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  • Artemis II : l'escalade comme antichambre de l'espace pour Christina Koch

    Pour Christina Koch, le vide n’a pas attendu l’espace. Avant d’être associée à la mission lunaire Artemis II, l’Américaine se frottait déjà à une forme d’apesanteur, sur le rocher. Bien plus qu’un simple loisir, l’escalade a constitué pour elle une première école de la rigueur, du sang-froid et de la lecture du risque. Confidences sur une discipline qui, sans remplacer l’entraînement spatial, lui en a appris plusieurs fondamentaux. Christina Koch escalade © NASA Quand on pense à la formation des astronautes, l’imagerie populaire convoque d’emblée les centrifugeuses insoutenables ou les piscines géantes recréant l’apesanteur. Un face-à-face permanent entre le corps humain et la haute technologie. Mais au cœur de cet arsenal ultra-sophistiqué, une pratique bien plus terrestre affleure : la grimpe. Christina Koch l’affirme sans détour. Celle qui a pris part à Artemis II établit un lien direct entre le baudrier et la combinaison pressurisée. Au micro de la NASA , l’ingénieure de formation refuse de réduire l’escalade à une simple quête d’adrénaline. Sur le rocher, explique-t-elle en creux, on apprend à évoluer dans un environnement exigeant en s’appuyant sur la technique, le matériel, les procédures et la lucidité. Autant de réflexes précieux lorsque l’erreur, dans l’espace, change aussitôt de dimension. Le virus de la verticalité C’est sur les bancs de l’université d’État de Caroline du Nord que la future astronaute découvre l’escalade. « Ça avait l’air vraiment excitant, peut-être une manière d’aller dehors et de vivre un peu d’aventure », se souvient-elle. Si l’appel du dehors a servi de déclencheur, c’est la dimension plus analytique de la discipline qui finit par la captiver. Le matériel, la physique des systèmes, les logiques de sécurité, la confiance placée dans ce que l’on manipule comme dans la personne avec qui l’on grimpe. En évoquant les sorties extravéhiculaires autour de la Station spatiale internationale, Koch le dit elle-même : « Tout cela est très proche des concepts de l’escalade ». La formule n’a rien d’anecdotique. La paroi impose une attention continue, une compréhension fine de ce qui vous relie au vide, et une forme de calme appliqué qui dépasse largement la seule performance. La question qui sonde l'âme Ce bagage de grimpeuse a fini par compter jusque dans son recrutement par la NASA. Non pas comme un brevet d’héroïsme, mais comme un révélateur plus intime. Lors de son processus de sélection, Peggy Whitson, immense figure du programme spatial américain, lui pose une question simple , en apparence : avait-elle déjà eu peur en grimpant ? Christina Koch raconte avoir eu l’impression que la question allait droit au fond d’elle-même. Elle aurait pu chercher à donner la bonne réponse, à endosser le costume de la candidate inébranlable. Elle choisit l’inverse. Oui, elle a eu peur. Et c’est précisément là que quelque chose se joue. « C’est à ce moment-là que j’ai vraiment compris à quel point il est important de transformer cette peur en concentration ». Tout est peut-être là. Face au risque, il n'existe ni déni, ni fascination mais une capacité à convertir l’émotion en attention. L’espace a longtemps semblé relever d’une préparation presque surhumaine, réservée à des corps et à des nerfs hors norme. À travers son parcours, Christina Koch ramène pourtant cette conquête à des fondamentaux prosaïques. Avant les procédures orbitales, les combinaisons et les trajectoires lunaires, il y a parfois une autre école du vide : celle qui apprend à rester précise, calme et lucide quand le corps comprend, avant l’esprit, qu’il ne tient qu’à peu de chose.

  • Laura Pineau : « J’ai décidé d’arrêter de montrer la Laura parfaite »

    À 25 ans, Laura Pineau s'est imposée dans le gotha mondial de l'escalade en signant des performances monumentales sur les 12 derniers mois. Le fruit d'un travail titanesque pour une grimpeuse qui n'a jamais rien laissé au hasard, et qui a récemment décidé d'assumer ses fêlures. Portrait lézardé de « Mademoiselle Fissure ». Laura Pineau dans The Nose sur El Capitan, au Yosemite © Thibaut Marot Il faut la voir. Devant des centaines de personnes sur l’estrade du Grand Rex, voilà qu’elle ne lâche plus le micro. Elle harangue, traduit, relance, s’auto-répond, invite l’équipe du film à monter sur scène… Après un quart d’heure de questions, Laura Pineau a tout bonnement décidé de prendre le contrôle de l'événement. Censé distribuer la parole, le pauvre Cyril Salomon doit bien l’admettre : « La prochaine fois, c’est toi qui feras la MC de la soirée !  ». C’est comme ça. Le cofondateur de Montagne en Scène vient de rencontrer Laura Pineau en chair et en os. Et de se faire rouler dessus. The Crown Le public parisien, lui, vient d’assister à la première projection de The Queen Swing, un des films de la soirée qui retrace l’exploit qu’elle a réalisé avec la grimpeuse américaine Kate Kelleghan. Ensemble, entre le 6 et 7 le juin 2025, elles sont venues à bout de la légendaire Triple Crown ( El Capitan, Mount Watkins et Half Dome, ndlr ) en moins de 24h. Ce sont les trois faces les plus mythiques du parc national de Yosemite, en Californie. Soit 2 200 mètres de grimpe et 30 km de randonnée avalés en 23h et 36 minutes. Le grand public a souvent retenu son souffle pour savoir si les grimpeuses allaient parvenir au bout de leur projet. Alors, à la fin, The Queen Swing  a reçu un tonnerre d'applaudissements. Une célébration à la hauteur d’une performance inédite car jamais une cordée féminine n’était parvenue à effectuer une telle ascension en moins d’une journée. « J’ai toujours été comme ça, très extravertie. J’adore l’impro depuis toute petite, embarquer les gens autour de moi » Laura Pineau Le lendemain, dans un café de Paris situé en face du Grand Rex, il faudrait presque deviner que l’on se retrouve face à l’une des meilleures grimpeuses de la planète. Vêtue d’une veste technique, d’un jean, de chaussures d’approche et de grandes lunettes rondes, Laura Pineau n’a pas vraiment l’allure d’une showgirl . Il faut attendre qu’elle ouvre la bouche pour saisir l’énergie qui remplit le bar d’un débit en 280 bpm. « J’ai toujours été comme ça , très extravertie , explique-t-elle devant un cappuccino qui tremble.  J’adore l’impro depuis toute petite, embarquer les gens autour de moi. Et hier, tous mes proches étaient là. »  Galvanisée et pleine d’émotions, la jeune femme de 25 ans ne s’est donc pas fait prier pour prendre le lead . D’une part, pour camper le premier rôle d’un quart d’heure de célébrité inédit. D’autre part, pour contrebalancer ce que l’on aperçoit parfois à l’écran. À savoir cette « grimpeuse française inconnue  » qui répond à l’appel de Kate Kelleghan sur Instagram. L’Américaine, spécialiste du speed climbing , prend alors la Française sous son aile, la coache et lui apprend les rudiments de la grimpe de big walls  en temps record. « Et encore, tu n’as pas vu la première version du film où je passais clairement pour une débutante , reprend l’intéressée. On a un peu changé le cours de l’histoire parce que c’est quand même moi qui allais plus vite dans chaque voie à la fin et qui ai porté l’équipe, aussi. » À l’époque, Laura Pineau a déjà inscrit des réalisations majeures à son palmarès. Dans la communauté de la grimpe, elle est « Mademoiselle Fissure », une des meilleures spécialistes au monde de l’escalade en trad, qui suppose de grimper en posant soi-même ses protections. De cette façon, elle a notamment répété un 8b/8b+ dans la Valle dell’Orco, en Italie. Le genre de bagage qui lui permettra d’être de plus en plus à l’aise au Yosemite et qui montrera au fur et à mesure des 53 minutes de film que c’est bien elle qui porte le projet de la Triple Crown à bout de bras. « J’ai tout quitté pour faire ce film, affirme-t-elle en replaçant ses lunettes.  Quand on a commencé, j’ai dit à Kate : “Tu sais, moi j’ai lâché mon job pour faire ça. Là, on a huit mois d’entraînement pendant lesquels je vais vivre dans mon van sur mes économies”. » Déterminée à aller au bout, la Française a déjà dépêché son compatriote Thibaut Marot pour filmer et réaliser l’aventure. C’est elle qui financera une grosse moitié de la production, elle qui bossera la post-production avec l’équipe technique, elle qui refusera le soutien d’une boîte de production. Encore elle qui contactera Montagne en Scène pour le diffuser. « Je voulais qu’on contrôle la narration de l’histoire de bout en bout , explique-t-elle. Que ce film nous appartienne totalement. » Logique finalement, pour une personne qui toute sa vie, n’a jamais rien voulu laisser au hasard. Où est-ce qu’elle trouve toute cette énergie ? Laura Pineau grandit à Toulon auprès d’une mère commerciale et d’un père entrepreneur qui commencent à ne plus s’entendre. Dans un univers familial devenu « un peu chaotique », la jeune fille trace sa voie à partir de petites phrases. « Je me souviens que mes parents nous disaient beaucoup  : “Va jouer, t’es libre”. Puis juste après : “Par contre, ne revient pas pleurer”. Du coup, je ne pleure jamais. Je considère que si on te laisse cette liberté, tu ne peux pas t’en plaindre ensuite », confie-t-elle. Excellente élève et « ultra-sportive», elle développe plus tôt que ses camarades sa propre méthode de travail. « Tout le monde parlait de prépa , dit-elle. Mais moi, à 15 ans, j’avais déjà une méthode qui fonctionnait. Je pouvais rester à mon bureau 5h à bosser sans problème. Donc j’ai dit à ma mère : “Maman, dès que j’ai le bac, je pars de la maison”. » C’est comme ça qu’à 17 ans et demi, la Toulonnaise débarque à San Francisco, en école de commerce. Entre-temps, alors qu’elle fait plutôt de la boxe, elle découvre l’escalade de façon presque inopinée, par l’intermédiaire d’un grimpeur du coin – « Fred » – qu’elle ne reverra jamais. « On faisait du deep water solo, donc sans corde au-dessus de la mer. Ça m’a beaucoup plu. Il y avait un côté un peu mécanique. Je tombais, je recommençais. » Un petit 7c+ à Toulon, le sourire aux lèvres © Charlie Caille En débarquant aux États-Unis, Laura Pineau se rapproche des big walls  mais fréquente d’abord les salles. Elle étudie beaucoup, apprend une autre culture et fait ressortir son tempérament de bosseuse acharnée. Une anecdote en dit long : «  La première fois que je suis rentrée dans une salle de classe, tout le monde prenait le cours sur son ordinateur portable. Je n'avais jamais vu ça. Du coup, j’ai téléchargé un jeu qui me permettait de taper le plus rapidement possible sur mon clavier sans regarder les touches !  ». Tout se passe comme si la vie de Laura Pineau passait par des micro-objectifs : les études, l’anglais et l’escalade bien sûr. D’ailleurs, la Française prend du niveau et se retrouve enfin sur une grande voie de 150m, cornaquée par un ami américain. « C’était en trad en plus ! , continue la grimpeuse.  J’étais en seconde, je portais le gros sac qui frottait dans la fissure. J’ai cru que j’allais mourir. C’était horrible.  » Avec le trad, la jeune expat’ vit même une relation très tourmentée : « J’ai décidé de remettre le couvert en tête dans une voie facile. Je n’en garde pas un bon souvenir. J’étais morte de peur et depuis ce jour-là, je n’en ai plus jamais refait. » En 2020, beaucoup de jeunes se sont mis à imaginer leur avenir en regardant le plafond de leur chambre. Revenue à Toulon pour une année de césure, Laura Pineau rêve quant à elle d’El Capitan, sans doute la face la plus célèbre du monde avec ses 1000 mètres de haut. Ses idoles s’appellent alors Lynn Hill ou Babsy Zangerl. Ça ne fait désormais plus aucun doute : l’ancienne boxeuse sait que l’escalade fera partie de sa vie, d’une manière ou d’une autre. De retour outre-Atlantique et pour forcer le destin, la Française s’encorde au pur lifestyle  de la grimpeuse américaine : elle décide de vivre dans un van. À l’été 2022, Laura Pineau vient de terminer ses études et se pose à Red River Gorge, un des sites les plus emblématiques des États-Unis, situé au Kentucky. Employée à distance par une entreprise de valises, la grimpeuse passe le plus clair de son temps libre en nature à grimper. « Puis un jour, tous les dirtbags me disent qu’il faut aller à Ten Sleep, dans le Wyoming, pour un festival de grimpe , raconte-t-elle. J’ai pas réfléchi, je les ai suivis ». Lorsqu’elle démarre son van, elle ne sait pas encore que 1711 miles plus loin, une rencontre va changer sa vie. Un cadeau, le désert et des mains qui saignent «  Je vois cette fille que je ne connais pas. Je ne sais absolument pas qui c’est. Mais elle parle au micro de son expérience et c’est hyper touchant. Elle raconte qu’elle a été ouvreuse dans des salles avec des mecs horribles, qu’elle a dû se faire sa place. Et que pour y arriver, elle a grimpé dans des fissures.  » Installée dans une salle de projection de Ten Sleep, Laura Pineau est traversée par un sentiment profond. Et comme à chaque fois qu’elle sent une opportunité, la jeune femme décide de ne pas la laisser passer. « Je suis donc allée la voir et je lui ai proposé qu’on grimpe ensemble  », dit-elle. « Cette fille  », c’est Brittany Goris, une des meilleures grimpeuses du monde en trad qui n’est pas vraiment habituée à accueillir ce genre de sollicitations de la part d’une autre femme. Elle accepte. Et voilà que quelques mois après, Laura Pineau se retrouve à Moab, une sorte de désert de l’Utah, pour réapprendre le trad en compagnie d’une championne américaine. « Elle m’a tant appris, confie l’intéressée. Elle m’a laissé utiliser tout son matos, m’a transmis sa technique et m’a appris à gérer ma peur . C’est une des rencontres les plus déterminantes de ma carrière.  » « Je pense que je ne suis pas la plus intelligente mais je travaille comme une malade. Personne ne pourra me mettre la pression autant que je me la mets moi-même. Jamais. » Laura Pineau Grâce à Goris, la Toulonnaise redécouvre la fissure et tout le travail de sape que cela suppose. « C’est ce que j’ai le plus aimé : tout reprendre de zéro , continue-t-elle. Je trouve que c’est un cadeau magique de redevenir débutante, d’avoir de nouveau un monde à réapprendre.  » Dans la fissure, la grimpeuse voit aussi un cadeau de la nature : « Ça a été créé par elle, ça se voit. Quand on grimpe, c’est le truc le plus évident qui soit  ». Avec ses bleus et ses mains qui saignent, Laura Pineau trouve dans le fond des fissures une nouvelle affirmation de soi. Mais ce n’est pas la seule vocation qu’elle a rencontrée à Ten Sleep. Le même jour que le speech  de Brittany Goris, la Française a vu un film qui l’a bouleversé : Pretty Strong . « Quatre petits films sur des femmes qui réalisent des projets de grimpe ensemble , détaille Laura Pineau. C’était juste trop inspirant. À la fin, j’ai pleuré dix minutes d’émotion tellement ça m’avait touchée.  » Au sortir de la projection, elle se jure de faire pareil. Dit autrement : grimper des projets hyper costauds avec des partenaires féminines. Depuis, la carrière de Laura Pineau alterne entre productrice de film et grimpeuse pro. Grâce à la Triple Crown , elle s’est débarrassée de son job de commerciale et a accueilli quelques sponsors. Cette réalisation qui a « marqué l’histoire du Yosemite  » l’a fait changer de dimension. La Française a désormais une agente, Marine Thévenet. La reconnaissance qu’elle attendait ? «  Peut-être , dit-elle en cherchant la bonne réponse dans la fin de son cappuccino.  Je pense qu’à un moment, le travail paie toujours. Je pense que je ne suis pas la plus intelligente mais je travaille comme une malade. Personne ne pourra me mettre la pression autant que je me la mets moi-même. Jamais.  » Laura Pineau sur le Half-Dome © Thibaut Marot Ultra-grimpe Programmée pour performer – et pour que cela se sache –, Laura Pineau est souvent dépeinte comme « une machine » dans les médias. La grimpeuse vient de boucler un nouveau projet extrême avec Elsa Ponzo : grimper les 100 plus belles voies de Provence. Les stats ? Énormes. Près de 18 000 mètres de grimpe et 691 longueurs ingurgitées en 43 jours. De quoi planter un nouveau concept dans le landerneau de la haute performance verticale : « l’ultra-escalade ». C’est gros, c’est fort, mais ça mène à quoi ? En faisant tourner sa cuillère dans le fond de sa tasse, Laura Pineau philosophe désormais sur cette escalade permanente. Pour elle, il n’est plus question d’apparaître comme un engin qu’il suffit d’actionner pour grimper. « Après la Triple Crown, je me suis fait accompagner d’une coach mentale , confie-t-elle. C’est ma grand-mère qui a vu que je n’arrivais pas à clôturer le truc, à passer à autre chose.  » Avec sa coach, « la machine » apprend à s’excuser, à se laisser tranquille, à accepter sa vulnérabilité. « J’ai voulu arrêter de montrer la Laura parfaite  », affirme-t-elle. Six mois après la Triple Crown , en novembre 2025, Laura Pineau vient à bout de Wet Lycra Nightmare , l’un des big walls les plus déversants du Yosemite, coté 8b. C’est encore une première féminine. C’est encore un exploit. Sauf que cette fois-ci, dans le film qu’elle a produit, la grimpe décide d’afficher ses doutes et ses fêlures. Lors de l’avant-première au Salon de l’escalade de janvier dernier, « celle qui ne pleure jamais » a fondu en larmes après la projection. « Et vous n’êtes pas prêts pour celui sur les 100 voies de Provence  », rigole-t-elle. À 25 ans, l’athlète super active serait-elle en train de s'assagir ? Sans doute. Si l’énergie déborde encore, elle entend désormais irradier la génération qui vient. La grimpeuse va passer son DE ( diplôme d’État, pour être en capacité d’encadrer, ndlr ). « Pour transmettre  », confie-t-elle. Ses exploits, sa technique, sa force mais aussi ses échecs et ses questions. Après tout, quoi de plus normal pour « Mademoiselle Fissure » que de fendre l’armure ?

