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- Sandra Berger, présidente de la FFME : « Je ne sors pas de nulle part »
L’ancienne secrétaire générale de la Fédération française de la montagne et de l’escalade vient d’être élue à la présidence sur un quasi-plébiscite. À 44 ans, elle devient la première femme présidente de l’histoire de l’organisation ainsi que l’une des très rares à prendre la tête d’une fédération olympique en France. Pour autant, le souffle de Sandra Berger est ailleurs. Et pour le connaître, il faut plonger dans la première grande interview qu’elle a décidé de donner depuis son élection. Sandra Berger à Paris, mars 2025 © Louis Lepron pour Vertige Media C’est comme si elle avait pris de l’élan. On ne sait pas tout à fait ce qui vient de se passer quand nous nous asseyons en face de Sandra Berger, mais une chose est sûre : il faut reprendre son souffle. Entre le moment où elle nous a salués et celui où nous avons atterri un étage au-dessus, le chrono s’est un peu emballé. Le palpitant, aussi. Une porte, deux portes, une dizaine de marches avalées comme un skieur de fond norvégien et cette faculté à vous inviter à passer dans la pièce d'à côté tout en y étant déjà. L’après-Carrière On lui avait pourtant dit que l’entretien se ferait au long cours. Mais ce démarrage en trombe traduit sans doute une forme d’empressement. De nervosité, aussi. Après tout, c’est la première interview que Sandra Berger donne depuis qu’elle a été élue à la présidence de la Fédération de la montagne et de l’escalade (FFME). De son propre aveu, c’est même « une première dans l’exercice tout court ». Et c’est aussi la raison pour laquelle elle a tenu à être accompagnée de son directeur de la communication qui va devoir plier son mètre 93 dans ce salon pas bien grand, situé au premier étage du siège de la fédération. Les bureaux ont beau être au bord du canal de l’Ourcq, dans le 19e arrondissement de Paris, on ne profitera pas vraiment du fil de l’eau. À la place : une timide fenêtre, trois fauteuils en simili cuir et entre nous, des notes que la présidente a tenu à préparer « au cas où ». « Je sais ce que c‘est. Comment on vous regarde. Ce qu’on attend de vous » Dans un des rares entretiens qu’elle a menés ( longtemps avant le nôtre pour le podcast Altitudes , ndlr ), Sandra Berger confiait être mal à l’aise avec la reconnaissance. Elle vient d’être élue avec 94,8% des voix. « Est-ce que je suis à l’aise aujourd’hui ? Oui, parce que je ne sors pas de nulle part , entame-t-elle. J’existe dans le paysage fédéral depuis de nombreuses années. » Avant d’être élue à la tête de la FFME, Sandra Berger a occupé le poste de présidente de la Ligue Île-de-France, puis celui de secrétaire générale, communément admis pour être l’échelon n°2 de la fédération. « Le poste de présidente, je l’ai donc déjà incarné , poursuit-elle. Je sais ce que c’est. Comment on vous regarde. Ce qu’on attend de vous. » En novembre dernier, son prédécesseur, Alain Carrière, annonçait au bureau fédéral de la FFME sa volonté de démissionner . Moins de trois mois après, voilà Sandra Berger dans son fauteuil. « La question de prendre la relève d’Alain Carrière, elle a fini par se poser, confie-t-elle. Je l’avais dans un coin de ma tête, je savais que je pouvais incarner la fonction mais j’interrogeais juste l’impact personnel. » Sandra Berger a 44 ans, un métier de psychologue et une résidence principale dans le Gard, où elle a déménagé il y a quelques années. Après avoir sondé son entourage, la décision est prise assez rapidement. Selon nos informations, sa candidature ne faisait plus aucun doute au moment où Alain Carrière annonçait son retrait. « Sandra, c’est le choix le plus évident pour nous , ajoute un des proches collaborateurs du bureau fédéral. En tant que secrétaire générale, elle connaît tous les dossiers. C’est même elle qui préparait les trois quarts d’entre eux. » Peu de doute donc que la nouvelle présidente poursuive méticuleusement le travail entamé par la liste menée par Alain Carrière, dont elle a hérité. « Je n’hérite pas , corrige-t-elle. Ce plan stratégique a été construit en équipe. J’y ai grandement contribué. » Sandra Berger fera donc très bien la promotion du fameux « plan » adopté à la dernière olympiade et baptisé « Découvrir - Progresser - Performer - S’engager ». Elle dira aussi peu ou prou l es mêmes choses que son prédécesseur sur les enjeux majeurs de la FFME . La situation économique préoccupante ? « On a déjà augmenté le prix de la licence, on ne le refera pas ». Le développement des salles commerciales Karma ? « Une nouvelle ligne de revenu ». Les objectifs de l’équipe de France aux Jeux olympiques de Los Angeles en 2028 ? « Nous n’en avons pas, nous préférons travailler sur le parcours des athlètes ». La popularité récente de l’escalade ? « C’est chouette mais il faut qu’on parvienne à davantage fidéliser les licencié·e·s . » Dans les locaux de la FFME, à Paris © Louis Lepron pour Vertige Media Sexisme Education On l’aura compris, l’élection de Sandra Berger ne provoquera pas d ’aggiornamento dans le programme de la fédération. Reste l’incarnation de la fonction, forcément différente, pour celle qui veut représenter « une gouvernance accessible, partagée et moderne ». La nouvelle élue devient la première femme présidente de la FFME. En 2026, elle rejoint les deux seules femmes présidentes d’une fédération olympique d’été ( avec Dominique Mérieux à la Fédération française de gymnastique et Lise Legrand, co-présidente de la Fédération française de lutte, ndlr ). De quoi marquer un tournant ? « Je pense que la fonction de présidente produit la capacité à incarner ces questions de sexisme , répond-elle. Il faut pouvoir permettre d’autoriser le dialogue sur ces questions. Il faut aussi pouvoir les endosser. » « On se retrouve confronté·e·s à des phénomènes sociétaux complexes et nous n’avons ni les dispositifs ni les moyens ni la formation pour y répondre » Sandra Berger à Paris en mars 2025 © Louis Lepron pour Vertige Media Cette fonction, Sandra Berger l’endosse justement dans un contexte particulier. En fin d’année dernière, alors qu’Alain Carrière venait tout juste d’annoncer sa démission, un cas présumé d’agression sexuelle au sein de l’équipe de France d’escalade a été révélé dans nos colonnes . La victime y raconte son calvaire et surtout, la manière dont elle s’est sentie abandonnée par les instances de sa fédération, notamment sa direction. Depuis, c’est souvent la directrice générale de la FFME, Anne Grospeillet-Quintin, qui fait le SAV dans les médias. En expliquant que sa structure souffre du manque d’accompagnement de l’État sur ces cas extrêmement sensibles. La présidente ne dit pas autre chose. « Je sais ce que ces sujets impliquent et aujourd’hui, une fédération n’est pas outillée pour ça , affirme-t-elle. On se retrouve confronté·e·s à des phénomènes sociétaux complexes et nous n’avons ni les dispositifs ni les moyens ni la formation pour y répondre. » Comme certain·e·s homologues, la dirigeante appelle à la création d’une instance trans-fédérations, indépendante et experte des questions de violences sexistes et sexuelles. « Elle aurait un pouvoir d’enquête qui permettrait d’accélérer les procédures de la justice civile qui prend, sur ces cas-là, des années », explique-t-elle. Pour autant, la nouvelle présidente de la FFME n’entend pas uniquement se situer dans ce qu’elle appelle « le combat du contre ». Autrement dit ? « C’est important de poser des limites aux auteurs de ces violences-là , traduit-elle. Mais c’est aussi essentiel de redonner de la capacité d’agir aux victimes. Il s’agit de leur faire ressentir que c’est ok d’en parler mais surtout, que leur parole va être entendue, accueillie et accompagnée. » Est-ce l’incarnation d’une femme de 44 ans, encore en activité, qui va le permettre ? « Ce sont des facteurs objectifs », répond l’élue, avec un léger sourire. Avant de botter en touche : « Mais je ne vous donnerai pas de scoop. Cette animation, cette façon d’incarner, elle se prépare en équipe ». « L’engagement social a été un héritage. J’y ai trouvé une manière de donner un sens à ma vie » En attendant, les probabilités ne s’y tromperont pas. Sandra Berger a été victime de sexisme au sein de la FFME. Comment les a-t-elle dépassées ? « Je ne sais pas si je devrais dire ça , commence-t-elle, avec un suspense qui fige instantanément son directeur de communication . Mais il y a beaucoup de choses dont je me suis rendue compte après coup. » Les remarques du type – « Vous êtes une femme, vous êtes jeune, il vous manquait plus que d’être noire et vous faisiez le jackpot » –, la présidente ne les conscientise pas tout de suite. Parfois, elle les excuse. Comment l’explique-t-elle ? « Je crois que mon métier m’aide beaucoup , répond celle qui accompagne en tant que psychologue des adolescents qui ont des parcours de vie très douloureux. Quand on est avertie, on ne prend pas les impacts de la même manière. » Mais après avoir réfléchi longuement à la question, elle pense plutôt que la raison, la vraie, se trouve « dans la force de mon engagement ». Elle continue : « À un moment, dans la balance, c’était plus positif. Si je ne me suis pas attardée sur ces choses-là [les remarques sexistes, nda], c’est parce que mon engagement primait. » Sandra Berger à Paris, mars 2025 © Louis Lepron pour Vertige Media Le pouvoir des pierres D’aussi loin qu’elle se souvienne, la nouvelle présidente de la FFME est engagée depuis l’enfance. Très impliqués sur des chantiers de restauration de monuments historiques, ses parents l’immergent très tôt dans l’éducation populaire. « J’ai baigné dans un climat où les gens vivaient pour cet engagement social , reprend l’intéressée . Ça a été un héritage. Ça a surtout été un épanouissement incroyable. J’y ai trouvé une manière de donner un sens à ma vie. » La jeune Sandra Berger travaille alors sur des monuments à restaurer, puis en centre de loisirs. Elle s'engage à la Croix-Rouge française où elle fait du bénévolat auprès de sans-abri mais aussi du secourisme, pendant 10 ans. « Je devais avoir 25 ans quand j’ai pris conscience que je prenais énormément de plaisir à vivre ce qu’on déployait , confie-t-elle. L’engagement associatif, c’est un terrain de créativité incroyable. On a plein de contraintes mais ça nous challenge. Plus on a de défis, plus on vit des émotions folles. Les liens qu’on crée, les situations qu’on dépasse ensemble… c’est unique. » Sandra Berger découvre l’escalade en 2005. À l’époque, son compagnon l’emmène dans les Pyrénées. « J’étais en train d’escalader un passage , retrace-t-elle. Ce n’était pas vraiment de l’escalade, mais j’étais quand même obligée de mettre les mains. Et je me souviens d’avoir vécu quelque chose de fort. J’avais mon sac hyper lourd, les mains sur les rochers et à ce moment-là, je me suis promis de revivre l’expérience en rentrant à Paris. » Pour la première fois de l’entretien, notre interlocutrice s'adosse à son fauteuil, replie une jambe entre ses mains. Et laisse couler. « J’ai un rapport au minéral qui est extrêmement intime, continue-t-elle. J’ai grandi en partie au milieu des pierres, dans une commanderie templière à Coulommiers. Donc sentir le minéral à pleine main, c’est quelque chose qui m’apaise. » De sa première sortie à Fontainebleau, l’année d’après, la jeune pratiquante se souvient même que le temps s’est en quelque sorte arrêté. « On rentrait de la Dame Jouanne (massif historique de Bleau, ndlr) en voiture, et je me souviens avoir verbalisé : “Elle est incroyable cette journée, j’avais complètement oublié que ma vie existait en dehors”. » De retour dans sa vie, Sandra Berger bascule. Elle grimpe énormément, passe ses vacances en falaises mais ça ne suffit pas. Il faut qu’elle s’engage. « Il y avait des compétitions, j’avais envie d’être juge. Il y avait une buvette, j’avais envie de la tenir », pose-t-elle. Alors, elle tient la buvette, devient juge, puis présidente de jury, compétitrice, ouvreuse… Jusqu’à ce que son club FFME se dise qu’il a trouvé là une cheville ouvrière devenue indispensable. Le reste suit un parcours fédéral vertical jusqu’à la tête d’une organisation dont elle fête aussi les 20 ans de compagnonnage. C’est cette trajectoire que la présidente entend montrer aux clubs, dont elle a fait une des priorités de son mandat. Partout où elle passe, elle sait qu’elle incarnera un pur produit de la maison. Sa légitimité, son autorité, elle les tirera – encore – de la « force de son engagement ». La présidente de la FFME n’aura jamais touché ses notes. A capella , elle aura plutôt essayé d’expliquer la méthode avec laquelle elle imprimera cette gouvernance « moderne, partagée et accessible ». C’est encore flou. C’est sans doute encore trop tôt. Pour l’heure, Sandra Berger doit aller faire des photos. Et évidemment, à peine lui a-t-on demandé de sortir qu’elle n’est déjà plus là.
- La salle d’escalade est-elle une machine à dopamine ?
On dit volontiers qu’une séance de bloc « shoote » le cerveau. La formule claque, mais elle est trompeuse. Car la salle d’escalade ne distribue pas du plaisir à la chaîne. Elle combine des objectifs lisibles, des retours immédiats, une incertitude bien dosée, une progression visible et une récompense sociale presque continue. Moins une fabrique à euphorie qu’une machine redoutablement efficace pour donner envie de revenir. (cc) Photo de Stacie Ong / Unsplash À l’échelle d’une soirée dans une salle, le mécanisme paraît presque banal. Un mouvement ne passe pas, on recommence. Il passe à moitié, on recommence encore. Un pied trouve enfin le bon endroit, une coordination jusque-là opaque devient d’un coup lisible, et tout le bloc change de visage. Ce qui semblait impossible dix minutes plus tôt devient soudain « presque là ». La grimpe en salle a cette manière très particulière de fabriquer des micro-événements qui donnent immédiatement envie d’en relancer un. C’est souvent à ce moment-là que peut surgir le mot dopamine, pour désigner tout ce qui accroche, motive, stimule ou récompense. Le problème n’est pas que le terme soit totalement à côté de la plaque. Le problème est qu’il écrase plusieurs réalités sous une seule image, celle d’un cerveau qui recevrait sa petite dose de plaisir à chaque essai. Or les recherches sur la récompense, la motivation et l’apprentissage racontent une histoire plus fine, et finalement plus intéressante. Si la salle agit avec autant de force sur l’envie de grimper, ce n’est pas parce qu’elle serait une fontaine magique à euphorie. C’est parce qu’elle ressemble, sous bien des aspects, à une machine d’apprentissage très bien construite. Il faut le vouloir pour le croire Il faut commencer par dégonfler un contresens devenu presque automatique. La dopamine n’est pas simplement la « molécule du plaisir ». Les sources mobilisées ici, de l’Inserm à l’Institut du Cerveau, rappellent au contraire qu’elle intervient dans la motivation , l’anticipation, la récompense et, surtout, dans la manière dont le cerveau apprend qu’une action mérite d’être poursuivie. Autrement dit, elle compte moins comme thermomètre du bonheur que comme carburant de l’élan. La salle attire parfois moins pour ce qu’elle fait planer que pour ce qu’elle met en tension Cette nuance est décisive pour comprendre ce qui se joue en salle. Un des cadres les plus solides pour penser la grimpe vient des travaux de Wolfram Schultz sur l’erreur de prédiction de récompense . Lorsque le résultat est meilleur que prévu, le signal n’est pas le même que lorsqu’il est conforme aux attentes, ou moins bon. Ce n’est pas une subtilité de laboratoire sans intérêt pour les grimpeur·euse·s. C’est exactement ce qui se passe dans une séance où l’on imagine tomber au premier mouvement, puis où l’on se retrouve à buter au dernier. L’écart entre ce qui était attendu et ce qui est obtenu devient lui-même un moteur. « Aimer » et « vouloir » dans le cerveau et dans la dépendance. © Kent C. Berridge et Terry E. Robinson Une autre distinction éclaire très bien la grimpe, celle entre le fait d’aimer et le fait de vouloir. Les travaux de Kent Berridge insistent sur le fait que la dopamine est davantage liée au wanting , à l’élan vers l’objet , qu’au simple plaisir ressenti. Cela aide à comprendre un phénomène familier dans les salles. On peut avoir très envie de se remettre dans un bloc, de regarder une vidéo du mouvement, de revenir le lendemain, sans pour autant vivre chaque essai comme un moment euphorique. La salle attire parfois moins pour ce qu’elle fait planer que pour ce qu’elle met en tension. La fabrique à presque Sans en avoir l’air, un mur de bloc réunit plusieurs ingrédients que les travaux sur la récompense et la motivation rendent bien lisibles : un objectif clair, un retour immédiat, un coût d’essai faible, beaucoup de tentatives possibles et une progression découpée en micro-victoires. Tenir une réglette, comprendre comment positionner son bassin, sortir du crux, en finir enfin avec ce qui résistait... Cette mécanique n’est pas sans rappeler, très partiellement, ce que l’on connaît du côté des jeux d’argent : l’incertitude, la répétition, et surtout la force du « presque » La salle ajoute à cela une forme d’incertitude très particulière. On ne sait pas exactement si le prochain essai sera le bon, mais on sait qu’il pourrait l’être. Cette zone intermédiaire, celle du presque, est sans doute l’un de ses plus grands pouvoirs. Le dernier mouv’ qui zippe, la méthode qui se révèle d’un coup, le bloc qui semblait fermé et s’ouvre brutalement après une correction minuscule, tout cela nourrit l’envie de relancer. Non pas parce que la salle donnerait une récompense énorme à chaque fois, mais parce qu’elle sait rendre la récompense crédible, proche, suspendue. Cette mécanique n’est pas sans rappeler, très partiellement, ce que l’on connaît du côté des jeux d’argent : l’incertitude, la répétition, et surtout la force du « presque ». Évidemment, la comparaison a ses limites. Une salle d’escalade n’est ni un casino ni un dispositif de perte organisé. Mais il existe une parenté de structure dans la manière dont un résultat suspendu, proche et rejouable nourrit l’envie de recommencer. L’attrait de la salle ne relève pas d’un unique circuit du plaisir. Il se joue dans un mélange plus dense, fait de motivation, de tension, d’attention et d’effort Le renouvellement fréquent des ouvertures renforce encore cette dynamique. Une salle ne propose pas un objet stable, elle remet en circulation de nouvelles énigmes. Chaque couleur, chaque volume, chaque coordination, chaque style d’ouverture relance une économie de l’attention et du désir. Il faut ajouter à cela la dimension sociale, qui n’est jamais décorative. La présence des autres, l’observation mutuelle, les encouragements, les tentatives commentées à voix basse ou filmées à la volée, tout cela produit un supplément de valeur. Des travaux sur la musique et la récompense , ainsi que des recherches sur la récompense sociale liée aux réseaux sociaux , suggèrent d’ailleurs qu’une salle contemporaine n’est pas seulement un espace d’effort physique. C’est un environnement sensoriel, social et symbolique très dense. Un savant mélange Si la dopamine aide à comprendre pourquoi la salle attire, elle ne suffit pas à raconter tout ce qu’une séance produit. Les travaux de Vanessa D. Sherk, d’Artur Magiera, de Nick Draper ou de Dario Vrdoljak rappellent que la grimpe mobilise aussi d’autres dimensions physiologiques, liées à l’effort, au stress et à l’intensité de l’engagement . Sur le plan biologique, la salle n’est donc pas un simple distributeur de plaisir. L’étude de Vanessa D. Sherk sur une séquence continue de grimpe indoor rapporte une hausse aiguë de la testostérone et de l’hormone de croissance , tandis que les travaux d’Artur Magiera montrent qu’avec la difficulté, la répétition ou la compétition, le stress physiologique monte lui aussi. Lorsqu’un·e grimpeur·euse découvre une voie sans l’avoir essayée auparavant, d'autres chercheur·euses ont déjà mis en évidence des variations du cortisol liées à l’anxiété et à la confiance en soi. Autrement dit, l’attrait de la salle ne relève pas d’un unique circuit du plaisir. Il se joue dans un mélange plus dense, fait de motivation, de tension, d’attention et d’effort. C’est aussi pour cela que réduire l’après-séance à la seule dopamine serait trompeur. La sensation de bien-être peut passer par d’autres systèmes, notamment ceux mis en évidence dans le travail de Henning Boecker sur les opioïdes endogènes ou dans les études recensées sur les endocannabinoïdes après effort. La dopamine éclaire une partie du phénomène, mais elle ne résume pas toute la chimie de la grimpe. Dire qu’une salle d’escalade est une machine à dopamine reste donc excessif, si l’on entend par là un simple distributeur de plaisir chimique. Mais la formule retrouve un sens dès lors qu’on la débarrasse de son folklore neuro-pop. La salle agit moins comme une source d’euphorie que comme une machine à engagement, capable de rendre l’effort désirable, le progrès lisible et le retour presque inévitable.
