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Compétition partout, bien-être nulle part

8a.nu, Social Boulder, contests privés, circuits fédéraux... La compétition a envahi l'escalade. Pourtant, tout le monde continue d’affirmer « grimper pour soi ». Alors pourquoi cette surenchère permanente ? Et surtout : à quel prix psychologique ? Décryptage d'un paradoxe qui redessine notre rapport à la performance.


Lukas Potocar, dans le dur
Luka Potocar, dans le dur, lors de la Coupe du monde à Chamonix, été 2025 © Jan Virt / IFSC

Cet article est le troisième épisode d'Heavy Mental, notre nouvelle série qui décrypte les concepts psychologiques clés de l'escalade, sous le poids de la performance. Elle est rédigée par Léo Dechamboux, préparateur mental et co-auteur avec Fred Vionnet de l'ouvrage de référence Le Mental du grimpeur.


J'évolue dans le milieu de l'escalade de compétition depuis plus de 20 ans. De la falaise aux salles, de mon statut de préparateur mental à celui de simple pratiquant, je l'ai entendu et je l'ai moi-même déclaré : on grimpe « pour la beauté du geste ». Même en compétition, on aime d'abord se confronter à soi, à la voie. Et à personne d'autre.


Aujourd'hui, la compétition est partout. Entre les grands rendez-vous nationaux et internationaux des fédérations, les contests amicaux des salles privées, les événements privés d'ampleur internationale en passant par l'existence d'applications comme Social Boulder ou 8a.nu, la mise en concurrence semble désormais faire partie des murs. Où que vous soyez, la pratique traduit une confrontation : il faut aller plus vite, il faut être plus fort, il faut aller plus loin. Alors posons la question : si tout le monde affirme grimper pour soi, pourquoi la compétition est partout ?

Et c’est le but

La préparation mentale poursuit deux objectifs : aider à devenir plus fort·e et garantir équilibre et bien-être. À la croisée de ces deux objectifs se trouvent bien-être psychologique, motivation, fixation de buts. Les auteur·ices de référence, comme Edward Deci et Richard Ryan, rappellent trois besoins essentiels permettant une pratique durable : l’autonomie, le lien social et la compétence. C'est la base de la théorie de l'autodétermination. Ils rappellent aussi que la fixation de buts contribue à l'orientation de la motivation. Et distinguent alors deux familles d'objectifs : les buts de maîtrise et les buts d'ego. Les premiers ciblent le progrès individuel, les stratégies, les comportements adaptés et la collaboration. Ils favorisent les motivations intrinsèques. Les seconds sont compétitifs : se comparer, mettre un but à untel, éviter d'en prendre par un autre.


Le problème d’une motivation extrinsèque exacerbée ou des buts trop centrés sur l'ego, c’est qu’ils sont sources d'anxiété, d'auto-handicap, d'évitement, d'émotions négatives ou d'abandon. Ils dépendent aussi beaucoup de l'entourage via le climat motivationnel, ainsi que du contexte social global qui influence pensées, raisonnements, émotions, comportements et rapport à la performance. Et c'est là que le bât blesse en compétition.


Le néolibéralisme a reconfiguré la psychologie en renforçant une conception individualisée et performative des personnes. Désormais, la psychologie participe à produire un « entrepreneur de soi » centré sur l'optimisation permanente.

Le sport moderne naît au XVIIIᵉ siècle, au même moment que le capitalisme industriel. Cette transformation implique alors la marchandisation de l'Homme, de l'environnement, de la santé ou de l'éducation. Dans From Ritual to Record, l’historien américain Allen Guttmann montrait déjà en 1978 que cette période invente aussi la mesure standardisée : chronomètres, distances réglementaires, règles uniformisées, et avec elles : la notion de record. Pour la première fois, la comparaison internationale devient possible. La performance devient un objet mesurable, échangeable, monnayable. Et se mue en capitalisme individuel : optimisation et rentabilisation du corps, valorisation du « self-made man » et du « bon corps » sportif, opposé à celui qui ne l'est pas. C'est dans ce contexte que naît l'escalade libre, qui va rapidement s'inscrire dans cette logique : performance comme produit, corps comme capital, projet comme investissement narratif. Les listes de croix, avec l'aide des réseaux sociaux, de la communication instantanée ou des sponsors, font de la figure du grimpeur un objet à valoriser. Comme le souligne le professeur de sociologie britannique Nikolas Rose avec le concept de biocapital en 2008, l'entraînement devient un plan rationalisé de production. Le corps devient une machine. Le progrès devient une valeur.


