Dean Potter : l'escalade mystique d'un grimpeur tourmenté
- Matthieu Amaré
- il y a 3 minutes
- 7 min de lecture
Mort en 2015 dans un accident à Yosemite, Dean Potter reste une légende tourmentée de l'escalade. À tel point que la grande chaîne américaine HBO vient de lui consacrer une série événement en 4 épisodes. Entretien exclusif avec les réalisateurs Peter Mortimer et Nick Rosen qui révèlent l'homme derrière le mythe.

16 mai 2015. Dean Potter et Graham Hunt s'élancent de Taft Point, au-dessus de Yosemite Valley, en wingsuit. Ils tentent une ligne qui représente le sommet de l'extrême en base-jump : passer par The Notch, une encoche très étroite dans une crête rocheuse. C'est un chas dans une aiguille. Et le fil ne passera pas. Hunt percute une paroi latérale. Potter franchit l'encoche avant de s'écraser quelques mètres plus loin. Les deux hommes meurent sur le coup.
« Une histoire si importante »
Peter Mortimer et Nick Rosen ont filmé Dean Potter pendant des années. Grands admirateurs du personnage, ils décident de monter une petite vidéo hommage après sa mort. Avec leurs archives, ils parviennent à attirer l'intérêt d'un festival, puis celui d'Elizabeth Potter, la sœur de Dean qui contrôle sa succession. Au moment de passer les images, Mortimer et Rosen ne sont pas n'importe qui. Les deux compères sont même ce qui se fait de mieux aux États-Unis en matière de réalisation de films d'escalade. Réalisateurs de Valley Uprising ou encore The Alpinist, ils ne mettront pas longtemps à convaincre HBO de porter leur nouveau projet : une série de quatre épisodes sur une légende mystique de la grimpe. S'ensuivent trois années de post-production. « Sans aucun doute le projet le plus complexe, le plus challengeant de notre carrière », confie Peter Mortimer depuis le Colorado. « C'est une histoire si importante. On se devait de bien faire les choses. »
À la sortie, Mortimer et Rosen proposent 4h de plongée intense dans la vie d'un des grimpeurs les plus tourmentés de sa génération. Disponible depuis le 14 avril dernier sur la plateforme HBO Max, la série intitulée The Dark Wizard tente d'éclairer les zones d'ombre d'un personnage énigmatique aux 1001 tours de passe-passe. Y sont-ils parvenus ? Surprise.
« Pour moi, c'était le Kurt Cobain de l'escalade »
Peter Mortimer, co-réalisateur de The Dark Wizard
L'histoire de Dean Potter se raconte comme beaucoup de romans américains. Son passé trempe dans une enfance difficile qui le conduit vite à adopter une attitude rebelle. Le tout, à une époque où le trash est encore un des chromosomes de l'escalade libre des années 90. Le jeune Potter commence donc par grimper en fumant des buzz, prend des champis sur son portaledge et se pend dans le vide avec ses potes défoncés. « Pour moi, c'était un peu le Kurt Cobain de l'escalade, défend Peter Mortimer. Il représente alors une conception un peu passée de l'escalade mais aussi de la vie et de la société qui étaient juste plus sauvages, plus aventureuses, moins édulcorées. C'était juste une époque plus dingue qu'aujourd'hui. Et je pense que Dean Potter était la représentation iconique de cette époque. »

Parmi les nombreux chemins du parc du Yosemite qui accueille encore une foule de dirtbags, Dean Potter se taille tout de même un sacré palmarès. Celui qui prend parfois des airs de Zlatan Ibrahimovic tiendra longtemps le record d'escalade de vitesse du célèbre Nose d'El Capitan. Mais il inventera aussi le free-base — mélange de free solo et de base-jump — un style avec lequel il grimpera la face nord de l'Eiger. Highlines sans attache à 900 mètres du vide, base-jump... difficile d'affirmer que Dean Potter n'était qu'un grimpeur. « Il y a une différence entre l'identité et le personnage que Dean a personnellement construits, sa propre mythologie, et peut-être qui Dean était vraiment, théorise Nick Rosen. Clairement, Dean se voyait très tôt comme bien plus qu'un simple grimpeur. Il cherchait quelque chose de plus grand que le simple fait de grimper des rochers. » Pour le co-réalisateur de The Dark Wizard, l'escalade de Potter devient même « un outil pour affronter le risque, le danger, la menace de la mort... autant d'éléments qui lui permettaient d'accéder à une forme de paix psychique. »
