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L’équation verticale indienne : entre rêves olympiques et débrouille

Portée par l’émergence de salles privées et une poignée d’athlètes ultra-déterminés, l’escalade gagne du terrain en Inde. Mais derrière les records de vitesse et les ambitions olympiques, le haut niveau se heurte à un manque criant de financements, des infrastructures limitées et un écosystème encore balbutiant. État des lieux d’une transition cruciale, nourri par nos échanges avec celles et ceux qui tentent de faire bouger les lignes.


Escalade de vitesse asian games
19e Jeux asiatiques de Hangzhou 2023 à Shaoxing (Chine) © Dimitris Tosidis/IFSC

Dans un pays où le cricket sature l'espace médiatique, financier et culturel, voir une autre discipline émerger relève du parcours du combattant. Pourtant, l’escalade est en train de réussir son introduction en Inde. Des blocs colorés s'installent au cœur des mégapoles, une jeunesse urbaine s'y bouscule pour le loisir, et quelques individualités d'exception tentent de convertir ce frémissement en trajectoire internationale. Deepu Mallesh incarne cette transition. À 28 ans, le grimpeur indien a les yeux rivés sur les Jeux olympiques de Los Angeles 2028. Récemment, il a pulvérisé le record national de vitesse, bloquant le chrono à 5,39 secondes (le record du monde est de 4,54 secondes, ndlr). Un chiffre impressionnant qui atteste du potentiel des athlètes, mais qui masque une réalité beaucoup moins reluisante : celle d'un isolement structurel profond.


Le coût de la verticale


Selon les estimations de l’Indian Mountaineering Foundation (IMF), des dizaines de milliers de personnes s’essaient désormais à la grimpe en Inde, un essor largement stimulé par l’ouverture d’une quinzaine de salles majeures ces dix dernières années. Le problème survient lorsque l'on observe l'entonnoir de la compétition. Sur cette masse de pratiquant·e·s, seul·e·s 3 500 athlètes participent aux circuits nationaux. Et à l'échelle internationale ? Une soixantaine à peine parvient à s'exporter chaque année. Pour un pays de 1,4 milliard d'habitants, ce goulet d'étranglement structurel interroge. Le talent est là : depuis 2002, les athlètes nationaux ont ramené près de 70 médailles des championnats asiatiques. Mais aligner des performances isolées ne suffit pas à bâtir une filière durable.


Lors de nos échanges avec Deepu Mallesh, le grimpeur nous a détaillé la réalité chiffrée d’une saison internationale de haut niveau. Entre les billets d’avion, l’hébergement sur les étapes de Coupe du monde, les frais d’inscription, les visas parfois complexes à obtenir, la nutrition spécifique et le matériel, une année lui coûte entre 8 et 12 lakhs de roupies, soit environ 9 000 à 13 000 euros. C'est une somme qui s'avère astronomique en Inde pour un sport non subventionné. Deepu Mallesh nous a confié qu'en 2023 et 2024, sa survie sportive n’a tenu qu’à un fil, celui du financement participatif. En clair, c'est le public qui a payé ses billets d'avion.


« Financièrement, cela reste un sport prohibitif, donc seules les personnes qui peuvent se le permettre y auront accès au départ »

Shaiv Gandhi, directeur technique de The Indian Bouldering Company à Mumbai


Bien que son intégration récente en équipe nationale lui ait permis d'obtenir une aide de l'IMF – lui offrant notamment une opportunité précieuse de s'entraîner avec l'équipe nationale indonésienne –, l'équilibre reste précaire. Encore aujourd’hui, Deepu Mallesh confie que chaque décision et chaque choix de compétition sur son calendrier dépend d’abord et avant tout de l’état de ses finances personnelles.


