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- « Graou », le premier film de Vertige Media sur la légende du Verdon
Vertige Media sort son premier film ! « Graou » raconte l’histoire de la rencontre entre les fondateurs du média d’escalade et une figure de la grimpe du Verdon. Un court-métrage de 20 minutes, projeté en avant-première le 24 septembre prochain à Paris, où se mêlent légendes, escalade pure et engagée ainsi qu’un peu de grand n’importe quoi. Cinéma, tchi-tcha. Bruno Clément dit « Graou » et Pierre-Gaël Pasquiou, fondateur de Vertige Media en mai 2025 dans le Verdon © Vertige Media La première fois qu’on a entendu parler de Graou, c’était au téléphone. La discussion n’avait a priori rien à voir avec l’équipeur le plus prolifique de France. Il s’agissait d’une autre « légende » du monde de l’escalade : Alain Robert. Après une interview gargantuesque de Philippe Poulet sur l’homme araignée , ce dernier nous a parlé d’un nouveau topo qui allait sortir sur les Gorges du Verdon. Comme ça, pour info. Le rédacteur en chef du magazine Vertical a quand même participé à la mise en page de la nouvelle bible de la Mecque de l’escalade, éditée par Jean-Baptiste Tribout. Mais surtout, Philippe nous le glisse parce que ce serait l’occasion de faire un reportage sur l’auteur du topo : un certain « Graou ». « Mi ours, mi lézard » À nos oreilles, le surnom claque comme il s’entend : un rugissement bestial. Et l’image qu’il évoque ne renvoie pas tout de suite à celle d’un grimpeur qui fait de la poésie. Assez directement, s'entrechoquent dans nos têtes le portrait d’un type qui ne s'embarrasse pas trop avec de la crème hydratante quand il a fini de grimper. Et, bingo, c’est bel et bien le tableau que nous peint Philippe Poulet. « Graou, c’est un mec mi-ours mi-lézard , lâche-t-il en roue libre. Un type qui vit depuis 35 ans dans le Verdon, reculé du monde, mais qui est sans doute le meilleur équipeur de France. » Quand vous êtes journaliste et que vous entendez une phrase pareille, vous sentez généralement que vous êtes en présence d’un bon sujet. Philippe le sait et en (ab)use. Mais la vérité vraie, c’est qu'on n'a jamais entendu parler du bonhomme. À ce moment-là, on ne sait rien de plus. Philippe Poulet a raccroché en se bidonnant sur de jeunes grimpeurs qui ont encore beaucoup de choses à apprendre. Alors, on se renseigne. Quand vous partez avec un biais, celui-ci se confirme toujours au fur et à mesure de vos recherches. Il n’existe pas beaucoup de choses sur « Graou » en ligne et les rares contenus qui défilent sous nos yeux ont tendance à valider la nature sauvage de l’animal. En l'occurrence deux premières chose : un article du Monde de 2012 intitulé « Les derniers sauvages de l'escalade », et un document d’archive où on voit Graou lancer des chèvres sur un pauvre touriste allemand. On exagère à peine mais croyez-nous, la fièvre grandit. Et avec elle, l’envie d’aller rencontrer le héros local. Il n’a pas fallu déployer beaucoup d'arguments pour convaincre deux amis réalisateurs, Tristan Lochon et Julien Demond, que nous avions là matière à filmer quelque chose d’intéressant. Depuis notre première conversation au téléphone, on a quand même un peu creusé notre sujet. Il apparaît que notre homme a quand même un nom - Bruno Clément - et que grâce à cela, on a non seulement eu la possibilité d’élargir nos recherches mais aussi de demander à notre entourage si la réputation du type se hissait à la hauteur de son surnom rugissant. Réponse : Graou est une légende. Il y a celles et ceux qui aiment et celles et ceux qui n’aiment pas mais une chose est sûre : Bruno Clément s’est taillé une place au panthéon de l’escalade française. Une autre certitude : personne n’a dosé le versant animal du personnage. Comme si toutes et tous s'accordent à nourrir la légende d’une vie qui évolue décidément en marge de celle des hommes. Évidemment, le côté sauvage ravit toujours les réalisateurs quand ils entament un projet. Ça promet de l’aspérité, du relief, du jus. Sauf que sur le chemin, Tristan et Julien ont changé d’angle. Il ne s’agit plus vraiment de faire un film sur Graou. Il s’agit de faire un film sur « Vertige Media qui part à la rencontre de Graou ». Ah. Ils n’en démordent pas, la nuance change tout et devient même une condition au fait qu’ils montent sur le projet. Nous, on se regarde avec le peu de contenance qu’il nous reste en se disant en chœur qu’un « bon sujet » est en train de devenir le saut dans le vide qu’on n’avait pas envie de faire. D’autant plus qu’à l’autre bout du fil, Bruno est déjà très chaud. Il vient de nous donner son accord pour venir chez lui, à La Palud-sur-Verdon, le filmer dans son environnement naturel. Et ça commencera par une voie dans le 8 qu’il va ouvrir « façon Graou ». Avec ses mots, ça donne « un truc qui me plait bien quoi ». Dans nos têtes, ça donne « sortez-nous de là ». C’est alors qu’ont commencé les nuits incisées par les vertiges et les recherches sur Google Images. Attention spoiler : quand vous n'êtes jamais allé dans le Verdon et que vous tapez le nom des Gorges suivi de « escalade », il vous faudra attendre deux secondes avant que vos mains ne deviennent moites. Depuis votre petit smartphone , 300 mètres de vide vous contemplent. Et quand vous ajoutez à cela la tête d’un type qui vous intime de descendre un surplomb en rappel, vous pouvez vite vous demander pourquoi vous vous êtes lancés dans ce boulot qui n’a jamais porté aussi bien son nom. Une nouvelle soirée vertigineuse Au final, quoi ? Si on écrit ces lignes, c’est que vous vous doutez bien qu’on a survécu. Non seulement, nous avons survécu à l’expérience en elle-même mais aussi à l’idée qu’on se faisait du personnage principal. Le portrait de Graou que nous avions publié il y a quelques mois en est le résultat. Le film que nous sortons raconte l’histoire d'une rencontre. De l’ensemble du processus qui nous a mené à cette petite baraque de La Palud à la découverte d’un grimpeur qui mérite bien tous les contes qui lui sont associés. Et entre les deux : des moments vertigineux et une certaine idée de l’escalade - pure, libre, engagée - qui semble résister à tout lorsqu’elle est pensée depuis le sommet des Gorges du Verdon. Graou , c’est donc notre premier film. Après avoir longuement travaillé sur le projet et son personnage principal, on ne sait toujours pas vraiment pourquoi Bruno Clément a été surnommé ainsi. Même le principal intéressé l’ignore. Plein d’histoires s’entremêlent, aucune ne se répète. C’est pour cela que ce titre nous plaisait bien. Chacun·e pourra se faire sa propre idée en regardant le parcours d’un grimpeur exceptionnel et des gars un peu flippés qui ont essayé de suivre sa trace. Car au-delà d’un film sur une légende du Verdon, ce sont sans doute les 20 minutes qui résument le mieux Vertige Media depuis ses débuts. Deux types qui se lancent dans une aventure verticale en ne sachant pas vraiment dans quoi ils mettent les mains. Le reste, c’est à vous de voir. L'affiche du film 'Graou' réalisé par Julien Demond et Tristan Lochon © Vertige Media Le film sera projeté pour la première fois le mercredi 24 septembre prochain lors d’une soirée exceptionnelle à la Villa Gypsy, à Paris. Venez découvrir en exclusivité Graou en présence des réalisateurs et de la rédaction de Vertige Media. La projection sera suivie d’un cocktail, dans la joie et la bonne humeur. ⚠️ Attention, places (très) limitées ! Réservez vite votre place ici . Graou est un film de vingt minutes réalisé par Julien Demond et Tristan Lochon et produit par Vertige Media .
- EP Climbing : 40 ans à visser l’histoire de l’escalade
Quarante ans, ce n’est pas seulement un cap pour une entreprise : c’est un morceau d’histoire de l’escalade. Celle qui part d’un garage de bricoleurs et qui finit sous les projecteurs olympiques, avec des volumes si gros qu’on pourrait presque y garer une voiture. © 40 ans : de l’innovation à la référence – L’histoire d’Entre-Prises. Derrière l’histoire d’EP, c’est aussi celle de l’escalade qui se raconte : ses audaces, ses contradictions, sa lente conquête de la lumière. Quarante ans, à l’échelle d’un sport qui ne s’est vraiment inventé en salle qu’hier, c’est presque une épopée. Entre les doigts râpés sur des prises coulées dans du béton de résine et les volumes monumentaux homologués par l’IFSC, se dessine la métamorphose d’une discipline. Une discipline qui n’a jamais cessé de balancer entre fidélité au rocher et invention d’un monde artificiel. Et dans ce récit, EP Climbing a joué le rôle d’allumette : parfois étincelle, parfois brasier. Quand l’histoire commence au fond d’un garage Dans les années 80, l’escalade se vivait surtout dehors, entre falaises calcaires et blocs de grès. L’indoor existait, mais tenait davantage du bricolage associatif que d’une discipline codifiée : un pan vissé dans une cave de club, quelques murs universitaires en Grande-Bretagne, et des prises coulées dans le béton, aussi mobiles qu’un banc en pierre. On s’acharnait sur les mêmes reliefs jusqu’à user la peau plus que l’imagination. La salle n’était pas encore un terrain de jeu, juste un abri quand la météo faisait grève. C’est dans ce décor figé qu’entre en scène un ingénieur venu des Alpes, François Savigny. Grimpeur obstiné, bricoleur inspiré, il met au point un objet à l’apparence anodine mais porteur d’une révolution : la première prise amovible, moulée dans du béton de résine. Dit comme ça, on imagine mal un tremblement de terre. Pourtant, c’en est un : pour la première fois, un mur peut se réinventer à l’infini. L’escalade découvre la possibilité de se raconter autrement que par les caprices du rocher. En 1985, Savigny fonde ENTRE-PRISES, future EP Climbing. L’année suivante, ses prises équipent la première compétition indoor, à Vaulx-en-Velin. Trois ans plus tard, c’est le mur de Leeds pour la toute première Coupe du Monde. En quelques saisons, l’escalade passe du garage bricolé aux événements internationaux. Et EP se glisse dans la photo de famille, comme cette pièce de Lego qui, sans bruit, finit par soutenir tout l’édifice. Et soudain, l’escalade parle sa propre langue L’escalade est un sport jeune, et comme tout adolescent, elle grandit par crises soudaines plus que par sages évolutions. Les années 90 en sont la preuve : sous l'impulsion de EP Climbing ce sont les grimpeur·euses eux-mêmes qui se mettent à shaper. Patrick Edlinger, Lynn Hill, François Legrand, les frères Petit… chacun·e traduit son obsession dans la résine : des prises pour tester le geste pur, d’autres pour martyriser les biceps, ou pour affiner la subtilité du placement. Les macros débarquent, les micros à visser aussi. On n’ajoute pas juste des bouts de plastique : on invente une grammaire. Et derrière cette langue nouvelle, c’est une esthétique qui prend forme. Puis vient le temps des grands volumes. Avec Chris Sharma et Laurent Laporte, les murs arrêtent de singer les falaises. On n’y rejoue plus la nature, on invente des mouvements inédits, parfois improbables, que nulle fissure du Verdon n’aurait jamais permis. L’arrivée du PU (polyuréthane) en 2012 accélère la métamorphose : plus léger, plus résistant, il autorise toutes les folies. Les ouvreur·euses deviennent des dramaturges : la salle se change en théâtre où chaque bloc est une mise en scène. © 40 ans : de l’innovation à la référence – L’histoire d’Entre-Prises. Et dans les coulisses, EP Climbing ne se contente pas d’apporter les accessoires : la marque écrit aussi le scénario. Du système MOZAIK, modulable comme un puzzle géant, aux parcours ludiques de CLIP ‘N CLIMB, elle ose des concepts qui déplacent les lignes. EP n’a pas seulement accompagné l’évolution de l’escalade : elle en a parfois changé la bande-son. Le point d’orgue arrive en 2023 avec le TITAN, premier fronton de bloc standardisé en partenariat avec l’IFSC. Testé aux Mondiaux de Berne, adopté aux Jeux de Paris, il marque une nouvelle ère. Désormais, un·e grimpeur·euse de Tokyo ou de Lille peut se confronter au même bloc que l’élite mondiale. Produire plus, polluer moins : mission impossible ? L’histoire d’EP ne se résume pas à une succession de trouvailles techniques. Elle raconte aussi une montée en puissance. En 2002, l’entreprise intègre le groupe ABEO, mastodonte français de l’équipement sportif. Avec lui, changement de dimension : usines dernier cri, puissance d’export, force de frappe capable de livrer plus de 10 000 projets dans le monde. L’artisanat des débuts s’efface, remplacé par une logique industrielle assumée. Le garage savoyard a laissé place à la chaîne de production. Mais cette réussite pose une question qui dépasse largement le cas EP : comment rester fidèle à l’esprit d’un sport né dans la poussière des falaises quand on le reproduit désormais à la tonne, en panneaux calibrés et en volumes standardisés ? Comment concilier l’imaginaire du rocher avec la réalité d’un produit livré en palette ? Pour tenter de résoudre ce paradoxe, EP sort la carte RSE. Peintures sans solvants, bois certifié FSC, calculs d’empreinte carbone, emballages allégés en plastique : la panoplie est complète. L’entreprise s’allie même à des acteurs comme Greenholds ou Eco Climb’In pour tester le recyclage des prises et donner une seconde vie aux volumes usés. Des gestes nécessaires, sans doute sincères, mais qui n’effacent pas le fond du problème. © 40 ans : de l’innovation à la référence – L’histoire d’Entre-Prises. Car le paradoxe est tenace : l’escalade indoor a ouvert le sport au plus grand nombre, mais chaque mur construit, chaque tapis fabriqué, pèse lourd dans la balance carbone. EP ne l’ignore pas. En lançant une calculatrice destinée à mesurer l’impact de toute la filière, la marque prend même le risque de pointer ses propres contradictions. Un pari risqué, mais peut-être salutaire : car l’avenir de l’escalade ne se jouera pas dans l’illusion d’une pureté intacte, mais dans la capacité à regarder ces contradictions en face — et à grimper avec, plutôt que contre elles. Derrière chaque mur, des visages Feuilleter le livret anniversaire d’EP, ce n’est pas tomber sur une froide litanie de brevets : c’est croiser des visages, des styles, des époques. Patrick Edlinger, Lynn Hill, Catherine Destivelle, Jibé Tribout, Shauna Coxsey, Alexander Megos… tous et toutes ont, à un moment, façonné une prise, ouvert une voie ou fait vibrer une compétition sur un mur siglé EP. Chacun·e a laissé une empreinte. Pas seulement sur le plastique, mais dans l’imaginaire collectif de ce sport. Et la chaîne ne s’est pas rompue. Avec l’événement « Top Chef Ouvreur » lancé en 2017, EP met en lumière la nouvelle génération d’artisans du geste. Des collectifs, des créateurs et créatrices comme Simon Favrot ou Florent Bonvarlet injectent leur inventivité et leurs folies douces dans les volumes. EP leur fournit un terrain d’expression, mais ce sont elles et eux qui nourrissent l’imaginaire de toute une communauté. © 40 ans : de l’innovation à la référence – L’histoire d’Entre-Prises. C’est peut-être là que réside la vraie singularité d’EP : dans cette capacité à cristalliser une énergie collective. Car derrière chaque mur flambant neuf, il y a aussi un club qui s’agite, une asso qui rame pour faire vivre le lieu, des enfants qui découvrent la verticalité avec des yeux écarquillés, et des para-athlètes qui redéfinissent le mot « limite ». EP peut bien brandir un slogan — « L’escalade pour toutes et tous » — mais ce sont les pratiquant·es qui l’incarnent au quotidien. Des passionné·es parfois invisibles, mais sans qui l’industrie ne serait qu’une coquille vide. En somme, l’escalade n’est pas qu’une affaire de panneaux et de résine. C’est une affaire de gens. De transmission, d’expérimentation, et de rêves partagés, vissés au mur comme autant de prises d’histoires collectives. L’histoire d’un sport qui ne tient pas en place On pourrait réduire ces quarante ans à une success story bien huilée. Ce serait confortable, mais incomplet. Car l’histoire d’EP Climbing est aussi celle d’un sport qui s’invente encore : comment rester fidèle au rocher tout en acceptant les néons des salles ? Comment élargir l’accès sans tomber dans la standardisation ? Comment grandir sans abîmer ce qui nourrit la pratique ? Le livret anniversaire ne livre pas de vérité définitive. Mais il rappelle une évidence : l’escalade n’est pas seulement une affaire de murs et de résine. C’est une tension permanente entre nature et artifice, entre collectif et industrie, entre jeu et performance. Et c’est peut-être pour ça qu’on l’aime : parce qu’elle ne tient jamais en place. 👉 Le livret anniversaire d’EP Climbing retrace quatre décennies d’innovations et de passion, avec photos, archives et témoignages. À feuilleter et télécharger ici . Article sponsorisé par EP Climbing
- 8 600 voies menacées : la grande braderie des forêts américaines