  • USA Climbing : les athlètes montent au front pour défendre leur futur centre national

    Accusé d'être trop commercial par une partie des salles privées, le futur National Training Center de Salt Lake City divise. Face à la polémique, la commission des athlètes de USA Climbing  brise enfin le silence. Entre lettre ouverte et confidences à Vertige Media , les grimpeur·se·s font bloc : cet équipement est vital pour structurer la filière et propulser l'escalade américaine au sommet. Coupe du monde d'escalade à Chamonix © David Pillet Jusqu'à présent, le dialogue de sourds autour du futur National Training Center (NTC) brillait par son casting  incomplet. Sur le ring  : des exploitant·e·s de salles privées vent debout contre un projet jugé trop mercantile pour une fédération , face à une instance ( USA Climbing ) vantant un modèle hybride mêlant haute performance, accueil du public, événementiel et viabilité économique. Au milieu de ces tirs croisés, les principal·e·s intéressé·e·s brillaient par leur absence. C'est désormais de l'histoire ancienne. Par la voix de sa commission présidée par Danny Popowski, les athlètes américain·e·s ont tranché. Le ton, déployé dans une lettre ouverte puis détaillé lors d'un échange avec Vertige Media , se veut catégorique. Le NTC n'est pas un caprice, c'est une urgence. Il s'agit d'un outil « nécessaire pour rendre les États-Unis plus compétitifs sur la scène internationale, disposer d’une scène dédiée pour les événements, et offrir des opportunités d’éducation et de développement à notre communauté élargie » . Le constat va même plus loin : cet écrin est perçu comme « fondamental pour le développement des athlètes et pour la croissance continue de l’escalade de compétition aux États-Unis » . L'objectif de cette sortie médiatique ? Moins d'apporter un simple soutien institutionnel que d'imposer un recadrage sémantique. Oubliez l'image d'une énième salle d'escalade venant saturer le marché de l'Utah. Pour les sportif·ve·s, ce centre vient surtout combler un vide infrastructurel béant, palliant des années de « système D » . Sortir du garage C'est le cœur du réacteur de leur plaidoyer. Derrière les médailles et les podiums, la réalité du haut niveau américain repose encore largement sur le bricolage. Le document rappelle froidement que l'élite a performé jusqu'ici « sans installation permanente, conçue spécifiquement pour l’entraînement » . La formule qui suit claque comme un aveu de précarité : pour s'entraîner, l'escouade américaine s'en est remise à « des créneaux empruntés dans des salles, des installations temporaires dans des entrepôts et leur propre débrouillardise » . Au micro de Vertige Media , un·e porte-parole de la commission enfonce le clou. Si les salles privées ont historiquement porté l'escalade outre-Atlantique, elles « ne sont pas conçues pour reproduire de manière cohérente les environnements des compétitions internationales » . L'inventaire des lacunes est aussi précis qu'implacable : inclinaisons inadaptées, renouvellement insuffisant des voies, scénographies au rabais. Aujourd'hui encore, des sélectifs ou des championnats nationaux se tiennent sur des structures déconnectées des standards mondiaux. Murs de difficulté manquant cruellement de dévers, murs de bloc avares en diversité d'angles, « notamment sur les dalles » , sans parler du déficit chronique d'infrastructures en vitesse. Sur ce dernier point, l'accès à des murs à quatre couloirs reste « extrêmement limité » , un comble à l'heure où la discipline se réinvente à l'international . « Le NTC n’est pas conçu pour remplir la même fonction qu’une salle commerciale classique » Danny Popowski, président de la commission des athlètes américain·e·s En creux, cette montée au créneau illustre un véritable choc des visions. Là où les acteurs privés dénoncent une dérive marchande, les athlètes, eux, déplorent une carence historique. Il manquait aux États-Unis un véritable sanctuaire capable d'absorber de manière durable les exigences techniques, logistiques et symboliques de l'hyper-performance. Usine à champions C'est avec cet argumentaire que les grimpeur·se·s tentent de désamorcer la fronde du privé. Le NTC accueillera du public, certes. Mais de là à le qualifier de complexe commercial ordinaire, il y a un gouffre qu'ils refusent de franchir. « La priorité principale, c’est l’escalade de compétition » , certifie la commission. Exit  l'optimisation de l'espace à outrance : le terrain sera « plus spécialisé, moins dense et fréquemment renouvelé » , incluant des zones entières privatisables de longues semaines pour l'élite ou l'événementiel. Le couperet tombe : « Il n’est pas conçu pour remplir la même fonction qu’une salle commerciale classique » . « En tant qu’athlètes, nous voulons simplement voir ce projet mené d’une manière qui renforce la confiance dans l’ensemble du sport » Danny Popowski, président de la commission des athlètes américain·e·s La ligne de défense est claire : interdiction de voir le NTC comme un gymnase lambda sous stéroïdes fédéraux. Il s'agit d'un laboratoire de performance doté d'une vitrine grand public. Toutefois, pas question d'en faire une tour d'ivoire pour autant. « Il est important, de notre point de vue, que ce ne soit pas simplement une installation fermée, réservée à l’équipe nationale » , précisent les signataires. Une évidence culturelle dans un pays où l'escalade s'est massifiée par l'ouverture, exigeant qu'un chantier de cette envergure porte en lui « ce même standard d’accessibilité et d’ouverture » . L'argument dépasse la pirouette politique pour toucher à la philosophie sportive américaine. Plutôt qu'un bunker élitiste, le centre se rêve en hub . Un carrefour où se croiseraient prodiges en devenir, technicien·ne·s, ouvreur·se·s, spécialistes de la para-escalade et grimpeur·se·s amateur·rice·s. La lettre évoque d'ailleurs une multitude de passerelles : sessions de détection, espaces de formation pour les coach·e·s, consolidation de la filière... Bref, une usine à champion·ne·s doublée d'un centre névralgique pour la communauté. Une promesse vaste qui rend l'enveloppe budgétaire politiquement plus digeste. L'éléphant dans la salle C'est pourtant sur ce terrain que le plaidoyer des sportif·ve·s trouve sa limite la plus évidente. Car le courroux des gérant·e·s privés n'a jamais véritablement visé l'utilité sportive du projet, mais bien son modèle économique hybride venant chasser sur leurs terres. Sur ce terrain miné, la parade des athlètes s'avère bien fragile. Interrogée sur la fine frontière entre soutenabilité fédérale et concurrence directe, la commission botte en touche avec un laconique : « Pas de commentaire » . Un silence qui pèse. S'il n'invalide pas la légitimité de leurs revendications, il confirme que les athlètes n'ont pas pour vocation d'éteindre l'incendie financier. La lettre ouverte ne s'en cache pas, concédant que l'équipe n'est « pas en position de parler de projections économiques ou de modèles d’exploitation » . Leur seule expertise revendiquée reste la pertinence de l'outil pour forger la performance et structurer le calendrier. En clair : à chacun son métier. La grogne du privé n'est pas balayée, mais le message est passé : ne sacrifiez pas notre outil de travail sur l'autel de vos querelles comptables. « Du point de vue des athlètes, cela semble plus complémentaire que concurrentiel » Danny Popowski, président de la commission des athlètes américain·e·s Sur la délicate question de la gouvernance, les grimpeur·se·s se font un peu plus disert·e·s, bien que prudent·e·s. USA Climbing  peut-elle être juge et partie en gérant un site ouvert au public ? La commission brandit la carte Momentum . Le fait que cette enseigne privée ait été désignée comme opérateur du NTC constitue « une étape importante »  pour apaiser les craintes. Confier les clés à un gestionnaire aguerri était, à leur compréhension, « la manière responsable de mettre le NTC en état de fonctionnement » . Une façon habile de déplacer le curseur. L'externalisation agirait comme un pare-feu, conditionné toutefois à une méthode irréprochable. « La transparence et la poursuite de l’engagement avec la communauté vont compter » , insistent-ils, avant de lâcher le maître-mot de leur intervention : « En tant qu’athlètes, nous voulons simplement voir ce projet mené d’une manière qui renforce la confiance dans l’ensemble du sport » . Et pour cause : la confiance est précisément le ciment qui menace de s'effriter dès lors qu'une fédération troque son sifflet d'arbitre pour une position d'acteur économique. Attention toutefois à ne pas y voir un chèque en blanc. Si l'adhésion au NTC est jugée « fort[e] »  au sein de l'équipe et les retours de la commission « massivement positifs » , des inquiétudes persistent. La principale ? Le spectre d'une centralisation excessive des ressources sur Salt Lake City au détriment du reste du pays. Cette nuance sauve la commission du procès en communication institutionnelle dictée par la fédération. Les grimpeur·se·s l'assurent : les doutes émis autour du projet ne doivent pas torpiller le centre, mais forcer ses concepteur·rice·s à penser sa gouvernance et son utilité bien au-delà de l'Utah. Quant aux accusations de concurrence déloyale, l'équipe oppose la théorie du ruissellement sportif. Selon eux, l'essor de la visibilité du haut niveau finira inévitablement par irriguer la base. « Du point de vue des athlètes, cela semble plus complémentaire que concurrentiel » , estiment-ils. Le pari est assumé : un NTC rutilant attirera de gros événements, générera de l'exposition, séduira de nouveaux pratiquant·e·s... qui finiront par pousser la porte des salles locales. Une vision optimiste qui a le mérite d'exposer clairement la logique du projet. Finalement, cette sortie médiatique ne règle pas le fond du conflit, mais elle en modifie profondément la narration. Là où la fronde des exploitant·e·s dépeignait le NTC comme une aberration économique, les athlètes rappellent qu'il est d'abord le symptôme d'une carence sportive. Une légitimité de terrain qu'aucune FAQ fédérale n'aurait pu incarner. Ces grimpeur·se·s, qui ont usé leurs chaussons dans la débrouille, militent pour que la prochaine génération n'ait plus à le faire. La conclusion de leur lettre sonne d'ailleurs comme un passage de relais : « Le National Training Center, c’est ce même type d’investissement, cette fois inscrit dans la durée par USA Climbing, d’une manière que nous n’aurions jamais imaginée en grandissant, et mis à la disposition de chaque athlète qui viendra après nous ». Reste que la parole des athlètes a ses limites. S'il empêche désormais de caricaturer le NTC en simple opération immobilière, il ne répond pas à l'équation fondatrice de ce dossier : comment une fédération peut-elle muscler ses infrastructures sans vampiriser les acteurs privés qui ont bâti son succès ? Le dossier est donc loin d'être refermé. Mais le duel initial entre une fédération ambitieuse et des gérant·e·s anxieux·ses s'est transformé en un match à trois. Désormais, sur le même mur, s'entrechoquent les rationalités des gestionnaires, la réalité du marché et les impératifs des sportif·ve·s. Et comme souvent dans ce genre de bras de fer, tout le monde a un peu raison... mais pas au même endroit.

