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  • Comment des bénévoles ont sauvé le site de bloc le plus populaire d'Angleterre

    À Stanage, le site de bloc le plus fréquenté du Royaume-Uni, des années de popularité intense ont lentement rongé le sol sous les blocs. En juin 2026, quarante bénévoles ont décidé de réparer ça. Avec 8 tonnes de gravier et des questions encore plein la tête. Les bénévoles de l'opération © Rab Rob Greenwood ouvre son application Strava et tape « Trail run dans le Derbyshire ». Il clique sur démarrer. Il est prêt. Pourtant, ce qui suit ne ressemble en rien à une course en montagne. Dans les mains de Rob, il n'y a pas de bâtons mais un sac de gravier de 25 kg. Ce matin de juin 2026, ce « brand manager » pour le média d'escalade UK Climbing est au pied de Stanage Edge, dans le Peak District (centre-nord de l'Angleterre, ndlr). Autour de lui, une quarantaine de bénévoles finissent leur café. L'objectif de la journée : transporter à la force des bras 8 tonnes de grès concassé jusqu'aux blocs de Stanage Plantation, le site de bloc le plus fréquenté du pays. L'ambition ? Réparer ce que des années de grimpe intense ont lentement effacé du sol. Aussitôt sa montre activée, Rob s'élance avec sa brouette, sur un sentier coté à 8%. « Zone deux ! Let's go ! » Le trentenaire ne plaisante qu'à moitié. Car au-dessus de lui, le problème est réel, et dure depuis bien longtemps. Sous les blocs emblématiques de Stanage Plantation, des années de passages répétés ont d'abord tassé la végétation, puis arraché les racines qui retenaient le sol en place. Quand celles-ci disparaissent, la pluie emporte d'abord la terre en surface, puis le sous-sol, creusant peu à peu des cicatrices que seul un œil averti finit par repérer. Par endroits, le terrain a perdu jusqu'à soixante centimètres de profondeur en trente ans, soit environ deux centimètres par an. Pour les grimpeur·se·s de bloc, la zone de chute se dégrade. Néanmoins, le problème est surtout environnemental : chaque centimètre de sol emporté représente des années de formation naturelle qui ne se reconstituent pas en une saison. Alors ce jour-là, trois organisations se retrouvent sur le terrain : la marque britannique Rab, le British Mountaineering Council (BMC, la fédération britannique de montagne et d'escalade, ndlr) et la Peak District National Park Foundation. Ensemble, elles ont décidé de s'atteler à la plus vaste opération de réparation de Stanage Plantation. Une seule journée pour porter 300 sacs de 25 kg, contenant près de 8 tonnes de gravier en tout. L'amour ouf C'est Jade Harrison, coordinatrice communication chez Rab, qui a passé les cinq premiers mois de l'année à construire l'opération. Depuis cinq ans, la marque, dont le berceau historique se situe à côté de Stanage, à Sheffield, finance discrètement la Peak District National Park Foundation. Une enveloppe annuelle de 5 000 livres sterling est généralement destinée aux projets généraux de restauration. Cette année, c'est différent. La marque décide de faire grimper le budget à 10 000 livres sterling. Les équipes ne se contentent plus de suivre le projet sur des tableurs Excel. Elles enfilent des gants. « La première réunion a eu lieu ici, dans nos locaux, en janvier, explique Jade Harrison depuis Sheffield. Les trois organisations ont tout réparti : qui fait quoi, qui finance quoi, qui gère la logistique sur le terrain. » « En tant qu'utilisateurs réguliers, on a clairement contribué à l'érosion. Il fallait rendre quelque chose » Tim Fish, directeur produit chez Rab La préparation aura pris cinq mois, notamment pour décrocher l'accord de Natural England, l'organisme gouvernemental chargé de la protection de la nature en Angleterre. L'institution impose une contrainte stricte : quarante participant·e·s maximum, issu·e·s des trois organisations partenaires, pour ne pas surcharger le site le jour J. Tim Fish, directeur produit chez Rab, grimpe à Stanage depuis plus de trente ans. Ce jour-là, il est parmi les premiers à soulever un sac. « En tant qu'utilisateurs réguliers, on a clairement contribué à l'érosion, précise-t-il à Vertige Media. Il fallait rendre quelque chose. » Jon Fullwood était lui aussi présent ce matin-là. Chargé d'accès et de conservation à la BMC, il grimpe à Stanage depuis trente-cinq ans. Quelques jours après la journée, il tend la photo d'un vieux topo des années 90 vers son écran d'ordinateur. En visio, il montre à Vertige Media que sous l'un des blocs emblématiques de la Plantation, le sol est recouvert de végétation. Une prairie, presque. « Quand tu y vas tous les jours, tu ne t'en aperçois pas, explique-t-il. L'érosion est tellement progressive que tu t'y habitues. Mais avec cette photo, j'ai vraiment pris conscience de l'ampleur du changement. » Aujourd'hui, cet endroit a perdu près de trente centimètres de sol. La prairie a disparu. Si Stanage souffre autant, c'est parce que le lieu est, tout simplement, l'un des plus prisés du pays. Stanage Edge, c'est cinq kilomètres de grès sculpté dans le Peak District, coincé entre Sheffield, Manchester et Leeds. Le lieu comporte plus de 2 400 voies, certaines cochées près de 12 000 fois par la communauté. Environ un demi-million de personnes visitent le site chaque année. Tou·te·s là pour ce rocher particulier, cette lumière du soir, ces fissures dans le grès qui ont dessiné les grandes lignes de la grimpe britannique. L'histoire de Stanage commence dans les années 1890, quand les premiers grimpeur·se·s posent les mains sur le rocher, souvent en douce, parfois en corrompant des gardes-chasse, sur des terres privées réservées à la chasse par l'aristocratie locale. Pendant des décennies, l'accès y est une bataille. En 1932, la grande marche de protestation de Kinder Scout – point culminant du Peak District situé à une quinzaine de kilomètres de là – catalyse le mouvement pour l'accès libre aux espaces naturels d'Angleterre. Aujourd'hui, Stanage est en accès libre. N'importe qui peut y marcher et y grimper. C'est une victoire politique. C'est aussi, en partie, la source du problème. La « Green Traverse » de Stanage, avant et après © coll. Jon Fullwood « Ces endroits fantastiques sont tout simplement devenus victimes de leur propre succès, pose Jon Fullwood. Ce sont des sites de qualité, des cibles pour les grimpeur·se·s du monde entier. Et c'est justement parce qu'on les aime autant qu'ils s'abîment. » Pour 2 389 calories de plus La journée commence par un café. Un discours de bienvenue est donné par Roisin Joyce, directrice de la Peak District National Park Foundation, puis c'est le tour de Tim Fish suivi de Paul Ratcliffe, directeur général de la BMC. Il est l'heure de s'y mettre. Le groupe regarde alors les 300 sacs de grès concassé du Peak District, exactement le même matériau que celui emporté par l'érosion. L'idée, c'est que la réparation se fonde dans le paysage. « On ne mettait pas un matériau étranger, précise Jon. On remplaçait ce qui avait disparu par ce qui aurait dû rester là. » Une semaine avant la journée, lui et Tom, le ranger du parc national, avaient préparé le terrain en creusant quelques dispositifs de drainage discrets, pour que l'eau passe sous le remblai plutôt que de l'éroder à nouveau. Le jour J, les bénévoles n'avaient plus qu'à porter et compacter. Ce « n'avaient plus qu'à », Adam s'en souvient. Le « content coordinator » de Rab se rappelle aussi de l'éclat de rire général à la pause déjeuner. « Vers midi, on s'est regardés en se demandant combien de sacs il restait, confie-t-il. On avait fait une palette et demie. Il y en avait vingt-deux en tout. » Une personne courageuse avait prévu une sortie vélo après. Une autre, une randonnée. À la fin de la journée, tout le monde est directement rentré chez soi, épuisé. Rob Greenwood, lui, regarde sa montre. En arrêtant l'activité, les chiffres tombent : 9,87 km, 749 mètres de dénivelé, 2 389 calories brûlées. « La jeune génération qui grimpe est souvent plus consciente de son impact environnemental que nous l'étions, observe Jon. Le problème, c'est qu'ils sont beaucoup plus nombreux » Jon Fullwood, chargé d'accès et de conservation à la BMC Remettre les compteurs à zéro Depuis son bureau, Jon Fullwood rappelle que ce n'est pas la première fois qu'on s'attaque à une remise en état de Stanage. Un chantier similaire avait été organisé il y a une vingtaine d'années, via les forums de la communauté de grimpeur·se·s du coin. « Mais celui-ci est le plus grand et le plus collaboratif. Et maintenant, on sait que ça peut fonctionner », reconnaît-il. D'autres chantiers sont déjà en discussion, jusqu'au pays de Galles. La vraie question, celle que Jon pose depuis des années, reste comportementale. Ne pas traîner les crashpads sur la végétation. Ne pas piétiner la frontière fragile entre sol nu et zone végétalisée, là où l'érosion s'étend. Aller grimper sur des blocs moins fréquentés. Éviter le rocher mouillé, qui casse les prises. « La jeune génération qui grimpe est souvent plus consciente de son impact environnemental que nous l'étions, observe Jon. Le problème, c'est qu'ils sont beaucoup plus nombreux. » © Rab L'escalade a attiré des générations entières de grimpeur·se·s, portées par l'essor des salles, les Jeux olympiques et les réseaux sociaux. Des personnes qui ne sont, pour la plupart, jamais passées par la transmission orale des pratiques de falaise. Assurer cette transmission, c'est aussi le rôle de la communauté. Dans dix ans, Jon Fullwood espère revenir sur les blocs de Stanage Plantation et voir que le sol tient. Que l'herbe repousse. « Je pense sincèrement que dans dix ans, ces endroits seront bien mieux qu'en janvier de cette année. On a vraiment remis les compteurs à zéro. »

  • Escalade et climat : pourquoi vos efforts individuels ne suffiront pas

    Face au réchauffement climatique, les grimpeurs multiplient les initiatives « vertueuses » : traversées de l'Atlantique en bateau, 100 blocs à Bleau à vélo, voyages en train... Mais ces efforts individuels suffisent-ils vraiment ? Loin des injonctions moralisatrices, Gilles Rotillon livre une analyse sans concession des vrais leviers d'action pour la communauté des pratiquants de montagne. Tout fout le camp © David Pillet Gilles Rotillon est professeur émérite de sciences économiques, spécialiste de l'escalade et grimpeur chevronné membre de la FSGT (Fédération Sportive et Gymnique du Travail). Les problèmes climatiques deviennent de plus en plus visibles, entraînant une multiplication des prises de conscience individuelles. Dans le même temps, les émissions mondiales de gaz à effet de serre continuent d'augmenter. Paradoxe révélateur d'une approche qui fait fausse route. Dans le milieu de l'escalade, cette tendance est particulièrement nette. On trouve aujourd'hui de nombreux articles sur le sujet, et de plus en plus d'exemples de comportements « vertueux » : traversées de l'Atlantique en bateau pour aller au Groenland ou au Yosemite, cent blocs en 7A+ à Bleau à vélo, enchaînements de voies sans voiture... Ces initiatives, souvent le fait de grimpeurs·ses de haut niveau relayés par la presse spécialisée, témoignent d'une réelle volonté d'agir. Un système qui impose ses contraintes Mais ce diagnostic est biaisé. Non pas que le lien entre émissions et comportements n'existe pas, mais parce qu'on ne s'interroge pas assez sur les raisons qui nous font agir ainsi. Ces raisons ne relèvent pas de la responsabilité individuelle, mais du mode d'organisation général de la société. Pour le dire brutalement : tant qu'extraire un baril de pétrole, émettre une tonne de CO2 ou licencier un travailleur sera rentable, ce baril sera extrait, cette tonne sera émise et ce travailleur sera licencié. Et tant que les rares 9A blocs seront aux quatre coins du globe et que le seul 9C falaise pour l'instant confirmé est en Norvège, les meilleurs grimpeur·ses doivent aller les tenter, justement pour justifier leur statut. Pour l'instant ils/elles ne l'ont pas fait en n'utilisant que le vélo ou la marche. C'est la logique du capitalisme qui est en cause, dont la finalité est l'accumulation du capital, pas la gestion des biens communs. Dès lors, il incite les individus à se comporter selon ce but : marchandisation généralisée, réseaux sociaux exploitant nos données pour une publicité ciblée ultra-efficace, consommation travestie en besoin… Tant que nous vivrons sous ce régime, le climat se détériorera et n’encouragera aucun de nous à baisser son impact. D’autant plus que les contraintes de l'organisation sociale rendent souvent impossible de descendre en-dessous d'une certaine limite d'émissions. Selon son habitat, son travail, sa famille, changer devient un défi colossal. C'est donc le cadre de vie, l'aménagement du territoire, l'organisation du travail qui doivent être transformés. Vous l’aurez compris, nous ne nous situons plus au niveau individuel, mais politique. Dès lors, voter pour un candidat sans politique écologique devrait être une impossibilité morale. L'empreinte carbone du grimpeur : un calcul complexe Regardons néanmoins de quoi se compose concrètement le bilan carbone de l'escalade. La discipline nécessite de se déplacer, d'utiliser du matériel, de s'alimenter, de communiquer. Le transport est de loin le poste le plus important. Cela proscrit l'avion et impose de réduire drastiquement l'usage de la voiture. Le train apparaît alors comme le mode de transport le plus vertueux. Cela dit, il ne permet pas l'accès direct aux sites, impliquant un autre moyen de transport pour la jonction. Alors, posons une question cru : faut-il renoncer à grimper ? Prenons l'exemple concret des blocs de Bleau. Pour que la plupart des sites soient accessibles en train, il faudrait étendre massivement le réseau. Or la SNCF est le premier consommateur d'électricité en France et utilise des quantités phénoménales de béton et d'acier. Peut-on imaginer la planète recouverte de rails sans impacts écologiques ? De plus, dans l'état actuel, la plupart des sites deviendraient inaccessibles en une journée, obligeant à sur-fréquenter les rares sites proches des gares. Résultat de l'empreinte carbone d'une personne seule si elle devait aller grimper à 700km © Vertige Media Pour l'alimentation, le point clé reste la consommation de viande et de poisson. Pour la communication, il faut interroger nos pratiques d'échanges sur internet : poster une photo ou un film est coûteux en électricité, donc en GES (actuellement, Internet engendre 3,7% des émissions mondiales de GES, ndlr). Le matériel pose moins de problèmes, mais les contraintes de sécurité limitent les économies possibles. L'essentiel - chaussons, cordes, mousquetons - oblige à une production industrielle sur laquelle les grimpeurs n'ont pas de prise. On peut changer le moins souvent possible de chaussons, mais on ne peut pas garder un baudrier ou une corde trop longtemps. De Conquérants de l'inutile à Lanceurs d'alerte Alors, posons une question cru : faut-il renoncer à grimper ? La question est sans doute trop excessive, mais elle peut se poser sous une forme moins extrême. Les contraintes écologiques peuvent-elles transformer nos pratiques ? Comment et jusqu'où ? Et par quelles autres activités pourrait-on les remplacer ? Le problème, c’est que poser la question sous ces formes, c'est revenir à la responsabilité individuelle, donc être incapable de résoudre la question climatique. Il n'y a aucune raison de penser que les individus de demain seront plus vertueux que ceux d'aujourd'hui. Ce serait poser sur un plan moral une question qui relève des rapports sociaux. Que peuvent faire les grimpeurs et plus largement tous les montagnards ? Il faut élargir la focale et considérer l'ensemble de la communauté alpine. Car au-delà des changements nécessaires mais insuffisants de nos pratiques, il existe un autre axe d'action. Nous ne sommes qu'une partie de l'écosystème et il est en train d’être détruit. Il faut arrêter cette destruction, non pas pour que les fleurs et les insectes aient le droit d'exister, mais parce que sans eux, nous n'existerions pas non plus. Nous pourrions jouer un rôle de « lanceurs d'alerte ». Notre communauté se situe aux premières loges pour constater la rapidité et l'ampleur des transformations que le changement climatique cause à la montagne. Ces transformations y sont parfaitement visibles sur une échelle de temps très courte. Il existe d'autres signes - jour du dépassement, vendanges avancées, canicules, épidémies, incendies - mais ils ne suffisent pas encore pour que l'opinion publique exerce une pression sur les gouvernements. Ce n'est pas parce qu'on parle de transition énergétique qu'elle existe : on continue d'utiliser de plus en plus de chaque type d'énergie. Sans prise de conscience collective importante, la situation ne peut qu'empirer. Les montagnards ont la possibilité de témoigner de cette urgence, non pas en tant que pratiquants s'interrogeant sur leurs pratiques, mais en tant que citoyens témoignant de l'ampleur des transformations de notre écosystème. J'aime cette formule d'un ami qui suggérait de passer du statut de « conquérants de l'inutile » à « défenseurs du nécessaire ». Nous ne sommes qu'une partie de l'écosystème et il est en train d’être détruit. Il faut arrêter cette destruction, non pas pour que les fleurs et les insectes aient le droit d'exister, mais parce que sans eux, nous n'existerions pas non plus. Il n'y a que les humains qui peuvent décider de l'avenir de tous.