Aux États-Unis, la « Roadless Rule », qui protège 24 millions d’hectares de forêts nationales, est sur la sellette. Le ministère de l’Agriculture envisage son abrogation, ouvrant la voie à de nouvelles routes et à des coupes massives. Pour la communauté grimpante, l’enjeu est immense : des milliers de voies, de Tensleep Canyon à la Wind River Range, sont concernées. Wind River Range, Wyoming © Alex Moliski Il faut imaginer les forêts américaines comme un échiquier : des millions d’hectares quadrillés de routes forestières, de concessions, de clairières industrielles. Et puis, des cases préservées, sans routes, où l’on accède encore à pied, où l’on campe au bord d’un ruisseau, où l’on grimpe au prix d’approches interminables. Ces zones, les « roadless areas », incarnent un certain visage du sauvage américain. Y renoncer, c’est plus qu’une réforme technique : c’est une fracture culturelle, écologique et politique. Une règle née à l’ère Clinton 2001. L’administration Clinton adopte la « Roadless Rule » ( réglementation des zones sans route, ndlr ) : un texte interdisant la construction de routes et l’exploitation forestière commerciale dans près de 24 millions d’hectares (58,5 millions d’acres) de forêts nationales. L’idée : préserver les zones les plus sauvages, maintenir la biodiversité et garantir un espace de nature accessible, loin du bitume et des bulldozers. Ce n’était pas un détail : 24 millions d’hectares, c’est l’équivalent de la moitié de la France. Un patchwork de forêts et de montagnes qui, sans cette règle, auraient pu être quadrillées de routes forestières et de coupes industrielles. En un décret, Clinton a donc figé une partie de l’Amérique dans une carte postale d’Amérique intacte. Deux décennies plus tard, ces « roadless areas » couvrent encore environ 18 millions d’hectares (45 millions d’acres). Pour les grimpeur·euses, ce sont des sanctuaires : Tensleep Canyon, avec ses milliers de colonnettes calcaires, la Wind River Range et ses parois granitiques démesurées, ou encore des vallées anonymes où l’approche se mesure en journées de marche. Le grand retour des bulldozers Le 17 septembre 2025, le ministère de l’Agriculture (USDA) a clos une consultation publique sur l’abrogation pure et simple de la règle . Derrière l’épaisseur des textes juridiques, une décision : rouvrir la porte aux routes, aux coupes industrielles et aux exploitations minières dans des zones jusqu’ici protégées. Les arguments officiels ? Des routes supplémentaires pour mieux combattre les incendies, la promesse d’emplois, un « développement économique local ». Le vocabulaire parle de « flexibilité » et de « modernisation » — la novlangue habituelle pour désigner ce qui ressemble surtout à un permis d’exploiter. Pour les grimpeur·euses, l’effet est immédiat : une épée de Damoclès au-dessus de secteurs entiers. Selon l’ONG Outdoor Alliance , plus de 8 600 voies et blocs pourraient être concernés. Tensleep Canyon, la Wind River Range, mais aussi des centaines de falaises moins connues risquent de se retrouver prises dans le sillage des bulldozers. Quand les grimpeur·euses deviennent lobbyistes Aux États-Unis, défendre les falaises ça passe aussi par des cases à cocher et des formulaires en ligne. Depuis la fin août, l’Access Fund a lancé une campagne nationale pour inciter la communauté à commenter la consultation. « Protect Thousands of Backcountry Climbs » : le slogan est clair, l’urgence palpable. La mécanique est simple : inonder l’administration de réactions pour rendre politiquement coûteux le passage en force. Si la mobilisation se poursuit, certains estiment que le nombre de commentaires pourrait atteindre des centaines de milliers, voire plus. Et derrière les chiffres, une réalité : l’escalade est devenue un acteur politique à part entière. Les associations outdoor savent rédiger des policy briefs , organiser des campagnes numériques, mobiliser des ambassades locales dans les clubs. C’est une forme de lobbying assumée, et presque paradoxale : pour défendre l’accès au sauvage, il faut apprendre à manier le langage des bureaucrates et à saturer leur boîte mail. L’autre visage de l’Amérique sauvage Dans ces lieux, ce qui fait la magie, ce n’est pas seulement le rocher : c’est l’effort qu’il faut consentir pour l’atteindre, l’impression d’avoir gagné un coin du monde à la force des mollets. En rouvrant la porte aux bulldozers, l’USDA change la définition même de ce qu’on appelle le « sauvage » américain. La bataille autour de la Roadless Rule dépasse évidemment très largement la grimpe. C’est un bras de fer politique : d’un côté, un gouvernement qui brandit l’emploi et la croissance pour justifier l’ouverture. De l’autre, une communauté outdoor qui tente de défendre ce qu’il reste de sauvage, formulaires en ligne à l’appui. C’est aussi une tragédie écologique annoncée : routes qui fragmentent les forêts, coupes massives qui bouleversent les sols, corridors de vie animale transformés en impasses. La consultation est close, le verdict tombera dans les prochains mois. Personne ne sait encore si la Roadless Rule sera abrogée, amendée ou maintenue. Mais une chose est sûre : ce qui se joue ici, c’est la définition même du « sauvage » aux États-Unis. Et, au passage, le sort de milliers de voies et de blocs qui ont fait rêver des générations.
- Équipe de France d’escalade : « On arrive aux Championnats avec un esprit conquérant »
L’Équipe de France de l’escalade est sur le point de débuter la compétition la plus importante de son année, à Séoul. Pour l’occasion, Damien You, le directeur de la haute performance de la FFME, revient longuement sur l’état des troupes, leurs chances de victoire et la nette évolution d’une sélection qui s’est bien installée dans le top 5 mondial. Thierry Delarue, quadruple champion du monde en para-escalade. Ici, aux Championnats du Monde de Bern, en 2023 © David Pillet Vertige Media : Dans quel état d'esprit l'Équipe de France aborde-t-elle ces Championnats du Monde à Séoul ? Damien You : Avec un esprit conquérant. Il y a des grimpeurs·ses qui, pour certains, viennent avec de grosses ambitions, d'autres qui sont un peu plus jeunes et qui sont aussi là pour vivre une expérience de qualité. Dans notre délégation, il y a 12 grimpeurs·ses para, 6 garçons, 6 filles. Et il y a 17 grimpeurs·ses valides avec 9 garçons et 8 filles. On vient juste d'arriver, on s'installe, on prend nos marques. Vertige Media : Est-ce que vous vous êtes assigné des objectifs concrets ? Damien You : On ne fonctionne pas comme ça. J'ai toujours pris pour habitude de ne jamais faire de pronostics avant les compétitions parce que ça peut rajouter une pression supplémentaire sur les grimpeurs·ses. Ils n'ont pas besoin de ça. En revanche, il est évident qu'au regard de ce qu'ont fait certain·e·s sur la saison, un certain nombre d'entre eux/elles ont des ambitions élevées. Vertige Media : Pourtant, le fait d’afficher des ambitions et des objectifs peut donner aux compétiteurs un but précis… Damien You : Oui, mais c’est très individuel. Collectivement, je le répète, on arrive à Séoul avec un esprit conquérant. Ce qui ne veut pas dire qu’on va se mettre en tête un objectif de médaille ou de podium. Je pense que les athlètes se le disent suffisamment en amont de la compétition. Après, je ne veux pas faire de langue de bois non plus. Nous avons tous observé que nos grimpeur·ses ont fait d’excellents résultats sur les compétitions cette année. « Celle·eux qui ont un statut de favori·te se seront préparé·e·s en amont. D’autres vont arriver avec la trouille » Vertige Media : Jusqu’à penser que certain·e·s entament la compétition avec un statut de quasi-favori, comme Oriane Bertone. Comment gérez-vous cela avec les entraîneurs nationaux ? Damien You : On le sait, mais ce n'est pas la peine d'y passer trop de temps. Surtout pour un tel événement qui est le rendez-vous le plus important de l’année. Celle·eux ont un statut de favori·te, se seront préparé·e·s en amont. D’autres vont débarquer avec la trouille, parce que c'est leurs premiers Championnats du Monde, et c'est un truc énorme. Bref, ce sont des facteurs très individuels. C'est pour ça que je préfère ne pas parler de tel·le ou tel·le. Camille Pouget lors de la Coupe du Monde à Chamonix en 2025 © David Pillet Vertige Media : Sur les performances globales de l’Équipe de France d’escalade, quel bilan dressez-vous de cette saison régulière post-JO ? Damien You : C'est toujours particulier. Effectivement, après les JO, certain·e·s grimpeur·se ont tendance à se relâcher après 4 ans d’investissement, et c'est bien normal. Et puis il y a aussi un contexte particulier : on va passer d’un combiné bloc-diff à des disciplines individuelles. Ça change un peu la donne. Ce que je vois sur cette saison de Coupe du Monde, c'est que l'équipe de bloc a fait d'excellents résultats. Elle arrive donc avec des ambitions assez fortes. Il y a eu des choses intéressantes en difficulté, même si c'est un cran en dessous. « Ce que je retiens de ces JO, c’est une expérience particulière, un peu douloureuse pour certain·e·s, mais qui leur permet d’avancer dans une aventure extraordinaire » Vertige Media : Avez-vous ressenti ce fameux « post-Olympic blues » chez les athlètes de l’Équipe de France ? Damien You : Clairement. Mais pas que chez les athlètes, il se perçoit aussi sur le staff. Encore une fois, il y a forcément une forme de décompensation après les Jeux. Comme tous les athlètes qui ont participé aux Jeux - même ceux qui ont réussi et qui ont gagné la médaille d'or -, il y a eu un moment un peu particulier, un peu bizarre. Un certain nombre d'entre eux·elles se sont fait accompagner par des psychologues et des préparateurs mentaux. Et puis on les a accompagné·e·s aussi dans le retour progressif à la compétition sans précipiter les choses. On leur a laissé le temps de revenir tranquillement. Et puis d’autres ont encore besoin de prendre le temps. Ce n'est pas grave. Vertige Media : Quelle analyse faites-vous de la performance de l'Équipe de France aux JO, avec un an de recul ? Damien You : Contrairement à la perception de chacun, l'Équipe de France n'était pas favorite sur ces Jeux. Il y avait des ouvertures pour que certain·e·s athlètes gagnent des médailles mais ils/elles n'ont pas réussi à saisir les opportunités. Il faut dire que le contexte était un peu particulier avec une très forte attente. Certain·e·s l’ont bien abordé. Pour d’autres, ça a été un peu le choc. Il y avait beaucoup de jeunes dans l’équipe. C’était leur première expérience olympique. La très grande majorité d’entre eux·elles sont déjà reparti·e·s sur la préparation de Los Angeles 2028. Donc ce que je retiens de ces JO, c’est une expérience particulière, un peu douloureuse pour certain·e·s, mais qui leur permet d’avancer dans une aventure extraordinaire. Vertige Media : À vous entendre, c'était un peu la première phase d'un projet qui doit maturer encore quatre ans, pour Los Angeles… Damien You : Non, non. Ils ont joué les Jeux à fond. Évidemment, à leur âge, on s’était toutes et tous dit que cela pouvait être une expérience pour la suite. Mais ça ne sert à rien d’aller aux Jeux en disant : « Je vise ceux d’après ». Quand on voit la difficulté de se qualifier pour les JO, on n’y va pas en se disant : « Je vais voir comment c’est et puis on verra après ». On joue le jeu à fond, à chaque fois. Mais effectivement, cette équipe jeune, conquérante, compétitive réunit beaucoup d’espoirs pour les JO de 2028. « Un certain nombre de grimpeur·ses manquent de constance dans la compétition. Ils/elles ont besoin d’aborder la dimension mentale un peu différemment » Vertige Media : Vous parlez beaucoup de l'importance de la préparation mentale. En quoi est-elle devenue un élément majeur dans la préparation d'un athlète ? Damien You : Quand vous regardez les Jeux ou les Championnats du Monde, finalement, c’est une compétition comme les autres. Il y a des voies à terminer, des blocs à faire. Ce sont des choses que les athlètes réalisent quasi quotidiennement à l’entraînement. En revanche, le contexte autour de l’événement sera toujours différent. C’est sur ça qu’il faut travailler. Et il ne faut pas le faire à trois semaines de la compétition. Il y a un long travail en amont qui va s’adapter aux qualités de chacun·e. En fonction des aptitudes et de l’expérience des un·e·s et des autres, on va privilégier des axes de travail plus ou moins importants dans les domaines de la dimension mentale. Pour certain·es, ça va être la concentration. Pour d’autres, ça va être la visualisation ou la gestion d’un événement pour lequel ils ont le statut de favoris. Sam Avezou à la Coupe du Monde à Chamonix en 2024 © David Pillet Vertige Media : On entend souvent dire que le mental du sportif de haut niveau français serait « friable ». L'escalade n’échappe pas à la règle. L’entendez-vous ? Damien You : Il faudrait comparer tous les athlètes du monde pour voir si effectivement les athlètes français n'ont pas le mental comparé à d’autres. Après, il est vrai qu'un certain nombre de grimpeurs·ses manquent de constance dans la compétition. Ils/elles ont soit besoin d'élever leur niveau pour pouvoir être plus à l'aise soit d’aborder la dimension mentale un peu différemment. Mais selon moi, c’est une espèce de rengaine qui est un peu... ( Il réfléchit ) Je ne l'entends pas que dans l'escalade. On l'entend aussi beaucoup au tennis. Vertige Media : D'où cela vient selon vous ? Damien You : Je pense que la dimension mentale est encore un sujet peu compris. Pour le coup, en escalade, ça fait un petit moment qu'on la travaille à l'entraînement. Ensuite, je pense que cette critique relève aussi du fameux « French bashing ». Je préfère être précis dans l'analyse de chacun·e des grimpeur·ses pour savoir ce qui ne leur convient pas, pour pouvoir être pertinent. On balance souvent des généralités quand on parle de dimension mentale alors que c’est une dimension complexe, avec des domaines très différents. Vertige Media : Comment situez-vous aujourd'hui la France parmi les grandes nations de l'escalade mondiale ? Damien You : Elle est dans le top 5, clairement. « L’escalade se développe, c’est certain. On a changé de braquet. Ce n’est plus la même chose » Vertige Media : Et si vous deviez caractériser la spécificité de cette équipe ? Damien You : Bonne question. C'est compliqué, parce que cela consiste à faire un résumé d'individualités. Maintenant, je peux revenir sur l'état d'esprit dont je parlais au début de l’entretien. Moi, je les sens bien. Je les sens conquérants. Après, ça ne présage rien. Ils/elles sont toutes et tous passionné·e·s, motivé·e·s. On pourrait dire qu’en bloc, on est bons en dalle mais faire un tableau précis de nos forces dans chaque discipline, c’est compliqué. Si on parle un peu des athlètes para, je vois aussi qu’on peut nourrir de vrais espoirs en termes de performance. D’une manière plus générale, on a des athlètes qui se soutiennent, qui s’encouragent, qui s’entraînent ensemble dans un état d’esprit solidaire. On a des entraîneurs qui changent de discipline. C’est un groupe soudé, il n’y a pas de clan. Tout le monde se connaît et tout le monde a envie que ça marche. Vertige Media : Sentez-vous que cette Équipe de France monte en puissance ? Damien You : Si on se concentre sur le bloc, oui, clairement. On a toute une densité de jeunes qui arrivent et qui commencent à avoir quelques résultats. En difficulté, ça commence aussi. On a un jeune grimpeur qui a fait un podium cette année ( Max Bertone, le frère d’Oriane, a remporté la médaille d’argent à Bali, ndlr ). Je vois une génération de grimpeur·ses qui a envie, fortement aidée par des cadres qui ont arrêté mais qui sont désormais dans le staff et qui les poussent à fond. Vertige Media : L’escalade se développe. C’est désormais une discipline olympique. Diriez-vous que ce nouvel écosystème permet à l’Équipe de France d’être plus compétitive qu’avant ? Damien You : Oui, c'est certain. On a changé de braquet. Ce n’est plus la même chose. Et en même temps, il y a plus de compétitions donc plus de choses à assumer. Avec désormais trois disciplines olympiques distinctes et les paralympiques, ça fait beaucoup pour la fédération. Mais franchement, même si parfois on peut être dans le creux de la vague, on est quand même présent partout. Et globalement, les résultats de l’Équipe de France sont quand même très bons. Vertige Media : Est-ce que cet engouement de l'escalade amateur, notamment avec le développement des salles commerciales, profite aussi au système fédéral ? Damien You : Bien sûr. Ça crée de l'engouement, ça donne envie à des jeunes de pratiquer. Je vais encore souvent grimper en salles, un peu partout. Souvent, à la télé, il y a une étape de Coupe du Monde qui tourne. Donc les liens entre ces salles commerciales, les clubs et l'Équipe de France, se renforcent. Cet engouement permet aussi d’avoir davantage de structures d’escalade de qualité. Il crée aussi des supporters qui ont envie de pousser derrière l’équipe. C’est un cercle vertueux. Le programme des Championnats du Monde 2025 de Séoul
- The Future of Climbing : l’escalade tous azimuts