  • La Sportiva revient en France avec son Climb World Tour 2026

    Entre salles urbaines, van itinérant, figures fortes de la grimpe et détour assumé par les racines outdoor de la discipline, le Climb World Tour 2026 de La Sportiva souhaite faire un peu plus qu’une tournée de marque. Pour cette maison familiale née dans les Dolomites en 1928, l’enjeu est clair : remettre du lien là où l’escalade contemporaine a parfois tendance à compartimenter ses mondes. © La Sportiva Dans l’escalade, le mot « communauté » sert parfois de décoration un peu commode. On l’agite facilement, on l’imprime sur des visuels, puis chacun rentre chez soi. La proposition de La Sportiva tente d'offrir autre chose. Avec son Climb World Tour 2026 , la marque italienne relance sa tournée en misant sur un format « on the road », porté par un van habillé aux couleurs du projet, une série d’étapes européennes et quelques-un·e·s de ses athlètes les plus identifié·e·s, de Caroline Ciavaldini à James Pearson en passant par Brooke Raboutou, Siebe Vanhee, Klaas Willems et Lara Neumeier. La route, pas le décor Ce tour n’arrive pas de nulle part. Chez La Sportiva , l’idée de sortir la marque du simple rapport produit-client existe déjà depuis plusieurs années. En 2022, la maison avait lancé « Climb Europe », un projet déployé dans 14 pays et 71 salles, au point que l’entreprise présente elle-même cette séquence comme la matrice de ce qui est devenu ensuite le Climb World Tour . Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de rajouter quelques dates dans un calendrier bien rempli, mais de construire un dispositif où la circulation, les lieux et les rencontres font partie du récit. © La Sportiva La nouveauté de l’édition 2026 tient justement dans cette grammaire de la route. Turin, Paris, Bruxelles, Stockholm, Munich, Vienne : le parcours relie des salles de référence pour la grimpe urbaine tout en ménageant, entre deux étapes, des respirations plus franchement tournées vers les terrains outdoor qui ont façonné l’imaginaire de la marque. L’idée est simple sur le papier, mais assez juste dans ce qu’elle raconte de l’époque : une escalade qui grossit dans les salles, sans avoir tout à fait envie de couper le fil qui la relie au rocher. Paris prend la prise En France, l’étape parisienne est annoncée les 13 et 14 avril à Climb Up Paris Porte d’Italie . Le choix du lieu n’est pas anodin. La salle met en avant ses 4 000 m² et se présente sur son site comme la plus grande salle de blocs et voies de la capitale. ce qui en fait un décor cohérent pour accueillir une tournée qui veut justement faire dialoguer ampleur populaire, pratique urbaine et culture grimpe. Sur place, le programme annoncé mélange test produit, défi technique autour des appuis avec la « Footholds Challenge », sessions grimpe l’après-midi et temps d’échange en soirée avec les athlètes. Il faut évidemment voir dans cette tournée un outil de visibilité pour la marque. Mais l’intérêt du projet tient au fait qu’il ne s’y réduit pas complètement. La mise en avant de la Skwama Lite va d’ailleurs dans ce sens. Avec ce modèle pensé pour des grimpeur·se·s intermédiaires, doté d’une cambrure modérée, d’un avant-pied plus généreux et d’une semelle FriXion® Black de 4 mm, La Sportiva ne parle pas seulement à la vitrine de la performance pure. Elle s’adresse aussi à cette immense zone grise, beaucoup plus nombreuse, composée de pratiquant·e·s qui veulent progresser sans transformer chaque séance en acte de contrition podologique. Et c’est peut-être là que le Climb World Tour touche juste : dans sa manière de prendre au sérieux une grimpe contemporaine plus large, plus mobile, plus mélangée, sans renoncer tout à fait à l’idée que cette culture a une histoire. Toutes les informations et inscriptions sont à retrouver sur le site officiel. Sponsorisé par La Sportiva.

  • Genre, politique et performance : l'escalade brise le mythe de la testostérone

    La testostérone est loin d'être une simple molécule. Largement instrumentalisée, elle se retrouve au cœur d'exclusions, de polémiques et de pas mal de contradictions. Dans sa première enquête vidéo, Vertige Media décrypte la façon dont la testostérone est devenue un levier politique dans le sport, et comment l'escalade révèle les failles du système. Janja Garnbret domine l'escalade mondiale comme personne avant elle. Doublement médaillée olympique, multi-championne du monde, la Slovène de 26 ans est considérée comme la meilleure grimpeuse de tous les temps. Une question revient pourtant sans cesse : pourrait-elle battre les hommes ? Dans l'escalade, où l'écart de performance entre les genres est quasi inexistant, cette interrogation révèle bien plus qu'une simple curiosité sportive. Selon l'étude du chercheur Collin Carroll de Columbia University, l'escalade serait le seul sport où cet écart est si mince, presque imperceptible. En difficulté, le record féminin de Brooke Raboutou culmine à 9b+, contre 9c pour les hommes. En bloc, les femmes grimpent jusqu'à 8C+, les hommes à 9A, soit un tout petit niveau de plus. Des différences infinitésimales comparées aux autres disciplines sportives, où les écarts atteignent 10 à 30%, d'après la fédération internationale World Athletics. Derrière ces chiffres se cache une molécule devenue symbole : la testostérone. Cette hormone anabolisante, qui favorise le développement musculaire et la force physique, est souvent présentée comme l'explication ultime des différences de performance entre hommes et femmes. Dans la plupart des sports, elle joue effectivement un rôle déterminant. Mais l'escalade raconte une autre histoire. Les grimpeuses possèdent des atouts que la seule testostérone ne peut expliquer : un meilleur ratio poids/force, une souplesse accrue liée aux hormones « féminines », une endurance musculaire supérieure grâce à une répartition différente des fibres musculaires. La performance en escalade est multifactorielle, et la testostérone n'y règne pas en maître absolu. Pourtant, cette molécule est devenue un champ de bataille politique. L'affaire Imane Khelif aux JO de Paris 2024, l'Executive Order signé par Donald Trump en février 2025 excluant les femmes transgenres des compétitions américaines, l'annonce du CIO de rétablir les tests génétiques de féminité et, plus récemment, d'exclure les sportives transgenres des épreuves olympiques féminines pour les JO de 2028 montrent une chose : la testostérone n'est plus une simple donnée biologique, c'est un levier de pouvoir. En escalade, où USA Climbing a dû se plier à la directive américaine d'exclusion, l'absurdité du système saute aux yeux. Comment justifier l'exclusion de grimpeuses trans dans un sport où l'avantage hormonal est marginal ? Où les femmes cisgenres dominent déjà avec des performances frôlant celles des hommes ? Entre science instrumentalisée, discrimination assumée et questionnements éthiques, la testostérone révèle surtout la façon dont le sport devient le terrain d'idéologies qui dépassent largement le cadre sportif. L'escalade, par son exception, met en lumière les failles d'un système qui mesure la « féminité » à l'aune d'un chiffre. C'est tout le sel de notre vidéo-enquête, à découvrir dès à présent sur notre chaîne YouTube .

