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  • Matcha, tote bag… et magnésie : le « performative male » à l’assaut des murs

    Dans les salles comme sur les falaises, le féminisme a gagné en visibilité : affiches, chartes, soirées dédiées, stories engagées. Très bonne nouvelle. Mais que se passe‑t‑il quand il faut diriger, renommer une voie douteuse, traiter un signalement ou assurer des ouvertures ? Le « performative male » — allié impeccable pour communiquer, plus discret quand il s’agit de remettre des clés — s’est glissé dans nos habitudes. Cet article remonte la corde, point par point, pour distinguer l’affichage de la redistribution réelle du pouvoir. © Vertige Media Le terme vient des campus, mais la question est concrète. On sait depuis Bourdieu que nos goûts tracent des frontières , et depuis Judith Butler ( philosophe américaine, ndlr ) que le genre est un faire répété . On peut l’habiller de slogans, ou en revoir la mécanique : comment on accueille, qui ouvre et qui décide. C’est moins photogénique qu’une story , plus décisif qu’un hashtag . Ce texte n’instruit pas un procès  : il fait un contrôle technique. Harcèlement qui persiste, beta non sollicitée érigée en réflexe, disparitions des pratiquantes au moment des responsabilités, ouverture et récits encore majoritairement masculins — et, surtout, ce qui marche quand on documente, redistribue et rend des comptes. Petit lexique pour grimpeurs de mauvaise foi (et les autres) « Allié », c’est joli à dire. Ça l’est moins quand ça doit coûter. On parle d’alliance performative quand l’engagement brille en vitrine — post bien tourné, soirée dédiée — mais ne déplace ni un créneau, ni un budget, ni une décision. L’allié, le vrai, se mesure à ses pertes consenties : un peu de confort, un bout de pouvoir, parfois une clé rendue sans qu’on la réclame. Rien ici ne dit que « tout va mal ». Tout dit que l’image va plus vite que l’inertie. « Performative », chez Judith Butler, veut dire répété. On devient ce qu’on refait. La « culture de salle » n’est donc pas une nature, mais une addition d’habitudes : la façon d’accueillir, de s’adresser, de nommer, de briefer. Ce qui se répète s’installe. Et ce qui s’installe peut se reprogrammer. Le pouvoir, lui, se cache en quatre lieux très concrets : La vitrine : ce qu’on montre. L’atelier : qui ouvre, qui arbitre, qui forme. La caisse : où passent les budgets, les créneaux, les primes. Le règlement : comment on nomme, comment on signale, comment on sanctionne. Le performative male adore la vitrine. L'allié crédible travaille l’atelier, ouvre la caisse et signe le règlement. Dernier repère pour ne pas se raconter d’histoires : la posture dit « on soutient ». La politique prouve « voici la règle, le budget, la personne responsable, le bilan ». La sincérité n’a pas de néon, elle a des procédures. Gardons ce petit topo en tête : il nous servira d’anti-brouillard pour lire la suite. Le réel, pas l’affiche : ce que disent les données On se rassure souvent : « Ici, pour moi, ça va ». Les chiffres, eux, n’ont pas Instagram. L’enquête #SafeOutside (5 311 réponses) plante le décor : 47 % des grimpeur·euses déclarent du harcèlement vécu en contexte d’escalade (insultes 57 %, harcèlement 55 %, contacts non désirés ou filatures ~41 %, et 3 % de viols). Ce n’est pas un « dérapage », c’est un bruit de fond. En salle, la musique continue : dès 2016, une enquête relayée par Condé Nast Traveler pointait 65 % de femmes rapportant micro-agressions et conseils imposés , contre 25 % d’hommes. La beta qui colle n’est pas une anecdote pédagogique, c’est un réflexe genré. La France raconte la même histoire, en pente douce. Selon les dernières enquêtes de la FFME, l'escalade se féminise : 47,6 % de filles chez les « 10 ans et moins », 41,3 % à 15-16 ans, puis 32,4 % seulement à 19-20 ans. La pratique attire, la responsabilité filtre. Et quand on regarde la machinerie, le tableau se précise : zéro ouvreuse femme dans la liste IFSC en 2017, première en 2018 ( Katja Vidmar ), cheffe ouvreuse dès 2019. Aux JO de Paris, 24 % d’officiels femmes (soit +7 points vs Tokyo) — progrès réel, en réalité minoritaire. En 2019 encore, 29 ouvreurs hommes sur 30 sur le circuit Coupe du monde . Même la pierre parle : depuis 2020, le débat sur les noms de voies (racistes, sexistes, homophobes) a quitté le bistrot pour le règlement. Comités et procédures de renommage existent , preuve qu’on peut corriger l’inscription symbolique, pas seulement l’affiche. Rien ici ne dit que « tout va mal ». Tout dit que l’image va plus vite que l’inertie. C’est là que l’allié sincère se reconnaît : non pas à ce qu’il déclare, mais à ce qu’il accepte de déplacer. Passons au concret. L’allié-de-vitrine : comment il grimpe (et où il cale) On le reconnaît sans effort : impeccable sur la photo, très à l’aise avec les déclarations d’intention, moins avec les déplacements concrets. Il applaudit les « soirées femmes » mais ne touche ni aux créneaux ni aux budgets. Il cite Lynn Hill avec ferveur tout en plaidant la « tradition » pour conserver des noms de voies douteux. Il affirme « ici, on est safe », sans savoir orienter un signalement ni suivre sa résolution. Il signe une charte avec la main droite, mais oublie de publier un tableau de bord avec la gauche. Son territoire, c’est la vitrine : ce qui se voit, ce qui se raconte, ce qui flatte. Ce qui l’ennuie, c'est le concret : l'atelier, la caisse, et le règlement. La frontière est simple : tant que cela ne coûte rien, cela ne change rien. « On nous a demandé de nous filmer en train de faire les blocs, pour prouver que les ouvertures n’étaient pas “trop masculines”. Notre réponse a été simple : plutôt que nos images, prenez des ouvreuses » Monitrice d'une salle d'escalade parisienne À l’inverse, ceux qui travaillent vraiment ont une autre esthétique, moins brillante mais plus fiable : l’odeur prosaïque d’un procès-verbal. Une procédure affichée et compréhensible, un interlocuteur identifié, des délais annoncés et tenus, des suites documentées. Un QR code au pied du mur pour signaler, des créneaux d’ouverture co-menés et comptabilisés, un budget de formation fléché, un rapport annuel public — bref, des traces. On peut discuter l’efficacité, on ne peut pas feindre l’absence d’empreintes. La bonne question n’est pas « avez-vous une affiche ? », mais « combien de cas, en combien de jours, avec quelles décisions, et qu’est-ce qui a été modifié ensuite ? » Voies, récits, ouverture : là où se loge le pouvoir On aime répéter que « la technique est neutre ». Elle ne l’est jamais. Une voie, c’est une phrase : un vocabulaire de prises, une syntaxe de rythmes, une ponctuation de risques. Quand ceux qui écrivent la grammaire sont presque tous les mêmes, la phrase prend naturellement leur accent — amplitudes longues, dynamiques généreuses, sous-prises taillées pour des envergures confortables. Rien d’hostile : simplement un autoportrait. Et c’est ainsi qu’une salle « pour tous » peut, sans le vouloir, parler au masculin par défaut. Dès que des ouvreuses entrent en nombre, le texte change : d’autres cadences, d’autres coordinations, d’autres manières de placer le corps et d’habiter la difficulté. La compétence n’a pas de genre, mais la référence, si. Cette confusion entre vitrine et atelier, une monitrice d’une salle privée parisienne (qui souhaite garder l’anonymat) nous l’a racontée très simplement : « On nous a demandé de nous filmer en train de faire les blocs, pour prouver que les ouvertures n’étaient pas “ trop masculines ”. Notre réponse a été simple : plutôt que nos images, prenez des ouvreuses. » Tout est là : on maquille la vitrine avec des corps féminins, quand il suffirait de déplacer des contrats, des créneaux, des responsabilités. Le pouvoir ne se « montre » pas, il se réalloue. Nommer n’est pas un geste potache, c’est instituer. Un nom de voie n’accroche pas seulement l’esprit, il inscrit une hiérarchie symbolique sur la pierre. On s’est longtemps réfugié derrière l’humour, la tradition, le folklore. Puis il a bien fallu admettre qu’un clin d’œil peut fermer plus de portes qu’il n’en ouvre. Quand un secteur se dote d’une procédure de renommage — critères, comité, calendrier, traçabilité —, on quitte la conversation d’initiés pour entrer dans le gouvernable. La montagne n’en est pas vexée : elle supporte très bien qu’on lui parle avec respect. Vient ensuite le royaume discret des agendas et des clés : la programmation de l’ouverture n’est pas un tableur, c’est une politique publique miniature. Reste l’histoire que l’on raconte autour de tout cela, et qui finit par faire foi. Au micro, dans les communiqués, dans les posts, les adjectifs trahissent les siècles : « puissante », « gracieuse », « facile », « solide », « elle se fait plaisir » ; « il déroule », « il impose », « il écrase ». On croit ne faire que décrire, on reconduit des codes. L’image n’est pas innocente non plus : qui cadre, qui écrit, qui signe ? À force d’empiler de petites décisions — quel visage sur l’affiche, quel exemple dans le tuto, quel récit on met en une — on fabrique une mémoire qui autorise les uns et met les autres en parenthèses. Là encore, la correction ne demande pas de grands serments mais des gestes simples : un barème d’attribution des sujets, une relecture sensible aux biais, un suivi annuel des voix et des visages qui prennent la lumière. On voit le fil : routes, noms, récits — trois points d’entrée très concrets où l’on peut déplacer la charge, non pas à coups de slogans, mais en revisitant la chaîne opératoire. Et une fois ces charnières revissées, le reste suit, presque naturellement : l’ambiance au pied des murs change de densité, la « chimie » de la salle cesse d’être une impression et devient un effet de gouvernance. Comment passer du « like » au levier On ne change pas une culture à coups de « j’aime », mais à force d’habitudes qui tournent différemment. Cela commence souvent là où l’on ne s’attend pas à trouver de politique : une phrase au comptoir, un silence au pied d’un mur, une manière de demander avant d’expliquer. La beta qui surgit sans invitation a l’innocence des bonnes intentions et la lourdeur des vieux réflexes. Il suffit de la placer sous le régime du consentement pour que l’air s’allège et que la pédagogie retrouve sa place. Dans une salle, la première réforme tient parfois en quatre mots : « Tu veux un conseil ? ». C’est peu, c’est tout. Vient ensuite le royaume discret des agendas et des clés : la programmation de l’ouverture n’est pas un tableur, c’est une politique publique miniature. On peut y laisser la routine faire son œuvre — toujours les mêmes binômes, les mêmes créneaux, la même grammaire des mouvements — ou bien on peut décider que, chaque mois, des équipes mixtes co-signent des secteurs, que certains volumes ne sortent plus sans une double lecture, que le parrainage ne se limite pas à une tape sur l’épaule mais ouvre réellement une porte (un créneau, un brief, un contact, un cachet). Rien d’héroïque : simplement la reconnaissance que le pouvoir technique est du pouvoir tout court, et qu’il se partage par anticipation, pas par exception. Le performative male ne disparaîtra pas : il a de l’allure, il parle bien, il rassure ceux qui aiment les beaux principes sans les petites pertes. Qu’il garde la vitrine, si elle lui plaît. Enfin, il y a la dimension la moins photogénique et la plus efficace : la preuve. Une procédure de signalement lisible, un interlocuteur identifiable, des délais annoncés et tenus. Cela peut s'afficher près du tableau des ouvertures de la semaine. Les salles qui basculent dans ce régime prosaïque changent de densité : l’ambiance devient prévisible, donc habitable. La transformation préfère les échéances et les comptes rendus. Ce que change (déjà) la contrainte On s’en méfie comme d’une entrave, alors qu’elle joue le rôle d’une main courante : la contrainte n’empêche pas d’avancer, elle empêche de retomber. Dès qu’une règle existe — écrite, visible, comprise —, la conversation cesse d’être un échange d’opinions pour devenir un processus. On sait qui appeler, quoi remplir, combien de temps attendre et comment seront communiquées les suites. C’est moins romanesque que les « valeurs » affichées, c’est infiniment plus protecteur. De même pour la parité : lorsqu’elle sort du champ des intentions pour entrer dans celui des mécaniques (critères publics, quotas de formation, enveloppes dédiées, calendrier d’accès aux responsabilités), elle cesse d’être un horizon moral pour devenir une réalité logistique. Ce n’est pas une victoire par KO, c’est une addition de petits placements de protection, comme on équipe une longueur : une plaquette après l’autre, jusqu’au relais. La preuve que cela déplace le réel se voit dans les détails : des comités de renommage qui travaillent sans drame et réparent l’inscription symbolique des lieux. Des corps d’officiels qui se féminisent par paliers, non par miracle. Des fédés qui publient des états des lieux imparfaits mais utiles parce qu’ils obligent à s’ajuster l’année suivante. On ne demande pas à la contrainte d’être séduisante, on lui demande d’être tenace. Elle ne flatte personne, et c’est précisément pour cela qu’elle protège tout le monde. Le performative male ne disparaîtra pas : il a de l’allure, il parle bien, il rassure ceux qui aiment les beaux principes sans les petites pertes. Qu’il garde la vitrine, si elle lui plaît. L’escalade a besoin d’autre chose : de coéquipiers qui acceptent de perdre un peu pour que d’autres gagnent vraiment — du temps sur un planning, un créneau d’ouverture, une ligne dans un budget, une place à la table où l’on décide. Moins d’effets, plus de faits. À la fin, c’est simple comme une triangulation : un langage qui demande avant d’expliquer, des responsabilités qui se partagent avant de se célébrer, des procédures qui s’appliquent avant d’être vantées. La verticalité n’a pas peur du vide : elle se méfie seulement des prises qui sonnent creux. Ici, on préfère les ancrages.

