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- « On n’est pas chez nous » : Pascal Bocianowski, l’équipeur qui veille sur les falaises normandes
À 69 ans, Pascal Bocianowski estime avoir équipé près de 1 000 voies, dont la moitié en Normandie. Portrait d’un ouvreur pour qui l’escalade a d’abord été une ligne de fuite, avant de devenir une histoire de transmission et d’entretien. © courtoisie de Pascal Bocianowski La première fois que Pascal Bocianowski retourne vraiment aux falaises de la Seine, il a une vingtaine d’années, un baudrier prêté, une corde, des dégaines, et cette assurance très particulière de ceux qui ignorent encore un peu tout. Il part en tête dans une fissure, arrive en haut sans mousquetonner la moindre dégaine, puis assure la personne qui le suit assis au bord de la falaise, la corde autour des épaules. « On m’a expliqué qu’il fallait mettre des dégaines et qu’on n’assurait pas assis au bord de la falaise, avec la corde autour de la tête. À partir de là, j’ai décidé que je devais apprendre des choses », remet-il aujourd'hui, derrière sa moustache. La scène ferait presque une bonne blague de falaise. Elle raconte surtout une époque et un rapport au risque qui semble désormais venir d'une autre planète. Quarante-cinq ans plus tard, celui qui a commencé par grimper sans vraiment comprendre ce qui le retenait estime avoir ouvert « en gros, dans les mille voies », dont environ 500 en Normandie. Les Andelys, Val-Saint-Martin, Connelles, Le Thuit, La Roque… Les falaises ne sont pas un décor uniforme. Elles sont un pays. Et Pascal Bocianowski, à force d’y ouvrir, d’y équiper, d’y revenir, a fini par en devenir l’un des habitant·e·s. Partir du bas Pascal Bocianowski n’a pas choisi l’escalade comme un loisir dans un planning du mercredi soir. Il est tombé dedans. Né à Versailles, dans un milieu modeste, il grandit avec un père qui grimpe déjà depuis les années 50. Sa mère grimpe aussi, ses oncles, ses tantes. Tout le monde fréquente Fontainebleau et les falaises, mais avec une conception très différente de celle d’aujourd’hui : Bleau et le calcaire servent alors surtout d’entraînement pour aller en montagne. Quand son père part, il a 12 ou 13 ans. Le souvenir tient en peu de mots : une valise à la main, une phrase — « maintenant, tu es grand, je peux partir » — et l’enfance qui bascule. Il raconte les nuits dehors, les mauvaises fréquentations, les « grosses bêtises ». « À un moment donné, je me suis dit : il faut faire autre chose de ta vie, sinon tu vas finir comme ceux que tu vois, soit en prison, soit mort », affirme-t-il. À ce moment-là, l’escalade arrive comme une issue latérale. Une manière de ne pas suivre la pente. Une tentative, aussi, de rejoindre une figure paternelle absente. « La motivation, c’était d’essayer de ressembler à mon père. De faire ce qu’il faisait pour essayer d’avancer dans la vie », pose l'ouvreur. « C’était son cadeau d’anniversaire. Tout ce que je pouvais lui offrir. Trois mois de boulot. Et la voie la plus dure du coin à l’époque » Beaucoup d’équipeuses et d’équipeurs racontent l’appel de la ligne, la curiosité du rocher, l’envie de partager. Pascal Bocianowski ne triche pas. Au départ, il ouvre pour lui. « J’avais un peu de mal à travailler dans des groupes, explique-t-il. Il fallait que je décide de ce que je faisais. Et puis refaire ce que les autres avaient déjà fait, ça ne m’intéressait pas des masses. Je me suis dit que ce serait bien d’ouvrir mes voies, mes passages, de me mettre dans la peau du gars qui part du bas, qui ne sait pas où il va et qui doit arriver en haut. » © courtoisie de Pascal Bocianowski « C’était une espèce de poursuite suicidaire aussi, parce qu’on faisait des trucs où on ne mettait quasiment pas de points. Au début, je grimpais avec la corde autour de la taille. Tu tombais une fois, pas deux », poursuit-il. On pourrait