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Performance en escalade : la confiance règne ?

Dernière mise à jour : 15 oct.

Face à un bloc en salle, certain·es grimpeur·ses se sentent invincibles avant même d'avoir posé la main sur la première prise. D'autres doutent, hésitent, reculent. Entre habileté mentale, construction sociale et injonction néolibérale, la confiance en soi demeure une croyance complexe. Et si l'escalade nous offrait le terrain idéal pour redonner au doute la place qu'il mérite ?


La confiance en soi en escalade
(cc) Photo de Sylvain Mauroux sur Unsplash

Cet article est le premier épisode d'Heavy Mental, notre nouvelle série qui décrypte les concepts psychologiques clés de l'escalade, sous le poids de la performance. Elle est rédigée par Léo Dechamboux, préparateur mental et co-auteur avec Fred Vionnet de l'ouvrage de référence Le Mental du grimpeur. La confiance en soi est une croyance personnelle, relative à nos attentes de réussite ou d'échec face à une situation donnée. Concrètement : si je me retrouve en face d'un bloc en salle et qu'à sa simple lecture, je suis persuadé que je vais le flasher, mes attentes de réussite sont très élevées. Mais cela ne veut pas nécessairement dire que je vais y arriver. En psychologie du sport, on parle d'attentes d'efficacité personnelle. Cette confiance est très situationnelle : face à un bloc du même niveau mais situé cinq mètres à droite du précédent, je peux tout à fait réestimer mes chances de le réussir à la baisse. D'où l'importance de distinguer confiance en soi et estime de soi – cette dernière étant le concept global miroir de la valeur que l'on s'attribue en tant que personne.


L'estime de soi, très stable et difficile à impacter, impacte cependant très fortement la confiance. Toute proportion gardée, un individu s'accordant une valeur très élevée en tant que personne, aura plutôt tendance à s'attendre à réussir tous les problèmes proposés par les ouvreurs de sa salle préférée. Mais attention : l'inverse n'est pas vrai. Le grimpeur capable de réussir tous les blocs de la salle n'aura pas forcément une estime de lui très élevée, et réaliser cet exploit n'impactera que très peu la valeur qu'il s'attribue en tant que personne. Le lien de causalité ne s'effectue qu'à sens unique. Mais alors à quoi sert-elle, concrètement, cette confiance en soi ?


Quand Oriane tire Mejdi vers le haut


Dans une interview accordée à L'Équipe, juste avant les derniers Championnats du monde à Séoul, Mejdi Schalck avouait qu'Oriane Bertone avait beaucoup plus confiance en ses capacités que lui. La grimpeuse indiquant ressentir le duo « se tirer vers le haut ». Ils ne se trompent pas : la confiance en soi est positivement liée à la performance, donc permet de grimper plus fort. Néanmoins, la véritable explication est un peu plus compliquée que cela. Premièrement, la confiance en soi est une habileté mentale de base, indispensable au bien-être psychologique. Deuxièmement, elle est directement liée à l'intensité mise dans sa grimpe, la gestion de l'anxiété, la persistance dans l'effort ou la persévérance après un échec. C'est en cela que la confiance que Mejdi Schalck perçoit chez Oriane Bertone est réellement efficace, elle renforce de nombreux points clés de la performance en escalade. D'autant plus parce que c'est une activité à haut risque perçu.


« Faire ce combo détente, relâchement, esprit positif, puis partir au combat à la fin, c'est pour moi se mettre dans un état de flow pour passer ce qui me résiste et, ensuite, ne rien lâcher jusqu'à la fin »

Clément Lechaptois, grimpeur pro


Jusqu'ici, tous les arguments sont bons pour s'engager dans la construction d'une confiance en soi solide et à toute épreuve... Mais comme beaucoup d'états mentaux impliqués dans la performance, c'est plutôt un niveau optimal de confiance qu'il faudra rechercher. On appelle cela « l'état de flow ». Ce graal bien connu de la performance sportive, cet état de grâce dans lequel tout paraît simple et où le corps semble vous porter tout seul au sommet de vos projets les plus ambitieux. C'est effectivement ce besoin d'équilibre complexe qu'ont pressentis à juste titre des athlètes tels que Clément Lechaptois en bloc, en témoignant dans mon livre Le mental du grimpeur : « Faire ce combo détente, relâchement, esprit positif, puis partir au combat à la fin, c'est pour moi se mettre dans un état de flow pour passer ce qui me résiste et, ensuite, ne rien lâcher jusqu'à la fin ».