  • Pyrénées Magazine : reportage au pic d’un pari éditorial

    Un an après avoir échappé à la disparition, Pyrénées Magazine incarne le pari d'un modèle coopératif de presse de territoire : ancrer l'indépendance éditoriale dans un écosystème d'acteurs locaux tout en préservant une ligne généraliste sur un massif entier. Entre héritage du pyrénéisme et pragmatisme économique, le titre teste la viabilité d'une promesse : raconter les Pyrénées sans les vendre. Reportage en pente douce. L'équipe de Pyrénées Magazine au complet © Jc Milhet Il faut croire que les clichés ont la vie dure. En tout cas, la photographie que rend le centre-ville de Toulouse par un vendredi après-midi ensoleillé n’est pas floue : la vie de bureau s’est arrêtée à 16h30. En mars, le soleil tape déjà fort sur les briquettes de la place Saint-Aubin, rendant les visages de celles et ceux qui bénéficient de la semaine de 4 jours et demi aussi roses que la ville. C’est en pénétrant dans « La cité de la RSE et de l’impact », où Pyrénées Magazine a installé sa rédaction, que je me rends définitivement compte qu’à cette heure-ci, plus personne ne marche à l’ombre dans la cité de Nougaro. Lorsque la directrice artistique du journal, Nathalie Cantaloube, reçoit pour faire le tour du propriétaire, seule la machine à café fait clignoter un signe de vie. L’ancien garage automobile reconverti en espace de co-working est désert. Il faut alors monter quelques marches pour réaliser qu’une lumière est bel et bien restée allumée. Là, dans un bureau d’une petite trentaine de mètres carrés, deux personnes s’affairent à déconstruire les clichés paresseux. Florence Gares, rédactrice en chef du titre et Marie Grenier, son adjointe, peaufinent les dernières touches d’une nouvelle parution. Le moment que choisit Christophe Agnus pour débarquer dans la pièce comme dans une sitcom. Son mètre quatre-vingt-dix pourrait le faire entrer dans le gabarit - cliché – des gaillards du sud-ouest. Pourtant, notre homme avoue tout sourire qu’il vient du Finistère. Cet ancien grand reporter, passé par Le Télégramme et L’Express , a descendu l’Hexagone pour diriger la rédaction de Pyrénées Magazine . Et la relancer. Car la petite équipe revient de loin.  Ascensionner, sentir, écrire Depuis le 31 mai 2025, le journal pyrénéen s’est relancé en coopérative. Lâché par son ancienne maison-mère, Bayard, les salarié·e·s se sont réorganisé·e·s autour d’une SCIC ( Société Coopérative d’Intérêt Collectif, ndlr ). Désormais toutes et tous sont installé·e·s autour de la table de la rédaction. L’assiette du pape qui fume un joint sur l’étagère aux côtés du trophée d’un prix journalistique incarne à la fois la liberté et le départ de feu de l’initiative. Marie Grenier a reçu le prix Varenne pour un reportage dans une école de parapente qui permet aux personnes valides et handicapées de se former au vol libre. Un sujet qui, selon la rédactrice en chef, incarne parfaitement la ligne éditoriale du magazine. « On est catalogué comme un mag spécialisé , commence Florence Gares. Mais pour nous, on est généraliste. » « À part la politique politicienne et les faits divers, on s’intéresse à tout » , renchérit Marie Grenier . En atteste le dernier numéro en kiosque. Porté par une Une consacrée au chemin de Compostelle, les pages intérieures couvrent tour à tour un dossier sur la bataille de l’eau, le sauvetage du porc noir de Bigorre ou un festival des fiertés LGBTQIA+ dans la province basque de la Soule. Autant de sujets qui ne spécialisent finalement la revue bimestrielle que sur un territoire de prédilection, aussi diversifié qu’une chaîne aux mille reliefs.  « Dans 100 ans on dira peut-être que Pyrénées Magazine fait partie de la bibliothèque pyrénéiste » Florence Gares, rédactrice en chef Florences Gares et Christophe Agnus dans les locaux de la rédaction de Pyrénées Magazine © Vertige Media Poser la question de l’identité pyrénéenne vous conduit immédiatement à lancer un exercice polyphonique. Tout à coup, c’est l’ensemble de l’équipe qui recouvre mezzo-forte la définition de son·sa voisin·e. Les qualificatifs pleuvent : « Diversifiée », « Riche », « Multiculturelle »… Mais très vite, le dénominateur commun se cale sur une comparaison avec les Alpes. Selon l’équipe, les Pyrénées seraient « plus douces, plus naturelles, plus sauvages  », « moins équipées, moins industrialisées, moins chères  ». L’opposition est une occasion d’installer le pyrénéisme dans la conversation, cette manière d’habiter la montagne, définie par Henri Beraldi, écrivain de la fin du 19ème siècle. « En réalité, cela vient de plus loin , corrige Florence Gares. C’est Louis Ramond de Carbonnières, un scientifique parisien débarqué dans les Pyrénées pour faire de la botanique, qui a amorcé cette réflexion. En découvrant les fleurs de montagne, il s’est mis à adorer marcher, à "ascensionner", comme il aimait dire. » De cette passion, naîtra un triptyque qui reste aujourd’hui l’une des meilleures façons de définir le pyrénéisme : « Ascensionner, sentir, écrire ». Le concept charrie alors l’expérience d’autres hommes, comme Henry Russel ou Franz Schrader, qui conquièrent des sommets en leur donnant parfois leur nom. « En réalité, ils faisaient comme les autres alpinistes , reprend Florence Gares en souriant. Mais ils se distinguaient par la transmission de l’écrit et une exploration plus lente que l’alpinisme.  » Pyrénées Magazine porte-t-il alors le pyrénéisme en héritage ? «  Pas vraiment  », répond la rédactrice en chef avec une légère moue. Selon elle, le terme circule moins. « Les Pyrénéen·ne·s d’aujourd’hui n’aiment pas trop s’en revendiquer. Les jeunes affirment faire de l’alpinisme. La culture de l’écrit se perd, aussi. »  Avant de rajouter :  « Mais qui sait, dans 100 ans on dira peut-être que Pyrénées Magazine fait partie de la bibliothèque pyrénéiste  ». Sauvé·e·s par le gang Une chose est sûre : l’histoire de la création du magazine fait écho à cet esprit d’exploration curieuse. Lorsqu'en 1989, Patrice Amen, fondateur de Milan Presse, décide de lancer sa nouvelle revue, c’est quasiment la première du genre. « Il existait peut-être une presse de territoire en Bretagne, mais elle fait partie des pionnières , confirme Florence Gares. Ce qui est drôle, c’est que Patrice adorait les Pyrénées, mais il n’y connaissait pas grand-chose. Il y emmenait ses enfants pour leur montrer les pics en inventant des noms. Il disait : "Ça c’est le Pic Trucmuche". Alors que pas du tout ! ». Franc-tireur, Amen lance Pyrénées Magazine sur un coin de table. Pour combler ses lacunes, le patron de presse s’entoure de têtes pensantes du massif. L’alpiniste et aumônier Louis Audoubert, le guide de haute montagne Patrice de Bellefon ou le géographe Georges Bertrand viennent garnir les pages de leurs sciences. « On pouvait avoir des articles de 20 pages dans les premiers numéros » , remet Florence Gares. Un peu trop pour Jean-Paul Bobin, qui débarque pour diriger la rédaction au milieu des années 90, en opérant un véritable virage journalistique. Pyrénées Magazine randonne et atteint son prime quelques années après, en attirant plus de 27 000 abonné·e·s. En 2004, Milan Presse est racheté par son grand concurrent, Bayard. La revue avec. Le loup dans la bergerie ? « Je venais d'être nommée à la rédaction en chef, confie Florence Gares qui a intégré le journal en 1999. J’ai senti une grosse crainte au départ mais jamais le groupe ne nous a dit quoi que ce soit.  » Jusqu’en 2024 où le message tient en deux mots : « Au revoir  ». « On a tous rajouté plein de métiers à nos jobs, explique Nathalie Cantaloube. L’enjeu, désormais c’est de tout mener de front » Nathalie Cantaloube, directrice artistique Fin 2023, Bayard décide d’arrêter ses titres du pôle « Nature et Territoire », fragilisés par des années de tensions économiques. Pour tout un écosystème pyrénéen, il est hors de question de laisser tomber une institution éditoriale vieille de 36 ans. Alors un projet de reprise prend forme dans les Hautes-Pyrénées, autour de Vincent Fonvieille, président de l’association Agora Pyrénées, qui est adossé à un réseau d’acteur·ice·s du massif. Après l’équivalent d’une année de tractations, la SCIC M’Pyrénées est constituée le 4 septembre 2024, à Tarbes. C’est elle qui sauvera Pyrénées Magazine . « Vincent voulait faire un projet collectif en associant le maximum de gens », raconte Christophe Agnus qui se retrouve premier de cordée. La SCIC regroupe alors cinq types de sociétaires : salarié·e·s, lecteur·ice·s, particulier·e·s et associations, entreprises et collectivités. Chaque groupe pèse 20% des votes en assemblée générale. Les bénéfices ne sont pas distribués mais réinvestis dans la pérennité du titre. « Honnêtement, d’un point de vue capitalistique, ce n’est pas la solution la plus simple, avoue le directeur général. Cela freine tous·te·s les investisseur·e·s traditionnel·le·s. Et on fait un pari sur l’envie de participer à un projet. » L’équipe salariée est conservée dans sa quasi-intégralité. Et s’embarque dans l’aventure avec une promesse de capital de départ fixé à 200 000 euros, qu’elle mettra un an à récupérer. L’objectif est d’en récolter 150 000 de plus pour combler les pertes cumulées du magazine jusqu'à l'équilibre. À ce jour, iels sont 240 sociétaires à avoir embrassé le pari. Régions Occitanie, Nouvelle-Aquitaine, lecteur·ice·s fidèles, communautés de communes, parc naturel, associations… tout un écosystème lié à « l’épine dorsale de la Péninsule Ibérique » © Vertige Media Inversion des courbes et petits bras musclés Si le défi financier est raide, relancer un journal ne se résume pas à lever de l’argent. Il faut rebâtir. « Il a fallu tout reprendre de zéro » , pose Christophe Agnus. Basculer les abonnements, construire un site Internet, reprendre la fabrication, la production et le développement du magazine. Autour de la table, tout le monde gonfle les joues. «  On a tous rajouté plein de métiers à nos jobs , explique Nathalie Cantaloube. L’enjeu, désormais c’est de tout mener de front. » Après près d’un an de reprise, les efforts consentis sur la qualité du papier ou la communication ont d’ores et déjà payé. « La diffusion en kiosque est en hausse de 5% et nous avons augmenté le nombre d’abonné·e·s de 20% , assure le directeur général qui en revendique désormais 6 000. On est content, on a inversé toutes les courbes qui étaient en baisse.  » Reste à dépasser l’effet, souvent éphémère, du neuf. Surtout que l’expédition est loin d’être terminée. Pour rester sereine, l’équipe devra encore convaincre 4 000 abonné·e·s. C’est le sens d’ une campagne Ulule en cours . Ce n’est pas celui de l’histoire qui montre que les rares titres de presse relancés en coopérative ont dévissé. Nice-Matin ou le quotidien La Marseillaise ont respectivement été rachetés et placés en redressement judiciaire. Mais encore une fois, l’équipe de Pyrénées Magazine invoque la puissance de l’héritage. « On a encore des abonné·e·s de la première heure , souligne Florence Gares. La durée moyenne d’un abonnement chez nous, c’est 8 ans. C’est énorme pour un journal. » « Un journal qui a culminé à 27 000 abonné·e·s à sa meilleure époque , rappelle Christophe Agnus. Ça montre que nos objectifs ne sont pas délirants.  » Il reste encore quelques semaines pour savoir si la nouvelle campagne parviendra à installer son campement à une plus haute altitude. La prochaine étape leur permettrait de souffler, en continuant de solliciter la trentaine de contributeur·ice·s indépendant·e·s autour du magazine. Et, allez, de s’offrir une nouvelle recrue pour jongler avec les impératifs du digital. « On a lancé une newsletter mais j’aimerais aller plus loin sur le site Internet et les réseaux sociaux , ambitionne Christophe Agnus. On verra, pour l’instant, on y va seul·e·s, avec nos petits bras musclés. » Ascensionner, sentir, écrire. Même s’il est désuet, le triptyque pyrénéiste semble finalement bien convenir au défi qui se dresse encore devant Pyrénées Magazine . Quoi qu’il en soit, dans la sombre plaine de l’ open-space qui ne résonne plus que des verres qui s’entrechoquent dehors, la rédaction n’a toujours pas éteint la lumière.