  • Climb Up en redressement judiciaire

    Plusieurs entités du Groupe Climb Up ont fait l'objet d'une procédure de redressement judiciaire. Derrière cette actualité judiciaire se dessine la crise structurelle que traverse tout un secteur, né dans l'euphorie post-Covid et rattrapé par une réalité économique implacable. Quant à lui, le leader français des salles d'escalade privées préfère parler de « rebond ». © Climb Up Le Groupe Climb Up a confirmé l'ouverture d'une procédure de redressement judiciaire devant le Tribunal des Activités Économiques de Lyon fin juillet 2026. Sont concernées : la holding Climb Up Investissements ainsi que quatre sociétés d'exploitation regroupant cinq salles — Cergy, Paris Aubervilliers, Caen, Orléans et Mulhouse-Wittenheim. Une période d'observation de six mois — renouvelable — a été ouverte, sous l'accompagnement d'un mandataire judiciaire. Le reste du réseau, soit 33 salles en France dont 5 sous licence de marque, continue de fonctionner normalement. Cette annonce intervient dans un contexte de turbulences managériales au sommet du groupe. En mars 2026, l'ancien directeur général a démissionné. C'est Jean-Luc Croset qui vient d'être nommé à la tête de la direction générale, une prise de poste qui coïncide avec l'ouverture de la procédure. Il officie aux côtés de François Petit, président et cofondateur du groupe. Dans son communiqué officiel, le groupe choisit d'emblée un registre offensif. Le titre en dit long : « Comment Climb Up prépare son rebond ? » La procédure y est présentée comme « une démarche de gestion responsable » et « une nouvelle étape » du développement du groupe. Toujours dans le communiqué, François Petit assume ce cadrage : « Climb Up a toujours été une entreprise de projets. Aujourd'hui, nous ouvrons une nouvelle étape de son histoire. Nous faisons le choix d'agir rapidement pour renforcer notre modèle, préserver ce qui fait notre force et continuer à développer l'escalade partout en France. Cette procédure est un outil qui doit nous permettre de préparer l'avenir dans les meilleures conditions ». Un discours résolument tourné vers l'avenir — pour un groupe qui vient tout juste de se placer sous protection judiciaire. « Chez Climb Up, on a ouvert beaucoup de salles entre 2021 et 2022. Elles continuent de progresser mais depuis novembre 2024, on connaît une inflexion. Et depuis mars 2025, on subit une baisse de fréquentation par rapport à l'année dernière » François Petit, PDG de Climb Up, en juillet 2025 dans les colonnes de Vertige Media Fondé en 2007 à Lyon, Climb Up s'est imposé comme le leader français des salles d'escalade indoor. Fort d'un réseau de plusieurs dizaines de salles à travers le territoire, le groupe affichait 37 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2024 et nourrissait l'ambition d'atteindre les 100 salles d'ici 2031. Pour financer cette croissance, le groupe avait levé des fonds successifs : une première entrée de Bpifrance en 2017, puis une entrée du fonds Carvest, présent au capital jusqu’en 2019, et enfin une augmentation de capital d'environ 14 millions d'euros auprès de Calcium Capital, qui a pris une participation minoritaire dans la holding Climb Up Investissements. Les racines du mal Les signaux d'alerte s'accumulaient depuis plusieurs mois. Dans nos colonnes, François Petit reconnaissait déjà en 2025 une dégradation sensible des indicateurs : « Au global, le chiffre d'affaires descend de 3 %. Sur les salles historiques, c'est même 12 % de moins avec une fréquentation en baisse de 10 %. Chez Climb Up, on a ouvert beaucoup de salles entre 2021 et 2022. Elles continuent de progresser mais depuis novembre 2024, on connaît une inflexion. Et depuis mars 2025, on subit une baisse de fréquentation par rapport à l'année dernière ». Derrière ces chiffres se trouve une série de chocs successifs. La pandémie de Covid-19 d'abord, qui a contraint le groupe à recourir à un prêt garanti par l'État (PGE, un dispositif de soutien public aux entreprises mis en place durant la crise sanitaire, ndlr). À ce prêt se sont ajoutés d’autres emprunts contractés pour financer l’expansion. « On a beaucoup emprunté. On a fait un PGE pendant le Covid, d'autres prêts. On est en train de tout rembourser », reconnaissait François Petit dans la même interview. Un endettement qui représentait alors 60 % des financements du groupe — un niveau élevé qui laissait peu de marge de manœuvre face aux turbulences à venir. « Le contexte économique de l'escalade est dégueulasse. L'escalade grandit trop vite et on est en train d'en payer le prix » Un ex-salarié d'une salle d'escalade privée sur Vertige Media Puis, cette année, des vagues de canicule ont déferlé. Leurs effets sur la fréquentation des salles indoor se sont révélés plus marqués qu'anticipé. L'explosion des coûts de l'énergie a pesé lourd sur des structures dont la climatisation et l'éclairage représentent une charge permanente et incompressible. Le développement de la concurrence — nouvelles enseignes, salles indépendantes — a fragmenté un marché en pleine croissance. Et le ralentissement global de la consommation a fini par faire basculer l'équilibre. « Les Français ont moins confiance en l'avenir, ils mettent de l'argent de côté comme jamais ils n'en ont mis depuis les années 60. Le marché des loisirs est le premier impacté », analysait le président de Climb Up. Le contexte du secteur ne laissait guère de place à l'optimisme. Vertical Art avait fermé sa salle lyonnaise en mai 2025. Plus tard cette année-là, c'est une salle Arkose à Lille qui fermait ses portes. Plus récemment, cette année, le Climbing Mulhouse Center mettait également la clé sous la porte. « Le contexte économique de l’escalade est dégueulasse », lâchait un ex-salarié de Vertical Art Lyon dans nos colonnes. « L’escalade grandit trop vite et on est en train d’en payer le prix. » Pour comprendre la fragilité structurelle du secteur, il faut en saisir les fondamentaux. Ouvrir une salle de bloc, c'est entre 450 000 et 900 000 euros d'investissement. Pour les projets les plus ambitieux, la facture grimpe à plusieurs millions. Une fois ouverts au public, les établissements n’offrent guère de répit à leurs gestionnaires : loyers élevés pour des espaces vastes souvent situés en zone urbaine, factures d'énergie en hausse, remboursements de prêts, et masse salariale lourde — personnel d'accueil, moniteur·rice·s, ouvreur·euse·s qualifié·e·s. Résultat : une marge nette qui plafonne autour de 8 % du chiffre d'affaires. Un équilibre qui exige que la salle tourne à plein régime, et qui bascule dans le rouge au moindre grain de sable. Vers un rachat de Climb Up ? Alors, que va devenir Climb Up ? Une procédure de redressement judiciaire n'est pas, juridiquement, une liquidation. Elle ouvre une période d'observation destinée à évaluer les possibilités de redressement, sous le contrôle du mandataire judiciaire. Mais les statistiques invitent à la prudence : selon François-Charles Desprat, président du Conseil national des administrateurs judiciaires et mandataires judiciaires, environ 35 % des entreprises placées en redressement judiciaire parviennent à mettre en place un plan de continuation. Pour la majorité des entreprises, la procédure débouche sur une cession partielle ou totale, voire sur une liquidation. Dans ce contexte, le scénario d'un rachat mérite d'être posé. Le marché français de l’escalade indoor reste attractif : une clientèle fidèle, des infrastructures en place, une marque reconnue. Pour un investisseur ou un concurrent en position de force, reprendre des entités en difficulté à un coût réduit peut représenter une opportunité rare d'accélérer son déploiement national. Climb Up, avec son réseau et son ancienneté sur le marché, constituerait une cible de choix pour qui voudrait s'imposer rapidement. Pour les salarié·e·s et les client·e·s, la période qui s'ouvre est incertaine. Les contrats de travail se poursuivent de plein droit, et les salaires sont garantis dans le cadre des mécanismes légaux prévus par la procédure. Mais l'issue reste ouverte. Un signal pour tout le secteur Au-delà du sort de Climb Up, c'est toute une industrie qui se retrouve face à ses propres contradictions. La décennie 2010-2020 avait vu l'escalade indoor exploser en France, portée par la popularisation du bloc, les Jeux olympiques de Tokyo et toute une génération en quête de loisirs actifs en ville. Les investissements avaient suivi : nouvelles ouvertures, levées de fonds, ambitions nationales. Mais cette croissance rapide s'est construite sur un modèle économique structurellement tendu, très sensible aux aléas extérieurs. La crise de Climb Up ne dit pas que l'escalade indoor est condamnée — les structures qui ont grandi prudemment, sans surinvestissement ni endettement excessif, résistent mieux à la conjoncture. Elle raconte que l'ère de l'expansion tous azimuts est terminée. Le secteur entre dans une phase de consolidation, parfois douloureuse, où les acteurs les plus exposés — ceux qui ont le plus emprunté, le plus vite — sont les premiers à vaciller. La crise des salles d'escalade que Vertige Media documente depuis plusieurs mois trouve ici sa traduction la plus brutale.

  • Fontainebleau : « La forêt telle qu'on la connaissait, on ne la reverra pas »

    En juillet 2026, plus de 2 000 hectares de la forêt de Fontainebleau ont brûlé en quelques jours — du jamais-vu depuis 1943. Nous avons suivi Sophie David, responsable environnement et accueil du public à l'Office national des forêts (ONF), dans les Trois-Pignons encore fumants, là où le sol brûle sous vos pieds et où des arbres condamnés tiennent encore debout. La forestière répond avec tristesse, colère et une conviction chevillée au corps : la catastrophe était évitable. Sophie David, membre de l'ONF, dans la forêt de Fontainebleau © Louis Lepron Vertige Media : On entre dans la zone brûlée. Qu'est-ce qu'on voit ici ? Sophie David : Plusieurs incendies ont touché trois des quatre secteurs les plus fréquentés du massif — Barbizon, les Trois-Pignons et la Faisanderie. Au total, plus de 2 000 hectares ont brûlé, soit plus de 10 % de la surface de la forêt de Fontainebleau. La mobilisation a été considérable : jusqu'à 1 000 personnes engagées dans la lutte — pompier·ère·s, gendarmes, agriculteur·rice·s, l'OFB (Office français de la biodiversité, ndlr). Nous, à l'ONF, on était au poste de commandement : reconnaître le terrain, dégager des accès, assurer la fermeture du reste du massif pour éviter tout nouveau départ de feu. Ce n'est pourtant pas un risque nouveau — la forêt connaît 30 départs de feu par an. Mais ces quinze dernières années, on n'avait jamais dépassé 10 hectares brûlés par an. On n'avait jamais imaginé un scénario de cette ampleur. Vertige Media : Pourquoi la forêt reste-t-elle fermée au public ? Sophie David : Le feu est fixé, mais pas éteint. La matière organique mélangée au sable continue de se consumer lentement — le feu consume les racines et peut ressortir à plusieurs dizaines de mètres de là. Le sol est encore chaud. Par endroits, des fumeroles témoignent d'un feu qui peut durer plusieurs semaines, voire plusieurs mois. « En 1943, 1 700 hectares de la forêt des Trois-Pignons ont déjà brûlé. La forêt qui nous entourait avant cet incendie avait donc au maximum 80 ans d'âge » Autour de nous, l'impression d'un paysage apaisé est trompeuse. Ces arbres calcinés peuvent tomber à n'importe quel moment. On n'a pas le choix : ça doit rester fermé tant que ce n'est pas sécurisé. Vertige Media : Vous l'avez dit, on voit des arbres encore debout autour de nous. Que va-t-il se passer ensuite ? Sophie David : Ils sont déjà morts, pour la plupart. Nos expert·e·s ont établi qu'un arbre brûlé sur plus de deux mètres de hauteur est condamné. Ici, les traces de brûlure montent sur plusieurs mètres. Sur des surfaces aussi considérables, le travail d'état des lieux et de sécurisation va être colossal. Vertige Media : Quid des blocs de grès ? Sophie David : Le grès, c'est une pierre très dure, elle n'est donc pas trop impactée. De façon presque paradoxale, on voit même par endroits que le piétinement autour des blocs a un peu protégé certains d'entre eux. En revanche, là où on est inquiets, c'est pour la végétation au sol qui retenait le sable : elle a brûlé. On a demandé l'expertise du service RTM (Restauration des terrains de montagne, ndlr) sur les risques d'éboulement — sans végétation, est-ce qu'on risque que l'eau emmène le sable et déstabilise des rochers ? Le rocher en lui-même, a priori, devrait tenir. En revanche, l’eau va lessiver les sols sableux. « Il va falloir tout remettre à zéro et penser la forêt de demain — une forêt plus résiliente et mieux adaptée au climat que nous connaîtrons dans quatre-vingts ans » Ces rochers sont là depuis 32 millions d'années — ce n'est certainement pas le premier feu qu'ils rencontrent. En 1943, 1 700 hectares des Trois-Pignons ont déjà brûlé : la forêt qui nous entourait avait donc au maximum 80 ans d'âge. On va d'une certaine façon revenir à ces paysages ouverts, au moins pour quelques décennies. Le secteur des Trois-Pignons à Fontainebleau © Louis Lepron Vertige Media : Quel est l'avenir de cette forêt ? Sophie David : La forêt est résiliente, elle va repousser — mais celle qu'on connaissait, on ne la reverra pas à notre échelle. C'est la particularité du métier de forestier·ère : on ne voit jamais le fruit de son propre travail. Là, au lieu de poursuivre ce qu'ont construit les générations précédentes, on repart d'une feuille blanche. Il va falloir tout remettre à zéro et penser la forêt de demain — une forêt plus résiliente et mieux adaptée au climat que nous connaîtrons dans quatre-vingts ans. Vertige Media : Quel a été l'impact sur la biodiversité ? Sophie David : Il est forcément important, même si on ne pourra jamais en mesurer l'exacte étendue. Insectes, reptiles, amphibiens des mares, végétation au sol, mousses — tout a brûlé. Les oiseaux ont pu s'envoler, mais certains oisillons nichant au sol n'ont pas pu fuir. Sur 2 000 hectares, on ne peut pas prétendre qu'il y a zéro victime parmi les grands mammifères. Ce qui est particulièrement lourd, c'est que parmi les surfaces brûlées, il y avait 120 hectares de landes : des espaces très riches en biodiversité. « La semaine dernière, pendant que la forêt était en train de brûler, on a vu des gens faire un barbecue dans la forêt de Fontainebleau » Vertige Media : Comment vous vivez personnellement ce que vous voyez ? Sophie David : C'est une profonde tristesse. Notre lieu de travail a brûlé — et, chez les forestier·ère·s, c’est bien plus qu’un simple lieu de travail : beaucoup sont passionné·e·s. Voir le travail de générations entières partir en fumée, c'est très dur. Et puis il y a une profonde colère : on sensibilise en permanence au fait que neuf feux sur dix sont d'origine humaine, et pour autant, des gens continuent à faire des barbecues en forêt, à fumer, à mettre le feu volontairement. La semaine dernière, pendant que la forêt brûlait, on a vu des gens faire un barbecue dans la forêt de Fontainebleau. La conviction que l’individualité prime sur le bien commun a atteint un niveau vraiment très préoccupant. Vertige Media : Le feu s'est déclaré alors que les Trois-Pignons étaient déjà fermés au public. Cette fermeture a-t-elle eu un impact concret ? Sophie David : Elle a très certainement évité des victimes. Le dimanche 12 juillet, vers 16h, le feu se déclare. Si la forêt n'avait pas été fermée, il aurait fallu l'évacuer en urgence — il y aurait certainement eu des victimes. Ça illustre pourquoi la réglementation existe : on n'est pas là pour empêcher les gens de profiter de la forêt, on est là pour les protéger. Pour le bivouac, c'est la même logique — interdit à Fontainebleau depuis le début des années 2000. Qui dit bivouac dit feu de camp, mais aussi présence de personnes dont on ignore la localisation en cas d’évacuation. « J'ai vu des grimpeur·se·s creuser des trous pour enterrer leurs déchets en me disant que c'était bon pour l'environnement » Vertige Media : Difficile de ne pas évoquer le réchauffement climatique. N'est-ce pas là la cause principale ? Sophie David : Le dérèglement climatique aggrave la situation : trois canicules en deux mois, pas d'eau... Mais on peut déjà limiter le nombre de feux en limitant nos actions humaines. 9 feux sur 10 sont d'origine humaine, dont environ un tiers volontaires. Cela signifie que six feux sur dix sont liés à des imprudences et pourraient donc être évités. Après, cette année, on est à 35 000 hectares brûlés en France (Cet entretien a été réalisé le 22 juillet 2026. Désormais, ce sont 115 000 hectares détruits en France en 2026, une situation inédite dans le pays, ndlr). C'est la même surface que pour toute la saison 2025, et on est encore en juillet. © Louis Lepron Vertige Media : À Fontainebleau, les grimpeur·se·s sont une communauté à part entière. Comment se comportent ces pratiquant·e·s dans leur environnement ? Sophie David : Il y a clairement une scission dans la communauté des grimpeur·se·s. D'un côté, ceux et celles qui se sentent vraiment concerné·e·s par la forêt. De l'autre, ceux et celles qui ne pensent qu'à leur pratique. Iels pourraient grimper n'importe où, la forêt n'est qu'un décor. On les voit, les grimpeur·se·s qui viennent de nuit, avec ventilateurs et musique à fond. Quand on me dit que « la communauté est sensibilisée à l'environnement »... une partie l'est, oui. Pas toutes et tous. J'ai vu des grimpeur·se·s creuser des trous pour enterrer leurs déchets en me disant que c'était bon pour l'environnement. Sur les sites d'escalade, la première fois qu'on ouvre un bloc, on enlève des mousses, des lichens : c'est de la biodiversité. Et puis, si on poste sa performance sur les réseaux sociaux : ce n'est plus une personne qui vient, c'est peut-être 300. Ce qui était un petit passage devient un vrai sentier. Vertige Media : Comment l'ONF répond à cela ? Sophie David : Ce qu'on leur dit, c'est : on ne vous interdit pas de grimper. Il y a des sites balisés, on a 300 hectares de sites d'escalade et des milliers de blocs. Ce qu'on demande, c'est de respecter les lieux : évitez de traîner votre crash pad, utilisez la magnésie avec parcimonie, nettoyez le bloc avant de partir. Ayez conscience qu'on est des invité·e·s dans cette nature — et que des choses possibles il y a 30 ans ne le sont peut-être plus aujourd'hui.

