiver 2026 sur les campagnes, le retail, le digital et le packaging. La Sportiva veut éviter l’abstraction du marché, mais elle doit bien en apprendre la grammaire. La différence se joue alors moins dans les mots que dans les actes. Lorenzo Delladio a annoncé avoir cédé une partie de ses parts à Giulia et Francesco. « Jusqu’à aujourd’hui, j’étais le seul et unique propriétaire des actions », a-t-il déclaré sur scène. Dans le même mouvement, l’entreprise prolonge une logique industrielle déjà engagée en 2023 avec l’acquisition d’une participation majoritaire dans Meet Italia, fabricant italien spécialisé dans la chaussure de montagne. Autrement dit : La Sportiva continue de mettre dans la vallée du capital, des murs, de la production et une partie de sa succession. Le retail concentre cette tension. La marque a présenté un nouveau concept de magasin à Arco, ville-symbole de l’escalade européenne. Le communiqué parle d’un lieu repensé pour renforcer le sentiment de communauté. Sur scène, Andrea Ranalletti, Trade Marketing Manager, l’a dit plus franchement : « Si un client quitte le magasin en ayant seulement acheté quelque chose, nous n’avons fait que la moitié du travail ». Le magasin ne sert donc plus seulement à vendre. Il doit faire éprouver la marque, remettre de la matière autour du produit, rappeler les gestes et les lieux. À Arco, La Sportiva parle zones de test, réparation, récits de fabrication. Le magasin devient une sorte de camp de base sous contrôle : pas la montagne elle-même, évidemment, mais une version organisée, scénographiée, suffisamment tangible pour que le client ait l’impression d’acheter autre chose qu’un simple produit. La carte des points de ventes amiraux qu'a dessiné la marque n’a d'ailleurs rien d’innocent. Ziano di Fiemme pour l’outil industriel. Arco pour la culture grimpe. Annecy pour le réseau commercial français. Cette carte relie des lieux qui comptent dans l’outdoor européen, tout en donnant à la marque des points d’appui dans un marché où l’ancrage devient lui aussi une ressource stratégique. À l’approche de ses 100 ans, La Sportiva tente donc de tenir ensemble deux mouvements contraires : rester située, tout en parlant le langage du global. Transmission familiale, extension du siège, filière italienne renforcée, slogan « Nothing But Mountain », boutiques expérientielles : tout appartient au même chantier. La suite dira si le Cimon della Pala restera une montagne avec une adresse, ou s’il deviendra seulement un signe qui fonctionne.
- Black Diamond Solution 2.0 Hoody Cross Core : la même veste, quelques degrés en plus ?
La Black Diamond Solution 2.0 Hoody revient avec une isolation au nom de mot de passe Wi-Fi : PrimaLoft Gold Insulation with Cross Core. Derrière cette petite poésie de fiche technique, une promesse assez simple : garder l’esprit de la veste, mais améliorer son rendement thermique grâce à l’aérogel. Alors, vraie évolution ou simple badge techno collé sur une pièce déjà connue ? Black Diamond Solution 2.0 Hoody Cross Core On avait déjà testé la Black Diamond Solution 2.0 Hoody. Et autant le dire franchement : refaire le même article avec trois synonymes, deux nouveaux adjectifs et une photo prise sous un autre angle n’aurait pas grand intérêt. La veste avait déjà trouvé sa place : une couche synthétique légère, coupe-vent, déperlante, utile dans le froid modéré et les conditions un peu floues, mais pas destinée à remplacer une parka d’assurage ou une vraie hardshell quand la météo décide d’arrêter de négocier. La question n’est donc pas de savoir si la Solution 2.0 Hoody est une bonne veste. On le sait déjà : elle est cohérente dans son registre. La vraie question est plus précise : qu’est-ce que Black Diamond a réellement amélioré avec cette version Cross Core ? Et surtout : est-ce que cela change quelque chose pour celles et ceux qui hésitent entre l’ancienne version, la nouvelle, ou une autre veste synthétique du même genre ? Nom d’une fibre Commençons par le grand nom complet : PrimaLoft Gold Insulation with Cross Core. Il faut presque reprendre son souffle avant d’arriver à la fin. En langage humain, cela veut dire que Black Diamond reste sur une isolation synthétique haut de gamme, mais y ajoute la technologie Cross Core, qui intègre des particules d’aérogel dans les fibres. L’aérogel, pour faire simple, c’est ce matériau très léger, composé en très grande partie d’air, utilisé notamment dans des applications aérospatiales et présenté comme une barrière thermique contre le froid et la chaleur. Dit comme ça, on a presque l’impression qu’une veste d’approche vient de passer son brevet de cosmonaute. Dans les faits, le sujet est moins spectaculaire, mais reste tout de même intéressant : l’idée est d’obtenir plus de chaleur utile sans transformer la veste en doudoune massive. Donc non, Cross Core n’est pas une formule magique. Ce n’est pas non plus une doublure chauffante venue de la Station spatiale internationale. C’est une tentative d’améliorer le rendement thermique : garder plus de chaleur pour un poids et un volume contenus. Même veste, autre moteur Le changement ne semble pas se jouer dans la philosophie générale du produit. La Solution 2.0 Hoody reste une veste de fond de sac, une couche que l’on sort quand le vent s’invite, quand l’arrêt dure un peu trop longtemps ou quand la