Dans un film à la promesse immense, Cédric Lachat a tenté de défricher l’avenir de l’escalade, entre coup de gueule et responsabilité environnementale. Pour y parvenir, le grimpeur pro a collaboré avec le réalisateur Guillaume Broust qui, lui, a tenté de mettre en récit les mille questions que pose le futur d’une discipline en pleine mutation. Pas simple. Cédric Lachat © Guillaume Broust À Saint-Léger, un homme s’énerve sur la paroi rocheuse. Plus il grimpe, plus il peste. Chaque prise devient une occasion de gueuler. Ce n’est pas l’ouverture ou la difficulté de la voie qui le rend fou, mais les décibels qu’il entend d’ici, alors qu’il était venu se percher tranquille sur ces falaises cultissimes du sud de la Drôme. En bas, des gens ont mis de la musique. Un peu trop fort, sans doute. Le grimpeur est un sanguin. Mais cette fois-ci, il ne s’emporte plus : il pète carrément les plombs. Une fois revenu au sol, l’homme saisit l’enceinte et la jette par terre. De rage. Coup de sang, malaise et gros programme Cet homme, c’est Cédric Lachat . À l’approche de la quarantaine, l’ancien champion d’Europe de bloc multiplie les projets difficiles dans les voies dures. Après le plastique des compétitions officielles, le grimpeur suisse se plaît à enchaîner les 9a sur le rocher. Ce jour-là, à Saint-Léger, Lachat ne court pas après la perf mais veut grimper tranquille dans le respect et le calme de la nature. Il ne le sait pas encore, mais ce coup de gueule sera le point de départ d’un des films les plus ambitieux sur l'histoire de la grimpe. Quelques années plus tard, Cédric Lachat fait désormais un peu de route pour présenter The Future of Climbing dans toute la France. Un documentaire de 52 minutes dont la promesse est immense : expliquer d’où vient l’escalade et ce à quoi elle ressemblera. Pour la respecter, le grimpeur suisse a collaboré avec Guillaume Broust, réalisateur indépendant de films d’aventure et de sport outdoor . Au micro de Vertige Media , ce dernier se souvient : « Cette histoire à Saint-Léger, c’était un peu sketch. Cédric en avait marre de voir des grimpeur·ses ne pas respecter l’environnement dans lequel ils/elles pratiquaient. Alors à partir de ce coup de sang, on a d’abord voulu parler de l’accès à la nature par l’homme. » Les deux hommes se connaissent bien. Quelques années auparavant, ils ont sorti ensemble Swissway to Heaven , un documentaire sur le projet de Cédric Lachat d’enchaîner les cinq grandes voies les plus difficiles de Suisse. La bande-annonce de The Future Of Climbing « Le truc, c’est que Cédric voulait vraiment faire un film pour essayer d’éduquer les gens, reprend Guillaume Broust. Moi, je ne voulais surtout pas faire ça. » Avant de passer en indépendant, le réalisateur a passé 18 ans chez Petzl en tant que responsable de la production vidéo et de l’évènementiel. « Il pouvait m’arriver de faire venir 5000 personnes en Chine depuis le bout du monde pour des évènements promotionnels de grimpe , confie l’intéressé. J’ai des bagages. Cédric aussi, puisqu’il dit lui-même qu’il a fait des trucs peu recommandables. Bref, je n’étais pas très à l’aise. » Les deux collaborateurs prennent alors du recul et essaient de trouver le meilleur moyen de jumeler le projet de responsabilisation de Cédric Lachat à l’envie de parler de l’évolution de la discipline. Il en résulte un documentaire assez global sur la pratique de l’escalade à travers divers messages : sensibiliser les grimpeurs·ses au respect de l’environnement, continuer à pratiquer sereinement l’escalade sur les sites naturels, maintenir l’équipement des sites en état et analyser le développement des salles, leurs enjeux et les nouvelles pratiques. Vaste programme. Un FOMO énorme « Cela donne une image , explique Guillaume Broust. Un cliché d’où en est le sport, aujourd’hui. » De son propre aveu, le réalisateur déclare que ce film aurait pu être produit sur n’importe quel sport d’évasion. Les questions sociales et culturelles qui traversent la discipline sont les mêmes en ski, en VTT ou en surf. De son propre aveu aussi, The Future of Climbing aurait pu être une série en 10 épisodes. « C’était mon souhait , glisse-t-il. J’avais tellement de matière que je me suis dit plein de fois que des séquences étaient un film dans le film. » D’autant plus que le casting est extra-large : Solenne Piret, Éline Le Menestrel, Marc Le Menestrel, Dave Graham, Chris Sharma, Alex Huber, Julia Chanourdie… Toutes et tous prêtent leur vision de la discipline à la caméra avec évidemment autant de points de vue différents. « Pour des questions de moyens et parce que Cédric voulait aussi un seul film, on a fait un 52 minutes », explique Guillaume Broust qui s’est déplacé à travers la France mais aussi en Espagne, à Meschia en Italie ainsi que dans les vallées du Tessin, en Suisse. Au-delà de celui de faire court, le principal défi a été de sensibiliser les pratiquants à la fragilité des falaises et des milieux naturels sans avoir l’air d’y apposer un propos moralisateur. Alors, le film s’appuie beaucoup sur l’auto-dérision de Cédric Lachat qui multiplie les scènes burlesques, parfois potaches, autour de malheureuses habitudes : allumer une enceinte au pied d’une voie, traîner un crash-pad par terre ou traverser au milieu d’un troupeau de vaches… « J’ai entendu pas mal de personnes me dire que c’est à cause des grimpeurs de salle que l’on fermait des sites naturels. Mais en enquêtant, je me suis aperçu qu’à Buoux, en 88, la falaise, elle ferme déjà ! » Guillaume Broust, réalisateur de The Future of Climbing Une fois le coup de gueule traité, il a fallu mettre en récit les différents points de vue mais aussi l’évolution et les nouveaux enjeux de la discipline. « J’ai dû penser le travail comme une trajectoire , confie le réalisateur. Ça a été mon fer de lance pour pouvoir faire un film qui s’adresse à la fois aux grimpeurs qui pensaient tout savoir et au grand public qui ne connaissait rien. » Après s’être arraché les cheveux pour résumer l’histoire de l’escalade en 5 minutes, Guillaume Broust commence sa trajectoire en s’assignant une mission : ne pas tomber dans le piège du qui a tort et qui a raison. « C’était ma ligne de crête , continue l’intéressé. J’ai entendu pas mal de personnes me dire que c’est à cause des grimpeurs de salle que l’on fermait des sites naturels. Mais en enquêtant, je me suis aperçu qu’à Buoux, en 88, la falaise, elle ferme déjà ! C’est un mec de la FFCAM ( Fédération Française des Clubs Alpins et de Montagne, ndlr ) qui m’a soufflé un jour : “Tu sais, Guillaume, il existe aussi de très mauvais grimpeurs en site naturel”. À partir de là, je me suis méfié des discours dénonciateurs. » Guillaume Broust en mission impossible ©ALopez Le syndrome des parkings En s’informant sur la gestion des sites naturels, le réalisateur est pris d’un FOMO énorme. « Je soulevais une pierre, un autre sujet de film surgissait », dit-il. Guillaume Broust a envie de parler de tout : du déconventionnement , des grimpeur·euses face à la biodiversité et même de la gestion nord-américaine des parcs nationaux confrontée aux populations indigènes. Sur la route, il croise mille témoignages mais se forge aussi des convictions. Parmi elles ? Les parkings. « Ça paraît tout bête mais je pense que les parkings sont un énorme enjeu dans l’activité , explique-t-il. Ils font fermer plus de sites que le déconventionnement ! Si tu as envie de réguler la pratique mais que tu coules une dalle qui peut accueillir 70 bagnoles, on n’arrivera jamais à protéger les sites. » En proposant un regard sur l’évolution de la grimpe, Guillaume Broust livre en réalité une vaste réflexion sur la surfréquentation des espaces naturels. « J’ai aussi décorrélé le nombre et le comportement , explique-t-il. Tu as beau avoir les personnes les plus respectueuses du monde, si elles viennent en masse dans un endroit, elles l’abîmeront. » Les solutions ? « Je n’ai pas la réponse , répond le vidéaste. Je pense juste qu’il y en a plusieurs et que certaines sont radicales . Un glaciologue me soufflait qu’il vaudrait mieux prendre un endroit et “ le pourrir ”. Tu fais venir 1000 personnes par jour dans cet endroit et tu sanctuarises les autres. Évidemment, tout le monde n’est pas d’accord. » « Pour ma génération, la finalité de l’escalade, c’était d’aller sur le rocher. Même dans les années 2000, les premiers pans et les premières salles étaient conçus pour s’entraîner. Aujourd’hui, aller dans une salle d’escalade est devenu une fin en soi » Guillaume Broust, réalisateur de The Future of Climbing À l’entendre, tout l’avenir de l’escalade se situerait dans la protection de la nature. Au bout du film, ce passionné de sport outdoor alerte contre le délire des réseaux sociaux. « Ce qui se passe aux Dolomites est un drame , remet-il. Faire la queue pour refaire une photo qu’on a vue, ça me sidère. » Alors le réalisateur se met dans les pas d’Éline Le Menestrel qui incite les athlètes à ne plus partager leurs réalisations sur les réseaux sociaux afin d’empêcher la hype qui incitera forcément les gens à y aller. « Les athlètes ont une grande responsabilité , continue Guillaume Broust. Mais si je dois retenir une chose qui dessinera le futur de l’escalade, c’est que tout le monde devra faire sa part. Grimpeur pro, propriétaires de sites, gestionnaires de parcs, assos… une vraie discussion doit avoir lieu. Et elle doit se faire d’abord entre locaux car chaque lieu a ses propres problématiques. » Pif, paf, pouf Il serait alors tentant de résumer The Future Of Climbing comme un documentaire de grimpe qui tente de sensibiliser le grand public au bon respect des lieux de pratique. La vision d’avenir de l’escalade que tente d’esquisser Cédric Lachat et Guillaume Broust serait peinte de grimpeur·ses à brosses, débarquant à vélo dans un silence absolu, loin des nids d’oiseaux et des clichés d’Instagram. Mais paradoxalement, un autre message s’affiche en exergue sur la page du film : « Et si le futur de l’escalade était la salle ? ». Dans la fameuse « trajectoire » qu’entend suivre le réalisateur, il y a aussi sa propre expérience. À 45 ans, le Grenoblois a plus de vingt ans de grimpe derrière lui. « Pour ma génération, la finalité de l’escalade, c’était d’aller sur le rocher , décrit-il. Même dans les années 2000, les premiers pans et les premières salles étaient conçus pour s’entraîner. Aujourd’hui, aller dans une salle d’escalade est devenu une fin en soi. » Sous les toits des salles commerciales, une nouvelle forme de grimpeurs émerge, sensiblement séduite par le bloc et les nouveaux mouvements que suggèrent les ouvertures modernes, inspirées par le parkour et la gymnastique. « On voulait aussi le montrer dans le film. Cédric, qui est quand même un ancien champion d’Europe n’arrive pas à passer certains blocs d’une salle à Paris , confie Guillaume Broust qui surnomme ces nouvelles ouvertures le “pif, paf, pouf”. Quand tu regardes l’évolution des compétitions, tu t’aperçois qu’Adam Ondra n’y arrive plus non plus. Aujourd’hui les mouvements doivent être esthétiques parce que le spectacle doit être beau. » L'équipe technique du film en interview avec Chris Sharma, dans sa salle, à Barcelone © Cédric Lachat Au-delà des compétitions, toute une génération semble se régaler sur les murs des salles de blocs privées. Quand on s’intéresse à l’escalade, difficile de rater le reel de cette jeune grimpeuse qui publie son jeté entre deux prises. Ou de celui qui a réussi son projet de voie qu’il a digitalisé sur une kilter-board . La grimpe bouillonne aussi d’innovations et les salles ont bien compris qu’il fallait allier la praticité au confort. « Elles ont réussi le tour de force de devenir des lieux de vie , résume Guillaume Broust. Et franchement, il fallait être visionnaire il y a 15 ans pour penser qu’une salle de grimpe pouvait être un lieu où on peut aussi boire des coups et profiter d’un sauna. » Parce qu’elles sont indéniablement devenues cool, les salles commerciales se sont imposées dans le paysage de la nouvelle grimpe. Logique qu’elles prennent une bonne place dans le grand kaléidoscope que propose The Future Of Climbing . Entre tout, il vous faudra sûrement piocher plusieurs choses dans le documentaire à mille voies que Cédric Lachat et Guillaume Broust ont produit. Face à l'immensité des questions et des réponses à choix multiples, il sera aisé pour quiconque de voir ce qu'il veut dans l'avenir de l'escalade. Mais dites-vous une chose : vous pourrez le faire en mettant la musique à fond. Voir : The Future Of Climbing (uniquement disponible en Vod - 5 euros)
- Robert Redford : l'homme qui murmurait l’escalade
Robert Redford est mort le 16 septembre 2025, à 89 ans. Le cinéma salue le mythe, les écologistes l’icône, Sundance son président. Mais du côté des grimpeuses et grimpeurs, un détail mérite de remonter à la surface : la star américaine a été la voix off de quelques films d’escalade et d’alpinisme parmi les plus marquants des années 1970 et 1980. Half Dome, Everest, Yosemite : Redford n’y a jamais grimpé, mais il les a racontés. Photo : Georges Biard, Wikimedia Commons , licence CC BY-SA 3.0 . Recadrage par Vertige Media. On ne grimpe pas avec un timbre de baryton, et pourtant… Redford a fait plus pour la diffusion des images verticales qu’une bonne partie de la communauté alpine réunie. En 1978, quand il narre Free Climb: The Northwest Face of Half Dome , il transforme une libération de fissures arides en récit grand public. Dans les années 1980, il remet ça sur l’Everest, donnant des airs de blockbuster diplomatique à une cordée sino-américano-soviétique. C’est toute la force du personnage : capable d’attirer des millions de spectateurs là où, sans lui, un documentaire de montagne aurait fini en VHS poussiéreuse de club alpin. Redford, en somme, n’était pas seulement l’homme de L’Arnaque ou d’ Out of Africa : il était aussi celui qui a su rendre les parois intelligibles à celles et ceux qui ne grimpent pas. Yosemite : d’un tunnel à une révélation Tout commence à Yosemite. Assis à l’arrière d’une voiture, en 1947, Redford a 11 ans. Il sort d’un tunnel avec sa mère, et la vallée s’ouvre. « Je me sentais si petit, en même temps que le monde était si grand. Je ne veux pas regarder, je veux être dedans », racontera-t-il plus tard . Ce choc fonde un rapport viscéral à la nature. Pas de folklore hollywoodien : juste la certitude que ces paysages méritent autre chose que des cartes postales. Dans le parcours de Redford, ce moment est la pierre angulaire. Il explique pourquoi, quelques décennies plus tard, il dira oui à des films qui, sur le papier, n’intéressaient que les abonné·es du American Alpine Journal . 1978, sortie de Free Climb: The Northwest Face of Half Dome . L’histoire pourrait n’émouvoir que les puristes : Jim Erickson et Art Higbee tentent de libérer la face nord-ouest, jusque-là dominée par l’artificiel. Pas d’hélico, pas de cordées glamour, juste deux types obstinés, un mur austère et une corde en back-up. Un film pour insomniaques, diront certain·es. C’était compter sans Redford. Sa voix grave, immédiatement reconnaissable, transforme ce qui aurait pu être un diaporama de fissures en une épopée compréhensible. Hollywood rencontre Yosemite, mais sans trahir l’effort. Là réside le contraste savoureux : l’acteur le plus photogénique de sa génération au service d’un film où il n’y a, littéralement, pas une seule belle gueule. L’Everest en pleine Guerre froide Les années 1980 prolongent l’expérience. Redford narre Everest North Wall (1982), puis Three Flags over Everest (1990). Cette dernière, surnommée « Peace Climb », réunit Chinois, Soviétiques et Américains sur le Toit du monde. D’un côté, de la neige, des cordes fixes, de la diplomatie improvisée en altitude. De l’autre, la voix de Redford qui donne une dimension dramatique à ce qui, sinon, aurait ressemblé à un compte rendu logistique de camp de base. Sans lui, l’affaire aurait eu la durée de vie d’un entrefilet. Avec lui, elle devient un symbole : l’alpinisme comme théâtre diplomatique, la montagne comme espace de dégel politique. La magie opère parce qu’il sait projeter le récit là où les images seules ne suffisent pas. Et au milieu coule une rivière Redford n’a pas cessé de revenir à Yosemite. En 1989, il narre Yosemite: The Fate of Heaven , documentaire sur un parc en tension permanente entre sanctuaire et Disneyland naturel. Là encore, il ne s’agit pas de faire joli : sa voix porte l’alerte écologique. Lui qui disait préférer être rappelé non pas pour ses rôles glamour, mais pour son travail de conservation , trouvait dans Yosemite et Sundance le terrain parfait pour donner du sens à cette conviction. En parallèle, il a déjà acquis Sundance, un immense domaine dans les montagnes de l’Utah, avant de prendre la présidence du festival du même nom. Ici, pas de tapis rouge à la Spielberg : des films indépendants, des récits qui n’avaient pas d’espace ailleurs. Sundance deviendra un bastion du cinéma libre, et par ricochet, un lieu où l’ outdoor et les causes environnementales trouvent une caisse de résonance. Redford crée un écosystème où nature et culture s’entrechoquent. Bref, un laboratoire qui doit beaucoup à ce gamin de 11 ans sidéré par Yosemite. En 2016, National Parks Adventure boucle le cycle . Redford y narre des images tournées en IMAX pour célébrer le centenaire des parcs américains. Conrad Anker y grimpe, mais c’est la voix de Redford qui assure le fil conducteur. La boucle est bouclée : l’enfant de Yosemite devenu star mondiale revient, une dernière fois, mettre sa voix au service d’un imaginaire collectif. On retiendra de Redford le sourire carnassier de L’Arnaque , l’éclat solaire d’ Out of Africa , la présidence de Sundance ou le réalisateur fantastique de Et au milieu coule une rivière . Mais du point de vue vertical, il restera celui qui a donné une voix aux parois. Pas un grimpeur, mais un passeur. Celui qui a su raconter ce que les grimpeuses et grimpeurs, absorbé·es par la paroi, n’avaient pas le temps de dire.