  • Journal d’un sac à pof oublié à Fontainebleau

    À Fontainebleau, même les objets oubliés ont des choses à dire. Surtout quand ils sentent la résine, dorment dans le sable et regardent passer une génération de grimpeur·ses venue chercher dehors ce que la salle ne promet plus tout à fait. Voici les pensées d’un sac à pof oublié au pied d’un bloc. Magnésie sur un bloc (cc) Wolf Lieff / Unsplash Je ne sais plus exactement depuis combien de temps je squatte ce carré de sable. Trois semaines ? Dix ans ? Une génération complète de Solution et de Drago ? À Fontainebleau, le temps ne s’écoule pas, il s’incruste : dans le grain du grès, les circuits repeints, les vieux crash pads et les promesses de piliers de salle jurant chaque printemps qu’ils vont « faire plus de dehors cette année ». Moi, je suis un sac à pof. Enfin, j’étais. Un petit sac de toile gavé de colophane, une boule de résine qu’on tapotait plus qu’on ne vidait. Aujourd’hui, je suis surtout un petit cadavre textile. Une relique poisseuse d’une époque où l’adhérence sentait la résine de pin et non le laboratoire de chimie. Parfois, on me pousse du pied. On me prend en photo avec un émoji ironique. On demande : « C’est quoi ce truc d'ancien ? » Et quelque part, sur un parking de Bleau, un puriste en pantalon de toile pleure en silence dans son Kangoo. Avant, on me sortait avec respect. On me prenait dans la main, on me pétrissait un peu, on me tapotait contre la paume, parfois contre une semelle ou une prise, puis on s’élançait vers la réglette avec cette confiance modeste des gens qui n’avaient pas besoin de valider leur tentative auprès d’un algorithme. Je ne dis pas que c’était mieux avant. Je dis simplement que c’était moins blanc. Je vois d’ici les commentaires. On va me dire que je fais mon vieux sac aigri. Que je confonds culture et naphtaline. Que Fontainebleau n’appartient à personne, et surtout pas à un pochon de résine abandonné depuis l'époque où l'on disait encore « bleausard » sans ironie. Vous n'auriez pas totalement tort. Les forêts gardées par trois anciens en short élimé capables de vous réciter l’historique des ouvertures du Bas-Cuvier sans reprendre leur souffle, ce n’est pas franchement un idéal démocratique. Les anciens n’étaient d’ailleurs pas tous des poètes de l’effacement. J’en ai vu, des gardiens du temple autoproclamés, capables de philosopher sur la pureté du rocher tout en laissant traîner un mégot, trois bouts de strap et une leçon de morale de vingt minutes à un débutant qui avait eu le malheur de poser son pad sur une bruyère. L’âge ne rend pas exemplaire. Il donne juste plus de souvenirs pour justifier ses propres contradictions. Mais tout de même, le problème n’est pas l’évolution, c’est la vitesse. Vous êtes arrivé·es nombreux·ses, motivé·es, sincères, avec cette énergie incroyable de celles et ceux qui découvrent la forêt. C’est magnifique de voir ces vagues de grimpeur·ses quitter les néons pour venir chercher autre chose entre les pins et les lignes de grès. Une culture qui ne se partage pas devient une collection privée. Et les collections privées finissent toujours par prendre la poussière. Mais entrer dehors, ce n’est pas juste changer de décor. Ce n’est pas mettre un toit transparent sur une salle de bloc. Parfois, vous débarquez à Bleau comme sur un nouveau secteur d'un concept-store indoor. On scrolle. On cherche la ligne. On vérifie la cotation sur l'appli. On regarde la vidéo de la méthode. On pose les pads. On filme le run. On coche. On repart. Entre-temps, le bloc a blanchi, le pied de voie est labouré, trois traits de magnésie ont survécu à votre enthousiasme et quelqu’un a lâché l'incontournable : « T’inquiète, ça partira avec la pluie », cette grande théologie paresseuse de l’impact invisible. Depuis mon observatoire au ras du sol, j'ai appris à classer les familles de la poudre. Il y a d'abord les badigeonneurs. Ceux-là ne magnésient pas une prise, ils la rénovent. Un plat leur résiste ? Ils le plâtrent jusqu’à obtenir un moulage de leur propre impuissance. Ils appellent ça « optimiser les conditions ». J’appelle ça transformer un chef-d'œuvre de grès millénaire en tableau blanc de réunion de crise. Juste à côté, on trouve les tickeur·ses. Leur rapport au rocher est purement géométrique. Une prise n’existe que si elle est soulignée au stabilo blanc. Un pied n'est valable que s'il est fléché comme un plan d’évacuation incendie. Ils ne lisent pas le bloc, ils l’annotent. C’est touchant, cette manière de venir en pleine nature pour y recréer l'ergonomie d'un PowerPoint. Le dehors commence précisément au moment où l’on se demande ce que l’on laisse derrière soi Sans oublier les brosseur·ses cosmétiques, une espèce particulièrement répandue. Ils possèdent une brosse magnifique en poils de sanglier, suspendue à leur sac par un mousqueton d'alpinisme inutilement technique. Ils la sortent, donnent deux petits coups vagues et polis, comme on époussette une veste avant un entretien, puis repartent convaincus d’avoir accompli un geste écologique majeur. Spoiler : posséder une brosse ne fait pas de vous un gardien de la forêt. Pas plus que posséder un abonnement Netflix ferait de vous un réalisateur de la Nouvelle Vague. Je force le trait, évidemment. C’est mon privilège de vieux fossile : je peux être de mauvaise foi sans avoir à gérer les commentaires Instagram. Heureusement, il y a les autres. Celles et ceux qui arrivent doucement. Qui regardent où ils posent leurs pieds et leurs pads. Qui brossent vraiment, avant et après leur passage. Celles et ceux qui savent qu’un bloc n’est pas un produit de consommation, mais une matière à ménager. Ils ont compris que la beauté de Fontainebleau tient autant à ce qu’on y réussit qu’à ce qu’on accepte de ne pas y laisser. Ceux-là, on les reconnaît vite. Ils ne sont pas forcément plus silencieux, car la sobriété n'a jamais empêché d'avoir un avis tranché sur une méthode de talon. Mais leur présence pèse moins. Ils ne se comportent pas comme si la forêt avait été privatisée pour leur entraînement. Ils savent que le rocher était là avant leur projet, et qu'il leur survivra. Le pof contre la magnésie, au fond, on s'en fiche. La vraie ligne de fracture est ailleurs. Elle sépare celles et ceux qui pensent que grimper dehors consiste à profiter d’un lieu, et celles et ceux qui comprennent qu’il faut aussi apprendre à le quitter. Ne prenez pas le rocher pour un mur de salle qui aurait oublié d'être démonté Le dehors commence précisément au moment où l’on se demande ce que l’on laisse derrière soi. Pas seulement les déchets visibles, le strap ou les canettes. Mais les habitudes. Le bruit. L’assurance de consommateur. Cette idée confortable selon laquelle un espace naturel serait un service public gratuit avec des arbres autour. Je sais, j'ai l'air d'un vieux grincheux moralisateur. Et pourtant, j’adore vous voir grimper. Même les plus pressé·es. Même les badigeonneur·ses. Même les théoriciens du « en vrai, c'est pas mon style de profil » après quatre essais catastrophiques. Parce que parfois, la magie opère. Une débutante pige enfin qu’il ne faut pas tirer avec les bras mais pousser sur les pieds. Un mutant s'arrête deux secondes de performer pour regarder la lumière à travers les bouleaux. Une enfant invente une méthode absurde et magnifique. Quelqu’un brosse amoureusement pour son prochain, sans en faire une story. Le grès retrouve son mystère. Et moi, je me dis que tout n'est pas perdu. Les cultures ne meurent pas quand de nouvelles personnes arrivent. Elles meurent quand plus personne ne prend le temps de transmettre les gestes minuscules qui les tiennent debout. Alors, gardez vos crash pads, vos applis, vos chaussons ultra-techniques et vos méthodes en vidéo. Venez, grimpez, tombez, découvrez. Faites vivre cette forêt, elle n’a jamais eu vocation à être le salon privé de trois nostalgiques. Mais s'il vous plaît, apprenez à partir. Brossez. Effacez. Regardez. Ne prenez pas le rocher pour un mur de salle qui aurait oublié d'être démonté. Moi, on finira peut-être par me ramasser. Ou par m’oublier tout à fait sous les feuilles, ce qui est une autre manière de disparaître. Ce n’est pas très grave : je ne suis qu’un sac à pof. Mais vous, quand vous repartirez, essayez au moins de laisser le rocher moins marqué que votre ego.

  • Escalade et capitalisme : la mort d'une culture ?