température descend juste assez pour qu’un simple sweat devienne une mauvaise idée. L’ancienne version reposait sur du PrimaLoft Gold Eco en 60 g/m², avec un poids annoncé autour de 360g en taille M. La nouvelle fiche fournie par Black Diamond ne met pas en avant une cure d’amaigrissement spectaculaire. Elle insiste plutôt sur le rapport chaleur/poids et la compressibilité. C’est une nuance importante : cette veste ne semble pas vouloir être plus légère, mais plus rentable thermiquement. Autrement dit, le match ne se joue pas vraiment sur la balance. Il se joue sur cette question beaucoup plus concrète : à poids proche, est-ce qu’on gagne un peu de chaleur, un peu de marge, un peu de confort dans les moments où l’ancienne version pouvait sembler juste ? La NASA au relais L’industrie outdoor adore ce genre de récit. Un matériau venu de l’aérospatial, un nom technique en anglais, deux marques déposées, un logo en plus, et soudain une veste de randonnée légère prend des airs de module lunaire. C’est assez drôle, mais il faut éviter de jeter le bébé thermique avec l’eau du marketing. Parce que le principe a du sens. Dans une veste synthétique légère, le problème n’est pas seulement de tenir chaud. C’est de tenir suffisamment chaud sans devenir encombrante, étouffante ou trop spécialisée. Une bonne isolation synthétique doit garder de l’intérêt quand l’air est humide, se comprimer correctement, sécher plus vite qu’un duvet classique et rester pertinente dans des usages imparfaits. Bref, elle doit faire le sale boulot discret que l’on demande souvent aux vêtements que l’on utilise vraiment. Le Cross Core promet donc moins une révolution qu’un petit supplément de marge. Et dans ce type de pièce, quelques degrés bien placés peuvent compter. Pas pour transformer une pause glaciale en sauna. Mais pour retarder le moment où l’on commence à regretter de ne pas avoir pris plus chaud. Pas plus light, plus futée C’est probablement le point à assumer dans l’article : si vous cherchez une veste beaucoup plus légère que l’ancienne, ce n’est pas forcément ici que ça se passe. La promesse est ailleurs : même catégorie de veste, même logique d’usage, mais une isolation censée mieux travailler. C’est moins spectaculaire qu’un chiffre de poids en moins. C’est aussi potentiellement plus intéressant, parce qu’une veste de ce type n’a pas besoin d’être ultralight à tout prix. Elle doit surtout être assez légère pour être prise souvent, assez chaude pour servir vraiment, et assez simple pour ne pas exiger une thèse en stratégie multicouche avant chaque sortie. Sur ce point, la version Cross Core marque donc un point. Elle ne prétend pas changer de catégorie. Elle essaie plutôt de faire un peu mieux dans la même case. Le verdict La Black Diamond Solution 2.0 Hoody Cross Core ressemble à une bonne mise à jour, pas à une nouvelle veste. Et c’est déjà pas mal. Si vous possédez déjà l’ancienne version et qu’elle vous convient, il n’y a probablement aucune raison rationnelle de courir la remplacer. Elle reste cohérente : légère, synthétique, protectrice, utile dans l’humidité modérée, avec un programme clair et des limites assumées. En revanche, si vous penser acheter prochainement une Solution 2.0 Hoody, la version Cross Core semble plus intéressante. Pour qui ? Pour celles et ceux qui veulent une veste synthétique légère, facile à prendre, utile en falaise fraîche, en approche, en voyage, en fond de sac ou dans les journées où la météo hésite entre « ça va » et « ça commence à piquer », la proposition tient la route. Pour celles et ceux qui cherchent une vraie veste d’assurage, une pièce de froid sérieux ou une protection imperméable, ce n’est toujours pas le sujet. Cross Core ou pas, la Solution 2.0 Hoody reste une veste de compromis. La Black Diamond Solution 2.0 Hoody Cross Core sera commercialisée à partir de septembre 2026.
- Bloc et difficulté en équipe de France : qu’est-ce qui fait la diff’ ?
Il faut remonter près de 10 ans en arrière pour retrouver une victoire française en Coupe du monde de difficulté. Alors que l'équipe de France de bloc cartonne sur le circuit international, comment expliquer le « décrochage » des « diffeux » ? Un panel d'experts dégaine quelques explications. Le Français Sam Avezou à Séoul en septembre 2025 © Nakajima/Timmerman pour World Climbing Édimbourg, 23 septembre 2017. Dans cette finale d'étape de Coupe du monde de difficulté, Julia Chanourdie et Romain Desgranges s'élancent quasiment en même temps sur leur voie respective. Face à eux, des grimpeur·se·s dont les noms résonnent encore aujourd'hui : Stefano Ghisolfi, Sean Bailey, Janja Garnbret ou encore Jakob Schubert. Malgré le plateau de prestige, c'est bien Romain Desgranges qui aura les faveurs du commentateur qui le surnomme carrément « le Roger Federer de l'escalade ». Prémonitoire. Car si Julia Chanourdie perd son combat assez tôt dans la voie, le Français la déroule comme un beau revers long de ligne. Et sera le premier à atteindre le top. C'est la troisième fois que le Français se couvre d'or cette saison-là. Une nouvelle victoire qui lui permettra même de finir à la première place du classement général de la Coupe du monde 2017. Bloqués La consécration de Romain Desgranges reste une des dernières victoires françaises lors d'une étape de Coupe du monde de difficulté. Près de 10 