- Chine : un championnat de para‑escalade aux allures de propagande
À Changchun, la Chine a organisé son tout premier championnat national de para-escalade. Soixante-sept athlètes, venus de quinze provinces et régions ainsi que de Hong Kong, se sont affronté·es en difficulté. Derrière l’événement sportif, un message : transformer une expérimentation en filière compétitive et préparer les Jeux paralympiques de Los Angeles 2028. Avec un récit exaltant, forcément très politique. Explications. Innsbruck (AUT), 23 juin 2025 © Lena Drapella/IFSC On pourrait en rester à l’image de carte postale : des baudriers, des encouragements, des podiums bien cadrés. Mais à Changchun, ce n’est pas seulement une compétition qu’on a vissée au mur, c’est une volonté politique qui s’est affichée en grand format. Quand Pékin décide de donner un label national à une pratique, ce n’est pas l’élan d’un club motivé, c’est une directive culturelle. Et quand le récit nous parvient exclusivement via la presse d’État, l’enthousiasme raconté en dit autant sur l’événement que sur la mise en scène. De l’atelier à la filière Il y a encore peu, la para-escalade en Chine demeurait dans le domaine des démonstrations et des stages : quelques murs prêtés, des coach·es bénévoles, des athlètes invité·es à toucher les prises... Autant d'éléments qui dessinaient une discipline en gestation, sans réelle ossature. Puis est venu le moment de transformer le laboratoire en évènement national. Le 15 septembre, Changchun a accueilli la première édition nationale de para-escalade officielle, avec 67 athlètes venu·es de 15 provinces et régions, plus Hong Kong. Co-organisateurs : la Fédération chinoise des personnes en situation de handicap, le Comité paralympique, la fédération du Jilin et l’Université de Changchun. Quatre jours de compétition, deux groupes bien dessinés — déficience visuelle d’un côté, motrice de l’autre — et un format unique : la difficulté en moulinette. Pour la Chine, organiser un championnat, c’est aussi mettre en scène sa capacité à codifier. Et parce qu’on ne bâtit pas une filière sur du papier froissé, le Jilin a mis le paquet en préparation. Avant l’ouverture, des campagnes de promotion s'affichaient partout dans le pays avec des arbitres « d’élite » sélectionné·es, formé·es, et pour chaque athlète ou entraîneur·e, des briefings techniques détaillés. Liu Xun, coach de l’équipe de Jilin, souligne que certain·es grimpeur·euses à déficience motrice doivent « briser le schéma des trois points fixes et un point mobile ». Dit autrement : réapprendre les gestes, inventer une autre gestuelle, alors que les athlètes malvoyant·es se fient presque exclusivement au toucher et aux directives orales. Difficile de ne pas voir dans ces détails le signal d’un changement de nature. Ce n’est plus seulement « venez essayer », c’est « venez concourir selon des règles claires ». Le mot « filière » ne paraît plus exagéré. D’autant qu’on croise, à Changchun, des adolescents comme Fang Yuheng, 15 ans, cité par la presse locale : après seulement deux mois d’entraînement, qui expliquait « espérer un entraînement plus complet » et avoir le désir de « devenir plus courageux ». La voix comme fil d’Ariane Ici, la moulinette est la règle : elle assure la sécurité et met tout le monde sur un pied d’égalité. Pour les athlètes malvoyant·es, le topo passe par la voix. Depuis le sol, les coach·es dictent les mouvements, et le geste se construit mot après mot dans une conversation entre le mur et le sol. Arco (IT), 2024 © IFSC Cet usage de la voix et du toucher définit une autre manière de grimper : explorer les prises à la main avant le départ, écouter des indications précises venues d’en bas, corriger en permanence. Le Hongkongais Lai Chi-wai , figure majeure du para-climbing asiatique, l’a résumé simplement : « Le charme de la compétition réside dans le fait de se dépasser sans cesse. Au fil du processus, il faut planifier ses points d’appui et ajuster à tout moment ». Tracer une voie, c’est prévoir — mais aussi accepter de la réécrire à mesure que le corps impose ses propres règles. Changchun, vitrine et coulisses Le choix de Changchun n’a rien d’un hasard. L’université locale, hôte de la compétition, abrite un College of Special Education reconnu nationalement, symbole d’accessibilité autant que d’expertise. Le site offrait tout ce qu’il fallait : des murs déjà rodés aux compétitions, une logistique capable d’accueillir délégations et officiels, et ce vernis académique qui confère à l’événement une légitimité institutionnelle. Pas une salle bricolée pour l’occasion, mais un décor calibré, pensé pour être impeccable devant les caméras. « Nous espérons voir des athlètes chinois en situation de handicap sur les murs d’escalade des Jeux paralympiques de Los Angeles » La cérémonie d’ouverture, racontée par les médias officiels, ressemblait d’ailleurs à une leçon de protocole : présence conjointe de la Fédération des personnes en situation de handicap, du Comité paralympique, des autorités provinciales et de l’université. « Cent neuf personnes, incluant athlètes, entraîneur·es et chefs d’équipes, étaient présentes à la cérémonie d’ouverture », détaillait un communiqué universitaire . On pouvait presque croire à un congrès autant qu’à une compétition. Et c’est bien ça l’intention : pour la Chine, organiser un championnat, c’est aussi mettre en scène sa capacité à codifier. Chaque briefing, chaque test d’assurage, chaque protocole arbitral se transforme en illustration vivante d’une gouvernance qui ne laisse rien au hasard. Tout est là, condensé dans quelques chiffres : un premier championnat, 67 athlètes, 15 équipes, un format unique en moulinette. Et en toile de fond, une ambition claire comme un horizon : accrocher Los Angeles 2028. Mais tout cela est raconté par la presse officielle, qui transforme chaque prise en symbole, chaque briefing en preuve de gouvernance. On n’assiste pas seulement à une compétition, mais à un récit politique mis en scène, où le sport sert de corde pour hisser l’image d’un pays. Los Angeles en ligne de mire Impossible de manquer l’horizon : Los Angeles 2028. Depuis l’annonce de l’intégration de l’escalade paralympique , la Chine n’a cessé de rappeler sa volonté de s’y inscrire. Le Centre de gestion des sports pour personnes en situation de handicap l’a dit sans détour : « Nous espérons voir des athlètes chinois en situation de handicap sur les murs d’escalade des Jeux paralympiques de Los Angeles ». Dans d’autres contextes, on parlerait d’objectif ou de défi. I ci , le mot choisi est « espoir ». Mais chacun sait qu’en Chine, l’« espoir » est rarement une figure de style : il s’écrit comme une étape d’un plan quinquennal. En Chine, la presse officielle martèle que l’inclusion ne se limite pas à un slogan, elle s’incarne dans des procédures, des arbitres formé·es, des protocoles imposés. Le calendrier ressemble à une démonstration de stratégie. À peine les cordes repliées à Changchun, les projecteurs s’allument déjà à Séoul , où s’ouvrent les Championnats du monde de para-escalade. Cinq jours de battement, pas plus, comme si la Chine avait voulu caler son premier rendez-vous national exactement en amont du rendez-vous mondial. Un effet d’entraînement parfait : montrer que le pays existe déjà sur la scène, qu’il a les murs, les arbitres, les athlètes… et désormais le calendrier. En filigrane, le message est clair : « Nous ne découvrons pas, nous nous préparons ». L’effet miroir pour l’Europe Comparée à la Chine, l’Europe a de l’avance : catégories codifiées, circuit international rodé, staff formé, championnats qui ne datent pas d’hier. Mais l’effet miroir fonctionne à l’envers : en Chine, la presse officielle martèle que l’inclusion ne se limite pas à un slogan, elle s’incarne dans des procédures, des arbitres formé·es, des protocoles imposés. Le storytelling est évidemment calibré, mais le rappel est utile : l’accessibilité n’existe vraiment que lorsqu’elle devient une norme contraignante, et non un supplément d’âme. Innsbruck (AUT), 23 juin 2025 © Lena Drapella/IFSC Et si l’on a le courage de se regarder dans la glace : combien de salles françaises disposent aujourd’hui d’un protocole clair pour accueillir un·e grimpeur·euse malvoyant·e ? Combien testent réellement leurs licencié·es sur la capacité à guider par la voix, ou sur l’adaptation d’une gestuelle pour une déficience motrice ? Pas beaucoup. À Changchun, l’État a peut-être monté une vitrine impeccablement éclairée. Mais une vitrine, même officielle, finit toujours par refléter celui qui la regarde. Et la question qui rebondit de ce miroir est essentielle : voulons-nous que l’inclusion reste une bonne intention, ou qu’elle devienne une règle du jeu, avec des check-lists aussi incontournables que le baudrier ou l’assurage ? Alors, opération de communication ou véritable structuration ? Sans doute les deux. La Chine a clippé sa première dégaine nationale. Le prochain point se joue à Séoul, dans l’arène mondiale, et celui d’après à Los Angeles, où il faudra plus que des discours calibrés : il faudra des résultats, des podiums, des visages. C’est là, et seulement là, que l’histoire cessera d’être une vitrine pour devenir une voie gravée dans le grand topo paralympique.