  • Trans & escalade : biopolitique du mur

    À mesure que la compétition s’institutionnalise, la grimpe a troqué des prises contre des cases. Au nom de l’« équité », des règles d’éligibilité redessinent l’accès des personnes trans — et, avec lui, tout un écosystème. Cette enquête remonte la généalogie des normes, débrouille le vrai du flou scientifique et trace une ligne simple : mesurer la grimpe avec les bons outils, gouverner sans sur-administrer, accueillir sans humilier. © David Pillet Entre le souffle du mur et la logique du guichet, un doute s’est installé. Au pied des voies, tout est gestes, peau qui crisse, décisions à la demi-seconde. À la table d’inscription, l'ambiance est bien différente : tout devient cases, justificatifs, « pièces à fournir ». On ne discute plus seulement de performance, mais des conditions d’accès : qui tranche, sur quelle preuve, avec quels effets de bord ? Voici le fil : comment la règle est devenue soupçon, où les modèles divergent, ce que la science permet réellement d’affirmer en grimpe, pourquoi l’« équité » est un mirage confortable, et comment agir — au mur comme dans les textes — sans transformer des vies en dossiers. La fabrique du contrôle Longtemps, la grimpe a vécu en zone grise. On se déclarait, on grimpait, et l’éthique tenait dans une poignée de main : confiance et pragmatisme. Puis l’institution a débarqué avec son fétiche : ce qui se mesure se maîtrise. L’« équité » a glissé de l’éthique vers la preuve : on ne parle plus d’accueil, on parle d’éligibilité. 2015 — le CIO publie son « consensus » et installe un seuil hormonal : testostérone ≤ 10 nmol/L , à maintenir pendant au moins 12 mois avant la compétition. 27 novembre 2018 — l’IFSC adopte sa politique : reconnaître le genre présenté et ne restreindre que si c’est nécessaire et proportionné… tout en s’alignant alors sur le seuil du CIO 2015 pour la catégorie féminine (≤ 10 nmol/L/12 mois). 22 novembre 2021 — le CIO change de cap : fin des seuils universels, et renvoi aux fédérations internationales, sommées de documenter leurs critères autour de trois principes co-égaux : inclusion, équité, non-discrimination. Sur le papier, c’est l’âge de la maturité. Sur le terrain, un patchwork. Faute de données propres à l’escalade, on importe des certitudes d’ailleurs et, par « prudence », on resserre un peu plus à chaque révision des textes. Et pour couronner le tout, c'est l’effet domino : des logiques pensées pour le sport de haut niveau ruissellent jusqu’aux comptoirs d’inscription aux compétitions locales. Les formulaires s’allongent, les questions s’invitent, les bénévoles deviennent peseurs de dossiers. Pour les personnes trans, la présomption d’inclusion s’inverse : sans dossier, pas d’accès. Sous l’étiquette « équité », on lit surtout une politique des corps : qui fixe la norme, qui doit prouver qu’il ou elle s’y conforme, et à quel prix pour la vie privée. Petite cartographie d’un durcissement États-Unis. De 2023 à juillet 2025, USA Climbing empile des « clarifications » jusqu’à entériner une exclusion de fait des femmes trans des catégories féminines sur les événements sanctionnés. Le « oui » par défaut devient non, « sauf si ». L’Open n’est plus un choix mais une voie de repli imposée quand le féminin est verrouillé — socialement c'est un déclassement. Les inscriptions se raréfient, les bénévoles temporisent, les organisateurs serrent la procédure. L’air refroidit. Canada. Depuis 2021, Climbing Escalade Canada choisit l’inclusion encadrée . Texte court, principes nationaux en appui, surtout opérable : on dit « oui » d’abord — participation dans le genre affirmé —, et la restriction reste l’exception motivée, avec un vrai souci de confidentialité. Résultat : lisibilité pour les clubs, charge administrative légère, tensions abaissées au guichet. Australie. Sport Climbing Australia maintient la logique aux décimales héritée du CIO 2015 : éligibilité féminine conditionnée à une testostérone ≤ 10 nmol/L pendant douze mois minimum, engagement pluriannuel sur la catégorie déclarée, suivi possible. Le même document règle vêtement, accès aux installations, langage. Cadre clair pour un club, mais médicalisant et peu « grimpe-spécifique » dans ses justifications. France. Droit robuste — secret médical, vie privée, bioéthique — et, depuis mai 2025, un rapport d’experts plus des recommandations du CNOSF . Reste une doctrine escalade à écrire : qui décide, sur quoi, selon quels délais, avec quels recours ? Faute de mode d’emploi national, le quotidien varie d’un club à l’autre. En bref. Même promesse — « protéger l’équité » —, quatre voies : l’exclusion procédurale (États-Unis), l’accueil outillé (Canada), la règle au seuil (Australie) et, chez nous, un droit fort sans partition spécifique. Ce patchwork dit moins la science que nos imaginaires réglementaires. Ce que la science mesure… et ce qu’elle ne mesure pas On voudrait des verdicts, on a surtout des ordres de grandeur… et des emprunts. La littérature grimpe-spécifique est maigre , alors on pioche chez les voisins : athlétisme, armées, batteries de tests de condition physique standardisées. Avec, en prime, un risque de contresens : mesurer des coureurs pour juger des grimpeuses. Côté physio, la ligne tient en peu de mots. Sous traitement hormonal, les femmes trans voient baisser rapidement l’hémoglobine, puis reculer la masse maigre et certains indices de force sur un an . Des écarts persistent, selon les paramètres, au-delà de 24–36 mois, avec une variabilité marquée. Des effets mesurés, donc — mais leur pertinence sportive dépend du geste… et du sport. © David Pillet Or l’escalade n’est ni la VO₂ max en baskets ni la force « tout-corps ». Elle se joue dans la force digitale relative, l’endurance isométrique des avant-bras, la tolérance à l’occlusion et la cinétique de ré-oxygénation, l’économie gestuelle, la lecture et la décision sous fatigue , sans oublier l’effet de style induit par l’ouverture (dalle ≠ compression en dévers). Traduction : appliquer une course de 2,4 km à un 15 m en dévers, c’est confondre la partition et l’instrument. Les revues 2023–2025 convergent sur un point de bon sens : besoin d’études sport-spécifiques . Elles notent aussi que certains protocoles hormonaux peuvent induire des désavantages (VO₂, explosivité, récupération) — de quoi compliquer l’idée d’un « avantage net » permanent. S’il existe un écart, il est contexte-dépendant : par format (bloc, diff, vitesse) et par style. Une décimale universelle n’y suffira pas. Le mirage de l’« équité » On a fait de l’« équité » un mot-totem. Or la compétition est tout sauf un laboratoire stérile : c’est même précisément une fabrique d’écarts. On part inégalement armé·e·s — infrastructures, encadrement, temps, argent, sécurité, santé — et l’on porte des corps différents — capital musculaire, récupération, blessures anciennes. Un règlement peut promettre une justice de cadre, il ne peut pas égaliser des vies. Regardons la grimpe telle qu’elle est. Malgré des inégalités structurelles tenaces (moyens, visibilité, filières), l’intervalle entre les toutes meilleures et les tout meilleurs se recompose selon les formats et les styles. En falaise et sur certaines ouvertures, il s’est resserré en une décennie. En vitesse standardisée, il demeure net. Rien d’ésotérique : les écarts sont autant construits (par les contextes et les récits) que mesurés. Chercher une « équité » hors-sol, c’est promettre l’impossible et administrer l’intime. Ce que le sport peut tenir, ce n’est pas l’égalité des destins : c’est la probité des règles . Pas de restriction : la ligne claire Tant qu’on ne dispose pas de preuves grimpe-spécifiques, robustes et pertinentes montrant un avantage décisif et persistant, l’exclusion n’est pas une précaution : c’est un pari politique sur des corps. Et même si ces preuves existaient un jour, mieux vaudrait ajuster le jeu (formats, ouvertures, calendrier) que de chercher à policer des identités. On connaît les coûts cachés des filtres : papiers qui s’empilent, confidences forcées, rumeurs qui remplacent les règles. Tout ça pour quoi ? Pour une promesse d’« équité » qui n’égalise rien et abîme l’accès. Le sport peut garantir une probité de cadre — mêmes infos pour tout le monde, mêmes délais, mêmes recours, pas de contrôles médicaux identitaires —, pas l’égalité des vies. Concrètement, cela veut dire : présomption d’inclusion sans contrepartie, zéro attestation intrusive. Le reste relève des règles communes : anti-dopage, sécurité, fair-play . Point. Sortie de voie L’« équité » n’est pas une paperasse de plus : c’est une façon de cadrer le jeu. Tant qu’aucune donnée propre à l’escalade ne met en évidence un avantage net, déterminant et durable, écarter des athlètes n’est pas une prudence : c’est un choix politique sur des corps. Posons une ligne praticable : inclusion par défaut; critères écrits et accessibles, délais annoncés, voies de recours effectives, confidentialité non négociable, aucun document médical identitaire exigé au moment de s’inscrire. Et si, demain, des preuves solides émergent, la réponse ne devra pas être de filtrer des identités, mais d’ajuster le cadre de jeu : formats, ouvertures, calendrier, organisation des compétitions. L’escalade se décide au contact — lecture, économie du geste, gestion de la fatigue, style imposé par l’ouverture — bien plus qu’à coups d’indicateurs hors contexte. Garantir la justice des conditions, c’est refuser de transformer des vies en dossiers et rendre à la règle sa probité : claire, proportionnée, prévisible. Le reste — la performance, le doute, la grâce des tentatives — appartient aux grimpeuses et aux grimpeurs.

  • Vertige Media lance sa première campagne de dons

    On entame la voie la plus dure de l'histoire du média. Aujourd'hui, pour assurer notre équipe durablement et préserver notre indépendance éditoriale, nous faisons appel au soutien de nos lecteur·ices. Sans vous, Vertige Media ne serait jamais arrivé à ce premier gros relais. Alors construisons ensemble le média libre et engagé sur l'escalade ! Nos plus beaux sourires pour nous encorder avec nous. De gauche à droite : Marion Reymund, journaliste, Matthieu Amaré, rédacteur en chef, et Pierre-Gaël Pasquiou, directeur de publication de Vertige Media. Nous y sommes ! Après un an et demi passés à chercher nos prises dans cette folle aventure verticale que suppose la création d'un média indépendant sur l'escalade, nous sommes arrivé·e·s à un premier relais. C'est indiscutablement le projet le plus important depuis la création de Vertige Media en avril 2024 : nous lançons notre première campagne de dons ! Du kif au sens : l'ascension de Vertige Media Quand on a commencé à grimper chez Vertige Media , c'était il n'y a pas si longtemps. À l'époque, une salle d'escalade flambant neuve a ouvert en bas de chez un membre de l'équipe. La lumière s'est allumée, on est entré·e, on a kiffé. Tout autour de nous, l'escalade urbaine explosait. Comme un aimant, on s'est mis à parler de grimpe matin, midi et soir. En enchaînant les voies - tantôt en bloc, tantôt en auto-enrouleur, tantôt en diff - on a embrassé toute l'envergure de la pratique. Nouvelles salles, nouveaux événements, nouveaux mouvements... Bref, on est devenu des néo-grimpeurs·ses un peu enragé·e·s. Après 18 mois d'ascension, un bon millier d'articles, nous en sommes convaincu·e·s : l'escalade n'est pas simplement un sport « cool » Et puis on est vraiment tombé·e·s dedans quand on a décidé de quitter nos vies professionnelles trop horizontales pour prendre de la hauteur. L'escalade nous a tiré·e·s vers le haut, il fallait en parler. C'est à ce moment-là que nous avons constaté qu'il y avait une place pour un média qui pouvait transmettre une passion nouvelle mais qui avait surtout l'opportunité de parler de grimpe autrement. Aux alentours, sur le web, dans les kiosques, l'escalade n'était que performance, podiums et spots pour grimpeur·ses de haut niveau. Nous avons voulu traiter le sens au-delà de la performance. Après 18 mois d'ascension, un bon millier d'articles, nous en sommes convaincu·e·s : l'escalade n'est pas simplement un sport « cool ». La discipline n'évolue pas dans un vide sociétal. C'est un miroir tendu vers la société. Il se reflète au pied des voies, dans les salles, sur les réseaux sociaux, dans des groupes communautaires. Cet été, nous en avons fait un manifeste : « Vertige Media ne parle pas de grimpe. Nous parlons d'un fait social, culturel et politique ». Sur le média, Vertige montre de nouveaux visages, produit de nouveaux récits. Depuis son lancement, nous pensons nous être imposé·e·s comme un média à part sur la grimpe en France. Nos lecteur·ices sont désormais des dizaines de milliers à partager nos décryptages sur la gentrification de la pratique , nos contre-enquêtes sur la pollution dans les salles d'escalade , notre couverture sur les grèves du secteur , nos portraits de grimpeur·ses sous un angle inédit , nos interviews un peu décalées , et nos contenus multimédias sur des sujets engagés . Ce modèle éditorial a un coût. Pour permettre à notre petite équipe de continuer son travail, de développer l’enquête, l’analyse, la vidéo, nous avons besoin de vous. Depuis aujourd'hui, vous pouvez soutenir Vertige Media en faisant un don. Faites partie des premiers donateur·ices fondateur·ices et aidez-nous à pérenniser un média indépendant, libre et engagé sur l’escalade. 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C'est le nombre de soutiens qu'il nous faut pour continuer à construire le média libre, engagé et exigeant sur l'escalade. Et de le faire sans dépendre uniquement des annonceurs. Parce que c'est précisément cela que le Club Vertige vient préserver et renforcer. Nous en sommes persuadé·é·s : plus nous réduirons la part de prestations commerciales dans notre équilibre, plus notre journalisme s'épanouira. Pour en savoir davantage sur la première campagne de dons de Vertige Media , le Club Vertige, ses avantages et ce que nous allons faire de vos dons, nous avons créé une page de campagne la plus complète et la plus transparente possible. Nous sommes au départ de l'ascension la plus vertigineuse de la rédaction. C'est aussi flippant qu'excitant. Alors venez frissonner avec nous et prenez part à l'aventure la plus cool de la presse outdoor .