    Ariel-Britany Ward, membre du collectif américain The Dihedral, revient dans une tribune sur la commercialisation de l'escalade. Comment l'essor des salles et du marché a progressivement transformé une culture de transmission en industrie — et ce que les grimpeur·se·s peuvent encore faire pour y remédier. (cc) Jorch Alon / Unsplash Les salles d'escalade, et plus largement l'industrie de l'escalade, sont en train de transformer la culture de ce sport telle que nous la connaissions. Cela ne signifie pas que chaque salle est un problème. Il existe encore des salles, des guides et des communautés qui travaillent intentionnellement à préserver les valeurs qui ont rendu l'escalade unique. Malheureusement, ces endroits semblent devenir l'exception plutôt que la règle. L'escalade moderne est née de l'alpinisme, de l'exploration, de la recherche scientifique, de l'aventure et d'une profonde révérence pour les espaces sauvages. C'était un sport fondé sur la curiosité plus que sur la compétition. Le succès ne se mesurait pas en sponsors ni en abonnés sur les réseaux sociaux. Il se mesurait aux expériences vécues, aux risques maîtrisés, aux relations tissées, et au respect obtenu. Dans son essence, l'escalade plaçait la nature et les gens au-dessus du profit. C'était une culture riche en transmission. Si tu ne savais pas construire un relais, nettoyer une voie, poser une protection ou te déplacer efficacement sur le rocher, quelqu'un te le montrait. Pas parce qu'on le payait. Pas parce que ça servait à développer une marque personnelle. Il t'enseignait parce que quelqu'un avait fait la même chose pour lui, un jour. Le savoir était quelque chose qu'on transmettait, pas quelque chose qu'on monétisait. Pendant près de soixante ans, l'escalade est restée relativement confidentielle. Elle s'est lentement développée pour prendre la forme que la plupart des gens reconnaissent aujourd'hui, au fil des années 80, 90 et du début des années 2000. Cette croissance s'est faite organiquement, un·e grimpeur·e en initiant un·e autre. Puis tout a changé. Entre la pandémie de Covid-19 et les débuts de l'escalade aux Jeux olympiques, le sport a explosé dans le grand public. Des millions de personnes ont découvert l'escalade presque du jour au lendemain. Et avec ces nouveaux grimpeur·se·s sont arrivé·e·s les investisseur·se·s, les grandes entreprises, les influenceur·se·s, les créateur·ice·s de contenu, le capital-risque, et des acteur·ice·s économiques qui ont perçu ce que les grimpeur·se·s avaient largement ignoré pendant des décennies… L'escalade pouvait être incroyablement rentable. Soudain, il y avait de l'argent dans les salles, les vêtements, le coaching, les formations en ligne, les chaînes YouTube, les réseaux sociaux, la nutrition, les compléments alimentaires, les voyages d'escalade, les produits de récupération, les applications d'entraînement, et des quantités infinies de matériel commercialisé comme étant la pièce manquante entre elleux et leur prochain niveau. Le problème commence quand le profit cesse de soutenir l'escalade et commence à façonner ce qu'elle devient La croissance n'est pas l'ennemi en soi. La commercialisation n'est pas mauvaise par nature non plus. Les salles d'escalade ont introduit des millions de personnes à un sport qu'elles n'auraient jamais pratiqué autrement. Sans les salles d'escalade, beaucoup d'entre nous, moi y compris, n'auraient peut-être jamais découvert ce sport. Du matériel de meilleure qualité a rendu l'escalade plus sûre. Les ouvreur·se·s professionnel·le·s, les coachs et les athlètes méritent de gagner leur vie en faisant ce qu'iels aiment. Rien de tout cela n'est mauvais. Le problème commence quand le profit cesse de soutenir l'escalade et commence à façonner ce qu'elle devient. La barrière à l'entrée a toujours été élevée, mais aujourd'hui, elle semble de plus en plus inaccessible pour quiconque ne dispose pas d'un revenu disponible conséquent. Chaussons. Magnésie. Baudrier. Corde. Dégaines. Crashpads. Casques. Topos. Matériel de camping. Essence pour sortir en falaise. Vêtements techniques. Ça monte vite. L'escalade en salle n'est pas différente. Quand j'ai commencé à grimper, mon abonnement à la salle coûtait environ 50 dollars par mois aux États-Unis. Cela incluait tout : cours de yoga, cours d'escalade, équipements de fitness et accès à une communauté qui voulait t'aider à progresser. Aujourd'hui, il est courant de voir des abonnements démarrer à environ 85 dollars rien que pour entrer dans la salle. Vous voulez accéder aux cours collectifs ? C'est en supplément. Le yoga ? En supplément. Un coaching spécialisé ? En supplément. Les options s'accumulent jusqu'à ce qu'un abonnement atteigne 150 à 200 dollars par mois. Et honnêtement… Je comprends pourquoi. Les assurances sont chères. Les baux commerciaux sont chers. Les ouvreurs méritent d'être bien payés. Les employés méritent des salaires décents. Les murs demandent de l'entretien. Les prises s'usent. Rien de tout cela n'est gratuit. Ce n'est pas l'argent qui complique la situation. Ce sont les gens. Nous avons un choix dans la façon dont nous construisons cette communauté. À un moment donné, l'escalade a lentement glissé d'une culture centrée sur la transmission à une culture de plus en plus centrée sur les transactions. L'ironie, c'est que l'escalade s'est toujours revendiquée comme un sport de communauté. Or, une communauté ne s'achète pas Les cours sont devenus des produits. L'entraînement s'est transformé en abonnements. Les conseils sont devenus du contenu premium. La transmission est devenue des packages de coaching. La communauté est devenue quelque chose qu'on paie chaque mois pour y accéder. Même l'escalade en falaise a commencé à refléter ce glissement. Les spots secrets deviennent du contenu exclusif. Les premières ascensions deviennent des marques personnelles. Chaque sortie devient quelque chose à filmer plutôt que quelque chose à vivre. Au lieu de se demander : « Qui puis-je aider aujourd'hui ? », on se demande de plus en plus : « Qu'est-ce que je peux poster aujourd'hui ? » Encore une fois, rien de tout cela n'est foncièrement mauvais. Le problème, c'est ce qui se passe quand ces comportements deviennent la norme. Lorsque chaque interaction devient une opportunité de monétisation, les gens cessent peu à peu de se voir comme des partenaires d'une communauté partagée et commencent à se voir comme des clients, des concurrents ou des cibles. Ça change une culture. Ce que j’ai toujours aimé dans l’escalade, c’est que le niveau n’a jamais été le véritable critère d’appartenance à la communauté. Parmi les grimpeur·se·s les plus fort·e·s que j'aie jamais rencontré·e·s, ce n'étaient pas forcément celleux qui grimpaient le plus dur. C'étaient plutôt celleux qui prêtaient leur crashpad à des inconnu·e·s. Celleux qui restaient après leur propre séance pour assurer quelqu'un·e qui essayait sa première voie en tête. Celleux qui remplaçaient discrètement les ancrages usés. Celleux qui ramassaient les déchets qui n'étaient pas les leurs. Celleux qui passaient une heure à apprendre à quelqu'un à s'encorder plutôt que de gratter un essai de plus dans leur projet. Rien de tout cela ne fait du bon contenu. Rien de tout cela ne génère de revenus. Et pourtant, c'est précisément ce qui a construit la culture de l'escalade. L'ironie, c'est que l'escalade s'est toujours revendiquée comme un sport de communauté. Or, une communauté ne s'achète pas. Elle ne se construit pas uniquement par le branding. Elle ne se fabrique pas en ajoutant un espace lounge ou en organisant une soirée conviviale une fois par mois. Une communauté se construit par la générosité. Elle se construit par la transmission. Elle se construit quand les grimpeur·se·s expérimenté·e·s se souviennent de ce que c'était d'être débutant·e. Elle se construit quand quelqu'un partage une beta (ensemble des informations qui permettent de comprendre comment réaliser un passage ou une voie, ndlr) sans se soucier de qui en recevra le crédit. Elle se construit quand le savoir est donné librement, parce que l'escalade a toujours été plus grande que la réussite individuelle. Le capitalisme n'a pas détruit la culture de l'escalade du jour au lendemain. Il a simplement changé les incitations. Il a récompensé la croissance plutôt que la transmission, la consommation plutôt que la conservation, les marques personnelles plutôt que le mentorat discret, l'échelle plutôt que les relations. Et la culture a lentement suivi. Ce qui est encourageant, c'est que la culture n'a jamais appartenu aux entreprises. Elle appartient aux grimpeur·se·s. Chaque fois que vous invitez quelqu'un dans votre séance, que vous prêtez du matériel, que vous transmettez à un·e débutant·e, que vous partagez vos connaissances sans rien attendre en retour, que vous soutenez les associations locales d'escalade, que vous vous portez volontaires pour des journées de nettoyage des sentiers, ou que vous rappelez à quelqu'un les principes du Leave No Trace (Ne laissez aucune trace, ndlr), vous contribuez à préserver ce qu'il y a de meilleur dans l'escalade. Les entreprises continueront à grandir. Le sport continuera à évoluer. Ni l'une ni l'autre de ces choses n'est foncièrement mauvaise. Mais la croissance sans culture, c'est juste une industrie de plus. L'escalade mérite de rester une communauté avant d'être un business. Parce que ce qui a rendu l'escalade unique, ce n'étaient jamais les salles, les marques, les compétitions, ni l'argent. Ce sont les gens. Et cette partie-là, il nous appartient encore de la protéger. Cet article, initialement publié sur The Dihedral, a été traduit de l'anglais en français.

  • « J'ai cru que ma vie allait partir en fumée » : quand les grimpeur·se·s de Fontainebleau pèsent leurs maux

    Parmi la désolation qui a accompagné l'incendie majeur de Fontainebleau, celle des grimpeur·se·s est immense. Pourtant, celles et ceux qui pratiquent l'escalade ici comme une raison de vivre, la mettent aujourd'hui au second plan. Reportage au cœur d'une forêt où tout semble s'être arrêté. Les grimpeur·se·s de Bleau en lisière de forêt © Louis Lepron pour Vertige Media Il souffle un grand coup, puis fait un premier pas. Comme pour mieux supporter la scène, il serre son appareil photo en bandoulière. Le jeune homme marche au-dessus des fissures et des racines carbonisées. Sous ses pieds, le sol est encore chaud. Sous ses yeux, le spectacle de désolation est encore là. Des troncs noirs, des rochers calcinés et des branches sans feuilles s'étendent à perte de vue. Pour autant, ce qui frappe Simon, c'est le silence. Autour de lui, ce qu'il reste des arbres tient encore debout mais il n'y a pas un bruit. Pas d'oiseaux, pas de reflet du soleil, pas même la sensation du vent. Comme si tout s'était arrêté. Feux de tout Bleau Entre deux blocs de rocher, Simon écoute attentivement la responsable de l'ONF (Office national des forêts, ndlr) qui l'accompagne. Sophie David explique que si les troncs sont brûlés sur plus de 2 mètres, on peut considérer que l'arbre est mort. Il va falloir analyser chacun d'entre eux, mais un tour sur elle-même suffit à la forestière pour dire qu'ici, aux Trois Pignons, les deux tiers tomberont. Ce secteur, situé au sud-ouest de la forêt de Fontainebleau, est de ceux qui ont été ravagés par les incendies les plus importants de l'histoire moderne du massif. Plus de 2 000 hectares, soit 12 % de la surface de la plus grande forêt domaniale d'Île-de-France, ont été parcourus par les feux. C'est sans précédent, mais surtout ce n'est pas fini. En posant le revers de la main sur une couche de tourbe encore chaude, Sophie David explique que le feu a été fixé, mais pas encore éteint. À quelques mètres de là, se trouvent le circuit très réputé des 25 bosses mais aussi un ensemble de blocs mythiques de l'histoire de l'escalade. Simon est posté devant l'un d'entre eux. « C'est Le Diplodocus, un rocher qui a donné son nom au secteur », indique-t-il. Avant de montrer les détails du rocher : « Si l'on regarde bien en penchant la tête, le rocher ressemble vraiment à un dinosaure ». Le rocher et le bois calcinés des Trois Pignons © Louis Lepron pour Vertige Media « La forêt n'est pas la toile de fond de notre sport. C'est le contraire : c'est la raison pour laquelle notre sport existe ici » Simon Senet, grimpeur et créateur de la page Instagram Fontainebleau Boulder À 31 ans, Simon Senet connaît déjà la forêt par cœur. Le jeune grimpeur décrit « un coup de foudre » la première fois qu'il y a pénétré. C'était il y a dix ans. Débarqué d'une salle d'escalade privée de la région parisienne, il a tout de suite vu à Fontainebleau une autre manière de pratiquer l'escalade. Là où beaucoup de ses camarades y voyaient une extension de leur « terrain de jeu », Simon s'est intéressé au patrimoine naturel du lieu. Si bien qu'« en réaction à l'obsession de la performance », il a créé une page Instagram baptisée Fontainebleau Boulder qui recense les innombrables histoires des blocs de la forêt. Planté depuis de longues minutes devant Le Diplodocus, le trentenaire brise enfin le silence de l'instant : « Je ne suis jamais venu à Fontainebleau uniquement pour grimper. La forêt n'est pas la toile de fond de notre sport. C'est le contraire : c'est la raison pour laquelle notre sport existe ici ». Bleau dans la peau L'ensemble des témoignages de grimpeur·se·s qu'a recueillis Vertige Media le souligne. À une dizaine de jours de ce qu'ils considèrent tous comme « une tragédie », ils trouvent presque indécent de parler d'escalade. Pour eux, la forêt a toujours été au premier plan. Christophe Laumône a commencé l'escalade à Fontainebleau, bien avant qu'une salle d'escalade ne pointe le bout de son nez. Au départ de l'incendie, le dimanche 11 juillet, les pompier·ère·s ont stoppé le feu à une centaine de mètres de chez lui. « J'ai cru que ma vie allait partir en fumée », plaque-t-il au téléphone. Au sens propre comme au figuré, tant la grimpe parmi les pins maritimes et autres laricios a constitué l'essence de sa pratique. Aujourd'hui moniteur, il décrit moins l'escalade comme une performance sur le rocher que « le fait de se poser entre deux essais et de regarder la nature ». Après l'angoisse, Christophe Laumône ressent désormais « une profonde tristesse ». Il sait qu'au sein des secteurs où il a ouvert des centaines de voies, les blocs sont désormais « cramoisis ». Pour quelqu'un qui grimpe dans la forêt depuis plus de 40 ans, ce sont des paysages qui se sont consumés. Et les souvenirs qui vont avec. « L'idée de regrimper aux Trois Pignons, c'est juste impensable, souffle-t-il. Ça n'a plus de sens. » « Pour moi, c'est comme avoir un membre d'une famille qui a un handicap. C'est soudainement différent » Gaétane Potard, grimpeuse et secrétaire de l'association Respect Bleau Avec des milliers de voies d'escalade, le secteur des Trois Pignons est l'un des plus fréquentés du massif. À lui seul, il concentrerait plus d'un quart des passages de grimpeur·se·s dans l'ensemble de la forêt. Ces blocs calcinés, formés à partir des anciens sables de Fontainebleau, seront-ils toujours grimpables ? « Rien n'est moins sûr », répond Gaétane Potard, secrétaire de Respect Bleau, l'une des associations de grimpeur·se·s les plus actives dans la préservation de la forêt. Selon elle, le feu qui a parcouru le massif à près de 10 centimètres de la surface du sol, a brûlé les racines qui tenaient certains rochers, les rendant instables. « De toute façon, les arbres vont tomber sur les blocs, il va y avoir trop de perturbations pour que les Trois Pignons puissent rouvrir avant un long moment », explique-t-elle. Une information confirmée à demi-mot par Sophie David de l'ONF, qui pourrait officiellement statuer sur une fermeture d'un an dans les prochains jours. À gauche, Simon Senet et à droite Tiphaine, en lisière de forêt de Fontainebleau © Louis Lepron pour Vertige Media et Reporterre « Nous entrons dans une période d'attente qui va changer nos modes de vie. Pour moi, c'est comme avoir un membre d'une famille qui a un handicap. C'est soudainement différent », pose Gaétane Potard. Pour tous les Bleausard·e·s qui considèrent leur pratique dans la forêt « comme un poumon », c'est une toute autre existence qu'il va falloir inventer. Beaucoup de celles et ceux qui vivent ici ont déjà basculé en se transformant en gardien·ne·s. Dit autrement : les grimpeur·se·s participent au travail de sensibilisation des pouvoirs publics. Raphaël et Tiphaine patrouillent même avec l'ONF. Ce jeune couple participe à des rondes pour s'assurer que personne ne brave l'interdiction de pénétrer dans la forêt. Et veille parfois à ce que d'autres pyromanes n'enflamment pas leur joyau. « C'est le premier réflexe que j'ai eu », confie Raphaël. 24h après le départ de l'incendie, le quadra avoue avoir fait le tour des parkings à toute allure pour vérifier « d'autres actes malveillants ». Tiphaine concède quant à elle que sa plus grande peur reste que le feu reparte à cause d'un individu. Elle le sait bien, elle qui est née ici : 90 % des feux sont d'origine humaine, dont une part non négligeable serait liée à des actes de malveillance, voire criminels. Entre deux feux Tout autour des 25 000 hectares de forêt, les accès sont barrés. Autant de barrières et de rubalises installées conjointement par les forces de l'ordre, les forestier·ère·s et les grimpeur·se·s. Un effort collectif bienvenu pour Tiphaine qui témoigne de « l'attachement des gens à la forêt ». Pour Raphaël, c'est aussi un avantage logistique : « Si l'ONF connaît parfaitement les sentiers, je pense que l'ONF a besoin des grimpeurs pour surveiller les blocs ». C'est d'ailleurs ce qui s'est passé. Lors de la trentaine de départs de feu que Fontainebleau connaît en moyenne chaque année, les grimpeur·se·s ont déjà beaucoup œuvré. Parfois en éteignant carrément des feux avec du sable ou en signalant des signes avant-coureurs. Souvent, en faisant de la prévention. « Pour moi, quelque chose a changé. Je vois de plus en plus de nouveaux grimpeurs obsédés par la performance qui ne se soucient plus de l'environnement autour d'eux » Aurélie Blaise, grimpeuse et présidente de l'association Bloc'age Présidente de l'association sportive Bloc'age et gérante d'un gîte à Noisy-sur-École, Aurélie Blaise en connaît un rayon. En plus des annulations, elle doit aussi gérer la frustration des excursionnistes face à l'interdiction d'aller grimper. « Je les comprends, dit-elle. Quand on a organisé ses vacances autour de la grimpe, ça peut être difficile à entendre. » Cela dit, au-delà des feux, la jeune femme observe aussi « une tendance inquiétante à la consommation ». « On a l'impression que tout leur est dû, poursuit-elle. Comme si les gens pensaient qu'on allait ramasser derrière eux. » Vêtue d'un débardeur jaune fluo, Aurélie croise ses bras de grimpeuse endurcie comme pour mieux marquer ce qu'elle va dire. « Pour moi, quelque chose a changé, tonne-t-elle. Je vois de plus en plus de nouveaux grimpeurs obsédés par la performance qui ne se soucient plus de l'environnement autour d'eux. » Aurélie Blaise © Louis Lepron pour Vertige Media et Reporterre Pour la communauté des grimpeur·se·s, cet incendie est comme l'occasion d'une remise en question plus profonde. Avec l'afflux de visiteur·se·s qui se comptent désormais en millions dans la forêt, certains comportements posent problème. « Des grimpeurs fument encore au pied des blocs », lance Tiphaine. « Beaucoup ramènent un réchaud pour faire leur café », ajoute Simon. « On est dans une phase d'élan de solidarité en ce moment, souligne Raphaël. Cependant, je sais que demain, les discussions difficiles vont peut-être commencer ». En vérité, les grandes questions se posent déjà dans les groupes WhatsApp ou sur les réseaux sociaux. Parmi elles : « Faut-il faire payer l'accès pour grimper ? ». Ou encore : « Faut-il carrément tout fermer lorsque le risque incendie est trop élevé ? ». Simon Senet en est persuadé : les associations de grimpeur·se·s auront beau le marteler, les messages de prévention ne percolent pas. « Ces messages, il y a qu'1 % des gens qui vont visiter cette forêt qui l'entendent. Il faut changer la manière dont on les transmet », affirme-t-il. Le jeune grimpeur a tenu à visiter le secteur de la Roche aux Sabots, là où, comme lui, des millions de grimpeur·se·s ont commencé l'escalade en pleine nature. Aussitôt arrivé sur les lieux, Simon éprouve un profond soulagement. Situé tout proche des habitations, l'endroit a été épargné par les flammes grâce aux efforts permanents des pompier·ère·s. Tout à coup, la forêt reprend sa forme naturelle. Des couleurs, des odeurs et la sensation du vent. De quoi requinquer Simon qui confie alors que « c'est dans ces moments-là qu'il sent que son projet prend tout son sens ». « Partager la richesse de la forêt et, avec elle, tout le patrimoine de l'escalade à Bleau », dit-il. Alors le jeune homme va se jeter dès ce soir sur son clavier pour écrire une histoire sur un bloc. Mais pour l'heure, Sophie David plaisante et lui fait remarquer qu'ici, les traces de magnésie sont toujours là. Et, ô miracle, finalement, Simon sourit.

