« Il faudrait perdre du poids avant d’exister » : le corps sportif selon Yaël
- Pierre-Gaël Pasquiou
- il y a 26 minutes
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Tatoueuse et sportive depuis l’enfance, Yaël publie sur son compte Instagram des vidéos d’escalade, de musculation ou de gymnastique pour montrer un corps presque absent des réseaux sociaux. Elle y a trouvé une communauté, mais aussi des insultes, des compliments à double fond. Et l’obligation de devoir sans cesse prouver ce dont elle est capable.

Yaël arrive à la rédaction avec un grand sourire et l’échange prend vite des airs de discussion entre grimpeur·se·s. On parle des blocs qui paraissent toujours plus faciles sur Instagram qu’une fois les chaussons aux pieds, des mouvements dynamiques qu’elle vient enfin de « débloquer », et du nom à donner au « handstand » qu’elle réalise dans ses vidéos. « Un équilibre », corrige-t-elle en riant. Le « poirier », visiblement, c’est bon pour le collège. Elle parle vite, ponctue ses phrases d’expressions anglaises et rit souvent, y compris lorsqu’elle raconte les absurdités reçues en commentaires. Puis le rire s’arrête parfois. Quand elle évoque cette vidéo où elle dansait, suivie de plusieurs semaines d’insultes. Ou les inconnu·e·s qui lui expliquent qu’une femme de 50 kilos ferait forcément mieux qu’elle avec le même entraînement. Yaël voulait montrer ce que son corps savait faire. Les réseaux, eux, ont commencé par regarder son poids.
Gymnastique intellectuelle
La première vidéo n’avait rien d’un manifeste. Tatoueuse, Yaël cherche alors simplement à promouvoir son travail. Pour capter l’attention avant de dévoiler une pièce, elle commence par un équilibre sur les mains. Quelques secondes de gymnastique, presque un détail.
Dans les commentaires, son corps devient le sujet. « Je me suis dit que, peu importe ce que je faisais, je ne pouvais pas juste montrer mon contenu de manière innocente. Mon corps serait vu avant tout type de pratique », pose-t-elle.
« Il y a toujours ce truc de dire : c’est bien, bravo, mais si tu étais moins grosse, tu ferais mieux. Mais je fais déjà très bien, quand même »
Elle aurait pu éviter le terrain. Elle décide au contraire de « rentrer dans le tas ». Puisque les internautes placent son poids au premier plan, elle en fera le point de départ de ses vidéos.
Yaël fait du sport depuis l’âge de 6 ans. Elle a pratiqué la gymnastique, puis le trapèze, avant d’ajouter l’escalade, la musculation ou la danse à une liste déjà longue. Pourtant, sur les réseaux sociaux, elle peine à trouver des sportives dont le corps ressemble au sien. Les rares femmes grosses montrées en mouvement s’inscrivent souvent dans un récit de transformation : le sport comme chemin vers le corps qui apparaîtra sur la photo d’après.
Elle cherche autre chose. Montrer une pratique qui n’a pas besoin d’être justifiée par la perte de poids. « Je trouvais que j’avais des qualités sportives qui étaient bonnes. J’avais envie de briser ce lien entre le fait d’avoir ce type de corps et l’idée qu’on ne serait pas capable d’arriver à un certain niveau », dit-elle.