ans après, l'athlète a troqué le dossard d'athlète pour le t-shirt de manager de la difficulté au sein de la Fédération française de la montagne et de l'escalade (FFME). Dit autrement : Romain Desgranges est entraîneur de l'équipe de France de difficulté. Et c'est en cette qualité que Vertige Media le contacte pour discuter de l'état des lieux des Bleus dans la discipline. Au bout du fil, l'ancien champion trace tout de suite un parallèle avec le bloc. En presque une décennie, l'escalade compétitive a connu une véritable bascule. Jadis épreuve reine des compétitions, la difficulté semble désormais en retrait face au bloc qui attire une grosse partie de l'écosystème. Pour preuve, il suffit de constater les performances de l'équipe de France de bloc mais aussi la densité de grimpeur·se·s français·e·s qui trustent les podiums internationaux. « Il y a des locomotives en bloc, comme Oriane [Bertone, ndlr] ou Mejdi [Schalck, ndlr] qui tirent tout le monde vers le haut », précise Romain Desgranges. « Qui a envie de regarder sur Instagram des reels d'une voie entière avec un grimpeur qui se repose sur des prises pendant un tiers du temps ? » Guillaume Levernier, entraîneur de club à Massy Pour Lucien Martinez, grimpeur français de haut niveau et ancien rédacteur en chef du magazine Grimper, c'est désormais une certitude. « Il n'existe un retard des Français en difficulté que parce qu'ils performent à très haut niveau en bloc », explique-t-il à Vertige Media. Depuis 2021, les « locomotives » filent à très vive allure. Ce sont plus de dix podiums pour Mejdi Schalck, et une quinzaine pour Oriane Bertone. Quand ce ne sont pas d'autres athlètes qui se parent d'or, comme Naïlé Maignan en 2025 ou tout récemment, Zélia Avezou lors de la première étape de la Coupe du monde 2026 à Keqiao, en Chine. En prise directe avec le sujet, Arthur Rebollo – champion d'Europe de bloc U21 en 2025 –, invoque aussi cette « densité » de grimpeur·se·s de bloc. Pour lui, la France est une des nations les mieux dotées. Lorsqu'il se souvient de ses compétitions dans l'Hexagone, il précise ressentir un niveau de pression très élevé tant le plateau est relevé. « Alors que les championnats d'Europe, comparés aux sélectifs d'équipe de France, c'était la fête dans ma tête », raconte-t-il en souriant. Guillaume Levernier propose une autre lecture. Entraîneur dans le club de Massy (91), ce grimpeur chevronné préfère lire entre les lignes d'une approche générationnelle. Il évoque ainsi les réseaux sociaux qui orientent les nouveaux·elles grimpeur·se·s vers une vision de l'escalade consommatrice et spectaculaire. « Qui a envie de regarder sur Instagram des reels d'une voie entière avec un grimpeur qui se repose sur des prises pendant un tiers du temps ? », apostrophe-t-il. Autre attribut de l'époque : « la gratification instantanée ». Guillaume Levernier explique qu'il lui arrive souvent de commencer sa séance dans un bloc qui semble impossible. Puis de parvenir au rétablissement après une trentaine d'essais. C'est chose impossible en voie, où travailler un crux (passage le plus compliqué de la voie, ndlr) peut demander une certaine mise en place, sans parler de l'enchaînement qui demandera un repos conséquent à chaque échec. À gauche, Romain Desgranges et à droite, Guillaume Levernier © courtoisie de la FFME et de Guillaume Levernier La difficulté, c'est compliqué En 1985, les premières compétitions d'escalade se déroulaient directement en falaise, au bout d'une corde. À l'origine, c'est tout simplement la hauteur qui rendait le spectacle captivant. La discipline a continué de rester l'épreuve reine pendant deux décennies jusqu'à ce que le bloc, et dans une moindre mesure la vitesse, vienne grignoter son hégémonie. S'il est difficile de dater précisément la bascule, Romain Desgranges trouve aussi une explication dans les infrastructures publiques et privées qui peuvent « fabriquer » des grimpeur·se·s de haut niveau. Car force est de constater que les ouvertures de nouvelles salles d'escalade sont largement dominées par le bloc. « C'est beaucoup plus accessible, poursuit l'entraîneur. Un mur de bloc se monte plus facilement qu'un mur de 16 mètres. Ça coûte moins cher, c'est plus simple à exploiter. En difficulté, il y a plus de contraintes, une voie ce n'est pas 5 prises mais 50, il ne faut pas une échelle mais une nacelle… Tout est plus lourd à mettre en place. » « L'éventail gestuel du bloc apporte un charme propre à la pratique et que l'on retrouve bien moins en difficulté » Arthur Rebollo, champion d'Europe de bloc U21 en 2025. En retraçant le développement de la pratique sur les deux dernières décennies, Lucien Martinez est convaincu que l'explosion des salles commerciales a libéré l'escalade de bloc. Selon lui, ces structures privées ont préféré développer des murs moins hauts pour rendre la grimpe plus accessible, « pour que tout le monde puisse y trouver son compte, pour que le débutant, dès sa première séance, s'amuse et ne soit pas trop frustré », déroule-t-il. De manière contre-intuitive, cette inclusivité a favorisé l'émergence d'une escalade technique. « La complexité d'une ascension s'est alors déplacée dans la bonne exploitation de qualités techniques plutôt que physiques, explique l'ancien journaliste. Coordinations, dalles techniques, etc. Ce que l'on appelle plus ou