glorifier ce monde-là. Lui s’en garde. Pascal Bocianowski n’est pas seulement un ouvreur prolifique. C’est quelqu’un qui a longtemps transformé un désordre intérieur en itinéraires verticaux. « C’est grâce à l’escalade que je suis devenu une autre personne, quelqu’un de sociable », tranche-t-il. Un 8a pour Evelyne Dans l’imaginaire courant, l’équipeur est volontiers présenté comme un bienfaiteur : il trouve des lignes, pose des points, offre des voies à la communauté. Pascal Bocianowski complique un peu cette image. Il n’a pas d’abord ouvert pour les autres. Mais à force d’ouvrir pour lui, il a fini par laisser énormément aux autres. S’il fallait choisir une voie, ce ne serait pas forcément la dernière, ni la plus dure. Celle qui compte vraiment s’appelle Happy Birthday Evelyne. Pendant longtemps, Pascal Bocianowski et sa femme ne roulent pas vraiment sur l'or. « Je ne pouvais pas offrir de cadeau à ma femme », raconte-t-il. Alors il travaille une ligne pendant trois mois. À l’époque, le 8a représente ce qui se fait de plus dur dans le coin. Puis, pour l’anniversaire d’Evelyne Bocianowski, il l’emmène au pied de la voie. Voilà son cadeau : un morceau de falaise à grimper. « C’était tout ce que je pouvais lui offrir. Trois mois de boulot. Et la voie la plus dure du coin à l’époque », retrace-t-il. Comment l'a-t-elle reçu ? « Elle a pleuré. » « Avant, on savait que l’hiver, ça travaillait parce qu’il y avait le gel. Maintenant, c’est la chaleur qui fait péter le rocher. Ça se chauffe trop vite d’un coup, ça craquelle, et on n’a aucun retour, aucune expérience sur les colles qu’on met. Les normes, ce sont des normes pour du béton, pas pour de la craie ou du calcaire » Avec sa femme, il estime avoir posé plus de 14 000 points. Longtemps de leur poche. Aujourd’hui, Pascal Bocianowski continue d’entretenir bénévolement pour le comité territorial du 27, même si le matériel est désormais financé. « Quand tu sais ce que ça coûte, un point maintenant… », glisse-t-il encore. Les grimpeur·se·s se souviennent des voies qu’ils et elles ont faites, rarement des gens qui les ont rendues possibles. L’ouverture est un art du premier passage qui condamne à revenir sans cesse après. Pascal Bocianowski le sait mieux que personne. La première falaise est à quatre kilomètres de chez lui. Il y va souvent. Trop souvent, peut-être, quand il aimerait désormais grimper un peu plus et réparer un peu moins. La falaise n’est pas une salle Le plus facile, avec Pascal Bocianowski, serait de fabriquer un portrait d’ancien combattant avec la corde autour de la taille, des clous en train de surmonter des falaises désertes. Cependant Pascal Bocianowski ne regrette pas que l’escalade se développe. Il trouve même « très bien » que des gens découvrent la grimpe, que les salles se multiplient, que les clubs accueillent autant qu’ils le peuvent. Mais il voit aussi ce que cette démocratisation déplace. Pas parce que les salles privées auraient, à elles seules, abîmé l’outdoor. Pour lui, le problème est plus large : le temps manque, tout s’accélère, même les loisirs doivent devenir rentables. « Avant, on avait plus de temps. Maintenant, les gens en ont de moins en moins. On les presse de partout. Et quand tu sors moins, il faut que tu fasses un maximum de voies pour rentabiliser ton voyage. Au lieu de regarder ce qu’il y a autour de toi, tu prends ton téléphone, tu fais des photos, tu postes. On est dans la rentabilité de l’escalade. Même si c’est un loisir, il faut qu’il soit rentable », affirme-t-il. « Il faut vraiment insister sur le fait qu’on n’est pas chez nous. Les falaises, les trois quarts du temps, ce sont des propriétés privées. On nous laisse grimper parce que les gens sont sympas, mais ça peut vite changer » En falaise aussi, on peut finir par grimper comme on consomme. Parce qu’on ne sait plus que le sentier coupé par une