- Climb Up Angers se met en grève : la colère monte chez le leader français de l'escalade
Le 11 mars 2026, les salariés de la salle d'escalade Climb Up Angers se mettent en grève pour dénoncer la dégradation de leurs conditions de travail. Depuis l'arrivée d'un nouveau directeur général à l'été 2025, le groupe multiplie selon eux les décisions unilatérales : suppression d'acquis sociaux, objectifs financiers inatteignables, uniformisation à marche forcée. Cette mobilisation locale pourrait être le symptôme d'un malaise plus large au sein du plus grand réseau de salles d'escalade en France. Et plus largement, dans l'ensemble de l'escalade commerciale française. Les salarié·e·s de Climb Up Angers en grève devant leur salle © Vertige Media Début mars 2026, une note de service s'affiche dans les locaux de Climb Up Angers. Sur quelques lignes, est inscrite l'obligation de poser quatre semaines de congés pendant la période estivale, et la suppression des deux jours de fractionnement qui y étaient jusqu'alors associés. Pour les vingt salariés de la salle angevine, c'est la goutte d'eau. Le 11 mars, ils débrayent et organisent une mobilisation devant les locaux de la salle où iels sont employé·e·s. Ce n'est pas la première fois que le groupe Climb Up fait face à une mobilisation sociale. En mars 2025, la salle d'Aubervilliers s'était déjà mise en grève , suivie quelques mois plus tard par celle de Porte d'Italie. Mais un an plus tard, à Angers, la colère ne semble pas provenir d'un conflit qui, jadis, semblait localisé : elle s'enracine dans une transformation structurelle amorcée huit mois plus tôt. Des conditions de travail dégradées « Le point de départ, c'est le renoncement au jour de fractionnement », pose Camille*, salarié de Climb Up Angers. Créés en 1973 pour inciter les salariés à étaler leurs congés sur l'année, les jours de fractionnement offrent deux jours supplémentaires à celles et ceux qui ne prennent pas quatre semaines consécutives entre le 1er mai et le 31 octobre. « L'avantage, c'était de pouvoir avoir plusieurs périodes de congés dans l'année, et d'être moins fatigué·e le reste du temps », explique-t-il. « Depuis l'installation de la nouvelle direction au siège, il n'y a pratiquement plus de dialogue entre le siège et le terrain » Camille, salarié de Climb Up Angers Mais cette suppression n'arrive pas seule. Elle couronne une série de décisions vécues comme autant de renoncements. « Récemment, on nous a aussi imposé d'ouvrir la salle le 1er mai. Symboliquement, c'est quand même compliqué. Je veux dire, tout est fermé à côté, même Carrefour », continue Camille. Ce dernier confie aussi que le système de primes a été modifié en cours d'année, passant d'un calcul progressif à un mécanisme du « tout ou rien ». « Avant, même si on faisait 80 % de l'objectif, on avait quand même une prime. Maintenant, c'est zéro. Au final, on va aller au moins jusqu'au mois d'août avec zéro prime », poursuit-il. Car les salarié·e·s de Climb Up Angers ont également vu leurs objectifs changer. Des objectifs qu'ils jugent inatteignables. « Avec l'arrivée d'Arkose (une enseigne concurrente, ndlr), c'est devenu impossible de faire nos chiffres. D'autant plus que l'ensemble du secteur est touché, on voit bien que tout ralentit », pose Camille. Ces mesures ne sont pas isolées. Elles s'inscrivent dans une réorganisation plus large, amorcée à l'été 2025. En juillet 2025, François Charpy, ancien cadre de Quick et d'EuroDisney, prend la direction générale de Climb Up. Dans la foulée, lors d'une réunion avec les salarié·e·s de Climb Up Angers, il présente son plan d'action : uniformisation de la communication, des événements, du bar, de l'encadrement. Camille se souvient : « Il n'était pas ouvert à la discussion. En gros, c'était : on va faire comme cela et voilà. » Les conséquences ne se font pas attendre. Les événements locaux qui faisaient vivre la salle — soirées fluo, Saint-Valentin — sont supprimés. « Tout doit être rentable. Tout ce qui ne rapporte pas d'argent a été supprimé », tranche Camille. Au bar, les produits locaux et la démarche zéro plastique disparaissent au profit d'une gamme standardisée censée dégager plus de marge. Résultat : « On vend moins quand même, donc leur méthode ne fonctionne pas non plus », constatent les salarié·e·s. Dans l'encadrement, la planification des cours est surveillée en temps réel par le siège. « On doit vraiment en avoir un certain nombre. Sinon, le siège le voit tout de suite », précise Camille. Des messages ont été placardés à l'entrée de la salle Climb Up Angers © Vertige Media Pour les salariés, c'est surtout la rupture du dialogue qui marque le tournant. « Depuis l'installation de la nouvelle direction au siège, il n'y a pratiquement plus de dialogue entre le siège et le terrain », soupire Camille. Les mails envoyés par le directeur de la salle depuis son ouverture en 2019 restent sans réponse ou reçoivent des fins de non-recevoir. Les revendications remontées en CSE ( Comité social et économique, ndlr ) sont ignorées. Cette situation place la direction locale dans une position inconfortable. « Notre directeur est très investi, il dialogue pas mal avec la direction, il fait vraiment ce qu'il peut », tempère Camille. Mais il se retrouve coincé entre le siège qui impose son plan d'action et des équipes qui refusent de le subir. Angers, première étincelle ? Le 11 mars au matin, la totalité des salarié·e·s de Climb Up Angers se mobilise. « Aucun n'a émis un avis négatif », assure un des responsables de la mobilisation. Des banderoles sont prévues dès 9 heures devant la salle. Reste à savoir si la direction locale décidera d'ouvrir malgré tout. Contactée le 10 mars, la direction de Climb Up n'a pas souhaité réagir. « On aimerait bien rallier d'autres salles à notre cause. En plus, on a tous le même problème. Mais comme pour tout, il en faut un qui commence » Camille, un salarié de Climb Up Angers Publiées dans un communiqué, les revendications sont claires : ouverture d'un dialogue avec le siège, retrait ou renégociation des mesures imposées unilatéralement, objectifs de primes « réalistes et transparents », respect des acquis sociaux. Mais au-delà de ces demandes immédiates, Camille espère que la mobilisation fasse tache d'huile : « J'ai contacté l'UES [Unité Économique et Sociale, ndlr]. On aimerait bien rallier d'autres salles à notre cause. En plus, on a tous le même problème. Mais comme pour tout, il en faut un qui commence. » Les grèves précédentes chez Climb Up — Aubervilliers en mars 2025, Porte d'Italie quelques mois plus tard — étaient plutôt liées à des conflits locaux. Cette année, celle d'Angers cible directement la stratégie du siège. Les salarié·e·s angevin·e·s comptent aussi sur le soutien de leur clientèle, déjà observé lors de la grève d'Aubervilliers. Au-delà du cas Climb Up, cette mobilisation interroge le modèle économique de l'escalade commerciale en France. « On se rend vraiment compte des difficultés qu'il y a désormais au sein du marché de l'escalade. Les gens ne le sentent pas forcément. Alors cette mobilisation, elle est aussi organisée pour faire en sorte qu'iels le sachent », explique Camille. Entre impératifs de rentabilité et valeurs communautaires, l'équilibre semble difficile à trouver. Le communiqué de presse diffusé par les grévistes tient à le rappeler en conclusion : « L'escalade est une communauté avant d'être un marché ». *Le prénom a été modifié
- Éline Le Menestrel : en vert et contre tout
À 27 ans, Éline Le Menestrel incarne une nouvelle génération de grimpeurs.ses : celle qui rend l'incommensurable non seulement possible mais aussi désirable. À grands coups de pédale, l’athlète et activiste écologiste fait brûler ses engagements et son intarissable soif d’apprendre en mettant dans sa roue tous les sujets inflammables du moment : environnement, féminisme, héritage familial et vertige existentiel. Portrait d’une jeune fille en feu. © Chris Eyre-Walker « Ma vie, c’est vraiment le bazar en ce momen t ». On aurait presque du mal à y croire tant la phrase est lâchée avec flegme. Quand Éline Le Menestrel la prononce, elle s’apprête à croquer dans un mezzé d’un restaurant syrien à Bruxelles. Le visage barré par une trace de paillettes dorées sous les yeux, elle finit sa bouchée, s’essuie les doigts avec un bout de serviette et se rappelle que « c’est quand même vachement bon ici ! ». Éline Le Menestrel est de cette trempe. De ces gens qui vous annoncent des trucs pas possibles avec un tel relâchement que vous ne savez pas vraiment s’ils vous disent la vérité. Ou s’ils ont simplement appris à faire tenir ensemble le chaos apparent et une forme bien à eux de lucidité. Chez elle, le désordre ne ressemble jamais tout à fait à une perte de repères. Plutôt à une manière souple d’habiter les virages. Elle avance à sa façon, entre intuition, éclats de rire et détours assumés. La tête dans le guidon Et pourtant, la grimpeuse est bel et bien dans la sauce. Le bazar ? Ses révisions de fin de première année de master en Sciences et Gestion de l’Environnement. La bûcheuse est en retard, elle en parle d’ailleurs beaucoup sur son compte Instagram : « Dois-je réviser ou aller grimper ? », demande-t-elle à sa communauté. Une question rhétorique, car en réalité, la slasheuse a toujours fait ce qui lui plaisait. « Je n’ai jamais réfléchi en termes de débouchés dans mes choix d'études, pose-t-elle avec un léger accent belge. Je réfléchis en fonction de ce que j’aime faire de mes journées ». Et d’un jour à l’autre, Éline Le Menestrel aime faire beaucoup de choses. Si elle se définit comme « grimpeuse professionnelle et activiste écologiste », la jeune femme de 27 ans est aussi étudiante, conférencière, cycliste et comédienne… Entre un taboulé à la menthe et de l’houmous, elle pointe son pote Pablo, assis à table avec nous. Le jeune Bruxellois aime aussi se lancer des défis. Un beau jour, il a décidé de rentrer d’un voyage-grimpe en Norvège à vélo. Alors pour le soutenir, et parce qu’elle en avait envie ce jour-là, Éline Le Menestrel est allée le chercher en Allemagne pour le ramener à Bruxelles. 500 km avalés en 38h. « On a dû dormir trois heures », lancent-ils en chœur. Depuis quelques années, la grimpeuse a souvent la tête dans le guidon. Si bien qu’elle est devenue « la meuf qui part grimper à vélo ». En 2023, elle a créé « Upossible » avec son ex. Financé par son sponsor Salewa et pas mal d’apports personnels, ce projet part du principe qu’aller grimper à bicyclette est à la fois possible et désirable. Le couple débarque alors à Bruxelles, Vienne, au Luxembourg, à Naples et pédale pendant trois ou quatre jours. À la fin, ils proposent un spectacle pour raconter le monde qu’ils veulent faire exister. « U, c’est pour utopie et possible pour se le réapproprier », éclaire la fondatrice de l’initiative. Un film retraçant le projet Upossible d'Éline Le Menestrel en 2023. « Aller grimper à vélo, ce n’est pas juste pour réduire notre impact carbone individuel. C’est pour changer le monde dans la mesure où on en fait exister un autre qui n’a pas besoin de cette dépendance capitaliste. Quand tu pédales à 15 km/h, tu ne fais pas que penser l’environnement, tu le vois défiler. Tu le vis dans ton corps » © Chris Eyre-Walker Associé à un autre mouvement dans lequel elle est aussi très impliquée - EcoPoint (qui est un dérivé du mot anglais RedPoint signifiant “ enchaîner une voie ”, ndlr) - « Upossible » donne à la grimpeuse la conviction qu’il faut continuer à pédaler. « Le mouvement EcoPoint est aussi une manière de redéfinir la performance en escalade sur le rocher, indique-t-elle. Désormais elle ne compte que si, et seulement si, on y est allé de manière écologique ». Derrière les deux projets, se déroule tout l’arsenal de pensée écolo d’Éline Le Menestrel. Un corpus qu’elle apprend, étudie et interroge tous les jours. « Premièrement, il y a les faits : le transport c’est 70% de l’impact carbone moyen d’un grimpeur, plaque-t-elle. Ensuite, il y a la philosophie : on se tape des kilomètres à vélo pour faire exister le monde dans lequel on veut vivre. Et ce monde, on ne veut pas qu’il dépende des énergies fossiles. Aller grimper à vélo, ce n’est pas juste pour réduire notre impact carbone individuel. C’est pour changer le monde dans la mesure où on en fait exister un autre qui n’a pas besoin de cette dépendance capitaliste. Quand tu pédales à 15 km/h, tu ne fais pas que penser l’environnement, tu le vois défiler. Tu le vis dans ton corps. L’Eco-Point, c’est ce qu’on appelle un levier écologique ». Une affaire de famille Il est 17h. La pause-dej qu’Eline Le Menestrel vient de s’accorder le jour de sa compétition doit prendre fin. Elle s’est qualifiée pour la finale, et avec Pablo, ils doivent rempiler. Bras-dessus, bras-dessous, les deux coéquipiers se redirigent vers l’église Saint-Antoine de Padoue, dans le quartier de Forest. C’est dans une église du XVe siècle que Maniak, un réseau de salles d’escalades privées belge, organise les festivités. Sous l’immense nef, se dressent des murs de plus de 15 mètres de haut. En désacralisant une partie des lieux, les nouveaux propriétaires peuvent faire profiter d’une grimpe vénérable à la crème du monde de l’escalade belge. Après avoir claqué deux bises, Éline part s’échauffer sur les tapis. La jeune grimpeuse s’assure puis monte une voie qui reproduit les ouvertures extérieures de ce qu’on appelle les « Big Wall », ces ascensions en falaises qui peuvent nécessiter plusieurs jours, du fait de leur hauteur et de leur difficulté. En redescendant, elle regarde ses mains qu’elle vient de fourrer dans une fissure artificielle et souffle : « Je suis clairement meilleure en extérieur qu’en indoor ». « J’ai des choses à prouver. J’ai quand même un sacré besoin de reconnaissance. C’est mon plus grand défaut, je crois » Éline Le Menestrel fait partie de la poignée d’athlètes dans le monde qui ont réalisé les plus grands exploits sur le rocher. Parmi eux, Mingus une voie de 300 mètres dans le Verdon qu'elle a réalisée en style « Eco Point » . « En termes de niveau, je culmine à 8b+, détaille la Franco-Belge. Les filles au top font du 9b+ donc je ne suis pas au sommet. Mais je pense que j’apporte quelque chose à l’escalade avec toute ma réflexion sur l’écologie ». Avant d’ajouter : « J’ai des choses à prouver. J’ai quand même un sacré besoin de reconnaissance. C’est mon plus grand défaut, je crois ». © Guillaume Broust Éline Le Menestrel est née à Melun, en 1998. À trois semaines, elle passait déjà ses journées en forêt, à Fontainebleau. Ses premiers pas, elle les a quasiment faits sur les blocs du spot le plus légendaire du monde. Il faut dire qu’elle n’a pas trop eu le choix. Son père, Marc, et son oncle, Antoine , sont des légendes de l’escalade libre. Son grand-père répétait aussi de grandes voies mythiques dans les Dolomites. « Bref, l’escalade, c’était obligatoire. Tous les weekends, on allait grimper. Si tu n’avais pas envie, tu y allais quand même », raconte-t-elle. « Non seulement il fallait qu’on grimpe mais on n'avait pas le droit de faire de compétition. Il fallait rester dehors, dans la nature ». L’exigence flirte parfois avec l’intransigeance. Les Menestrel s’installent à Barcelone pendant dix-huit ans puis Éline file à Marseille, dans « ce quart sud-est de la France incroyable où on est entourés des parois parmi les plus belles du monde ». L’installation en Belgique pour une grimpeuse peut sembler étrange. Le « plat pays » offre peu de reliefs à part quelques spots ici et là. Et puis Bruxelles, c’est la ville. Mais ici, Éline Le Menestrel y trouve une mixité, un vivre-ensemble et une ouverture sur les sujets de genre, « beaucoup plus avancés qu’en France ». Si elle est là, c’est aussi pour se rapprocher de sa mère, Belge de nationalité. « Elle a été centrale dans mon parcours, confie la fille. Mon père est très connu dans le milieu, c’est sûrement une des personnes les plus intelligentes que je connaisse mais il aime beaucoup la lumière. Ma mère m’a appris à sortir de moi pour apporter quelque chose au monde ». Quand tout excitée, elle lui parle pour la première fois, du projet Upossible, Éline se prend d’abord une énorme veste. « Elle m’a dit : “Ouais, mais ce projet tu le fais pas pour l’écologie, tu le fais pour toi. C’est comme ces gens qui courent un marathon pour eux et qui greffent une cause à leur exploit personnel. C’est hypocrite” ». Alors la jeune grimpeuse réfléchit, réoriente son action en essayant de la collectiviser. Vertige existentiel dans les Dolomites « J’ai porté mon choix sur Salewa parce que c’est une entreprise familiale. Tu n’as pas de gros actionnaires qui font pression derrière », explique-t-elle. Pour prendre sa décision, à 22 ans, Éline Le Menestrel part dans les Dolomites, en Italie, accompagnée par sa mère qui a 35 ans d’expérience pro dans le secteur de l’écologie. Une fois au siège, elle mitraille la famille des fondateurs : Comment marche votre innovation ? Quelles sont vos intentions ? Vers où vous voulez aller ? « J'ai vraiment eu besoin d'avoir le sentiment que les dirigeants cherchent un modèle de business différent ». Après son « audit », la fille demande à la mère ce qu’elle en pense et finit par accepter. Pour autant, la grimpeuse pro n’est pas dupe. « Je sais qu’un sponsor utilise mon image pour faire du business. Mais je les utilise aussi pour faire passer mes idées ». Aujourd’hui, certains des projets que signent Éline Le Menestrel en tant qu’activiste sont financés par Salewa. « Chez moi tout est confondu, mon activisme fait partie de mon activité de grimpeuse pro. Il est écrit dans mon contrat qu'une partie de mon travail d'athlète, c'est d'aller poser des questions qui dérangent ». © Emile Pino Malgré l’assise de son éducation, l’héritage familial pèse souvent et