  • Climbers for Palestine : « World Climbing a manqué son rendez-vous avec l'Histoire du sport »

    Quelques jours après l'assemblée générale extraordinaire de World Climbing, qui a empêché le vote sur la suspension d'Israël, de la Russie et de la Biélorussie, le collectif Climbers for Palestine et GSI publient une tribune dans nos colonnes. Le collectif y dénonce une fusion de motions décidée à la dernière minute, une procédure de vote modifiée sans réel débat, et s'interroge sur une possible collusion au sein du comité exécutif de la fédération internationale d'escalade. Le drapeau palestinien a été accroché sur les sommets de Chamonix pendant la Coupe du monde d'escalade © collectif d'alpinistes anonymes Le 23 juillet 2026, World Climbing (la fédération internationale d'escalade, ndlr) a manqué son rendez-vous avec l'Histoire du sport, en s'empêtrant comme rarement dans un bourbier technocratique dont personne n'est dupe. Grâce à une fusion confidentielle de motions et de votes, World Climbing dénie à ses membres la possibilité d'un vote démocratique et légitime sur la suspension des fédérations israélienne, russe et biélorusse, pourtant largement plébiscitée lors de la précédente assemblée générale du 23 avril. Arrangements rétrogrades Pour rappel, début juillet, trois pays ont déposé des motions visant à empêcher la tenue de ce vote. La Cyprus Mountaineering Climbing Federation (la fédération d'escalade chypriote, ndlr) a d'abord présenté une motion demandant l'annulation du vote et, entre autres, la réintégration des fédérations russe et biélorusse. Ensuite, le jour même du délai fixé par World Climbing, USA Climbing (la fédération d'escalade américaine, ndlr) et Sport Climbing Australia (la fédération d'escalade australienne, ndlr) ont soumis une motion identique, mot pour mot, visant à remplacer le vote sur les suspensions par fédération par un cadre de principes fondé sur « des critères objectifs, la neutralité politique, la proportionnalité, la non-discrimination et la transparence », c'est-à-dire les mêmes principes qui figurent dans les statuts de World Climbing. Ces deux fédérations, qui ont un poids politique majeur au sein de World Climbing à travers leurs vice-présidences au comité exécutif (un ensemble de 12 membres qui constitue l'organe décisionnaire de la fédération, ndlr), cherchaient-elles réellement à clarifier l'interprétation des statuts, ou simplement à empêcher la tenue du vote ? Toujours via son comité exécutif, World Climbing a alors décidé de fusionner, selon ses propres termes, l'esprit de ces « trois » motions et de modifier par conséquent le déroulement du scrutin. Ces importants changements n'ont été communiqués aux fédérations que 24 heures seulement avant le début de l'assemblée générale extraordinaire (AGE). Selon les fédérations avec lesquelles nous sommes en contact, cette transmission tardive ne leur a laissé que très peu de temps pour en évaluer les conséquences et la contester. La motion créée par le comité exécutif a également révisé la procédure de vote : le scrutin passait d'un vote classique (pour/contre/abstention) pour chacune des trois fédérations à un arbre de décision où la motion unifiée était la première votée. Quid également de la curieuse participation à cette AGE du nouveau directeur des sports du Comité international olympique (CIO), Pierre Ducrey ? Venu s'exprimer sur le nouveau paragraphe 5 des principes fondamentaux de l'Olympisme, libellé comme suit : « Le rôle du CIO consiste à faire preuve de neutralité en toutes circonstances, sans subir aucune pression gouvernementale, culturelle, sociétale ou économique », il a pris la parole juste avant le vote. Il faut aussi noter que le risque pour l'escalade d'être rétrogradée en sport additionnel aux JO de Brisbane 2032 est toujours présent. Le président de World Climbing, Marco Scolaris, le rappelle lui-même dans une interview accordée à Vertige Media, le 12 juillet dernier : « On surveille la situation de près ». Alors, hasard de calendrier ou signal envoyé avant le vote décisif ? « Ce vote se donne ainsi l'apparence d'un scrutin équitable, alors qu'il en a verrouillé, en amont, l'issue. Jusqu'où ira la course aux jeux olympiques pour notre sport et ses valeurs, si le prix à payer est de le vider de sa substance ? » Tour de passe-passe et tartuferie À la lumière de ces récents évènements, nous sommes en droit de nous interroger : Avons-nous fait face à une forme de collusion, de la part de certains membres du comité exécutif, visant à influencer l'exercice indépendant et impartial de ce vote ? Un vote a certes eu lieu, mais encore faut-il s'entendre sur ce qu'il a réellement permis. En imposant cette nouvelle motion avec un arbre de décision plutôt qu'un vote classique, point par point, pour chacune des trois fédérations, cette procédure a empêché tout examen individuel du dossier de la fédération israélienne d'escalade (ILCA). Ni les preuves soumises, ni les faits, ni les responsabilités n'ont été débattus sur le fond. La motion adoptée maintient le statu quo : les athlètes israélien·ne·s continuent de représenter leur pays, tandis que les athlètes russes et biélorusses concourent en tant qu'Athlètes Neutres Individuels (AIN). Par une faible majorité de ses fédérations membres, World Climbing persiste dans une application sélective et inégale des suspensions, à travers une motion opportunément choisie. Ce vote se donne ainsi l'apparence d'un scrutin équitable, alors qu'il en a verrouillé, en amont, l'issue. Jusqu'où ira la course aux jeux olympiques pour notre sport et ses valeurs, si le prix à payer est de le vider de sa substance ? Ces tours de passe-passe administratifs ne sont pas que des querelles de gouvernance. Pendant que World Climbing s'enlisait dans ses procédures, des grimpeur·se·s palestinien·ne·s continuaient d'être agressé·e·s, harcelé·e·s, emprisonné·e·s. Ce coût-là est humain, immédiat et documenté. Nous sommes profondément inquiet·e·s de constater que l'ILCA continue d'être autorisée à participer à des activités qui contribuent à de graves violations du droit international et des statuts même de World Climbing, notamment l'annexion de sites d'escalade en Cisjordanie occupée et le maintien d'un système qui prive les Palestinien·ne·s d'un accès égal à leur propre terre. Nous sommes également indigné·e·s de voir qu'un vote démocratique et légitime a été empêché par des manœuvres procédurales qui n'ouvrent aucune autre voie que celle déjà existante, et qu'il a fallu une pression considérable pour que World Climbing agisse, ne serait-ce qu'un minimum. « Dans un sport qui prétend valoriser le courage, le lien avec la nature et la lutte pour la liberté, c'est vers les grimpeur·se·s palestinien·ne·s que nous devons nous tourner pour comprendre ce que ces valeurs signifient réellement » Après cette tartuferie, World Climbing s'est félicitée d'avoir adopté un « cadre fondé sur des critères de gouvernance objectifs, la proportionnalité et la non-discrimination ». En réalité, en ne tenant pas l'ILCA responsable de ses actes, World Climbing ignore ses propres statuts ainsi que la Charte olympique. Par ailleurs, cette charte exige clairement des organisations sportives, telles que World Climbing, qu'elles agissent de manière politiquement neutre. Ce résultat n'ouvre aucune nouvelle voie pour traiter les violations du droit et des règles commises par Israël. Au contraire, il bloque la protection rapide et équitable des athlètes, ce qui donne à penser que les actions de l'assemblée reflètent surtout les positions politiques de ses membres ou de leurs gouvernements. L'annonce de World Climbing selon laquelle les accusations contre l'ILCA seront transmises à une « commission disciplinaire » n'est qu'une manœuvre dilatoire vide de sens. Aucune transparence sur sa composition, aucun calendrier communiqué, et cela, plus de dix mois après réception de la plainte de Climbers for Palestine (un mail envoyé le 30 septembre 2025 par Climbers for Palestine Spain à l'IFSC, ancien nom de World Climbing, dont l'intitulé était : « Information regarding the Israeli Climbing Association », ndlr) ! Ce n'est d'ailleurs qu'après l'AGE du 23 juillet que World Climbing a confirmé transmettre ces accusations à la Commission disciplinaire. Quelle raison aurait la communauté de croire que cette commission agira rapidement ou honnêtement, alors que World Climbing retarde toute action envers l'ILCA depuis près d'un an ? Une histoire qui nous concerne tous·te·s Nous exigeons une enquête publique et transparente sur ces accusations. Le blocage de ce vote entraîne, encore une fois, un retard inutile des procédures de World Climbing. Il s'agit d'une décision délibérée, prise par de nombreux·ses dirigeant·e·s de cette organisation, qui aura des conséquences matérielles bien réelles pour les grimpeur·se·s palestinien·ne·s : agressions physiques et harcèlement de la part de colons illégaux, et emprisonnement arbitraire, à l'image d'Abdallah Motan, grimpeur palestinien détenu sans procès depuis le 13 janvier 2025. Ces préjudices sont documentés et se poursuivent, et il faudra toute l'attention et la mobilisation continue de la communauté mondiale de l'escalade pour y mettre fin. Cette année, des grimpeur·se·s du monde entier se sont uni·e·s pour empêcher que la compétition d'escalade serve à blanchir la violence et le vol de terres commis contre les Palestinien·ne·s. Des milliers d'entre elleux ont écrit à leurs fédérations nationales et à la direction de World Climbing pour dénoncer les agissements de la fédération israélienne et exiger qu'elle fasse ce qui est juste. Même si une courte majorité de ces dirigeant·e·s a rejeté notre appel, nous sommes fier·e·s et reconnaissant·e·s envers les nombreux·ses grimpeur·se·s, professionnel·le·s comme amateur·rice·s, qui ne l'ont pas fait. Cette histoire a toujours été celle des grimpeur·se·s de Palestine. Dans un sport qui prétend valoriser le courage, le lien avec la nature et la lutte pour la liberté, c'est vers les grimpeur·se·s palestinien·ne·s que nous devons nous tourner pour comprendre ce que ces valeurs signifient réellement. Malgré le résultat d'aujourd'hui, Climbers for Palestine continuera de suivre leur exemple. Nous essaierons d'affronter ces nouveaux défis avec la fermeté et la dignité dont font preuve nos frères et sœurs de Palestine. Alors qu'iels luttent pour la liberté, nous continuerons de demander des comptes à celleux qui tentent de la leur arracher. Ces grimpeur·se·s nous montrent ce à quoi ressemble le vrai courage, et nous espérons que l'ensemble de la communauté mondiale de l'escalade suivra bientôt leur exemple. Climbers for Palestine et Grimpe Solidaire Internationale (GSI) sont deux structures indépendantes qui militent, entre autres, pour la reconnaissance des droits des grimpeur·se·s en Palestine.