personne devient, après cent passages, une cicatrice. Parce qu’un arbre gênant à la descente finit parfois par disparaître. Parce qu’on oublie que les falaises ont des propriétaires, des riverain·es, des oiseaux, des sols, des saisons. À la falaise de la Spéléologue, Pascal cite une voie baptisée La Cerisaie. Le nom venait d’un petit cerisier qui poussait au pied. Il n’existe plus : à force de passages et de descentes, l’arbre a fini par céder. Pour lui, l’image résume une partie du problème. Les grimpeur·se·s ne viennent pas forcément pour abîmer, mais la répétition des usages transforme le lieu. © courtoisie de Pascal Bocianowski À cela, Pascal Bocianowski a de nouveau une réponse : « On privilégie le geste plutôt que ce qu’il y a autour de toi. Il y en a plein qui ne regardent pas derrière eux. Ils grimpent, ils redescendent, ils ne s’arrêtent pas. Moi, je suis toujours aussi content de faire une voie, de m’asseoir en haut, de regarder le paysage, d’écouter les oiseaux. Quand j’ai ouvert ces voies, je ne les ai pas ouvertes en pensant qu’il y aurait autant de monde ». Et puis il y a la sécurité. Il voit des grimpeur·se·s qui ont peur de voler, mais pas toujours du point sur lequel ils et elles se pendent. Des gens qui pensent qu’un relais est fiable parce qu’il est là. « Tu peux acheter ton matériel sur Internet, regarder trois tutos et te dire : oui, je peux aller grimper. Sauf que c’est le côté dangereux de notre développement. Tout est en accès libre. Tu n’as pas besoin d’aller dans un club pour avoir les connaissances. On a un problème de transmission. » À cette fragilité humaine s’ajoute désormais une fragilité climatique pour l'ouvreur. « Avant, on savait que l’hiver, ça travaillait parce qu’il y avait le gel. Maintenant, c’est la chaleur qui fait péter le rocher. Ça se chauffe trop vite d’un coup, ça craquelle, et on n’a aucun retour, aucune expérience sur les colles qu’on met. Les normes, ce sont des normes pour du béton, pas pour de la craie ou du calcaire. » C’est peut-être la grande leçon du parcours de Pascal Bocianowski : une falaise n’est jamais un équipement sportif neutre. C’est un lieu que l’on traverse par tolérance, par chance, par héritage. « Il faut vraiment insister sur le fait qu’on n’est pas chez nous. Les falaises, les trois quarts du temps, ce sont des propriétés privées. On nous laisse grimper parce que les gens sont sympas, mais ça peut vite changer », dit-il. On n’est pas chez nous quand on coupe un accès parce que c’est plus court. On n’est pas chez nous quand on gueule au pied des falaises alors que des gens habitent en bas. On n’est pas chez nous quand on met de la musique ou qu’on laisse traîner ses déchets. On n’est pas chez nous, et c’est précisément pour cela qu’on peut encore y aller. La suite l’inquiète. Qui reprendra ? Qui acceptera de passer ses journées à stabiliser un sentier, vérifier un relais, remplacer un point, fermer une voie, expliquer gentiment à quelqu’un que ce qu’il fait est dangereux, avec le risque de se faire envoyer promener ? « On a beau demander, faire des réunions, faire tout ce que tu veux, ça n’intéresse personne de faire de l’entretien des voies. Les gens viennent pour grimper », se désole l'équipeur. Il y a quelque chose de circulaire dans cette histoire. Pascal Bocianowski a commencé aux falaises de la Seine en novice, sans mousquetonner une dégaine, sans vraiment savoir ce qui le retenait. Quarante-cinq ans plus tard, il regarde d’autres grimpeur·se·s arriver au pied des mêmes falaises avec leurs certitudes, leurs angles morts, leurs urgences. Entre-temps, il a ouvert près de 1 000 voies, posé des milliers de points, vu les sols descendre, les arbres disparaître, le rocher travailler autrement. Il ne donne pas de leçon. Il rappelle seulement ce que l’escalade lui a appris à la dure : une falaise ne tient jamais toute seule.