- Championnats du monde d'escalade 2025 : le show et le froid
Après une saison 2025 marquée par l'absence des stars et les questionnements sur l'attractivité du circuit IFSC, les Championnats du Monde de Séoul (21-28 septembre) s'annoncent comme le grand test de vérité de l'escalade de compétition. Entre les stars qui reviennent, les espoirs qui grimpent et les 1001 questions qui se posent, est-ce que les Mondiaux sont bel et bien repartis pour le show ? © David Pillet Le hall d'entrée du KSPO DOME de Séoul résonne déjà des échos de préparation. Dans quelques jours, du 21 au 28 septembre, ce complexe du parc olympique de la capitale accueillera ce que l'escalade sportive fait de plus prestigieux : ses Championnats du Monde bisannuels. Pourtant, il y a encore quelques mois, on aurait pu légitimement se demander si cet événement susciterait encore l'engouement d'antan. Car 2025 restera comme l'année où les plus grandes stars ont déserté le circuit, où les podiums ont semblé tourner à vide, où certains des plus fervents supporters ont commencé à décrocher. Séoul l'after ? Mais voilà que septembre approche, et avec lui, un phénomène curieux : tous les absents de la saison reviennent soudainement au bercail. Janja Garnbret, qui n'a disputé que deux Coupes du Monde cette année, sera là. Jakob Schubert, invisible depuis sa blessure, a fait son retour à Koper pour se préparer. Même Adam Ondra, pourtant critique envers l'évolution du circuit, s'alignera au départ des voies coréennes. Cette convergence subite interroge : les Championnats du Monde conservent-ils encore cette aura particulière qui fait courir les champions ? Ou assistons-nous plutôt au dernier sursaut d'une discipline qui peine à retrouver ses marques après l'euphorie olympique ? « Où sont passées la narration et l'histoire ? » Un fan d'escalade sur le réseau social, Reddit. Une chose est sûre : les organisateurs sud-coréens n'ont pas lésiné sur les moyens. Avec un programme étalé sur huit jours et des finales programmées en prime time pour toucher une audience internationale, Séoul 2025 voit les choses en grand. Et ce sont les épreuves de para-escalade qui ouvriront les hostilités les 20 et 21 septembre. À date, impossible d’avoir les chiffres exacts : certains évoquent plus de 400 athlètes issus d’une cinquantaine de nations, quand des médias coréens parlent même de plus de 1 000 participants venus de 60 pays. Quoi qu’il en soit, une chose est sûre : il y aura du monde. Au regard de la saison régulière, le casting, enfin, s'annonce exceptionnel. Cela dit, ce dernier cache peut-être une réalité plus crue. Car si tout le monde revient en Corée, n'est-ce pas aussi parce que tout le monde était parti ? Quand l'escalade chante le blues En juillet dernier, la vice-présidente de l'IFSC ( International Federation of Sport Climbing, ndlr ), nous le confiait sans ambage : « Depuis le début de l'année, toutes les étapes de Coupe du monde sont un succès ». Naomi Cleary évoquait même « une audience TV décuplée, notamment grâce aux retransmissions de CCTV (l a chaîne publique n°1 en Chine, ndlr ) ». Ces chiffres, impossibles à vérifier indépendamment, contrastent pourtant avec la réalité du terrain. Sur les forums spécialisés ou les réseaux sociaux, certains fans ne cachent plus leur déception. « Les compétitions de cette année sont juste... mauvaises », résume un utilisateur de Reddit. « Où sont passées la narration et l'histoire ? », s'interroge un autre. Cette dissonance entre communication officielle et ressenti du public révèle un malaise plus profond. L'escalade de compétition traverse sans doute sa première vraie crise de croissance depuis son entrée au programme olympique. Et les Championnats du Monde arrivent à point nommé pour servir de test de vérité. Le cas Janja Garnbret illustre parfaitement cette stratégie du « tout ou rien ». La Slovène, double championne olympique et détentrice de 49 victoires en Coupe du Monde, a volontairement boudé la quasi-totalité de la saison 2025. Seules deux apparitions, à Innsbruck et Koper, pour rappeler qu'elle reste la référence absolue. « Les athlètes gèrent désormais leur performance en tenant compte du cycle de quatre ans », justifiait Naomi Cleary à Vertige Media . Une explication qui sonne comme un euphémisme quand on connaît l'ampleur du phénomène. Brooke Raboutou, médaillée d'argent olympique , a elle aussi fait l'impasse sur la saison pour se concentrer sur l'extérieur. Adam Ondra et Alex Megos ont suivi le même chemin. L'inflation des compétitions produit les mêmes effets : une baisse de la qualité narrative du sport qui explique en partie pourquoi tant d'athlètes préfèrent zapper la saison régulière Cette tendance n'est pas propre à l'escalade. John John Florence, légende du surf, a également renoncé au circuit WSL 2025, provoquant l'ire des médias spécialisés. Sarah Sjöström, superstar de la natation, a fait de même. Le « post-Olympic blues » frappe tous les sports olympiques, mais l'escalade semble particulièrement touchée. Le retour programmé de ces stars pour Séoul révèle une hiérarchisation claire des priorités. Les Coupes du Monde ? Dispensables. Les Championnats du Monde ? Incontournables. Cette sélectivité dit quelque chose de profond sur la perception qu'ont les athlètes de leur propre circuit. Pour comprendre l'enjeu de ces Championnats du Monde, il faut d'abord mesurer l'ampleur du creux traversé par l'escalade de compétition en 2025. Les symptômes ? Multiples et convergents. D'abord, l'imprévisibilité des résultats. Jakob Schubert, avant sa blessure, avait pointé du doigt ce qu'il appelait le « syndrome du cirque » : « Si un grimpeur comme Sohta Amagasa gagne une Coupe du monde à Innsbruck et ne passe même pas en demi-finale à la suivante, c'est étrange. On perd en lisibilité », disait-il. Une critique qui visait directement l'évolution des styles d'ouverture, devenus selon lui trop aléatoires. Ensuite, les nouveaux formats introduits post-JO ont créé plus de confusion que d'amélioration. En bloc, le passage de 20 à 24 qualifiés en demi-finale, puis de 6 à 8 en finale, devait théoriquement offrir plus de spectacle. Dans les faits, cela a surtout dilué l'intensité dramatique des tours éliminatoires. Enfin, la multiplication des étapes (de 9 en 2024 à 14 en 2025) a paradoxalement affaibli le prestige de chaque événement. L'inflation des compétitions, dont font également l'objet d'autres disciplines, produit les mêmes effets : une baisse de la qualité narrative du sport qui explique en partie pourquoi tant d'athlètes préfèrent zapper la saison régulière. Le retour des enfants prodiges Reste l'événement devant nous, le plus important de l'année. Et sa capacité à évacuer les questions qui ont précédé son organisation. Car comme si de rien n'était, ces Championnats du Monde 2025 s'annoncent pourtant d'un niveau exceptionnel. La hiérarchie établie lors des dernières compétitions dessine des contours assez précis. Le retour des enfants prodiges vient surligner au feutre indélébile des épreuves qui promettent de la sueur et des larmes. Oh Janja © David Pillet Chez les femmes, Janja Garnbret part favorite toutes disciplines confondues. Sa démonstration à Koper en début de mois a rappelé son statut d'alien. Mais la concurrence s'organise. Chaehyun Seo, portée par le public coréen, Erin McNeice, lauréate du classement général difficulté 2025, et Annie Sanders, révélation de l'année en bloc, peuvent prétendre faire trembler la reine de la discipline. Côté masculin, l'incertitude règne davantage. Le trio Sorato Anraku-Toby Roberts-Alberto Ginés López semble tenir la corde. L'Espagnol, vainqueur du général difficulté sans avoir gagné une seule étape, incarne cette nouvelle génération de grimpeurs ultra-réguliers. Face à lui, Anraku apporte sa puissance de feu (quatre fois en première place sur le podium cette saison), tandis que Roberts mise sur son expérience olympique récente . L'inconnue Jakob Schubert pourrait redistribuer les cartes. Son retour à Koper (5ème place) a montré qu'il restait dans le coup. Et à 34 ans, l'Autrichien joue probablement sa dernière carte mondiale. De quoi donner aux épreuves une saveur toute particulière. L'escalade de compétition saura-t-elle retrouver cette alchimie mystérieuse qui transforme le sport en spectacle et la performance en épopée ? Le rêve Bleu De son côté, l'équipe de France aborde ces Championnats avec un bilan 2025 en demi-teinte. Certes, les multiples podiums décrochés lors de la saison et le classement général témoignent d'une certaine vitalité. Oriane Bertone, Naïlé Meignan, Manon Hily, Mejdi Schalck, Max Bertone et Sam Avezou ont montré qu'ils pouvaient rivaliser avec les meilleurs. Mais cette moisson cache une réalité moins reluisante. Les espoirs français pour Séoul se concentrent sur quelques noms. En bloc, Oriane Bertone et Naïlé Meignan peuvent viser le podium, à condition de retrouver leur meilleur niveau. En difficulté, Sam Avezou et Manon Hily ont prouvé qu'ils pouvaient inquiéter les favori·es. Max Bertone, médaillé d'argent à Bali, complète un contingent français qui a quelques opportunités mais zéro certitude. Alors face aux armadas japonaise et slovène, la France devra compter sur la réussite de ses « coups » pour espérer caresser le rêve qu'a enlassé Mika Mawem, il y a deux ans, aux Mondiaux de Berne . Raviver la flamme Au-delà des enjeux sportifs, ces Championnats du Monde revêtent une dimension symbolique immense pour l'escalade de compétition. Après une année de questionnements, de critiques et d'absences, Séoul doit prouver que la discipline conserve sa capacité à émouvoir et à rassembler. Les ingrédients semblent réunis : un plateau exceptionnel, des infrastructures à la hauteur, un public local acquis à la cause - la Corée du Sud compte plusieurs prétendants au podium. Reste à voir si cette concentration de talents suffira à raviver la flamme. Car derrière les médailles et les chronos, c'est bien l'avenir du circuit IFSC qui se joue sur les murs de Séoul. L'escalade de compétition saura-t-elle retrouver cette alchimie mystérieuse qui transforme le sport en spectacle et la performance en épopée ? Ou confirmera-t-elle qu'elle traverse une crise de croissance dont elle peine à sortir ? La réponse tombera dans quelques jours. En attendant, les grimpeuses et grimpeurs s'échauffent, les ouvreuses et ouvreurs peaufinent leurs créations, et les organisateurs coréens espèrent que leur spectacle marquera le grand retour de l'escalade sous les projecteurs. Après tout, c'est sans doute à cela que servent les Championnats du Monde : rappeler pourquoi on est tombé amoureux d'un sport.
- Là Ô : la difficile ascension de la salle d’escalade la moins chère de France
À Toulouse, une structure familiale se revendique « la salle d’escalade la moins chère de France ». Ce qui est probablement vrai mais ce qui n’efface pas pour autant plus de neuf ans de galères dans une voie très difficile. Celle de faire vivre une salle de bloc indépendante en 2025. Reportage. Marie Imbert, la fondatrice de Là Ô Escalade © Vertige Media C’était l’eldorado des années 90. À Portet-sur-Garonne, en banlieue de Toulouse, le plus grand Carrefour d’Europe de l’époque étalait ses temples de consommation sur plusieurs milliers de mètres carrés. Une galerie marchande flambant neuve. Un parking qui s’étend à perte de vue où les familles se pressaient dans un ballet de caddies. Tout ceci dessinait alors le mythe de la France glamour des hypermarchés. Trente ans après, les modes de vie ont changé et le centre commercial de Portet est devenu une plaine d’asphalte où il est désormais facile de se garer. En faisant le tour, les enseignes d’antan paraissent un peu pâles face au souvenir de la hype des nineties . Même la devanture du McDo paraît un peu décatie. Flyer me to the moon C’est quelque part dans cet immense océan de béton que s’est installée Là Ô Escalade. Érigée à côté d’une boutique de vapoteuse et d’un magasin de pièces détachées, « la salle la moins chère de France » a fait sa place au sein d’un ancien entrepôt. À l’intérieur, le logo orange orné de trois montagnes trône sur un gros carton blanc. En dessous, une petite équipe s’affaire à l’accueil entre l’ardoise du menu du jour, un ordinateur portable et une odeur de café chaud. C’est un samedi matin d’août que Marie Imbert, la fondatrice, nous attend pour parler de ses tarifs les plus bas du marché. Récemment, un flyer collé un peu partout dans Toulouse vantait les mérites du slogan le plus racoleur de la ville rose : une salle de bloc à 5 euros la place. Du jamais-vu dans le milieu. Pour en parler, Marie Imbert s’assoit d’abord en tailleur sur le canapé de l’entrée, sous un mur de photos punaisées qui font défiler neuf ans de vie de salle d’escalade indépendante. Puis se racle la gorge, sourit et remplace son slogan par un autre. Les 5 euros ? « Ça, c’était avant ». L'entrée de Là Ô Escalade © Vertige Media La jeune femme de 33 ans a le regard espiègle de celle qui confie qu’elle a tenté un coup. Et le sourire de celle qui assure que ça a fonctionné. Entre octobre 2024 et fin mai 2025, la patronne a axé sa campagne de communication autour d’une politique tarifaire ultra compétitive. « La salle la moins chère de France », s’affichait en stories sur les réseaux sociaux mais aussi en stickers sur les poteaux du centre-ville ou les caddies du Carrefour d'à-côté. « On avait besoin de faire revenir les gens dans la salle », pose Marie Imbert sans fard. Près de nous, quelques jeunes s’échauffent sur un pan de mur. C’est un matin de journée estivale tranquille où les abonnés peaufinent leurs mouvements et où l’espace enfant n’est pas encore rempli. Depuis l’après-Covid, la fréquentation de Là Ô Escalade a sensiblement baissé. Une journée normale en 2019, c’était 100 personnes dans la salle. Une bonne journée en 2024, cela tombait à 30. « Ce n’était plus possible , enchaîne Marie Imbert. Avec l’équipe, on se souvenait d’une époque où on mangeait à 23h passée, tellement on n’avait pas le temps. Trois ans après, on ne voyait plus personne et on faisait le ménage pour nous occuper. C’était déprimant. » En astiquant les prises, Marie et son équipe essaient de trouver la bonne idée. Celle qui remportera la mise sera de poser « un juste prix ». « C’était une campagne marketing certes Mais d’une, la salle la moins chère de France, c’est quand même un bon slogan. Et de deux ça correspondait à notre stratégie », plaque la fondatrice. Depuis le début de l’aventure, Là Ô Escalade n’a pas changé de mission : faire découvrir l’escalade au plus grand nombre. « On a tout de suite vu la différence , certifie Marie Imbert. En même pas 15 jours, on avait atteint le même chiffre d’affaires qu’avec un mois de tarif normal à 12 euros. Donc ce qu’on a perdu en prix d’entrée, on l’a gagné sur du volume . » Surtout, quand les gens affluent, ils en parlent. Le bouche-à-oreille fonctionne. « C’est ce qui fonctionne le mieux. Le monde attire le monde », confirme la fondatrice. En quelques semaines, la salle rajeunit considérablement sa clientèle. Beaucoup d’étudiants viennent essayer l’escalade. Pas mal de débutants reviennent aussi. « Au lieu de venir qu’une fois par semaine avec une entrée à 12 euros, ils viennent deux fois. Le prix à 5 euros les encourage aussi pas mal à prendre une bière derrière, voire deux », continue-t-elle. Tarif solidaire, grimpe à vue et bowling À entendre la cheffe d’entreprise, elle aurait trouvé la formule