  • Accidentologie en escalade : ce que le rapport 2025 de la FFME nous dit vraiment

    La FFME publie son rapport 2025 d’accidentologie . Les indicateurs restent contenus — davantage de licencié·es, ratio quasi stable, aucun décès sur la saison 2024 — mais le document précise surtout des usages : assurage pensé en gestes, auto-enrouleur cadrés par procédure, responsabilités mieux posées. Camille Pouget - Coupe du Monde d'escalade à Chamonix en 2025 © David Pillet Le document ne promet pas de rupture : il organise la pratique et clarifie qui fait quoi, quand et comment selon le contexte autonome/encadré. Dans un entretien avec Vertige Media , le président de la FFME, Alain Carrière, parle d’une « stabilité sans bascule » et rappelle un suivi « depuis au moins vingt ans », avec un ratio par millier de licencié·es installé « sur un plateau bas ». L’enjeu 2025 n’est donc pas de publier un chiffre choc, mais de mettre par écrit des règles vérifiables — donc transmissibles et opposables. Courbes calmes, cadre resserré Le rapport situe l’année : environ 125 000 licencié·es, 473 sinistres, un ratio autour de 0,38 %, et aucun décès sur la saison 2024. L’escalade concentre l’essentiel des cas (près de 78 %), tandis que la montagne hivernale continue de refluer. Ces chiffres posent un cadre calme, sans clore le sujet : comme le rappelle Alain Carrière, que nous avons interrogé, deux accidents mortels en falaise ont déjà endeuillé 2025. Les pourcentages rassurent quand ils restent à zéro, puis s’envolent au premier drame. Raison de plus pour regarder les causes et les gestes, davantage que des ratios pris isolément. Ratio sinistres/Licencié·es - Lettre prévention sécurité n°13 © FFME Lettre prévention sécurité n°13 © FFME Dans les clubs, cela se traduit par des protocoles visibles au pied des voies, une transmission moins ad hoc et, enfin, la possibilité de suivre l’adoption des pratiques au fil des saisons. En miroir de 2023-2024 (445 sinistres, 0,37 %, deux décès), 2025 montre qu’on peut stabiliser tout en élevant l’exigence. Assurage : sortir du fétiche, retrouver la grammaire Sur le terrain, le constat ne surprend personne : l’erreur d’assurage rivalise avec la « chute normale » et mène, trop souvent, au sol. Le rapport assume donc un choix pédagogique : former une grammaire de gestes plutôt que sacrer un appareil. Comme nous l’explique Alain Carrière, « les accidents récents pointent davantage des défauts de vigilance et de double vérification que l’appareil lui-même ». Dans les faits, cela ressemble moins à un catalogue qu’à une petite chorégraphie. Avant la manœuvre, on se parle — « je descends », « je prends » —, on se regarde, on vérifie sans presser le pas. Pendant la progression, la main reste sur le brin frein, l’assureur·euse se place pour éviter les à-coups, la tension se règle en douceur. À la descente, la vitesse se tient, les intentions se disent, les gestes restent propres. Lettre prévention sécurité n°13 © FFME La suite dépend de l’outil, mais l’esprit ne change pas. Avec un tube/plaquette (SAM), la clé est la proximité du brin et un placement net : ici, c’est bien la main qui freine, et si elle lâche, l’outil n’y peut rien. Avec un bloqueur à poignée (SABA), tout se joue dans une descente instruite : poignée dosée, tempo régulier, annonces claires. Avec un assisté sans poignée (SAFA), c’est la rigueur au débrayage qui compte : le passage corde → frein doit rester fluide, la main ne quitte pas le brin. Et lorsqu’on change d’appareil, on re-progresse — un temps au sol, un temps en moulinette, puis en tête —, le temps d’installer les réflexes. La sécurité n’est pas dans l’objet : elle se fabrique dans la posture. Enrouleurs : rendre l’oubli improbable L’auto-enrouleur progresse. Et un risque fréquent mais grave l’accompagne : l’oubli d’encordement. La réponse 2025 ne cherche pas l’effet de manche : elle distingue clairement autonomie et encadré, rend la double vérification obligatoire en encadré (un·e pair·e et l’encadrant·e), matérialise le protocole là où l’erreur surgit — affiches à hauteur d’yeux, bâches couvrantes ou détection électronique selon les moyens — et cadre les cas limites, notamment la vitesse avec délestage. On quitte le « faites attention » pour une logique de conception de système : un environnement qui rend l’oubli peu probable et la vérification incontournable. Au-delà des clubs : influence plus que norme Côté salles privées, la fédé n’écrit pas la loi. « Il n’y a pas de groupe de travail commun pour un protocole unique, mais les idées circulent », nous dit Alain Carrière. Le modèle y est différent : l’autonomie est souvent déclarative — on signe, on grimpe. Cela n’exonère pourtant personne : si les protocoles internes défaillent, la salle reste exposée. Les récents jugements l’ont rappelé hors de France : à Sydney, un auto-enrouleur mal suivi a conduit à une condamnation assortie de fortes amendes . À Amsterdam, l’absence de vérification et de supervision d’enfants a valu une condamnation pour négligence . Concrètement, les salles privées n’ont aucune obligation d’appliquer les recommandations de la FFME. Elles peuvent s’y référer — ou non — selon leurs contraintes (personnel, formation, budget). La fédé sert ici de repère, pas d’autorité réglementaire : l’obligation qui demeure pour une salle, c’est de démontrer la solidité de ses propres protocoles. Ce que dit vraiment le rapport 2025 Rapport de continuité, mais pas de statu quo : des règles explicites, une pédagogie assumée, des responsabilités posées. L’escalade n’a pas besoin d’un objet miracle : elle gagne quand ses routines sont claires, répétées, opposables. C’est ce que formalise 2025 — et c’est ce qui fera la différence, au pied d’une voie comme au sommet d’un rapport.

  • Albert Moukheiber : « Grimper devient un truc de fou si on est sur Excel toute la journée »

    Auteur, docteur en neurosciences et psychologue clinicien, Albert Moukheiber a passé ces dernières années à alerter sur les pièges que nous tend notre cerveau. Ce sont des biais cognitifs qui ne disparaissent pas quand on grimpe. Bien au contraire. Alors, pour Vertige Media , celui qui a aussi un passé de secouriste en montagne, démonte les mythes psychologiques associés à l’escalade. Interview qui fait forcément cogiter. Albert Moukheiber à Paris, septembre 2025 © Vertige Media Vertige Media : Avons-nous un cerveau fait pour grimper ? Albert Moukheiber :  Nous n'avons pas un cerveau fait pour grimper, nous avons un organisme fait pour bouger. Et pour bouger, il y a des obstacles qu'il faut parfois escalader. Donc si on fait un grand raccourci, on peut arriver à dire que notre cerveau est fait pour grimper. Mais je n’aime pas séparer notre cerveau de notre corps. Notre cerveau est un organe comme le sont notre foie et notre cœur. Si la sédentarité est mauvaise pour nos muscles, notre cœur, notre digestion, il n’y a aucune raison pour qu’elle ne le soit pas pour notre cerveau.  Vertige Media : Notre capacité à grimper a-t-elle une origine préhistorique ? Albert Moukheiber : Bien sûr. Faites un bond dans le temps. Imaginez-vous chasseur-cueilleur, essayant d’attraper des baies ou des noix. Vous devez pouvoir grimper. Imaginez une partie de chasse où un animal féroce vous court après. Si vous arrivez devant un arbre pour le semer ou un obstacle à surmonter dans votre fuite, vous n’allez pas vous dire : « Tant pis, je m’arrête là ». Vous avez besoin d’avoir des compétences pour trouver vos points d'appui sur une falaise, identifier un danger dans un feuillage, entendre un cours d'eau et vous dire : « Ah là, il y a quelque chose qui peut me sauver la vie ». L’homme a évolué dans un environnement relativement hostile avec un désavantage massif : nous n’avons pas de cornes, pas de carapaces, pas d'ailes. Alors comment sommes-nous parvenus à pallier cela ? Nous avons développé un cerveau hyper prédictif et des moyens sociaux. Vertige Media : À côté de cela, l’exploration de nouveaux territoires a toujours semblé être un besoin fondamental chez les humains… Albert Moukheiber : La recherche de nouveautés est quelque chose de très ancré en nous. Au tout départ, nous voulions explorer « ce qu'il y a derrière » parce que nous avions besoin de ressources ou d’observer s'il n'y avait pas un endroit plus sûr. Puis, quand nous avons fini d'explorer la Terre, nous nous sommes dit : « Tiens, et qu'est-ce qu'il y a dans l'espace ? » « Le vertige, c'est un mécanisme de protection. C'est votre cerveau qui vous dit “ Ce truc peut te tuer ” » Cette recherche de nouveautés est souvent empêchée par un obstacle naturel qu'il faut traverser. Étant donné qu'on ne peut pas creuser un tunnel dans la montagne, on est passé par-dessus. Nous sommes des animaux migratoires. Les oiseaux volent. Nous, on a besoin de marcher, de grimper et de sauter. C’est comme si dans un jeu vidéo, on n’avait que trois boutons sur notre manette : « Marche, saute, grimpe ». Vertige Media : Pourtant à la différence du saut ou de la marche, le fait de grimper semble un peu contre-nature. Pourquoi avons-nous le vertige ? Albert Moukheiber : Le vertige, c'est un mécanisme de protection. C'est votre cerveau qui vous dit : « Ce truc peut te tuer ». Et c'est complètement normal ! Il y a même des personnes qui ont des phobies d'impulsion : elles ont peur de décider de sauter. Mais ce qui est intéressant, c'est que le vertige s'étiole si vous vous exposez assez longtemps au vide. Si vous n’avez jamais grimpé à 50 mètres de hauteur, votre cerveau va le considérer comme une nouveauté et il va vouloir s'en protéger. Si vous prenez des personnes qui vivent en haute montagne et qui doivent traverser un pont suspendu pour aller à l'école, elles n’auront pas le vertige. Albert Moukheiber qui essaie de faire croire à notre cerveau qu'il a une corde entre les doigts © Vertige Media Vertige Media : Dans le documentaire Free Solo , des scientifiques auscultent le cerveau d’Alex Honnold qui ne réagit pas à la peur. Comment l’expliquez-vous ? Albert Moukheiber :  ( Il sourit )   Alors déjà, je pense que c'est pour le film. La peur n’est pas une émotion qu’on peut ou qu’on ne peut pas avoir. Encore une fois, c'est un mécanisme de protection très important. Qu’Alex Honnold n'ait plus peur sur El Capitan ( formation rocheuse de la vallée de Yosemite aux États-Unis, ndlr ) parce qu'il s'est habitué, c’est normal. Mais si vous l'emmenez sur une zone de guerre et qu'il n'a toujours pas peur, il va mourir. Ce qu'on retient du film Free Solo , c'est qu'Alex Honnold a « un truc en moins ». Non, Alex Honnold a appris. « Si vous allez voir des Sherpas au Tibet, ils ne seront pas du tout impressionnés par ce qu’a fait Alex Honnold. En revanche, ils vont sans doute être impressionnés par quelqu'un qui fait de la trottinette à Paris » Vertige Media : Pourquoi aimons-nous tant cette image du « surhomme » ? Albert Moukheiber :  C'est du marketing. On a besoin de super-héros qui peuvent faire des choses qu’on ne fait pas. C'est une vision très occidentale. Si vous allez voir des Sherpas au Tibet, ils ne seront pas du tout impressionnés par ce qu’a fait Alex Honnold. En revanche, ils vont sans doute être impressionnés par quelqu'un qui fait de la trottinette à Paris. Nous sommes des êtres contextuels. Dans un monde de plus en plus sédentaire, nous avons créé un contexte dans lequel on ne bouge plus. Grimper devient donc un truc de fou quand on reste devant une feuille Excel toute la journée. Vertige Media : En parlant de feuille de calcul, l'escalade est-elle vraiment un « sport d'ingénieurs » comme on l'entend souvent ? Albert Moukheiber :  C'est une généralisation abusive puissance 100 000. Quand j’ai commencé l'escalade, la population la plus représentée chez moi, c'était plutôt les fumeurs de joints. Et quand tu penses aux fumeurs de joints, tu ne te dis pas qu'ils ont tous fait maths sup. Évidemment, si on observe les populations qui font de la grimpe en Californie, il y a beaucoup plus d'ingénieurs. Il faut avoir du temps et un certain niveau de vie pour acheter du matos. Mais au-delà des généralisations, ces affirmations constituent surtout un biais de sélection. D'ailleurs, le sport préféré des cadres sup' en ce moment, c'est le padel. Est-ce qu'on va dire que les ingénieurs font du padel parce qu'il y a une résolution de l'arctangente de la balle ? « Je pense qu'on devrait arrêter de propager cette vision méliorative et performative de la pratique. Moi, je fais de l'escalade parce que c'est cool. La finalité, c'est le sentiment subjectif de plaisir que j'en tire » Vertige Media : On entend souvent dire aussi que l’escalade développerait nos capacités cognitives. Est-ce vraiment le cas ? Albert Moukheiber : Oui et non. Toute activité nouvelle peut entraîner notre cerveau. Néanmoins, on ne deviendra jamais des bêtes de résolution de problèmes mathématiques parce qu’on fait de l’escalade. Il existe un concept important en psychologie cognitive qui s’appelle « la non-transférabilité des compétences ». C’est comme le sudoku : vous pouvez devenir une machine en sudoku, mais ça ne va pas forcément vous aider avec les mots fléchés. Je pense qu'on devrait arrêter de propager cette vision méliorative et performative de la pratique. Autrement dit, il ne faut pas faire les choses uniquement parce que l’on croit qu’on va s’améliorer. Moi, je fais de l'escalade parce que c'est cool. La finalité, c'est le sentiment subjectif de plaisir que j'en tire. On dirait qu'Albert Moukheiber vient de grimper sur un truc © Vertige Media Vertige Media : L'influence du contexte est-elle importante en escalade ? Albert Moukheiber : Nous sommes bourré·e·s de biais cognitifs , c'est une propriété de notre cerveau. Donc on peut tout à fait sous-estimer ou surestimer la difficulté d'une voie en fonction du contexte. Si quelqu'un vous dit « ça, c'est vraiment dur », vous allez trouver la voie plus difficile. Notre cerveau est un organe prédictif et comparatif. Si dans ma salle, personne ne grimpe dans le 7, je vais me dire que c’est impossible. Jusqu’à ce que quelqu’un débarque et enchaîne la voie. Une semaine plus tard, vous verrez que 15 personnes la feront. En inventant de nouvelles façons de faire, les personnes l’ouvrent aux autres. On ne développe pas nécessairement de compétence physiologique d'un coup, c’est juste un truc qui se débloque dans nos têtes. Vertige Media : Qu'est-ce qui rend l'escalade particulière par rapport aux autres sports ? Albert Moukheiber : Ce que je trouve spécial dans l'escalade, c'est l'esprit de communauté. Les gens s'entraident. Il y a de l'apprentissage social. Il y a un défi intellectuel qu'on ne retrouvera pas dans d'autres sports, grâce à sa temporalité. En escalade, vous pouvez lire la voie, prendre votre temps, planifier, répéter. À l’inverse, quand vous jouez au tennis, il y a de l’immédiateté. Ça va tellement vite que vous n'avez pas le temps de savoir comment vous allez pouvoir jouer. La grimpe, c’est méditatif. Pour moi, l’escalade, c’est comme les échecs. Simplement, aux échecs, vous avez un adversaire. Là, c’est vous qui êtes seul, face au mur.