Le piège de l'excès


Ainsi, une confiance trop basse aura tendance à entraîner des conséquences néfastes sur la performance : évitement du mouvement, surcontrôle, crispation, stratégies d'auto-handicap, stratégies d'évitement... À l'inverse, une confiance en soi trop élevée vous mènera plutôt vers une prise de risque excessive, une diminution de l'effort, une perméabilité aux distractions exacerbée, une baisse de la combativité, ou encore la difficulté à analyser les causes de réussites ou d'échecs...


Pour chercher à optimiser la confiance en soi, la préparation mentale a plusieurs clés, plus ou moins efficaces. Afin de les identifier, il faut savoir ce qui impacte directement nos attentes d'efficacité personnelle. D'après les travaux d'Albert Bandura de 1977, qui a théorisé le concept d'auto-efficacité, ces clés sont de trois ordres : la personnalité, nos expériences, et notre environnement direct. Hormis les aspects liés à la personnalité auxquels l'estime de soi se rattache, vous pourrez donc composer avec plusieurs points. Voici les plus contrôlables :


  • Les expériences de réussites passées que vous pouvez provoquer en choisissant bien vos échauffements par exemple, ou revivre en visualisation pour vous « enrichir » de tous leurs « bénéfices ». 

  • La préparation car plus vous serez préparés à une échéance précise en amont, plus vos chances de vous sentir confiant quant à votre réussite seront importantes.

  • Les expériences vicariantes qui sont les expériences que vous vivez à travers la performance d'autrui : si vous voyez votre camarade réussir une voie facilement dans un style qu'il n'affectionne pas et dont vous raffolez, vos attentes de réussite seront plus élevées et inversement.

  • Vos états physiologiques et émotionnels, directement contrôlables, ainsi que vos interprétations de ceux-ci (boule au ventre, envie de grimper, tremblements, sérénité…) impactent directement votre confiance en vous.


On a souvent tendance à penser que la confiance en soi est un don naturel, que certains possèdent et que d'autres n'auront jamais. Mais les recherches en psychologie montrent qu'il s'agit en partie d'un construit social et contextuel.

Si nos expériences et notre préparation influencent notre confiance, il faut également considérer le rôle crucial du contexte social et des interactions avec notre entourage et notre environnement.


L'avis des autres


On a souvent tendance à penser que la confiance en soi est un don naturel, que certains possèdent et que d'autres n'auront jamais. Mais les recherches en psychologie montrent qu'il s'agit en partie d'un construit social et contextuel. La confiance se façonne au fil de nos expériences, des regards que nous percevons et des situations que nous vivons. En escalade, cela se traduit très concrètement : on ne débute pas en étant sûr de flasher toutes les voies d'une salle. L'acceptation ressentie du groupe, le soutien de l'assureur, la reconnaissance de ses progrès et même la qualité des encouragements reçus construisent cette assurance. Elle peut évoluer, se renforcer ou vaciller selon le contexte. C'est précisément ce qui la rend variable et entraînable.


Pourtant, compétences acquises et confiance ne vont pas toujours de pair. On peut exceller techniquement tout en doutant, ou se sentir sûr de soi sans posséder les compétences nécessaires. En falaise, un grimpeur expérimenté peut hésiter sur un mouvement que son niveau lui permettrait d'effectuer facilement, tandis qu'un débutant audacieux pourrait s'y lancer avec assurance, malgré ses lacunes. Apprendre à reconnaître cet écart entre ce que l'on ressent et ce que l'on sait faire demeure crucial.