  • Kilter–Aurora : la vérité derrière la disparition de l’app

    Que s’est-il réellement passé lors de la disparition de l’ancienne app Kilter fin mars ? À partir de documents consultés par Vertige Media et d’échanges directs avec le prestataire Aurora et l'application Kilter, ce nouvel article revient sur la séquence, ses zones d’ombre et ce qu’elle révèle de la fragilité structurelle des boards connectées. La Kilter Board de la salle d'escalade Block'Out Evry © Vertige Media Quand nous avions enquêté, à l’automne 2025, sur le conflit entre Kilter et Aurora , le cœur du sujet n’était déjà pas seulement judiciaire. Il tenait dans une question plus embarrassante pour tout l’écosystème des boards connectées : que vaut un mur « intelligent » lorsque son intelligence vit en partie ailleurs ? Fin mars 2026, cette question a cessé d’être théorique. L’ancienne app Kilter a disparu, les historiques se sont évaporés de l’interface, et des milliers de grimpeur·se·s ont découvert qu’une mémoire d’entraînement accumulée pendant des années pouvait soudain se retrouver suspendue à un conflit mêlant marques, code, hébergement et droits d’usage. Les explications les plus rapides ont naturellement pris le dessus. Une application qui tombe. Un prestataire tiers qui coupe l’accès. Une nouvelle app lancée dans l’urgence. Mais ce récit ne suffit pas à raconter ce qui s’est réellement joué. Car derrière l’incident, c’est toute une architecture de dépendance qui a brusquement refait surface. Bug de droit Pour comprendre ce qui s’est joué fin mars, il faut repartir d’un point simple : l’ancienne application Kilter n’a pas cessé de fonctionner à cause d’un bug technique au sens classique du terme. Elle a sauté au point de rencontre entre le droit, le logiciel et l’infrastructure. « Le 19 mars, Kilter a exigé qu’Aurora cesse immédiatement d’utiliser les marques et les éléments protégés de Kilter, en menaçant d’engager des poursuites si Aurora ne s’exécutait pas. » Peter Michaux, fondateur d’Aurora Climbing Le 19 mars 2026, Kilter adresse à Aurora une mise en demeure que Vertige Media a pu consulter. Dans ce document, l’entreprise exige l’arrêt immédiat de tout usage de ses marques, ainsi que de certains éléments visuels liés à la « Kilter Board Design », avec la menace d’ajouter de nouveaux griefs si Aurora ne s’exécute pas dans les cinq jours ouvrés. À ce moment-là, il ne s'agit déjà plus de la simple dégradation d’une relation commerciale. Il s'agit d'une reprise en main par les droits de propriété intellectuelle. Aurora, de son côté, nous a répondu très clairement sur la manière dont elle a lu cette séquence. Peter Michaux, fondateur d’Aurora Climbing, explique : « Oui, la lettre de mise en demeure envoyée par Kilter a été le déclencheur direct de la mise hors ligne de l’application. » Il poursuit : « Le 19 mars, Kilter a exigé qu’Aurora cesse immédiatement d’utiliser les marques et les éléments protégés de Kilter, en menaçant d’engager des poursuites si Aurora ne s’exécutait pas. » Puis il précise : « Les 24 et 25 mars, Aurora a informé Kilter et ses conseils que nous comprenions cette demande comme l’obligation de cesser de proposer ou de soutenir l’application, et nous leur avons demandé de nous le dire clairement si ce n’était pas ce qu’ils entendaient. Kilter n’a pas répondu directement, et leur avocat a laissé au nôtre un message vocal indiquant qu’ils exigeaient une conformité stricte à cette demande ». Tout se passe comme si Kilter cherchait à dissocier la lettre de ses conséquences concrètes : ne pas avoir écrit noir sur blanc « retirez l’app », tout en laissant Aurora face à une alternative extrêmement étroite, sinon intenable Vertige Media a également pu consulter le courrier envoyé le 25 mars par l’avocat d’Aurora à celui de Kilter. On y lit qu’« il est clair pour Aurora qu’elle ne peut pas continuer à proposer le téléchargement ni à soutenir l’application Aurora » , puis que l’entreprise va demander le retrait de l’app des stores Apple et Google, fermer le site, cesser l’hébergement et mettre fin au support. Dit autrement, Aurora écrit noir sur blanc qu’elle considère la mise en demeure comme incompatible avec la poursuite du service. Nous avons aussi pu consulter le mail envoyé le 25 mars par Peter Michaux à Jackie Hueftle, dirigeante de Kilter, ainsi que des messages textes allant dans le même sens. Michaux y explique, en substance, que si l’intention de Kilter n’était pas de provoquer l’arrêt de l’application, il fallait le dire clairement. Ce point compte, parce qu’il permet de distinguer deux choses que Kilter tend ensuite à rapprocher dans sa réponse écrite à Vertige Media comme dans sa communication publique sur la nouvelle app. D’un côté, l’absence de préavis public adressé aux utilisateur·rice·s. De l’autre, l’existence d’avertissements adressés à Kilter avant la coupure. Les deux ne se confondent pas. C’est là que la ligne de Kilter devient plus intéressante. Dans la réponse écrite transmise à Vertige Media , l’entreprise reconnaît qu’« Aurora a indiqué qu’elle ne voyait pas d’issue et qu’elle comptait retirer l’application ». Mais elle affirme aussi que « l’application a finalement été retirée sans préavis adressé à Kilter ni aux utilisateur·rices », puis qu’elle « n’a pas été informée à l’avance du moment où l’application serait retirée ». La formulation est habile. Kilter ne soutient pas qu’aucun signal n’a existé. Elle déplace la discussion : non plus l’existence d’un avertissement, mais l’absence d’information sur l’instant exact de la coupure. C’est aussi là que sa communication semble jouer sur l’écart entre la lettre et ses effets. Kilter ne dit jamais explicitement avoir demandé le retrait de l’application. Mais elle ne répond pas non plus à la question inverse, pourtant centrale : qu’attendait-elle concrètement d’Aurora après une mise en demeure exigeant l’arrêt immédiat de l’usage du nom Kilter, du logo et d’éléments visuels constitutifs de l’application telle qu’elle existait alors ? Autrement dit, tout se passe comme si Kilter cherchait à dissocier la lettre de ses conséquences concrètes : ne pas avoir écrit noir sur blanc « retirez l’app », tout en laissant Aurora face à une alternative extrêmement étroite, sinon intenable. Nous avons précisément relancé Kilter sur ce point, ainsi que sur deux autres questions simples : attendait-elle oui ou non qu’Aurora cesse d’opérer l’application après le 19 mars, et qu’est-ce qui serait, point par point, « factuellement inexact » dans la version d’Aurora ? La réponse reçue a été brève : « C’est tout ce que nous sommes en mesure d’envoyer à ce stade ». Là encore, ce silence partiel n’annule pas la position de Kilter. Mais il laisse sans réponse claire les zones les plus sensibles de sa version. Le mur et son cerveau Le plus révélateur n’est peut-être pas dans les pièces d’avocat, mais dans la communication publique de Kilter elle-même. Dans un billet publié le 31 mars sur Climbing Business Journal , présenté explicitement comme un « communiqué de presse », Kilter explique que la nouvelle app a été lancée plus tôt que prévu, qu’elle n’était pas destinée à sortir dans cet état, et surtout que, « pour la première fois », l’entreprise contrôle désormais « toute la stack technique ». Le site précise d’ailleurs que ce contenu est fourni par le sponsor et ne représente pas la position éditoriale du média. La formule mérite qu’on s’y arrête. Contrôler « enfin » toute la stack, c’est reconnaître qu’on ne la contrôlait pas auparavant. Dit autrement, le cœur du problème n’est pas seulement qu’une app ait disparu. C’est que l’industrie a, pendant des années, accepté comme allant de soi un produit dont les briques les plus décisives étaient réparties entre plusieurs mains : la marque d’un côté, le code et l’infrastructure de l’autre, l’expérience utilisateur au milieu, suspendue à la qualité de cette entente. C’est exactement ce que notre première enquête mettait déjà en lumière à l’automne 2025 . Derrière la magie apparente des boards connectées, il n’y a pas seulement un panneau, des prises rétro-éclairées et une communauté mondiale. Il y a une gouvernance. Qui décide de ce qui s’allume ? Qui gère les versions ? Qui détient la mémoire des sessions ? Qui arbitre la compatibilité entre hardware , firmware , appli et données ? Tant que tout fonctionne, ces questions restent invisibles. Dès que l’accord cesse, elles redeviennent centrales. L’article de Climbing  ajoute ici un élément important de contexte. Il rappelle que la relation Kilter–Aurora était déjà dégradée depuis plusieurs années et rapporte que Kilter développait discrètement une nouvelle app depuis 2022. Le papier explique aussi qu’en mars 2025 cette nouvelle app aurait été modifiée pour pouvoir servir de remplacement possible au contrôleur d’Aurora. Ce point n’a rien d’anodin. Il ne prouve pas que la coupure du 26 mars aurait été entièrement préméditée par Kilter. En revanche, il interdit de croire à une scène improvisée de bout en bout. La séparation était déjà engagée avant d’être rendue publique. La coupure l’a rendue irréversible. Un indice public va dans le même sens : sur Google Play , la fiche de la nouvelle app Kilter mentionne une mise à jour au 16 mars 2026, soit trois jours avant l’envoi de la mise en demeure à Aurora. Cela ne permet évidemment pas de dater le début du développement. Mais cela confirme au moins qu’une version Android de la nouvelle application existait déjà avant l’accélération brutale de la séquence. Le 30 mars, dans une ordonnance consultée par Vertige Media, un juge fédéral du Colorado a rejeté l’action intentée par Kilter contre Aurora, sans préjudice. Là encore, la réponse écrite de Kilter à Vertige Media dit beaucoup par ce qu’elle n’éclaire pas. Oui, l’entreprise reconnaît qu’une nouvelle plateforme était déjà en développement. Non, elle ne précise ni depuis quand exactement, ni à quel stade de test elle se trouvait au moment où l’ancienne app a été retirée. Or cette date compte. Parce qu’elle dit si l’on a affaire à un plan B brutalement avancé, ou à un futur déjà prêt à bondir. La mémoire des prises Il y a enfin ce que l’affaire raconte des données, et peut-être plus largement de la propriété dans le sport connecté. Dans les jours qui ont suivi la coupure, beaucoup ont parlé de « données perdues ». La formule se comprend du point de vue des utilisateur·rices. Elle est moins juste si l’on essaie de regarder ce qui se joue réellement. Aurora affirme avoir conservé les données et fournir des exports aux utilisateur·rices qui en font la demande. Kilter, de son côté, soutient que les grimpeur·se·s « o nt droit à leurs données », dit travailler à une solution officielle de récupération, mais reconnaît qu’en l’état l’accès aux anciens historiques reste limité puisque l’ancienne application était opérée par Aurora. Dans sa communication publique, Kilter explique aussi qu’elle ne peut pas promettre la récupération des « carnets de bord » et de l’« historique », tout en mettant en avant une procédure permettant à certain·e·s utilisateur·rice·s de récupérer les blocs qu’ils et elles avaient créés. Or il faut ici éviter un raccourci. Récupérer des blocs créés sur un compte ne revient pas à restaurer un historique complet d’ascensions, d’essais, de projets et de progression. Pour les grimpeur·se·s, le problème n’est donc pas seulement de savoir si les données existent encore quelque part. Il est de savoir si elles peuvent être retrouvées, relues et réutilisées simplement dans la nouvelle application. Et sur ce point, on est encore loin d’un rétablissement complet. Cette asymétrie n’est sans doute pas anodine. Les historiques individuels comptent d’abord pour les utilisateur·rices. Les blocs créés par la communauté, eux, comptent aussi pour la valeur même de la board . Ils nourrissent le catalogue, densifient l’offre, entretiennent l’effet réseau et participent à ce qui fait, très concrètement, la force d’un écosystème comme Kilter. Cela ne signifie pas que Kilter se désintéresserait des historiques personnels. Mais cela aide à comprendre pourquoi la récupération des blocs créés occupe une place si visible dans sa communication, là où la restauration complète des parcours individuels reste, à ce stade, beaucoup plus incertaine. Le 30 mars, dans une ordonnance consultée par Vertige Media, un juge fédéral du Colorado a rejeté l’action intentée par Kilter contre Aurora, sans préjudice. Cela ne signifie pas que Kilter a perdu sur le fond. Cela signifie que, pour ce juge, ce n’est pas au Colorado de trancher cette affaire. Le dossier doit se jouer en Colombie-Britannique, au Canada, notamment parce que leur contrat désignait déjà les tribunaux de Colombie-Britannique comme juridiction compétente en cas de litige. Le tribunal dira peut-être, plus tard, qui avait juridiquement raison. Mais une chose est déjà acquise : fin mars, l’escalade indoor connectée a aperçu sa propre fragilité. Derrière la promesse d’un produit simple, lisible, presque transparent, se trouvait un montage plus instable qu’il n’y paraissait. Et ce sont les grimpeur·sefls qui, les premier·ère·s, en ont payé le prix.

  • PFAS, Gore-Tex et la fin de l’innocence technique

    Depuis quelques jours, les PFAS reviennent fortement dans les médias, souvent à travers un nom qui résume à lui seul plusieurs décennies d’imaginaire outdoor : Gore-Tex. Si le sujet s’impose avec autant de force maintenant, ce n’est pas parce que ses effets seraient soudain découverts, mais parce qu’il est entré dans une phase plus concrète. Depuis le 1er janvier 2026, la France interdit déjà une partie des vêtements, chaussures et imperméabilisants grand public contenant des PFAS, pendant qu’à l’échelle européenne une restriction plus large poursuit son examen. © Gore-Tex Les PFAS, pour substances per- et polyfluoroalkylées, désignent plusieurs milliers de composés utilisés pour leurs propriétés antiadhésives, déperlantes ou résistantes à la chaleur. L’Anses, l’agence publique française chargée d’évaluer les risques sanitaires liés notamment à l’alimentation, à l’environnement et au travail, rappelle qu’ils sont extrêmement persistants dans l’environnement , qu’ils contaminent les eaux, les sols, l’air, les sédiments et la chaîne alimentaire, et que certains s’accumulent dans les organismes vivants, en particulier chez l’être humain. Pour certains PFAS déjà bien étudiés, l’agence recense aussi des effets documentés sur la santé. Longtemps, ce dossier est resté cantonné à un registre d’alerte sanitaire et environnementale, abondamment documenté mais encore abstrait pour une grande partie du public. L’entrée en vigueur des premières interdictions dans le textile change la donne. Le sujet ne relève plus seulement de la toxicité de substances très persistantes. Il devient aussi une question de calendrier industriel, de mise en conformité réglementaire et de compromis techniques pour les marques qui ont bâti leur réputation sur la promesse de performance. Une bascule devenue juridique En France, la séquence a changé d’échelle avec la loi du 27 février 2025 visant à protéger la population des risques liés aux PFAS. Son article L. 524-1 prévoit qu’à compter du 1er janvier 2026, sont interdits les vêtements, chaussures et agents imperméabilisants destinés aux consommateurs contenant des PFAS. Le même texte prévoit cependant une exception pour les vêtements et chaussures conçus pour la protection et la sécurité des personnes, notamment dans le cadre de missions de défense nationale ou de sécurité civile. À partir du 1er janvier 2030, l’interdiction doit s’étendre à l’ensemble des produits textiles contenant des PFAS, avec des exceptions prévues pour certains usages liés à la souveraineté nationale et certains textiles techniques à usage industriel, notamment les vêtements et chaussures de protection utilisés par les militaires ou les pompiers. Dans ce contexte, Gore-Tex occupe une place particulière. La marque a longtemps incarné une forme de norme technique dans l’outdoor. Cette précision change sensiblement la lecture du dossier. La sortie des PFAS ne se fait pas par un effacement uniforme, simultané et total. Elle se fait par paliers, par catégories de produits, et avec un régime d’exemptions qui montre d’emblée qu’une partie des usages professionnels ou stratégiques reste considérée comme plus difficile à substituer que le textile grand public. Ces exemptions ne sont pas un détail réglementaire. Elles rappellent que la question des PFAS n’est pas seulement celle d’une dangerosité établie ou d’une vertu industrielle retrouvée. C’est aussi une question d’arbitrage : quels usages faut-il sortir en priorité ? Quels secteurs disposent réellement d’alternatives ? Quels niveaux de performance sont jugés remplaçables sans risque majeur, et lesquels continuent d’être considérés comme critiques ? À l’échelle européenne, le dossier continue d’avancer, mais il n’est pas clos. Début mars 2026, le comité d’évaluation des risques de l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) a adopté son avis final sur la proposition de restriction large des PFAS , tandis que le comité d’analyse socio-économique a arrêté son projet d’avis quelques jours plus tard. Une nouvelle consultation publique sur ce projet est désormais ouverte jusqu’au 25 mai 2026. Le cadre européen se précise donc, mais les arbitrages sur les usages, les délais et les exemptions restent centraux. La membrane « sans PFAS » n’efface pas le sujet Dans ce contexte, Gore-Tex occupe une place particulière. La marque a longtemps incarné une forme de norme technique dans l’ outdoor et met aujourd’hui en avant sa membrane ePE comme base de sa nouvelle génération de produits. Sur son site , Gore-Tex présente cette membrane comme « PFAS-free », mais précise immédiatement, en note, qu’il s’agit de produits fabriqués sans PFAS ajoutés intentionnellement et qu’ils peuvent contenir des traces. La formule ne relève pas seulement d’une prudence juridique. Elle traduit aussi une réalité industrielle : ne plus ajouter volontairement de PFAS n’équivaut pas nécessairement à garantir l’absence absolue de toute trace. Pour les marques outdoor, cette phase ouvre un nouveau régime de communication. Patagonia emploie d’ailleurs une formulation très proche . La marque indique que, depuis la saison printemps 2025, tous ses nouveaux produits sont fabriqués sans PFAS ajoutés intentionnellement, c’est-à-dire sans ajout de composés fluorés pour obtenir une fonction technique. Elle présente cette évolution comme l’aboutissement d’un travail engagé de longue date : abandon des traitements C8, parmi les PFAS les plus anciens et les plus critiqués, puis remise en cause des alternatives C6, elles aussi fondées sur des chimies fluorées, avant les premières finitions déperlantes sans PFAS en 2019, puis un déploiement progressif sur les membranes et les finitions jusqu’au basculement annoncé pour 2025. Patagonia bénéficie d’ailleurs d’une position plus favorable dans cette séquence. Là où Gore-Tex concentre l’essentiel de l’attention comme incarnation du vêtement technique fluoré, la marque californienne est davantage associée à l’anticipation de la transition, alors même qu’elle a, elle aussi, longtemps eu recours aux PFAS. Cette évolution industrielle a une conséquence importante : elle rend plus visibles des compromis techniques longtemps restés en arrière-plan. Gore-Tex indique elle-même que ses traitements déperlants sans PFAS demandent un entretien plus fréquent . Dans sa FAQ, la marque précise que ces traitements sont généralement moins résistants aux huiles, qu’ils doivent être régulièrement entretenus pour fonctionner au mieux, et que lorsque la déperlance de surface ne remplit plus son rôle, le vêtement reste imperméable mais peut perdre en confort d’usage. La recommandation est alors claire : lavage, séchage, réactivation thermique, puis éventuelle réapplication d’un produit de réimperméabilisation. Autrement dit, la sortie des PFAS ne se résume pas à un simple échange de molécules invisible pour l’utilisateur·rice final·e. Elle modifie aussi le rapport au produit. Le vêtement technique continue d’être vendu comme imperméable, respirant et durable, mais sa performance repose davantage sur l’entretien, sur la bonne conservation de la déperlance et sur une acceptation plus explicite des contraintes d’usage. Gore-Tex l’écrit elle-même : sans traitement déperlant de surface efficace, la membrane continue de protéger de l’eau, mais l’étoffe extérieure peut se gorger, rendant le vêtement plus froid et plus inconfortable. Une nouvelle phase pour l’outdoor Pour les marques outdoor, cette phase ouvre un nouveau régime de communication. Pendant longtemps, le discours sur la technicité pouvait rester relativement simple : une membrane performante, une promesse d’imperméabilité, une image de fiabilité. La transition hors PFAS oblige désormais à raconter des matériaux plus complexes, des formulations plus prudentes et des produits dont la performance est parfois plus conditionnelle. Patagonia insiste sur le temps et les ressources investis pour maintenir le niveau de performance en supprimant les PFAS ajoutés intentionnellement. Gore-Tex, de son côté, met en avant une membrane plus légère, plus fine, avec une empreinte carbone réduite, tout en reconnaissant que les traitements déperlants non fluorés requièrent plus d’entretien. Le sujet n’est donc ni celui d’une absolution industrielle, ni celui d’un simple changement de vocabulaire. Il est plus concret : que vaut, dans la durée, le compromis proposé ? Comment les marques informeront-elles réellement leurs client·es sur les limites de la déperlance sans PFAS ? Et jusqu’où les consommateurs accepteront-ils une technicité moins « automatique », plus exigeante à l’usage, au nom d’une réduction des impacts chimiq ues ? Ces questions, aujourd’hui, comptent sans doute autant que l’annonce elle-même de la sortie des PFAS dans le textile grand public. Au fond, l’actualité PFAS ne raconte pas seulement la fin d’une chimie dont le coût sanitaire et environnemental devient impossible à ignorer. Elle raconte l’entrée de l’outdoor dans une période moins confortable, où les performances doivent être rediscutées, les exceptions justifiées, et les compromis rendus visibles. Pour un secteur qui a longtemps vendu l’idée d’une protection presque sans contrepartie, le déplacement est considérable.