conduit la jeune femme à penser qu’elle a des choses à prouver. Comme en 2020, alors qu’elle entame sa première année d'athlète professionnelle sous contrat. À 22 ans, Éline Le Menestrel part dans les Dolomites faire une voie que son grand-père a lui-même répété au même âge : la mythique Hasse-Brandler. « En faisant ça, je voulais raconter l’histoire de notre famille, retrace-t-elle. Je devais la faire avec mon père sauf qu’à cause du Covid, il est resté bloqué à Singapour ». Livrée à elle-même avec le désir d'impressionner et de faire « un truc stylé pour mon sponsor », la grimpeuse part avec une amie dans Le Poisson, une voie extrêmement engagée de La Marmolada. Et commence par faire une erreur qui lui sera fatale. L’accident est terrible. Éline Le Menestrel se casse le poignet, un os du pied et se fracasse la cheville en 30 morceaux. Une grave commotion cérébrale l’oblige à rester un mois dans le noir de sa chambre, sans lire, sans écran, sans podcast et sans le droit de parler à quelqu’un plus de cinq minutes. À l’issue de trois opérations, le meilleur chirurgien de Bruxelles lui annonce qu’il ne sait pas si elle remarchera un jour. « Pleine d’éco-anxiété et de questionnements, je découvre l’activisme en groupe. C’est à partir de ce moment-là que je découvre la force du collectif et que je réalise à quel point agir fait du bien. Cet accident a été la clé, il a profondément changé qui je suis. » Le droit des montagnes, Camille Étienne et les carbo-capitalistes « Cet accident aurait dû m’éteindre, il a tout rallumé », lâche Éline, désormais assise en tailleur dans le calme d’une salle annexe à la nef. Des mois de kiné, des heures de musculation et un gros mental l’aident à surmonter l’épreuve. C’est aussi à ce moment-là que des Italiennes la contactent pour le projet des droits des montagnes d’Europe. Baptisé « United Mountains of Europe » , il s’agit de faire évoluer la loi en dotant les montagnes d’une personnalité juridique. La jeune éclopée y voit une proposition philosophique, juridique, culturelle et sociétale qu’elle portera jusqu’au Parlement européen. « Pleine d’éco-anxiété et de questionnements, je découvre l’activisme en groupe. C’est à partir de ce moment-là que je découvre la force du collectif et que je réalise à quel point agir fait du bien. C’est à ce moment-là que je décide de faire de l’escalade mon métier et que ce métier doit apporter quelque chose au monde. Cet accident a été la clé, il a profondément changé qui je suis ». Aujourd’hui, à 27 ans, la soif d’apprentissage d’Éline Le Menestrel semble intarissable. Au-delà du corpus académique de son master qui lui fait passer du Bruno Latour ou du Baptiste Morizot entre les mains, l’étudiante lit et écoute Salomé Saqué, Camille Étienne... « En ce moment, je suis en pleine réflexion sur l’opposition entre changement institutionnel et actions individuelles, glisse-t-elle. Je suis en train de me rendre compte que je n’ai pas assez dit que le changement à l’échelle individuelle est un outil au service du statu quo. C’est une manière de dépolitiser les questions écologiques. Pendant trop longtemps, on a rejeté la faute sur les individus à nous faire croire qu’être écolo, c’est recycler et prendre son vélo. Ça a juste permis à l’élite des carbo-capitalistes de continuer à extraire du pétrole, à vendre des armes et à détruire la planète. Désormais, j’ai envie de pointer du doigt les coupables ainsi que les mécanismes de pouvoir qu’ils utilisent pour nous faire culpabiliser ». Et si finalement l’escalade était un prétexte pour Éline Le Menestrel ? Pour elle, c’est d’abord un métier, une passion et un ancrage dans une communauté. « C’est aussi ce qui me relie à ma famille, la nature et aux territoires qui m’ont forgée, poursuit-elle. C’est un noyau, mais c’est vrai que c’est surtout un moyen de faire passer des idées et un message politique », répond-elle. Lequel ? « Je me bats pour qu’on ait tous le droit, le temps et les moyens pour passer durablement davantage de temps dehors ».
- Alain Robert, la revanche d'un roc
Dans l'épisode précédent , un homme éclopé – miraculé de deux terribles accidents – prouvait sa capacité hors normes à remonter la pente. Plus fort que jamais, le Valentinois va désormais bluffer ses pairs en se hissant sur le toit du monde de l'escalade mondiale. Il ne le sait pas encore, mais l'homme araignée est aussi en train de faire sa mue en lézard des buildings . Et d'écrire sa légende... © Coll Philippe Poulet C’est en 1991 que Laurent Belluard pousse pour la première fois la porte de la rédaction de Vertical . Fondé au début des années 80 à Grenoble, le journal est devenu la référence de son temps en matière de grimpe. Alors qu’il fait ses premiers pas dans son nouveau canard, Belluard a déjà entendu parler d’Alain Robert. En bon connaisseur, il sait que ce qu’il fait est remarquable. Alors, quand le grimpeur valentinois passe une tête chez Vertical pour voir si un journaliste-photographe veut l’accompagner sur son nouveau projet, Laurent Belluard ne se fait pas prier. Alain contre Goliath « On est descendu à Buoux avec sa voiture, rembobine l’intéressé au bout du fil . Je me souviens qu'au péage, au moment de payer, il met ses pièces dans le creux de sa main et galère tellement que la moitié tombe par terre. » Les stigmates de ses handicaps donnent le ton de l’aventure. Car le projet est dingue : il s’agit de faire La Nuit du Lézard en solo intégral. Une ligne improbable tracée par Jean-Baptiste Tribout en 1986. Un bombé initial puis une dalle lisse comme du graphène : du 8a+ complètement aléatoire. L’archétype même de la voie à éviter en solo. « Arrivés à proximité de la voie, on voit qu’un couple est dedans, reprend Belluard . Un Allemand, blond, sculptural, qui grimpe la voie avec sa copine magnifique en train de l’assurer. Quand on arrive, Alain me dit tout de suite : "Laurent, dis-lui d’enlever sa corde, faut pas qu’on traîne, le soleil va tourner" (sous la chaleur, l’adhérence est moins forte, ndlr). Quand l’Allemand voit débarquer Alain comme un zébulon tout tordu, il l’a regardé comme un clochard. Alain a fait un passage pour s’entraîner puis s’est lancé dans la voie qu’il a super bien enchaînée. Il bute un peu sur la fin mais finit. J’ai regardé l’Allemand en bas. J’ai jamais vu un mec aussi dégoûté. Il a dû arrêter l’escalade le jour même. » « Il a une capacité à se décaler de l'événement qui fait qu’il est presque meilleur en solo qu’avec une corde » Laurent Belluard Les yeux dans le viseur de l’appareil photo, Laurent Belluard ne verra pas qu’Alain Robert a zippé deux fois sur des cupules et manqué de se tuer. Qu’importe, la croix est faite et c’est sans doute le solo le plus audacieux de l’histoire qui vient de tomber. Cette année-là, le Valentinois claquera onze solos intégraux d’envergure dont les deux premiers 8b au monde. Alain Robert est à l’apogée de sa carrière de soloïste. Il a peut-être le mental le plus solide du monde. Et beaucoup de personnes ont du mal à l’expliquer. « Je pense qu’il a une capacité à se décaler de l'événement qui fait qu’il est presque meilleur en solo qu’avec une corde », explique Laurent Belluard avec le recul. Pour Laurent Jacob, on rentre quasiment dans la sphère spirituelle : « Ces accidents ont renforcé ses objectifs et sa détermination, jusqu’à faire de lui un champion absolu. C’était sa destinée, il a accompli le plan qu’il avait dans la graine ». D’après Philippe Poulet, autre journaliste de Vertical , les raisons sont plus rationnelles : « Alain s’entraînait tout simplement plus que les autres et avait développé des facultés physiques et mentales au-dessus de ses contemporains ». À l’époque, le débat ne fait pas vraiment rage : Alain Robert est rangé chez les fous. Quand les autres grimpeurs apprennent qu’il a fait La Nuit du Lézard , le grimpeur de la Drôme reste à leurs yeux un barge au physique abîmé. « Ce qu’il faisait était quand même très aléatoire, corrobore David Chambre . On est vraiment à la limite du raisonnable. Il fait La Nuit mais deux ans après, il remet ça dans Pour une poignée de Chamallow (8a/b). C’est pour moi son sommet d’engagement. Un truc qu’il faisait une fois sur trois encordé. Je veux dire, même à la roulette russe vous avez plus de chances de vous en sortir ». Personne ne prendra autant de risque que lui. Même 30 ans après, les légendes du genre s’inclinent toutes devant tant d’audace. À commencer par Alex Honnold qui dans une interview de 2023 explique : « Personnellement, j’essaie toujours d’avoir de la marge, plusieurs niveaux en dessous de mon niveau maximal encordé et je veux rester dans cette zone de confort. Alain a fait du 8b à une époque où le maximum encordé était 9a, et avec une marge très faible. Donc il était vraiment à la pointe de notre sport, à la limité du potentiel humain à l’époque ». Principaux solos d’Alain Robert sur rocher 📍 Buoux Courage fuyons , 7a+, 1990 La Chèvre et le chou , 7c, 1990 Rêve de papillon , 8a, 1990 Cauchemar de l’éléphant , 8a, 1991 La Nuit du lézard , 8a+, 1991 La Nuit du cauchemar , 8a+, 1991 📍 Cornas L’Abominable Homme des doigts , 7b+ Boukouni , 7c, 1987 Au théâtre ce soir , 8a, 1991 L’Abominafreux , 8a, 1990 Pour une poignée de Chamallows , 8a/b, 1993 Triptyque , 8b 📍 Verdon L’Ange en décomposition , 7a Polpot , 7c+, 1996 Crac boum hue , 8a, 1991 « Je crois que je suis vraiment barge, en fait » À le voir demander à la serveuse une nouvelle coupe de champagne avec la mine d’un gamin, difficile d’imaginer Alain Robert défiant les pires lois de gravité. Pourtant, autour de la table, à Paris, ils le confessent tous : ils ne comptent plus les frayeurs que l’homme de 50 kilos leur a données sur les falaises. Pour Claude, son ami de 40 ans, c’était dans Pol Pot en 1996, en compagnie de la femme et des trois enfants du grimpeur. « J’ai voulu faire mon adieu à l’escalade extrême avec cette voie en 7c+ dans le Verdon, Claude me photographiait pour l’occasion. J’étais à 300 m du sol et je bute sur le passage-clé à cause de mon manque d’allonge. Après des secondes interminables d’hésitation, je pousse sur la pointe de son chausson pour atteindre la prise salvatrice, mais franchement, ça revenait à jeter une pièce en l’air. Je réussis le pas et là, je lui dis tout de suite : "Claude, je crois que je suis vraiment barge en fait" ». L’intrépide a arrêté de compter les moments où il aurait pu s’envoler. Ces instants, il les appelle « les moments blancs », où même parfois le souvenir disparaît : « On retient l’avant et l’après mais entre les deux, le temps s’est suspendu, il est devenu transparent ». À 63 ans, ces secondes mystiques sont devenues les perles d’une philosophie de vie qu’il n’a jamais trahie depuis que, gamin, il a lu cette citation de son idole, l’alpiniste italien Reinhold Messner : « Plus la peur est grande, plus fort est le plaisir ». Coupé-décalé © Coll Philippe Poulet « Même à la roulette russe vous avez plus de chances de vous en sortir » David Chambre Au début des années 90, alors qu’il passe pour la première fois au journal de TF1, Alain Robert hésite entre se présenter en adulte responsable et donner à voir l’image d’un fou. Ce sera les deux. Tantôt il défend qu’il est père de famille, tantôt il se fait prendre en photo en suspension au-dessus de couteaux aiguisés. Le personnage est tout simplement en train de faire sa mue. La Nuit du Lézard vaincue, Alain Robert abandonne les lycras arlequins pour un style de reptile. Désormais, il se prend pour un iguane, se collant au rocher avec des fringues en serpent qui lui donnent des faux airs de Crocodile Dundee. David Chambre, lui, voit une autre référence à la pop-culture : « Il me faisait penser à Gainsbarre ». C’est bien vu tant, à l’instar de l’homme à la tête de chou, Robert semble vouloir accoucher de son double maléfique. Robert, chenapan « Ma transition sur les gratte-ciel et mes fringues en peau de serpent, c’était une manière de leur dire à tous : "Je vous emmerde" ». Au dernier étage de son hôtel parisien, Alain Robert est de nouveau face à une coupe pleine. À l’effervescence du champagne, se mêle une certaine forme de rancœur lorsqu’on lui demande de revenir sur ses relations avec le milieu de l’escalade du début des années 90. À la fin de l’année 1991, le grimpeur prend pourtant une petite revanche sur la vie. À la faveur d’un film diffusé sur TF1, Passion vitale , qui rend compte de son exploit sur La Nuit du Lézard , Patrick Edlinger décide de lui remettre le Prix de la Performance Sportive. Une forme de couronnement, quand on resitue le statut de l’ange blond Edlinger face à Robert, le marginal. « Patrick m’a rendu ma légitimité car il savait que j’avais fait un truc important, explique le lauréat . Il le savait parce qu’il n’a jamais réussi à faire La Nuit du Lézard avec une corde ». En faisant tournoyer son verre, il tient aussi à rappeler une chose : « Je me suis toujours bien entendu avec Patrick, comme avec Berhault, Tribout et les autres. Ceux qui ne m'aimaient pas, c'étaient les grimpeurs moyens ». La distinction des meilleurs ne sera pas suffisante. Mal-aimé et délaissé par un sport qui se standardise, Alain Robert traîne de plus en plus son image de vilain petit canard à la patte cassée. Alors quand en 94, une marque de montre lui propose d’escalader un gratte-ciel de Chicago pour de l’argent, il n’hésite plus. Quitte à se défaire définitivement du milieu. « À ce moment-là, c’est l’émergence des compétitions d’escalade, de leur structuration, remet Laurent Belluard . En France, les grimpeurs à la mode s’appellent François Legrand, Didier Raboutou. Sur le rocher, c’est la guerre au 9a... Encore une fois, Alain est en complet décalage avec l’époque. » Pour le journaliste, ce n’est même pas que la communauté le rejette, c’est qu’elle s’en moque. « Ce qu’il fait est méprisé. Pour eux, l’escalade sur building, c’est tout simplement hors-sujet. » Et pourtant. En traversant l’Atlantique pour contenter des boîtes horlogères ou des compagnies d’assurance, Alain Robert va faire basculer sa vie. En très peu de temps, l’ancien vendeur de Bado Sport va devenir un super-héros mondialement connu dont les ascensions seront parfois suivies au pied des tours par des centaines de milliers de personnes. Le public, lui, s’attache enfin à ce personnage en peau de lézard qui semble aussi libre qu’un serpent de mer. Il lui donne un nom – « The French Spider-Man » – ainsi qu’une légende que les médias vont installer. Ces derniers raffolent autant de ses exploits que de ses arrestations, puisque toutes ses escalades sont illégales. Après avoir grimpé 250 édifices dans le monde entier, le Spider-Man français détient aussi le record de l’homme qui a connu le plus de prisons différentes. Les anecdotes sont toutes plus incroyables les unes que les autres : des battles de pompes à une main avec les détenus de Staten Island au roi de Malaisie qui le déplace de sa geôle au palais royal pour l’inviter à dîner. Mais surtout, les « buildings », comme il aime le dire, donnent enfin à Alain Robert de quoi bien gagner sa vie. Toutes fondées sur des propositions commerciales, ses ascensions peuvent parfois lui rapporter jusqu’à 250 000 euros. Spider-Man s’éclate, régale sa famille qu’il trimballe à l’autre bout du monde et commence à se faire un nom. Bien plus grand que ceux de François Legrand ou Didier Raboutou. Alain Robert sur la tour Sears de Chicago (443 mètres) © Coll Philippe Poulet « Ma transition sur les gratte-ciel et mes fringues en peau de serpent, c’était une manière de leur dire à tous : "Je vous emmerde" » Alain Robert Pour David Chambre, Alain Robert n’a pourtant rien inventé. « Je crois même que j’ai fait ma première ascension de building avant lui, affirme-t-il . Jean-Claude Droyer avait déjà fait la tour Montparnasse et Laurent Jacob la Tour Eiffel ». En revanche, pour l’historien de la grimpe, le Valentinois a eu une intuition géniale : « Il a inventé un sport. Là où nous nous sommes dits que c’était juste sympa, lui a complètement embrassé l'univers. C’est son vrai coup de génie ». Et pour les puristes, Chambre rappelle que Robert n’a pas simplement fait ça pour les caméras. Certaines de ces prestations sur les tours sont de véritables exploits. « Comme sur le rocher, 90% de ce qu’il a fait n’a jamais été répété. Si vous prenez les Sears Tower de Chicago ou la tour Framatome à La Défense (maintenant la Tour Areva, ndlr), je suis prêt à parier que plus personne ne mettra les mains dedans ». À tel point que l’auteur a exhorté le grimpeur à produire sa propre échelle de cotation sur les immeubles. Résultat ? Alain Robert a évidemment réalisé les tours les plus dures du monde. À 64 ans, c’est désormais ce que le French Spider-Man essaie de défendre. Le héros a bien compris qu’il ne parviendrait probablement pas à réhabiliter sa carrière sur le rocher. Alors, il tente de faire comprendre que ses escalades d’immeubles ne sont pas que des coups médiatiques. Certains l’ont bien compris, comme Alexis Landot, la grande relève française de la grimpe urbaine, qui considère ce qu’a fait Alain Robert comme de « véritables exploits ». Au Salon de l’escalade, où ils ont partagé la scène d’une table ronde, le jeune de 23 ans n’a eu de cesse de célébrer son aîné. Pourtant, le lendemain, en pleine interview, le sexagénaire se contente de hausser les épaules. Les éloges de Landot semblent glisser sur son costume d'alligator comme l’eau sur les écailles d’un poisson. Alors, frustré l’homme araignée ? « Ah non, je ne veux surtout pas passer pour un mec frustré, bondit-il quand on fait mariner le terme . Ma reconnaissance, je suis allé la chercher et je l’ai obtenue ! » Comment ? Et auprès de qui ? Pour le savoir, il faut comme toujours avec Alain Robert passer partout. Sauf par la voie normale… Suite au prochain et dernier épisode...