Notre confiance est aussi façonnée par le regard des autres au sens large. Par exemple, elle dépend largement de ce que l'on pense que les autres pensent de nous, c'est ce que démontrent les théories du baromètre social développées par Mark Leary en 1995. Dans la pratique, cela se traduit par des hésitations inutiles : craindre de paraître lent, maladroit, pas au niveau ou bourrin aux yeux de son entourage peut faire chuter la confiance, même si ces jugements n'existent pas réellement. C'est ici qu'interviennent les feedbacks qui jouent un rôle fondamental selon les travaux de Stanisław Wiśniewski, Klaus Zierer, et John Hattie (2020). Un mot d'encouragement après une section difficile, une critique constructive sur un placement de pied ou un compliment sur une stratégie de lecture renforcent fortement la perception de ses capacités.


Des commentaires comme « Tu as de la force pour une fille », le sentiment de ne pas être « perçue » comme partenaire fiable ou encore les expériences de mansplaining peuvent miner la légitimité et la confiance au sein du groupe.

Enfin, les comparaisons sociales viennent renforcer ce phénomène. En effet, être « gros poisson » dans un petit bassin, comme être le meilleur grimpeur d'un petit club, gonfle l'assurance, tandis que se retrouver « petit poisson » dans un grand bassin, entouré de grimpeurs très expérimentés en falaise par exemple, peut fragiliser le sentiment de compétence. Les travaux de référence de Leon Festinger (1957) ont montré que reconnaître dans quel « bassin » on évolue aide à relativiser ses doutes et à ne pas confondre perception et réalité. 


Prise de recul, classe et genre


Le genre et la classe sociale conditionnent aussi la confiance en soi. En effet, selon une étude de 2022 de Carla Hewitt et Nicola McEvilly, les grimpeuses et plus généralement les personnes minorisées de genre doivent souvent surmonter stéréotypes, micro-intimidations ou invisibilisation, indépendamment de leurs compétences. Des commentaires comme « Tu as de la force pour une fille », le sentiment de ne pas être « perçue » comme partenaire fiable ou encore les expériences de mansplaining peuvent miner la légitimité et la confiance au sein du groupe. De la même manière, la classe sociale influence l'accès aux salles, aux falaises, au matériel, aux réseaux de pratique et donc les sentiments de légitimité et de confiance. Des articles de référence aux études très spécifiques d'Olivier Aubel et Brice Lefèvre montrent que l'accessibilité à la pratique de l'escalade va de pair avec le sentiment de légitimité éprouvé en son sein, dont découle la confiance en soi.


« Parfois j'ai l'impression que [la performance] tourne presque à l'obsession. Quand tu as investi énormément de temps et d'énergie, l'idée d'échouer fait très mal »

Katherine Choong, grimpeuse pro


En escalade, cette dernière se construit donc à la verticale : autant sur le mur qu'à l'intérieur d'un cadre plus large, social et matériel. La confiance en soi n'est jamais purement individuelle et dépend largement des sphères dans lesquelles on évolue. Elle n'est jamais qu'une affaire personnelle : elle se construit dans des rapports sociaux. Ces rapports eux-mêmes sont traversés par une norme plus large, plus insidieuse : l'injonction contemporaine à afficher en permanence une confiance absolue.


Le mythe de la confiance absolue


Dans les sociétés capitalistes et individualistes, la confiance en soi est érigée en valeur centrale, presque comme un « capital personnel » que chacun est supposé cultiver et exhiber pour réussir socialement et professionnellement. Selon les recherches de Tori Card et Sophia Hepburn (2023) qui explorent le lien entre capitalisme et santé mentale, ces injonctions au bien être et à la confiance en soi peuvent devenir un fardeau. La pression de toujours paraître sûr de soi crée alors un risque de culpabilité ou de honte lorsqu'on doute ou hésite.


Pour les grimpeurs, cette norme se traduit par des pensées comme « si je ne le sens pas, c'est que je suis faible », alors même que le doute est une composante normale et nécessaire de la pratique. C'est d'ailleurs ce dont semble parler la grimpeuse Katherine Choong dans l'interview qu'elle nous a accordée, lorsqu'elle déclarait : « Parfois j'ai l'impression que ça tourne presque à l'obsession. Quand tu as investi énormément de temps et d'énergie, l'idée d'échouer fait très mal ».