Deepu Mallesh Climber
Deepu Mallesh (cc) courtoisie de Deepu Mallesh
Deepu Mallesh Climber
Deepu Mallesh battant le record national de vitesse (cc) courtoisie de Deepu Mallesh

Cette fragilité économique impacte les athlètes jusque dans leurs outils de travail les plus basiques. Citée par Pakistan Today, Joga Purty, 19 ans et jeune espoir de la discipline, rappelle que l’équipement de base représente un investissement récurrent majeur : une bonne paire de chaussons et un baudrier coûtent chacun environ 10 000 roupies, soit un peu plus de 100 euros, tandis qu’un sac à magnésie peut atteindre 5 000 roupies, environ 50 euros. Les chaussons techniques, eux, dépassent rarement trois à six mois d’usage à l’intensité du haut niveau. Sans le soutien de Tata, l’un des plus puissants conglomérats industriels indiens, elle aurait, comme tant d’autres, déjà abandonné la grimpe. Même constat pour Shivpreet Pannu, membre de l’équipe junior, qui expliquait au même média avoir dû attendre trois ans de compétition avant de pouvoir s’offrir sa toute première paire de chaussons personnels.


Salle des machines


Le véritable poumon de l’escalade indienne ne bat pas encore dans de grands centres nationaux de performance, mais au sein de structures privées. À Mumbai, The Indian Bouldering Company (TIBC) incarne cette nouvelle génération de salles urbaines, capables de rendre la grimpe plus visible, plus désirable, et parfois plus accessible.


Interrogé par Vertige Media, Shaiv Gandhi, directeur technique de la salle, décrit une clientèle encore largement composée de débutant·e·s, d’amateur·rice·s de fitness et de jeunes actif·ve·s. Avec les vacances d’été, les enfants arrivent plus nombreux. À terme, il espère aussi toucher davantage les étudiant·e·s. L’escalade indienne s’élargit donc, mais d’abord dans les milieux capables de payer l’entrée.


Salles de bloc escalade Inde
Shaiv Gandhi © The Indian Bouldering Company
Salles d'escalade de bloc en Inde
 © The Indian Bouldering Company

Shaiv Gandhi ne maquille pas cette limite. « Les salles commerciales rendent le sport plus accessible à celles et ceux qui n’ont pas accès aux infrastructures », explique-t-il. Mais cette accessibilité reste partielle : « Financièrement, cela reste un sport prohibitif, donc seules les personnes qui peuvent se le permettre y auront accès au départ ». Pour Shaiv Gandhi, la démocratisation passera peut-être par l’effet de volume : plus les salles se multiplieront, plus les prix pourront baisser, plus le sport deviendra familier, et plus les soutiens publics ou privés auront de raisons de suivre.


« Pour que ce rêve reste d'actualité, l'année à venir sera décisive : j'ai besoin d'une visibilité internationale régulière, d'un entraînement structuré et d'un soutien financier »

Deepu Mallesh, grimpeur professionnel de vitesse


En attendant cette bascule, l’initiative privée pallie une partie des manques de manière artisanale. À TIBC, les trois instructeurs sont d’anciens athlètes de niveau national. Ils restent connectés à la communauté locale, notamment aux jeunes qui s’entraînent dans des structures plus petites et moins chères, davantage tournées vers la compétition. Lorsqu’ils repèrent un profil prometteur, ils le font remonter à la salle.


« Nous faisons ce que nous pouvons pour faciliter leur progression », nous détaille Shaiv Gandhi. Concrètement, cela peut vouloir dire un accès gratuit, du coaching, du mentorat ou du matériel. L’idée est simple : si une personne montre du potentiel, il faut lui permettre de grimper. Mais cette simplicité souligne aussi la fragilité du système. Dans une filière structurée, le repérage d’un·e talent devrait enclencher un parcours. Ici, il dépend encore beaucoup de la vigilance d’une salle, de la bonne volonté d’un·e dirigeant·e, et de la capacité de quelques acteurs privés à absorber, à leur échelle, ce que le système public ne prend pas encore en charge.


Destin technique


Le développement de l’escalade indienne se heurte à une autre limite, plus subtile mais tout aussi bloquante : la géométrie même des murs disponibles. Au cours de notre entretien, Shaiv Gandhi nous a partagé une observation technique intéressante en nous expliquant que dans sa région, la quasi-totalité des compétiteurs affiche un niveau exceptionnel dans les profils en dévers, mais s'effondre littéralement dès que les blocs proposent des dalles techniques et verticales. La raison de ce déséquilibre est purement architecturale : les murs d’entraînement locaux ne proposent presque que des profils déversants. En escalade, l'infrastructure dicte la biomécanique et le style de l'athlète. S'il manque des ouvertures complexes, de la variété ou des volumes modernes, le retard technique se paie cash dès les premiers mouvements sur le circuit mondial.