  • World Climbing : comment une motion unifiée a empêché le vote sur Israël, la Russie et la Biélorussie

    Ce jeudi 23 juillet, les fédérations nationales d'escalade devaient voter sur la suspension d'Israël, de la Russie et de la Biélorussie au sein de World Climbing. Mais selon nos informations, World Climbing a d'abord présenté aux fédérations le contenu de trois motions déposées entre le 2 et le 8 juillet par Chypre, les États-Unis et l'Australie, avant de les fusionner en une seule motion unifiée, soumise au vote et adoptée par l'Assemblée. Le vote nominatif prévu depuis des mois n'a donc pas eu lieu sous sa forme initiale. © Climbers for Palestine Depuis plusieurs mois, World Climbing se préparait à un scrutin sans précédent. Le 23 juillet, ses fédérations membres devaient se prononcer, par un vote anonyme et non contraignant, sur trois recommandations de suspension distinctes : celle de la fédération biélorusse, celle de la fédération russe et celle de la fédération israélienne. Un vote poussé notamment par l'Ukraine et par le collectif Climbers for Palestine, à l'issue d'une mobilisation de plusieurs mois que nous avons racontée en détail. Mais dans les jours précédant l'échéance, trois motions sont venues bousculer ce calendrier. Trois motions et puis s'en va Le 2 juillet 2026, World Climbing reçoit une motion de la Cyprus Mountaineering, Climbing and Orienteering Federation (CMCOF), signée par son président Pavlos Georgiades. Le texte demande explicitement à l'Assemblée Générale Extraordinaire de ce 23 juillet de « renoncer à procéder aux recommandations proposées concernant la suspension des Fédérations Nationales » et d'entériner comme position officielle la décision du comité exécutif de février, qui avait déjà levé la suspension de la Russie et de la Biélorussie. La motion s'appuie sur de récents amendements apportés à la Charte olympique, renforçant les principes de neutralité politique. Six jours après, le 8 juillet (date butoir à laquelle World Climbing considérait les motions comme recevables, ndlr) : deux motions quasiment identiques arrivent, signées respectivement par USA Climbing (la fédération américaine d'escalade, sous la plume de son président Marc Norman, ndlr) et par la fédération australienne. Leur demande est plus radicale sur le plan procédural : remplacer purement et simplement les trois motions nominatives de l'ordre du jour par une motion unique, générique, ne citant aucun pays, recommandant au comité exécutif d'adopter un « cadre fondé sur des principes » pour toute décision future concernant la participation institutionnelle des fédérations nationales. Ce cadre n'oblige à rien : il précise que le comité exécutif « peut » suspendre une fédération s'il constate une violation des statuts, sans obligation d'agir dans un sens ou dans l'autre. Ces deux documents ont pu être consultés par Vertige Media. Dans les deux cas, l'argument avancé est le même : aligner la gouvernance de World Climbing sur la Charte olympique récemment amendée, qui insiste sur la neutralité politique du sport, et éviter que l'Assemblée Générale ne devienne, selon les mots de la motion chypriote, « un forum de disputes géopolitiques plutôt qu'un lieu dédié au développement de l'escalade ». Selon nos informations, plutôt que de faire voter séparément la motion chypriote et la motion commune américano-australienne, World Climbing a choisi de présenter d'abord leur contenu respectif aux fédérations membres, puis de les fusionner en une seule motion unifiée, soumise ensuite au vote de l'Assemblée. Cette motion unifiée a été adoptée. Concrètement, cela signifie que le vote nominatif initialement prévu sur la suspension de la Biélorussie, de la Russie et d'Israël n'a pas eu lieu sous la forme annoncée depuis des mois : les fédérations membres ne se sont pas prononcées, pays par pays, sur une recommandation de suspension à l'attention du comité exécutif. À la place, elles ont validé un texte qui reconnaît la réintégration de la Russie et de la Biélorussie comme position actuelle de World Climbing, tout en posant un cadre de gouvernance générique et non nominatif pour l'avenir, qui laisse au seul comité exécutif la faculté, non l'obligation, de suspendre une fédération. Toujours selon nos informations, World Climbing a en parallèle annoncé qu'indépendamment de l'issue de ce vote, le comité exécutif pourrait transmettre les accusations de violation des statuts visant les fédérations russe, biélorusse et israélienne à une commission disciplinaire, sans préciser à ce stade de laquelle il s'agirait. Cette annonce ouvre une voie alternative, potentiellement plus lente et moins publique, pour traiter les accusations documentées notamment par Climbers for Palestine. « Oui. Je peux le dire là, maintenant. C'est sûr et certain. [...] Donc si c'est 50,5 %, on suivra » Marco Scolaris, président de World Climbing, si le vote avait eu lieu La surprise du chef Le 10 juillet, soit deux jours après la réception des motions américaine et australienne, Marco Scolaris, président de World Climbing, nous accordait un entretien à Chamonix. Interrogé sur la fiabilité du vote à venir, il déclarait sans détour : « Oui. Je peux le dire là, maintenant. C'est sûr et certain. [...] Donc si c'est 50,5 %, on suivra. » À ce moment de l'interview, ni la motion chypriote (reçue huit jours plus tôt) ni les motions américaine et australienne (reçues deux jours plus tôt, adressées nommément aux membres du comité exécutif dont il fait partie) n'ont été évoquées. Deux semaines plus tard, ce sont précisément ces motions, fusionnées en une seule, qui ont rendu son engagement caduc : sans vote nominatif, la question de savoir si le comité exécutif suivrait une recommandation à 50,5 % ne se pose plus. Selon nos informations, la motion unifiée a été adoptée par moins de 60% de voix. Ce jeudi 23 juillet, quelques instants avant le début de l'Assemblée Générale Extraordinaire, Vertige Media a adressé à World Climbing une série de questions, en substance : Marco Scolaris avait-il personnellement pris connaissance des motions déposées par les États-Unis (8 juillet), l'Australie (8 juillet) et Chypre (2 juillet) avant notre interview du 10 juillet ? Le savait-il au moment de nous assurer que le comité exécutif suivrait toute recommandation de suspension atteignant 50,5 % des voix, et si oui, pourquoi ne pas l'avoir mentionné ? Ces motions ont-elles été jugées procéduralement recevables par le comité exécutif ou ses conseillers juridiques ? Y a-t-il eu des échanges entre le comité exécutif et les fédérations américaine, australienne ou chypriote sur le contenu de ces motions avant leur dépôt ? Dans la soirée du 24 juillet, World Climbing nous répondait. À la première, le service communication de l'institution confiait ne pas comprendre « la portée de la question ». En ajoutant : « Marco Scolaris a répondu à toutes vos questions de manière très claire et amicale. Les motions ont été reçues par le bureau, et non personnellement par le président, et devaient être examinées par le comité exécutif afin de décider de leur recevabilité et de la manière appropriée de les présenter à l’assemblée générale, qui s’est tenue les 21 et 22 juillet ». Pour World Climbing, « le vote spécifique à chaque pays n’a pas été retiré de l’ordre du jour. La motion a changé le cadre, et l’Assemblée Générale, dans le cadre du processus démocratique, a décidé de ne pas aller de l’avant avec les deux autres votes ». À la question de savoir pourquoi le président Marco Scolaris n'a pas jugé bon de mentionner les motions durant l'interview : « Le 10 juillet, l’ordre du jour n’incluait pas les motions reçues au 8 juillet, car elles devaient être examinées par le comité exécutif », répond la fédération. Le communiqué officiel de World Climbing, publié tard dans la soirée du 23 juillet, confirme les informations de Vertige Media. Sur la commission de discipline, le texte de l'instance précise néanmoins que cette saisine ne concerne que l'ILCA (Israël) et la fédération russe, la Biélorussie n'étant pas visée par ce renvoi. Cette transmission ne présume d'aucune violation constatée et n'entraîne aucune conséquence immédiate. Une présence du CIO qui pose question Ce qui interroge se situe sur un autre point révelé par le communiqué. Le directeur des sports du Comité International Olympique (CIO), Pierre Ducrey, était présent lors de l'Assemblée Générale extraordinaire. Selon le communiqué, il est lui-même intervenu lors de la réunion pour exposer la position actuelle du CIO, « incluant les récents changements apportés à la Charte olympique concernant la neutralité politique et l'accès au sport international », selon les termes exacts du communiqué. « Le rôle du CIO est d'appliquer la neutralité en toute circonstance, libre de toute pression gouvernementale, culturelle, sociétale ou économique » Point de la nouvelle Charte olympique du CIO rappelé par le directeur des sports, Pierre Ducrey, lors de l'AG extraordinaire de World Climbing le 23 juillet L'intervention de Pierre Ducrey n'est pas anodine. Nommé directeur des sports du CIO le 1er juillet 2025 en remplacement de Kit McConnell, il a présenté des amendements à la Charte olympique adoptés il y a à peine un mois, le 24 juin 2026, lors de la 146ᵉ session du CIO à Lausanne, dans le cadre du processus baptisée Fit for the Future. Parmi ces amendements figure l'ajout d'un nouveau paragraphe à la Règle 2 de la Charte, disposant que le rôle du CIO est « d'appliquer la neutralité en toute circonstance, libre de toute pression gouvernementale, culturelle, sociétale ou économique ». L'arrivée de Pierre Ducrey à un poste clé pour l'avenir olympique de l'escalade a chamboulé World Climbing. C'est précisément ce qu'évoquait Marco Scolaris dans l'entretien qu'il nous a accordé le 10 juillet : « On a eu un moment difficile, avec le risque d'être rétrogradés en sport additionnel. Ce qui change considérablement la donne financière pour nous. » Difficile, dans ce contexte, de ne pas s'interroger sur le poids qu'a pu avoir la présence du directeur des sports du CIO, venu rappeler l'exigence de neutralité politique à une Assemblée appelée à voter, quelques minutes plus tard, sur la suspension de trois fédérations. Tout cela, alors que l'avenir olympique de l'escalade elle-même dépend directement des bonnes grâces du CIO pour Brisbane 2032. Rien n'indique une pression explicite ou une coordination entre le CIO et World Climbing sur l'issue précise du vote, mais l'incitation structurelle, elle, est difficile à ignorer. Et maintenant ? Pour l'Ukraine et pour Climbers for Palestine, dont la mobilisation a conduit à la convocation de cette Assemblée Générale Extraordinaire, l'issue de ce jeudi constitue un revers procédural. Le collectif, qui plaidait pour une suspension de la fédération israélienne fondée sur des violations documentées de ses obligations statutaires, se retrouve avec un cadre générique qui ne cite ni Israël, ni la Russie, ni la Biélorussie, et une possible transmission à une commission disciplinaire dont les contours, la composition et le calendrier restent, pour l'instant, inconnus. Nous continuerons à documenter cette actualité dès que nous disposerons de réponses plus complètes de World Climbing, ou du communiqué de presse annoncé. Cet article a été édité le 24/07/2026 à 12h27, suite à la publication du communiqué de presse officielle de World Climbing publié dans la soirée du 23/07/2026. Cet article a été édité une deuxième fois le 27/07/2026 à 17h, à la suite des réponses à nos questions adressées à World Climbing le 23/07/2026 dernier.

  • Vote sur la suspension d'Israël, de la Russie et du Bélarus : l'histoire secrète