- Alain Robert, la revanche d'un punk
Dans l'épisode précédent, on quittait le French Spider-Man au sommet de son art mais en mal de reconnaissance. Retour à Paris, au Salon de l'Escalade, où Alain Robert explique enfin pourquoi il a tant besoin de communiquer sur son passé. Quitte à agacer tout le monde. Suite et fin de notre série XXL entre le rock, des questions d'héritage et Wall-E. Petit repérage pour un prochain live Instagram © Philippe Poulet Attroupement derrière les préfabriqués de la Porte de Versailles. Au milieu des stands, Alain Robert pose avec Oriane Bertone, quadruple championne de France et vice-championne du monde de bloc. Du haut de la photo, ce sont 40 ans de grimpe en mutation qui nous contemple. Quand le vieux grimpeur fait des signes « rock and roll » avec les doigts, l’espoir de l’escalade française dissimule un rire derrière la paume de sa main. Un petit mot sympa, une légère accolade puis Bertone disparaît pour laisser Alain Robert aux prises avec une vingtaine de jeunes venus dédicacer leur fingerboard . Legacy, son héritage À plus de 60 ans, la popularité du French Spider-Man semble intacte, même auprès d’un public âgé de 18 à 25 ans. La raison tient à sa proximité avec la relève de la grimpe urbaine. Si Alain Robert s’encorde pour gravir le Burj Khalifa avec Alexis Landot , c’est autant pour prouver qu’il est encore dans le coup que pour toucher la base d’un million et demi d’abonnés du jeune soloïste de 23 ans. Le parrain de l’escalade urbaine ne manque pas non plus de s’afficher avec Leo Urban, le « Tarzan français » qui grimpe aussi des buildings et qui compte plus de 2 millions d’abonnés sur Instagram et 300 000 sur YouTube. Autant de pas dans la porte qui ont un objectif : s’assurer que sa légende imprime encore comme il faut auprès d’un public jeune, passionné par ses escalades dangereuses et pleines de suspense. Le sexagénaire ne s’y trompe pas. Gérant lui-même sa communication sur ses réseaux, il utilise les mêmes codes que ses héritiers. Des reels de 30 secondes qui ouvrent sur des glissades, du vertige et des titres comme « All of a sudden, I slipped and nearly fell… What the fuck ». La recette fonctionne. Alain Robert est aujourd’hui un des rares grimpeurs à dépasser le million d’abonnés sur Instagram, loin devant les athlètes français en vogue comme les frères Mawem, Oriane Bertone ou Mejdi Schalck. Néanmoins, cette omniprésence digitale se fait au prix d’une certaine dispersion, pour ne pas dire un grand n’importe quoi. Jeté dans le monde des réseaux sociaux, le French Spider-Man semble vouloir s’accrocher à tout ce qui bouge, en faisant sa Toile partout et nulle part à la fois. « Il ne peut plus vendre ses solos sur le rocher. C’était il y a 30 ans, tout le monde s’en fout » Philippe Poulet En interview, Alain Robert se plaint encore. Cette fois-ci, c’est la faute des drones qui n’existaient pas du temps de ses premières ascensions et auxquelles on ne pourra jamais rendre justice, comparées aux vidéos d’Alexis Landot ou de Leo Urban. Le grimpeur va alors s’adonner à une énième tirade sur le fait que les gens ne pourront pas retenir son vrai héritage, qu’il appelle « my legacy ». Cette obsession pour la reconnaissance se retrouve partout. Elle se glisse entre les questions et les réponses, remplit le moindre blanc dans la conversation, colore la moindre digression. Sur le Net, elle est aussi de tous les lives Instagram. Alain Robert ne cesse de répéter ses mots-clés/principales réalisations comme un alphabet : Pol Pot , La Nuit du Lézard , premier 8b en solo, etc. Pour Philippe Poulet, rédacteur en chef de Vertical, cette dispersion médiatique « fait monter la sauce ». « Elle sert sa notoriété. C’est aussi son fond de commerce. Il a besoin de constamment parler de lui pour ensuite décrocher des contrats », ajoute le journaliste. Alors depuis Bali, Robert poste énormément. Depuis qu’il s’est installé sur l’île avec sa deuxième femme et son quatrième fils, difficile pour le grimpeur de vivre d’amour et d’eau fraîche. Et ce n’est guère le petit partenariat avec le Sofitel local qui va pouvoir lui financer un train de vie arrosé au champagne. « Ses ascensions lui rapportent un peu d’argent mais il en fait beaucoup moins qu’avant, continue Philippe Poulet . Ses principales ressources, ce sont ses conférences. » Des prises de parole que Robert peut facturer entre 10 000 et 12 000 euros à de grandes entreprises qui aiment tant motiver leurs cadres avec des récits d’aventures. Alain Robert et Alexis Landot au sommet du Burj Khalifa, la plus haute tour du monde © Coll Alexis Landot « Je ne maîtrise plus le sujet, on arrête » Pour bien se vendre, Alain Robert n’a pas le choix. Même s’il ne lui plaît pas, c’est son surnom de French Spider-%an qui assure l’essentiel de sa puissance marketing. En vérité, l’araignée est partout : sur son site officiel, sa chaîne YouTube, son compte Instagram… « Il ne peut plus vendre ses solos sur le rocher, ressert Philippe Poulet . C’était il y a 30 ans, tout le monde s’en fout. » Même s’il place toujours quelques anecdotes sur le caillou dans ses masterclass , Alain Robert en revient forcément aux immeubles. « Ça parle davantage aux gens, renchérit son frère, Thierry. Les buildings, c’est la ville, c’est le décor de leur vie. Et Spider-Man, ça imprime beaucoup plus que des cotations. » Ce qui explique aussi que plus le grimpeur essaiera de réhabiliter ses performances sur le rocher, plus il créera du décalage. « En même temps, Alain ne fait plus grand-chose à part communiquer, souligne Laurent Belluard, son biographe. Il est forcément obligé de remplir le vide puisqu’il ne fera plus jamais rien sur le rocher. » « Ma force, ça a toujours été de grimper à ma limite. Avant, j’étais une Ferrari en zone rouge. Aujourd’hui, je suis une Clio Diesel en zone rouge ! » Alain Robert Pour ses 60 ans, l’iguane a tout de même tenté un petit coup médiatique : un come-back dans le Verdon pour faire quelques images et montrer au monde entier qu’il pouvait encore donner le vertige sur le caillou, pieds nus et en peau de serpent. Sauf que cela ne s’est pas passé comme prévu. Philippe Poulet était là. « Il s’est rendu compte qu’il était à la rue, assène-t-il . Il est parti du 6a+ et il a galéré comme jamais. Il était au taquet tout le temps (il était à vue, à 250m du sol, ndlr) ». Son ami, débarqué pour prendre des photos, s’est même fait quelques frayeurs. « Quand il a voulu se lancer en solo, je lui ai gueulé dessus et lui ai balancé une corde. En vérité, il était venu de Bali les mains dans les poches, en pensant qu’il ferait le Verdon sans se préparer. Mais t’as vieilli mon pote ! » Présentes pour l'événement, les caméras de l’émission Riding Zone tournent aussi. Elles filment un Alain Robert qui tâtonne et qui confie face caméra qu’il n’est plus dans le coup. « Je suis complètement dépassé », lâche-t-il dans une séquence assez émouvante du documentaire . Et finit par dire : « Je ne maîtrise plus le sujet, on arrête ». Trois ans plus tard, le grimpeur avoue que cet épisode l’a un peu secoué. Mais avec le recul, il ne regrette aucun moment : l’escalade au taquet est une de ses maximes de vie. « Ma force, ça a toujours été de grimper à ma limite. Avant, j’étais une Ferrari en zone rouge. Aujourd’hui je suis une Clio Diesel en zone rouge ! », aime-t-il répéter. Au volant de sa citadine, Alain Robert ne compte pas s’arrêter là. En 2023, il décide de faire chaque année la Tour Total de la Défense jusqu’à l’âge de départ à la retraite annoncé par le gouvernement français donc 64 ans, peut-être 67. La dernière fois, l e vieux briscard s’est offert la compagnie du meilleur falaisiste du monde en la personne de Sébastien Bouin . Un kif, entre quelques glissades. La boue sur les chaussons d’abord, puis une forte polémique ensuite. La communauté des grimpeurs reprochant aux deux grimpeurs de s’afficher sur la tour d’une des entreprises les plus polluantes du monde. Alain Robert en free solo dans le Verdon, à 60 ans © Philippe Poulet La dernière fleur sur Terre C’est aussi ça l’énigme Robert. Parmi les divagations et les déluges de mots, difficile de discerner où se situe le personnage-citoyen. Il est souvent arrivé au grimpeur de se servir de ses ascensions pour exprimer des causes comme le Cheung Kong Center en 2019, en Chine, où il déploie une banderole en soutien aux manifestations pour la paix entre Hong Kong et Pékin. Ou dix ans auparavant à Londres pour alerter sur le réchauffement climatique. Puis dans la foulée, il prend l’avion en première classe pour aller donner des conférences à des banques privées. Dans un récent portrait publié par le magazine américain, The Summit Journal , il est même dépeint en complotiste qui remet en cause les premiers pas de l’homme sur la Lune. « Des conneries proférées par le journaliste », balaie l’intéressé. La faute notamment à ses interventions, publiques et répétées, sur la guerre en Ukraine. Des analyses qui remettent souvent en cause le narratif dominant des médias de masse et qui peuvent apporter de l’eau au moulin du récit « Alain le reptilien contre l’État profond ». Pour se défendre, notre homme brandit alors les thèses d’universitaires américains reconnus, comme Jeffrey Sachs ou John Mearsheimer, qu’il est capable de reprendre pendant des heures. « Alain, c’est Wall-E. » Laurent Jacob À l’instar de ces prises de risque inconsidérées en solo, ses positions, son personnage et ses projets seront toujours teintés de controverses. Comme si cela lui collait à la peau. Sûrement les marques d’un type qui a passé l’essentiel de sa vie à prendre sa revanche. « De mon point de vue, c’est beaucoup plus profond que ça, croit savoir Laurent Jacob , qui partage l’affiche d’un documentaire étonnant sur les clés de l’auto-guérison avec son ami. Ce qui est devenu le plus important chez Alain n’est pas ce qu’il est, mais ce qu’il représente à savoir le pied de nez permanent. Il a été fidèle à lui-même toute sa vie en nous disant : "Je suis petit, je suis mal foutu, je suis cassé de partout, et je vous emmerde" ». Pour l’ancienne locomotive de l’escalade libre devenu docteur, son compère n’aurait pas conscience de la portée - immense, selon lui - de son message. Mais lequel ? « Il nous prévient, reprend Jacob un peu poète, que nous sommes à un moment de bascule et qu’il faut se réveiller si nous ne voulons pas finir ébouillantés comme la grenouille dans la casserole. Il me fait penser à ce petit robot qui, dans un monde devenu un dépotoir, tombe amoureux de la dernière fleur sur Terre. Alain, c’est Wall-E ». Pour l’heure, le grimpeur destine plutôt son art à « la contestation d’une société de plus en plus policée, protégée et hyper sécuritaire ». À longueur d’interview, le trompe-la-mort ne cesse d’exhorter son public à « vivre ses rêves et à ne pas rêver sa vie ». Il en est persuadé : son histoire accidentée montre surtout qu’il est possible d’être « maître de son destin ». « Une étude de la CIA [sic] a montré que 80% des gens aux États-Unis n’aimaient pas leur boulot, explique-t-il . Moi, j’ai décidé assez tôt de choisir ce que je voulais faire dans la vie. Et je suis toujours resté libre. » Les faits et gestes de la vie d’Alain Robert sont à étudier comme autant de lignes de fuites à tout contrôle. De la corde d’abord, du monde de l'escalade ensuite, de la société enfin. Reste cette obsession à contrôler sa « legacy » mais, après quatre heures d’entretien, le Spiderman français semble enfin avoir trouvé l’apaisement : « Je ne veux pas passer pour un frustré, confie-t-il . On m’a beaucoup sali dans la vie mais depuis, Alex Honnold et quelques journalistes m’ont rendu ma légitimité ». Alors, quelle revanche reste-t-il à prendre ? Depuis que le petit Alain Robert a décidé de grimper l'immeuble de sa résidence en solo, il a connu la honte et la rédemption, le coma et la rééducation, le déshonneur et la gloire, les prisons et l’Élysée, Valence et Bali. En fin de repas, les deux frères Robert se rappellent à cette vieille idée de retaper une grange à La Palud-sur-Verdon pour y couler des jours heureux en famille. Mais pas tout de suite, il y a d’abord un biopic à tourner ( prévu pour 2027, ndlr ), et surtout ce serait une vraie folie. « Je suis bien à Bali, il n'y a pas de tentation, explique Alain Robert . Si je m’installe dans le Verdon, j’irai grimper en solo tous les jours et ce n’est plus raisonnable. Je risquerai d’y passer alors que l’objectif ultime, celui qui dépasse tous les autres, c’est vivre. »
- « On Not Climbing Mountains » : ou le refus du fantasme de la conquête masculine
Dans On Not Climbing Mountains , l'écrivaine Claire Thomas traverse les Alpes suisses après la mort de son père. Elle ne grimpera jamais. Son récit cartographie une Suisse de salles d'attente, de trains et de fantômes — écrivaines mortes prématurément, grimpeurs communistes oubliés, infrastructures militaires cachées. Les montagnes sont partout, mais restent inaccessibles. Un anti-récit d'escalade féministe où la montagne devient une métaphore du deuil. Alpes suisses (cc) Photo de Gor Davtyan / Unsplash Un train glisse entre Zurich et Montricher par une fin d'après-midi brumeuse. Derrière la vitre, les Alpes défilent comme un décor de théâtre — arêtes grises, forêts d'épicéas, chalets miniatures accrochés aux pentes. Bee regarde ce paysage avec une fascination morne. Elle vient de perdre son père, émigré suisse installé en Australie qui n'est jamais retourné au pays. Elle traverse la Suisse de ses ancêtres pour comprendre quelque chose — quoi exactement, elle ne le sait pas encore. Mais une chose est sûre : elle ne grimpera pas. Pas une voie, pas un sommet, pas même une randonnée alpine. Les montagnes resteront là, immobiles, observées depuis les gares, les trains, les salles d'attente. Avec On Not Climbing Mountains , son troisième roman, l'écrivaine australienne Claire Thomas construit un récit de deuil qui refuse toute métaphore d'ascension. Pas de catharsis par le sommet, pas de conquête symbolique, pas de réconciliation par l'effort vertical. On Not Climbing Mountains est une déambulation géographique et mémorielle où la montagne reste inaccessible — non par incapacité physique, mais par choix esthétique et politique. Bee, la narratrice principale, circule autour des montagnes, jamais sur elles. Elle les regarde depuis les infrastructures humaines qui les traversent : tunnels ferroviaires, autoroutes suspendues, téléphériques touristiques. La Suisse devient un territoire de transit, où l'on passe sans jamais vraiment arriver. En refusant de grimper, Bee refuse aussi cette logique : pourquoi devrait-elle prouver quelque chose en montant ? Pourquoi la montagne serait-elle le seul moyen de légitimer sa présence dans ce paysage ? Cette posture — vivre à côté de la montagne plutôt que de la gravir — structure tout le livre. Claire