It's raining competitions
It's raining competitions © IFSC

Dans les précédents articles de la série Heavy Mental, nous l'avons déjà mentionné : le néolibéralisme a reconfiguré la psychologie en renforçant une conception individualisée et performative des personnes. Désormais, la psychologie participe à produire un « entrepreneur de soi » centré sur l'optimisation permanente. Le champ sportif n’y échappe pas. Du même coup, ces dynamiques s'intensifient : la performance devient une valeur économique, le mental un capital à rentabiliser. En 2024, le rapport intitulé « Navigating Neoliberalism » publié dans la revue académique Journal of Sport for Development a montré comment certaines pratiques sportives s'alignent sur les logiques d'efficacité et d'évaluation continue. La préparation mentale s'inscrit alors dans le même cadre : elle vise parfois moins l'épanouissement que l'optimisation productiviste d'athlètes conçu·es comme unités de performance.


Quand le décor fait le mental


Au mois de septembre dernier, dans une interview accordée à Grimper, le journaliste me demandait si finalement, mon métier de préparateur mental ne consistait pas à accompagner des grimpeur·euses au sein d'un milieu toxique, celui de la compétition. S'il est vrai que celle-ci présente beaucoup de contraintes psychologiques pouvant avoir un impact négatif à long terme, c'est surtout la manière d'aborder la performance et la compétition qui peut être problématique. La préparation mentale devrait justement aider les grimpeur·euses à s'épanouir dans cette activité s'iels la choisissent, de manière équilibrée avec le reste de leur vie. Or, on parle rarement du décor psychologique des compétitions. C'est pourtant lui qui modèle nos ressentis à travers l'importance et l'incertitude perçue du résultat, l'anxiété occasionnée ou les attentes – internes, externes, réelles ou pas. En 2017, les travaux des chercheurs en psychologie du sport, Christopher Mesagno et Jürgen Beckmann montraient que le choking under pressure – cette chute de performance sous pression –, apparaît surtout lorsque les grimpeur·euses se focalisent sur le résultat plutôt que sur la tâche. C'est ce qui arrive quand on grimpe pour ne pas tomber, pour ne pas décevoir, quand chaque essai devient une occasion de se mettre en scène.


Par nature, la compétition n'est pas toxique. Elle peut cependant le devenir si on en ignore les mécanismes et si la préparation mentale se cantonne à « permettre de tenir le coup » plutôt qu'à construire un rapport sain et durable à la performance.

Les exigences compétitives renforcent ces mécanismes. L'ampleur des événements multiplie les sources de distractions tandis que les classements encouragent une motivation orientée vers l'ego, les distractions ou encore une analyse de ses performances impactant négativement émotions, raisonnements ou comportements. Inversement, des formats centrés sur l'apprentissage ou l'échange orienteraient la motivation vers la maîtrise et la compétence. C'est en tout cas ce que laisse penser l'ensemble de la littérature scientifique portant sur le rôle des consignes, du climat motivationnel et du cadre entourant les athlètes. Ces logiques ont des effets concrets : baisse du plaisir à pratiquer, blessures liées à l'urgence de réussir, repli identitaire autour du statut de performeur, recherche anxieuse de performance, surentraînement ou burnout. Par nature, la compétition n'est pas toxique. Elle peut cependant le devenir si on en ignore les mécanismes et si la préparation mentale se cantonne à « permettre de tenir le coup » plutôt qu'à construire un rapport sain et durable à la performance.


Reconnaissance, gamification et micro-célébrité


Le cadre des compétitions d'escalade a longtemps été clair : une date, un mur, une échéance. Aujourd'hui, l'écosystème est devenu tentaculaire. Entre circuits fédéraux, contests des salles privées, événements hybrides et plateformes (8a.nu ou Social Boulder), la compétition s'est déclinée en une infinité de micro-scènes. Chacune avec ses règles, ses récompenses, sa visibilité. Ceci n'est pas propre à l'escalade : l'étude Rob Franken, Hidde Bekhuis et Jochem Tolsma sur la culture sportive numérique montre comment les plateformes – Strava notamment –, redéfinissent les normes sportives en créant des « espaces d'évaluation permanente ».


