Désescalade : pourquoi il est urgent de ralentir
- Léo Dechamboux

- il y a 11 heures
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Plus haut, plus vite, plus fort. Prise dans un modèle de croissance, l’escalade nous embarque dans une course qui peut épuiser et isoler. Et si on ralentissait ? Et si désescalader, c’était replacer des limites dans un monde qui nous pousse à les dépasser ? Réponses lourdes de sens.
Cet article est le quatrième épisode d'Heavy Mental, notre série qui décrypte les concepts psychologiques clés de l'escalade, sous le poids de la performance. Elle est rédigée par Léo Dechamboux, préparateur mental et co-auteur avec Fred Vionnet de l'ouvrage de référence Le Mental du grimpeur.
Si vous avez suivi les fissures dans lesquelles Heavy Mental s’est engouffrée, vous savez que la série se place à la croisée de plusieurs chemins pour parler de la performance en escalade différemment. De la confiance en soi à la résilience en passant par les affres de la compétition, les articles ont déjà tenté d’envoyer du lourd sur des sujets parfois légèrement discutés. Pour ce quatrième épisode, il nous semblait désormais important de ralentir. Ou plutôt de traiter du besoin de ralentir, de douter, de réinventer les pratiques, les récits et les acteur·ices de l’escalade. Bref, de la nécessité d’une écologie cognitive et de décroissance. En un mot : de désescalade.
Quoi de plus important que de s’inscrire dans ce ralentissement puisque les réseaux sociaux, les circuits de compétitions, les sirènes du sponsoring ou le renouvellement cadencé des ouvertures en salle nous inscrivent dans une logique frénétique ? Il faut progresser vite, optimiser les détails, repousser les limites, faire des voies plus dures, les mettre en scène, et être récompensé·e pour ça. Cela change même nos rapports sociaux qui se retrouvent instrumentalisés. Formellement d’abord puisqu’on a notre préparateur mental, notre entraîneur, notre « commu ». Subtilement ensuite, puisqu’être bien entouré.e permet de mieux performer. Tout cela a un coût : fatigue mentale, diminution du plaisir, isolement... On produit de l’escalade plus qu’on ne la vit.
Le mythe de la voie sans fin
Il faut remonter au XIXe siècle pour se rendre compte que l’avènement du sport dit « moderne » suit alors une logique simple : cadrer, mesurer, comparer, améliorer. Ipso facto, les activités sportives vont s’inscrire dans le modèle plus large de la croissance, qui va elle-même dicter notre façon de faire société et de vivre individuellement. Sociologue français du sport, Christian Pociello a démontré que ce modèle de croissance dépasse le domaine de l’économie pour s’étendre à celui des capacités humaines. Dit autrement, nos aptitudes physiques ont commencé à être pensées sous le prisme de la performance. À la faveur d’un ensemble de conditions religieuses, philosophiques, économiques et technologiques, les sociétés occidentales les ont même transformées en limites à dépasser. C’est ainsi que nos normes physiologiques fonctionnelles se sont muées en records. La priorité n’est plus de savoir à quelle altitude le corps humain fonctionne correctement, mais d’assister à des « super humains » entraînés à survivre plus haut que les précédents. Le niveau doit toujours augmenter. Plus haut, plus vite, plus fort. Il ne s’agit pas d’apprécier cela comme un événement ponctuel mais de le penser comme une norme. Le 9A en bloc était l’anomalie en 2016 lorsque Nalle Hukkataival annonçait sa première ascension de Burden of Dreams. Aujourd’hui, ce niveau de performance s’est cristallisé, et apparaît presque comme « normal ». Depuis, le milieu de l’escalade n’attend qu’une chose : un nouveau héros pour dépasser la limite.
Or cette progression n’est ni infinie ni autonome. La performance sportive est le produit d’un système. Les économistes français, Jean-François Bourg et Jean-Jacques Gouguet, l’expliquent bien dans leurs travaux : la croissance n’est plus possible puisque les ressources planétaires sont limitées. Il est donc nécessaire de réfléchir au sport dans un monde décroissant. Christian Pociello ne dit pas autre chose lorsqu’il parle d’un conflit entre croissance et limites à l’échelle sportive. Selon le sociologue, le sport régule, cadre, impose des règles, classe. Néanmoins, il sait aussi produire de la démesure et du dépassement de soi et de la norme, sans limites. L’optimisation et l’intensification des moyens d’entraînement ou encore la spécialisation, le contrôle des corps et des ressources mentales sont autant d’éléments qui le montrent. Se rejoue ici une idée centrale du capitalisme : croître sans fin dans un monde fini.