Thomas refuse le sublime alpin, ce vertige esthétique qui transforme les sommets en métaphores de dépassement personnel. Chez elle, les montagnes ne sont pas des défis à relever mais des masses indifférentes, des présences-absences qui pèsent sur le paysage sans offrir de rédemption. Gaston Bachelard parlait de « topophilie » pour décrire l'amour d'un lieu. Ici, nous sommes en présence d'une topophilie négative : Bee est fascinée par la Suisse de son père, mais elle y reste étrangère, spectatrice, incapable d'habiter pleinement ce territoire. Comme si le deuil l'avait placée derrière une vitre invisible, séparée du monde par 6mm d'épaisseur de verre. Les fantômes de l'altitude Plutôt que de grimper elle-même, Bee collectionne des histoires de gens qui ont vécu près des montagnes — souvent des femmes, souvent mortes jeunes, souvent oubliées. Ces fantômes peuplent le récit comme des présences tutélaires. Il y a Annemarie Schwarzenbach, écrivaine et photographe suisse, aventurière des années 1930 qui a sillonné l'Afghanistan et la Perse, mais qui meurt à 34 ans d'une chute banale de vélo sur une route de campagne suisse. Il y a Sophie Taeuber-Arp, pionnière de l'art abstrait, membre du mouvement Dada à Zurich, qui meurt à 53 ans d'une intoxication au monoxyde de carbone dans une maison mal ventilée. Ces figures féminines ne sont pas des grimpeuses, mais elles ont vécu dans l'ombre des montagnes, dans un pays qui glorifie l'effort vertical masculin tout en invisibilisant leurs trajectoires artistiques et intellectuelles. Le livre devient alors peu à peu une critique féministe du mythe alpin. L'escalade, dans l'imaginaire suisse et occidental, reste un sport d'hommes, un fantasme de conquête où le corps féminin n'apparaît qu'en spectatrice ou en victime . En refusant de grimper, Bee refuse aussi cette logique : pourquoi devrait-elle prouver quelque chose en montant ? Pourquoi la montagne serait-elle le seul moyen de légitimer sa présence dans ce paysage ? Il y a aussi Lorenz Saladin, grimpeur et activiste communiste du début du XXe siècle, fondateur du mouvement ouvrier d'escalade en Suisse. Claire Thomas le convoque brièvement, comme un contrepoint : Saladin voulait démocratiser la montagne, arracher l'alpinisme aux élites bourgeoises pour en faire une pratique collective, égalitaire. Mais son projet a échoué. Aujourd'hui, la Suisse reste un pays où la montagne est privatisée, commercialisée, transformée en parc d'attractions pour touristes fortunés. Bee observe ce décalage avec ironie : les téléphériques qui montent au Jungfraujoch ( un col inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO, ndlr ) coûtent 200 francs suisses aller-retour. L'accès au sublime est hors de prix. L'impossibilité d'une cime Le père de Bee n'apparaît jamais directement dans le récit. Il est une absence, une ombre portée sur tout le voyage. Né à Montricher, petit village vaudois, il a émigré en Australie dans les années 1960 et n'est jamais retourné en Suisse. Pourquoi ? L'autrice ne donne pas de réponse claire. Bee cherche la maison natale à Montricher, mais ne la trouve jamais vraiment — ou plutôt, elle en trouve plusieurs, toutes possibles, aucune certaine. Les cadastres ont changé, les bâtiments ont été rénovés, les ancien·ne·s habitant·e·s sont mort·e·s. La quête devient absurde, kafkaïenne. Claire Thomas - On Not Climbing Mountains © Hachette Australia Cette errance géographique est une métaphore du deuil lui-même. Après un décès, on cherche tous·te·s quelque chose — une explication, un sens — mais on ne trouve jamais exactement ce qu'on cherchait. On tourne autour, on accumule des indices, on finit par accepter que la résolution ne viendra pas. Claire Thomas refuse la dramaturgie classique du récit de deuil (déni, colère, acceptation) pour préférer une forme plus horizontale, plus incertaine : la circulation sans destination. Bee prend des trains, visite des musées, lit des plaques commémoratives, dort dans des hôtels anonymes. Elle ne « surmonte » rien, elle se déplace. L'artiste suisse Jean-Frédéric Schnyder, que Claire Thomas visite à Bâle, a peint pendant des années des waiting rooms — salles d'attente de gares, espaces de transit où l'on ne fait que passer. Thomas y voit une métaphore du deuil : être coincé dans une salle d'attente éternelle, attendant un train qui ne viendra jamais. Le deuil comme impossibilité de reprendre le mouvement. Les montagnes jouent le même rôle : elles sont là, massives, mais on ne peut ni les franchir ni les habiter. On ne peut que circuler à leurs pieds, comme Bee circule en Suisse sans jamais vraiment y arriver. Heidi, des bunkers et une romancière alcoolique La Suisse que décrit Claire Thomas n'est pas celle des cartes postales. Pas de pureté alpine, pas de chalets fleuris, pas d'Heidi gambadant dans les prairies. L'écrivaine convoque ironiquement le mythe Heidi — ce roman de Johanna Spyri (1881) qui a figé l'imaginaire suisse dans une fresque pastorale édulcorée — pour mieux le déconstruire. Bee visite le « village d'Heidi » à Maienfeld, attraction touristique où l'on reconstitue la maison de la petite fille des montagnes. C'est une maison de poupée, un décor de studio, une Suisse Disney. Claire Thomas note avec acidité que la vraie Suisse — celle des infrastructures militaires, des bunkers cachés sous les chalets, des tunnels autoroutiers qui éventrent les montagnes — reste invisible aux touristes. Car la Suisse est aussi un pays militarisé, un bastion alpin construit pendant la guerre froide comme forteresse contre l'invasion soviétique. Des milliers de bunkers sont dissimulés dans les Alpes, camouflés en granges, en rochers, en chalets. Thomas en visite quelques-uns, aujourd'hui désaffectés, transformés en musées ou en data centers . Elle s'attarde sur ce paradoxe : un pays qui vend l'image de la neutralité pacifique tout en construisant des infrastructures de guerre massives. La montagne n'est pas seulement un paysage, c'est aussi un territoire colonisé par l'État, quadrillé, militarisé, rendu productif. Un bunker dans les Alpes (cc) Thierry Llasandes /flickr Cette dimension coloniale apparaît aussi dans l'histoire des infrastructures ferroviaires. Le tunnel du Gothard, inauguré en 1882, a nécessité la mort de centaines d'ouvriers italiens — immigrés pauvres, exploités, enterrés vivants lors d'effondrements. Claire Thomas évoque brièvement ces morts anonymes, mais ne s'y attarde pas. C'est une limite du livre : la Suisse qu'elle décrit reste blanche, européenne, de classe moyenne. Les travailleurs immigrés qui ont construit les routes, les tunnels, les barrages hydrauliques restent fantomatiques. Bee observe les infrastructures, mais ne questionne jamais qui les a bâties, dans quelles conditions, au profit de qui. La montagne a été domptée non par des explorateurs héroïques, mais par une main-d'œuvre corvéable, rendue invisible par l'historiographie officielle. Patricia Highsmith, exilée à Tegna ( dans le canton du Tessin, ndlr ) dans les années 1980, habitait une maison-bunker : murs épais, fenêtres minuscules, quasi-fortifiée. Claire Thomas la visite avec fascination, y voyant une métaphore de la Suisse elle-même — un pays qui se protège, se replie, refuse l'ouverture. Highsmith, romancière américaine, a fui les États-Unis pour se réfugier dans cette forteresse alpine, mais elle y est restée isolée, alcoolique, paranoïaque. La montagne n'a pas été une libération, plutôt une prison dorée. Rester en bas Montricher, gare miniature, fin de journée. Bee attend le train qui la ramènera à Zurich, puis l'avion pour l'Australie. Elle n'a pas trouvé la maison de son père. Elle n'a pas grimpé les montagnes. Elle n'a pas résolu son deuil. Derrière elle, les Alpes se découpent dans le ciel gris, indifférentes, intactes. Elles resteront là longtemps après qu'elle sera partie, longtemps après que tout le monde sera mort. Claire Thomas clôt son récit sans consolation, sans révélation finale. Bee repart comme elle est venue : spectatrice d'un paysage qu'elle ne possèdera jamais. On Not Climbing Mountains est un livre radical de passivité, prise comme un antidote à la gesticulation performative. Il refuse la dramaturgie de l'escalade — l'effort, la chute, la victoire — pour préférer une forme de présence contemplative, mélancolique, féministe. Vivre près des montagnes sans les gravir, c'est aussi refuser le fantasme masculin de la conquête, cette obsession verticale qui transforme la nature en adversaire à soumettre. Bee reste en bas, et c'est un acte politique. Comme affirmer qu'on peut exister dans la montagne sans avoir besoin de la vaincre. Lire – On Not Climbing Mountains de Claire Thomas (Hachette Australia, 298p.)
- Les salles d’escalade The Roof : enquête sur un modèle charpenté
Alors que le marché privé français souffre, le réseau de salles d’escalade indépendantes The Roof semble offrir une nouvelle voie. Adossées à un système coopératif et un réseau d’entraide unique en France, les structures projettent, entre autres, une gouvernance partagée, salaires encadrés et ancrage local. Enquête au cœur d'un modèle qui tient bon, entre pragmatisme économique et « utopie sincère ». L'équipe The Roof à Toulouse © Julien Petitpierre La scène est désormais un classique des temps modernes. Si vous vous placez correctement, vous parviendrez même à apprécier l’ensemble de la fresque que les salles d'escalade commerciales sont parvenues à peindre : de jeunes gens stylés sirotent une bière dans l’ambiance cosy d’un bar branché. Et ce n’est qu’au fond, derrière les salles vitrées, qu’on aperçoit les pans de murs aux prises colorées. Comme beaucoup d’autres avant elles, la salle d’escalade de The Roof à Toulouse a colorié les composantes de ce qu’on appelle désormais « un tiers lieu ». Des gens vont et viennent dans la grande salle d’accueil de la salle avec une démarche qui trahit un endroit familier. Beaucoup ne grimperont pas. Iels sont là pour ce que le lieu charrie, et un peu pour la bière artisanale et la petite restauration du coin aussi. Good SCOP The Roof Toulouse s’est implanté en 2023 au sein des Halles de la Cartoucherie, une ancienne usine reconvertie en friche culturelle de l’ouest toulousain. Depuis sa transformation, l’endroit est devenu une institution de la ville rose qui accueille désormais plus de deux millions de visiteur·se·s par an. Il faut passer la terrasse de la salle d’escalade et ses palmiers pour pénétrer dans l’immense nef qui abrite le plus grand « food court » de la ville mais aussi une salle de spectacle, des espaces de coworking ou encore des terrains de squash. Planté en plein coeur du projet, The Roof profite de l’effervescence. En ce week-end d’hiver, la salle organise même un festival écolo en partenariat avec les Halles intitulé « Faire écologie » où se croiseront associations, militant·e·s, et personnalités pour deux jours de débat. C’est sans doute pour cela que Pierre-Olivier Dupuy, co-fondateur et co-gérant de la salle d’escalade est encore plus débordé que d’habitude. Entre les entrées à biper, les pintes à servir et les cours qui vont commencer, il faut maintenant aussi saluer l’intervenant de la prochaine table-ronde et vérifier si la salle de conf’ est bien préparée. « On avait envie de monter une salle d’escalade mais on voyait bien les dérives du monde économique. On ne voulait pas devenir une entreprise classique » Pierre-Olivier Dupuy, co-gérant de The Roof Toulouse C’est quelque part sur le chemin de ses mille missions de la journée que Pierre-Olivier Dupuy s’installe pour causer de son modèle. À 44 ans, il fête le départ de la troisième année d’exploitation de sa salle d’escalade indépendante. En s’asseyant, le gérant se passe la main sur le crâne, jette quelques regards à droite et gauche puis sourit : « Tu vois ce festival, c’est exactement ce qu’on voulait faire ici. Réunir plein d’acteurs différents autour de valeurs communes. C’est un peu la traduction concrète de ce que représente The Roof pour moi : pas juste une salle d’escalade, mais un lieu qui a du sens. » Ancien enseignant-chercheur, Pierre-Olivier Dupuy caresse le rêve de vivre de sa passion pour l’escalade depuis 2015. À l’époque, il grimpe en club avec son pote Aurélien Guesdon, qui deviendra son premier associé. « On avait envie de monter une salle d’escalade mais on voyait bien les dérives du monde économique , explique-t-il devant un espresso. On ne voulait pas devenir une entreprise classique. En même temps, on ne voulait pas non plus rester en asso, dépendants de créneaux et de subventions. » La troisième voie s’appelle alors l’Entreprise Sociale et Solidaire (ESS) dans laquelle les deux amis plongent pour y dénicher le modèle qui coche toutes les cases : la SCOP pour Société Coopérative Participative. Il faudra sept ans à Pierre-Olivier Dupuy et Aurélien Guesdon pour pousser pour la première fois les portes de leur salle. Adossée à l’immense projet de rénovation des Halles de la Cartoucherie, la salle The Roof Toulouse est tributaire d’un montage de projet complexe, de négociations bancaires et de galères administratives. Mais depuis l’ouverture en 2023, elle tourne plutôt bien avec ses 1,6 million de chiffre d’affaires, un chiffre en croissance de 14% de 2024 à 2025. Un chiffre surtout insolent quand on le compare à ceux présentés récemment par L’Observatoire de l’escalade qui annonce une baisse de 5% en moyenne du chiffre d’affaires des salles d’escalade privées en France. Aujourd’hui, la société que co-gère Pierre-Olivier Dupuy emploie 22 salariés, dont 8 sont associés. Et c’est sans doute ce dont il est le plus fier. « On décide ensemble , affirme-t-il. E t c’est un des principes qu’on s’était appliqués au départ de la création de la boîte. » Comme une entreprise classique, la SCOP possède une Assemblée Générale pendant laquelle sont votées les grandes décisions d’avenir : plan stratégique, investissements, rémunération et nomination des dirigeants… Sauf que dans une coopérative, une personne équivaut à une voix. « La prise de décision est déconnectée du capital , continue le co-gérant. Par exemple, avec Aurélien, on a mis 30 000 euros chacun dans la boîte. Et bien notre voix pèse autant que celle des autres qui ont apporté 3 fois moins. » Toi, toi mon toit Les statuts de la SCOP The Roof Toulouse prévoient que les salarié·e·s de la structure ont trois ans pour se prononcer sur leur participation au capital. À ce jour, la grande majorité des premier·e·s salarié·e·s ont répondu favorablement, deux nouvelles personnes devraient les rejoindre cette année. Pour Pierre-Olivier Dupuy, c’est « un vrai levier pour s’impliquer dans les décisions stratégiques et ne pas juste exécuter ». C’est aussi un moyen d’incarner les autres piliers du modèle, que ce soit les écarts de salaires limités de 1 à 3 (a lors qu’ils vont en moyenne de 1 à 7 dans l'entreprise