  • « Poubelle la vie » : une BD sur l'escalade où il n'y a rien à jeter

    Une nouvelle BD d’escalade a choisi l’humour pour corde d’assurage. L'auteure, Ysaline Debut, met en scène Marcelle qui grimpe des voies sur des tas d’ordures. Pas de morale, mais des prises — de conscience aussi —, dans un monde où les déchets font relief. © Ysaline Debut Animatrice formée au cinéma d’animation, installée à Paris, Ysaline renverse la perspective : si nos déchets dessinent désormais des paysages, autant les grimper. Poubelle de vie convoque la grammaire de la salle (prises, jargon, clins d’œil) sans fermer la porte au grand public. Marcelle, héroïne et personnage principal de la BD, avance à contre-champ, guidée par des « grouillants » — petites bêtes nées des grosses prises — seules pulsations de vivant dans un décor de rebuts. On rit franchement, et quelque chose gratte après : c'est bien l’effet recherché. Grimper ce qu’on préfère planquer Nos déchets font désormais paysage : Everest encombré, « septième continent », flux exportés qui reconfigurent la géographie à distance. C’est de ce réel que part Poubelle la vie : si les rebuts fabriquent du relief, autant le gravir. Ysaline situe le déclic : « Au moment où j’écrivais ce projet, il y avait toute cette histoire avec l’Everest, on commençait aussi à voir que nos déchets sont envoyés dans des pays en développement ». L’idée se précise : faire de ce relief imposé un terrain d’ascension plutôt qu’un angle mort. « C’est aussi les visages qu’on ne voit pas forcément à l’escalade. On a peut-être plus souvent le personnage d’homme blanc qui grimpe. Là, c’était plutôt un personnage dans l’ombre qui existe, une femme racisée. C’est son paysage qui a été souillé. » Ysaline Debut À l’origine, l’intrigue se déroulait dans un hôtel de luxe : couloirs feutrés, portes battantes, et, dehors, des tas invisibles qui tiennent la façade : « Son passe-temps c’était d’aller escalader toutes ces montagnes de déchets cachées ». « On suivait un parcours de riches dans un hôtel et on ne voyait pas tout ce qui se cachait derrière cet hôtel de luxe, construit sur un monde qui s’effondrait. » Depuis, le cadre a basculé vers une fable de grimpe assumée. Le message, lui, n’a pas bougé : il s'agit toujours montrer ce qu’on cache. L'héroïne, Marcelle, habite un décor abîmé : une décharge à ciel ouvert. Elle commence par faire avec, puis choisit d’en faire autre chose : détourner le rebut pour retrouver de l’élan. © Ysaline Debut Ysaline assume l’angle du personnage et le dit sans ambages : « C’est aussi les visages qu’on ne voit pas forcément à l’escalade. On a peut-être plus souvent le personnage d’homme blanc qui grimpe. Là, c’était plutôt un personnage dans l’ombre qui existe, une femme racisée. C’est son paysage qui a été souillé ». La trajectoire suit : départ candide, puis la révolte affleure et l’horizon se décale vers des montagnes de roche et de pierre : « Ce personnage peut paraître candide, innocent, mais il va grandir, se rebeller. Il va vouloir faire en sorte que les choses changent et peut-être découvrir de vraies montagnes faites de roche et de pierre », affirme-t-elle. Les « grouillants » : quand la prise se met à vivre Le dessin joue en clair-obscur : du noir et blanc d'abord, puis des éclats de couleurs là où ça bouge encore. Ces touches vives portent un nom : les « grouillants ». Nées des grosses prises des salles, ces petites bêtes colonisent le décor comme le ferait une faune de substitution. Dans ce monde-poubelle, l’ironie est frontale : la résine palpite, la nature, elle, ne répond plus. De là vient le rythme de la BD : une pulsation infime qui raccroche Marcelle au vivant et fait basculer l’artificiel au premier plan. « On peut dire beaucoup de choses avec l’humour, notamment l’humour visuel. Ça parle à tout le monde sans même qu’on s’en rende compte » Ysaline Debut Ysaline nous explique le principe sans le surligner : des créatures-lucioles pour découper la nuit, un contraste assumé pour que la vie se voie. La logique est cruelle : si tout est mort autour, il faut inventer un battement. « Dans cet univers de poubelle, les grouillants sont les seules choses qui sont vivantes. C’est vraiment le seul élément qui raccroche encore Marcelle au monde du vivant. » Sommet, vue bouchée — et choix du feuilleton Au départ, ce n’était pas une BD « pour grimpeur·ses ». L’exposition à Climb Up Porte d’Italie fait entrer le vocabulaire de la grimpe : partenaires de cordée, micro-références, rythme de salle. « Mes proches n’ont peut-être pas tout compris au projet ! », sourit Ysaline. Le symbole, lui, reste lisible : clin d’œil pour les initié·es, métaphore claire pour les autres. © Ysaline Debut Le pacte, lui, est respecté : on rit d’abord. « Je n’ai pas envie de faire un projet moralisateur. Le principal, c’est de rigoler. J’ai toujours envie que ce soit l’humour qui prime. » L’humour agit à retardement : « On peut dire beaucoup de choses avec l’humour, notamment l’humour visuel. Ça parle à tout le monde sans même qu’on s’en rende compte. On va intégrer des messages sans en être conscients, mais on va ressortir après une expérience en se disant “ J’ai rigolé… mais je me pose aussi des questions. ” » Au sommet, deux mots : « Ça pue ». Drôle, oui, mais surtout annonciateur : l’horizon n’est pas propre, la suite s’annonce plus raide. Pas de finish consolateur : une autre montagne de déchets attend déjà. Encore de l'ascension, encore de la prise de conscience. Ce que vous pouvez lire dès aujourd’hui n’est qu’un vingtième de l’ensemble : 19 planches à venir, autant d’itinéraires où l’humour assure. Le feuilleton colle à la matière : le déchet est un flux, la narration aussi. Et si tout cela vous a donné envie d’attaquer la première longueur, ça tombe bien : Ysaline propose le premier épisode en accès libre . Vertige Media × Ysaline — Nous sommes très heureux·ses d’annoncer une collaboration au long cours. Dès la semaine prochaine, nous partagerons régulièrement sur Instagram les aventures de Marcelle, ainsi que des strips qui suivront le quotidien d'une grimpeuse. Suivez-nous sur Instagram pour savourer les prochaines longueurs !

  • Ouvrir la voix : la nouvelle signature de Vertige Media

    Il arrive forcément un moment dans la vie où il faut signer en bas des pages. En grandissant, votre média préféré sur l'escalade n'y a pas échappé. Sauf que comme toujours, à l'instant où il a fallu s'inventer un autographe, Vertige Media n'a rien fait comme les autres. © Vertige Media Je m'en souviens bien. Pourtant, cela paraît si loin. C'était un vendredi, il ne faisait pas très chaud, nous étions en terrasse à Pantin. À l'époque, on prenait encore le temps d'allonger les cafés après le déjeuner. À l'époque, le média que vous lisez aujourd'hui ne s'appelait pas Vertige Media . Une bonne amie nous avait rejoints. Il fallait qu'on discute d'un nouveau nom, d'une nouvelle identité, d'un nouveau projet. Il n'a fallu que deux espressos pour se convaincre que « Vertige » nous allait bien. Des voies, des combis fluo et Alfred Hitchcock C'est marrant parce que je pense aussi qu'on rationalise toujours après coup. Ce qu'il y a de bien avec un nom, c'est qu'il se cristallise avec le temps et on en vient à ne plus jamais l'interroger. De ce jour-là, je suis pourtant convaincu que chacun de nous aura une histoire différente à raconter. Personnellement, je pense qu'on est passé par une discussion sur le film d'Alfred Hitchcock, Vertigo , avant de valider le nom de Vertige Media . Peut-être. Ce qui est certain, c'est que désormais, le nom de notre média est bien habile. On ne le savait pas il y a 18 mois, mais aujourd'hui, avouons qu'il est pratique de dire que nous vous faisons « prendre de la hauteur », que nous vous « tirons vers le haut ». Vous voyez bien : le terrain de jeu est infini. Sauf que dans les innombrables voies que nous offre notre univers, il faut faire des choix. Ce n'est plus le vertige qui nous donne les mains moites, mais le fait de prendre des décisions. Il y a quelque temps, nous vous dévoilions notre nouvelle direction artistique . Nous avons tout changé : du noir et blanc, nous sommes passés aux couleurs flashy. Il s'agissait de se dévoiler et surtout, de se vêtir des intentions hautes en couleur de notre manifeste. Traiter l'escalade comme un fait social, culturel et politique nous exposait. Nous l'avions dit, il fallait maintenant que cela se voit. Il n'empêche. Cheminer en combinaison fluo fait généralement de vous quelqu'un de visible. Mais cela fait-il de vous quelqu'un de compris ? La question ressemble à une épreuve de philo. Sauf que la personne qui nous la pose n'a pas vraiment l'allure d'un prof. Et que nous n'avons pas non plus 4h devant nous. Fini l'époque où l'on enchaîne les cafés l'après-midi, nous prenons désormais le temps du déjeuner pour réfléchir à nos questions existentielles. Et en face de nous se tient Pascal qui attend manifestement une réponse. Pascal est un « créatif ». Son métier ? Définir des territoires de marque, rendre intelligibles des concepts, créer des identités mémorables. Dit autrement : exprimer en trois mots ce qu'un média exprime. Ici la voie Pascal a travaillé avec Mediapart , et pas mal d'autres médias anglo-saxons. Pascal nous aime bien. C'est pour ça qu'il nous a contactés. Il pense qu'on est des sortes de « punks de l'escalade ». On aime bien. Pascal pense que nous essayons de tracer une nouvelle ligne dans le milieu. Pascal pense que nous sommes des trublions : sérieux·se, appliqué·e·s mais aussi irrévérencieux et libres. Pascal fait mouche. C'est la raison pour laquelle nous prenons successivement tout un tas de décisions avec lui les semaines suivantes. Cela permet de faire certains choix sans trop avoir les mains moites. Le premier : abandonner « La nouvelle grimpe ». Cette ancienne signature, nous l'avions trouvée au même moment que notre nom, sur cette terrasse un peu froide à Pantin. Faute de mieux. Si Vertige résonne encore, la nouvelle grimpe paraissait vague, gazeuse, intangible, pas très mémorable. « Plus que trois simples mots, cette signature incarne cette promesse qui est la raison d’être de Vertige » « La signature de marque de Vertige se doit d'être concise, mémorable, pour résumer la mission de la marque et synthétiser ce que les audiences trouveront sur ce nouveau média et pas ailleurs », explique Pascal. Entre-temps, on se sera quand même un peu marré dans nos réflexions. Vous aurez échappé à quelques folies. Du genre « Ici la voix » ou « Casser la voix ». Sauf que ça ne fait probablement rire que nous, et quelques personnes qui ont grandi dans les années 90. Pascal reprend : « "Ouvrir la voix" emprunte directement au champ lexical de la grimpe . De cette analogie, il fallait en faire une combinaison unique, créative, ingénieuse. Plus que trois simples mots, cette signature incarne cette promesse qui est la raison d’être de Vertige ». Ouvrir la voix. Voilà la nouvelle signature de Vertige Media . Celle qui nous convainc dans l'idée que ces trois mots tonnent comme une mission : explorer des terrains inconnus, visibiliser de nouveaux visages, verbaliser les non-dits, révéler des secrets... Cette signature sera présente dans nos prises de parole. Elle incarnera qui nous sommes, et ce que nous faisons. Puis gageons qu'en affichant « Ouvrir la voix » partout, cela nous oblige aussi à ne jamais la fermer.