- À Fontainebleau, un nouvel incendie parcourt plus de 300 hectares dans les Trois-Pignons
Parti en bordure de l’A6 à Noisy-sur-École, le feu était toujours en progression dimanche soir. Des habitations ont été évacuées. © SDIS 77 Un incendie a parcouru plus de 300 hectares dans le massif des Trois-Pignons, à l’ouest de la forêt de Fontainebleau, dimanche 12 juillet. Le feu s’est déclaré en fin d’après-midi le long de l’autoroute A6, sur la commune de Noisy-sur-École, avant de se propager à la forêt en direction d’Achères-la-Forêt. Lors d’un point presse organisé vers 23 heures, le sous-préfet de Fontainebleau indiquait que l’incendie était toujours « en cours de propagation ». Deux avions Dash venus de Bordeaux et de Nîmes ont été mobilisés pour épandre du produit retardant sur la zone. Selon la Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France, il s’agit de la première utilisation de tels avions contre un incendie en Île-de-France. Deux hélicoptères bombardiers d’eau et un avion chargé de l’observation du terrain ont également été engagés. Plusieurs centaines de pompiers intervenaient dimanche soir sur les différents feux déclarés dans le sud de la Seine-et-Marne. Une quinzaine d’habitations ont été évacuées au Vaudoué. Le bilan communiqué par la préfecture pour l’ensemble des incendies en cours en Seine-et-Marne ne faisait état d’aucune victime, mais signalait des dégâts matériels. L’A6 a été entièrement coupée entre les points kilométriques 44 et 69. Dans le même temps, la circulation sur la ligne TGV Sud-Est a subi d’importantes perturbations en raison d’un autre incendie, déclaré aux Écrennes, qui avait franchi l’A5 et la voie ferrée. Trois cents hectares correspondent à trois kilomètres carrés. Rapportée aux quelque 24 000 hectares du massif forestier de Fontainebleau, qui réunit les forêts domaniales de Fontainebleau, des Trois-Pignons et de la Commanderie, la surface parcourue représente environ 1,25 % de l’ensemble du massif. Le chiffre reste considérable pour un incendie qui s’est développé en quelques heures : il est près de 67 fois supérieur aux 4,5 hectares parcourus la veille dans les gorges d’Apremont. L’échelle apparaît plus impressionnante encore lorsqu’on la rapporte aux seuls Trois-Pignons, une forêt d’environ 3 309 hectares : 300 hectares en représenteraient un peu plus de 9 %. Cette comparaison doit toutefois être maniée avec prudence. Le périmètre annoncé par les secours peut inclure des terres agricoles, des propriétés privées et des zones situées en périphérie de la forêt domaniale. Une surface dite « parcourue » par le feu ne signifie pas non plus que chaque arbre ou chaque mètre carré compris dans ce périmètre a été entièrement détruit. Le bilan définitif et la cartographie des zones effectivement brûlées ne pourront être établis qu’après la maîtrise de l’incendie. Pour les grimpeur·se·s, les informations disponibles dimanche soir ne permettent pas encore de déterminer précisément quels secteurs ont été atteints. Noisy-sur-École et Achères-la-Forêt se trouvent néanmoins au cœur des Trois-Pignons, l’un des principaux ensembles d’escalade de Fontainebleau. Le massif comprend notamment les secteurs de la Roche aux Sabots, du Cul de Chien, du Diplodocus, de la Gorge aux Châts ou encore des 95.2. La forêt domaniale des Trois-Pignons était déjà interdite au public jusqu’au 15 juillet inclus par un arrêté préfectoral pris en raison du risque d’incendie. Cette interdiction concerne les routes forestières, les sentiers de randonnée et l’intérieur des parcelles. Informations arrêtées au dimanche 12 juillet à 23h30.
- Bleau Meteo : « Ça faisait des semaines que j'indiquais un risque de feu extrême sur la forêt »
Docteur en sciences de l'atmosphère, grimpeur averti et animateur du compte Instagram Bleau Meteo, Jimmy suit depuis 2019 les conditions météorologiques et climatiques de la forêt de Fontainebleau. Alors que deux incendies d'une ampleur historique ravagent le massif depuis le week-end dernier, il répond aux questions de Vertige Media, le cœur lourd. © SDIS 77 Vertige Media : Qu'est-ce que Bleau Meteo ? Bleau Meteo : J'habite à l'entrée de la forêt, côté Barbizon, depuis un peu moins de dix ans. J'ai fait mes études en météorologie jusqu'à un doctorat en sciences de l'atmosphère. Quand je me suis installé dans le coin, tous mes copains grimpeurs me posaient la même question : « C'est bon, ça va grimper ? » Je me suis dit que j'avais quelque chose à apporter à la communauté — c'est comme ça qu'est née Bleau Meteo, en 2019. L'idée, c'est de