  • Jean-Luc Marion : « L’escalade, c'est ce que personne ne peut faire à votre place »

    À 79 ans, Jean-Luc Marion, philosophe de renom et membre de l'Académie française, publie La Raison du Sport , un essai aussi érudit qu'accessible sur ce qui se joue vraiment dans l'effort. Ancien coureur de demi-fond, il y propose une idée-force : le sport n'est pas fait pour battre les autres, mais pour s'atteindre soi-même. Rencontre avec un penseur qui entend traiter le sport « sérieusement », comme peu l’ont fait avant lui. (cc) Fionn Claydon / Unsplash Vertige Media : Quelle est la raison de ce livre ? Jean-Luc Marion  : Il y a deux raisons. La première, c'est une sorte de coming out . Le sport a été pour moi une expérience fondamentale dans ma perception du monde et dans l'expérience de moi-même. Je considère même que ça a été une grande chance qui m'a donné des atouts dans d'autres activités, y compris la philosophie. La deuxième raison, c'est que je pense qu'il faut servir le sport, c'est-à-dire essayer de l'analyser de manière sérieuse. Or, je trouve qu'il n'est pas souvent analysé sérieusement. Il ne l'est pas parce que celles et ceux qui en parlent souvent ne l'ont pas pratiqué ou parce qu'ils et elles proposent une connaissance technique des résultats, des modes d'entraînement, mais sans vision large du phénomène sportif pris socialement. Je crois que pour parler du sport, il faut avoir quelques concepts précis. La philosophie vous donne ces concepts. Donc j'ai voulu rendre hommage au sport en essayant d'en développer la raison, la rationalité. Vertige Media : Vous étiez coureur de demi-fond, c'est ça ? Jean-Luc Marion  : Oui, quand j'étais adolescent. J'ai fait ça sérieusement au Stade Français en participant à quelques compétitions. J'ai un peu abandonné pour préparer le concours de l'École normale supérieure. J'ai repris après en faisant des courses sur route pendant 20 ans. J'avais un bon niveau régional. Mais comme disait mon entraîneur : j'étais bon, mais pas prêt. Je ne pouvais pas être champion olympique. Vertige Media : Comment votre travail de philosophe vient éclairer le sport ? Jean-Luc Marion  : Je vais prendre un exemple patent que beaucoup de lecteurs ont immédiatement relevé. En philosophie contemporaine, en phénoménologie, depuis Edmund Husserl ( philosophe et logicien allemand du 20ᵉ siècle considéré comme le père fondateur de la phénoménologie, ndlr ), on fait une distinction capitale à propos de ce qu'on appelle le corps. Parce que le corps a au moins deux statuts. Il y a d'abord le corps mécanique qui interprète notre corps physique comme une machine. Une large part de la médecine est fondée là-dessus. Une large partie du sport, aussi. Le corps devient alors un instrument dont on se sert. L'interprétation mécanique du corps est peut-être partiellement juste, mais elle est largement insuffisante. Puisqu'il y a des cas où mon corps devient ce que depuis Husserl on appelle la chair, le Leib . C'est-à-dire ce qui se ressent soi-même. Vertige Media : C'est-à-dire ? Jean-Luc Marion  : Prenez le principe de Descartes : ce n'est pas le corps qui sent, c'est l'âme. Je me sens moi-même quand je sens quelque chose, quand je m'éprouve. Or, dans le sport, on peut accéder relativement facilement à cet état de se ressentir pleinement soi-même. Cet état d'exaltation dans l'effort où on ne sait plus si on jouit ou on souffre. L'intérêt de cet état, c'est qu'on s'éprouve soi-même beaucoup plus que lorsque le corps est au repos. « On ne se regarde pas grimper. Je pense d'ailleurs que quand on fait un effort sérieux, on ne se regarde pas le faire. On est entièrement dedans » Vertige Media : Est-ce alors la raison première de faire du sport, pour se dépasser en quelque sorte ? Jean-Luc Marion  : Ce n'est pas tellement pour se dépasser, quoique ce soit très important. Ce n'est pas pour battre quelqu'un d'autre, c'est en un sens annexe. C'est pour s'éprouver véritablement soi-même. Alors que dans la vie quotidienne, on passe son temps à avoir la tête ailleurs. On n'est pas soi-même, on ne sait pas ce qu'on fait. C'est un complexe répandu maintenant que les activités professionnelles sont du temps perdu. Ça ne signifie rien parce que précisément, on y est sans y être. On ne ressent pas son corps. Au moment où je vous parle, je ne ressens pas mon corps. Et quand on est plein d'activités professionnelles, sur un grand rythme, on a l'impression qu'on se donne, mais qu'on ne s'y retrouve pas. La pire impression, c'est que n'importe qui pourrait le faire à votre place. Et le sport, l'escalade, c'est ce que personne ne peut faire à votre place. Jean-Luc Marion © Jean-François Paga Vertige Media : Dans vos autres écrits, vous développez le concept d'« adonné ». Ce terme n'apparaît pas dans La Raison du Sport , mais caractérise pourtant très bien le sport comme « exercice de soi ». Pourriez-vous l'expliquer ? Jean-Luc Marion :  Être adonné, c'est se recevoir soi-même à l'occasion de la réception du phénomène qui m'advient. Autrement dit, je nais à moi-même en même temps que les choses m'arrivent. Le bon exemple, c'est évidemment la naissance. À la naissance, d'un seul coup, le monde m'arrive, et j'arrive en même temps. Donc, être adonné, c'est le fait que moi-même, je suis reçu. Et je crois que le sportif quand il donne tout, donne en réalité ce qu'il n'a pas. Il le reçoit. « Dans le sport, la limite, quelle qu'elle soit, c'est toujours ce qu'il s'agit de dépasser, sans savoir si on a les moyens. On ne peut pas calculer à l'avance quelle va être la limite. C'est ça qui est excitant » Vertige Media : L'escalade est souvent qualifiée de pratique méditative parce qu'on ne peut penser à rien d'autre que ce qu'on est en train de faire. Est-ce lié ? Jean-Luc Marion :  Oui, absolument. À ce moment-là, on est entièrement dans ce qu'on fait et on n'est pas dans une position de spectateur. On ne se regarde pas grimper. Je pense d'ailleurs que quand on fait un effort sérieux, on ne se regarde pas le faire. On est entièrement dedans. Donc on est abandonné à ce qu'on fait. On ne se laisse pas distraire. On ne prend pas de distance par rapport à soi. Vertige Media : Vous écrivez : « Nul ne sait ce qu'il peut parvenir à faire. Le vrai possible, c'est l'impossible qu'on a pourtant fait  ». En quoi ce dépassement de soi est-il propre au sport ? Jean-Luc Marion :  Pour autant que je puisse parler des professions normales, je crois que la plupart du temps, nous calculons le possible. La performance professionnelle est fondée sur des objectifs qu'on doit remplir et des moyens dont on dispose pour les remplir. On se donne des objectifs réalisables. On est dans le calcul du rapport entre les buts et les moyens. Donc on est dans la définition du possible, de la limite. On espère dépasser la limite, faire de la croissance, mais en principe, on prévoit ce qu'on va faire, jusqu'où on va aller. Tandis que dans le sport, la limite, quelle qu'elle soit, c'est toujours ce qu'il s'agit de dépasser, sans savoir si on a les moyens. On ne peut pas calculer à l'avance quelle va être la limite. C'est ça qui est excitant. Vertige Media : Même dans un monde désormais bardé de données ? Jean-Luc Marion :  Ce qu'on appelle les datas  servent à définir des limites, des limites qu'on renforce parce qu'on peut les calculer, les quantifier, les fixer. Mais dans le sport, les datas  ne sont jamais le dernier mot. C'est à la rigueur le premier. Vertige Media : Beaucoup d'alpinistes disent se révéler à eux-mêmes en atteignant le sommet. Comment votre philosophie peut éclairer ce sentiment ? Jean-Luc Marion :  J'ai étudié un alpiniste, Erhard Loretan ( alpiniste et guide de haute montagne suisse, ndlr ), qui avait décidé de faire dans l'Himalaya des courses en style alpin. Donc rapidement et avec le matériel le plus léger possible. À ce moment-là, les alpinistes ont l'impression de se soustraire aux contraintes terrestres. Et ils ont un sentiment de libération. Cette formule – que le sport révèle le sportif à lui-même – avait été prononcée par beaucoup de champions. Christophe Lemaitre ( ancien sprinteur français, ndlr ) le disait, Michel Jazy ( ancien coureur de demi-fond français, ndlr ) le disait. Je pense qu'il y a un moment de révélation de soi à soi. © Jean-François Paga et Grasset Vertige Media : Vous écrivez que le sport a tendance à devenir de plus en plus spectaculaire. Peut-il perdre sa crédibilité dans cette surenchère ? Jean-Luc Marion :  Ah oui, bien sûr. Il y a déjà des sports qui ont perdu leur crédibilité. La boxe, par exemple, qui était un sport mondial. Elle suscitait les premiers reportages radio entre les États-Unis et la France pour des matchs où s'affrontaient Marcel Cerdan et Tony Zale. C'était énorme. Maintenant, il y a encore des matchs, mais tout le monde s'en fout. Je pense que le football est également profondément menacé. Il y a un écart de plus en plus grand entre le spectateur et les joueurs – économiquement, de notoriété, de mode de vie. Le lien d'identification entre le spectateur et le joueur est en train de se distendre. À partir du moment où le sport est dédoublé entre le praticien et le spectateur, le lien devient à la fois capital et fragile. Il faut que le spectateur soit un ancien praticien, ou que d'une manière ou d'une autre – bonne ou mauvaise, par chauvinisme, idéologie, peu importe – il adhère au spectacle. « Par sa spectacularisation, le sport a tendance à devenir plus extrême. Et met donc à distance les spectateurs » Vertige Media : Qu'est-ce qui se retrouve en jeu exactement ? Jean-Luc Marion :  Il ne faut pas oublier que c'est le spectateur qui fait l'économie du sport. Si le sport devient un marché, un lieu d'investissement, c'est parce qu'il y a les spectateurs. Il faut donc qu'ils croient que le spectacle qu'ils voient est vrai. Et que c'est le leur, que ça met en jeu quelque chose qu'ils peuvent éprouver et à quoi ils peuvent participer. Par sa spectacularisation, le sport a tendance à devenir plus extrême. Et met donc à distance les spectateurs. Vertige Media : Quel regard portez-vous sur l'avenir du sport ? Jean-Luc Marion :  En général, il est en danger. Il y a des sports qui vont s'en sortir, peut-être pas ceux qu'on croit. C'est pourquoi j'attache beaucoup d'importance positive au fait qu'il y ait des courses sur route de masse, où les gens ne sont pas là pour se faire des illusions, ils ne sont pas là pour se faire voir, ils sont là pour s'éprouver eux-mêmes. Ça, c'est sérieux. D'une certaine manière, c'est du sport non-spectacle. Et c'est celui-là qui a tendance à se développer, ce qui est plutôt bon signe. Tous les sports qui ne peuvent pas garder un rapport étroit avec la masse des pratiquants et qui sont réduits au spectacle sont en danger. Il faut vraiment qu'il y ait un enracinement social, historique, pour que le sport ne soit pas réduit à une image animée. Lire : La Raison du sport de Jean-Luc Marion (Grasset, 20 euros, 240p.)