classique, ndlr ) ou le minimum de réserve qui doit être réinvesti dans l’entreprise selon un minimum de 15%. « La majeure partie de la valeur créée doit être réinjectée à destination des personnes qui travaillent dans la structure », traduit le gérant. Autant d’éléments qui permettent peu ou prou au staff de The Roof d’accuser très peu de turn-over pour faire tourner les 750m2 de surface grimpable, le studio de yoga, de pilates, le resto et le bar. Les deux co-fondateurs de The Roof Toulouse, Pierre-Olivier Dupuy à gauche et Aurélien Guesdon à droite © Julien Petitpierre Pour autant, la SCOP ne protège pas de toutes les turpitudes. Le ciel macro-économique est le même pour tout le monde et, en 2025, il est un peu tombé sur la tête des salles d’escalade. « On a beau avoir un bon chiffre d’affaires, nous sommes à peine à l’équilibre », reprend Pierre-Olivier Dupuy. Avec ses 2500 abonné·e·s, la fréquentation de The Roof Toulouse ne faiblit pas. Mais à côté, tout augmente : les aliments, l’énergie, les prises, le ménage tandis que le pouvoir d’achat des client·e·s diminue. Une équation difficile qui nécessite une gestion extrêmement rigoureuse si l’on veut éviter une déconvenue à l’instar des Halles voisines qui viennent d’être placées en redressement judiciaire alors qu’elles jouissaient d’une popularité croissante . Comme pour mieux résister aux vents contraires, The Roof Toulouse fait partie d’un réseau élargi de salles indépendantes réunies sous le pavillon de The Roof France. Elle-même formée en coopérative ( plus exactement en SCIC pour Société d’Intérêt Collectif, ndlr ), la structure forme un réseau de neuf structures réparties sur l’Hexagone : Bayonne, Brest, Poitiers, Rennes, Le Havre, Saint-Brieuc, Albi et Bourg-de-Péage. « Chaque salle est complètement indépendante, libre, autonome dans ses décisions et dans ses choix , explique Pierre-Olivier Dupuy. Nous partageons a minima un nom - The Roof -, une charte graphique et la volonté collective de s’entraider les uns, les autres. » Chaque jeudi matin, les gérant·e·s des salles The Roof se réunissent en « co-dir » pour échanger. « Pour beaucoup, c’est la première fois qu’on entreprend , continue le Toulousain. On ressent donc tous le besoin de partager nos réflexions, nos doutes, nos difficultés comme nos bonnes pratiques. » Quand Aurélien Guesdon et lui entendent parler du réseau The Roof au départ de leur aventure, il y a maintenant plus de 10 ans, il ne faut pas bien longtemps pour qu’ils se laissent convaincre par leur parcours d’intégration. « On venait de plonger dans l’ESS et les gens présents partageaient déjà toutes ses valeurs, rejoue Pierre-Olivier Dupuy. Tous·tes essayaient déjà de construire une alternative aux dérives de l’économie classique et du modèle dominant. » Bref, tout un groupe de passionné·e·s à la tête duquel se trouve un défricheur qui n’avait pas vraiment prévu d’en arriver là… L’UCPA, le Mont-Blanc et Isabelle Autissier L’histoire commence non loin de Toulouse, à Durfort-Lacapelette, en 2012. Alors éducateur spécialisé à la Fondation d'Auteuil, Benoît Lacroix ne le sait pas encore mais il s’apprête à chérir une passion différente de l’escalade : La Rochelle. Lors d’un week-end avec son ex-compagne, le couple s’éprend tellement de la Porte Océane qu’iels cherchent inlassablement des falaises à grimper. Problème : la Charente-Maritime offre très peu de relief. C’est alors que dans le train qui les ramène à Montauban, iels écrivent sur un bout de papier une idée folle : monter leur propre salle d’escalade. « C’était à la fois sincère et utopiste , rembobine Benoît Lacroix au bout du fil. On était gamins, on devait avoir entre 23 et 24 ans, mais on connaissait un peu les valeurs qu’on voulait mettre dans le projet. Alors on a écrit que notre ambition n’était pas de capitaliser à tout crin sur un projet d’entreprise mais de faire ruisseler la valeur ajoutée auprès de celles et ceux qui la font vivre. Sauf qu’une fois qu’on a dit ça, il faut trouver la forme. Et on n’en savait rien. » Alors le couple fait généralement ce qu’on fait quand on cherche de l’aide : iels appellent des potes. Avec une petite bande de Montauban, iels reprennent le bâtiment d'un ancien concessionnaire de bateau et montent la salle à l’huile de coude. Sur la route, iels croisent des personnalités du monde de l’écologie et de la coopération, comme la navigatrice Isabelle Autissier. Iels convainquent aussi des élu·e·s et des acteurs locaux puis assez vite, The Roof La Rochelle ouvre ses portes, en décembre 2023. Très vite aussi, la salle d’escalade fonctionne et attire la curiosité d’autres porteur·se·s de projets locaux, à Bayonne et à Brest d’abord. « C’est à partir de ce moment-là que je me dis que le modèle peut se partager , continue Benoît Lacroix. Je formalise une espèce de doc intitulé “Recette pour faire un The Roof” et je commence à accompagner d’autres entrepreneur·e·s. Je me rends compte du même coup que je développe une passion pour le montage de projets. » L'équipe élargie des Cabanes Urbaines à La Rochelle pendant El Capp Fest en 2O23 © courtoisie de Benoît Lacroix Décidément, Benoît Lacroix est un homme de passions car l’ancien Montalbanais va en contracter une autre pour la course au large en solitaire. « C’est d’ailleurs ce qui a motivé l'implantation des premières salles The Roof sur la côte Atlantique , confie-t-il en rigolant. À l’origine, je me suis dit que c’était cool de pouvoir les rejoindre en bateau ! » L’entrepreneur ne le fera jamais mais son nouveau dada l’emmène vers une rencontre déterminante pour le nouveau réseau The Roof. « Je préparais une mini-transat et je cherchais des sponsors, raconte-t-il. J’avais rencontré celui qui allait devenir DG de l’UCPA lors d’une ascension au Mont-Blanc et j’ai donc toqué à sa porte. Il m’a répondu : “Ta mini-transat, ça ne m’intéresse pas par contre ton truc sur l’escalade, je veux qu’on en fasse partie”. » C’est alors que la grande Union nationale des centres sportifs de plein air entre dans le projet The Roof France. Et ça change pas mal de choses. « Ils ont d’abord mis des fonds propres dans la structure du réseau qui a indirectement servi à financer la création de The Roof à Brest , explique Benoît Lacroix. Puis après, on a pu bénéficier de leur assise financière, de leurs aides juridiques, de leur expertise… » Premières tuiles Des années après, l’UCPA est toujours là. L’association préside même The Roof France au sein de la SCIC. Et tous les jeudis matins, c’est donc Ludovic Marchant - responsable des activités sportives et du développement de l’évènementiel - qui orchestre les « co-dir » des gérant·e·s de The Roof. « On reste humble et lointain , tient-il à préciser à Vertige Media . La coopérative est vraiment gérée par les salles. On a un pouvoir de signature à la présidence, certes, mais ce sont les salles qui restent majoritaires. » Ludovic Marchant préfère se décrire comme « un maillon administratif ». C’est quand même sur sa boîte de réception que tombent en premier les mails de demandes d’adhésion au réseau. Ainsi, c’est aussi lui qui décide de réunir le groupe quand un projet local est séduisant. Ensuite, les candidats passent par un parcours d’intégration, doivent présenter leur projet au réseau et se faire challenger. « Nous ne sommes pas des assoiffé·e·s de croissance. On n’est pas des ultra-capitalistes. On ne flambe pas, on reste prudent, on s’entraide les uns les autres » Marine Papa, co-fondatrice de The Roof Bayonne De son propre aveu, Ludovic Marchant sait que son organisation rassure. « C’est un gros groupe, et le banquier aime bien voir qu’on est là quand il s’agit de consolider un tour de table », explique-t-il. Pierre-Olivier Dupuy ne dit pas autre chose : « Sans l’UCPA, on n’aurait sans doute pas autant les coudées franches, même si encore une fois, il faut savoir se débrouiller sans ». D’abord séduite par l’agilité et les valeurs de l’ESS portées par le réseau The Roof, l’UCPA a aussi vu dans le développement de ces salles d’escalade indépendantes un moyen de se positionner sur un nouveau marché en croissance. C’est en tout cas, avec le recul, ce que Benoît Lacroix évoque : « Je pense qu’il y avait l’idée d'utiliser l’ingénierie qui avait été développée avec nos projets pour mettre un pied dans la porte. Est-ce que c’était clair dans leur tête à ce moment-là ? Je ne sais pas. Ce qui est certain, c’est que j’ai ensuite été pas mal sollicité pour les accompagner sur leur modèle d’UCPA Sport Nation. » Aujourd’hui, sur le territoire français, l’organisation a érigé 5 de ses centres consacrés au sport indoor , qui possèdent tous un mur d’escalade. Lors d'un contest à The Roof Bayonne en novembre 2025 © William Desse Si l’UCPA rend les reins du réseau solides, c’est aussi pour mieux lui faire traverser ses zones de turbulences. En 2016, alors que l’organisation vient de rejoindre The Roof France, la machine s’emballe un peu. Toulouse pointe le bout de son nez, Rennes toque à la porte. « Sauf que ce sont deux projets d’une toute autre dimension , explique Benoît Lacroix. Deux salles qui sont adossées à d’autres programmes d’envergure : les Halles de la Cartoucherie pour Toulouse et l'Hôtel-Dieu pour Rennes. » Le fondateur de The Roof y consacre du temps, beaucoup, et se fait aspirer. « Entre ça, mon projet de mini-transat’ et d’autres trucs, je pense que j’ai renvoyé une certaine forme d’insécurité à Brest et Bayonne », poursuit-il. Résultat : en 2018, Benoît Lacroix se fait sortir de la présidence, après un vote. Et un an après, lui et son ex-compagne finiront par sortir leur salle de La Rochelle du réseau. De guerre lasse. « C’était un des pires moments de mon existence, l’enfer. Mais c’est le jeu, ils ne voulaient plus de moi à la présidence, je connaissais les règles de la démocratie. C’est comme ça », confie celui qui a désormais monté un autre projet autour de la grimpe baptisé Les Cabanes Urbaines à La Rochelle. Dans la foulée, l’UCPA reprend les rênes et continue d’accompagner la croissance du réseau à Albi, Saint-Brieuc ou au Havre. Depuis le ramdam du bar de sa salle à Toulouse, Pierre-Olivier Dupuy quant à lui, philosophe : « Comme toute organisation humaine, le fait d’être en coopérative ne nous exempte pas de nombreux enjeux : difficultés économiques, problèmes managériaux, burn-out… » Celui qui a choisi de se faire coacher avant de se lancer dans l’entrepreneuriat tient même à rappeler une vérité : « Le surmenage est d’ailleurs un vrai sujet pour les SCOP. On observe le même phénomène de sur-investissement de certain·e·s salarié·e·s généré par le sens de leur travail. On s’investit à fond sur des sujets et enjeux qui tiennent à cœur mais qui peuvent générer surcharge mentale et difficulté à déconnecter. » Seul avec du monde autour Chaque porteur·se de salle d’escalade The Roof le confesse : il a fallu apprendre à rééquilibrer sa vie et parfois faire des sacrifices. Pierre-Olivier Dupuy a renoncé à certaines amitiés. Julien Muller, directeur dans le Vercors a appris à bosser 90 heures par semaine. Antonin Salze, au Havre, a appris à vivre avec le SMIC. Pour autant, si les résultats économiques varient en fonction des structures – +20% de chiffres d’affaires entre 2024 et 2025 pour The Roof Vercors, -17% pour The Roof Le Havre – toutes et tous se retrouvent à l’équilibre financier. « C’est très solide , plante Ludovic Marchant de l’UCPA. Tous les jeudis, autour de moi, j’ai des passionnés d’escalade mais j’ai avant tout des chef·fe·s d'entreprise. » Agiles, sincères, convaincus aussi que leur modèle ne peut pas tenir sans une certaine forme de rationalité. « Nous ne sommes pas des assoiffé·e·s de croissance , lance Marine Papa, co-fondatrice de The Roof Bayonne. On n’est pas des ultra-capitalistes. On ne flambe pas, on reste prudent, on s’entraide les uns les autres. Ça nous demande constamment de nous remettre en question. Et ça réaffirme nos valeurs. » « On voulait faire du social, il fallait qu’on soit social jusqu’au bout des ongles », abonde Julien Muller de The Roof Vercors qui propose du sport-santé ainsi qu’un travail avec une poignée d’associations du coin pour démocratiser la pratique. Au Havre, Antonin Salze et ses équipes accueillent des groupes de patients en rémission de maladies longues ou d’addictologie, des enfants atteints de handicaps… Surtout, aucun n’aurait lancé sa salle d’escalade sans avoir obtenu au préalable la bénédiction des clubs ou associations aux alentours. « Ces gens-là ont ensuite été nos ambassadeur·ice·s pour attirer d’autres grimpeur·se·s » , explique Antonin Salze. « Tout le coeur de The Roof est là , resitue Pierre-Olivier Dupuy. Ce sont avant tout des projets avec un ancrage local. L’UCPA, le réseau, les autres salles, ça aide, mais le plus important, c’est ce qu’on parvient à faire avec notre propre environnement. » « Dans la dimension coopérative, il y a une combativité collective hyper sécurisante qui donne une énergie douce et chaleureuse. Moi, en tant qu’employeur, ça me porte et cette aventure collective que je fantasme depuis toujours, j’ai un peu l’impression de la vivre » Benoît Lacroix, fondateur des Cabanes Urbaines à La Rochelle Depuis plus de 10 ans désormais, les salles indépendantes du réseau The Roof portent un modèle différent des grands réseaux de salles commerciales. Sans investisseurs ni promesse de croissance à deux chiffres, elles semblent même mieux résister que leurs concurrentes à la première butée d’un marché désormais atone. Pourtant, Pierre-Olivier Dupuy préfère botter en touche : « Est-ce que notre modèle est plus résistant ? Seul l’avenir nous le dira ». À l’aube de cet horizon coopératif, Benoît Lacroix n’imaginait pas qu’une idée griffonnée dans un train prendrait autant d’ampleur. Aujourd’hui, avec ses Cabanes Urbaines, il est lui-même très prudent. Néanmoins, quand il regarde dans le rétro défiler les SCOP, les SCIC, la loi PACTE et autres entreprises à mission, il relâche : « C’est sûr que ce n’est pas une année où on va verser des primes et où on va faire des augmentations. Mais dans la dimension coopérative, il y a une combativité collective hyper sécurisante qui donne une énergie douce et chaleureuse. Moi, en tant qu’employeur, ça me porte et cette aventure collective que je fantasme depuis toujours, j’ai un peu l’impression de la vivre ». Et le fondateur de citer son associé, Serge Papin, ancien président de la Coopérative Système U et actuel ministre des PME, du Commerce, de l’Artisanat, du Tourisme et du Pouvoir d’Achat : « La raison d’être crée la raison d’en être qui crée la raison d’y venir ». Preuve que le modèle The Roof attire, le directeur de développement de l’UCPA compte dans sa boîte e-mail, une centaine de sollicitations sur ces trois dernières années. À l’été 2026, le réseau va accueillir, à Cherbourg, sa dixième salle indépendante.