faire des prévisions météo, d'anticiper les conditions de grimpe — comment le rocher sèche, à quel rythme — et de donner régulièrement un état des lieux climatique de la forêt, dans une optique factuelle, pas moralisatrice. Fontainebleau, c'est l'endroit de bloc en extérieur le plus fréquenté au monde. Je pense que le fait qu'un local prenne le temps de donner des informations précises et situées a aidé à fédérer près de 10 000 personnes autour du compte. Vertige Media : Comment tu te sens face à ce qui se passe ? Bleau Meteo : C'est un mélange de sentiments. Moralement, les derniers jours en forêt n'ont pas été les plus faciles. Mais il y a une vraie dynamique de solidarité, beaucoup de bonne volonté de la part de la communauté des grimpeurs et de tous les acteurs locaux. Ça fait chaud au cœur, malgré le désastre à côté. Vertige Media : Dans les médias, le mot « sidération » est souvent revenu. Toi qui surveilles la forêt au quotidien, as-tu été surpris ? Bleau Meteo : Sidéré par l'ampleur, oui. Surpris que ça arrive, non — clairement pas. Un événement de grande ampleur à Fontainebleau était attendu. L'année dernière, en 2025, un gros exercice de simulation avait réuni différentes équipes de pompiers et des élus locaux, avec des Canadair. Ce type d'événement était anticipé. Ce qui m'a frappé, c'est l'intensité. Dans mes bulletins, ça faisait plusieurs semaines que j'indiquais un risque de feu extrême sur la forêt. Mais à ce point-là, non, je ne pensais pas. Les conditions depuis mai ont été particulièrement sévères : des vagues de chaleur successives, quasiment aucune pluie. Les dernières précipitations durables remontent à la première quinzaine de mai. Ça fait plus de deux mois. « En termes de surface brûlée, c'est de très loin le plus grand feu que la forêt ait connu dans son époque moderne » Vertige Media : Peux-tu revenir sur la chronologie de ces derniers jours ? Bleau Meteo : La semaine avant les deux grands feux, il y avait déjà eu un premier départ du côté de Barbizon (commune située à l’orée de la forêt, ndlr). Dans une saison classique, ça aurait déjà été un feu significatif pour la forêt. Il a été complètement éclipsé par l'intensité de ce qui a suivi : le feu des Trois-Pignons (massif forestier situé à l'ouest de la forêt de Fontainebleau, ndlr), déclenché dimanche, puis celui de la Faisanderie (domaine de chasse historique de la forêt, ndlr), lundi. En termes de surface brûlée, c'est de très loin le plus grand feu que la forêt ait connu dans son époque moderne. Vertige Media : Y avait-il de vrais signes avant-coureurs ? Bleau Meteo : Oui, et certains sont moins connus. Il faut savoir qu'il existe en réalité deux saisons de feu à Fontainebleau. La première, c'est la période estivale classique. La deuxième, c'est à la sortie de l'hiver, en mars-avril. En général, un tapis de fougères de l'année précédente, entièrement sèches, couvre le sol. Si le début de printemps est sec, c'est largement suffisant pour déclencher un feu. Ce sont généralement des feux de surface, qui n'atteignent pas les arbres. Mais le combustible est là, à même le sol. Cette année, un premier feu notable a eu lieu fin avril — environ 2 000 mètres carrés brûlés. À l'époque, ça semblait déjà sérieux. Ça a vite été oublié. Le travail de Bleau Meteo à retrouver sur sa page Instagram Vertige Media : Depuis sept ans que tu fais cette veille, quelles tendances climatiques observes-tu sur la forêt ? Bleau Meteo : Sur les précipitations, il n'y a pas de tendance claire. J'avais récupéré soixante-dix ans de données de la station météo de Melun, la plus proche de la forêt : le régime des pluies n'évolue pas significativement dans un sens ou dans l'autre. En revanche, sur les températures, la tendance est frappante. On a de moins en moins de jours de froid en hiver. Par exemple, le nombre de gelées diminue drastiquement chaque année par rapport aux normales climatiques. Et à l'inverse, les fortes chaleurs s'étendent sur des périodes de plus en plus larges. Avant, les pics de chaleur se concentraient sur juillet-août. Aujourd'hui, de mai à septembre, on peut avoir des températures très élevées. Cette tendance s'accélère depuis dix à quinze ans. « Sur le sol sableux de Fontainebleau, qui retient très peu l'eau, le moindre épisode sec se ressent immédiatement » 2026 en est l'exemple parfait. On a failli dépasser pour la première fois les 35 degrés en mai. On a dépassé pour la première fois les 40 degrés en juin, pendant plusieurs jours consécutifs. Ce sont ces températures extrêmes, bien plus que le régime