  • Style en escalade : ce que la science révèle sur la fluidité

    La fluidité en escalade est généralement renvoyée à une affaire de « style », comme s’il s’agissait essentiellement d’un supplément esthétique. Une étude publiée en 2025 dans le Journal of Neurophysiology  propose une lecture plus solide de cette intuition. Chez les grimpeur·se·s les plus expérimenté·e·s, le mouvement suivant commence à laisser sa trace dans le mouvement en cours. Ce que l’on appelle le style relèverait donc moins d’une grâce imprécise que d’une organisation motrice plus profonde, dans laquelle le corps prépare déjà la suite avant même qu’elle n’apparaisse. © Hugo Perez Au pied d’un bloc, les commentaires tombent vite : « C’était un peu subi », « Validé, mais pas hyper propre », « Passé avec de la marge ». Ce lexique a l’air vague, mais il vise souvent juste, parce qu’il essaye de nommer une différence très concrète entre une progression qui négocie chaque prise comme un problème séparé, et une autre qui semble déjà contenir la suite dans sa manière de se poser, de pivoter ou de charger un appui. Le travail publié par Antonella Maselli et ses collègues prend précisément cette intuition au sérieux. Chez les grimpeur·se·s les plus expérimenté·e·s, le geste d’après s’inscrit plus tôt dans le geste présent. Le mot juste Le terme central de l’étude est celui de « coarticulation ». Le mot peut paraître un peu sec, mais l’idée se laisse saisir assez vite. Dans une séquence de mouvements, le geste présent ne vit pas seul, puisqu’il porte déjà la marque de celui qui vient ensuite. Le futur ne succède donc pas simplement au présent, il commence déjà à le modeler. Appliquée à l’escalade, cette notion devient immédiatement très parlante. Une hanche qui se place ne sert pas uniquement à rester au plus près du mur, elle prépare déjà un transfert. Une main ne serre pas seulement pour tenir la prise actuelle, elle se positionne aussi en fonction de ce qu’elle devra permettre juste après. Une épaule s’ouvre, un pied se charge autrement, le torse pivote légèrement, et l’on comprend mieux pourquoi certaines ascensions donnent l’impression de ne pas être construites prise par prise. Cela rappelle au fond que, dans l’escalade, le mouvement commence un peu plus tôt, dans la lecture, dans la visualisation, et dans cette manière de ranger déjà la suite avant même de partir. C’est là que le sujet devient vraiment intéressant pour l’escalade, car le style cesse d’apparaître comme une couche décorative qu’on ajouterait à la performance une fois le reste acquis. Il peut aussi se lire comme l’effet visible d’une autre manière de préparer le mouvement, plus précoce, plus distribuée dans le corps, et sans aucun doute plus économe. Pour tester cette hypothèse, les auteur·rice·s ont construit un protocole contrôlé, et suffisamment proche de la logique réelle de la grimpe pour que la question garde du sens. Vingt-et-une personnes ont été incluses dans l’échantillon, dont six femmes. Trois groupes ont été distingués de manière pragmatique, des personnes ne pratiquant pas l’escalade, des débutant·e·s et des expert·e·s. Les auteur·rice·s reconnaissent d’ailleurs que cette catégorisation reste imparfaite, puisque l’expérience réelle se distribue davantage sur un continuum que dans des cases bien nettes. © Whole body coarticulation reflects expertise in sport climbing de Antonella Maselli, Lisa Musculus, Riccardo Moretti, Andrea d’Avella, Markus Raab et Giovanni Pezzulo Les participant·e·s devaient effectuer 80 essais sur un mur expérimental, avec dix répétitions pour chacune des huit voies prévues. La tâche était volontairement simple : deux mouvements de pieds initiaux restaient identiques, puis deux mouvements de mains variaient selon plusieurs configurations. L’objectif était de construire une séquence suffisamment stable pour observer comment le corps prépare ce qui arrive. Un détail du protocole compte beaucoup : avant chaque essai, les participant·e·s devaient jouer à vide la séquence à venir. Cela rappelle au fond que, dans l’escalade, le mouvement commence un peu plus tôt, dans la lecture, dans la visualisation, et dans cette manière de ranger déjà la suite avant même de partir. Pour capter les gestes, les chercheur·se·s ont utilisé dix caméras et 25 marqueurs placés sur les principales articulations. Les trajectoires ont ensuite été réduites grâce à une analyse en composantes spatio-temporelles, puis des classifieurs LDA ont servi à mesurer à quel point le corps révélait déjà des éléments du mouvement à venir, notamment la main qui allait bouger ensuite ou la cible finale à atteindre. Le corps en avance La réponse apportée par l’étude est cohérente. La coarticulation existe chez la plupart des participant·e·s, mais elle n’apparaît ni au même moment ni de la même manière selon le niveau d’expérience. Chez les personnes ne pratiquant pas l’escalade, cette préparation tend surtout à émerger près du déclenchement du geste suivant, alors que chez les expert·e·s, l’anticipation se manifeste plus tôt et mobilise davantage d’articulations. La différence ne tient donc pas seulement à la réussite finale du geste, mais aussi au moment où la suite commence à exister dans le corps. Un autre résultat va dans le même sens. L’information liée à la cible apparaît souvent plus saillante que celle qui concerne seulement le choix de la main. Cela confirme une intuition très concrète, à savoir que la suite d’un mouvement se lit rarement dans la main seule, mais dans un ensemble de signaux plus diffus, un bassin qui se place, un buste qui s’oriente, un appui qui se charge, un centre de masse qui part. Les figures de l’étude racontent d’ailleurs aussi une histoire de tempo. Elles montrent des profils temporels distincts, avec des personnes débutantes plus lentes sur certains événements, ce qui souligne une question de continuité plus qu’une simple affaire de vitesse brute. Autrement dit, ce qui distingue les grimpeur·se·s les plus expérimenté·e·s n’est pas seulement d’aller plus vite ou de réussir davantage, mais d’inscrire plus tôt la suite dans le geste présent. Cinématique du corps entier reconstruite à partir des composantes principales réelles et spatio-temporelles © Whole body coarticulation reflects expertise in sport climbing de Antonella Maselli, Lisa Musculus, Riccardo Moretti, Andrea d’Avella, Markus Raab et Giovanni Pezzulo L'étude de Maselli n’arrive pas dans un désert. Il entre en résonance avec plusieurs travaux déjà connus sur la coordination experte en escalade. La revue systématique de Dominic Orth, Keith Davids et Ludovic Seifert, publiée en 2016 , décrivait déjà cette expertise à partir d’indices très concrets : moins de pauses prolongées, des trajectoires relativement simples dans la voie, et des transitions plus fluides entre les mouvements. Le style n’apparaît alors plus comme un supplément d’âme, mais comme une manière plus efficace d’organiser la continuité. Les travaux de Seifert sur l'escalade sur glace apportaient une nuance tout aussi utile, en montrant que l’expertise ne relevait pas d’une répétition rigide d’un schéma idéal, mais d’une variabilité plus fonctionnelle, avec moins d’exploration inutile et une meilleure calibration aux propriétés de l’environnement. Ce point compte, parce qu’il évite un contresens fréquent : un·e bon·ne grimpeur·se n’est pas nécessairement celui ou celle qui varie le moins, mais souvent celui ou celle qui varie mieux. Sur le versant perceptif, les recherches de Vicente Luis-del Campo et de ses collègues sur l’ eye-tracking  pendant la lecture d'une voie complètent bien le tableau. Les prises fixées pendant la pré-planification sont davantage utilisées ensuite, et l’expérience s’accompagne de fixations plus pertinentes ainsi que d’une grimpe plus rapide. Ici encore, la recherche rejoint une scène très ordinaire de la pratique. Lire une voie n’est pas un rituel extérieur au mouvement, c’est déjà une part du mouvement. Ce que Maselli et ses collègues apportent, c’est une articulation plus nette entre cette préparation et la matière même du geste. Il ne s’agit plus seulement de dire que les personnes expérimentées regardent mieux, mais de montrer que cette organisation du futur s’inscrit plus tôt dans le corps, jusque dans les segments encore occupés par le mouvement précédent. Ce que ça change Comme souvent avec les bonnes études, l’intérêt tient aussi à ce qu’ils ne permettent pas de conclure trop vite. Les auteur·rice·s listent plusieurs limites importantes, notamment des voies courtes et relativement simples, un échantillon limité et une distinction imparfaite entre débutant·e·s et expert·e·s. Ces précautions n’annulent pas le résultat, mais elles évitent d’en faire une vérité finale sur le style. L’étude ne prouve pas qu’un entraînement du « style » produirait mécaniquement ces signatures de coarticulation. Elle ne dit pas non plus qu’il existerait une seule bonne manière de grimper, lisse, continue, canonique, à laquelle tous les corps devraient ressembler. Elle montre quelque chose de plus précis, et sans doute de plus utile : l’expertise modifie la manière dont le corps répartit l’anticipation dans le temps. C’est déjà beaucoup, parce que cela permet de relire autrement une scène très banale de la grimpe, ce moment où un passage finit par « couler » après plusieurs essais, non parce qu’il devient soudain facile, mais parce qu’il cesse d’être découpé en problèmes indépendants. Le corps ne traite plus la voie comme une série de négociations locales. Il en a déjà commencé l’organisation. Dans l’escalade, le style est souvent coincé entre deux usages un peu pauvres. Tantôt il sert à désigner une belle allure, comme s’il s’agissait d’un supplément esthétique. Tantôt on le rabat sur une coquetterie, tolérée tant qu’elle ne gêne pas la performance. L’intérêt du travail publié par Maselli et ses collègues est de sortir légèrement de ce piège. L’étude ne retire rien à la part sensible d’une belle ascension, et elle ne réduit pas non plus la fluidité à un chiffre. Elle montre simplement qu’il existe, derrière cette impression de continuité, une organisation corporelle plus profonde. Un corps expert n’est pas seulement celui qui tient les prises ou choisit la bonne méthode. C’est aussi celui chez qui la prise d’après commence déjà. À partir de là, le mot style change un peu de statut. Il ne désigne plus uniquement ce que l’œil admire, il désigne aussi ce que le corps a déjà compris. Pour lire l’étude complète, Whole body coarticulation reflects expertise in sport climbing.

  • États-Unis : un site d'escalade mythique, bientôt avalé par la mine

    En mars 2026, l'État américain a officiellement transféré près de 1 000 hectares de terres publiques — dont Oak Flat, haut lieu du bloc dans le sud-ouest des États-Unis — à une entreprise minière. Lieu sacré pour les Apaches et destination phare pour des milliers de grimpeur·ses, c’est sans doute la perte la plus importante d’un site d’escalade public sur le territoire américain. © Mike Schennum « C'est une nouvelle dévastatrice pour Oak Flat et tous ceux qui aiment cet endroit sacré. » Trois jours auparavant, Russ McSpaden, qui s'est longuement engagé pour la préservation de ce site naturel emblématique de l'Arizona, apprenait que le site passait aux mains d'une entreprise minière. Oak Flat — ou Chí'chil Biłdagoteel pour la communauté apache de San Carlos — n'est plus une terre publique protégée depuis soixante-dix ans par un décret exécutif fédéral. Elle appartient désormais à Resolution Copper, filiale commune des géants miniers Rio Tinto et BHP. Pour les Apaches, le site est un lieu sacré où se déroulent des cérémonies religieuses ancestrales. Pour les grimpeur·ses, c'est l'un des joyaux de l'escalade du sud-ouest américain. La mine l'emportera Oak Flat, c'est 980 hectares de terre publique à une soixantaine de kilomètres à l'est de Phoenix, en Arizona. Niché dans la forêt nationale de Tonto, le site est une référence du bloc aux États-Unis. Pendant quinze ans, le site a même accueilli le Phoenix Bouldering Contest, l'une des plus grandes compétitions de bloc au monde. En 1955, le président Eisenhower avait classé Oak Flat comme terre protégée, interdisant toute exploitation minière et préservant son statut sacré pour les Apaches et d'autres tribus. Cette protection a tenu jusqu'en décembre 2014. Cette année-là, le sénateur John McCain fait adopter un décret, glissé dans la loi de finances annuelle de la défense. Le mécanisme est simple : Resolution Copper récupère Oak Flat en échange d'autres parcelles ailleurs. L'objectif : exploiter un gisement de 1,4 milliard de tonnes de cuivre enfoui sous le site. La méthode ? Le block-caving , soit une technique d'extraction par effondrement contrôlé. Concrètement, des infrastructures minières sont créées sous le minerai, qui s'effondre progressivement à mesure que le cuivre est extrait depuis le bas. Le résultat : un cratère énorme de plus de trois kilomètres de large et 300 mètres de profondeur. Oak Flat, ses voies, ses sites sacrés apaches — tout disparaîtra, avalé. « Le cratère engloutira Oak Flat et toutes ses ressources récréatives et culturelles fantastiques », résume l'Access Fund, l'organisation nationale de défense de l'escalade aux États-Unis, qui représente plus de 8 millions de grimpeur·ses. De son côté, Resolution Copper promet de maintenir l'accès au site « aussi longtemps que possible » et de construire un nouveau site « un jour ». En attendant, Vicky Peacey, présidente de Resolution Copper, assure à la radio KJZZ  que « le site est ouvert et accessible, et il le sera aujourd'hui, demain et dans les années à venir ». Pour la dirigeante, c'est dans une décennie que la mine souterraine aura suffisamment avancé et qu'Oak Flat fermera définitivement. La communauté de l'escalade face au rouleau compresseur Face à cette menace, trois recours en justice ont été déposés. Le premier par la tribu apache de San Carlos. Le deuxième par une coalition d'organisations environnementales et de défense de l'escalade, dont l'Access Fund. Le troisième par des femmes apaches individuelles, pour protéger leur accès au site lors de cérémonies religieuses. Le 18 août 2025, un jour avant que l'agence fédérale de l' U.S. Forest Service ne prévoie de remettre les terres à Resolution Copper, la Cour d'appel du 9e Circuit accorde une injonction d'urgence bloquant temporairement le transfert. Une victoire provisoire. Le lendemain, Donald Trump réagit publiquement, qualifiant l'Access Fund et ses co-plaignant·es d'« anti-américains » pour avoir tenté de bloquer cette « cession de terres publiques ». La protection juridique ne tient que quelques mois. Le 13 mars 2026, la Cour d'appel lève l'injonction. Cette lourde défaite judiciaire révèle les limites des outils dont dispose la communauté de l'escalade pour protéger ses sites. L'Access Fund, présent dans la coalition, dispose pourtant d'une expertise reconnue : plus de cent ans d'expérience cumulée en matière de politiques publiques, plus de 1,60 million d’hectares de terres publiques protégées à travers le pays. Mais face à une loi votée par le Congrès en 2014, insérée dans un texte budgétaire de la défense, et soutenue par une administration déterminée, les recours juridiques se heurtent à un mur. « Le combat n'est pas terminé, même si Oak Flat devient la propriété d'un géant minier multinational », assure Russ McSpadden. Cela dit, la réalité est là : le site a changé de mains, et les premières foreuses exploratoires vont arriver. Un patrimoine naturel explosé à la dynamite Derrière ce transfert, une doctrine est clairement assumée par l'administration Trump. Le message est limpide : les terres publiques sont avant tout des réservoirs de ressources à exploiter. Patrimoine naturel, sites sacrés, zones récréatives — tout cela passe au second plan face aux impératifs industriels et à la rhétorique sécuritaire ( l'administration Trump dynamite des parcs naturels pour construire son mur à la frontière mexicaine, ndlr ). Oak Flat devient ainsi un cas d'école de ce que peut produire cette doctrine : une accélération administrative, un soutien politique massif, et une absence totale de considération pour les multiples usages et valeurs — culturelles, spirituelles, récréatives — de ces territoires. Pour la communauté de l'escalade, Oak Flat dit quelque chose de plus large : aucun site, aussi emblématique soit-il, n'est définitivement protégé. Un décret exécutif vieux de soixante-dix ans peut être balayé par un cavalier législatif glissé dans une loi budgétaire de défense. Les parcs régionaux, les forêts nationales, tous les espaces naturels où grimpent des millions d'Américain·es sont potentiellement menacés par ce précédent. Si Oak Flat peut tomber, n'importe quel site le peut. Tant que les sites d'escalade dépendront de protections révocables par voie législative, tant que les terres publiques seront considérées avant tout comme des gisements de ressources, la bataille sera déséquilibrée. Les outils juridiques existent, les organisations aussi — mais ils ne suffisent pas. Ce qui se joue à Oak Flat dépasse largement l'Arizona : c'est un modèle de ce qui peut arriver ailleurs, un avertissement sur la fragilité des espaces que la communauté de l'escalade croyait acquis. À condition, toutefois, de continuer à se battre pour les préserver.