  • « Le mal des montagnes » : enquête sur un modèle à réinventer

    Baptiste Bouthier, rédacteur en chef de La Revue Dessinée , et Laury-Anne Cholez, journaliste à Reporterre , ont uni leurs forces pour un hors-série choc sur l'avenir des montagnes françaises. Entre l'aveuglement collectif et le cynisme politique, ils décryptent un « modèle à bout de souffle » tout en révélant des alternatives prometteuses pour ces territoires en première ligne du réchauffement climatique. Interview croisée. La Une du hors-série intitulé Le mal des montagnes © La Revue Dessinée Vertige Media : Cette collaboration inédite entre La Revue Dessinée  et Reporterre , comment s'est-elle concrétisée ? Baptiste Bouthier  : À La Revue Dessinée , on fait régulièrement des hors-séries, des éditions spéciales où on s'associe avec un autre média dont le travail d'enquête est reconnu. Le concept, c'est de mutualiser nos travaux : du journalisme en bande dessinée avec une autre rédaction. La Revue Dessinée  parle depuis toujours de sujets liés à l'écologie, à la crise climatique. Faire une édition spéciale avec Reporterre  était complètement dans notre radar. Laury-Anne Cholez  : De mon côté, cela faisait plusieurs années que j'avais envie de travailler avec La Revue Dessinée . J'ai un peu imposé mon thème en conférence de rédaction ! Je suis arrivée à la réunion avec un plan assez précis dans ma tête. Ce qui me semblait intéressant, c'était de remettre en valeur tout le travail qu'on fait sur la montagne depuis plusieurs années et de compiler nos articles avec un recul qu'on n'a pas toujours le temps de prendre. Vertige Media : Le thème de la montagne est donc apparu assez évident ? L.C.  : Chez Reporterre , c'est par le biais des luttes qu'on est entrés dans la montagne – notamment contre la retenue collinaire de La Clusaz où il y a eu une petite ZAD. Mais j'ai poussé pour qu'on s'intéresse à d'autres enjeux parce que la montagne est un territoire en première ligne du réchauffement climatique. Et puis il y a un vrai sujet de justice sociale : aujourd'hui, la montagne est exploitée via des domaines skiables qui ne bénéficient qu'aux populations les plus riches. B.B. : C’est vrai qu’on a voulu traiter à la fois la dimension écologique et climatique, mais aussi les inégalités sociales qui se creusent. Les deux sont liés. Le hors-série s'appelle Le mal des montagnes avec le sous-titre, « Un monde à réinventer  ». L'idée, c'était de faire la démonstration d'un modèle à bout de souffle. Un modèle économique d'exploitation de la montagne dans une logique de fuite en avant. On pense d’abord aux stations de ski : la neige se raréfie, et pourtant, les investissements sont toujours plus importants. Mais c'est toute une logique d'artificialisation de la montagne dont on parle : l'élargissement aux quatre saisons, les pistes de luge en plastique pour l'été...  © Courtoisie de La Revue Dessinée Vertige Media : Avec quel angle avez-vous choisi de traiter le sujet de ce hors-série ?    L.C.  : Il fallait poser un constat sans être trop déprimant. Lors de la soirée de présentation du hors-série, des gens nous demandaient : « Mais qu'est-ce qu'on peut faire maintenant ?  ». C'est là qu'on s'est dit qu'il fallait montrer des alternatives. Ça a été tellement compliqué de trouver des solutions qu'on a fini par faire une fiction qui clôture le numéro. On a quand même traité Cervières, un petit village qui a refusé l'implantation d'une station de ski dans les années 70. C'est presque inimaginable aujourd'hui ! Des habitants, principalement bergers et agriculteurs, ont réussi collectivement à faire plier les aménageurs. On n’a pas voulu faire du « journalisme de solutions » qui ne remet pas en cause les structures politiques. On a véritablement voulu initier une réflexion politique. « Quand on ne vous a jamais montré qu'un autre modèle était possible, vous ne savez pas qu'il existe » Baptiste Bouthier, rédacteur en chef de La Revue Dessinée Vertige Media : Avez-vous vous-mêmes été surpris·es par les révélations de certaines de vos enquêtes ? B.B. : Je savais que l’artificialisation de la montagne était un gros sujet. Cela paraît évident quand on observe la bétonisation de certains endroits. Mais il y a aussi toute cette logique de fuite en avant, à commencer par des investissements colossaux pour construire des logements qui ne seront occupés que deux à trois semaines par an, l’installation de canons à neige, la captation d’eau… Dans les Pyrénées, il y a un vrai problème de neige aujourd'hui, et on reconduit pour 50 ans des domaines skiables qui sont déjà en galère. Cette espèce d'aveuglement collectif massif... Je n'en mesurais pas complètement la dimension avant ce travail. L.C.  : Moi ce qui m'étonne le plus, c'est les JO 2030 ( la France accueillera les Jeux olympiques d’hiver dans les Alpes, ndlr ). Intellectuellement, je ne comprends pas comment on peut projeter des Jeux olympiques d'hiver en 2030, dans un contexte financier comme le nôtre, au vu des coûts et surcoûts. C'est quoi l'imaginaire que ça projette ? Ça m'échappe complètement. Vertige Media : Comment expliquer la résistance psychologique dont font preuve les acteurs publics et les populations locales face à la transformation de leur environnement ? L.C.  : Prenons l'exemple de La Bérarde, le village englouti dans le massif des Écrins ( en 2024, en raison d’une crue, plus de 200 000 m ³ de sable, de cailloux et de bois déferlent sur le village en 48h, ndlr ). Les habitant·es – des gens dont les familles ont des chalets depuis plusieurs générations – veulent absolument reconstruire. On observe encore tout un imaginaire qui impose la supériorité de l’homme face à la nature. Les gens se disent : « On a toujours fait des routes à la montagne dans des endroits improbables, pourquoi on ne continuerait pas ?  ». J’y vois aussi un certain phénomène de solastalgie, soit la douleur causée par la perte d’un lieu. Quand l'environnement disparaît très vite, les gens ressentent une immense tristesse. Ils ont envie de se dire : « Non, ça ne peut être que temporaire  ». B.B. : Il y a quelque chose qui revient très souvent de la part des habitant·es : « Si la station ferme, le village meurt ». Toute l'activité économique tourne autour du tourisme hivernal. C'est toute une logique depuis des décennies. Les gens ont peur du vide. Quand vous discutez avec eux, vous percevez parfois dans la même phrase le constat que le jour d'après n'est pas possible avec le modèle actuel, et en même temps, une peur telle qu'on s'y accroche. Cette contradiction se joue à l'échelle collective et individuelle. Quand on ne vous a jamais montré qu'un autre modèle était possible, vous ne savez pas qu'il existe. © Courtoisie de La Revue Dessinée Vertige Media : L'argent public finance aussi massivement la fuite en avant dont vous parlez. Est-ce un aveuglement politique ? L.C. : Je ne crois pas à l'aveuglement politique mais plutôt au cynisme et aux connivences entre industriels et monde politique. Quand la région Auvergne-Rhône-Alpes met 80 millions d'euros dans un « plan neige », c'est pour répondre aux demandes de La Compagnie des Alpes. Celle-ci va dire : « Mais attendez, si on ferme les stations de ski, il va falloir licencier nos perchistes et ceux qui vendent des forfaits, vous êtes prêts à assumer cela ?  ». Les gouvernements ne marchent qu’au chantage à l’emploi. Alors qu’on sait très bien que la transition écologique en crée. Il faut changer de paradigme, mais c’est compliqué. B.B.  : Les communes, les départements, les régions ressentent la même peur que les gens. Ça fait 50 ans qu'ils investissent dans une activité hyper lucrative. Le tourisme de ski a ramené des sommes d'argent énormes. Le déni l'est tout autant. Même parmi les gens qui s’engagent contre ces logiques d’artificialisation, l'ampleur de la machinerie n'est pas toujours connue. On a travaillé avec une dessinatrice qui vient de Savoie, elle nous confiait qu’elle ne soupçonnait pas du tout l’ampleur de ce déni collectif. « D’une manière générale, je trouve qu’on assiste de plus en plus à une forme de consommation des lieux en montagne. On va quelque part, on consomme et on repart pour le mettre sur Instagram » Laury-Anne Cholez, journaliste chez Reporterre Vertige Media : Pour redynamiser les territoires montagnards, le tourisme quatre saisons est souvent présenté comme une solution. Pourquoi est-ce problématique ? B.B. : C'est un cas d'école. Pour répondre à un problème lié à la crise climatique, on déplace le curseur sans remettre en cause le modèle global d'exploitation. On élargit aux douze mois l'activité touristique, mais tout le reste ne bouge pas. On continue d'utiliser la montagne comme un grand terrain de jeu qu'on artificialise. L.C.  : Et puis il y a la biodiversité : plus il y a de gens, plus c'est compliqué pour la faune et la flore. D’une manière générale, je trouve qu’on assiste de plus en plus à une forme de consommation des lieux en montagne. On va quelque part, on consomme et on repart pour le mettre sur Instagram. Il faut arrêter de se géolocaliser quand on fait une rando sur Instagram. Le lendemain, c’est 150 personnes qui se rendent à l’endroit où vous étiez seul·e. © Courtoisie de La Revue Dessinée Vertige Media : Vous présentez aussi quelques alternatives salutaires. Ces cas peuvent-ils faire école ? L.C.  : Oui, je le crois. Par exemple, le reportage sur la filière laine en Ariège s'inscrit dans une dynamique nationale. On a plein de moutons en France. On brûle pourtant la laine qu’on produit faute de pouvoir la vendre. Et dans le même temps, on en importe depuis la Nouvelle-Zélande. Heureusement que des personnes se battent encore pour solutionner des paradoxes. Au sujet du ski, c'est plus compliqué parce que le système est encore tellement rémunérateur ! Mais à Bourg-Saint-Maurice, les habitant·e·s ont élu un maire qui impulse une transition. Le glacier est tellement abîmé qu'ils ont décidé de ne plus l’exploiter pour la station de ski. B.B.  : On a montré que Cervières avait refusé de devenir une station, et le village le vit plutôt bien. C'est la preuve par l'exemple que le ski n'est pas une fatalité. Aujourd'hui, ce sont des exceptions qu'on pourrait vite considérer comme anecdotiques. Mais cela prouve surtout que d’autres modèles sont possibles. Vertige Media : Que souhaitez-vous que ce hors-série provoque ? L.C.  : Chez Reporterre , on passe notre temps à écrire des articles qui alertent sur le chaos climatique. Ce que j’aimerais, c’est surtout que les gens y réfléchissent. Je ne crois pas qu’ils vont avoir un déclic du jour au lendemain et se dire qu’ils vont tout changer parce qu’ils ont lu le hors-série. Cependant, on aura semé des petites graines et les lecteur·ices vont peut-être en discuter. Mine de rien, certaines choses avancent. Je crois qu’il y a 10 ans, fermer un domaine skiable sur un glacier aurait été impensable. B.B. : Je crois aussi que l’enquête journalistique par la bande dessinée permet de mieux appréhender certains sujets. C’est un format qui est sans doute plus intuitif, plus agréable, plus facile à comprendre. Quoi qu’il en soit, l’idée c'était de documenter quelque chose d'important. On espère faire réfléchir, ouvrir les yeux des lecteur·ice, peut-être même les faire douter au moment de prendre des billets pour aller au ski. Le hors-série de La Revue Dessinée et Reporterre intitulé « Le mal des montagnes – Un monde à réinventer » est disponible en librairie à partir du 22 octobre 2025.

  • « J'ai vécu la fermeture de ma salle d'escalade comme un deuil »

    À la toute fin de l’été, une salle de grimpe de la banlieue de Lille fermait ses portes. Laissant derrière elle une équipe salariée mais aussi plusieurs grimpeur·ses qui perdaient là une deuxième maison. L’une d’entre elles nous raconte comment elle a vécu cette fermeture et ce qu’elle dit des liens affectifs qu’on peut tisser avec une salle d’escalade. Témoignage qui fait forcément vibrer une corde sensible. La salle de voies d'Arkose à Lille, avant sa fermeture © Claire Allouch Jeudi 28 août 2025. Je monte péniblement les escaliers. À tel point que je m’arrête à trois marches du palier pour respirer un grand coup et me dire : « Enfin quand même, tu ne vas pas pleurer ». J’effectue les derniers pas, je pousse la porte. Et en ouvrant, j’éclate en sanglots. Deux jours plus tôt, j’apprenais que ma salle d’escalade allait fermer. C’était la dernière séance Je m’appelle Claire. J’ai cinquante ans. Je grimpe depuis moins d’un an et demi. Depuis que je me suis rompue le ligament croisé antérieur du genou en tombant d’un bloc, je ne pratique que la voie, en salle ou en extérieur quand j’en ai l’occasion. En très peu de temps, l’escalade est devenue un pivot central de ma vie, mon loisir principal, et disons-le, ma plus vive addiction. Je grimpe entre deux et cinq fois par semaine et n’envisage plus de partir en vacances dans un endroit où je ne pourrais pas grimper. Je le reconnais, je suis un peu enragée, mais n’est-ce pas le cas de la plupart des néo-grimpeurs ? Ma salle de cœur, la toute jeune salle de voies rouverte par Arkose dans un centre commercial de la banlieue de Lille, a fermé définitivement ses portes le vendredi 29 août dernier, après quatorze mois d’existence. Dans notre belle capitale des Flandres, il existait jusque-là huit salles privées, dont deux détenues par Arkose : une salle de bloc, en centre-ville, et la nouvelle salle de voies, accolée à un gigantesque multiplexe, à quelques kilomètres de Lille. Autrefois gérée par Altissimo, la salle a fermé . On la disait trop excentrée et mal desservie, trop peu visible de l’extérieur aussi — impossible d’y accéder sans GPS, il faut l’admettre. Restée portes closes quelques années, elle a été reprise par Arkose avant de rouvrir ses portes au public le 13 juin 2024. Ne me demandez pas pourquoi j’ai gardé cette date en tête alors que j’ai bien du mal à retenir les anniversaires de mes amis. Salle maudite ? Peut-être, mais n’est-ce pas justement pour cette raison que nous l’avons tant aimée ?  De l’extérieur, la salle ressemblait à n’importe quelle salle de voies : un haut bâtiment dans une zone commerciale, précédé d’un grand parking, et entouré d’une pelouse où on croisait parfois un couple de colverts. Un escalier métallique qui menait à la porte vitrée de l’accueil. Porte qui ne fermait jamais correctement d’ailleurs, faute de budget pour la réparer. À l’intérieur, c’était l’ambiance Arkose : des meubles dépareillés qui semblaient chinés sur leboncoin, une couverture crochetée avec amour par Marie, l’hôtesse d’accueil, quelques livres dans un coin, un comptoir pour prendre une bière après sa séance. Dans l’espace de grimpe, deux petites salles de bloc, puis des murs rouges et gris de treize mètres de haut, une quarantaine de cordes et un gros dévers.  Faute d’avoir réussi à attirer suffisamment de grimpeurs, la salle a connu une deuxième fermeture à la fin de l’été 2025, plus d’un an à peine après sa réouverture. Salle maudite ? Peut-être, mais n’est-ce pas justement pour cette raison que nous l’avons tant aimée ? Combien de fois nous nous sommes dit : « Il n’y a personne, on n’est qu’à deux binômes, là, ça ne va jamais tenir… ». Il faut avoir connu ce plaisir paradoxal d’une salle quasi-vide pour en comprendre les avantages : tu n’attends jamais ta corde. Personne ne te voit zipper. Tu peux grimper comme une patate, être dans un mauvais jour, pas de témoins. Dans les vestiaires, tu as ton casier. Et surtout, tu connais tout le monde. La plus heureuse des quinquas Les hôtes d’accueil avaient fini par nous connaître par cœur. Capables de deviner à l’avance la réaction de chaque grimpeur lorsqu’il ratait une voie, ils ne me laissaient même plus le temps de m’écrier : « J'ai pas le niveau ! ». Quand ils me disaient « Allez, Claire ! Tu peux le faire !  », je me sentais pousser des ailes. Dans cet endroit, j’avais l’impression d’être « quelqu’un ». Non seulement parce que j’étais entourée de bienveillance et d’amitié, mais parce que ma présence était appréciée, souhaitée même. Ainsi, un dimanche, alors que j’avais à la dernière minute changé mes plans pour venir l’après-midi au lieu du matin, j’ai reçu un appel vers midi : « Coucou, c’est l’accueil d’Arkose. Bah alors, quand est-ce que t’arrives ?  » J’avais l’impression d’être choyée, importante. D’être la mascotte de la salle — titre que je partageais en réalité avec l’adorable toutou qu’on voyait parfois dormir sur l’un des fauteuils jaunes. Une vraie fierté. La salle était tellement centrale dans nos vies que pour fêter mes cinquante ans, je n’ai pas pensé une seconde à aller ailleurs Quand une voie me résistait trop longtemps, il arrivait que Fred, un des ouvreurs, déplace une prise pour la mettre à ma portée. Comme une façon de me dire « OK, t’es toute petite. Mais toi aussi t’as le droit de t’amuser ». C’était une immense consolation après toutes les fois où j’avais regardé les copains plus grands réussir un « mouv’ ». Enfin, un lieu s’adaptait à moi alors que dans ma vie, je m’adaptais constamment à tous les autres. La salle était tellement centrale dans nos vies que pour fêter mes cinquante ans, je n’ai pas pensé une seconde à aller ailleurs. J’ai apporté des gâteaux, enfilé pour la première fois le baudrier offert par mes enfants, et j’étais la plus heureuse des quinquas. Par la suite, on a célébré les anniversaires des membres du personnel de la même façon. Gâteaux noisette ou chocolat, chapeau en carton sur la tête, chaussons aux pieds et magnésie plein les doigts. Comme à la maison, sauf que la maison avait des murs de treize mètres avec des prises de toutes les couleurs. La fin de notre monde On le savait depuis le début : on avait de la chance de profiter de cette salle presque déserte. Un jour, elle finirait par se remplir, ou bien elle fermerait. D’une façon ou d’une autre, nos moments magiques prendraient fin. Mais on ne pensait pas que ça arriverait si vite. C’était un mardi soir. C’était mon dernier jour dans les Alpes. Je venais de faire une balade en kayak sur le lac de Serre-Ponçon. J’avais rompu avec une amie de très longue date, et je venais de recevoir un coup de fil d’un autre ami, qui annulait nos retrouvailles post-vacances parce qu’il venait de perdre sa grand-mère. On avait parlé de deuil. C’était un moment mélancolique : le soleil se couchait derrière la structure gonflable qui flottait sur le lac, découpant les silhouettes des enfants en noir sur fond d’or. Mon maillot mouillé me collait à la peau, j’avais du sable sur les pieds. J’allais quitter les Alpes où je venais de passer l’été le plus aventureux de mon existence. J’étais un peu triste, mais je pensais surtout à mon retour à Lille. À la salle. J’allais raconter à Fred tous les exercices que j’avais faits en falaise avec d’autres moniteurs, lui dire «  J’espérais te croiser à Ailefroide ! ». J’allais découvrir quelles nouvelles voies il avait ouvertes, mesurer mes progrès sur celles que je connaissais par cœur avant mon départ. J’étais impatiente de le retrouver, lui, le reste de l’équipe, et les copains. J’avais encore mon téléphone dans la main après l’appel de mon ami quand le message est arrivé. Une copine m’annonçait la fermeture. J’ai répondu « QUOI ? ». J’étais en état de choc. Oui, on savait que ça pouvait se produire, mais pas maintenant. Pas si vite. Le lendemain, j’ai fait toute la route jusqu’à Paris en pleurant. Le surlendemain, je devais aller voir mon père à l’hôpital, mais je suis rentrée directement à Lille. À la salle. Ne me jugez pas. En arrivant, allez savoir, j’ai posé ma main sur le mur où j’ai fait ma première voie. Celui où j’ai grimpé en tête pour la première fois. J’ai des souvenirs sur chaque corde. La 5c que j’aimais bien. Ici, la rouge que je faisais en échauffement. Là, ma première 6a. Ah oui tiens, la 5b que je n'ai jamais validée. Cette 5c verte, je rate toujours le dernier pas, et je m’étais dit qu’un jour je la ferais en tête.  Soirée de clôture de la salle, septembre 2025 © Claire Allouch Soirée de clôture. Pour nous, c’était la fin du monde. De notre monde en tout cas. On prenait les numéros de portable qu’on n’avait pas encore. « Et toi, tu sais où tu vas grimper ?  » On se raccrochait à l’idée de se voir encore, de grimper ensemble. On a osé prononcer le mot « deuil ». On avait un peu honte, il y a des gens qui meurent. Et nous, on était effondrés de perdre notre salle. Un grimpeur sensible m’a fait découvrir le concept de solastalgie : la douleur causée par la perte d’un lieu. J’ai pris son numéro. J’aime les gens sensibles. J’ai revu les hôtes d’accueil, pour un café ou une séance de voies. Je suis allée rendre visite à mon père dans sa chambre d’hôpital. J’ai commencé à mettre sur pied mon nouvel emploi du temps sportif. Parce que la vie continue. Dans notre société, on commence à peine à reconnaître le deuil causé par la perte d’un animal domestique. Quelques employeurs accordent même un jour de congé pour dire adieu à son fidèle compagnon. Les gens qui n’ont pas d’animal se disent : « Allons, remets-toi, ce n’était qu’un chien ». Que penseraient-ils s’ils savaient que je pleure une salle d’escalade ? Mise à jour — 20 octobre 2025 : Précision apportée : pas de « faillite » pour Altissimo Lille. L’ancienne structure a cessé son activité ; la salle a ensuite été reprise par Arkose et rouverte le 13 juin 2024.