Ces espaces numériques transforment en profondeur la manière dont on vit la performance, notamment leur design. La gamification – l'intégration d'éléments de conception issus des jeux dans des applications sportives – semble efficace pour augmenter l'engagement, la motivation et la régularité. Tout n'est cependant pas si simple : pour des individus à faible niveau d'autocontrôle – soit capacité à réguler son comportement pour s'adapter aux situations sociales –, les dynamiques de gamification peuvent aussi favoriser la comparaison à autrui ou la dépendance aux feedbacks. Ces espaces numériques produisent aussi de nouveaux statuts sociaux : la micro-célébrité sportive. Comme le décrit la chercheuse Theresa Senft dans son travail sur la micro-celebrity culture, la visibilité devient une ressource en soi. Une croix remarquée sur 8a.nu, une vidéo bien montée sur Instagram, une première place au classement du mois sur Social Boulder ou une apparition dans l'aftermovie d'un contest privé peuvent faire émerger des « micro-stars » dont la reconnaissance repose moins sur la valeur sportive que sur la visibilité cumulative, éphémère, consommable.


Ce glissement produit une nouvelle forme de compétition : continue et invisible. On ne se mesure plus seulement lors d'une échéance précise, mais tous les jours, à travers ce qu'on poste, ce qu'on like ou ce qu'on « croix ». Cette forme diffuse de compétition influence à son tour la manière dont on s'entraîne, dont on se compare et dont on se juge. La compétitivité infuse alors aussi la manière dont on grimpe.


On ne cherche plus à être reconnu en tant que personne, mais à correspondre à une image valorisée. La valeur d'un individu dépendrait de sa capacité à être vu, validé et classé.

Ce contexte global influence directement nos manières d'aborder l'escalade, la progression, la performance et le bien-être. D'une part, un milieu compétitif peut les stimuler et les satisfaire. D'autre part, il peut les frustrer, comme en étouffant le sentiment de compétence ou d'autonomie, asphyxiés par un système de contrôle externe. On peut alors faire l'hypothèse que ce milieu compétitif omniprésent, induit par un environnement néolibéral prônant la marchandisation des corps, des progrès et des performances, soit à l'origine d'un besoin psychologique propre à notre époque : celui de reconnaissance.


Compétition escalade
Patrycja Chudziak, à Chamonix en 2025, sans doute déjà en train de penser à l'aftermovie de la compétition © Jan Virt/IFSC

On sait combien cette reconnaissance est importante pour la construction de l'estime de soi. Pourtant, le sociologue Axel Honneth estime que la quête de reconnaissance atteint ses limites lorsqu'elle n'est plus vécue comme un soutien à l'estime de soi, mais comme une condition de légitimité. Cette dynamique peut alors s'infiltrer au cœur de nos besoins fondamentaux, au point de les transformer sans qu'on s'en rende compte. De plus, la philosophe Nancy Fraser montre que, lorsqu'elle devient une « monnaie sociale », la reconnaissance n'est plus un besoin relationnel mais une exigence. On ne cherche plus à être reconnu en tant que personne, mais à correspondre à une image valorisée. La valeur d'un individu dépendrait de sa capacité à être vu, validé et classé.


Dans le sport et l'escalade, ce glissement est d'autant plus fin que la performance s'affiche, se comptabilise et se compare. Les besoins psychologiques peuvent alors être artificiellement saturés. Une récompense sociale externe peut donner l'impression d'autonomie alors qu'elle oriente subtilement les comportements. Elle peut simuler la compétence alors qu'elle n'est que validation. Elle peut mimer le lien alors qu'elle repose sur une comparaison permanente. La reconnaissance n'est plus seulement un besoin relationnel : elle devient un impératif identitaire, une preuve d'existence, parfois même un devoir de performance. Une autre façon de faire l'hypothèse que la compétition, désormais omniprésente, n'existe pas sans évaluation inter-individuelle, qui elle-même nourrit le besoin de reconnaissance. Ainsi, celui-ci n'est plus un pilier de l'estime de soi, mais un besoin quasi fondamental, propre à notre identité, déformant les besoins d'autonomie, de compétence et de lien social.


Les formules fusent toujours dans les nombreux espaces de grimpe : on grimpe pour soi, seul, face à un problème à résoudre. Elles fusent comme des échos qui perdurent parce qu'elles font partie de la culture symbolique de l'escalade. Mais si les espaces se multiplient, l'environnement évolue. Et lorsque chaque geste est mesuré, chaque grimpeur·euse classé·e, chaque enchaînement filmé puis mis en ligne, la compétition n'est plus un événement mais une condition structurelle qui s'insinue dans nos besoins. Et fait de la reconnaissance un impératif identitaire retraçant les contours de notre manière d'exister en tant que grimpeur·euse.

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