Entre résistance et récupération
Sous couvert de l’illusoire possibilité de dépasser les limites sportives, les pratiquant·e·s rêvent de sommets à atteindre. La pratique, quant à elle, suit, épaulée par des récits où les difficultés et les échecs ne servent qu’un storytelling à l’issue victorieuse. Pourtant, l’escalade a toujours occupé une place particulière. Comme les sports de glisse, la pratique s’est développée en marge des institutions, en rupture avec leurs logiques. L’escalade, le surf et le skate ont été investis comme des terrain de jeux ancrés dans un rapport direct au milieu. Avant d’être des terrains de performance, ils étaient ceux de l’exploration et de l’engagement. On y cherchait moins à mesurer qu’à éprouver. Cette orientation vers l’expérience – décrite par l’universitaire spécialiste de la prospective du sport, Alain Loret ou incarnée par des figures comme celle de Dean Potter – participait à la critique du sport moderne. À l’origine, l’escalade expérimentait la thèse de la résistance. Mais comme la plupart de ces activités, elle n’a pas résisté aux logiques de marché. Ces cultures alternatives ont été intégrées puis valorisées économiquement. L’industrie outdoor, le tourisme, la médiatisation et les circuits compétitifs les ont reconfigurés. Certaines falaises sont désormais surfréquentées, les ascensions sont présentées comme des exploits, les grimpeur.se·s deviennent des vecteurs d’image. Ce qui relevait d’un rapport singulier au monde s’est traduit en produit, en contenu, en spectacle.
Cela ne s’opère pas sans tension : les sports de glisse et l'escalade oscillent. D’un côté, ils portent toujours des potentiels de résistance : autonomie, créativité, réappropriation des temporalités, coopération. L’escalade peut encore être ce lieu. La discipline peut définir ses propres normes et se confronter à l’ordre établi. De l’autre, ces pratiques sont traversées par des logiques de récupération. La performance mesurable, la standardisation des voies – Kilter Board, mur Titan – ou la diffusion massive d’images nous inscrivent dans une économie de croissance.
Le bon flow
À la lumière de ces évolutions, reste une question : à quoi ressemblerait un sport dans une société décroissante ? Les premiers éléments de réponse dessinent un basculement profond. Il ne s’agirait plus d’organiser la pratique autour de la croissance, mais de la sobriété, de l’expérience et du collectif en repensant la mobilité, la compétition et le rôle des activités sportives. En escalade, cela implique une transformation structurelle, théorique et psychologique.
Car la désescalade ne peut pas être que systémique : elle se joue dans la manière dont nous percevons, interprétons et vivons nos expériences. Elle commence par un déplacement du regard : le doute, la fatigue ou la peur, vus comme des freins, peuvent être compris comme des indices de nos ressources et de nos limites. Les intégrer, c’est sortir de la culpabilité et de l’optimisation pour construire un autre rapport à la pratique. Cela implique d’accepter de ralentir et de reconnaître l’irrégularité des apprentissages.
Dans ce cadre, l’état de flow occupe une place clé. Loin d’un idéal de performance ou de contrôle, c’est un équilibre fin entre les exigences d’un passage et nos ressources. Il repose sur l’attention au geste, la diminution du jugement, la présence au mouvement. Il est invisible là où la performance est mesurable, communicable et valorisable. Le bon état de flow peut donc rester discret, intime, non spectaculaire. Le confondre avec une performance absolue, c’est transformer l’instant en devoir de rendement. La désescalade mentale consiste aussi à sortir d’une solitude induite par les logiques compétitives. Nous l’avons vu, la confiance n’est pas juste individuelle mais relationnelle et situationnelle. Revaloriser les pratiques collectives à travers des formats coopératifs fondés sur l’apprentissage, le partage, l’échange ou l’entraide permet de déplacer le centre de gravité de la performance et invite à redéfinir les critères de réussite. Ne pas se limiter aux objectifs chiffrés et intégrer la qualité de l’engagement, le plaisir ou la compréhension du mouvement sont aussi des pistes.
Ces dynamiques existent à différentes échelles. Certain·e·s grimpeur·se·s s’éloignent du modèle de performance ou de communication classique pour investir des pratiques plus lentes d’exploration et de rencontre – à l’image de Nicky Ceria, Seb Berthe ou Soline Kentzel — tandis que d’autres privilégient des formes d’engagement moins visibles. Des collectifs centrés sur le partage et la transmission émergent, comme Eska Gang, Palestine Climbing Association ou Greenspit. À l’échelle des salles privées, des alternatives naissent avec les salles coopératives, par exemple, alors que des organisations émergent et tendent à célébrer l’escalade autrement qu’à travers la compétition et la performance (Femmes en Montagne, La Fête du Spit…).
Au niveau des clubs ou des pôles espoir, cela implique de créer des environnements sécurisants, reconnaissant l’erreur comme partie de l’apprentissage. Les feedbacks peuvent valoriser la stratégie, l’engagement, la progression plutôt que le but, l’exploit ou la stagnation. Institutionnellement, cela induit de varier les pratiques, d’intégrer le bien-être et la santé, de penser et d’assurer l’inclusion, l’éducation, la protection des athlètes et des staffs, tout en repensant les parcours mis en avant et la manière de les raconter. Ce sont des déplacements, des tentatives concrètes de réintroduire du temps, du sens et du collectif dans une pratique façonnée par l’injonction à la surenchère.
La désescalade, ce n’est pas rêver une pratique pure qui n’a jamais existé, c’est interroger les conditions dans lesquelles nous grimpons. C’est replacer des limites dans un monde « vertical » où tout nous pousse à les dépasser.