  • Quand l'escalade entre dans la société du spectacle

    Guy Debord avait prophétisé dès 1967 l'avènement d'une société où « tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation ». Cinquante ans plus tard, l'escalade — discipline née de la recherche d'autonomie et de contact direct avec la nature — succombe à son tour aux sirènes spectaculaires. Entre missions impossibles filmées pour Netflix et feux d'artifice sur des montagnes sacrées, décryptage d'une mutation qui transforme la verticalité en marchandise. Alex Honnold devant la tour Taipei 101, à Taïwan © Netflix Il y a quelque chose de délicieusement ironique à voir l'escalade — cette discipline née du refus des sentiers battus, de la quête d'autonomie face aux éléments — devenir le terrain de jeu privilégié de ce que Guy Debord appelait dès 1967 la « société du spectacle ». Quand Domen Škofic grimpe autour d'un planeur Red Bull en plein vol, quand Arc'teryx transforme les crêtes sacrées du Tibet en plateau pyrotechnique , quand Alex Honnold s'apprête à escalader la tour Taipei 101 en direct sur Netflix, nous assistons en temps réel à la confirmation posthume de la prophétie situationniste. Le diagnostic mérite qu'on s'y attarde, non par nostalgie d'un âge d'or fantasmé, mais parce que ces « dingueries » révèlent les symptômes d'une mutation anthropologique plus large. Car c'est précisément dans cette capacité qu'a l'escalade de révéler les mécanismes de sa propre spectacularisation que réside peut-être sa chance de résistance. Les effets Debord « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles », écrivait Debord en ouverture de son ouvrage fondateur. Cinquante ans plus tard, l'équation est d'une actualité troublante : nous ne grimpons plus, nous contemplons des images de grimpe qui prétendent être plus vraies que la grimpe elle-même. Prenons le cas Škofic. Que nous donne à voir cette prestation de haut vol ? Ce que nous contemplons, c'est la pure représentation  de l'escalade, débarrassée de tout ce qui pourrait entraver son efficacité spectaculaire. Le grimpeur devient littéralement un signe  de l'escalade, détaché de sa pratique réelle pour mieux servir les impératifs de visibilité de la marque qui l'emploie. Cette mutation correspond exactement au basculement identifié par Debord : de l' être  à l' avoir , puis de l' avoir  au paraître . L'escalade a d'abord été dégradée en performance quantifiable — avoir grimpé tel sommet, telle voie, tel niveau. Puis elle a basculé dans l'apparence pure — paraître grimper, dans des conditions de plus en plus artificielles, pour des audiences de plus en plus massives et passives. Eh oui, Red Bull donne des ailes © Red Bull Content Pool Le projet Honnold/Netflix en constitue l'illustration parfaite : il ne s'agit plus de grimper Taipei 101, mais de paraître  la grimper devant des millions de spectateurs·ices qui ne grimperont jamais. L'événement existe d'abord pour être vu, accessoirement pour être vécu. L'affaire Arc'teryx au Tibet révèle quelque chose d'encore plus profond sur cette logique spectaculaire. Car que s'est-il passé exactement le 19 septembre sur les crêtes de l'Himalaya ? Une montagne — réalité géologique, écosystème fragile, espace sacré pour les populations locales — a été littéralement remplacée  par son image publicitaire. Le dragon pyrotechnique n'était pas un ornement ajouté au paysage, mais sa négation spectaculaire : pendant quelques minutes, la montagne tibétaine n'a plus existé que comme support  de la marque Arc'teryx. Elle est devenue marchandise pure, dématérialisée en logo lumineux. Ce processus révèle ce que Marx appelait le « caractère fétiche de la marchandise » et que Debord actualise : la montagne-marchandise acquiert une vie propre, indépendante de sa réalité matérielle et des rapports sociaux qui la constituent. L'excuse d'Arc'teryx — « Nous voulions célébrer la beauté de ces paysages » — relève de ce que Debord appelait la « tautologie spectaculaire » : le spectacle ne dit rien d'autre que « ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît ». La marque ne célèbre rien d'autre qu'elle-même, dans un mouvement d'auto-référentialité parfaite où la montagne disparaît derrière son propre spectacle. « Le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images » Guy Debord dans La société du spectacle Cette opération soulève d'ailleurs des questions qui dépassent la seule critique du capitalisme. Comme nous l'analysions récemment, ces pratiques révèlent des enjeux de décolonisation de la grimpe  : transformer les montagnes tibétaines en décor publicitaire reproduit des logiques néo-coloniales où certains territoires deviennent des terrains de jeu pour les fantasmes occidentaux. Mais le scandale révèle surtout la nature profondément sociale  du spectacle. Comme l'écrit Debord : « Le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images ». Le dragon tibétain matérialise un rapport de domination qui s'exerce non plus par la force brute, mais par la création d'un consensus — du moins dans les locaux de la marque canadienne — autour de l'évidence spectaculaire. L'aliénation du scrolleur vertical « Plus il contemple, moins il vit » : l'équation de Debord prend un relief saisissant appliquée à l'escalade contemporaine. Car que font majoritairement les grimpeur·ses aujourd'hui ? L'observation empirique révèle une tendance croissante : Instagram, YouTube, streaming de compétitions... La consommation de contenu escalade en ligne semble désormais occuper une place considérable dans la vie des pratiquant·e·s. Ce basculement n'est pas un simple effet collatéral du numérique. Il répond à une logique systémique : « Le spectacle réunit le séparé, mais il le réunit en tant que séparé », soulignait Guy Debord. Les réseaux sociaux de l'escalade créent l'illusion d'une communauté unifiée — les mêmes références, les mêmes codes, les mêmes désirs — tout en organisant méthodiquement l'isolement de chacun face à son écran. Et paf ! Le show pyrotechnique d'Arc'teryx au Tibet (cc) Viden Wang / YouTube Le grimpeur·se-spectateur·ice peut connaître par cœur les mouvements d'Adam Ondra, être incollable sur les projets de Katherine Choong , vibrer pour les exploits d'Alex Honnold, tout en étant incapable de grimper une 5c sans stress. Sa vraie  vie d'escalade — celle faite de galères, de chutes, de progrès laborieux — lui apparaît misérable comparée aux représentations spectaculaires qu'il consomme quotidiennement. Cette aliénation a des effets très concrets : combien de grimpeur·ses renoncent à sortir « parce qu'il fait pas assez beau pour les photos » ? Combien de spots choisit-on non pour leur intérêt intrinsèque mais pour leur « instagrammabilité »  ? Les gestes du/de la grimpeur·ses ne lui appartiennent plus : ils sont déjà habités par leur image potentielle, formatés par les codes visuels de l'industrie. La généalogie de cette spectacularisation n'est pas née avec Instagram. Des premiers films de Warren Miller dans les années 50 à l'ascension de l'Everest filmée en direct sur Snapchat par Cory Richards en 2016, l'escalade a progressivement intégré cette logique de mise en scène. Mais quelque chose a basculé avec le numérique : ce qui était événementiel — sortie de film, reportage TV — est devenu permanent, ubiquitaire, incontournable. Les médias spécialisés ne sont évidemment pas des observateurs extérieurs de cette spectacularisation. Ils en constituent des rouages essentiels, souvent malgré eux. Ces « médiations spécialisées » — pour reprendre l'expression de Guy Debord — relayent les opérations de communication des marques, alimentent le buzz autour des exploits spectaculaires, créent de la désirabilité autour des produits et des destinations. Cette contradiction traverse l'ensemble de la presse outdoor . Même les critiques les plus virulentes du système spectaculaire — comme celle que vous lisez en ce moment — participent paradoxalement du spectacle qu'elles dénoncent. Elles génèrent de la visibilité, des clics, de l'engagement. Elles alimentent le flux informationnel qui constitue l'essence même du système qu'elles prétendent questionner. Cette « dialectique spectaculaire » ne condamne pas la démarche critique pour autant : elle la complexifie. Car comme l'observe Debord : « En analysant le spectacle, on parle dans une certaine mesure le langage même du spectaculaire ». Il s'agit donc d'assumer cette contradiction tout en refusant de s'y complaire, de développer ce que l'on pourrait appeler une critique consciente de ses propres limites. Certains acteurs du milieu développent d'ailleurs des pratiques de résistance interne. Cette pétition « Fossil Free » lancée récemment par des grimpeur·ses pro et amateurs ·ices  pour « couper le cordon entre l'escalade et les industries polluantes » témoigne d'une conscience critique croissante. De même que ces initiatives de slow-climbing , ces sorties « phone-free », ces projets de documentation non spectaculaire de l'escalade. Ces micro-résistances révèlent que le système spectaculaire, malgré sa puissance d'intégration, produit ses propres contradictions. Elles ouvrent des brèches dans ce que Jean Baudrillard — autre théoricien du simulacre — appelait la « simulation » : cette époque où les copies précèdent l'original, où l'escalade-spectacle devient plus vraie que l'escalade réelle. Vers une dialectique de la désescalade ? Le système spectaculaire appliqué à l'escalade révèle pourtant ses propres limites. Contrairement à d'autres domaines plus facilement dématérialisables, la grimpe garde un noyau irréductible de réalité physique. On ne peut pas totalement virtualiser le contact avec le rocher, la gestion de l'effort, l'apprentissage de l'équilibre. Ces dimensions résistent à la totale société du spectacle de la grimpe. Et c'est peut-être là que réside l'espoir d'une dialectique positive. Non pas dans un retour nostalgique à une pratique « pure » qui n'a jamais existé — l'escalade a toujours eu ses vedettes, ses récits héroïques, ses enjeux économiques — mais dans la construction d'une pratique consciente de ses propres mécanismes de spectacularisation. C'est à l'ensemble d'un secteur de saisir ces contradictions pour les pousser jusqu'à leur point de rupture. Non pas pour détruire l'escalade, mais pour la libérer de ce qui l'empêche d'être elle-même. Cette conscience passerait d'abord par une réappropriation critique des outils numériques. Plutôt que de subir passivement les algorithmes de recommandation des plateformes, certains comptes Instagram développent déjà des modes de documentation qui privilégient la réflexivité sur la viralité. Ils décryptent les codes de mise en scène, révèlent les coulisses de la production d'images, questionnent leurs propres pratiques. Cette approche s'inspire de ce que l'anarchiste américain Hakim Bey appelait les « zones d'autonomie temporaire » : des espaces-temps soustraits, même momentanément, aux logiques dominantes. La diversification des modèles économiques constitue un autre levier. L'hyperdépendance aux sponsors oblige les athlètes à se transformer en publicitaires permanents. Explorer d'autres formes de financement — coopératif, public, mécénat éthique — permettrait de desserrer cette contrainte. Plusieurs projets expérimentent déjà ces alternatives, à l'image de ces collectifs de grimpeur·ses qui mutualisent leurs équipements ou financent leurs expéditions via des plateformes participatives indépendantes des logiques marchandes traditionnelles. L'éducation à la critique spectaculaire mériterait aussi d'être intégrée. Non pour diaboliser les aspects commerciaux de l'escalade, mais pour conscientiser leurs mécanismes. Comprendre comment fonctionne l'industrie culturelle appliquée au sport permet de s'y mouvoir sans s'y perdre. Enfin, la protection d'espaces de non-spectacle apparaît comme un enjeu crucial. Identifier et préserver des zones, des moments, des pratiques où l'escalade peut se déployer hors de toute logique de visibilité. Ces refuges temporaires ne constituent pas des solutions définitives, mais ils maintiennent vivante l'expérience de ce que pourrait être une escalade libérée de ses chaînes spectaculaires. La société du spectacle - Guy Debord (Folio/Gallimard) © Vertige Media Au fond, la question n'est pas de savoir si l'escalade peut échapper complètement à la société du spectacle — elle ne le peut probablement pas. La question est de savoir si les acteurs·ices du milieu peuvent développer les anticorps nécessaires pour que cette spectacularisation ne devienne pas totale, ne les dépossède pas complètement de leur pratique. Le spectacle de l'escalade a cela de particulier qu'il met en scène sa propre contradiction : des corps en mouvement dans un monde d'images fixes, une recherche de liberté dans un carcan économique, une quête d'authenticité dans un environnement artificialisé. Ces contradictions ne constituent pas des bugs du système — elles en constituent le moteur dialectique. C'est à l'ensemble d'un secteur de saisir ces contradictions pour les pousser jusqu'à leur point de rupture. Non pas pour détruire l'escalade, mais pour la libérer de ce qui l'empêche d'être elle-même : un art du déplacement vertical qui apprend, dans le même mouvement, à gravir les parois et à surmonter les aliénations. Reste maintenant à savoir si le milieu aura le courage de cette désescalade critique. Ou s'il préférera continuer à contempler les dragons pyrotechniques en se demandant vaguement pourquoi le rocher n'a plus la même saveur sous les doigts.