Dans la série, Dean Potter s'auto-proclame même « artiste de la performance », sorte d'avant-gardiste qui cherche autant à réaliser des exploits sportifs qu'à inventer une manière de transformer les disciplines. « Cela se voit beaucoup au début de sa carrière, poursuit Rosen. Même quand il n'est en compétition avec personne, il active un processus qui le pousse à puiser au fond de lui, à affronter ses démons et à en ressortir avec des idées à la fois géniales et complètement folles. »
La carte du maraudeur
Pour raconter Dean Potter, Peter Mortimer et Nick Rosen disposent de trois sources. Les archives filmées, d'abord : des centaines d'heures tournées par eux-mêmes et d'autres. Les interviews des proches, ensuite : ami·e·s, ex-compagnes, grimpeur·se·s qui l'ont côtoyé. Et puis il y a ces carnets de notes où Dean Potter se raconte comme dans un livre ouvert. À la fois journal intime et réceptacle d'idées azimutées, l'objet devient un trésor pour les réalisateurs puis assez naturellement, le fil rouge de la série. « Dans ses interviews, Dean construisait beaucoup sa propre mystique, explique Mortimer. Comme s'il ne voulait pas lever le voile. On avait déjà des interviews intimes avec ses amis mais les carnets, c'était le Dean qu'on ne pouvait pas avoir en entretien. Dedans, il y avait ses luttes, sa vulnérabilité, ses doutes. »
« J'ai souvent pensé qu'il était incroyable. Et certaines fois, j'ai aussi pensé que c'était un tyran. C'était vraiment très stressant de travailler avec lui »
Nick Rosen, co-réalisateur de The Dark Wizard.
Dans beaucoup d'archives, Dean Potter s'affiche en complète opposition à cela. Face-caméra, ses ami·e·s en parlent souvent comme d'un « alpha silverback ». Comprendre : un mâle dominant. « C'était son personnage public, continue Nick Rosen. Avoir accès à ses carnets, c'était donc une manière de montrer au monde un autre type, celui qu'il n'aurait jamais pu raconter lui-même. Je pense que ça le rend aussi plus humain, plus touchant et plus facile à comprendre. »
Car en réalité, la carrière du grimpeur du Yosemite est jalonnée de ruptures. En 2006, il grimpe clandestinement une arche naturelle protégée, la bien nommée Delicate Arch. Une « performance » qui choque l'opinion publique. À tel point qu'il perdra son sponsor, Patagonia, et par ricochet, sa femme, la grimpeuse Steph Davies. Six ans plus tard, alors qu'il vient de se mettre tous ses potes à dos, Dean Potter part en Chine traverser une highline au-dessus du vide. Retransmise en direct à la télévision, la performance doit lui rapporter 200 000 euros. Mal préparé, le funambule manque de tomber plusieurs fois, et s'en sort on-ne-sait-trop-comment avant d'éclater en sanglots au bout du rouleau. Largement documentée dans la série, la séquence est aussi symptomatique que palpitante. « J'ai souvent pensé qu'il était incroyable, livre Nick Rosen. Et certaines fois, j'ai aussi pensé que c'était un tyran. C'était vraiment très stressant de travailler avec lui. » Très amis avec Potter dans la vie, les réalisateurs ont dû mettre à distance ce lien, tout en jurant que la série n'est pas « personnelle ». « Notre job, c'était de raconter au monde qui était Dean Potter », posent-ils.