moins l'escalade moderne. » Résultat ? La France excelle dans ce style. Les dalles françaises sont, pour ainsi dire, formatrices dans le monde entier, et le niveau de certain·e·s grimpeur·se·s d'élite français·e·s sur ce segment ne fait que confirmer cet atout. L'arrivée des salles commerciales aurait bel et bien chamboulé la manière de penser l'escalade, créant ainsi une toute nouvelle génération de grimpeur·se·s. En ajoutant à cela le grand nombre d'ouvreur·se·s français·e·s, d'aucuns soulignent une position de pionniers sur le circuit international. Néanmoins, tout se passe comme si cet accompagnement à l'évolution de la pratique se faisait au détriment de la difficulté française. En tant que jeune athlète, Arthur Rebollo confie que le bloc – encore, lui – apporte davantage de facteurs de performance. « L'éventail gestuel du bloc apporte un charme propre à la pratique et que l'on retrouve bien moins en difficulté, indique-t-il. Les dalles, dynamiques ou coordinations sont presque inexistantes sur une voie. » Conséquence : la possibilité de sortir du lot est aussi plus importante. Les styles de grimpe étant plus variés, le nombre de grimpeur·se·s spécialisé·e·s augmente de facto. Ce qui donne une chance à chacun·e, suivant le style des ouvertures d'une compétition. « Les murs de Coupe du monde de difficulté sont trop courts. C'est tellement intense, violent et pas si long que ce seront toujours les plus forts en force qui s'exprimeront le mieux dans la voie » Lucien Martinez, auteur et ancien rédacteur en chef de Grimper. Rocher canon Le 11 février dernier, un grimpeur français de 17 ans venait à bout du Bombé Bleu, à Buoux. Erwan Legrand venait alors de libérer le dernier projet légendaire de l'escalade mondiale, coté 9b, sur lequel les plus grands noms de la discipline se sont cassé les dents. Avant lui, Seb Bouin s'est imposé comme le deuxième ascensionniste au monde d'un 9c. Et Jules Marchaland prouve régulièrement qu'il peut tutoyer ce qui se fait de plus dur sur le rocher. Bref, les Français brillent en falaise. Alors pourquoi ne montent-ils pas sur la plus haute marche du podium en compétition ? « Cela n'a rien à voir, plaque Lucien Martinez. La réalité, c'est que les compétitions internationales ne sont pas, ou plus, adaptées aux falaisistes, ces grimpeurs endurants qui savent prendre des repos sur de mauvaises prises. » Selon lui, « il n'y a tout simplement pas de compétition faite pour eux ». Il poursuit : « Les murs de Coupe du monde de difficulté sont trop courts. C'est tellement intense, violent et pas si long que ce seront toujours les plus forts en force qui s'exprimeront le mieux dans la voie ». La médiatisation de l'escalade et la nécessité de produire toujours plus de spectacle n'y sont pas pour rien. La fédération internationale, World Climbing, doit faire évoluer les formats en conséquence en privilégiant des enchaînements plus rapides, plus dynamiques, l'ajout d'un temps maximal, moins de repos… « Ce sont les grimpeurs les plus forts physiquement qui dominent le circuit de la difficulté, confirme Arthur Rebollo. Quelques profils moins physiques peuvent tirer leur épingle du jeu mais ils se comptent sur les doigts d'une main… » À Bali, l'an dernier, un jeune athlète français à la fine silhouette avait réussi à se hisser sur la deuxième marche du podium d'une étape de Coupe du monde de difficulté. Max Bertone, le frère d'Oriane, remportait une médaille bienvenue pour la difficulté française. Avant le lancement de la saison internationale, Romain Desgranges nous confiait que cette performance était « annonciatrice de la suite ». Le 9 mai dernier, lors de la dernière étape en date de difficulté à Wujiang, en Chine, deux Français – Sam Avezou et Victor Guillermin – se sont glissés en finale.
- Espagne : le drapeau israélien menace la Coupe du monde
Après la Coupe d'Europe jeunes à Bruxelles, la Coupe du monde de Madrid risque d'être chahutée. En cause : la présence de la sélection israélienne. Cette contestation s'inscrit dans un mouvement plus large de solidarité avec la population palestinienne de l'autre côté des Pyrénées. Reportage sur place. Des membres du collectif Climbers for Palestine Spain © Armelle Desmaison pour Vertige Media Pour profiter du soleil de ce début mai, Almu et Álvar ont disposé une table et des chaises sur la terrasse du mur d'escalade. Iels connaissent bien les lieux et leurs propriétaires. Même si la falaise reste leur lieu de prédilection, iels viennent s'entraîner régulièrement dans cette salle de bloc située dans une zone industrielle à une cinquantaine de kilomètres de la capitale espagnole. Derrière leurs lunettes de soleil, il est facile d'imaginer leur regard chaleureux, mais une fois entré dans le vif du sujet, leurs visages se durcissent. « Nous avons appris qu'ils se sont inscrits à la compétition hier », finit par lâcher Álvar. Le trentenaire faire référence à l'inscription des sept athlètes israéliens – trois femmes et quatre hommes - à la Coupe du monde d'escalade qui se tiendra du 28 au 31 mai prochain, à Alcobendas dans la banlieue madrilène. « Nous espérions vraiment que la Fédération internationale agirait pour empêcher leur présence. Ce n'est pas le cas donc nous, nous serons présents ! » Almu et Álvar, membres du collectif Climbers for Palestine Spain Pourtant, une pétition signée