- Valentin Sansonetti : quand le sport fabrique l’ordre social
Le sport serait un terrain neutre, une école de l’effort et du dépassement de soi. Dans La loi du plus sport , Valentin Sansonetti démonte cette évidence. En s’appuyant sur son propre parcours et sur de nombreux témoignages, il montre comment le sport moderne ne se contente pas d’organiser la compétition : il fabrique une morale du mérite, banalise la violence et façonne des subjectivités adaptées à l’ordre dominant. © Vertige Media Nous avons appris à aimer le sport sans le questionner. À applaudir la victoire, à compatir à la défaite, à admirer l’abnégation. Nous avons intégré l’idée qu’il transmet des valeurs — travail, courage, discipline — comme s’il s’agissait de biens universels, indiscutables. Valentin Sansonetti ne nie pas ces vertus. Il en déplace le centre de gravité. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas seulement la performance, mais le système qui la rend centrale. Non pas l’effort en soi, mais la manière dont il est érigé en critère moral. Son livre part d’une intuition simple : si le sport est une institution sociale majeure, alors il façonne notre rapport au monde. Et il faut regarder ce façonnage en face. On a proposé à Valentin Sansonetti de venir à la rédaction de Vertige Media pour en parler. Le bureau est au sixième, sans ascenseur — on ne l’avait pas anticipé, lui non plus. Il monte avec un sac chargé de raquettes sur l’épaule, parce qu’il doit ensuite filer entraîner un joueur. L’échange commence là-haut, puis se prolonge autour d’une pizza, à deux pas : un cadre idéal pour ce dont il est question — la discipline, les routines, la performance qui déborde du terrain. Ce rythme-là, cette logistique, ce corps en mouvement même quand il n’est plus sur un court, dit déjà quelque chose de l’endroit d’où il parle. Sansonetti ne parle pas du sport depuis l’extérieur. Né en 1995, sociologue et historien de formation, il est aussi joueur de tennis amateur (meilleur classement -2/6), éducateur diplômé, et il a coaché sur le circuit international pendant deux ans : de quoi regarder la performance non seulement comme un résultat, mais comme un régime de vie. Banaliser la violence Valentin Sansonetti part d’un constat : dans le sport de compétition, une partie de la violence ne se présente pas comme une déviation, mais comme une norme. Pas la violence spectaculaire, mais celle des routines — les douleurs « qui font partie du jeu », la pression considérée comme formatrice, l’usure psychologique traitée comme un passage obligé. Lui-même situe son point de départ dans un parcours qu’il dit « assez ordinaire » : « J’ai été repéré jeune », puis il arrête « parce que c’est trop dur, que c’est trop de pression ». Il insiste sur l’effet de tri : « Cette masse de personnes écrémées par les institutions sportives » quand « elles rentrent dans un rythme hyper intensif ». Dans La loi du plus sport , il formule ce mécanisme sans détour : « Ce qui me frappe dans la plupart des prises de parole de sportifs et sportives ou d’ancien·nes athlètes de haut niveau, c’est combien la violence est intériorisée, normalisée, acceptée. L’idée que la douleur et la brutalité font partie intégrante de l’expérience sportive, je l’ai intégrée moi aussi ». Et il décrit un basculement décisif : quand l’autorité n’a plus besoin de se manifester parce qu’elle a été incorporée. Il raconte alors une scène vécue sur un court de tennis, face à un joueur entraîné en ligue, déscolarisé pour suivre le rythme intensif. Après avoir manqué une volée relativement facile, le joueur s’inflige des pompes — sans consigne de l’entraîneur. « Il s’était attribué à lui-même une punition ». Le contrôle devient intérieur, et la « bonne conduite » se confond avec l’autodiscipline. « Grimper dans la hiérarchie, être focalisé·e sur le résultat sont des choses qui finissent par générer des troubles psychologiques et des dépressions, a fortiori quand cela devient notre activité principale et que des enjeux de survie matérielle y sont attachés » Mais Sansonetti ne s’arrête pas à cette violence « qui se tait ». Il rappelle aussi ce que produit un système quand la performance devient la boussole : non seulement on apprend à encaisser, mais on apprend aussi à fermer les yeux. Il s’appuie notamment sur l’enquête de Romain Molina ( Le Silence d’or ), qui documente un autre étage du problème : quand la performance devient une protection. Non seulement la violence est normalisée, mais elle peut aussi être neutralisée — par réflexe institutionnel, par peur du scandale, par calcul. Dit autrement : ce n’est pas seulement qu’on apprend à encaisser, c’est qu’on apprend à ne pas voir. C’est là que, chez Sansonetti, la question cesse d’être seulement psychologique pour devenir politique : à quoi forme-t-on, exactement, quand on apprend à « tenir » coûte que coûte. Lors de notre entretien, il relie explicitement cette socialisation au monde du travail : « Les entreprises adorent ces profils-là », dit-il, parce qu’elles y voient quelqu’un « qui n’a pas peur de souffrir », mais aussi « qui obéit aux ordres, qui respecte les règles, l’autorité ». Autrement dit : la banalisation de la souffrance ne reste pas sur le terrain sportif, elle fabrique des dispositions — et, avec elles, une certaine idée du mérite. Das Kapital Si l’on suit Sansonetti, la banalisation de la souffrance n’est pas un simple « effet secondaire » du sport de compétition : elle a une fonction. Elle apprend à tenir, à se taire, à accepter l’évaluation permanente comme horizon normal. Autrement dit, elle fabrique des conduites — et elle le fait d’autant mieux qu’elle se présente comme naturelle : on souffre, donc on progresse, on encaisse, donc on mérite. Ce façonnage, dit-il, ne frappe pas tout le monde de la même manière. Dans notre entretien, il insiste sur ce que les institutions sportives présupposent sans le nommer : un bagage, une familiarité avec leurs codes. Pour lui, bénéficier d’un « capital sportif familial » permet de mieux comprendre ce qu’on attend de vous, de négocier avec l’institution, de doser la pression : la compétition trie des niveaux, mais elle trie aussi des trajectoires. « Analyse concurrentielle, stratégies marketing, flexibilité dynamique, qualité totale, voire gestion des ressources humaines, tous ces termes participent aujourd’hui du discours des présidents de fédérations quand ce n’est pas des présidents de clubs. » C’est dans ce cadre qu’il relie la performance à la santé mentale et à la survie matérielle. Dans La loi du plus sport , il écrit : « Grimper dans la hiérarchie, être focalisé·e sur le résultat sont des choses qui finissent par générer des troubles psychologiques et des dépressions, a fortiori quand cela devient notre activité principale et que des enjeux de survie matérielle y sont attachés. » Et ce n’est pas un mot en l’air : Sansonetti insiste sur la précarisation matérielle qui accompagne la « professionnalisation » affichée. Un sport peut fabriquer des athlètes « de haut niveau » tout en laissant leur quotidien sous condition : aides intermittentes, contrats courts, dépendance aux résultats, carrière suspendue à un classement. Dans ce cadre, la performance n’est plus seulement un objectif : elle devient une assurance-vie. Le mérite, alors, change de nature. Il ne désigne plus seulement un résultat : il devient une posture morale. « Accepter cette souffrance sur les terrains, être dans le sacrifice se transforme ainsi en une posture morale, qui permet de se considérer soi-même et d’être perçu·e par les autres comme quelqu’un de méritant·e, c’est-à-dire comme une bonne personne. » L’institution n’évalue plus seulement des performances : elle fabrique des personnes « valables » — et, symétriquement, des personnes qui se vivent comme fautives quand elles décrochent. Just do it À ce stade, la question n’est plus seulement ce que le sport fait aux corps, mais ce que ses institutions font à la critique. Sansonetti décrit un réflexe de défense assez classique : quand on met en cause le modèle, on vous renvoie à l’excès, à la « caricature », au « militantisme » — comme si le simple fait d’énoncer un problème relevait déjà d’une prise de parti illégitime. Ce n’est pas qu’une affaire d’ego : c’est une manière de rendre le système implacable. Pour le montrer, Sansonetti s’appuie aussi sur des paroles captées ailleurs que dans son propre parcours. Il cite une phrase du documentaire d’Emma Odiou ( ancienne athlète de 3000m steeple, devenue intervenante spécialisée dans la lutte contre les violences dans le sport, ndlr ) en qui résume ce verrouillage à voix haute : « Le culte de la performance, ça va bien à tout le monde. Aller à l’encontre de ça contre des grosses institutions, contre la fédé, je pense que c’est pas dans leur intérêt. S’ils commençaient à déconstruire ça, ils déconstruisent tout dans le sport ». Ce qui se dit là n’a rien d’un détail : la performance n’est pas seulement un objectif, c’est un socle — autour duquel se sont organisés financements, réputations, hiérarchies, et le récit public du sport. « Soit c’était des propos extrêmement problématiques, violents, soit c’était un aveu de vote à l’extrême droite » Cette solidité s’observe aussi dans la langue, et dans la manière dont les clubs se pensent comme des organisations à « gérer ». Sansonetti note à quel point l’imaginaire managérial s’est imbriqué dans l’imaginaire sportif : « Analyse concurrentielle, stratégies marketing, flexibilité dynamique, qualité totale, voire gestion des ressources humaines, tous ces termes participent aujourd’hui du discours des présidents de fédérations quand ce n’est pas des présidents de clubs ». Et il raconte, dans sa propre formation d’éducateur, un parallèle poussé jusqu’au bout : un encadrant y présentait le club comme une entreprise, l’entraîneur comme l’équivalent d’un directeur exécutif, les adhérent·es comme des client·es, et les « projets » comme des produits à rendre compétitifs. À droite toute C’est aussi là que Sansonetti glisse vers un constat plus politique — au sens brut, presque embarrassant du terme. Il raconte qu’au sein des clubs, des ligues et des sports-études, « l’actualité non sportive » apparaissait peu, et quand elle surgissait « ce n’était pas toujours une bonne surprise ». Dans le livre, il écrit avoir découvert, à l’occasion d’un épisode politique récent, « que de nombreux joueurs et entraîneurs français avec qui je passais du temps sur le circuit international offraient leur voix au Rassemblement national ». Dans notre entretien, il prolonge ce qu’il décrit : quand la politique arrivait dans les discussions, « neuf fois sur dix, c’était le drame » — « soit c’était des propos extrêmement problématiques, violents, soit c’était un aveu de vote à l’extrême droite ». Et il relie cette tonalité à la socialisation sportive elle-même, qui « génère des prises de position, des idéologies, des rapports au monde, des rapports aux autres, qui sont un piédestal pour l’extrême droite » : compétition permanente, dureté, affrontement, valorisation de soi. Le point important, chez lui, n’est pas de faire du sport un « producteur automatique » d’adhésion politique, encore moins de fabriquer une sociologie à l’emporte-pièce. C’est plutôt d’insister sur une mécanique : un univers qui se dit neutre, apolitique, « au-dessus de la mêlée », peut aussi fabriquer des dispositions très compatibles avec un certain ordre social — et, en creux, rendre illégitimes celles et ceux qui le contestent. Autrement dit : la dépolitisation n’est pas l’absence de politique, c’est une façon de déplacer les problèmes, des structures vers les individus, de l’organisation vers la « mentalité », des institutions vers la responsabilité personnelle. Ce que Sansonetti met sur la table n’est pas un réquisitoire contre « le sport » en général. C’est une tentative de le reprendre au sérieux comme institution : avec ses normes, ses hiérarchies, ses intérêts, ses récits. Autrement dit : un fait social complet, qui ne s’arrête pas au bord du terrain. La question, au fond, n’est pas de savoir s’il faut aimer le sport. C’est de comprendre ce qu’il nous apprend quand on l’aime — et ce qu’il nous fait accepter comme allant de soi : la douleur valorisée, la performance comme morale, et le discours « inspirant » comme manière élégante de ne pas parler de ce qui contraint.
- Para-escalade : Mélissa Cesarone expose les failles d'un sport en quête d'inclusion
À l'heure où les yeux sont déjà largement tournés vers les JO de Paris 2024, nous avons souhaité rencontrer une grimpeuse qui n'y participera pas. Non pas qu'elle ne soit pas sélectionnée ou qu'elle ait délibérément fait le choix de ne pas prendre part à cette compétition mondiale. Mélissa Cesarone, 21 ans, est malvoyante de naissance. Les jeux paralympiques n'ont pas encore validé le fait que l'escalade puisse entrer comme discipline pour cet événement. Un manque d'équité qui est loin de concerner uniquement cette compétition pour les personnes porteuses d'un handicap et dont Mélissa nous parle sans détour. © Climbing Rookies pour Vertige Media Est-ce que tu peux te présenter pour celles et ceux qui ne te connaissent pas encore ? "Alors moi, c'est Mélissa. J'ai 21 ans, je suis malvoyante, j'ai une maladie génétique de naissance. Je grimpe depuis que je suis toute petite. Et en parallèle de ça, je suis en école de kiné, en troisième année." Tu as démarré l'escalade très tôt, comment ça s'est passé ? "Mon père grimpait avec des amis qui ont commencé à mettre leurs enfants à l'escalade. Donc moi aussi j'ai voulu tester avec mes copines. Puis j'ai arrêté pour me tourner vers d'autres sports comme la danse, le karaté et j'ai même fait de la musique. Mais je n'ai pas vraiment accroché longtemps avec ces activités et je suis revenue à l'escalade vers les dix ans à peu près. Et depuis, je n'ai plus jamais arrêté de grimper." J'ai l'impression que de plus en plus de démarches sont mises en place pour permettre à des personnes en situation de handicap de pratiquer l'escalade, mais j'imagine qu'il y a 10 ans la situation devait être radicalement différente non ? "Moi j'avais 10 ans donc c'est difficile de réaliser mais j'ai eu la chance d'être entourée de personnes toujours prêtes à m'accompagner à l'escalade. Lorsque j'ai commencé à grimper au club de Thionville, les entraîneurs ont tout mis en place pour que je puisse évoluer comme les autres enfants de mon âge. Mais c'est vrai que je pense que ça se développe de plus en plus maintenant parce qu'on médiatise beaucoup plus le handisport de manière générale et en parallèle, l'escalade qui devient de plus en plus populaire depuis son arrivée aux Jeux Olympiques de Tokyo." 10 ans plus tard tu grimpes toujours, tu serais capable d'expliquer pourquoi ? "C'est un vrai besoin d'avoir ce moment à moi dans un sport que j'aime, où je me dépasse. C'est vraiment la notion d'aller plus haut. On veut toujours aller le plus haut possible. La notion de dépassement de soi, de toujours faire plus, de toujours faire mieux c'est important pour moi." On a rencontré Aristote, la personne qui te guide lors de tes ascensions, tu peux nous parler de son rôle et du niveau de confiance que ça doit impliquer ? "Comme toute personne, que tu sois malvoyant ou non, para ou non, tu as besoin d'avoir confiance en ton assureur puisque c'est lui qui tient la corde entre ses mains. Pour une personne qui grimpe et qui est malvoyante, en plus d'un assureur, elle a besoin d'un guide en qui elle fait totalement confiance et qui sait la guider de la manière la plus précise possible pour qu'elle puisse grimper. La relation avec le guide, c'est quelque chose de vraiment différent de celle que l'on peut avoir avec son assureur, ça se travaille sur le long terme et ça demande une énergie très importante. Aristote est devenu mon guide il y a 4 ans, depuis que je suis à Paris et que je fais mes études ici. Au début, il n'avait pas prévu d'accompagner une personne malvoyante, il s'est lancé dans ce projet quand on s'est rencontré et que je lui ai présenté mon projet. Au début, je ne savais pas vraiment comment lui expliquer comment me guider, on a composé avec mes expériences passées et il a aussi appris avec des échanges avec d'autres personnes. On a commencé à monter un petit peu notre propre langage, nos codes et à force de s'entraîner, on est devenu de plus en plus précis." Ça ressemble à quoi les informations qu'il te donne ? "L'idéal, c'est qu'il me dise quelque chose qui soit vraiment calibré dans ma tête. Ça n'a pas besoin d'être une phrase parce que ça doit être très rapide, donc en général il me dit un mot. C'est un gros travail de lecture pour lui, pour qu'il puisse me dire quelle prise il faut prendre, à quel moment, dans quel sens, comment mettre ses pieds, mes mains, etc. Mais en plus, il est obligé de savoir comment je grimpe parce que tous les grimpeurs grimpent différemment et sa grimpe n'est pas la même que moi puisqu'on n'a pas le même gabarit, pas la même force. Donc il est obligé d'anticiper les mouvements en fonction de ce qu'il connaît de moi et des mouvements qu'il sait que je vais faire ou que je ne vais pas faire. À partir du moment où je mets le casque qu'on utilise pour communiquer, je suis vraiment seule avec moi-même et sa voix dans mes oreilles. Et il n'y a rien d'autre." Donc en fait il n'y a pas de mode d'emploi et il faut inventer à chaque fois ? "Pour moi, tout dépend du duo guide et grimpeur malvoyant. Pour que ça marche, ça doit être un duo en symbiose, il doit y avoir une vraie connexion. Et c'est vrai que quand on est en compétition, que l'on arrive sur les podiums, on cite toujours le grimpeur, mais pour moi ce n'est pas assez, on devrait aussi donner le nom du guide. S'il fait une erreur, je peux très bien tomber et passer à côté d'une place, d'une médaille, d'un podium. Son rôle est aussi important que le mien. © Climbing Rookies pour Vertige Media C'est une approche assez inspirante de l'escalade, qu'est-ce que tu dirais à quelqu'un qui aurait envie de grimper mais qui ne se lance pas parce qu'il se trouve trop gros, pas assez fort, trop petit, etc. ? "L'escalade, c'est l'un des sports que l'on peut adapter le plus facilement. Je pense que n'importe qui peut grimper, qu'il te manque des yeux, un bras, une jambe ou autre chose. En fait, on peut grimper de tellement de façons différentes que c'est juste une stratégie à trouver et je pense qu'il ne faut pas se mettre de barrière, ça peut fonctionner pour n'importe qui." C'est quoi ton rêve Mélissa ? "C'est les Jeux Olympiques. Mais bon pour le para-escalade il va falloir attendre. On n'a pas encore eu la validation pour Los Angeles en 2028... Mais je pense que c'est l'accomplissement de tout sportif que de se qualifier à des Jeux Olympiques et d'aller le plus loin possible." On entend de plus en plus d'athlètes s'exprimer sur les faibles récompenses lorsqu'ils gagnent une compétition. C'est aussi un enjeu en para-escalade ? "Évidemment, les grimpeurs ne sont pas les sportifs qui sont le mieux rémunérés, on n'est pas des footballeurs. Mais nous, en tant que grimpeurs para, on ne gagne rien du tout. En championnat de France, en première place, tu vas gagner une corde et en deuxième un baudrier." D'où le fait que tu continues tes études, j'imagine ? "Ah oui, oui, clairement. C'est une chose que mes parents m'ont toujours répétée quand je me suis lancée dans ce projet et ils ont tout à fait raison. Ce n'est pas l'escalade qui va me faire vivre. C'est une partie très importante de ma vie puisque c'est une passion, c'est mon sport mais dans un an et demi, normalement, je deviens kinésithérapeute et c'est le métier de kiné qui va me faire vivre. Et pas ma passion de l'escalade. Tu es obligé pour pouvoir vivre convenablement de faire quelque chose d'autre." Tu trouves qu'il y a un manque d'équité entre la manière de traiter un grimpeur valide et un grimpeur para ? "Oui. Sur l'aspect financier mais aussi sur la médiatisation, il arrive souvent que les compétitions pour les valides se fassent le samedi ou le dimanche, des jours où c'est plus facile de se libérer pour suivre ce type d'événement. Pour les para, c'est souvent en milieu de semaine quand tout le monde a autre chose à faire (...) Et c'est la même chose côté publications, on a beaucoup moins de contenu sur les para que sur les valides et ce même au niveau des fédérations. Si tu es grimpeur para, c'est quelque chose vraiment que tu dois faire pour le plaisir, même si tu t'es investi autant qu'un autre sportif professionnel à t'entraîner tous les jours. Qu'importe la médaille, tu ne gagnes rien. On devrait être traités exactement de la même façon puisque on fournit le même travail que les autres. C'est juste qu'on est dans une catégorie différente, et qu'importe la catégorie puisque le but de la fédération est de ramener le plus de médailles partout pour montrer le niveau de tous ses grimpeurs." Merci Mélissa et Aristote de nous avoir accueillis dans le club du 8 assure pour cet échange !