Un super-ego contre Alex Honnold
Dans leur travail, les auteurs de The Dark Wizard ont fait une large place à ce qui a en permanence rythmé l'existence et les projets de Dean Potter : son ego. Même si Peter Mortimer préfère choisir d'autres mots : « Dean avait cette motivation incroyable pour aller plus loin qu'aucun de nous n'irait, pour risquer sa vie, pour accomplir des choses quasi surhumaines ». Était-ce vraiment la motivation ? Ou une volonté d'expression libre ? Ou celle de vouloir être meilleur que les autres ? « Un peu tout ça », répond Mortimer. Une chose est sûre : cet ego ne se libérait jamais autant que quand quelqu'un d'autre le défiait.
« Dean Potter aurait pu être un mentor pour Alex Honnold »
Nick Rosen
C'est ainsi que l'arrivée d'Alex Honnold dans le paysage du Yosemite change tout. À l'origine, tout oppose les deux personnalités. Potter est explosif, torturé, poétique et déjà auto-proclamé roi de la vallée. Honnold est alors un rookie mais il s'avère aussi talentueux, confiant, analytique. Considéré comme « un gros ringard » par Dean Potter et ses potes, le jeune soloïste va parvenir à dégoûter son idole de l'escalade en réalisant ses projets avant lui, et mieux que lui. « Je crois que la série révèle aussi pas mal la psychologie d'Alex, ajoute Peter Mortimer. Il peut être vraiment dur. Dean dit de lui qu'il était "un petit con compétitif". Et pourtant, c'est Dean qui souffrait le plus de cette compétition. » « Le problème n'était pas tant Alex que Dean lui-même, confirme Nick Rosen. Il avait cette incapacité à accepter que son ego était monstrueux. Il aurait pu s'effacer tranquillement et aurait même pu être un mentor pour Alex Honnold. »

Selon Peter Mortimer, « Dean a toujours cru qu'il était plus visionnaire qu'Alex. Il en parlait, ses amis en parlaient. Et je pense qu'il a toujours senti qu'il avait un dernier tour dans son sac. Mais finalement, il a réalisé qu'il vieillissait et qu'Alex devenait juste meilleur que lui. » Le sorcier noir finira par passer le flambeau au futur meilleur grimpeur en solo du monde. Reste que son ego était capable de transformer sa personnalité de bout en bout. « Parfois, je pense que ça lui a permis de faire de grandes choses, analyse Mortimer. Et d'autres fois, je pense que ça lui a été vraiment préjudiciable. Cet ego lui a fait perdre la trace de sa motivation pure. »
Loin de l'hagiographie, The Dark Wizard entend se raconter comme « une histoire vraiment honnête » selon les termes des auteurs. « On voulait questionner la mythologie d'une figure légendaire », continue Nick Rosen. « Une histoire non racontée : l'histoire personnelle de Dean qui est à la fois vraiment héroïque mais aussi sombre et tragique. » Ce n'est pas la première fois que les réalisateurs sondent l'âme d'un personnage aux multiples facettes qui tente de chasser ses démons en prenant des risques inconsidérés. Dans The Alpinist, Nick Rosen et Peter Mortimer avaient déjà essayé de comprendre la quête du grimpeur canadien disparu, Marc-André Leclerc. « Ils ont juste vécu des vies incroyables qui étaient parfaitement fidèles à leur esprit, estime Peter Mortimer. Et je crois qu'aujourd'hui, je comprends pourquoi ce genre de gars fait ça. Cette capacité à accomplir ce que ton esprit t'appelle à faire... c'est très puissant. » Même si tout cela ne dure jamais très longtemps.
De son enfance, Dean Potter n'a jamais confié guère plus que ses déménagements à répétition, sa solitude et ce rêve qu'il faisait inlassablement. Et qui semble aujourd'hui surréaliste. « Quand j’étais petit garçon, dit-il, mon tout premier souvenir est un rêve où je volais. Dans mon rêve, je vole, puis je tombe aussi. En grandissant, je me suis toujours demandé si ce n’était pas une sorte de prémonition de ma mort en chutant. » Coquin de sort.