par plus de 120 organisations espagnoles de tous horizons exigeait l'expulsion des représentants d'Israël des compétitions internationales, dont la World Climbing Series Comunidad de Madrid. Une demande qui aurait dû être examinée le mois dernier à l'Assemblée générale de la fédération internationale, mais qui, pour des raisons logistiques, a été reportée au prochain Sommet sur l'escalade. La pétition avait donc été lancée le 10 avril dernier par la Plateforme pour le Boycott Sportif d'Israël et le collectif Climbers for Palestine Spain dont font partie Almu et Álvar. « Nous espérions vraiment que la Fédération internationale agirait pour empêcher leur présence, soupire le grimpeur. Ce n'est pas le cas donc nous, nous serons présents ! » Sur Instagram, le collectif invite « la population à obtenir son entrée gratuite et à rester attentive aux actions qui seront organisées. » Qu'est-ce qui est prévu ? Le militant n'en dévoilera pas plus, mais il donne un détail : « Nous ne sommes pas un groupe fermé qui agit dans son coin, nous essaierons de proposer un action commune et ouvert au public ». L'Espagne a plus qu'un Tour dans son sac L'idée serait-elle de reproduire La Vuelta 2025 ? « C'est impossible de la reproduire, affirme Álvar. Mais nous sommes en contact avec les organisateurs de ce boycott. » La Vuelta, aussi connue sous le nom de Tour d'Espagne, est une des courses de cyclisme les plus populaires au monde. Son édition 2025 a été perturbée tout le long du parcours par des manifestations pro-palestiniennes qui s'opposaient à la participation de l'équipe Israel-Premier Tech. Finalement, des milliers de citoyens ont envahi le tracé qui prenait fin en plein centre-ville de Madrid. Ils ont ainsi forcé les organisateurs à interrompre définitivement la course alors qu’il restait une cinquantaine de kilomètres, privant les coureurs de leur ultime sprint. Almu juge la réussite de cette action « à la popularité du cyclisme et à l'accès ». Comme pour le Tour de France, les étapes se déroulent sur des kilomètres qui échappent à un contrôle strict et qui attirent chaque année les passionné·e·s de vélo et les curieux·ses. Une manifestation en soutien à la Palestine, à Madrid en octobre 2025 (cc) Barcex / Wikimedia Commons Cet épisode a fait le tour du monde. Pourtant, l'Espagne n'est pas connue pour sa culture de la contestation comme la France peut l'être. « La Vuelta est, à ma connaissance, la première manifestation à avoir eu une résonance nationale et internationale, indique Raúl Sánchez García, sociologue du sport et chercheur à l'Université Rey Juan Carlos. Sinon, au niveau local, on va retrouver des actions militantes, notamment dans le football. » Dans certaines régions de la péninsule comme en Catalogne, en Galice ou encore au Pays basque, la question identitaire est très politisée. « Durant la Copa del Rey (Coupe d'Espagne de football, ndlr), de manière récurrente, on entend l'hymne sifflé ou des pratiques de ce type », souligne le chercheur avant de rappeler que les premiers accrocs de La Vuelta ont commencé lors de l'étape qui traversait Euskadi. « Dans ces régions, il existe une conscience très forte de l'oppression des peuples », raison qui explique, selon Almu et Álvar, la sympathie de la société pour la lutte palestinienne. « En prenant parti, les sportifs peuvent perdre beaucoup vis-à-vis de leurs sponsors. C'est pour ça qu'ils ne se mouillent pas » Raúl Sánchez, sociologue du sport De Lamine Yamal à Pedro Almodóvar Peu de sportifs de notoriété nationale ou internationale se sont prononcés publiquement sur le conflit israélo-palestinien. « Des grimpeurs de premier plan nous ont contactés en privé pour acheter les tee-shirts de Climbers for Palestine, mais aucun ne partage ou ne publie sur les réseaux sociaux », indique Álvar. « En para-escalade, on trouve quelques prises de position », nuance Almu. Sur Instagram, Guillermo Pelegrín invitait, au printemps dernier, « à grimper pour la Palestine » lors d'une rencontre organisée en soutien à la cause. Ce para-sportif, qui monte régulièrement sur les podiums de Coupe du monde dans la catégorie B2 (déficience visuelle modérée), indique qu'il doit garder une posture neutre durant les compétitions. Une majorité de fédérations et institutions sportives internationales imposent un principe de neutralité religieuse et politique. « En prenant parti, les sportifs peuvent perdre beaucoup vis-à-vis de leurs sponsors, complète Raúl Sánchez. C'est pour ça qu'ils ne se mouillent pas. » Dans le football, quelques personnalités ont pris position comme le Français Karim Benzema dans un tweet publié dès octobre 2023. Le 11 mai dernier, c'est la jeune star du football espagnol, Lamine Yamal, qui brandissait un drapeau palestinien lors de la célébration du titre de champion de son club, le FC Barcelone. Le monde de la culture espagnole semble plus enclin à s'exprimer sur les conflits internes ou externes du pays. « Depuis le début de la démocratie (1975, ndlr), je pense qu'il s'est installé cette tradition contestataire dans le cinéma ou le théâtre », juge le sociologue. Le cinéaste mondialement connu Pedro Almodóvar en est un très bon exemple. Le réalisateur, dont le cinéma était considéré comme provocateur à la sortie de la dictature de Franco, demande publiquement à son gouvernement de rompre toute