des pluies, qui aggravent le risque. Sur le sol sableux de Fontainebleau, qui retient très peu l'eau, le moindre épisode sec se ressent immédiatement. Vertige Media : Pour un·e grimpeur·se qui ne connaît pas la forêt, quelles zones sont les plus touchées et qu'est-ce que ça représente ? Bleau Meteo : Les Trois-Pignons sont très largement impactés — à la louche, les trois quarts du massif. C'est là que se trouvent les grandes plaines de sable, le circuit des 25 bosses prisé en randonnée et en trail. Et pour les grimpeurs, des secteurs incontournables : le Cul du Chien, la Roche au Sabot, le 95.2. Des endroits que pratiquement tous ceux qui viennent à Fontainebleau connaissent, pour la qualité de l'escalade et la beauté des paysages. Côté Fontainebleau ville, les pompiers ont réussi à empêcher le feu de traverser la route principale. Des secteurs comme la Cuisinière ou les parties les plus fréquentées des Gorges de Franchard n'ont pas été touchés pour l'heure, mais la situation peut encore évoluer. Vertige Media : Ces paysages emblématiques des Trois-Pignons sont-ils perdus pour toujours ? Bleau Meteo : C'est encore tôt pour dresser un bilan définitif — les images arrivent au compte-gouttes. Ce qui est certain, c'est que certains secteurs ne seront pas accessibles pendant plusieurs mois, voire à l'échelle de l'année. En premier lieu, il y a tout à sécuriser : des arbres calcinés sur pied qui peuvent tomber. Puis, il faut engager toute la réflexion sur la gestion forestière : quelles espèces replanter, comment adapter la forêt au changement climatique ? La forêt de Fontainebleau est déjà l'une des plus touchées d'Île-de-France par le dépérissement des arbres : on peut aller jusqu'à 50 % de dépérissement chez certaines espèces comme le chêne et le hêtre. La réhabilitation sera un travail de longue haleine pour l'ONF (Office national des forêts, ndlr). « Au-delà de ce que certains appellent “terrain de jeu” qu'elle représente pour nous, grimpeurs, la forêt reste avant tout un environnement fragile qu'il faut protéger » Vertige Media : Et les blocs eux-mêmes — le feu peut-il endommager la roche ? Bleau Meteo : C'est une vraie question, et pour l'instant, la réponse est floue. Classiquement, les feux à Fontainebleau sont des feux de sol qui « nettoient » les blocs : le rocher blanchit, perd ses lichens, mais il n'y a pas d'éclatement ni de dégât structurel. Il existe des endroits où l'on grimpe dans des zones qui avaient déjà brûlé par le passé, sans aucun problème de solidité. Mais sur des feux de cette ampleur, avec des températures potentiellement bien plus importantes, c'est une autre affaire. Le grès de Fontainebleau, c'est du sable. Le sable peut réagir à la chaleur, se vitrifier, produire des altérations structurelles difficiles à anticiper. Sur une telle intensité, je ne sais pas si la forêt a déjà connu ça. L'évaluation ne pourra se faire que quand on aura accès à ces zones pour constater les dégâts de visu. Vertige Media : Tu penses qu'il y aura un avant et un après pour la pratique de l'escalade à Fontainebleau ? Bleau Meteo : Oui, je le crois. Dans le sud de la France, des massifs comme les Calanques ferment lors des épisodes de sécheresse critique pour limiter le risque d'incendie. Ça pourrait arriver à Fontainebleau. Des fermetures temporaires lors de périodes estivales trop sèches, c'est une possibilité réelle à terme. La pratique va devoir composer avec ça. Vertige Media : Faut-il attendre un changement de comportement de la communauté des grimpeur·se·s ? Bleau Meteo : Ce travail de sensibilisation existe depuis plusieurs années, et il porte ses fruits — sur le temps long. Quand je travaillais en salle, j'ai vu une vraie évolution des mentalités. Il y a cinq ans, il ne pleuvait pas : les gens partaient en forêt, point. Aujourd'hui, beaucoup attendent que le rocher sèche, se tournent vers la salle, demandent des conseils sur les conditions. Ce changement est réel. Mon sentiment, c'est que cet événement peut être un électrochoc. Cela peut renforcer cette sensibilisation et lui donner un écho plus large auprès des publics moins avertis. Fontainebleau, c'est l'endroit de bloc le plus fréquenté au monde. Des grimpeurs du monde entier y viennent. Après ce qui s'est passé, il y aura une sensibilité beaucoup plus forte sur les comportements à adopter — parce qu’au-delà du « terrain de jeu » qu’elle représente pour nous, grimpeurs, la forêt reste avant tout un environnement fragile qu’il faut protéger, la forêt reste avant tout un environnement fragile qu'il faut protéger.