  • Performance en escalade : la confiance règne ?

    Face à un bloc en salle, certain·es grimpeur·ses se sentent invincibles avant même d'avoir posé la main sur la première prise. D'autres doutent, hésitent, reculent. Entre habileté mentale, construction sociale et injonction néolibérale, la confiance en soi demeure une croyance complexe. Et si l'escalade nous offrait le terrain idéal pour redonner au doute la place qu'il mérite ? (cc) Photo de Sylvain Mauroux  sur Unsplash Cet article est le premier épisode d'Heavy Mental, notre nouvelle série qui décrypte les concepts psychologiques clés de l'escalade, sous le poids de la performance. Elle est rédigée par Léo Dechamboux, préparateur mental et co-auteur avec Fred Vionnet de l'ouvrage de référence Le Mental du grimpeur . La confiance en soi est une croyance personnelle, relative à nos attentes de réussite ou d'échec face à une situation donnée. Concrètement : si je me retrouve en face d'un bloc en salle et qu'à sa simple lecture, je suis persuadé que je vais le flasher , mes attentes de réussite sont très élevées. Mais cela ne veut pas nécessairement dire que je vais y arriver. En psychologie du sport, on parle d'attentes d'efficacité personnelle. Cette confiance est très situationnelle : face à un bloc du même niveau mais situé cinq mètres à droite du précédent, je peux tout à fait réestimer mes chances de le réussir à la baisse. D'où l'importance de distinguer confiance en soi et estime de soi – cette dernière étant le concept global miroir de la valeur que l'on s'attribue en tant que personne. L'estime de soi, très stable et difficile à impacter, impacte cependant très fortement la confiance. Toute proportion gardée, un individu s'accordant une valeur très élevée en tant que personne, aura plutôt tendance à s'attendre à réussir tous les problèmes proposés par les ouvreurs de sa salle préférée. Mais attention : l'inverse n'est pas vrai. Le grimpeur capable de réussir tous les blocs de la salle n'aura pas forcément une estime de lui très élevée, et réaliser cet exploit n'impactera que très peu la valeur qu'il s'attribue en tant que personne. Le lien de causalité ne s'effectue qu'à sens unique. Mais alors à quoi sert-elle, concrètement, cette confiance en soi ? Quand Oriane tire Mejdi vers le haut Dans une interview accordée à L'Équipe , juste avant les derniers Championnats du monde à Séoul , Mejdi Schalck avouait qu'Oriane Bertone avait beaucoup plus confiance en ses capacités que lui. La grimpeuse indiquant ressentir le duo « se tirer vers le haut ». Ils ne se trompent pas : la confiance en soi est positivement liée à la performance, donc permet de grimper plus fort. Néanmoins, la véritable explication est un peu plus compliquée que cela. Premièrement, la confiance en soi est une habileté mentale de base, indispensable au bien-être psychologique. Deuxièmement, elle est directement liée à l'intensité mise dans sa grimpe, la gestion de l'anxiété, la persistance dans l'effort ou la persévérance après un échec. C'est en cela que la confiance que Mejdi Schalck perçoit chez Oriane Bertone est réellement efficace, elle renforce de nombreux points clés de la performance en escalade. D'autant plus parce que c'est une activité à haut risque perçu. « Faire ce combo détente, relâchement, esprit positif, puis partir au combat à la fin, c'est pour moi se mettre dans un état de flow pour passer ce qui me résiste et, ensuite, ne rien lâcher jusqu'à la fin » Clément Lechaptois, grimpeur pro Jusqu'ici, tous les arguments sont bons pour s'engager dans la construction d'une confiance en soi solide et à toute épreuve... Mais comme beaucoup d'états mentaux impliqués dans la performance, c'est plutôt un niveau optimal de confiance qu'il faudra rechercher. On appelle cela « l'état de flow  ». Ce graal bien connu de la performance sportive, cet état de grâce dans lequel tout paraît simple et où le corps semble vous porter tout seul au sommet de vos projets les plus ambitieux. C'est effectivement ce besoin d'équilibre complexe qu'ont pressentis à juste titre des athlètes tels que Clément Lechaptois en bloc, en témoignant dans mon livre Le mental du grimpeur  : « Faire ce combo détente, relâchement, esprit positif, puis partir au combat à la fin, c'est pour moi se mettre dans un état de flow pour passer ce qui me résiste et, ensuite, ne rien lâcher jusqu'à la fin ». Le piège de l'excès Ainsi, une confiance trop basse aura tendance à entraîner des conséquences néfastes sur la performance : évitement du mouvement, surcontrôle, crispation, stratégies d'auto-handicap, stratégies d'évitement... À l'inverse, une confiance en soi trop élevée vous mènera plutôt vers une prise de risque excessive, une diminution de l'effort, une perméabilité aux distractions exacerbée, une baisse de la combativité, ou encore la difficulté à analyser les causes de réussites ou d'échecs... Pour chercher à optimiser la confiance en soi, la préparation mentale a plusieurs clés, plus ou moins efficaces. Afin de les identifier, il faut savoir ce qui impacte directement nos attentes d'efficacité personnelle. D'après les travaux d'Albert Bandura de 1977, qui a théorisé le concept d'auto-efficacité, ces clés sont de trois ordres : la personnalité, nos expériences, et notre environnement direct. Hormis les aspects liés à la personnalité auxquels l'estime de soi se rattache, vous pourrez donc composer avec plusieurs points. Voici les plus contrôlables : Les expériences de réussites passées que vous pouvez provoquer en choisissant bien vos échauffements par exemple, ou revivre en visualisation pour vous « enrichir » de tous leurs « bénéfices ».  La préparation car plus vous serez préparés à une échéance précise en amont, plus vos chances de vous sentir confiant quant à votre réussite seront importantes. Les expériences vicariantes qui sont les expériences que vous vivez à travers la performance d'autrui : si vous voyez votre camarade réussir une voie facilement dans un style qu'il n'affectionne pas et dont vous raffolez, vos attentes de réussite seront plus élevées et inversement. Vos états physiologiques et émotionnels, directement contrôlables, ainsi que vos interprétations de ceux-ci (boule au ventre, envie de grimper, tremblements, sérénité…) impactent directement votre confiance en vous. On a souvent tendance à penser que la confiance en soi est un don naturel, que certains possèdent et que d'autres n'auront jamais. Mais les recherches en psychologie montrent qu'il s'agit en partie d'un construit social et contextuel. Si nos expériences et notre préparation influencent notre confiance, il faut également considérer le rôle crucial du contexte social et des interactions avec notre entourage et notre environnement. L'avis des autres On a souvent tendance à penser que la confiance en soi est un don naturel, que certains possèdent et que d'autres n'auront jamais. Mais les recherches en psychologie montrent qu'il s'agit en partie d'un construit social et contextuel. La confiance se façonne au fil de nos expériences, des regards que nous percevons et des situations que nous vivons. En escalade, cela se traduit très concrètement : on ne débute pas en étant sûr de flasher toutes les voies d'une salle. L'acceptation ressentie du groupe, le soutien de l'assureur, la reconnaissance de ses progrès et même la qualité des encouragements reçus construisent cette assurance. Elle peut évoluer, se renforcer ou vaciller selon le contexte. C'est précisément ce qui la rend variable et entraînable. Pourtant, compétences acquises et confiance ne vont pas toujours de pair. On peut exceller techniquement tout en doutant, ou se sentir sûr de soi sans posséder les compétences nécessaires. En falaise, un grimpeur expérimenté peut hésiter sur un mouvement que son niveau lui permettrait d'effectuer facilement, tandis qu'un débutant audacieux pourrait s'y lancer avec assurance, malgré ses lacunes. Apprendre à reconnaître cet écart entre ce que l'on ressent et ce que l'on sait faire demeure crucial. Notre confiance est aussi façonnée par le regard des autres au sens large. Par exemple, elle dépend largement de ce que l'on pense que les autres pensent de nous, c'est ce que démontrent les théories du baromètre social développées par Mark Leary en 1995. Dans la pratique, cela se traduit par des hésitations inutiles : craindre de paraître lent, maladroit, pas au niveau ou bourrin aux yeux de son entourage peut faire chuter la confiance, même si ces jugements n'existent pas réellement. C'est ici qu'interviennent les feedbacks qui jouent un rôle fondamental selon les travaux de Stanisław Wiśniewski, Klaus Zierer, et John Hattie (2020). Un mot d'encouragement après une section difficile, une critique constructive sur un placement de pied ou un compliment sur une stratégie de lecture renforcent fortement la perception de ses capacités. Des commentaires comme « Tu as de la force pour une fille », le sentiment de ne pas être « perçue » comme partenaire fiable ou encore les expériences de mansplaining  peuvent miner la légitimité et la confiance au sein du groupe. Enfin, les comparaisons sociales viennent renforcer ce phénomène. En effet, être « gros poisson » dans un petit bassin, comme être le meilleur grimpeur d'un petit club, gonfle l'assurance, tandis que se retrouver « petit poisson » dans un grand bassin, entouré de grimpeurs très expérimentés en falaise par exemple, peut fragiliser le sentiment de compétence. Les travaux de référence de Leon Festinger (1957) ont montré que reconnaître dans quel « bassin » on évolue aide à relativiser ses doutes et à ne pas confondre perception et réalité.  Prise de recul, classe et genre Le genre et la classe sociale conditionnent aussi la confiance en soi. En effet, selon une étude de 2022 de Carla Hewitt et Nicola McEvilly , les grimpeuses et plus généralement les personnes minorisées de genre doivent souvent surmonter stéréotypes, micro-intimidations ou invisibilisation, indépendamment de leurs compétences. Des commentaires comme « Tu as de la force pour une fille », le sentiment de ne pas être « perçue » comme partenaire fiable ou encore les expériences de mansplaining  peuvent miner la légitimité et la confiance au sein du groupe. De la même manière, la classe sociale influence l'accès aux salles, aux falaises, au matériel, aux réseaux de pratique et donc les sentiments de légitimité et de confiance. Des articles de référence aux études très spécifiques d'Olivier Aubel et Brice Lefèvre montrent que l'accessibilité à la pratique de l'escalade va de pair avec le sentiment de légitimité éprouvé en son sein, dont découle la confiance en soi. « Parfois j'ai l'impression que [la performance] tourne presque à l'obsession. Quand tu as investi énormément de temps et d'énergie, l'idée d'échouer fait très mal » Katherine Choong, grimpeuse pro En escalade, cette dernière se construit donc à la verticale : autant sur le mur qu'à l'intérieur d'un cadre plus large, social et matériel. La confiance en soi n'est jamais purement individuelle et dépend largement des sphères dans lesquelles on évolue. Elle n'est jamais qu'une affaire personnelle : elle se construit dans des rapports sociaux. Ces rapports eux-mêmes sont traversés par une norme plus large, plus insidieuse : l'injonction contemporaine à afficher en permanence une confiance absolue. Le mythe de la confiance absolue Dans les sociétés capitalistes et individualistes, la confiance en soi est érigée en valeur centrale, presque comme un « capital personnel » que chacun est supposé cultiver et exhiber pour réussir socialement et professionnellement. Selon les recherches de Tori Card et Sophia Hepburn (2023) qui explorent le lien entre capitalisme et santé mentale, ces injonctions au bien être et à la confiance en soi peuvent devenir un fardeau. La pression de toujours paraître sûr de soi crée alors un risque de culpabilité ou de honte lorsqu'on doute ou hésite. Pour les grimpeurs, cette norme se traduit par des pensées comme « si je ne le sens pas, c'est que je suis faible », alors même que le doute est une composante normale et nécessaire de la pratique. C'est d'ailleurs ce dont semble parler la grimpeuse Katherine Choong dans l'interview qu'elle nous a accordée , lorsqu'elle déclarait : « Parfois j'ai l'impression que ça tourne presque à l'obsession. Quand tu as investi énormément de temps et d'énergie, l'idée d'échouer fait très mal ». Ce besoin de douter joue un rôle crucial : il permet d'anticiper un itinéraire lors de la lecture, de choisir la meilleure méthode, de juger les risques et de gérer la peur qui en découle de manière adaptée. Ignorer ces hésitations au nom d'une confiance absolue peut conduire à des prises de risque inutiles ou à une pression psychologique trop élevée. Cette valorisation excessive de la confiance dans les sociétés néolibérales banalise donc l'idée selon laquelle le succès et la valeur personnelle dépendent de l'apparence de maîtrise, alors que la réalité est souvent beaucoup plus nuancée. Chaque séance d'escalade devient ainsi une occasion de prendre conscience de ces influences, de les déconstruire et de redéfinir son rapport à la pratique, aux autres et à soi-même. C'est pourquoi reconnaître le doute comme une partie intégrante de l'expérience (en grimpe comme dans la vie quotidienne) permet de diminuer l'anxiété, de prendre des décisions plus pertinentes et de construire une confiance réelle. Celle-ci serait fondée sur l'expérience et l'auto-évaluation plutôt que sur la conformité à une injonction sociale. Accepter ses hésitations ne diminue pas la compétence : au contraire, le doute réfléchi semble être la voie royale de l'épanouissement sportif. De manière plus pragmatique, le doute est un moteur d'apprentissage et de progression : il stimule la créativité et l'exploration, permet de remettre en question sa manière de grimper, ses préférences, ses connaissances et ses limites : il favorise l'exploration de nouvelles solutions et, paradoxalement, l'état de flow . Alors si la confiance est à ce point liée au contexte, peut-on la penser autrement ? Construire une confiance autonome Construire une confiance autonome en escalade passe par la réhabilitation du doute comme allié plutôt qu'obstacle... Hésiter ou remettre en question sa stratégie permet d'évaluer ses compétences et de chercher des solutions adaptées. Ce processus d'auto-évaluation nourrit notre besoin d'autonomie et de compétence, deux piliers de la motivation intrinsèque et du bien-être psychologique. En accueillant le doute, les grimpeurs progressent de manière réfléchie et durable, en harmonie avec leurs besoins psychologiques fondamentaux. Les dynamiques de groupe, les stéréotypes de genre et les rapports de pouvoir impactant fortement l'expérience de grimpe, celle-ci pourrait alors devenir un véritable laboratoire social et psychologique. Chaque séance devient ainsi une occasion de prendre conscience de ces influences, de les déconstruire et de redéfinir son rapport à la pratique, aux autres et à soi-même. Enfin, s'émanciper des normes sociales néolibérales est essentiel pour développer une confiance authentique. Dans l'article intitulé « The Psychology of Neoliberalism and the Neoliberalism of Psychology » (2019), les auteurs soulignent que le néolibéralisme promeut une vision de l'individu comme un entrepreneur du soi, seul responsable de ses réussites ou échecs, souvent en dehors de tout contexte social ou structurel. Cette perspective mène à une culture de la compétition excessive, où l'on valorise la performance individuelle au détriment du soutien collectif et de l'apprentissage partagé. Il semble donc essentiel de recréer des espaces où le doute est accepté, où l'échec est vu comme une étape normale du processus d'apprentissage, et où la solidarité et le soutien mutuel sont au cœur de la pratique. En adoptant une approche plus collaborative et inclusive, il est possible de développer une confiance en soi fondée sur l'expérience collective et le respect des limites de chacun, plutôt que sur des normes externes imposées. Préparateur mental spécialisé dans l’escalade, les sports de montagne et les sports dits extrêmes, Léo accompagne les athlètes dans leur quête d’équilibre entre performance et plaisir. Auteur du livre Le Mental du Grimpeur, il grimpe depuis plus de vingt ans et met sa formation en psychologie du sport au service de celles et ceux qui veulent progresser sans se perdre. Curieux quant à nos besoins de performer à tout prix, il cherche à décrypter ce qui se passe sous nos crânes et dans nos sociétés.