    Le 23 juillet, les fédérations nationales d'escalade du monde entier votent sur une question sans précédent : suspendre ou non Israël, la Russie et la Biélorussie de World Climbing. Sous la pression d'une lanceuse d'alerte et d'un collectif international, le comité exécutif a dû se résoudre à organiser une AG extraordinaire. Voici pour la première fois les coulisses d'un scrutin qui pourrait déboucher sur une décision historique. Lors de l'étape de Coupe du monde de mai 2026 à Madrid © Alberto Astudillo García Comme partout sur le Vieux Continent, l'été est lourd en Espagne en cette année 2025. Mais dans la chaleur qui charge son appartement de Tarragone, Jimena Villar-de-Onis a enfin un peu de temps libre. Avocate de formation, cette grimpeuse suisse a toujours cheminé entre mille projets. Cette fois-ci, la voie semble libre : Jimena cherche des informations sur ce qui la passionne, le droit international et le sport. Et ce jour-là, en cliquant sur des sources qui traitent de la situation sur les falaises de Cisjordanie, la tête chercheuse hallucine. Jimena Villar-de-Onis apprend d'abord que la fédération israélienne d'escalade (ILCA) promeut, et rebaptise parfois, des sites de grimpe en territoires palestiniens occupés. De lien en lien, elle lit que l'implacable colonisation de l'État d'Israël, poursuivie à un rythme effréné entamée depuis le 7 octobre 2023, s'étend aussi aux falaises d'escalade de Cisjordanie. Deux ans plus tard, en vacances en Suisse pour grimper, la jeune chercheuse à l'Université d'Oxford y pense entre chaque voie. Elle correspond alors beaucoup avec une jeune étudiante espagnole, Luisa Gieric. Et après l'effarement, elles décident d'agir ensemble. « On avait passé des centaines d'heures sur le sujet, rembobine Jimena Villar-de-Onis au bout du fil. J'ai tenté de publier un article mais personne n'en voulait alors on a tout mis à disposition sur une page web et un compte Instagram. » Dix-huit mois plus tard, les informations des deux grimpeuses font partie des fondements de ce qui pourrait conduire à une décision historique dans le monde de l'escalade. Le 23 juillet 2026, des dizaines de fédérations nationales d'escalade voteront lors d'une assemblée générale extraordinaire de World Climbing, la fédération internationale d'escalade. Le scrutin portera sur trois votes séparés : suspendre ou non les fédérations biélorusse, russe et israélienne. Les informations recueillies par Jimena Villar-de-Onis ont nourri tout un mouvement jusqu'à cette échéance. La grimpeuse suisse s'est investie corps et âme dans Climbers for Palestine, le collectif ayant exercé le plus de pression sur World Climbing. La guerre des motions Mars 2022. L'armée russe envahit l'Ukraine. Deux semaines plus tard, à Salt Lake City, l'IFSC (ancien nom de la fédération internationale, ndlr) tient son assemblée générale annuelle. L'émotion est à son comble, les représentant·e·s de dizaines de fédérations font face à une question que le sport n'a pas l'habitude de trancher : que fait-on quand un pays membre déclenche une guerre ? En pleine actualité, la majorité des fédérations vote la suspension de la Russie et de la Biélorussie, et l'exclusion de leurs athlètes des compétitions internationales. « C'est une erreur. Le sport ne devrait pas prendre position pour un conflit, car si tu commences pour l'un, tu dois le faire pour tous » Marco Scolaris, président de World Climbing, sur la suspension des fédérations russes et biélorusses après le début de l'invasion de l'Ukraine Marco Scolaris, président de World Climbing, l'a dit sans ambages dans un podcast de Climbing Radio : « C'est une erreur. Le sport ne devrait pas prendre position pour un conflit, car si tu commences pour l'un, tu dois le faire pour tous ». Selon lui, le Tribunal Arbitral du Sport (TAS) lui a donné raison. Quand la fédération internationale de ski vote l'exclusion totale des athlètes russes en 2025, le TAS annule la décision : pas d'exclusion possible, seulement la neutralité. Sauf que pour Jimena Villar-de-Onis, ce n'est pas tout à fait juste. « Sur le principe, Marco Scolaris a raison. Cependant sur le fond, personne n'a jamais demandé l'exclusion pure et simple des athlètes israélien·ne·s, russes et biélorusses, explique-t-elle. Nous plaidons pour une suspension, c'est différent. Et si des athlètes veulent concourir, ils peuvent le faire sous bannière neutre. » C'est d'ailleurs peu ou prou ce que la fédération fera. En 2025, World Climbing adopte une « politique de neutralité » : les athlètes russes et biélorusses participeront sans drapeaux, couleurs nationales ni hymnes. La mesure tient, jusqu'à ce qu'en février 2026, le comité exécutif de World Climbing lève la suspension des fédérations russe et biélorusse. De facto, la Russie et la Biélorussie redeviennent membres à part entière. Ipso facto, l'Ukraine proteste et présente une motion. Et c'est là que les fils s'emmêlent. En parallèle, Jimena Villar-de-Onis et Climbers for Palestine avancent sur un terrain différent. Leur argumentaire ne se fonde pas sur la guerre menée par Israël. Leur angle est plus précis, plus technique aussi. Selon eux, ILCA viole ses propres obligations statutaires au sein de World Climbing. En fin d'année 2025, Climbers for Palestine publie un rapport de preuves documentant les activités de l'ILCA : les sites d'escalade confisqués en Cisjordanie, la requalification de falaises et de premières ascensions palestiniennes, les liens financiers et institutionnels avec l'armée israélienne et des entreprises opérant dans les colonies. Le rapport soutient que ces activités ont contribué à exclure de fait les grimpeur·se·s palestinien·ne·s de leurs propres falaises, en obstruant leur liberté de mouvement, comme la présidente de la Fédération d'escalade palestinienne (PCA) nous l'expliquait dans une interview. Au fur et à mesure, Climbers for Palestine se structure à l'international. Le collectif compte désormais des groupes de pression dans plusieurs pays européens. C'est en Espagne et en Italie que les membres parviendront à faire adopter deux motions par leurs fédérations nationales. Avec celle de l'Ukraine, World Climbing se retrouve avec trois textes sur les bras. Trois textes qui l'obligent à ouvrir un débat sur la participation d'Israël aux compétitions d'escalade. Le sujet doit alors être traité lors de son Assemblée Générale 2026, à Riyad. Sauf qu'une autre guerre va, une nouvelle fois, tout chambouler. Pressions, cachoteries et un diable dans les détails En avril 2026, les États-Unis et Israël commencent à bombarder l'Iran. Le Moyen-Orient est devenu une zone de guerre. World Climbing annule son déplacement en Arabie saoudite et opte pour une AG virtuelle. La fédération décrète du même coup que les sujets sensibles ne seront pas discutés. Le sang de Jimena Villar-de-Onis ne fait qu'un tour. La chercheuse utilise le peu de temps qu'il lui reste pour remuer ciel et terre et accroître la pression sur les fédérations nationales et World Climbing. Grâce à cette mobilisation, les fédérations nationales d'escalade seront appelées à voter pour ou contre une AG extraordinaire de World Climbing « sur les questions géopolitiques ». Le 23 avril, la mesure récolte 78,69 % des voix pour. C'est une victoire pour Climbers for Palestine. Beaucoup exultent. Jimena, elle, reste calme. Car en grattant un peu, la chercheuse sait que ce ne sera pas si simple que ça. « Toute décision prise sous [la suspension de la Biélorussie, d'Israël et de la Russie] constituera une recommandation adressée au comité exécutif en ce qui concerne la suspension d'une fédération nationale » Mention écrite noir sur blanc dans un document officiel de World Climbing. Le vote du 23 juillet ne sera pas contraignant. Pour le savoir, il faut creuser sur le site officiel de World Climbing. Bien caché, le document de la future AG extraordinaire est très clair. En version originale, il est écrit : « Any decision taken under this agenda item will constitute a recommendation to the Executive Board regarding the suspension of a National Federation. » Autrement dit : les fédérations nationales peuvent voter oui à la suspension de la Biélorussie, de la Russie et d'Israël, mais le comité exécutif peut ne rien faire. Jimena Villar-de-Onis l'a découvert en épluchant les statuts et a poussé World Climbing à le reconnaître. La fédération internationale a fini par publier le document, sans l'annoncer. Selon Climbers for Palestine, le collectif a dû menacer de diffuser l'information lui-même pour l'obtenir. Dont acte : ce qui se présente comme un processus démocratique contient une clause d'exception. L'exécutif reste souverain. Copie du document officiel de World Climbing Le 23 juillet, les fédérations voteront de manière anonyme. L'ordre du vote est déjà connu : alphabétique (selon le nom des fédérations, ndlr) Biélorussie d'abord, Russie ensuite, Israël en dernier. Pour Jimena Villar-de-Onis, ce n'est pas anodin. Cela peut influencer le résultat, tout comme la formulation du vote, très simple (« Vote to recommend to the Executive Board the suspension of [National Federation Name] », ndlr). L'avocate de formation le sait : le diable se cache dans les détails. Pour la Biélorussie et la Russie, la situation est déjà tranchée par le comité exécutif, qui a levé leur suspension en février. Un vote de recommandation de suspension serait un camouflet direct pour le comité exécutif. Mais, selon Jimena Villar-de-Onis, beaucoup de fédérations d'Europe de l'Est soutiennent cette suspension. Ce qui crée une tension : peut-on voter non pour la Russie et oui pour Israël sans contradiction ? Et inversement ? Marco Scolaris reconnaissait lui-même dans le podcast précité que le traitement différencié « est devenu une forme de violence envers le peuple palestinien ». Pour Israël, la logique est différente de celle de 2022. Il n'est pas demandé à World Climbing de prendre position sur un conflit entre États. Il lui est demandé d'appliquer ses propres statuts à une fédération membre dont les activités documentées constituent, selon Climbers for Palestine, des violations du droit international. « Ça peut passer » Jimena Villar-de-Onis, membre de Climbers for Palestine. La Coupe du monde de Chamonix perturbée Selon nos informations, environ 60 à 70 fédérations devraient participer. Pour adopter une recommandation de suspension, il faut une majorité simple. Mais la qualité de cette majorité comptera autant que son résultat brut. Si les fédérations votent massivement pour les trois suspensions et que le comité exécutif suit, cela créera un précédent historique. Pour la première fois dans un sport olympique, une fédération serait suspendue pour des violations documentées du droit international. Les athlètes israélien·ne·s devraient alors concourir sous bannière neutre pour les qualifications de Los Angeles 2028, à moins d'un an du début du cycle. Si le vote est clair mais que le comité exécutif refuse de suivre : la crise de légitimité s'ouvre, et Marco Scolaris devra expliquer pourquoi une majorité de fédérations membres n’a aucun pouvoir réel. Si les majorités étaient courtes et les résultats fragmentés, le comité exécutif aurait tout ce dont il a besoin pour justifier l'inaction. L'été passe, la caravane aussi. Jimena Villar-de-Onis et Luisa Gieric lors d'une manifestation à Madrid © courtoisie de Jimena Villar-de-Onis Pour Jimena Villar-de-Onis, le précédent historique peut encore survenir. « Ça peut passer », affirme-t-elle, confiante, au téléphone. En attendant, Climbers for Palestine a lancé une grande campagne invitant les membres des fédérations nationales à écrire à leur fédération pour la convaincre de voter la suspension d'Israël. Demain, juste avant l'étape de Coupe du monde d'escalade à Chamonix, une manifestation est prévue en faveur du peuple palestinien. Tout le comité exécutif sera présent. Il sera difficile de détourner le regard.

  • De l'espace à l'urgence climatique : une photo de Rébuffat comme « témoin du recul des glaciers »

    Près de soixante-dix ans après le célèbre cliché de Gaston Rébuffat, Noa Barrau et Jean Rouaux ont retrouvé son lieu de prise de vue dans le massif du Mont-Blanc. En tentant d’en reproduire précisément le cadrage, ils ont découvert que plusieurs de leurs repères avaient disparu. Jean Rouaux au Pic du Roc © Noa Barrau Les yeux rivés sur son téléphone, Noa Barrau compare le paysage à la photographie originale. Il pense avoir retrouvé l’endroit où Georges Tairraz s’était placé pour immortaliser Gaston Rébuffat, debout sur une pointe rocheuse. Pourtant, le cadre ne coïncide pas. Plusieurs des repères choisis par le jeune photographe — des zones de glacier et des séracs suspendus — ne sont plus visibles. Pour reconstruire l’image, il doit imaginer quelle place occupait la glace près de soixante-dix ans auparavant. Retrouver la pointe Sur le cliché original, Gaston Rébuffat se tient au sommet d’un gendarme rocheux effilé, des anneaux de corde dans la main droite, avec pour toile de fond les glaciers et les sommets du massif du Mont-Blanc. Réalisée par Georges Tairraz, la photographie a été choisie par la NASA en 1977 pour figurer parmi un ensemble d'images censées présenter la Terre à une éventuelle civilisation extraterrestre. Noa Barrau, photographe et réalisateur de 23 ans, pense depuis plus d’un an à reproduire cette image. Il embarque dans le projet Jean Rouaux, alpiniste de 24 ans également originaire de la vallée de Chamonix. Le premier est d’abord attiré par l’esthétique du cliché, son cadrage et les techniques photographiques de l’époque. Le second regarde surtout l’homme placé au centre de l’image. « C’est le personnage que je vois sur la photo qui m’a toujours inspiré, nous explique Jean Rouaux. Il m’a donné envie de monter là-haut à mon tour et de pousser l’idée jusqu’à carrément habiter la photo. » « Les gens peuvent penser qu’on s’est arrêtés sur une course classique, qu’on a rapidement fait la photo et que c’était terminé. En réalité, on n’était même pas sûrs que le gendarme existe encore » Noa Barrau Au mois de mai, alors que l’enneigement empêche encore d’envisager l’ascension, les deux hommes commencent à préparer leur projet. Ils constituent un dossier, étudient les accès et cherchent les vêtements et les équipements nécessaires à la reconstitution. La première difficulté consiste à localiser précisément la scène. Si la photographie est souvent associée à l’Aiguille de Roc, elle a en réalité été réalisée sur une antécime située en contrebas, au Pic du Roc. L’emplacement est peu documenté et les deux Chamoniards ignorent même si la pointe a résisté aux écroulements qui transforment régulièrement le massif. La photo originale de Gaston Rébuffat par Georges Tairraz © Noa Barrau Ils survolent donc le secteur à deux reprises en parapente afin d’identifier la structure rocheuse. Deux autres rotations leur permettent ensuite d’atterrir au pied de l’itinéraire, d’acheminer une partie du matériel jusqu’au bivouac de la Tour Rouge et de constituer des dépôts. La dernière approche se fait à pied depuis le Montenvers, avec des sacs de 45 à 50 litres. Cette logistique est, pour Noa Barrau, la partie la moins visible du projet. « Les gens peuvent penser qu’on s’est arrêtés sur une course classique, qu’on a rapidement fait la photo et que c’était terminé, observe-t-il. En réalité, on n’était même pas sûrs que le gendarme existe encore. » Depuis le bivouac, les deux hommes mettent environ quatre heures à atteindre la pointe. Une progression rapide, rendue possible par leur expérience respective : Jean Rouaux grimpe depuis l’enfance et évolue dans le huitième degré, tandis que Noa Barrau passe une grande partie de son temps en montagne et maîtrise aussi bien le parapente que la photographie en altitude. Cette efficacité ne dit toutefois rien de la préparation nécessaire. Le projet est reporté à plusieurs reprises en raison de l’humidité, des nuages ou de créneaux météo trop incertains. La photographie ne peut être reproduite que sous un ciel suffisamment dégagé pour retrouver les lignes et les couleurs de l’image originale. Le jour choisi, le ciel est bleu, mais des rafales d’environ 30 kilomètres par heure balayent l’arête. Pour obtenir la bonne position, Jean Rouaux doit répéter le dernier passage à six ou sept reprises. L’espace est étroit et l’alpiniste ne peut rester longtemps debout sur la pointe. Entre deux tentatives, il se recouche sur le rocher en attendant que le vent faiblisse. Noa Barrau doit, de son côté, maintenir son appareil à la main, faute d’avoir emporté un trépied. Il lui faut attendre « que [son] cadrage soit parfaitement figé, que Jean ait les quatre anneaux de corde dans la main, qu’il regarde au bon endroit et qu’il n’y ait pas de rafale. » Jean Rouaux en tenue d'époque © Noa Barrau Les vêtements ont été réunis avec l’aide de Jean-Franck Charlet, guide de haute montagne et cristallier chamoniard. Le pantalon, les chaussettes et les chaussures sont anciens. Le pull est une réédition récente d’un modèle similaire à celui porté par Rébuffat. Les chaussures réservent même une surprise à Jean Rouaux, qui les imaginait surtout lourdes et rigides. « Je ne m’attendais pas à un grip aussi sécurisant, nous raconte-t-il. Tu poses le pied sur un graton et ça tient. Quand je suis repassé sur mes chaussures d’alpinisme modernes, j’étais presque un peu déçu. » « Les points de repère que je m’étais fixés étaient des zones de glacier et des séracs suspendus. Certains avaient disparu » Noa Barrau La fidélité historique s’arrête toutefois là où la sécurité l’impose. Pour atteindre l’arête, les deux hommes utilisent une corde d’alpinisme moderne, des coinceurs et des dégaines. Sous son pantalon, Jean Rouaux dissimule également un baudrier auquel il est relié. Un second nœud entoure sa taille, reproduisant l’encordement visible sur le cliché original. Une corde en chanvre n’aurait été, selon lui, « pas très prudent », notamment pour effectuer les rappels. L’objectif était plutôt de « respecter l’esthétique de l’époque tout en la conciliant avec des notions modernes de sécurité ». Sur le dernier passage, la protection reste néanmoins limitée. Jean Rouaux a reconnu les mouvements lors d’une première tentative, avant de les répéter jusqu’à les connaître précisément. Une fois la photographie obtenue, les deux hommes doivent encore redescendre par des voies non équipées, dépourvues de relais et de points fixes. La descente leur prend presque autant de temps que l’ascension. Ce que l’image révèle Pour retrouver le cadrage de Georges Tairraz, Noa Barrau divise la photographie originale en quatre zones. Dans chaque coin, il cherche un repère : une arête, un sommet, une zone glaciaire ou un sérac suspendu. L’emplacement du photographe est assez rapidement identifié. La focale aussi : un objectif de 35 millimètres, courant à l’époque et que Noa Barrau transporte habituellement en montagne. À gauche la photo originale de Georges Tairraz, à droit celle de Noa Barrau Il lui suffit alors, en théorie, de s’avancer ou de reculer de quelques dizaines de centimètres. Pourtant, pendant une trentaine de minutes, la superposition reste impossible. « Les points de repère que je m’étais fixés étaient des zones de glacier et des séracs suspendus, explique-t-il. Certains avaient disparu. J’ai dû en trouver d’autres et imaginer que tel rocher correspondait à un endroit qui se trouvait sous la glace il y a soixante-dix ans. » En reconstruisant le cadre, il réalise qu’« il y avait beaucoup de choses qui avaient disparu ». « Nous avons un devoir de protéger cette montagne que nous aimons tant » Jean Rouaux Comparer les deux photographies présente nécessairement des limites. La date exacte de la prise de vue originale, l’enneigement, la lumière, les conditions météorologiques et le traitement des couleurs modifient la perception du paysage. Les images ne constituent donc pas, à elles seules, une mesure scientifique du recul de chacun des glaciers visibles. Certaines transformations restent néanmoins perceptibles. Sur la photographie récente, la surface glaciaire semble moins continue et plusieurs séracs reconnaissables sur l’image ancienne ne sont plus visibles. Pour Jean Rouaux, la différence saute aux yeux : sur le cliché de Rébuffat, « le glacier forme presque un manteau neigeux qui s’étend tout le long ». Sur celui réalisé en juin, le décor apparaît « beaucoup plus gris, avec davantage de moraine, un glacier plus fragmenté et plusieurs masses de glace disparues ». Au cours de ses recherches, Jean Rouaux dit également avoir découvert l’attention que Gaston Rébuffat portait à la préservation de la montagne et des espaces naturels. Il imagine que l’alpiniste aurait été heureux de voir l’une de ses photographies devenir « un témoin du recul des glaciers », au-delà du seul hommage historique. Une manière, ajoute-t-il, de rappeler « que nous avons un devoir de protéger cette montagne que nous aimons tant ».