Des structures comme The Indian Bouldering Company font des miracles pour l’initiation et la progression intermédiaire, mais Shaiv Gandhi concède volontiers les limites de l'exercice. Il reconnaît qu'au-delà d’un niveau V9/V10 (7C/7C+), qui est pourtant le standard requis pour espérer exister à l'international, les volumes et l'espace manquent cruellement dans sa structure actuelle. Une salle commerciale de centre-ville ne peut tout simplement pas remplacer un centre de haute performance.


« Pour moi, ce parcours n'a jamais été uniquement une question de compétition, il s'agit de prouver que les athlètes indien·ne·s peuvent atteindre le plus haut niveau s'ils bénéficient d'un soutien adéquat »

Deepu Mallesh, grimpeur professionnel de vitesse


À cela s'ajoute le cauchemar immobilier des mégapoles indiennes. À Mumbai, trouver un bâtiment industriel offrant plus de cinq mètres de hauteur sous plafond sans colonne centrale relève du miracle, et le louer coûte une fortune. Dans d'autres provinces où le foncier est plus accessible, c'est un autre problème qui surgit : l'absence totale de personnel qualifié pour ouvrir des voies, pour imaginer et installer des mouvements de niveau international.


Olympe ou statu quo ?


Pourtant, le dynamisme est indéniable. La pratique déborde désormais des métropoles les plus attendues pour s’implanter à Chennai, Hyderabad ou Kolkata. En parallèle, le rocher participe lui aussi à cette montée en visibilité. Comme à Hampi, dans le Karnataka, immense terrain de bloc sur granite au milieu d’un site classé à l’UNESCO, une référence pour les grimpeur·se·s voyageur·se·s. Tandis que Sethan, près de Manali, rattache la grimpe indienne à l’imaginaire plus large de l’Himalaya. L’escalade indienne ne se développe donc pas seulement en salle. Elle commence aussi à se raconter dehors.


Pour le moment, l’escalade en Inde se développe beaucoup plus vite comme un style de vie social et urbain que comme un sport de compétition pure. Elle devient un marqueur culturel, une alternative à la salle de sport classique, un lieu de rencontre et d'échange. Cette mutation n'est pas une mauvaise chose en soi, car le haut niveau a cruellement besoin d’une base de pratiquant·e·s large pour s'autofinancer. Néanmoins, elle oblige l'Inde à faire un choix à court terme : veut-elle construire une communauté de loisir ou une filière d'élite ? Pour que les deux avancent de front, il devient urgent de jeter des ponts institutionnels solides entre les salles privées, les clubs, la fédération et le ministère des Sports.


La reconnaissance institutionnelle reste le nœud gordien du problème. À l'heure actuelle, l'escalade cherche encore à être officiellement intégrée dans le cadre de la loi nationale sur la gouvernance du sport en Inde. Une étape indispensable pour débloquer des budgets d'État fixes et pérennes. Pour Deepu Mallesh, tout l'avenir de son rêve olympique dépend de cette bascule administrative. « Je crois sincèrement que c'est possible, affirme-t-il. Mais pour que ce rêve reste d'actualité, l'année à venir sera décisive : j'ai besoin d'une visibilité internationale régulière, d'un entraînement structuré et d'un soutien financier. Sans cela, il devient très difficile de rivaliser avec des athlètes qui bénéficient d'un soutien total. » C'est aussi à ces conditions que la route vers Los Angeles 2028 deviendra viable.


« Pour moi, ce parcours n'a jamais été uniquement une question de compétition, il s'agit de prouver que les athlètes indien·ne·s peuvent atteindre le plus haut niveau s'ils bénéficient d'un soutien adéquat », ajoute Deepu Mallesh. Il précise aussi qu'il veut surtout prouver à la jeune génération qu’un grimpeur indien peut s’installer au sommet du monde, à condition qu'on lui donne les mêmes armes que les autres.

 
 

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