Des femmes lui écrivent qu’elles voient enfin un corps qui leur ressemble. Certaines ne pratiquent même pas les mêmes disciplines. Elles restent pour la représentation. Mais cette visibilité repose aussi sur l’étonnement que son corps puisse être sportif. Plus les internautes découvrent sa force et sa souplesse, moins le sous-entendu disparaît pour autant. « Il y a toujours ce truc de dire : c’est bien, bravo, mais si tu étais moins grosse, tu ferais mieux. Mais je fais déjà très bien, quand même. »
Insultes, imaginaire et sac-poubelle
La remarque qui revient le plus souvent oppose ses performances à celles d’une femme imaginaire de 50 kilos. À entraînement identique, celle-ci progresserait nécessairement plus vite. L’argument efface des années de pratique et transforme chacune de ses vidéos en évaluation de haut niveau, alors que Yaël ne fait ni compétition ni carrière sportive. « Je fais du sport deux ou trois fois par semaine, comme d’autres personnes le font de manière récréative. Je ne veux pas aller aux Jeux olympiques. Ce n’est pas mon travail. »
« En fait, juste, j’existe. Vous voulez que je fasse quoi ? Que je sorte en sac-poubelle ? »
Reste que les commentaires s’infiltrent. Certains jours, elle ressent le besoin de trouver des mouvements encore plus impressionnants, comme si chaque nouvelle vidéo devait définitivement clore le débat. « Il y a une partie de moi qui se dit que ce n’est jamais suffisant. Il faudrait que je fasse des trucs encore plus stylés pour prouver encore plus », plaque-t-elle. Alors elle répond. Les réponses font des vues, les vues attirent de nouveaux commentaires. Lorsqu’elle sent son compte aspiré par cette mécanique, elle tente de revenir à des contenus plus légers. Une vidéo de danse l’a presque convaincue d’arrêter. Pendant plusieurs semaines, les insultes s’accumulent. Yaël fait une pause et s’interroge sur sa capacité à continuer. « Je ne sais pas si je suis assez tankée pour recevoir ce genre de trucs. Je suis très sensible aux commentaires positifs comme négatifs. Quand ça arrive en masse, ce sont des moments de douleur », confie-t-elle. À celles et ceux qui lui répondent qu’elle a choisi de s’exposer, elle rappelle qu’une publication n’est pas une autorisation générale. On peut ne pas aimer son contenu ou la contredire. Mais l’insulte n’est pas une conséquence naturelle de la visibilité.
La violence la plus difficile à désigner ne prend d’ailleurs pas toujours la forme d’une attaque. Elle se cache parfois dans un compliment. « Tu assumes ton corps » est probablement celui qui l’agace le plus. « En fait, juste, j’existe. Vous voulez que je fasse quoi ? Que je sorte en sac-poubelle ? », apostrophe Yaël. À force de l’entendre lorsqu’elle s’habille, danse ou fait du sport, elle comprend ce que la remarque contient : féliciter une femme grosse de « s’assumer », c’est rappeler qu’on s’attendait à ce qu’elle se cache. « On ne se montre pas, on met des vêtements longs, on cache ses bras, on cache ses jambes. Mais surtout, on n’existe pas et on ne prend pas de place. Il faudrait perdre du poids avant d’exister », dit-elle.
Même certains messages positifs révèlent le préjugé qu’ils prétendent dépasser : des personnes lui avouent qu’elles pensaient la voir échouer avant de changer d’avis. Yaël pourrait leur expliquer que l’aveu reste maladroit. Elle n’en a pas toujours l’énergie. « Quand quelqu’un pense sincèrement me faire un compliment, si tu lui expliques le problème, ça devient vite : on ne peut plus rien dire, tu n’es jamais contente. » Ces réactions peuvent malgré tout constituer une première fissure dans un regard grossophobe.
Un bol de frites contre du contenu
L’escalade est volontiers présentée comme une pratique accessible à toutes et tous, dans laquelle chaque morphologie pourrait trouver sa manière de grimper. Sur le mur, Yaël estime que la promesse tient plutôt bien. « Déjà, juste monter deux ou trois prises quand tu es à un certain niveau d’inactivité ou de surpoids, c’est un truc de fou. On ne suspend pas son corps dans la vie de tous les jours », affirme-t-elle.