relation avec l'État hébreu à l'été 2025. Quelques semaines plus tard, c'est au tour de Javier Bardem de marquer les esprits. L'acteur se rend aux Emmy Awards arborant autour du cou un keffieh – symbole national palestinien – et conclut son discours par un « Free Palestine ». Plus récemment, c'est le Concours Eurovision de la chanson que l'Espagne a boycotté aux côtés de l'Islande, de la Slovénie, de l'Irlande et des Pays-Bas. Sí, se puede La politique étrangère menée par le gouvernement de gauche marque une vraie rupture avec les autres États membres de l'Union européenne : embargo sur les armes et interdiction du passage dans les ports espagnols de bateaux transportant du combustible pour l'armée d'Israël ou encore une augmentation de l'aide humanitaire pour Gaza. En mai 2024, l'Espagne reconnaît officiellement l'État de Palestine, ce que fera la France plus d'un an après. Elle se joint à la plainte accusant Israël de génocide dans la bande de Gaza et déposée par l'Afrique du Sud auprès de la Cour internationale de justice. Récemment, le Premier ministre socialiste Pedro Sánchez s'est de nouveau distingué en demandant la fin de l’accord d'association entre l'UE et Israël. Almu et Álvar souhaiteraient que leur gouvernement prenne des mesures plus drastiques comme « acter l'expulsion de l'ambassadeur israélien du pays ». Le plateau de la finale féminine lors de la Coupe du monde d'escalade à Madrid en 2025 © Dimitris Tosidis pour World Climbing La société espagnole a pu apparaître en avant-garde sur cette question en Europe, mais de plus en plus d'acteurs du monde de l'escalade se structurent à l'échelle internationale pour renforcer leur impact. Climbers for Palestine Spain s'inscrit désormais dans ce mouvement. « Nous nous organisons avec plusieurs collectifs à travers le monde : certains sont des antennes de Climbers for Palestine, d'autres sont liés au milieu de l'escalade, d'autres encore sont des salles ou des clubs de montagne », explique Álvar. La semaine dernière, une salle privée, Le Camp de Base, annonçait refuser d'accueillir une compétition officielle de World Climbing à Bruxelles (la fédération internationale de l'escalade, ndlr) en raison de la présence d'athlètes israélien·ne·s. À Alcobendas, un réseau de salles privées du nom de Sputnik a d'ores et déjà annoncé qu'il refuserait d'accueillir l'entraînement des athlètes israélien·ne·s. L'objectif est « d'organiser des manifestations, des actions de boycott et des événements d'information dans les mêmes lieux et aux mêmes dates que les compétitions d'escalade », reprennent les membres de Climbers for Palestine Spain. La Coupe du monde pourrait bien marquer la progression d'une longue ascension.
- « Graou », le film de Vertige Media sur la légende du Verdon est enfin disponible !
Le premier film produit par Vertige Media sur Bruno Clément, alias « Graou » est enfin disponible en accès libre et gratuitement sur notre chaîne YouTube. Loin des documentaires classiques sur l'escalade, il raconte l'histoire de la rencontre entre les deux fondateurs du média et l'une des plus grandes figures de la grimpe en France. Pour 30 minutes de verticalité totale et un peu de n'importe quoi. © Julien Demond Bruno Clément est une figure majeure de la grimpe française. À près de 60 ans, le grimpeur aurait, selon la légende, ouvert près d’un millier de voies à travers le monde. Membre de la génération qui a participé à la naissance de l'escalade libre dans l'Hexagone, il a ouvert des voies dans un style particulier, « tarabiscotées » selon ses mots. Une partie de celles-ci culmine dans le huitième degré et font partie, de l'avis général, des plus belles lignes jamais ouvertes en France. Pour la postérité, Bruno Clément est surnommé « Graou », sans trop que l'on sache pourquoi. Pour tout un tas de grimpeur·se·s d'hier et d'aujourd'hui, c'est une des personnes les plus respectées du milieu de la grimpe. Et il y a un an, au moment d'écrire sur lui, de tout ça, nous n'en savions rien. La première fois qu’on a entendu parler de Graou, c’était au téléphone. La discussion n’avait a priori rien à voir avec l’équipeur le plus prolifique de France. Il s’agissait d’une autre « légende » du monde de l’escalade : Alain Robert. Après une interview gargantuesque de Philippe Poulet sur l’homme araignée, ce dernier nous a parlé d’un nouveau topo qui allait sortir sur les gorges du Verdon. Comme ça, pour info. Le rédacteur en chef du magazine Vertical a quand même participé à la mise en page de la nouvelle bible de la Mecque de l’escalade, éditée par Jean-Baptiste Tribout. Mais surtout, Philippe nous le glisse parce que ce serait l’occasion de faire un reportage sur l’auteur du topo : un certain « Graou ». « Mi-ours, mi-lézard » À nos oreilles, le surnom claque comme un rugissement bestial. Et l’image qu’il évoque ne renvoie pas tout de suite à celle d’un grimpeur qui fait de la poésie. Assez directement, s'entrechoquent dans nos têtes le portrait d’un type qui ne s'embarrasse pas trop avec de la crème hydratante quand il a fini de grimper. Et, bingo, c’est bel et bien le tableau que nous peint Philippe Poulet. « Graou, c’est un mec mi-ours mi-lézard, lâche-t-il en roue libre. Un type qui vit depuis 35 ans dans le Verdon, reculé du monde, mais qui est sans doute le meilleur équipeur de France. » Quand vous êtes