- Mythologie de la rupture de poulie (et ce que disent vraiment les études)
En escalade, une douleur de doigt déclenche souvent la même phrase : « rupture de poulie ». Le raccourci est pratique, parfois juste, souvent trop vite posé. Les études cliniques, les enquêtes et les synthèses scientifiques montrent une réalité moins binaire. Il y a des ruptures, oui. Mais il y a surtout des blessures de surcharge, des douleurs qui s’installent, et des risques qui ne se ressemblent pas selon qu’on grimpe en salle, en bloc, ou qu’on parle d’adolescent·es. (CC) Oliver Schwendener / Unsplash C’est un mot qui tombe vite, parce qu’il met de l’ordre. Un·e grimpeur·se redescend, secoue la main, montre un doigt. On demande si « ça a claqué », on cherche un point précis, on propose du tape. Et, très vite, on tranche : « rupture de poulie ». Ce réflexe n’est pas absurde, puisque les poulies font partie des blessures typiques de la grimpe. Le problème, c’est que l’étiquette s’impose parfois comme une réponse automatique, alors qu’elle recouvre des situations différentes, avec des suites différentes. Cet article part donc d’une question simple. Qu’est-ce qu’on met exactement derrière « rupture de poulie » ? Et qu’est-ce que les chiffres obligent à regarder ensuite, du diagnostic à la charge, des contextes de pratique au cas à part des adolescent·es ? Le mot qui colle Une poulie, c’est un anneau fibreux qui maintient le tendon fléchisseur plaqué contre l’os. Quand une poulie lâche, le tendon peut se décoller et se tendre sous la peau. Le doigt perd en efficacité mécanique. Voilà pourquoi le scénario « rupture » marque autant. Un « clac », une douleur vive, une sensation de perte immédiate. Sauf que ce scénario n’est pas le plus courant. Beaucoup de douleurs de doigt n’arrivent pas comme un événement. Elles montent avec les séances. Elles varient avec la fatigue, la peau, le repos. Elles ressemblent davantage à une surcharge qui s’installe qu’à un accident. Et c’est là que le verdict de tapis devient fragile. Des symptômes proches peuvent recouvrir des causes différentes. Une synthèse de la littérature scientifique conclut que l’échographie dynamique est l’outil le mieux étayé pour trancher, et qu’un signe clinique isolé, y compris l’impression que « le tendon ressort », ne suffit pas à conclure. Autrement dit, « rupture de poulie » peut être une hypothèse, pas un verdict. Mais pour vraiment comprendre pourquoi le mot « rupture » s’impose si vite, il faut regarder ce que les études comptent vraiment. Ce que comptent les études Si l’expression « rupture de poulie » circule autant, c’est aussi parce qu’elle s’appuie sur un chiffre très tangible. Dans l’étude clinique de Volker Schöffl (604 grimpeur·ses blessé·es, avec échographie systématique pour les doigts), les lésions de poulies arrivent en tête. Elles représentent 20 % des blessures recensées, devant la ténovaginite (7 %) et les atteintes capsulaires (6,1 %). Dit comme ça, on comprend pourquoi le mot « poulie » s’impose. Dans un cabinet, c’est fréquent, identifiable, classable. L’étude dit aussi quelque chose qu’on perd quand on résume tout par « rupture ». Toutes les lésions ne se valent pas. Les auteur·ice·s les classent en grades (1 à 4). Les grades 1 à 3 relèvent généralement d’une prise en charge conservatrice. Les tableaux les plus sévères (grade 4) sont ceux où la chirurgie peut se discuter. Même quand on parle de poulie, on ne parle donc pas toujours de la même gravité, ni des mêmes suites. 122 lésions de poulies par grade © Schöffl V, Hochholzer T, Winkelmann HP, Strecker W. Pulley Injuries in Rock Climbers . Wilderness & Environmental Medicine. Ceci étant dit, il faut faire attention à ce que l’on compare. Une cohorte clinique décrit des personnes déjà blessées, déjà dans un circuit de soins. Elle met logiquement en avant les lésions qui font consulter et les diagnostics qui se posent bien. Quand on regarde les douleurs qui s’installent sur la durée, forcément, l’image s’élargit. Dans une enquête menée auprès de 667 grimpeur·ses , centrée sur les blessures chroniques auto-rapportées sur six mois, les doigts dominent toujours (41,3 %), mais l’épaule (19,4 %) et le coude (17,7 %) suivent de près. Ce n’est pas un détail. Ça raconte un fardeau plus diffus, fait de douleurs qui reviennent, qui durent, qui obligent à modifier sa grimpe, souvent sans « clac » et sans rupture nette à raconter. Le fil qui permet de relier ces mondes, c’est le mécanisme. Une synthèse récente de la littérature souligne que, dans les études qui distinguent les causes, les blessures de surcharge pèsent lourd. Elles représentent entre 39 % et 68 % des cas, selon les définitions et les populations. Et quand on ramène ça au temps passé à grimper, on tombe sur un ordre de grandeur simple. Sur 1 000 heures de pratique, les études observent en moyenne entre 2,7 et 4,44 blessures, selon les cohortes. Là, on retombe sur une idée franchement utile. La plupart du temps, ce n’est pas un accident qui blesse. C’est la répétition. Il faut aussi accepter une chose pour ne pas lire ces chiffres de travers. Les études ne parlent pas toutes de la même « blessure ». Certaines comptent ce qui oblige à s’arrêter. D’autres comptent ce qui fait mal même si l’on continue. Et cette différence de définition explique déjà une partie des écarts. Sur le terrain, ça se traduit par des facteurs très concrets. Le risque monte quand la charge augmente vite, quand les séances s’empilent sans récupération, quand on répète longtemps des préhensions coûteuses, notamment l’arquée, et quand on reprend fort alors que la douleur est encore là. Chez les jeunes, le risque monte aussi quand la progression et l’entraînement grimpent plus vite que l’adaptation des tissus. À partir de là, « rupture de poulie » n’est plus une bonne porte d’entrée. C’est parfois vrai, mais c’est souvent trop binaire pour décrire ce qui se passe vraiment. Les question utiles, ce sont plutôt celles-ci. Qu’est-ce qui s’est accumulé, à quel rythme, avec quelle récupération ? Et dans quel contexte on grimpe ? Changer de prise, changer de risque C’est là que le débat sur « la poulie » se met à tourner en rond. Il parle d’un endroit du corps comme si l’escalade avait un seul mécanisme de blessure. Or, selon la manière dont on pratique, ce n’est pas la même histoire qui se joue. En salle, le piège est simple. Tout est reproductible. Même mur, mêmes prises, mêmes formats, mêmes gestes. Le volume s’empile facilement, souvent sans être nommé. On « passe une heure », on « fait trois essais », on « revient demain », on « termine sur un run ». Le corps, lui, ne connaît pas la notion de « dernier run ». Il additionne. C’est un terrain idéal pour les surcharges. Pas forcément une rupture nette. Plutôt une irritation qui s’installe, une zone qui devient sensible, puis chronique. En bloc, le risque bascule plus souvent vers l’aigu, parce que la chute fait partie du jeu. Et, pour une fois, on a des données qui décrivent des scénarios précis. Une étude française publiée dans Frontiers (245 participant·es blessé·es) retrouve une majorité de blessures aux membres inférieurs (67 %). La cheville est la zone la plus touchée (40 %) et l’entorse revient en tête. Les chutes sont le plus souvent involontaires (85 %), fréquemment avec rotation (62 %), et elles se terminent majoritairement pieds d’abord (74 %). Là, la prévention devient très concrète. Apprentissage de la chute, fatigue, densité de fréquentation, zones de réception, qualité des tapis. Le doigt n’est plus l’unique personnage principal. Description de la cinématique de la chute en fonction de la localisation de la blessure pour (A) la position au début de la chute, (B) la rotation pendant la chute limitée à avec et sans rotation (C) la position à l'atterrissage limitée aux 3 modalités les plus représentées. © The art of falling: identifying the falls scenarios associated with bouldering injuries . Chez les adolescent·es, enfin, le réflexe « rupture de poulie » peut devenir franchement mauvais, parce que le doigt n’est pas « un petit adulte ». Les PPSI, ces lésions de stress des zones de croissance, sont décrites comme un risque spécifique et demandent une vraie vigilance diagnostique. Et la mécanique se voit. Une étude échographique sur 37 adolescent·es asymptomatiques mesure un « palmar shift » nettement plus élevé en prise arquée chargée (0,57 mm) qu’en prise ouverte (0,13 mm) ou semi-ouverte (0,20 mm), avec une différence très significative. À cet endroit précis, le réflexe « rupture de poulie » n’est pas seulement imprécis. Il peut retarder la bonne lecture. Le bon réflexe Avec toutes ces données, on peut garder une idée simple en tête. Parler de poulies n’est pas une erreur. Ce qui l'est c'est de se contenter de « rupture de poulie » comme réponse automatique. Les chiffres racontent deux choses en même temps. D’un côté, les lésions de poulies sont fréquentes en clinique, elles se déclinent en degrés de gravité, et une large partie se gère sans chirurgie. De l’autre, une grande partie du fardeau réel relève du surmenage et du cumul. Et selon les contextes de pratique, le risque ne se loge pas au même endroit, ni par les mêmes mécanismes. C’est pour ça que la question qui fait avancer c’est « quel mécanisme ? ». Est-ce un épisode aigu, ou une charge qui s’est installée ? Est-ce une chute, ou une répétition ? Est-ce un·e adulte, ou un·e adolescent·e ? Et, dans tous les cas, comment la charge a évolué ces dernières semaines ? Sans jouer aux médecins, ça se traduit par une boussole simple. Quand une douleur arrive d’un coup, avec un claquement, un gonflement rapide, une perte nette de force, il faut arrêter de jouer au diagnostic de tapis et objectiver. Quand la douleur s’installe progressivement, qu’elle revient à chaque séance, qu’elle impose de baisser le niveau ou de modifier ses habitudes, la question prioritaire devient la charge. Volume, intensité, repos. Et chez les adolescent·es, toute douleur de doigt qui persiste ou qui revient mérite d’être prise au sérieux très tôt, parce que le risque n’est pas seulement la poulie. À partir de là, « rupture de poulie » redevient ce que c’est : une hypothèse, pas une conclusion. La vraie question, celle qui change les décisions, c’est le mécanisme. Et tant qu’on ne l’a pas identifié, on ne traite pas une blessure. On traite un mot.
- Indonésie : huit athlètes accusent leur coach de harcèlement sexuel
Fin janvier 2026, la Fédération indonésienne d’escalade (PP FPTI) suspend provisoirement son entraîneur en chef , Hendra Basir, après des signalements évoquant harcèlement sexuel et violences physiques au sein du centre national d’entraînement. Huit athlètes auraient saisi la présidente de la fédération, Yenny Wahid. Une équipe d’enquête interne est constituée. Coupe du monde 2024 d'escalade de vitesse à Briançon © David Pillet Le 28 janvier 2026, huit athlètes du centre national indonésien adressent un signalement interne à leur fédération. Un mois plus tard, une décision officielle signée par la PP FPTI acte la suspension provisoire de son entraîneur en chef, Hendra Basir, le temps qu’une équipe d’enquête rende ses conclusions. Les faits rapportés par la presse locale évoquent des allégations de harcèlement sexuel et de violences physiques au sein du programme national. La séquence intervient dans un contexte sportif particulier. Depuis les Jeux de Paris 2024, l’escalade occupe une place stratégique dans la politique sportive indonésienne, notamment sur l’épreuve de vitesse, devenue vitrine internationale. Le centre national ne se limite pas à l’entraînement : il concentre les sélections, les financements et l’organisation des carrières. La suspension provisoire ouvre ainsi une phase à la fois disciplinaire et institutionnelle. Huit voix, un dépôt Selon plusieurs médias indonésiens, huit athlètes auraient saisi la présidente de la fédération, Yenny Wahid, le 28 janvier 2026. Les faits évoqués portent sur des actes de harcèlement sexuel et de violences physiques au sein du centre national d’entraînement. Les mêmes sources précisent que la démarche aurait été effectuée avec l’appui du psychologue du programme. Le secrétaire général de la fédération, Wahyu Pristiawan Buntoro, cité par l’agence Antara , indique qu’une équipe d’enquête interne a été constituée et qu’une coordination a été engagée avec le ministère chargé de l’autonomisation des femmes et de la protection de l’enfance. Il précise ne pas pouvoir commenter, à ce stade, l’existence ou non d’une procédure engagée auprès des autorités policières. Il évoque des gestes qu’il présente comme des marques de soutien — embrasser le front, enlacer dans des moments émotionnels — et rejette toute interprétation sexuelle de ces comportements. À ce stade, la fédération n’a pas communiqué l’identité des plaignant·es ni le détail circonstancié des faits allégués. Les articles consultés restent prudents au-delà de l’existence du signalement et de la suspension provisoire. Cette retenue protège les personnes concernées. Elle concentre également la maîtrise de la temporalité et du périmètre de l’enquête au sein de la fédération elle-même. La décision La PP FPTI a publié une décision formelle — une Surat Keputusan (SK) numérotée 0209/SKP/PP.NAS/II/2026 — qui acte la suspension provisoire de Hendra Basir pendant la durée de l’examen. Les textes cités par detikSport , média sportif en ligne parmi les plus suivis du pays, justifient la mesure par la nécessité de « garantir la protection » des athlètes, d’éviter toute revictimisation et de préserver l’objectivité du processus. Il s’agit d’une mesure conservatoire. Elle ne constitue pas une sanction disciplinaire définitive, mais un dispositif d’éloignement temporaire destiné à encadrer la période d’instruction. La distinction n’est pas formelle : elle signifie que la fédération suspend l’exercice des fonctions sans préjuger, officiellement, de l’issue de l’enquête. Dans l’immédiat, la conséquence est concrète. Selon Liputan6 (site d’information généraliste indonésien), la décision interdit au coach de diriger les entraînements, d’accéder aux installations et de communiquer avec les athlètes pendant l’enquête. L’agence de presse nationale indonésienne, Antara, ajoute une donnée supplémentaire : le mandat de Hendra Basir devait de toute façon se terminer le 28 février 2026, et la fédération indique qu’il ne figurera pas sur la liste du nouveau staff. La suspension intervient ainsi à la charnière d’un changement programmé. Zone grise Hendra Basir conteste les accusations. Dans des déclarations relayées par detikSport , il nie tout acte relevant du harcèlement sexuel et décrit un encadrement « strict ». Il évoque des gestes qu’il présente comme des marques de soutien — embrasser le front, enlacer dans des moments émotionnels — et rejette toute interprétation sexuelle de ces comportements. En Indonésie, la suspension provisoire intervient dès l’ouverture de l’examen interne. Ce type d’argumentaire ne porte pas seulement sur les faits allégués. Il ouvre un terrain plus complexe : celui des interactions dans un cadre hiérarchique structuré. Dans un centre national, la relation entre entraîneur et athlète ne relève pas d’un simple lien affectif. Elle organise l’accès aux compétitions, aux sélections, aux financements et, parfois, à la reconnaissance internationale. La question ne se limite donc pas à l’intention invoquée, mais à la configuration d’autorité dans laquelle le geste s’inscrit. C’est dans cet espace que se dessine ce que les politiques de prévention appellent la « zone grise » : des comportements susceptibles d’être perçus différemment selon la position occupée dans la relation. La normalité invoquée par l’un peut être reçue autrement par l’autre lorsque s’y superpose une dépendance structurelle. La performance comme contrainte institutionnelle La PP FPTI indique que le programme national ne sera pas interrompu. Antara précise un calendrier : réorganisation de l’encadrement, prise de fonctions d’un nouveau staff début mars, préparation maintenue en vue des Asian Games 2026 . La continuité sportive est explicitement posée comme un objectif. Dans un dispositif de haut niveau, l’encadrement ne constitue pas seulement une équipe technique, il représente un investissement humain, financier et symbolique. La gestion d’un signalement intervient donc dans un environnement déjà structuré par des échéances et des objectifs de résultats. Suspendre, remplacer, maintenir : chaque décision administrative s’inscrit dans cette architecture. Le contraste avec d’autres dossiers récents est, à cet égard, éclairant. Dans l’enquête que nous avons menée sur le traitement d’un signalement d’agressions sexuelles au sein de l’équipe de France , la question d’une mesure conservatoire s’était posée sans être activée par la fédération, malgré les outils statutaires disponibles. En Indonésie, la suspension provisoire intervient dès l’ouverture de l’examen interne. Les contextes juridiques diffèrent. Les cadres réglementaires aussi. Mais la question demeure identique : comment une institution arbitre-t-elle entre présomption d’innocence, protection des plaignant·es et stabilité du dispositif sportif ? Les données publiées récemment sur les violences en milieu sportif éclairent cette dimension structurelle. Dans l’étude que nous analysions en février, 59,7 % des licencié·es interrogé·es déclaraient avoir subi au moins une forme de violence dans leur club actuel , avec une exposition plus élevée lorsque la pratique devient intensive et compétitive. Ce gradient ne prouve pas une causalité mécanique : il suggère que les espaces les plus institutionnalisés concentrent aussi les asymétries de pouvoir. L’affaire indonésienne ne se superpose pas aux dossiers français. Elle rappelle toutefois une constante : dans les sports de haut niveau, la gestion d’un signalement ne teste pas seulement des individus. Elle teste la solidité d’un système.