  • Pourquoi l’escalade ressemble au surf

    On les rapproche souvent pour ce qu’ils offrent de plus visible : le dehors, le style, l’intensité, la sensation flatteuse d’une liberté plus pure qu’ailleurs. Ce n’est pas faux. Mais l’essentiel est peut-être ailleurs. Le surf et l’escalade ont en commun quelque chose de plus troublant : ce sont deux pratiques qui demandent à la fois un corps, un œil, un sens du moment — puis transforment très vite cette compétence en monde social, avec ses usages, ses hiérarchies et sa façon de décider qui est vraiment « dedans ». (cc) Unsplash Il suffit de regarder un spot un peu chargé, au moment où tout le monde attend sa vague, pour comprendre qu’une pratique peut avoir l’air libre sans être simple. Personne n’a besoin de faire un discours pour faire sentir qu’un corps de trop dans l’eau modifie l’équilibre général. Un placement un peu gourmand, une vague brûlée, une arrivée qui semble ignorer les usages, et la douceur du décor se ride aussitôt. La mer n’a pas changé. Le climat social, si. En escalade, la frontière se montre autrement. Elle a moins le bruit du ressac que celui, plus discret, d’une conversation au pied du mur, d’une remarque sur une voie, d’un silence un peu appuyé après une fanfaronnade mal dosée. Ici aussi, on observe, on jauge, on écoute comment quelqu’un parle d’un passage engagé, d’une cotation, d’un spot, d’une séance en salle. Et très vite, sans qu’aucune règle n’ait été affichée, on comprend qu’il existe des façons plus ou moins légitimes d’être là. Deux chercheurs norvégiens en sciences du sport, Tommy Langseth et Øyvind Salvesen, l’ont bien montré : en escalade, le risque n’est pas simplement affaire de tempérament : il engage aussi la reconnaissance au sein d’un système de valeurs partagé. C’est à cet endroit, et pas dans le simple décor, que surf et escalade commencent vraiment à se ressembler. Ce ne sont pas seulement deux sports de sensations. Ce sont deux pratiques qui débordent très vite le geste pour devenir des mondes sociaux à part entière : des univers où l’on apprend à lire un milieu, à reconnaître ce qui compte, à sentir ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, à comprendre enfin qu’une activité qui se rêve libre n’échappe jamais tout à fait à la vieille question de la légitimité. Lire avant de forcer Le premier point commun entre la vague et le rocher tient peut-être à cela : dans les deux cas, il ne suffit pas d’agir, il faut d’abord savoir lire. Lire un plan d’eau, une série, un courant, un déferlement. Lire une ligne, une texture, une exposition, un passage qui ne se donne pas tout de suite. Le surf comme l’escalade demandent plus qu’une exécution propre. Ils supposent une qualité d’attention, une intelligence de situation, un art de l’ajustement. C’est même, sans doute, ce qui leur donne une telle densité culturelle. On n’y admire pas seulement la puissance ou la technique. On y admire une manière de comprendre ce qui se passe. « Ce qui compte pour moi, c’est que les choses soient faites avec style. Si tu vois que tu n’as pas de marge, tu devrais redescendre » Rolf, un grimpeur norvégien Dans leur article sur l’escalade norvégienne, Langseth et Salvesen écrivent qu’il existe « un lien clair entre la prise de risque et la reconnaissance dans le système de valeurs de l’escalade ». La phrase mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle dégonfle une fiction tenace du milieu : celle selon laquelle le risque serait une affaire purement intime, presque psychologique, comme si l’on grimpait seul avec son tempérament. Leur idée est plus forte. À mesure qu’ils et elles entrent dans la culture grimpe, les pratiquant·e·s « apprennent ce qui a de la valeur » et finissent par faire de ces valeurs une part de leur propre motivation. Le risque ne vaut donc pas seulement parce qu’on le ressent. Il vaut aussi parce qu’un monde lui donne du sens. L’un des grimpeurs interrogés, Rolf, le formule d’ailleurs avec netteté : « Ce qui compte pour moi, c’est que les choses soient faites avec style. C’est-à-dire qu’une ascension soit réalisée comme, selon moi, elle doit l’être : avec style et avec de la marge. Si tu vois que tu n’as pas de marge, tu devrais redescendre ». La phrase est intéressante parce qu’elle dit beaucoup plus qu’une préférence personnelle. Elle rappelle qu’en escalade, le geste n’a jamais tout à fait de valeur en soi. Il en reçoit une de la manière dont il est conduit — et jugé. « Nous devons établir notre territoire » Crystal, une surfeuse californienne Le surf raconte quelque chose de très proche. Dans une étude récente menée auprès de surfeur·euse·s d’eau froide à Jæren, en Norvège, un pratiquant décrit le moment où il prend une vague ainsi : « On a l’impression de jouer avec la nature, mais à ses conditions à elle, parce qu’on ne peut pas lutter contre la vague, il faut aller avec son mouvement. Il y a tellement de puissance dans une vague, tellement de choses qui bougent. Tout est en mouvement, et il faut composer avec tous ces mouvements. » Là encore, ce qui impressionne n’est pas seulement la maîtrise physique. C’est l’idée qu’un bon geste est d’abord une bonne lecture. On comprend mieux, à partir de là, le prestige très particulier de ces deux pratiques. Elles donnent l’impression qu’il existe encore des activités où la compétence ne se réduit pas à l’application d’une méthode. Des activités où l’on peut avoir du niveau parce qu’on voit mieux, parce qu’on sent plus juste, parce qu’on comprend plus finement ce que le milieu autorise, refuse ou déplace. Ce n’est pas seulement une promesse sportive. C’est presque une promesse anthropologique : celle d’un savoir incarné Le cool a ses vigiles Rien n’est plus intéressant, ensuite, que la manière dont ces univers, si prompts à se dire libres, savent produire de la frontière. Dans le surf, le mécanisme est presque pédagogique. Une vague est une ressource rare. L’espace est limité. Le bon placement se gagne. Le partage est donc toujours, d’une certaine manière, un partage sous tension. Une étude consacrée aux surfeuses californiennes porte un titre qui dit déjà beaucoup : « Nous devons établir notre territoire ». La formule vient d’une pratiquante, Crystal, et elle fissure du même coup l’image d’Épinal. La glisse n’abolit pas les rapports de pouvoir, elle les recompose dans un autre décor. « Le fait que ces frontières ne soient pas claires ne signifie pas qu’elles n’existent pas » Tommy Langseth et Øyvind Salvesen Ce qui frappe dans cette littérature, c’est à quel point la question de la place y revient sans cesse. Place physique, évidemment : qui est où, qui passe, qui attend, qui gêne. Mais aussi place symbolique : qui a l’air d’être du coin, qui connaît les usages, qui peut se permettre telle audace, qui devra faire ses preuves plus longtemps. Le surf se rêve volontiers comme communauté. Il fonctionne aussi comme économie de la rareté. Une étude norvégienne sur les surfeur·euse·s le dit autrement : « Moins d’ami·e·s, plus de vagues : c’est l’ancienne règle ». Tout le paradoxe est là. Les pratiquant·e·s interrogé·e·s disent aimer partir à l’eau avec quelques proches, partager la session, se raconter les bons moments. Mais ils et elles savent aussi qu’au-delà d’un certain seuil, la communauté entame la ressource même qui la réunit. Quelques ami·e·s augmentent le plaisir, trop de monde le dégradent. Le surf adore les tribus, mais beaucoup moins les foules. L’escalade, de ce point de vue, paraît plus pacifiée. Elle l’est surtout dans ses formes. La frontière y prend moins volontiers le visage du territoire brut que celui, plus élégant, du goût. Ici, on trie avec des oppositions qui ont l’air naturelles : salle ou falaise, bloc ou grande voie, engagement ou confort, style ou force, aventure ou consommation. La hiérarchie n’est pas toujours formulée. Elle n’en travaille pas moins les regards et les réputations. Là encore, Langseth et Salvesen sont utiles parce qu’ils ne psychologisent pas trop vite ce que les grimpeur·euse·s appellent parfois « leur » rapport au risque. Ils montrent que le milieu valorise certaines prises de risque et en disqualifie d’autres. Ils vont même jusqu’à parler de « zones de crédibilité » pour décrire l’espace où un geste sera reçu comme admirable, puis les zones où il deviendra simplement inconséquent, voire ridicule. Leur phrase la plus juste est peut-être aussi la plus simple : « Le fait que ces frontières ne soient pas claires ne signifie pas qu’elles n’existent pas ». C’est tout le problème, et tout l’intérêt, de ces univers : ils remplacent les règlements visibles par des normes plus diffuses, donc souvent plus puissantes. C’est ici qu’il faut prendre au sérieux le mot de « style », si souvent employé dans ces mondes comme s’il allait de soi. Le style n’est pas qu’une affaire d’esthétique. C’est une manière de faire qui vaut socialement. Il dit qu’on n’est pas seulement capable, mais capable comme il faut. Dans le surf comme dans l’escalade, la légitimité ne se joue donc jamais seulement sur le résultat. Elle se joue sur la manière, sur le ton, sur l’aisance, sur le rapport jugé correct au risque, à l’effort, à l’espace, aux autres. C’est une hiérarchie plus feutrée qu’un classement. Ce n’est pas une hiérarchie plus douce. Le marché du vrai Le parallèle devient encore plus net quand ces deux pratiques se démocratisent. Plus le surf et l’escalade s’ouvrent, plus elles paraissent obsédées par la question de l’authenticité. Le phénomène n’a rien de mystérieux. À mesure que les publics s’élargissent, que les marques s’installent, que les salles se multiplient, que les bassins à vagues apparaissent, que les réseaux sociaux fabriquent du désir, il faut bien redéfinir ce qui distinguera encore les « vrai·e·s » des autres. L’authenticité cesse alors d’être une sensation : elle devient une frontière. Le surf donne ici un miroir particulièrement cruel. Dans Cultural Dissonance , Tommy Langseth et Adam Vyff partent d’un constat banal : « Les surfeur·euse·s se voient souvent comme “vert·e·s” »/ Puis ils montrent autre chose. Leur enquête, fondée sur un questionnaire auprès de 251 surfeur·euse·s norvégien·ne·s et six entretiens, conclut que la plupart se perçoivent comme écologiquement conscient·e·s, tout en achetant beaucoup d’équipement et en voyageant beaucoup. Les auteur·rice·s en tirent une conclusion : « Nos résultats montrent qu’il existe un écart entre les attitudes et les actions des surfeur·euse·s ». Ce qui les intéresse n’est pas de distribuer des bons et des mauvais points, mais de décrire une dissonance culturelle : le champ valorise à la fois le lien à la nature et les pratiques de consommation qui permettent de nourrir le désir de surf. L’escalade ne raconte pas une autre histoire. Elle aussi aime se penser comme une pratique plus nue, plus directe, plus réelle. Elle aussi est devenue une industrie de lieux, d’images, d’ambiances, de récits, de voyages et de signes distinctifs. L’enjeu n’est pas de dénoncer de haut une imposture. Il est plus fin, et plus intéressant : comment une pratique peut-elle continuer de se vivre comme accès privilégié au réel quand cet accès devient lui-même un produit hautement désirable ? Cette tension entre promesse d’authenticité et mise en marché traverse aujourd’hui une large partie des sports dits « lifestyle », et le surf en fournit un cas particulièrement documenté. C’est peut-être là, au fond, que la vague et le mur se rejoignent le plus franchement. Pas dans le simple goût du dehors. Pas même dans la promesse de sensations singulières. Mais dans cette manière très contemporaine de bâtir un prestige sur la sortie hors du sport ordinaire, puis d’administrer cette sortie à mesure qu’elle devient rentable, visible, désirée. Le surf et l’escalade aiment dire qu’ils desserrent les cadres. C’est sans doute vrai. Mais ils en fabriquent d’autres : plus souples, plus « stylés », plus difficiles à nommer — et souvent, pour cette raison même, plus efficaces. Sous le sel comme sous la magnésie, on retrouve toujours la même question, vieille comme le social, mais ici reformulée avec davantage de panache : qui est vraiment à sa place ?

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