idéale. D’autant plus que la salle n’est pas vraiment la plus low-cost du pays. Certes, pas de kilter board ou de sauna chez Là Ô Escalade mais un pan Güllich, un resto, une MoonBoard, une terrasse, un bar à pression… Lucas, un abonné fidèle, le concède : le prix est l’un des facteurs déterminants de son assiduité. Mais le jeune homme qui grimpe depuis 3 ans parle aussi d’ « une ambiance hyper chill », de « la qualité des ouvertures » et « d’une playlist très cool ». Pourtant, l’offre à 5 euros a vécu et depuis, Là Ô est parti sur une autre voie, mixte et plus technique. Marie Imbert explique : « On s’est vite rendu compte que la place à 5 euros n’allait pas nous permettre de rentrer dans nos frais. Un de mes ouvreurs m’avait parlé de tarifs conscientisés que pratiquait une salle en Belgique ( Le Camp de Base, ndlr ) avec plusieurs paliers. J’ai trouvé ça génial. Et on a mis cela en place cela dès l’été. » Aujourd’hui, la salle propose trois offres : un tarif solidaire à 7 euros, un tarif d’équilibre à 10 euros et un tarif d’investissement à 13 euros. Le principe ? Les gens choisissent ce qu’ils veulent mettre en fonction de leurs ressources. Et ils sont peu à choisir la formule la moins chère. « Non seulement nos clients ont bien voulu franchir le pas en acceptant de mettre deux euros de plus par entrée mais en plus l’immense majorité d’entre eux choisissent plutôt l’offre d’équilibre », confie-t-elle. Ainsi, la salle a augmenté son panier moyen - entre 8 et 10 euros pour les entrées seules mais les tarifs conscientisés s'appliquent aussi aux abonnements - et se projette mieux dans ses tableaux financiers. « Et même à ce tarif-là, on reste la salle la moins chère de France », rappelle la gestionnaire. « Je cherche moins à fidéliser ma clientèle qu’à faire venir de nouvelles personnes régulièrement. Je considère mon offre comme un moyen pour une famille ou un groupe d’amis de se divertir et de passer un bon moment ensemble. Comme s’ils iraient faire un bowling, en fait » Marie Imbert, fondatrice de Là Ô Escalade Au-delà du prix, la stratégie « conscientisée » permet à l’ensemble de l’équipe de sensibiliser la clientèle. « Quand quelqu’un hésite à prendre le tarif d’investissement à 13 euros, on lui explique qu’il participe à l’amélioration à long-terme de la salle », précise la fondatrice. Après trois mois de mise en place, dont deux d’été, difficile de dire si la stratégie a bel et bien fonctionné. Quoi qu’il en soit, Marie Imbert semble avoir trouvé la déclinaison commerciale adéquate pour ses engagements : de la pédagogie et de l’ouverture. « Je cherche moins à fidéliser ma clientèle qu’à faire venir de nouvelles personnes régulièrement. Je considère mon offre comme un moyen pour une famille ou un groupe d’amis de se divertir et de passer un bon moment ensemble. Comme s’ils iraient faire un bowling, en fait. » Esprit, es-tu là ? @ Vertige Media Là Ô Escalade pourra-t-elle faire un strike ? La zone commerciale dans laquelle la structure est implantée permet d’attirer la clientèle disparate qui y circule. Les signaux qui valident une forte affluence débutante sont là : les locations de chaussons augmentent, la salle enfants se remplit vite, l’école d’escalade tourne bien… Tout semble réuni pour que l’ascension continue sauf que Marie Imbert et son staff grimpent lestés, et à vue. Quand elle évoque le redressement judiciaire dont fait désormais l’objet sa structure, la patronne se redresse, comme pour bien faire attention à préciser les étapes qui l’y ont conduite. « Début avril, financièrement, c’était très compliqué , lâche Marie Imbert. Je suis allée voir un juge au tribunal de commerce qui m’a vivement conseillé de me mettre en redressement parce que j’étais en cessation de paiement au niveau du loyer. Je ne pouvais plus payer et mon bailleur pouvait me mettre dehors à tout moment. Donc au printemps dernier, je n’ai pas vécu la meilleure période de ma vie. » Si elle reconnaît que le redressement judiciaire a mauvaise presse, la cheffe d’entreprise explique que la situation lui offre des options : « Déjà, mes dettes de loyers sont gelées. Ensuite, je considère la mandataire judiciaire comme une épaule qui m’aide à optimiser ma gestion ». Depuis le printemps dernier, Marie Imbert a pris une avocate pour renégocier son loyer, a changé de tarification, embauché une agence et une apprentie pour gérer sa communication… Et pour la première fois de sa carrière de dirigeante, elle aura un loyer d’avance pour septembre. Là Ô au bout des bras C’est peu dire que le parcours entrepreneurial de cette ancienne championne de bloc a été sinueux. Depuis la création de sa structure en 2016, Marie Imbert a connu bien des galères : des travaux ni faits ni à faire, un bailleur sévère, des problèmes de recrutement, un mauvais plan de trésorerie. Malgré tout, la salle tourne les premières années et la patronne parvient à pérenniser son staff de 6 personnes à temps partiel avec lesquels elle partage tout. Mais en 2020, le Covid intoxique la trajectoire. La dirigeante contracte un PGE ( Prêt garanti par l’État, ndlr ) et se coltine les galères de la réouverture entre baisse d’affluence et contrôles sanitaires. Pour ne rien arranger, un concurrent sérieux - Altissimo - monte sa salle flambant neuve à 3 km. Là Ô se retrouve trois années plus tard avec la moitié de sa clientèle d’alors, près de 5000 euros de prêt à rembourser mensuellement et un loyer estimé à 10 000 euros. « L’année dernière, il nous manquait entre 3000 et 4000 euros par mois pour être à l’équilibre », précise la patronne. Alors celle-ci décide de lancer une campagne de financement participatif pour sauver sa salle . Lancée en juin 2024, elle visait à récolter 44 000 euros pour pouvoir régler les derniers loyers. Après un mois, la cagnotte atteindra péniblement le palier des 20%. « Pour continuer à exister, c’est simple il faut que je fasse 30 000 euros de chiffre d’affaires par mois. Là, je serais bien et je pourrais même peut-être me verser le salaire que je n’ai pas depuis 9 ans » Marie Imbert, fondatrice de Là Ô Escalade C’est sa mère qui remettra un pot pour vraiment sauver Là Ô. Indispensable alliée bénévole, Danièle fait aussi la popote, ainsi qu'un peu d’accueil. « Pour continuer à exister, c’est simple il faut que je fasse 30 000 euros de chiffre d’affaires par mois , précise Marie Imbert. Là, je serais bien et je pourrais même peut-être me verser le salaire que je n’ai pas depuis 9 ans. » En attendant, la jeune trentenaire vit du RSA activité, hébergée dans une maison mitoyenne à celle de ses parents avec son compagnon et sa fille. Comment garde-t-elle la volonté de tenir son projet à bout de bras ? « J’aime l’escalade » , répond-t-elle du tac au tac. @ Vertige Media Dans le clair-obscur des blocs de Là Ô, les attrapes-rêves qui pendent au plafond projettent une ombre singulière sur les tapis. Entre les canapés de récup’ et la slackline posée sur des bûches, rien n’est véritablement neuf dans la salle la moins chère de France. « En même temps, jamais je ne ressemblerai aux grosses enseignes comme Arkose ou BO (Block’Out) », affirme-t-elle. Rare femme à la tête d’une salle d’escalade en France, Marie Imbert fait partie d’un consortium d’acteurs indépendants qui échangent sur l’avenir du secteur. « J’avoue que je ne m’y investis pas énormément , partage-t-elle. Je trouve l'écosystème très complexe. Beaucoup de structures ne veulent pas parler de leur situation . » Au sein de l’agglomération toulousaine, dix salles d’escalade cohabitent. « Ça laisse de la place à tout le monde mais je pense que le marché arrive à saturation. Si une autre salle venait à s’installer, elle en remplacera peut-être une autre. » Alors, face à la concentration et aux effets de mode, Marie Imbert entend bien défendre sa singularité : faire vivre la grimpe comme un loisir familial. D’ailleurs, elle doit faire un gâteau au chocolat pour le goûter d’anniversaire de cet après-midi. « C’est quand même un peu mon bébé tout ça , dit-elle en fermant les yeux. J’ai envie que ça tourne. Là où nous sommes situés, il n’y a aucune raison pour que ça ne marche pas. 90% des salles en France fonctionnent. Chacune avec leurs difficultés, mais elles s’en sortent. Je ne vois pas pourquoi je ne m’en sortirais pas. »
- Sydney : 250 000 € d’amendes après un accident mortel en salle d’escalade
Le 13 octobre 2021, à Sydney, un grimpeur chute d’une douzaine de mètres sur une voie équipée d’un auto-assureur et perd la vie. Quatre ans plus tard, la justice australienne condamne l’exploitant et deux dirigeants à près de 250 000 € d’amendes. Derrière le chiffre, une évidence : le « mou » qui tue n’est pas toujours au bout de la sangle, il s’insinue souvent plus haut, dans les failles d’une organisation qui oublie de resserrer ses propres nœuds. © Jonathan Chan Dans toutes les salles, il y a ce petit bruit rassurant : clac-clac, la sangle qui remonte. Un son mécanique, presque apaisant, qui nous autorise à grimper sans assureur. On tire, on lâche, on s’élance. Au Sydney Indoor Climbing Gym de St Peters, ce rituel a cessé de fonctionner : l’auto-assureur n’a pas repris, le vide a fait le reste. Quatre ans plus tard, le jugement rappelle à toute la communauté que la sécurité ne repose pas seulement sur l’acier et le nylon, mais sur une chaîne plus vaste — faite de gestes répétés, de procédures tenues, et d’une culture que chaque salle doit entretenir comme une corde de vie. Le fait brut, sans lyrisme mais sans détour Le jour du drame, l’agence de sécurité au travail — SafeWork NSW — publie un Incident Information Release qui pose les faits sans détour : un auto-assureur défaillant, une chute d’environ treize mètres au Sydney Indoor Climbing Gym de St Peters, un décès. Pas de récit, pas de fioriture : juste la chronologie officielle d’un drame. Une sangle qui ne rétracte pas, c’est une voie qu’on ne grimpe pas. Point. En août 2025, le tribunal de Sydney condamne l’exploitant à 281 250 AUD et deux directeurs à 84 375 AUD chacun . Total : 450 000 AUD, soit 250 000 €. La presse généraliste a largement repris le chiffre de 375 000 AUD pour l’entreprise — un montant intermédiaire. Mais le décompte final, documenté par les sources spécialisées, ne laisse guère de place à l’ambiguïté. En escalade comme en justice, mieux vaut clipper la dernière dégaine : c’est souvent là que tout se joue. À l’audience, une évidence qui dérange Le dossier technique ne décrit pas une panne tombée du ciel. Il aligne au contraire une série de signaux que personne n’aurait dû classer dans la rubrique « détails » : un indicateur d’usure effacé sur la longe, une sangle coincée dans le tambour, des débris accumulés dans la buse, un mousqueton dont la gâche ne se refermait plus franchement. À cela s’ajoute un service majeur échu depuis juillet 2021, une dernière inspection interne remontant à janvier 2020, et un registre de maintenance qui notait déjà à plusieurs reprises une rétractation défaillante sur les derniers mètres. La sécurité n’est pas une affiche oubliée au pied du mur, mais une culture qui s’entretient. Après l’accident, la salle a réagi : retrait définitif de tous ses auto-assureurs, inspections quotidiennes instaurées, tests externes annuels programmés. Une preuve de plus que les correctifs existent — mais qu’ils arrivent souvent trop tard, quand le mal est déjà fait. Ce que ça dit de nous, grimpeurs et salles Un auto-assureur n’est ni un ange gardien ni un gadget rassurant. C’est un équipement industriel, qui appelle rigueur et discipline. Inspection, entretien, traçabilité, formation : quatre piliers sans lesquels l’outil bascule en piège. La juge l’a dit avec des mots qui claquent : un risque « extrêmement évident », des mesures « aisément disponibles »… qui n’ont pas été prises. La traduction est simple : une sangle qui ne rétracte pas, c’est une voie qu’on ne grimpe pas. Point. La sécurité n’est pas une affiche oubliée au pied du mur, mais une culture qui s’entretient : gestes répétés, procédures documentées, preuves conservées. Résonance internationale : le « zéro mou » n’est pas une lubie En 2024 puis en mars 2025 , la CPSC, l’agence fédérale américaine chargée de la sécurité des produits, rappelle plusieurs modèles TRUBLUE iQ / iQ+ pour défaut de rétractation — « can fail to retract ». La consigne est brutale mais limpide : arrêt immédiat, retour en service usine. Autre pays, autre droit, même barrière réflexe : zéro mou toléré. Multiplier les barrières, qu’elles soient humaines, matérielles ou technologiques, pour que l’erreur — quelle qu’en soit l’origine — n’aille jamais au bout de sa trajectoire. En France, la FFME a actualisé ses documents : une affiche sécurité enrouleur (2025) et des règles (2024) qui répètent inlassablement les mêmes gestes. Tirer-lâcher la sangle pour vérifier la rétractation. Faire un test de suspension à un mètre lors de la première montée. Ne pas utiliser si la sangle ne remonte pas. Et afficher ces consignes en grand, au pied des appareils. Rien de décoratif là-dedans : du performatif, au sens le plus concret. En France : entre drame et alarme Le 2 novembre 2024, à Climb Up Lyon, un homme de 72 ans chute mortellement . Selon la presse locale, il aurait oublié de s’attacher. Pas la même mécanique qu’à Sydney : ici, une erreur humaine. Là-bas, une défaillance d’exploitation. Mais la leçon converge : multiplier les barrières, qu’elles soient humaines, matérielles ou technologiques, pour que l’erreur — quelle qu’en soit l’origine — n’aille jamais au bout de sa trajectoire. Signalétique claire, parcours qui obligent à clipper, routines d’accueil qui ne laissent rien passer, technologies d’alerte quand l’attention décroche : autant de filets à tisser pour que la chute ne soit pas fatale. À Nancy, plus récemment, une autre salle du réseau Climb Up choisit de faire du bruit avant que la gravité ne s’en charge : installation du B.A.S.S. (Boîtier d’Alerte et de Sécurité des Salles), un dispositif qui hurle si quelqu’un s’élance sans être attaché. Ce n’est pas une solution miracle, mais une barrière comportementale supplémentaire : un filet cognitif qui rattrape l’oubli là où la fatigue et la routine affaiblissent l’attention. Ça ne remplace ni le tirer-lâcher ni la formation, ça les rend simplement plus probables. Trois réflexes, une culture : zéro mou Le geste. Tirer puis lâcher la sangle au pied de chaque ligne auto-assureur, tester la reprise sur un mètre, et s’arrêter net au moindre mou. Un geste banal, mais vital. Le regard. Une sangle effilochée, un indicateur disparu, une rétractation qui traîne ? On redescend et on signale. La sécurité, c’est un sport d’équipe. La preuve (côté exploitants). Un journal par appareil, avec photos, numéros de série, horodatage, actions correctives. Pas de la paperasse : une mémoire qui sauve, et qui prouve. Pourquoi écrire ça maintenant ? Parce que l’affaire de Sydney n’est pas un fait divers lointain. Elle révèle un angle mort qui nous concerne tous : celui de la routine qui endort. L’auto-assureur nous a appris à grimper sans assureur. Il doit désormais nous apprendre à ne jamais grimper sans culture de la sécurité. Et si l’on veut filer la métaphore : à Sydney, le mou n’était pas seulement au bout de la sangle. Il s’était insinué dans l’organisation, les habitudes, la gouvernance. À nous de resserrer la chaîne : gestes clairs, affiches visibles, contrôles réguliers, preuves conservées. Pas de panique, pas de morale. Juste de l’intelligence en acte.