- Olivier Aubel : « L'escalade ne se prête pas encore au feuilleton populaire »
À l'heure où le Tour de France mobilise des millions de téléspectateurs et où la Coupe du monde de football enflamme les foules, l'escalade reste à l'écart de ces grands rendez-vous médiatiques. Olivier Aubel, sociologue du sport spécialiste de l'escalade et du cyclisme, analyse les mécanismes qui fabriquent la popularité d'un sport — et explique pourquoi l'escalade, malgré une pratique en plein essor, n'a pas encore réussi à s'y hisser. (cc) Adrien Brun / Unsplash et © Jan Virt/IFSC Vertige Media : Le Tour de France et la Coupe du monde de football battent leur plein en mobilisant des millions de téléspectateur·ice·s. L'escalade peut-elle un jour rassembler un tel public ? Olivier Aubel : Si vous prenez le Tour de France, son audience est pour partie composée de gens qui ne font jamais de vélo et ne s'intéressent pas vraiment au cyclisme. Ce sont des spectateur·ice·s qui aiment regarder les châteaux, les monuments, la France. Quand vous réduisez cette audience aux vrais fans de vélo, c'est un monde finalement assez restreint. Il faut comprendre que 50 % de la visibilité télévisée du cyclisme se concentre sur le seul Tour de France, à l'échelle de la saison entière. Et cette visibilité repose en partie sur des obligations légales : France Télévisions doit retransmettre gratuitement un certain nombre d'événements : Roland-Garros, les Jeux olympiques, Paris-Roubaix... Ce dispositif crée un effet d'offre massif. L'escalade, elle, est diffusée sur Eurosport — derrière un abonnement payant. Ce n'est pas du tout la même exposition. Vertige Media : Qu'est-ce qui fait qu'un sport devient populaire ? Olivier Aubel : Plusieurs facteurs entrent en jeu. D'abord, l'intelligibilité : le spectateur doit comprendre ce qui se passe. Le football, c'est relativement simple, n'importe qui peut le saisir. Le cyclisme est plus complexe avec les échappées, mais la dramaturgie reste lisible. L'escalade, elle, demeure souvent opaque pour un néophyte. Il y a ensuite la dynamique de l'offre médiatique. Le football est rentable publicitairement, ce qui amène les grandes chaînes à le placer au cœur de leur programmation. Au début des années 90, à l'époque où se posait sérieusement la question de diffuser des compétitions d'escalade, des journalistes de chaînes généralistes ont répondu sans ambiguïté : le football était leur fonds de commerce, et ils n'étaient pas prêts à prendre le risque de programmer des contenus dont l'audience restait inconnue. En fonctionnant ainsi, on ne laisse aucune chance aux disciplines émergentes de trouver leur public. Et puis, il y a la dimension identitaire. Le sport, c'est souvent la métaphore de la puissance d'une nation. Quand l'équipe de France joue, des gens qui ne regardent jamais le football s'installent devant la télé. Ces émotions collectives élargissent l'audience bien au-delà du cercle des initiés. Vertige Media : Y a-t-il un modèle qui se répète dans l'histoire, quand un sport passe du cercle restreint des initiés à quelque chose de largement suivi ? Olivier Aubel : Oui, et le cyclisme en est l'exemple parfait. Toutes les grandes courses de vélo sont des créations de journaux. Paris-Brest, Paris-Bordeaux, les courses belges, italiennes, espagnoles... ont toutes été inventées au tournant du XXe siècle par des médias qui y voyaient le moyen d'élargir leur lectorat. En 1903, quand Henri Desgrange (ancien directeur du journal L'Auto, ancêtre de L'Équipe, ndlr) crée le Tour de France, il imagine un barnum itinérant que ses lecteurs devront suivre quotidiennement en achetant son journal. C'est là que naît le principe du feuilleton sportif. La question centrale est toujours celle-ci : qui détient le feuilleton ? Le cyclisme est d'ailleurs le seul sport dont le théâtre n'appartient pas à son instance gestionnaire. L'UCI (Union cycliste internationale, ndlr) voudrait tout réformer, mais c'est l'ASO (Amaury Sport Organisation, ndlr), organisateur du Tour de France et de nombreuses grandes courses, qui détient le pouvoir réel. La force du cyclisme, c'est précisément qu'il propose une dramaturgie à l'échelle de la saison entière : le Tour, la Vuelta, le Giro. Des feuilletons qui s'étirent dans le temps et maintiennent l'audience en haleine. Vertige Media : À quel point l'organisation des compétitions d'escalade participe à cette trajectoire de popularisation ? Olivier Aubel : Dans les années 1980, à l'époque des premières grandes compétitions — notamment à Bercy — la revue Vertical avait déjà posé la question : l'escalade deviendra-t-elle un sport aussi populaire que le football ? Les journalistes de chaînes généralistes