journaliste et que vous entendez une phrase pareille, vous sentez généralement que vous êtes en présence d’un bon sujet. Philippe le sait et en (ab)use. Mais la vérité vraie, c’est qu'on n'a jamais entendu parler du bonhomme. À ce moment-là, on ne sait rien de plus. Philippe Poulet a raccroché en se bidonnant sur de jeunes grimpeurs qui ont encore beaucoup de choses à apprendre. Alors, on se renseigne. Quand vous partez avec un biais, celui-ci se confirme toujours au fur et à mesure de vos recherches. Il n’existe pas beaucoup de choses sur « Graou » en ligne et les rares contenus qui défilent sous nos yeux ont tendance à valider la nature sauvage de l’animal. En l'occurrence, deux choses : un article du Monde de 2012 intitulé « Les derniers sauvages de l'escalade », et une vidéo d’archive où on voit Graou s'enjailler avec des biquettes. « Tu vas pendre comme une merguez, tu t'en souviendras toute ta vie » Graou On exagère à peine mais croyez-nous, la fièvre grandit. Et avec elle, l’envie d’aller rencontrer le héros local. Il n’a pas fallu déployer beaucoup d'arguments pour convaincre deux amis réalisateurs, Tristan Lochon et Julien Demond, que nous avions là matière à filmer quelque chose d’intéressant. Depuis notre première conversation au téléphone, on a quand même un peu creusé notre sujet. Il apparaît que notre homme a quand même un nom – Bruno Clément, donc – et que grâce à cela, on a non seulement eu la possibilité d’élargir nos recherches mais aussi de demander à notre entourage si la réputation du type se hissait à la hauteur de son surnom rugissant. Réponse : Graou est une légende. Il y a celles et ceux qui aiment et celles et ceux qui n’aiment pas, mais une chose est sûre : Bruno Clément s’est taillé une place au panthéon de l’escalade française. Une autre certitude : personne n’a dosé le versant animal du personnage. Comme si toutes et tous s'accordaient à nourrir la légende d’une vie qui évolue décidément en marge de celle des hommes. Évidemment, le côté sauvage ravit toujours les réalisateurs quand ils entament un projet. Ça promet de l’aspérité, du relief, du jus. Sauf que sur le chemin, Tristan et Julien ont changé d’angle. Il ne s’agit plus vraiment de faire un film sur Graou. Il s’agit de faire un film sur « Vertige Media qui part à la rencontre de Graou ». Ah. Ils n’en démordent pas, la nuance change tout et devient même une condition au fait qu’ils montent sur le projet. Nous, on se regarde avec le peu de contenance qu’il nous reste en se disant en chœur qu’un « bon sujet » est en train de devenir le saut dans le vide qu’on n’avait pas envie de faire. D’autant plus qu’à l’autre bout du fil, Bruno est déjà très chaud. Il vient de nous donner son accord pour venir chez lui, à La Palud-sur-Verdon, le filmer dans son environnement naturel. Ce qui est assez inédit. Et comme c'est rare, il faut que le moment soit précieux. Alors, le grimpeur décide de commencer par nous envoyer dans une voie « dans le 8, à ma façon ». Avec ses mots, ça donne « un truc qui me plaît bien quoi ». Dans nos têtes, ça donne « sortez-nous de là ». Dans le film : « Tu vas pendre comme une merguez, tu t'en souviendras toute ta vie ». Extrait du film de Julien Demond et de Tristan Lochon © Vertige Media Vertige de A à Z C’est alors qu’ont commencé les nuits incisées par les vertiges et les recherches sur Google Images. Attention spoiler : quand vous n'êtes jamais allé dans le Verdon et que vous tapez le nom des gorges suivi de « escalade », il vous faudra attendre 10 minutes avant que vos mains ne redeviennent sèches. Depuis votre petit smartphone qui vous glisse des mains, 300 mètres de vide vous contemplent. Et quand vous ajoutez à cela la tête d’un type qui vous intime de descendre un surplomb en rappel, vous pouvez vite vous demander pourquoi vous vous êtes lancés dans ce boulot qui n’a jamais porté aussi bien son nom. Au final, quoi ? Si on écrit ces lignes, vous vous doutez bien qu’on a survécu. Non seulement à l’expérience en elle-même, mais aussi à l’idée qu’on se faisait du personnage principal. Le portrait de Graou que nous avions publié il y a quelques mois en est le résultat. Le film que nous sortons raconte l’histoire d'une rencontre. Il balise un chemin qui nous a menés vers cette petite baraque de La Palud à la découverte d’un grimpeur qui mérite bien tous les contes qui lui sont associés. Et entre les deux, on trouve des moments vertigineux et une certaine idée de l’escalade - pure, libre, engagée - qui semble résister à tout lorsqu’elle est pensée depuis le sommet des gorges du Verdon. Graou, c’est donc notre premier film. Après avoir longuement travaillé sur le projet et son personnage principal, on ne sait toujours pas vraiment pourquoi Bruno Clément a été surnommé ainsi. Même le principal intéressé l’ignore. Plein d’histoires s’entremêlent, aucune ne se répète. C’est pour cela que ce titre nous plaisait bien. Chacun·e pourra se faire sa propre idée en regardant le parcours d’un grimpeur exceptionnel et des gars un peu flippés qui ont essayé de suivre sa trace. Car au-delà d’un film sur une légende du Verdon, ce sont sans doute les 30 minutes qui résument le mieux Vertige Media depuis ses débuts. Deux types qui se lancent dans une aventure verticale en ne sachant pas vraiment dans quoi ils mettent les mains. Le reste, c’est à vous de voir.