- Katherine Choong et la performance : « Parfois j’ai l’impression que ça tourne presque à l’obsession »
À 33 ans, la Suissesse Katherine Choong revendique une performance qui n’obéit qu’à ses propres critères : se fixer un objectif au‑delà de l’habitude, s’y confronter longtemps, et accepter que l’issue — succès ou échec — fasse récit. De la compétition qu'elle a quittée sans nostalgie aux grandes voies engagées depuis 2021, elle raconte l’adrénaline, la solitude choisie, la pression des réseaux et des sponsors, la thérapie de couple en paroi... Autant d'éléments qui livrent un entretien sans fard sur les libertés qu’on gagne — et celles qu’on laisse — quand on vit pour grimper. © Yvain Genevay Vertige Media : Pour celles et ceux qui ne te connaissent pas encore, est‑ce que tu peux te présenter ? Katherine Choong : Je m’appelle Katherine Choong, j’ai 33 ans et je vis en Suisse. J’ai découvert l’escalade à 8‑9 ans, lors d’une journée « découverte » au club de gym. Déclic immédiat : un obstacle, une solution, et l’envie d’aller en haut. Dans ma région, les structures étaient minuscules, alors la chance a eu un nom : Cédric Lachat. Il avait un « spray‑room » ( un mur d’entraînement recouvert d’une grande variété de prises, ndlr ) dans son garage et m’a prise sous son aile, m’emmenant dans les grandes salles de Berne ou Zurich après l’école. J’ai intégré l’équipe suisse vers 13‑14 ans, multiplié les compétitions tout en gardant un pied en falaise. En parallèle, j’ai fait des études de droit (bachelor et master) à l’université de Neuchâtel. Je ne suis « que » juriste — je ne suis pas allée jusqu’au brevet d’avocate — parce que concilier au‑delà devenait compliqué. Cet équilibre me va : j’aime ne pas parler que de prises et de cotations. Depuis 2021, je me consacre davantage aux grandes voies difficiles : c'est une aventure complète, un duo de cordée et un défi d’une autre nature. Vertige Media : Qu’est‑ce que recouvre exactement « la performance » pour toi ? Katherine Choong : Atteindre un objectif qu’on se fixe et qui est au‑dessus de nos capacités habituelles. Dépasser ses limites, aller un peu plus loin que d’ordinaire. « Moi j’ai envie de montrer que les femmes peuvent être aussi fortes que les hommes, pas seulement qu’on existe en mode "girl power" » Vertige Media : Est‑ce une valeur universelle, ou bien une construction sociale, façonnée par le milieu, les sponsors, le regard des autres ? Katherine Choong : Je dirais que c’est variable selon les personnes… et selon les sponsors. Il y a des couches qui se superposent : être une femme ou un homme, les « premières féminines » — est‑ce que c’est une performance en soi ou pas ? —, le contexte, l’endroit, le style d’escalade. La « perf » peut aussi prendre d’autres formes : avec Éline Le Menestrel , l’année passée, on est parties en vélo et en train pour aller grimper. À nos yeux, c’était aussi une manière de performer. Donc oui, pour moi la définition est hyper personnelle. On a chacun·e notre définition — et c’est important d’avoir notre propre « match », nos critères. J’aime la performance, mais je la définis selon mes règles, en évitant de me laisser trop influencer par la pression des autres ou des sponsors, et sans courir après une cotation juste pour la cotation. Vertige Media : Justement, sur les « premières féminines » : la presse adore les titres « première femme à… ». Comment tu lis ça, en tant que grimpeuse ? Katherine Choong : Je suis partagée. Savoir qu’une femme a réussi me rassure et me donne confiance — je suis petite, je m’identifie parfois plus facilement. Mais la première ascension reste la plus difficile, et une « première féminine » n’est pas strictement comparable à une première tout court. Ça mérite d’être souligné, sans tout mettre sur le même plan. © Hugo Vincent Vertige Media : Cette quête de performance, elle naît où et quand chez toi ? Est‑ce un besoin intime — se dépasser — ou le besoin d’être reconnue, d’avoir des sponsors, de vivre de ta pratique ? Katherine Choong : Dès le début, je crois. Le club nous poussait aux compétitions, et aux premières j’ai bien réussi. J’adorais l’adrénaline, le public, l’idée de me dépasser. Physiquement je ne suis pas la plus forte. Mentalement, la pression me fait souvent mieux grimper. J’ai besoin de « missions », en grande voie comme en couenne. J’ai un peu de peine à aller grimper « juste pour grimper » : il me faut ce petit surplus qui me fait me dépasser. Et quand ça enchaîne, les émotions sont dingues : joie, confiance en soi… c’est ça que j’aime. « Il y a aussi une histoire d’ego. En tant qu'athlètes, on est associés à une image, et la mienne j’aimerais qu’elle soit liée à la force, à la performance, pas juste à l’idée de faire des vidéos cool sans réel background derrière » Vertige Media : Ta définition implique des projets durs, longs, avec des contraintes et des sacrifices. Jusqu’où la performance t’a rendue libre… et jusqu’où elle t’a enfermée ? Katherine Choong : Parfois j'ai l'impression que ça tourne presque à l’obsession. Quand tu as investi énormément de temps et d’énergie, l’idée d’échouer fait très mal. L’an passé sur « Zahir », il y avait un film en route, des partenaires mobilisés, Éline [Le Menestrel] sur place : la pression était énorme. Je me suis demandé si j’en avais encore envie. Puis la réussite redonne sens à tout l’investissement. Le plus difficile, c’est l’équilibre. Et puis je crois que derrière, il y a aussi une histoire d’ego. En tant qu'athlètes, on est associés à une image, et la mienne j’aimerais qu’elle soit liée à la force, à la performance, pas juste à l’idée de faire des vidéos cool sans réel background derrière. Ce n’est pas un jugement, chacun fait comme il veut, mais moi j’ai envie de montrer que les femmes peuvent être aussi fortes que les hommes, pas seulement qu’on existe en mode « girl power » en grimpant au-dessus de l’eau. C’est une question d’image, mais aussi de reconnaissance — et ça fait, je crois, avancer la cause féminine. Vertige Media : En falaise, c’est binaire : soit tu clippes le relais, soit c’est comme si de rien n’était. C’est plus rude qu’en compète ? Katherine Choong : C’est une pression différente, parfois plus lourde. En compétition, tout est cadré : liste de départ, horaires... À la fin de la journée tu as un classement et c’est terminé. Si tu tombes aux trois quarts de la voie, tu peux quand même finir en finale — voire avec une médaille. Dehors, c’est beaucoup plus binaire : soit tu clippes le relais, soit tu reviens… encore et encore, parfois pour retomber sur le même mouvement. Tu es davantage seule : pas de staff, pas de public pour te porter. Il faut choisir le bon jour et les bonnes conditions, et assumer ces choix. Cette charge mentale n’existe pas en compète. Vertige Media : Performer, c’est toujours « gagner » ? Ou parfois on perd autre chose : du temps, de la légèreté, des moments avec les proches ? Katherine Choong : Il y a des compromis. Quand je suis sur un projet, j’ai du mal à planifier des week‑ends en famille ou avec des amis : « Désolée, peut‑être que je ne serai pas là ». J’ai la chance d’avoir un entourage compréhensif, et surtout de partager la corde avec mon partenaire de vie. Ça aide énormément — même si c’est quitte ou double. En grande voie, c’est une thérapie de couple : à 500 m du sol, tu coopères, tu communiques, tu règles les choses. « C'est vrai que moi aussi, si je vais à un festival de films, si il y a juste un film sur le dernier 9C, ce n'est pas certain que ça m'intéresse » Vertige Media : Est‑ce que le culte du « toujours plus dur » nous fait sauter des pages dans le grand récit de la performance ? Katherine Choong : Les réseaux sociaux accentuent la pression. Dans les périodes sans perf, j’ai l’impression que tout le monde « coche » tout le temps. C'est ce qui créé le syndrome d’imposteur : « Je suis athlète pro et moi je ne fais rien ». D’où l’importance de raconter les processus, y compris les échecs. On a fait un film, L’Envol , sur une voie que je n’ai pas enchaînée : c’est essentiel de montrer ça. Vertige Media : Le sensationnalisme est‑il entretenu par l’économie des sponsors et le besoin de « vendre des histoires » ? Katherine Choong : Évidemment, on n’est pas soutenus pour ne rien faire. Après, moi, justement, ça me questionnait un peu. J'avais pris un rendez-vous avec mon sponsor ( Mammut, ndlr ) pour en discuter, voir à quel point, pour eux, c'était important qu'on coche finalement des voies ou pas. Je ne peux pas dire à quel point ils étaient sincères mais ils ont quand même été assez clairs sur le fait qu'ils avaient envie d'avoir des athlètes authentiques. Les projets, les aventures c'est bien mais après, qu'on y arrive ou pas, finalement, ça fait toujours une histoire à raconter. « Ce qui m’a lassée en compète, c’est une certaine monotonie. En falaise, tu gardes la notion de performance, mais tu ajoutes le voyage, l’aventure, le partage : c’est plus complet » Vertige Media : Collectivement, ne se raconte‑t‑on pas des histoires sur ce que la communauté attend ? Est‑ce vraiment la « perf » que les gens veulent ? Katherine Choong : C'est une bonne question. Les grandes perfs font rêver, mais il faut un mélange. La perf pure ne parle pas au grand public. On peut passer pour des aliens. Les projets qui racontent autre chose — l’humain, un lieu, une cause — touchent différemment. J’ai participé à un film avec l’association « ClimbAID » : un Suisse a monté un camion avec des murs d’escalade pour aller dans les camps de réfugiés au Liban. C'est vrai que moi aussi, si je vais à un festival de films, si il y a juste un film sur le dernier 9C, ce n'est pas certain que ça m'intéresse. Vertige Media : Tu as traversé deux univers où la performance ne se mesure pas de la même façon : compétition hyper codifiée d’un côté, falaise plus subjective de l’autre. Comment ces deux visions se sont‑elles confrontées chez toi, et à quel moment le curseur a basculé ? Katherine Choong : Longtemps, j’ai mené les deux et elles se complétaient bien. Dehors, je me mets presque autant de pression que dedans. La transition s’est faite assez naturellement. Ce qui m’a lassée en compète, c’est une certaine monotonie. En falaise, tu gardes la notion de performance, mais tu ajoutes le voyage, l’aventure, le partage : c’est plus complet. Je m’y sens plus à l’aise, plus créative, avec des projets à proposer à mes partenaires qui peuvent être différents, et plus fun. En compète, il y avait aussi une vraie différence liée au corps féminin. Le cycle menstruel, par exemple, c’était complètement tabou. Même entre femmes on n’en parlait pas, alors avec les entraîneurs encore moins. Résultat : dans certaines phases du mois, quand on performait moins bien, on se disait juste qu’on était nulles, alors qu’il y avait des explications physiologiques. Aujourd’hui, ça commence à se dire davantage, mais à l’époque on n’avait aucune info ni adaptation dans les plans d’entraînement. « Je me souviens des commentaires sur une collègue hyper forte et musclée : certains la traitaient de "camion" ou de "bûche". À l’inverse, si une grimpeuse était fine, on disait qu’elle avait un avantage injuste » © Cédric Lachat Vertige Media : L’escalade vient d’un imaginaire alpiniste, historiquement masculin. Être une femme change‑t‑il ton rapport à la performance ? Katherine Choong : Peut-être un petit peu. En falaise, on s’est parfois tourné vers mon copain en pensant que c’était lui qui irait dans les voies dures. Du coup j’ai envie de montrer que je me débrouille. Dans ma région, peu de femmes grimpent « dans le dur », donc j’ai surtout grimpé avec des hommes — ça s’est globalement bien passé. En grande voie, où l’imaginaire « montagne » est encore très masculin, je me mets peut‑être une pression supplémentaire pour oser aller sur des trucs difficiles. J’ai aussi grandi avec très peu de figures féminines dans le « dur ». J’ai beaucoup grimpé avec des mecs, et je pense que ça m’a peut-être manqué. C’est aussi pour ça que j’ai envie d’aller chercher de la perf : pour inspirer d’autres femmes, leur montrer que c’est possible, surtout celles qui sont un peu plus timides ou en retrait. Le corps des femmes a toujours été beaucoup plus jugé que celui des hommes. Je me souviens des commentaires sur une collègue hyper forte et musclée : certains la traitaient de « camion » ou de « bûche ». À l’inverse, si une grimpeuse était fine, on disait qu’elle avait un avantage injuste. Moi, on me répétait souvent que telle voie serait « facile » pour moi à cause de mon gabarit, comme si ça diminuait ma performance. Chez les hommes, ce genre de remarques étaient bien plus rares. Vertige Media : Raconte‑moi une ascension où la cotation passait au second plan — l’expérience, le paysage, la peur, la rencontre… Katherine Choong : Le Liban, en 2019 puis 2022. On visitait l’asso « ClimbAID » dans la vallée de la Bekaa, on donnait des petits cours. On a projeté un de mes films, traduit en direct en arabe ; les gens faisaient le parallèle entre « ne pas abandonner une voie » et leurs obstacles quotidiens. C’était très fort. Là, l’escalade était surtout une bulle de sûreté, une thérapie, un partage. Et puis au Liban, j’ai pris une vraie claque. Une jeune fille avait arrêté de venir grimper avec l’asso parce qu’elle n’avait plus le droit de sortir du camp : elle était en âge de se marier, à 13 ou 14 ans. J’étais face à elle, moi qui avais la trentaine, totalement libre, célibataire, voyageant où je voulais. Ce contraste m’a marquée. Il relativise aussi les « pressions » qu’on vit ici. Vertige Media : Attention, question un peu philo : qu’est‑ce que la performance dit de toi, de ta manière d’habiter le monde ? Katherine Choong : Que je suis plutôt introvertie. Je m’exprime mieux par les faits que par les mots. Grimper, réussir — ou échouer — dit plus que de longs discours. Et ça dit aussi que j’ai du mal avec la monotonie : j’aime que la vie reste une aventure. J’essaie de travailler l’inverse : savourer davantage l’instant présent, pas toujours courir après « plus loin ». Vertige Media : Sur l’égalité femmes‑hommes, est‑ce que « performer » n’est pas la manière la plus directe de clore le débat ? Katherine Choong : Peut‑être. Le plus simple pour montrer qu’on est l’égal des hommes, c’est de performer. Il n’y a plus grand‑chose à objecter quand tu réussis. Ça rejoint ce que je disais : s’exprimer par l’action. Vertige Media : Pour la génération qui arrive, qu'aurais-tu envie de transmettre : faut‑il continuer à « performer » ou, au contraire, s’en détacher ? Katherine Choong : De faire ce qui leur plaît. Ma motivation, c’est le dépassement — pas « cocher une cotation ». Souvent j’ai un coup de cœur pour une voie belle, exigeante, dans un lieu qui me parle. Qu’ils gardent ça : agir par envie, pas sous pression extérieure. Une croix s’oublie vite. On ne gagne pas des millions donc autant que ça apporte quelque chose, que ça fasse grandir. « Zahir » sera projeté cet automne aux Écrans de l’aventure (Dijon, 10.10.2025), au festival Femmes en Montagnes (Annecy, 15.11.2025), ainsi qu’à Montagne en Scène – Winter Edition (novembre 2025 à janvier 2026).