  • « Le respect ne naît pas de la violence » : la Fédération indonésienne d’escalade brise l’omerta sur les bizutages

    À Bitung (nord de Sulawesi en Indonésie), une vidéo tournée le week-end des 27-28 septembre 2025 montre des adolescent·e·s frappé·e·s lors d’un rite d’intégration organisé par le club HIMPASUS. En moins de vingt-quatre heures, la fédération indonésienne d’escalade (FPTI) condamne publiquement ces violences et la police ouvre une enquête pour « violences sur mineur·e » au titre de la loi n° 35/2014 sur la protection de l’enfance. Drapeau indonésien © Erfian Juliansyah Le cas de Bitung n’a rien d’un incident isolé. Dans certains clubs de randonnée, d’escalade ou de spéléologie en Indonésie, des « rites » d’intégration impliquant des gifles ou des coups sont encore justifiés au nom de la « tradition » ou de la « formation du caractère ». À Bitung, la vidéo tournée en septembre 2025 montre des jeunes agenouillé·e·s, frappé·e·s méthodiquement. La plainte part d’une mère : son fils de seize ans (AA) a d’abord expliqué ses ecchymoses par des « piqûres d’abeille », avant que les images ne confirment les violences. La fédération indonésienne d’escalade (FPTI) tranche alors publiquement : « Le respect ne naît pas de la violence ». L’intime mécanique d’un bizutage Le dernier weekend de septembre 2025, les collines du Gunung Dua Saudara, au-dessus de Bitung, ont été le théâtre des rites d’initiation. Là, au terme de plusieurs jours d’orientation, les nouvelles et nouveaux membres du Himpunan Penjelajah Alam Terbuka Spizaetus — un club local, ces « amoureux·ses de la nature » — ont vécu ce que leurs aîné·e·s appellent un pengukuhan , un « adoubement ». Sur les vidéos qui ont circulé : on voit une clairière, des adolescent·e·s torse nu, agenouillé·e·s, tête baissée. Leurs mains sont jointes sur leurs cuisses. Autour d’eux, un cercle d’« ancien·ne·s » distribue des gifles méthodiques. Sur un autre plan, une responsable glisse une écharpe violette — symbolique du club — autour du cou d’un jeune avant de le frapper au visage, puis de lui porter un coup de pied. Une mise en scène où la hiérarchie se rejoue, geste après geste, dans une chorégraphie de brutalité. Selon les premiers constats, au moins six participant·e·s auraient été agressé·e·s ce jour-là , dont une jeune femme. La police de Bitung ( Polres Bitung ) a été saisie après la plainte d’une famille : celle d’un adolescent de seize ans, identifié par ses initiales AA, blessé lors du rite. Les enquêteur·rice·s ont entendu huit personnes — responsables du camp et témoins directs. Les médias locaux parlent d’abord de six auditions, avant de confirmer un élargissement à huit. Les faits sont désormais examinés sous le chef de « violence sur mineur », en application de la loi indonésienne n° 35/2014 sur la protection de l’enfance . « Le respect ne naît pas de la violence » Dès que les images ont commencé à circuler, la Fédération indonésienne d’escalade (FPTI) a choisi de sortir du silence. Son champ officiel — celui du panjat tebing , l’escalade sportive — ne couvre pas les clubs communautaires de plein air, mais son autorité morale dépasse largement les murs des compétitions. Un milieu où l’autonomie, la fraternité et l’endurance se font dogme, parfois jusqu’à la caricature. Dans un communiqué relayé par la presse nationale , sa présidente Yenny Wahid a tranché net : « Le respect ne naît pas de la violence ». Puis elle a ajouté que la dureté, lorsqu’elle s’impose, cesse d’éduquer : elle entame. En une phrase, elle a désamorcé tout un discours sur la « formation du caractère » par l’humiliation. Yenny Wahid (FPTI) et Marco Scolaris (IFSC) © FTPI Cette prise de position, sobre et frontale, marque un tournant : une fédé sportive qui s’empare d’un fait social, non pour protéger son image, mais pour rappeler une éthique. Dans le paysage outdoor indonésien, c’est une rupture symbolique — une manière de dire que la montagne n’a pas besoin de violence pour transmettre la force. La défense par la « tradition » : ce que dit — et ne dit pas — le club Face au scandale, HIMPASUS, ou Himpunan Penjelajah Alam Terbuka Spizaetus — littéralement « Association des explorateurs·rices de la nature en plein air Spizaetus » — a publié une mise au point largement relayée dans la presse locale . Fondé à Bitung, au nord de Sulawesi, ce club appartient à la vaste constellation des associations locales, ces « amoureux·ses de la nature » qui parcourent l’Indonésie sac au dos, entre randonnée, escalade et spéléologie. Un milieu où l’autonomie, la fraternité et l’endurance se font dogme, parfois jusqu’à la caricature. Les travaux sur la violence non accidentelle en sport sont clairs : ces pratiques n’ont aucune vertu éducative. Elles ne forment pas le caractère, elles fracturent la confiance. Dans son communiqué, HIMPASUS reconnaît une « faute grave », attribuée à « deux seniors », qu’il présente comme un incident isolé, non comme le symptôme d’une culture. La police de son côté décrit les violences comme ayant été commises « sous le prétexte de la tradition ». Des excuses sont formulées, la prise en charge des soins est annoncée, et l’on promet une réforme interne pour prévenir tout nouvel écart. Mais cette défense, calibrée pour contenir l’incendie, ne résiste pas longtemps aux images. Les séquences filmées racontent autre chose : une clairière parfaitement ordonnée, un cercle d’« ancien·ne·s », un protocole immuable — position à genoux, silence imposé, écharpe violette passée autour du cou avant la gifle, puis le coup de pied. Rien d’un dérapage : un rite, avec sa dramaturgie et sa hiérarchie. « Pencinta alam » : quand l’esprit de cordée bifurque Dans l’archipel indonésien, ces clubs de nature forment une culture à part. On y apprend l’autonomie, la solidarité, la lecture du terrain, le sens du collectif. C’est une école de liberté, née dans les années 1970, au croisement du scoutisme, de la montagne et du militantisme écologique. Mais comme souvent, là où se forge l’esprit de cordée, peut aussi se loger la dérive : celle d’une loyauté dévoyée, où la soumission devient test, où l’humiliation s’habille en rite, où la douleur fait office d’appartenance. L’État indonésien ne traite pas la violence éducative comme une tradition tolérable, mais comme une infraction pénale. À Bitung, cette mécanique s’est déroulée sans un mot de trop. Le récit familial le dit à demi : AA, seize ans, aurait d’abord expliqué à sa mère que ses ecchymoses venaient d’une piqûre d’abeille, avant que la vérité n’émerge. Cette invention — minime en apparence — dit tout de la loi du silence qui s’impose dans ces cercles : protéger le groupe avant soi, même au prix de la vérité. C’est la face sombre de l’« esprit d’équipe » quand il se transforme en système d’emprise. Mont Merapi © Muhammad Fadil Les travaux sur la violence non accidentelle en sport sont clairs : ces pratiques n’ont aucune vertu éducative. Elles ne forment pas le caractère, elles fracturent la confiance. Elles altèrent la santé mentale, creusent le terrain des traumatismes et préparent, à bas bruit, d’autres formes d’abus — psychologiques, voire sexuels. Ce ne sont pas des gestes isolés : c’est une culture qui s’entretient, sous couvert de tradition. Le droit indonésien : « protéger l’enfant » n’est pas un slogan Derrière l’émotion, il y a le droit. Et en Indonésie, celui-ci ne laisse pas place à l’ambiguïté. L’enquête ouverte s’appuie sur l’article 76C de la Loi n° 35 de 2014 relative à la protection de l’enfance : « Toute personne est tenue de ne pas commettre, laisser commettre, ordonner ou participer à des actes de violence contre un·e enfant ». Son article 80 précise les sanctions : jusqu’à trois ans et six mois d’emprisonnement, assortis d’une amende, et davantage encore lorsque les violences provoquent des blessures graves. En d’autres termes, l’État indonésien ne traite pas la violence éducative comme une tradition tolérable, mais comme une infraction pénale. Et c’est précisément ce glissement — de la morale à la loi, du « c’est comme ça » au « c’est interdit » — qui redéfinit aujourd’hui les limites de la culture outdoor . Sortir la brutalité des « mœurs associatives » pour la nommer juridiquement, surtout lorsqu’elle touche des mineur·e·s, ce n’est pas une évolution symbolique : c’est la lettre de la loi, et désormais, la boussole d’une société qui commence à regarder ses rites en face. Que peuvent (vraiment) les fédés ? Prendre position, c’est bien. Prendre des mesures, c’est mieux. En Indonésie, la FPTI n’a pas seulement eu le courage de dire non : elle a désormais la responsabilité de traduire ce non en dispositif. Car les outils existent, ailleurs, et il suffit parfois de les adapter plutôt que de les inventer. Depuis 2016, le Consensus du Comité international olympique — actualisé en 2024 — définit un cadre clair pour la prévention, la détection et la réponse aux violences interpersonnelles en contexte sportif. L’IFSC, la fédération internationale d’escalade, s’y conforme déjà : elle a mis en place une politique de sauvegarde, un canal de signalement confidentiel, et un protocole d’enquête à plusieurs niveaux. Ces standards, pensés pour les compétitions internationales, sont parfaitement transposables au terrain associatif : traduire les documents, former des référent·e·s, instaurer une procédure claire de remontée des incidents. Pour la FPTI, l’enjeu dépasse la discipline. Il s’agit de diffuser une culture du respect jusque dans les clubs qui n’appartiennent pas à sa sphère directe : les pencinta alam communautaires, les MAPALA universitaires, les SISPALA lycéens. Former les encadrant·e·s, certifier les clubs, labelliser les pratiques saines : autrement dit, faire de la prévention une infrastructure solide.

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