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Boycott d'Israël : Le Camp de base refuse d’accueillir la Coupe d’Europe jeunes

À dix jours de la World Climbing Europe Youth Series Brussels 2026, la salle bruxelloise Le Camp de base ne mettra finalement pas ses infrastructures à disposition de l'étape de compétition internationale. En cause : l’échec d’un compromis autour de la participation des athlètes israélien·ne·s sous bannière neutre.


Le Camp de base escalade Bruxelles
© courtoisie du Camp de base

L’affaire n’est plus un ultimatum : c’est une porte fermée à double tour. Après plusieurs jours de discussions avec World Climbing (la fédération internationale d'escalade, ndlr) les instances belges et la fédération israélienne, Le Camp de base a tranché : la salle n’accueillera pas l’étape bruxelloise de la World Climbing Europe Youth Series, prévue les 30 et 31 mai prochains. À l’heure où nous publions ces lignes, l’événement figure encore au calendrier officiel de World Climbing, mais les dirigeants de l'enceinte privée ont confirmé àVertige Media qu'ils refusaient désormais de mettre à disposition leurs murs, leur personnel et leur nouvel espace dédié au haut niveau. Relocaliser une compétition internationale jeunes dans un délai aussi court aboutirait sans doute à l'annulation pure et simple de l'événement. Une chose est sûre : c'est un fait rarissime dans l'histoire de l'organisation du sport international. Et une première dans le milieu de l'escalade compétitive, depuis l'explosion du conflit israélo-palestinien.


Le compromis impossible


Au départ des discussions, la position du Camp de base était claire : obtenir que les athlètes israélien·ne·s participent sous bannière neutre. Il ne s'agissait pas d’une exclusion individuelle ni d’un ciblage des sportif·ve·s en tant que personnes, mais du refus d’accueillir une représentation nationale israélienne dans le contexte actuel, marqué par le génocide en cours à Gaza, la procédure engagée devant la Cour internationale de Justice et l’occupation des territoires palestiniens.


« Que chacun prenne des engagements et que la responsabilité ne revienne pas sur les organisateurs et les structures finales qui accueillent »

Florian Delcoigne, cofondateur du Camp de base


Selon Florian Delcoigne, cofondateur du Camp de base, cette demande n’a pas pu aboutir dans les délais : « Accéder à une demande de statut neutre pour les athlètes israéliens, pour eux, ce n’était pas possible à mettre en place dans les quinze jours », explique-t-il. Une impasse qui soulève une question évidente : pourquoi cette décision n’a-t-elle pas été anticipée par World Climbing, alors que le sujet couve depuis des mois dans le milieu de l’escalade internationale ?


Une forme de compromis a pourtant été discutée autour de la table des négociations qui a réuni Le Camp de Base, World Climbing, la fédération d'escalade belge et la fédération d'escalade israélienne. Par exemple : maintenir la participation des athlètes israélien·ne·s, envoyé·e·s par leur fédération, tout en retirant les éléments visibles de représentation nationale — drapeaux, livestream, communication, sacs, vêtements, protocole. Le Camp de base se disait prêt à assumer cette solution imparfaite. Une autre option, plus opaque, aurait consisté à ne pas afficher certains symboles sous couvert de « problèmes techniques » ou d’oublis. Pour la salle bruxelloise, c’était précisément le piège à éviter : faire semblant, bricoler l’ambiguïté, cacher le politique sous le tapis du protocole. Le compromis a finalement volé en éclats : la fédération israélienne n’a pas accepté cette invisibilisation des symboles nationaux. La délégation devait donc concourir sous bannière israélienne, une option devenue intenable pour Le Camp de base.


Engagement, représailles et garde du corps


La décision bruxelloise ne surgit pas de nulle part. L’an dernier déjà, lors d’une précédente Coupe d’Europe accueillie par Le Camp de base, la présence de gardes du corps liés à la délégation israélienne avait créé un malaise. Selon Florian Delcoigne, ces derniers seraient arrivés la veille de l’événement, sans cadre défini en amont, potentiellement armés, et sans validation préalable de la police locale : « Ce n’était pas OK », confie-t-il aujourd’hui. La salle avait alors fait remonter le problème, en interne et auprès des instances belges. Depuis, Le Camp de base affirme avoir tenté d’anticiper. Dès le début de l'année, la structure avait de nouveau exprimé ses réserves : d’un côté, l’impossibilité d’assurer sereinement un dispositif de sécurité exceptionnel sans cadre clair et de l’autre, un désaccord de fond avec la présence d’une délégation israélienne sous bannière nationale. Pendant ce temps, World Climbing repoussait l'échéance. Une assemblée générale devait trancher ou au moins avancer sur le sujet au printemps, mais une partie des débats a finalement été renvoyée à une assemblée extraordinaire prévue en juillet. Trop tard pour l'étape de Bruxelles.


« Notre responsabilité, elle est là : rester ancré dans nos valeurs »

Florian Delcoigne, cofondateur du Camp de base


C’est là que se situe le cœur politique de l’affaire. En reportant sa décision, World Climbing délègue de fait la gestion aux fédérations nationales, aux organisateurs locaux, aux salles et aux équipes de terrain qui montent les murs, ouvrent les blocs, gèrent l'accueil, les flux, les badges, les podiums, les tensions et parfois les menaces de perturbations. « On veut juste qu’une décision soit prise », lâche Florian Delcoigne, avant de préciser : « Que chacun prenne des engagements et que la responsabilité ne revienne pas sur les organisateurs et les structures finales qui accueillent ». Dans un communiqué à paraître que Vertige Media s'est procuré, le conseil d'administration du Camp de base souligne : « (...) En tant que salle d'escalade, propriétaire du lieu et employeur, il nous revient de déterminer si un événement peut se tenir dans des conditions paisibles, sûres et viables ».