- Gilles Rotillon : l’homme multidimensionnel
Gilles Rotillon est décédé le 11 juillet dernier à l’âge de 78 ans. Chroniqueur pour Vertige Media, mais surtout éminent penseur de l’évolution de sa passion, il laisse derrière lui un immense héritage sur l'escalade en France. En hommage, voici un portrait, qui a essayé de se placer à hauteur d’homme. Gilles Rotillon à la droite de son frère Noël et entouré des copains du club de Sainte-Geneviève-des-Bois © Coll. Famille Rotillon Tout est calme. La conférence aurait déjà dû commencer mais une légère errance parcourt la salle à demi-éclairée du Salon de l’Escalade 2025. Sur le programme, on affichait la tenue d’une « masterclass » de Lucien Martinez, alors rédacteur en chef du magazine Grimper , sur la croissance de l’escalade. En s’interrogeant : « Bonne ou mauvaise nouvelle ? ». Mais ça ne démarre pas. Car, visiblement, on attend quelqu’un. Le talent de Gilles Quelques minutes après, un vieil homme fait irruption. La nuque un peu raide, il tient sous ses bras un livre et quelques feuilles de papier. Il ne regarde pas la salle mais semble fixer son regard sur un seul objectif : la chaise qui l’attend. L’homme s’installe tranquillement. Lucien Martinez commence enfin : « Je devais faire cette intervention tout seul, mais on a changé de plan à la dernière minute ». Puis lance : « Je ne pouvais pas faire sans Gilles Rotillon ». Depuis le 11 juillet dernier, il faudra pourtant faire sans lui. Emporté par un accident vasculaire cérébral, Gilles Rotillon est décédé à l’âge de 78 ans. Souvent présenté comme un « théoricien de l’escalade », cet ancien professeur émérite en sciences économiques laisse derrière lui un héritage immense. Membre historique de la FSGT ( Fédération Sportive et Gymnique du Travail, ndlr ), membre fondateur de la FFME ( Fédération Française de la Montagne et de l’Escalade, ndlr ), auteur de plusieurs ouvrages de référence sur l’évolution et la popularisation de l’escalade en France mais aussi chroniqueur insatiable du monde de la grimpe, Gilles Rotillon a passé sa vie à équiper intellectuellement une pratique en pleine croissance. En interrogeant ses ressorts, ses contradictions, son potentiel et surtout, ses problèmes. Car l’ancien grimpeur passionné a toujours eu l’a(r)me à gauche, militant depuis l’adolescence contre « les dérives d’une société capitaliste qui entraîne l’humanité dans une situation de plus en plus catastrophique. » « Gilles était clairement un intellectuel mais attention , prévient Yves Renoux, membre de la FSGT et ami de 40 ans. À la base, c’était un matheux. Il s’est tourné vers les sciences économiques mais il a toujours gardé son esprit logique. Donc un théoricien, ok. Mais un théoricien qui traduit ses idées en actions ». Yves Renoux le sait bien. S’il a adhéré au club d’escalade de son ami à la FSGT, c’est parce que Gilles Rotillon lui a d’abord montré à la façon la plus concrète de populariser l’escalade : amener un mur dans la ville. C'était à la Fête de l'Huma. C'était en 76. « Alors, le premier mur d’escalade à la Fête de l’Huma, c'est 1955, précise notre homme. Mais moi, j’ai rencontré la FSGT, leurs idées, Gilles Rotillon, en voyant d’abord un mur avec des prises. Pour moi, c’est d’abord ça Gilles. Des idées mais surtout, des propositions concrètes. Sinon, il reste quoi après ? De la tchatche. » « C’est vrai qu’on aimait bien cocher, mais bon, la grimpe pour nous, ça restait plus un plaisir que de la performance pure » Noël Rotillon, frère de Gilles Pour Gilles Rotillon, la rencontre avec la grimpe se situe dans la décennie précédente, à Saint-Geneviève-des-Bois. L’adolescent a 18 ans quand la Maison des Jeunes et de la Culture de la ville ouvre ses portes. « La première directrice était issue de la section d’Ivry, raconte son frère Noël, de 18 mois son cadet. Son mari était aspirant guide donc une des premières sections qui fut créée, ça a été la section Escalade. » En 1963, les deux frères découvrent la varappe en même temps. Et l’année d’après, ils partent faire leur première sortie à Fontainebleau. Dans cette France des Trente Glorieuses qui découvre les loisirs de masse, l'escalade reste encore une pratique confidentielle, réservée à une élite sociale et technique. Au-delà de la découverte sportive, c’est aussi un terreau fertile pour y adosser une analyse politique. « Notre père était militant communiste, élu premier adjoint de Saint-Geneviève-des-Bois, continue Noël Rotillon. On a grandi dans un milieu très ancré à gauche. » Les événements de l’époque vont précipiter les frangins dans le militantisme, le foisonnement intellectuel de mai 1968 et les sommets. Gilles Rotillon © Coll. Caroline Rotillon Des copains et des jeux Très vite, Gilles Rotillon se prend de passion pour sa nouvelle discipline. Dès ses premiers pas sur le rocher, il adopte une approche méthodique, presque scientifique de la montagne. « Ce qui était le plus marquant chez lui, c'est qu'il connaissait les topos par cœur , remet son frère. Quand il avait fait une voie ou un rocher, il se souvenait de tous mouvements. En partant au pied de la voie, même s'il y avait 30 longueurs (sic) , il savait d'avance quelle longueur il allait faire en tête et quelle longueur il allait faire en second. » Cette minutie lui permet rapidement de s'attaquer aux grandes classiques. La Directissime au Dru, la Walker aux Grandes Jorasses… Le jeune Rotillon collectionne les courses, coche certaines des 100 plus belles de Gaston Rébuffat, la bible de l’époque, qui recense les courses mythiques des Alpes. « C’est vrai qu’on aimait bien cocher, mais bon, la grimpe pour nous, ça restait plus un plaisir que de la performance pure », rappelle Noel. Et pourtant. Ce sont bien les réalisations en montagne de Gilles Rotillon qui embarqueront les jeunes de région parisienne. Parmi eux : Pascal Étienne, qui deviendra un de ses amis les plus proches. En 1975, il a 16 ans quand il tombe par hasard sur un article de La Marseillaise de l'Essonne , relatant l'exploit de deux grimpeurs du club FSGT de Saint-Geneviève des Bois. « C’était un papier qui racontait sur une page entière le petit exploit de deux grimpeurs, dont Gilles, qui avaient gravi la Directe américaine au Dru », rembobine l’intéressé. Dans la foulée, Pascal Étienne adhère à un club et pour sa première sortie, écrit déjà un pan de l’histoire de l’escalade mondiale. « Un copain du club est parti à Fontainebleau aux champignons et nous dit qu’il a trouvé un nouveau passage sur un bloc sympa , raconte celui qui est devenu moniteur d’escalade. C’était la Roche aux Sabots. Un petit massif pour nous à l’époque qui a aujourd’hui une renommée internationale. » L'anecdote illustre bien l’esprit pionnier de la FSGT. L'article sur les performances de Gilles Rotillon dans La Marseillaise de l'Essonne © coll. Pascal Étienne « Tous les mardis soir, Gilles m’emmenait au siège de la FSGT à Pantin. J’étais tout minot là-dedans, mais j’ouvrais grand les oreilles. Le foisonnement d’idées était incroyable. J’avais l’impression d’assister à une révolution » Pascal Étienne, ami de Gilles Rotillon Mais c’est surtout l’organisation du club de « Sainte-Geneviève » qui frappe Pascal Étienne. « Gilles était un peu le gourou à l’époque. À 30 ans, c’était un super grimpeur, un super alpiniste. Il aurait pu se reposer sur sa performance mais au contraire, avec son frère, ils ont su créer une émulation collective qui a eu un fort impact sur les adolescents qu’on était. » Les frères Rotillon font preuve d’innovation pédagogique en créant tout un système qui permet de faire progresser l’ensemble des aspirants grimpeurs très rapidement. « Je pense qu’ils ont créé les premières compétitions à l’époque où elles étaient complètement tabou dans le milieu , poursuit Pascal Étienne. Ils ont affiché un tableau à double entrée à l’entrée dans le local du club. En abscisse, il y avait nos noms et en ordonnée, il y avait tous les 6 du Cuvier ( secteur mythique de Fontainebleau, ndlr ). Donc dans les cases : il y avait les 6A, les 6B, les 6C… Ça allait jusqu’à G puisque le 7 n’existait pas encore. Et nous, on partait les faire et on cochait. » Dans ces cases, se trouvent déjà les croix des Rotillon. Alors, le seul et unique objectif des gamins du club devient : les rattraper. L’effet est immédiat. « Franchement, on s’est tirés la bourre comme jamais avec les copains. Je pense que ça a considérablement élevé le niveau du club », conclut Pascal Étienne. L’émulation est partout. Sur les blocs de Bleau, au club mais aussi, et surtout, dans les têtes. À l’époque, la FSGT possède déjà un slogan signifiant : « Ni guide, ni client ». Pascal Étienne, encore : « Pour nous, qui venions de milieux ouvriers, ça nous parlait, ça nous motivait ». Car derrière la formule, se cache un projet de société : permettre à celles et ceux qui n’avaient pas accès aux guides de « faire de l’alpinisme quand même ». « On a dû faire un millier de courses avec des encadrants bénévoles, sans d'autres problèmes que des petites entorses », détaille Noël Rotillon. Depuis lors, impossible de calculer le nombre de jeunes formés à l'escalade autonome par la FSGT mais ils se comptent assurément en milliers. Au début des années 80, la fédération crée la Commission Fédérale de la Montagne (CFM) que Gilles Rotillon va diriger. « Je me souviens, il m’avait pris sous son aile , continue Pascal Étienne. Tous les mardis soir, Gilles m’emmenait au siège de la FSGT à Pantin. J’étais tout minot là-dedans mais j’ouvrais grand les oreilles. Le foisonnement d’idées était incroyable. J’avais l’impression d’assister à une révolution. » L’invention de l’escalade moderne Le mot trouve encore aujourd’hui un écho chez Yves Renoux. 40 ans après, il défend encore le caractère révolutionnaire des projets de la FSGT. Il en veut pour preuve « Les 24h de Bleau » : rendez-vous populaire encore incontournable où grimpeurs débutants et confirmés enchaînent les blocs de la forêt. Le développement des « circuits jaunes », toujours à Fontainebleau, qui guide les débutants dans la pratique parmi les plus beaux rochers. Et son préféré, « La falaise d’Hauteroche », surnommée « falaise à l’aise » qui jettera les fondations des falaises écoles d’aujourd’hui. « Gilles a été un des principaux moteurs de l’initiative , reprend Yves Renoux. J’aime bien ce projet car on y trouve tout le sel de nos idées. » En 1974, les membres de la FSGT équipent cette falaise en Côte d’Or ( en Bourgogne Franche-Comté, ndlr ) avec un concept : permettre la grimpe en tête dès l’entrée dans l’activité. « Ça voulait dire, rompre avec l’esprit de l’alpinisme , continue Yves Renoux. Auparavant, les grimpeurs qui équipaient les falaises faisaient tous au minimum du 6. Donc ils commençaient à mettre des clous quand ils avaient peur. Il fallait être frappadingue pour grimper en tête si on était débutant. Rien n’était fait pour eux. » « C’était la première fois qu’on distinguait aussi fermement les deux disciplines. L’escalade avait toujours été perçue comme un entraînement à l’alpinisme. Pour Gilles, elle devait s’émanciper » Noël, frère de Gilles Rotillon En plus de populariser la grimpe en falaise, la FSGT démonte du même coup la logique élitiste qui maintenait artificiellement le prestige du premier de cordée. « Ce qu’on voulait, c’est montrer qu'être le premier de cordée, tout le monde en est capable », reprend Yves Renoux. En son sein, le projet d’Hauteroche contient donc ce qui va habiter le corpus idéologique de la FSGT jusqu’au siècle suivant : permettre une pratique de l’escalade populaire et autonome. Yves Renoux lui-même participera activement à la concrétisation de ces idées. Au début des années 80, alors prof d’EPS, c’est lui qui monte avec ses élèves le premier mur d’escalade en milieu scolaire, à Corbeil-Essonnes. Mais là encore, l’ancien prof souligne l’héritage de Gilles Rotillon. « C’est lui et Jean-Marc Blanche qui ont été les premiers à défendre l’idée des murs d’escalade , rappelle-t-il. Jean-Marc était alors jeune architecte et il a dessiné des blocs mobiles qu’on a ensuite trimballés à Montreuil pour faire grimper les gamins des quartiers populaires. » Pascal Étienne confirme, lui qui a participé au voyage d’étude outre-Manche avec ledit architecte : « On est allé visiter des murs en Angleterre, soit c'étaient des trucs d'université bricolés par les grimpeurs eux-mêmes. Soit c'étaient des salles privées. Quand on est revenu en parler à la CFM avec Jean-Marc, on a décidé de développer ça dans le public. On a construit des murs dans les cités, les établissements scolaires, pour les évènements… C’est important, parce qu’à la différence du Royaume-Uni, l’histoire retiendra qu’en France, les salles d’escalade publiques sont apparues avant les salles privées ». Film produit par la FSGT, Des montagnes dans nos villes raconte l'ouverture de la pratique de l'escalade au plus grand nombre grâce notamment à la construction de murs artificiels. L’intellectuel insoumis Pour les deux proches de Gilles Rotillon, c’est incontestable : leur ami était à l’avant-garde. Ils ne sont pas les seuls à le remarquer puisque dans les années 80, l’enseignant est de toutes les instances. En 1985, il participe à la création de la Fédération Française d’Escalade (FFE). Deux ans après, il prendra la direction du Comité Sportif escalade de la FFME, dès la création de la fédération. Pendant dix ans, Gilles Rotillon y défendra sa vision de la grimpe : un bien commun, accessible à toutes et tous. Mais dans les années 90, la discipline évolue, les compétitions se multiplient et la FFME lorgne de plus en plus du côté de l’escalade compétitive. Trop pour Gilles Rotillon qui, à l’AG d’Avignon de 1997, se fera évincer. « Il défendait bec et ongles le prolongement de ce qu’on avait fait à Hauteroche, explique Pascal Étienne. Pour lui, la fédération devait mettre de l’argent là, pour généraliser l’expérience ». Rare image de Gilles Rotillon sans lire © Coll. Noël Rotillon Les combats de Gilles Rotillon laisseront des traces. Dans l’esprit de celles et ceux qui les ont connus, mais surtout, par écrit. D’aucuns des personnes que Vertige Media a contactées le décrivent comme un intellectuel. « Je pense qu’il est né intellectuel en rencontrant la FSGT », affirme son frère Noël. Depuis mai 68, le jeune Gilles ne cesse de lire, de débattre, de réfléchir. Et au-delà de l’action fédérale, c’est sur le terrain des idées qu’il va se distinguer. Sa première œuvre importante s’intitule L’Alpinisme laisse béton , publié en 1985 avec un certain Louis Louvel. Les deux théoriciens y expliquent, sans doute de manière inédite en France, que l’alpinisme est une pratique qui tue. Au contraire de l’escalade qui, par l’équipement raisonné des falaises et l’évacuation du risque, peut devenir populaire. « C’était la première fois qu’on distinguait aussi fermement les deux disciplines , se souvient Noël Rotillon. L’escalade avait toujours été perçue comme un entraînement à l’alpinisme. Pour Gilles, elle devait s’émanciper. » L’ouvrage provoque un certain retentissement dans le petit monde de la grimpe. « Disons que les alpinistes n’ont pas beaucoup aimé », sourit Pascal Étienne. Mais c’était une façon de faire rayonner son idée-force, celle qu’il aura chevillée au corps tout au long de sa vie : l’escalade doit sortir des cercles élitistes. Preuve en est la publication en 2016 de son ouvrage sans aucun doute le plus complet, La leçon d'Aristote , où il réédite ses théories. « Il lisait énormément avec une capacité de concentration hors-normes. Il était capable de lire des livres pendant qu'on faisait 800 km en voiture, qu’on passait la tondeuse à côté et que ses petites filles lui tiraient les cheveux » Françoise Rotillon, la femme de Gilles Ces entrées en littérature marquent le personnage, le caractérise. « J’ai tout de suite vu que c’était son truc , confie Françoise Rotillon, son épouse. Quand Louis (Louvel, ndlr) venait travailler sur leur premier livre le mercredi à la maison, ils s’enfermaient toute la journée pour discuter, réfléchir, débattre. » Elle continue : « Il lisait énormément avec une capacité de concentration hors-normes. Il était capable de lire des livres pendant qu'on faisait 800 km en voiture, qu’on passait la tondeuse à côté et que ses petites filles lui tiraient les cheveux ». Gilles Rotillon écrit, aussi, énormément. À la fin de sa vie, alors que son corps l’empêche de grimper comme avant, il consacre son temps libre à l’analyse et au débat de notre société. Membre des économistes attérrés, Gilles Rotillon anime des vidéos de Xerfi Canal où on le retrouve capable de résumer le mythe du capitalisme en quatre minutes. Blogueur insatiable, il publiera à partir de 2020 une chronique par semaine sur Mediapart . Comme si cela ne suffisait pas, il colligera aussi sa passion pour le 7ème art dans un livre intitulé Goûts et Dégoûts cinématographiques . Et puis, forcément, le grimpeur passionné prêtera sa plume pour Grimper , Alpine Mag , Vertige Media … « Son secret ? Il ne dormait pas , révèle Pascal Etienne. Comment voulez-vous produire autant en dormant ? Il savait tout sur tout. Les dernières perfs en escalade, la vidéo de machin, le rapport de telle institution… Il m’impressionnait. De toute façon, quand on regarde la vie de Gilles Rotillon, on se demande bien comment il a fait pour gérer toutes ses responsabilités. » Masterclass Quand on se penche sur le fond du « Rotillon », l’intellectuel n’a jamais dévié de sa voie. « Aujourd’hui, tous les événements lui donnent raison , confirme Yves Renoux. Sa vision de gauche, marxiste, qui aussi celle de la FSGT et qui l’a tenu toute sa vie, inspire encore tout le monde à la fédération. Je suis persuadé que la reprise du flambeau de Gilles, elle sera collective. » À lire ses chroniques, décrypter ses prises de paroles, il faut bien reconnaître à quel point ses positions étaient modernes, progressistes, éclairantes : sur l’écologie, l’économie, le genre… La marque d’un observateur insatiable de nos sociétés modernes. « Dernièrement, je dirais même qu’il ne faisait quasiment plus que ça , souligne Françoise Rotillon. Le jour où il est parti aux urgences l’après-midi, jusqu'à 13h, il a été sur son ordinateur, il a écrit des trucs. » Des trucs pas forcément optimistes sur les temps qui courent. « Pour moi, c’était un peu notre Frédéric Lordon (philosophe et économiste français, ndlr) », résume Yves Renoux. Dit autrement : quelqu’un qui avait compris que les choses n’allaient pas forcément dans le bon sens, et qui sentait bien qu’on ne parviendrait peut-être pas à trouver la solution. « Il disait souvent à ces petites filles : " J’espère que Papou se trompe ". L'évolution du monde et l'avenir de ses enfants et petits-enfants ne le réjouissait pas », confie Noël Rotillon. Alors pour conjurer le sort, Gilles Rotillon n’a jamais arrêté de grimper. « À cause d’un accident de ski, il ne pouvait plus lever la tête, raconte son frère . On disait qu’il grimpait en braille tellement il tâtonnait les prises. Mais il grimpait, encore et toujours ». Pascal Etienne, qui l’a vu escalader des parois pendant 50 ans n’en revient toujours pas : « Il était mal en point à la fin quand même, mais il n’a jamais renoncé. Il est toujours allé sur le mur. Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi motivé, d’aussi passionné. » Derrière une silhouette qui claudique, on aurait bien du mal à voir qu’un patrimoine multidimensionnel de l’escalade continue à se mouvoir. Alors à regarder ce vieil homme s’asseoir sur sa chaise, devant le public du Salon de l’Escalade, on sourit de nouveau à la richesse que Gilles Rotillon nous aura encore donné en partage. Car après une heure de conférence, le programme sera respecté. C'était bien une masterclass . Lire : La leçon d'Aristote de Gilles Rotillon (Les éditions du Fournel)