  • Marco Scolaris : « Je suis un pionnier, pas un colon »

    Quarante ans après la première compétition internationale d’escalade à Bardonecchia, Marco Scolaris achève son dernier mandat à la tête de World Climbing. Quelques jours avant un vote sur la suspension des fédérations russe, biélorusse et israélienne, il revient sur quatre décennies de construction du sport et sur ses rapports avec la politique. Interview en grandes longueurs, à Chamonix. Marco Scolaris à Chamonix le 12 juillet 2026 © Louis Lepron pour Vertige Media Vertige Media : En 1985, vous étiez à Bardonecchia pour la toute première compétition internationale d'escalade. La communauté de l'époque était loin d'être convaincue. Marco Scolaris : On disait que l'escalade, c'était une activité libre. Mettre un dossard, ça choquait. Mais à Turin, où je vivais, la majorité d'entre nous disait : attention, si quelqu'un arrive de l'extérieur, organise des événements à succès, les grimpeurs seront mis de côté. Alors on s'est engagé. Et petit à petit, on a vu le truc monter. Vertige Media : Ce développement a fini par créer des frictions avec l'alpinisme traditionnel, représenté par l'UIAA (Union Internationale des Associations d'Alpinisme, ndlr). Marco Scolaris : Tout le temps, tout le temps. Les alpinistes voulaient contrôler l'escalade. Ils pensaient que le développement de la grimpe allait mettre l'alpinisme en danger. Ça a donné lieu à beaucoup de théâtre et à des débats sans fin. Et finalement, ils nous ont demandé de sortir. C'était en 2006. On est partis. Et en 2007, on a créé l'IFSC (International Federation of Sport Climbing, ndlr). « En 2007, j'étais photographe de montagne. La politique sportive internationale, c'est un autre monde. Quand je me suis retrouvé devant les membres du CIO en costume, bon… » Vertige Media : Dès la première assemblée générale fondatrice, vous avez posé la question des Jeux olympiques. Vous y croyiez vraiment ? Marco Scolaris : J'ai posé la question à tout le monde : « Est-ce que vous voulez qu'on montre notre intérêt pour les JO ? » À l'unanimité : oui. J'ai posé une autre question : « Vous savez ce que ça veut dire ? » À nouveau : oui. Mais en réalité, personne n'en savait rien. Moi, le premier. En 2007, j'étais photographe de montagne. La politique sportive internationale, c'est un autre monde. Quand je me suis retrouvé devant les membres du CIO en costume, bon… Mais on y est allé. Ensuite, quelqu'un m'a demandé combien de temps ça prendrait. J'ai dit : compte tenu des circonstances, 20 ans. Et si vous regardez ce qui s'est passé, c'est ce qui s'est passé. Vertige Media : Comment on entre aux Jeux olympiques alors ? Marco Scolaris : Il faut créer un sport, un circuit, une attention médiatique et une participation. Si vous voulez entrer aux Jeux avec un sport pratiqué par dix pays, ça n'est pas crédible. Il faut un minimum de fédérations, un minimum de pratique, et montrer que cela progresse. À la fin des années 2010, les facteurs étaient réunis pour l'escalade. Vertige Media : Comment les dirigeants du CIO ont reçu votre demande ? Marco Scolaris : Et bien ils sont venus voir des compétitions. Et ils ont été stupéfaits. « Le Français donne des conseils à l'Italien ? » Oui. « Et demain, l'Italien lui donnera des conseils ? » Oui. Ils me disaient tous : « Le jour où vous aurez beaucoup d'argent et les droits télé, ça va changer. » Je pense que ça n'a pas changé. On a donc travaillé ensemble pour que ça arrive aux JO en gardant l'esprit de l'escalade et en essayant d'en faire un modèle. Tu ne peux pas changer le football aujourd'hui. Mais si tu montres qu'un autre modèle existe et qu'il a du succès, petit à petit, tu peux influencer. « Dans un monde où l'argent privé des sponsors se raréfie, c'est tendu. On essaie de survivre » Vertige Media : Il a quand même fallu faire des compromis. À Tokyo, le premier test olympique, c'était le format combiné – vitesse, bloc et difficulté. Vous l'avez vécu comme un sacrifice ? Marco Scolaris : C'était une monnaie d'échange. Aujourd'hui, on peut le dire. Quand la porte s'est ouverte pour Tokyo, le CIO nous a dit : c'est 40 athlètes, 20 femmes, 20 hommes et une seule médaille. Et ils ont suggéré le combiné. C'était un compromis. De notre côté, on se disait que c'était ça ou rien. Que le fait d'afficher les trois disciplines nous permettrait au moins de les afficher au monde entier et de pouvoir ensuite obtenir plus de médailles. Paris, deux médailles. Los Angeles, trois médailles. C'était déjà l'horizon. Après, à l'époque, on n'a pas été bons pour l'expliquer aux athlètes. La souffrance était un peu trop élevée. Vertige Media : C'est-à-dire ? Marco Scolaris : La vitesse… Notre communauté de grimpeurs n'a pas tout de suite compris. C'était nouveau, un peu soudain. Mais le CIO aimait surtout la vitesse, parce qu'ils pouvaient l'expliquer à n'importe qui en deux minutes : « C'est les cent mètres verticaux, ils le font en cinq secondes. » Marco Scolaris, en rentrant d'un petit footing. © Louis Lepron pour Vertige Media Vertige Media : Aujourd'hui, cette place de l'escalade aux JO est-elle acquise ? Marco Scolaris : Non. Pour Brisbane, en 2032, rien n'est fait. Depuis l'an dernier, la présidence du CIO a changé avec l'arrivée de Kirsty Coventry. Il y a surtout un nouveau directeur du sport (le Suisse Pierre Ducrey, ndlr). Quand il est arrivé, il n'avait pas l'historique. On a eu un moment difficile, avec le risque d'être rétrogradés en sport additionnel. Ce qui change considérablement la donne financière pour nous. Maintenant, ça va mieux. Mais on surveille la situation de près. Vertige Media : Sur la question du budget justement, où en êtes-vous ? Marco Scolaris : On part de loin. On a commencé avec 170 000 euros annuels en 2007. On a connu un pic à 6 millions d'euros avec les JO de Paris et aujourd'hui on tourne avec 4 à 5 millions par an. Ça ne nous permet pas de faire ce qu'on veut. Dans un monde où l'argent privé des sponsors se raréfie, c'est tendu. On essaie de survivre. Vertige Media : Comment ? Marco Scolaris : Il faut résister jusqu'à Los Angeles, où on touchera les droits TV olympiques. Après, ça ira mieux. On a des leviers potentiels comme la billetterie, mais il faut faire œuvre de transparence pour faire comprendre aux gens où va leur argent. Aujourd'hui, les autorités sportives sont toujours prises pour cible, comme Infantino avec la FIFA. Ce n'est pas comparable, l'argent n'est jamais allé dans ma poche, mais l'image des leaders du sport s'est abîmée. Vertige Media : C'est votre cinquième et dernier mandat. La dérogation aux limites de mandats a fait parler. Comment les choses se sont-elles passées ? Marco Scolaris : J'avais dit dès le début : à soixante-dix ans, j'arrête. J'en ai 68. J'avais aussi dit : il faudra vingt ans pour aller aux Jeux, après ce sera fini pour moi. Alors oui, il y a cette question des limites de mandats dans la gouvernance sportive mondiale. Certaines fédérations les ont mises en place de manière rétroactive — et d'un coup, tous les membres du board allaient disparaître en même temps. On m'a demandé de rester. L'histoire que je n'ai jamais racontée, c'est que je suis allé voir le président du CIO à l'époque (Thomas Bach, ndlr) pour lui poser la question directement. Il m'a répondu : « Marco, je pense que tu dois rester jusqu'à Los Angeles, parce qu'il faut consolider l'organisation ». On a soumis la question à l'assemblée générale à Singapour, deux ans avant les élections, par transparence. Plus de deux tiers des fédérations membres ont voté oui. Et aux élections de 2025, je me suis présenté aux élections. J'avais un adversaire. J'ai gagné. Vertige Media : Ce sera votre dernier mandat, donc ? Marco Scolaris : Sûr et certain. Je suis un pionnier, pas un colon. Mon rôle, c'était d'ouvrir la voie. Après la stabilisation, il faut quelqu'un qui peut mettre en place des programmes, et proposer l'escalade d'une façon différente. Je suis un peu fatigué, aussi. [Il sourit doucement.] Je sens que mon parcours s'approche de sa fin. Marco Scolaris, à Chamonix © Louis Lepron pour Vertige Media Vertige Media : Tout à l'heure (l'interview a été réalisée le vendredi 10 juillet, ndlr), ici à Chamonix, une manifestation pro-palestinienne a eu lieu avant la compétition — une première dans cette ville. Vous l'avez regardée comment ? Marco Scolaris [sourit] : J'ai lu votre article ce matin dans le bus (à propos du vote du 23 juillet quant à la suspension des fédérations russes, biélorusses et israéliennes, ndlr). Sur le fond, je pense que 70 à 80 % est correct. Mais il y a deux ou trois imprécisions importantes. La première concerne la nature du vote qui se prépare. Ce vote doit rester une recommandation — les statuts de World Climbing disposent que la responsabilité de la suspension d'une fédération appartient au board exécutif. Si l'assemblée générale décide d'une chose pour laquelle elle n'est pas compétente, la fédération suspendue attaque en justice et gagne. C'est terminé. « Le sport ne doit pas prendre position dans les conflits politiques. Si le sport décide qu'il y a un agresseur et que ses athlètes doivent partir, alors on doit évaluer tous les conflits dans le monde. C'est une question morale, philosophique, mais aussi tragiquement pratique » Vertige Media : Que voulez-vous dire par là ? Marco Scolaris : C'est une invitation à tout le monde — la presse, les activistes — à faire les choses correctement. Si l'objectif est d'arriver à une décision de suspension, il faut emprunter le bon chemin, respecter la bonne procédure. Vertige Media : La vraie question, c'est si plus de 50 % des fédérations recommandent une suspension, le board de World Climbing suivra-t-il ? Marco Scolaris : Oui. Je peux le dire là, maintenant. C'est sûr et certain. Après, on est douze dans le board, je ne peux donc pas vous l'affirmer à 100 %. Mais si on a posé la question, c'est parce qu'on va écouter la voix des fédérations. Donc si c'est 50,5 %, on suivra. Vertige Media : Pourquoi avoir attendu si longtemps pour répondre sur les sujets de falaises confisquées et de territoires de grimpe confisqués par les Israéliens aux Palestiniens ? Marco Scolaris : Il faut être honnête et transparent. Nos interlocuteurs officiels sont les fédérations nationales, pas les individus, ni les associations. D'ailleurs, on a répondu. Peut-être qu'ils n'ont pas aimé la réponse — mais on a répondu. Et le document initial qu'on avait reçu ne nous donnait pas les bases juridiques pour agir : il parlait des actions du gouvernement israélien, pas de la fédération d'escalade israélienne (ICLA, ndlr). Ce n'est pas le rôle d'une fédération internationale de dire si une falaise a été confisquée par un gouvernement. Notre conseiller légal est formel là-dessus. Mais hier (le 9 juillet 2026, donc, ndlr), nous avons reçu de nouveaux documents de la fédération palestinienne qui parlent plus en détail des actions de la fédération israélienne elle-même. Les anciens documents ne donnaient pas la base légale pour agir selon nos statuts. Ces nouveaux documents, peut-être que oui. Vertige Media : Sur la Russie et la Biélorussie : vous avez dit que les avoir suspendues était « une bêtise ». Pourquoi ? Marco Scolaris : Parce que le sport ne doit pas prendre position dans les conflits politiques. Si le sport décide qu'il y a un agresseur et que ses athlètes doivent partir, alors on doit évaluer tous les conflits dans le monde. C'est une question morale, philosophique, mais aussi tragiquement pratique. En plus, on mélange des situations complètement différentes — la Russie et Israël, ce ne sont pas les mêmes enjeux. Vertige Media : Vous en avez parlé avec le CIO ? Marco Scolaris : Je l'ai dit à la présidente Coventry : c'était une erreur. Ce n'était pas elle qui l'avait décidé à l'époque — c'est Thomas Bach qui était en fonction. Mais c'est une erreur, et on est rentrés dans un cercle vicieux. L'émotion était forte — nous étions deux semaines après l'invasion de l'Ukraine. Le CIO a recommandé l'exclusion. On a suivi. Mais quelque chose qui prend cinq minutes à décider prend cinq ans à réparer. Et on n'a pas encore réparé. « Je constate qu'il y a une inégalité dans le traitement. Cette année, il y a eu des frappes contre l'Iran. Résultat ? Aucune réaction du mouvement olympique. Quand la Russie a commencé l'invasion de l'Ukraine, c'est devenu une crise mondiale du sport. Ce deux poids, deux mesures, il est réel » Vertige Media : Mais est-ce vraiment possible, pour le sport, de rester neutre ? N'est-ce pas naïf ? Marco Scolaris : C'est super naïf, je le sais. Parce qu'il n'y a pas seulement les pressions politiques des gouvernements — il y a aussi la question morale. On voit toutes les photos, les vidéos à la télévision. Pas seulement Israël : l'Ukraine, le Congo... On voudrait réagir. Mais si on prend position... après, c'est le bordel. On ne sait plus où on va. Et on se retrouve impuissants — et pas vraiment cohérents non plus, parce qu'on finit par oublier certains pour en protéger d'autres. J'étais à l'assemblée générale du Comité paralympique, assis à côté du président du Comité paralympique du Soudan du Sud. Il me disait : « Nous, on nous oublie. Personne ne nous voit. » Peut-être parce qu'ils n'ont pas de pétrole ? C'est complexe. Vertige Media : Vous critiquez un deux poids, deux mesures ? Marco Scolaris : Je constate qu'il y a une inégalité dans le traitement. Cette année, il y a eu des frappes contre l'Iran. Résultat ? Aucune réaction du mouvement olympique. Quand la Russie a commencé l'invasion de l'Ukraine, c'est devenu une crise mondiale du sport. Ce deux poids, deux mesures, il est réel. Et nous, on essaie de suivre des gouvernements — mais lesquels ? Les quarante pays européens pensent parfois représenter le monde entier. Il y a plus de cent pays qui voient les choses différemment. « Sanctionner quelqu'un, c'est faire la guerre » Vertige Media : Qu'est-ce que ce « mouvement olympique » peut faire, alors ? Marco Scolaris : Essayer de rester un endroit où les pays du monde peuvent se retrouver de façon pacifique. Les athlètes, c'est la future génération des leaders. Si on les empêche de se rencontrer, de se parler, de se confronter... Cette année, les grimpeurs russes et ukrainiens ne se sont jamais croisés en compétition, que je sache — et les autres athlètes les ont accueillis tranquillement. C'est quelque chose. C'est pour ça que je dis : attention aux sanctions. Sanctionner quelqu'un, c'est faire la guerre. Pas avec des armes, pas avec un fusil — mais c'est toujours la guerre. On tombe dans la même histoire. C'est ça l'erreur fondamentale que nous avons faite en 2022. Vertige Media : À l'approche de la fin de votre dernier mandat, quel regard portez-vous sur l'état du monde ? Marco Scolaris : Je suis un peu déçu, oui. Les problèmes entre Israël et la Palestine existent depuis 78 ans. Il ne faut pas seulement accuser Israël, c'est une responsabilité collective. Il y a des images qui choquent. Comment rester indifférent face aux images de gamins qui regardent un match de Coupe du monde de foot sur les ruines de leur maison à Gaza ? J'ai perdu un peu de confiance. Mais bon... [Il s'arrête un instant.] En tant que grimpeur, tu ne perds jamais la confiance. Quand on avait présenté l'escalade au board du CIO à Saint-Pétersbourg et que j'avais compris qu'on avait raté notre chance, un journaliste m'a demandé : « Qu'est-ce que vous faites si vous êtes choisis ? » J'ai dit : « on grimpera ». « Et si vous n'êtes pas choisis ? » On grimpera. C'est ça, l'escalade. C'est notre sport, mais c'est aussi notre façon de vivre.

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