- Vertige Media invité au JT de France 2 pour parler de free solo
Invité à réagir au JT de 20 heures de France 2 après l’arrestation d’Alexis Landot — qui venait de gravir la tour Montparnasse en free solo —, Vertige Media a livré une réflexion dont l’antenne n’a gardé que quelques secondes. Voici ce que vous n'avez pas vu. On m’a demandé ce que pensait « la communauté des grimpeur·euse·s » de cette ascension. La formule est commode mais elle feint de croire qu’une communauté parle d'une seule voix, que l'escalade forme un bloc homogène face à ses propres miroirs déformants. C’est évidemment un leurre. La grimpe est un archipel de sensibilités, de peurs, de lignes rouges qui se croisent sans jamais se confondre. Je ne pouvais parler qu’en mon nom : celui d’un pratiquant, d’un observateur, et de quelqu’un qui s’efforce de raconter ce sport au-delà de ses clichés vertigineux. Mon regard commence par une évidence : on peut désapprouver cette action, la juger inutile, narcissique, voire irresponsable. Mais il serait malhonnête d'en nier la dimension athlétique. Grimper une tour de verre sans corde et sans droit à l’erreur exige une préparation dantesque, une précision gestuelle absolue et une architecture mentale hors norme. Le sujet n’est pas de contester la performance. Il est de comprendre ce qu’elle produit lorsqu’elle devient, une fois de plus, la vitrine de notre discipline. Depuis qu’elle a fait irruption dans les médias, l’escalade traîne cette ambiguïté comme un boulet. Elle fascine autant qu’elle effraie. En 1982, La Vie au bout des doigts faisait entrer Patrick Edlinger dans l’imaginaire collectif. Ce chef-d’œuvre a offert au public français ses premières émotions verticales, mais il a aussi ancré une idée tenace : l’escalade était solaire, pure, mystique — et potentiellement mortelle. Quarante ans plus tard, Free Solo a rejoué le même mythe à l’échelle planétaire avec Alex Honnold. Un Oscar, des millions de vues, et une même tension dramatique : l’exploit d’un homme suspendu au-dessus du vide. Plus récemment, Netflix poussait la logique du spectacle un cran plus loin en diffusant l'ascension de la tour Taipei 101 en direct. Le sport s'effaçait alors derrière le grand frisson, tendu par cette promesse voyeuriste que personne n’ose formuler, mais que tout le monde comprend : il peut tomber. C’est là que se situe le malaise. Non pas dans le fait que des athlètes d'exception accomplissent des prodiges, mais dans cette fâcheuse manie de représenter l'escalade à des heures de grandes écoutes uniquement lorsqu'elle se pare des habits du spectacle. La trajectoire d’Alain Robert est, à cet égard, une métaphore cruelle. Avant de devenir le « Spiderman français » des journaux télévisés, Alain Robert était l’un des plus immenses grimpeurs de la planète. Un soloiste de falaise dont les réalisations restent parmi les plus pures et les plus complexes de l’histoire. Si Alain Robert s’est tourné vers les buildings, c’est parce que les caméras refusaient de regarder ce qui, en falaise, était trop technique, trop invisible pour le grand public. Il a fallu déformer le sport pour le rendre lisible. Il a fallu grimper des tours pour que le monde lève enfin les yeux. Entendons-nous : je crois fondamentalement que l'ascension de la tour Montparnasse ne jettera pas des milliers de spectateur·rice·s sur les façades de verre. On ne regarde pas un funambule avant de tendre un câble entre deux immeubles le lendemain, on ne regarde pas la Formule 1 avant de transformer le périphérique en circuit. L'enjeu est ailleurs : ces images saturent l’imaginaire. Elles associent invariablement la grimpe à l’exceptionnel, au danger, à la survie. Or, l’escalade moderne a cruellement besoin d’un autre récit. Elle a besoin qu'on la raconte telle qu’elle se vit au quotidien : sûre, accessible, humaine. On doit pouvoir dire qu’on débute en salle ou en falaise équipée, entouré de cordes, de tapis et de rituels de sécurité partagés. Il faut dire la joie brute d’un premier bloc réussi, la confiance absolue qui se tisse entre la personne qui grimpe et celle qui assure, l’intelligence du mouvement, la poésie du corps qui résout un problème physique. L'escalade doit donner envie d’essayer, pas seulement de regarder quelqu’un réchapper à la mort. Soyons honnêtes : le solo n'est pas totalement étranger à nos vies. En haute montagne il arrive que la chute cesse d’être une option, par choix ou par erreur. Mais l’immense majorité de celles et ceux qui traversent ces instants n’en font ni un film, ni un post héroïque sur les réseaux sociaux. Ces personnes le vivent dans le secret d’une intimité lourde. Et souvent, elles n’en parlent pas. C'est ici que se dessine la frontière entre une pratique et un spectacle. Entre le risque comme expérience intime et le risque comme produit culturel. Le free solo existe, il appartient à notre patrimoine et a généré des figures mythiques. Mais il ne peut être le seul visage de notre sport. L'escalade ne se résume pas à la possibilité de mourir. Elle est, au contraire, l’apprentissage de la vie : apprendre à tenir, à faire confiance, à chuter sans disparaître, à recommencer sans se croire invincible. Au moment où les projecteurs se braquent à nouveau sur le vide, c’est ce récit-là qu'il nous faut défendre. L’escalade n’est pas belle parce qu’elle tutoie le néant. Elle est belle parce qu’elle permet à des millions de personnes de se sentir intensément vivantes, sans jamais avoir besoin de jouer leur vie. Voilà en substance ce que j'ai pu affirmer au nom de Vertige Media lors de ma conversation avec notre confrère de France Télévisions. Ces éléments n'apparaissent pas dans l'extrait suivant pour des contraintes de format évidentes. La version courte (cc) France TV