Le Camp de base sait que cette décision aura un coût. La compétition devait servir d’inauguration au Camp avancé, son nouvel espace dédié au haut niveau. Depuis six mois, l’équipe poussait pour que les travaux soient terminés à temps. Des frais ont été engagés, des salarié·e·s, ouvreur·se·s, bénévoles et partenaires mobilisé·e·s. Des conséquences juridiques et financières restent également possibles : « Il y a des frais d’annulation que World Climbing pourrait nous réclamer directement, ou en tout cas la fédération belge », avance Florian Delcoigne, tout en rappelant que Le Camp de base n’est pas directement lié à la fédération internationale comme organisateur, mais à la fédération belge dans le cadre de la mise à disposition du lieu.

En interne, la décision n’a pas été prise à la légère. Le Camp de base est une salle engagée, mais pas un bloc politique parfaitement homogène. Certain·e·s salarié·e·s, ouvreur·se·s ou bénévoles partagent le fond tout en mesurant les risques professionnels d’un tel geste, notamment dans un milieu du haut niveau où les opportunités internationales comptent. La direction a donc choisi d’assumer : « Notre responsabilité, elle est là : rester ancré dans nos valeurs », dit Florian Delcoigne, ajoutant que plusieurs membres du staff ne souhaitaient de toute façon pas travailler dans ces conditions. Dans le communiqué, les dirigeants tiennent aussi à rappeler que « [le] désaccord porte sur la gouvernance, la représentation nationale et l’absence de cadre crédible. Il ne concerne pas les athlètes en tant qu’individus et ne doit conduire à aucune forme de discrimination ».


Des mobilisations à venir


Ce qui se joue à Bruxelles dépasse désormais largement les frontières belges. Depuis plusieurs mois, des groupes de grimpeur·se·s pro-palestinien·ne·s s’organisent à l’échelle internationale, souvent de manière informelle, autour de collectifs comme Climbers for Palestine. Ils communiquent, interpellent leurs fédérations, relaient des appels au boycott sportif et culturel d’Israël, organisent des événements solidaires ou des levées de fonds. Une partie de ces actions est documentée publiquement, notamment par Climbers for Palestine Spain ou par le journaliste américain Andrew Bisharat sur Evening Sends.


« Désormais, World Climbing doit s’attendre à ce qu’il y ait une mobilisation maintenant sur toutes ses compétitions »

Pascal Etienne, membre de Grimpe Solidaire Internationale


Selon Pascal Etienne, membre de Grimpe Solidaire Internationale (GSI), cette structuration globale s’est accélérée autour de la demande portée par la fédération palestinienne auprès de World Climbing. « Il existe des groupes de grimpeurs pro-palestiniens dans de nombreux pays du monde », explique-t-il. Une coordination informelle réunirait aujourd’hui des volontaires d’une vingtaine de pays, avec l’objectif d’interpeller plus directement les fédérations et les compétitions du circuit international.


Le geste du Camp de base ne semble pas avoir été organisé avec ce réseau international. Pascal Etienne lui-même insiste sur ce point : la salle bruxelloise avait déjà sa propre histoire militante, ses propres discussions internes et ses propres lignes rouges. Les collectifs internationaux se sont plutôt greffés à cette décision, qui cristallise soudain ce qu’ils dénoncent depuis des mois : l’incapacité de World Climbing à trancher une situation que d’autres instances sportives ont déjà dû traiter, parfois en imposant des statuts neutres, parfois en suspendant des délégations, mais toujours en acceptant que le sport international n’évolue jamais hors du monde.

La suite pourrait donc se jouer ailleurs. Partout où World Climbing déroule son calendrier, les collectifs pro-palestiniens entendent désormais rendre visible cette pression. « Désormais, World Climbing doit s’attendre à ce qu’il y ait une mobilisation sur toutes ses compétitions », prévient Pascal Etienne. Actions de sensibilisation, manifestations, interpellations publiques : les modes d'action restent ouverts, parfois volontairement non annoncés.


Pour World Climbing, le cas bruxellois fait figure d'avertissement. L’ancienne IFSC se retrouve rattrapée par ce que son nouveau nom contient malgré lui : le monde. Le Camp de base ne prétend pas décider à la place de World Climbing ni s'ériger en arbitre final du sport mondial. Il demande, plus simplement et plus brutalement, que les instances reprennent les responsabilités qu’elles laissent aujourd’hui glisser jusqu’aux structures de terrain.


Fait rarissime lorsqu'elle provient d'une partie des organisateurs d'une compétition internationale, l'annulation d'une manifestation sportive en raison de la présence d'athlètes israéliens n'est toutefois pas inédite. Cela dit, elle émane généralement de la société civile, comme en 2025, où plus de 100 000 manifestant·e·s pro-palestinien·ne·s avaient interrompu une étape de la Vuelta (le tour d'Espagne, ndlr) aux abords de Madrid. Pour le moment, quasiment aucune fédération ne s'est prononcée sur l'exclusion ou la neutralité des compétiteur·ice·s israélien·ne·s des épreuves internationales malgré de fortes pressions. Et à force de repousser les choix politiques au nom de la neutralité sportive, ces mêmes fédérations finissent par provoquer exactement ce qu’elles prétendaient éviter : des crises locales, des ruptures de confiance, des salles qui ferment leurs portes et une communauté qui réalise, lentement mais sûrement, que l’apolitisme est parfois le nom poli donné à l’inaction.

 
 

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