Ce besoin de douter joue un rôle crucial : il permet d'anticiper un itinéraire lors de la lecture, de choisir la meilleure méthode, de juger les risques et de gérer la peur qui en découle de manière adaptée. Ignorer ces hésitations au nom d'une confiance absolue peut conduire à des prises de risque inutiles ou à une pression psychologique trop élevée. Cette valorisation excessive de la confiance dans les sociétés néolibérales banalise donc l'idée selon laquelle le succès et la valeur personnelle dépendent de l'apparence de maîtrise, alors que la réalité est souvent beaucoup plus nuancée.


Chaque séance d'escalade devient ainsi une occasion de prendre conscience de ces influences, de les déconstruire et de redéfinir son rapport à la pratique, aux autres et à soi-même.

C'est pourquoi reconnaître le doute comme une partie intégrante de l'expérience (en grimpe comme dans la vie quotidienne) permet de diminuer l'anxiété, de prendre des décisions plus pertinentes et de construire une confiance réelle. Celle-ci serait fondée sur l'expérience et l'auto-évaluation plutôt que sur la conformité à une injonction sociale. Accepter ses hésitations ne diminue pas la compétence : au contraire, le doute réfléchi semble être la voie royale de l'épanouissement sportif. De manière plus pragmatique, le doute est un moteur d'apprentissage et de progression : il stimule la créativité et l'exploration, permet de remettre en question sa manière de grimper, ses préférences, ses connaissances et ses limites : il favorise l'exploration de nouvelles solutions et, paradoxalement, l'état de flow. Alors si la confiance est à ce point liée au contexte, peut-on la penser autrement ?


Construire une confiance autonome


Construire une confiance autonome en escalade passe par la réhabilitation du doute comme allié plutôt qu'obstacle... Hésiter ou remettre en question sa stratégie permet d'évaluer ses compétences et de chercher des solutions adaptées. Ce processus d'auto-évaluation nourrit notre besoin d'autonomie et de compétence, deux piliers de la motivation intrinsèque et du bien-être psychologique. En accueillant le doute, les grimpeurs progressent de manière réfléchie et durable, en harmonie avec leurs besoins psychologiques fondamentaux.

Les dynamiques de groupe, les stéréotypes de genre et les rapports de pouvoir impactant fortement l'expérience de grimpe, celle-ci pourrait alors devenir un véritable laboratoire social et psychologique. Chaque séance devient ainsi une occasion de prendre conscience de ces influences, de les déconstruire et de redéfinir son rapport à la pratique, aux autres et à soi-même.


Enfin, s'émanciper des normes sociales néolibérales est essentiel pour développer une confiance authentique. Dans l'article intitulé « The Psychology of Neoliberalism and the Neoliberalism of Psychology » (2019), les auteurs soulignent que le néolibéralisme promeut une vision de l'individu comme un entrepreneur du soi, seul responsable de ses réussites ou échecs, souvent en dehors de tout contexte social ou structurel. Cette perspective mène à une culture de la compétition excessive, où l'on valorise la performance individuelle au détriment du soutien collectif et de l'apprentissage partagé.


Il semble donc essentiel de recréer des espaces où le doute est accepté, où l'échec est vu comme une étape normale du processus d'apprentissage, et où la solidarité et le soutien mutuel sont au cœur de la pratique. En adoptant une approche plus collaborative et inclusive, il est possible de développer une confiance en soi fondée sur l'expérience collective et le respect des limites de chacun, plutôt que sur des normes externes imposées.

Préparateur mental spécialisé dans l’escalade, les sports de montagne et les sports dits extrêmes, Léo accompagne les athlètes dans leur quête d’équilibre entre performance et plaisir. Auteur du livre Le Mental du Grimpeur, il grimpe depuis plus de vingt ans et met sa formation en psychologie du sport au service de celles et ceux qui veulent progresser sans se perdre. Curieux quant à nos besoins de performer à tout prix, il cherche à décrypter ce qui se passe sous nos crânes et dans nos sociétés.

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