« Je me demande tout le temps : est-ce que c’est parce que je suis grosse, parce que je suis une meuf, ou le combo des deux ? »
L’accessibilité de la pratique ne garantit pas que chacun·e entre dans une salle avec le même sentiment de légitimité. Le bloc expose les corps autant que les performances, les couleurs organisent silencieusement les niveaux. Yaël se souvient d’une séance dans une salle parisienne. Elle vient d’enchaîner un bloc lorsque trois hommes se présentent derrière elle. À leurs chaussons de location, elle comprend qu’ils débutent. L’un lance à son ami : « Si toi, tu ne le réussis pas, tu n’as pas de dessert ce soir. » Le grimpeur ne tient pas le départ. La scène n’a rien d’exceptionnel. Beaucoup de grimpeuses connaissent ces hommes qui voient une femme réussir un passage et en déduisent que le bloc doit être facile. Yaël, elle, ne sait jamais exactement ce qui vient d’être jugé. « Je me demande tout le temps : est-ce que c’est parce que je suis grosse, parce que je suis une meuf, ou le combo des deux ? »
Ces moments restent ponctuels. Ils suffisent pourtant à la faire hésiter lorsqu’un groupe chuchote derrière elle. Yaël choisit désormais autant que possible les heures creuses. Son propre regard n’est pas toujours plus tendre. Lorsqu’elle échoue, personne n’a besoin d’attribuer sa chute à son poids : la petite voix s’en charge. « Peu importe tout ce que je dis sur les réseaux et tout ce que j’essaie de déconstruire, elle reste toujours là. Elle me dit qu’évidemment, si j’étais plus légère, je pourrais faire mieux. »
Yaël essaie désormais de déplacer le problème. Plutôt que de se demander combien de kilos elle devrait perdre pour réussir un mouvement, elle cherche quelle force développer pour le réaliser avec le corps qu’elle a. Ce changement est particulièrement visible dans les mouvements puissants. En escalade comme ailleurs, elle observe que les femmes sont volontiers renvoyées vers la souplesse, l’équilibre ou la technique, pendant que les hommes occupent le dévers et le terrain de l’explosivité.
Son compagnon adore les jetés et les mouvements dynamiques. Yaël les regardait avec envie, mais se sentait trop effrayée et pas assez puissante pour tenter les mêmes gestes. Alors elle a travaillé. « Ces derniers mois, j’ai bossé ça. Maintenant, je commence enfin à faire des mouvements dynamiques. J’ai l’impression d’avoir débloqué ce côté-là », avoue-t-elle.
À mesure que son compte grandit, son corps cesse pourtant d’être seulement commenté. Il devient aussi intéressant pour les marques. Un réseau de salles d’escalade la contacte après avoir découvert ses vidéos. Invitée à un événement, Yaël rencontre l’équipe de communication et entend qu’il faudrait « trop travailler ensemble ». Elle débute encore et n’ose pas parler d’argent. On lui propose des repas contre des vidéos. « Un bol de frites contre du contenu », en somme. Après avoir échangé avec d’autres créateur·ice·s, elle finit par envoyer un mail. Elle accepte l’idée de commencer modestement, avec un abonnement ou quelques avantages, puis de discuter d’une rémunération si la collaboration fonctionne. Elle n’obtiendra jamais de réponse. Deux relances n’y changent rien. Le réseau continuera en revanche de l’inviter à ses événements. Elle apprend par la suite qu’une autre grimpeuse serait, elle, rémunérée par le même réseau pour réaliser des vidéos. À ses yeux, la différence ne tient donc pas à l’absence de budget, mais au choix des personnes que la marque souhaite associer à son image. Elle estime que cette créatrice correspond davantage aux codes visuels habituellement valorisés dans la communication autour de l’escalade. Son propre corps semble pouvoir servir à afficher une forme d’ouverture, mais pas à incarner durablement la marque contre rémunération. « Ça m’a rendue hyper triste. Je grimpe dans ces salles depuis le début, j’aime vraiment leurs ouvertures. Une collaboration avec eux, ça aurait été un peu l’aboutissement. Et là, j’ai vu que l’idée de rémunérer quelqu’un pour un travail n’était même pas envisageable. »
Cette expérience lui apprend à ne plus confondre une invitation avec un contrat. Chaque vidéo demande du travail et suppose une exposition qui, elle, a parfois un coût bien plus intime. Elle se dit militante, mais avec précaution. Elle ne milite pas dans une association et ne souhaite pas s’attribuer un rôle qui ne serait pas le sien. Depuis longtemps, elle parle pourtant de féminisme et de grossophobie avec son entourage. Les réseaux n’ont fait qu’agrandir le cercle. « J’ai l’impression que c’est ce que je faisais déjà à ma petite échelle. Ça a grandi, grandi, grandi. Au final, c’est toujours le même propos, il y a juste plus de gens qui le voient. »