consultés, Antenne 2 notamment, avaient répondu sans détour. Leur argument était double : d'une part, le football représentait leur principal levier commercial et ils n'entendaient pas s'en éloigner. D'autre part, ils ne savaient tout simplement pas filmer l'escalade. La technologie de l'époque ne permettait pas de rendre compte du dévers, des angles de prises, de la difficulté physique. Tout se tournait en plan fixe — on voyait des grimpeurs défiler sans jamais comprendre pourquoi l'un était meilleur que l'autre. Quarante ans plus tard, ces obstacles n'ont toujours pas été pleinement surmontés. « Depuis l'explosion du jeune cycliste français Paul Seixas, on ne cesse de le filmer. On connaît désormais le jardin de ses grands-parents. À l'inverse, qui est capable de citer trois grimpeurs ou grimpeuses français·e·s ? » Aux Jeux olympiques de Tokyo, avec le combiné vitesse-difficulté-bloc, même les commentateurs spécialisés peinaient à identifier le leader. Le système de points exigeait de mémoriser des performances réalisées plusieurs jours auparavant dans une autre discipline. En bloc, lorsqu'un grimpeur frôle une prise sans la tenir parce que le règlement distingue « toucher », « valoriser » et « tenir », on entre dans des subtilités que le grand public ne peut pas décoder. Le CIO (Comité international olympique, ndlr) avait pourtant d'emblée penché pour la vitesse pure : deux couloirs parallèles, le premier à atteindre le buzzer remporte la victoire, un format d'une lisibilité immédiate. Mais les grimpeurs ont insisté pour inclure les épreuves techniques, au détriment de la clarté. C'est précisément le contraire de ce qu'a réussi le biathlon, qui a raccourci ses épreuves, modifié ses formats et rendu l'ensemble plus spectaculaire et lisible. L'Équipe TV s'est associée au sport, et le biathlon représente aujourd'hui une part significative de son audience hivernale. L'escalade pourrait-elle accomplir ce même travail de reformatage ? Peut-être. Mais cela n'a pas encore été entrepris sérieusement. Vertige Media : Quelles ont été les tentatives de spectacularisation de l'escalade ? Olivier Aubel : Je me souviens d'une tentative qui m'a particulièrement interpellé. C'était aux X Games (sorte de jeux olympiques des sports extrêmes organisés aux États-Unis par la chaîne ESPN, ndlr) qui regroupent le skate, le surf et d'autres disciplines fondées sur la mise en scène du risque. Ils ont bien essayé d'intégrer l'escalade à leur programme. J'avais rencontré le responsable de l'événement à Austin, au Texas. Il m'avait expliqué leur raisonnement : pour capter le grand public, il fallait miser sur les highballs — des blocs très hauts assortis de chutes impressionnantes — partant du principe que le spectateur veut voir du danger, de l'adrénaline, quelqu'un qui tombe. Résultat : ça n'a pas fonctionné. Pas d'audience, pas d'accroche. L'escalade a finalement été retirée du programme. Même en forçant le trait spectaculaire, on ne parvient pas à créer l'émotion attendue. Vertige Media : Le Tour de France ou la Coupe du monde de football sont des récits avec des héros, des rivalités. L'escalade de compétition peut-elle produire ce genre d'histoires ? Olivier Aubel : Pas vraiment, et pour une raison simple : les athlètes sont inconnus du grand public. Ce n'est pas un hasard — ils ne sont pas racontés. Des études de marché menées dans l'industrie posaient la question aux consommateurs : quel grimpeur est sponsorisé par telle marque ? Les réponses étaient très approximatives. Ces sportifs n'existent pas médiatiquement. Rendez-vous compte : depuis l'explosion du jeune cycliste français Paul Seixas, on ne cesse de le filmer. On connaît désormais le jardin de ses grands-parents. À l'inverse, qui est capable de citer trois grimpeurs ou grimpeuses français·e·s ? « Diffuser ne suffit pas : il faut s'engager dans la fabrication du spectacle » Patrick Edlinger est peut-être le seul grimpeur à avoir jamais échappé à cet anonymat. Il a figuré dans le top 5 des personnalités préférées des Français — parce qu'on le voyait grimper en libre, les mains nues, dans le Verdon. La mise en scène du corps en danger parlait à tout le monde, bien au-delà du cercle des initiés. Depuis, aucun grimpeur n'a franchi ce seuil. Il y a pourtant aujourd'hui une bulle de sponsoring, avec des marques extérieures au secteur qui s'intéressent aux grimpeurs pour leur image sur les réseaux sociaux. Mais c'est fragile : sans relais médiatique pour entretenir la notoriété sur la durée, l'intérêt finit inévitablement par retomber. Vertige Media : Est-ce aux médias de s'emparer de l'escalade ? Olivier Aubel : Il y a une formule de François-Henri de Virieu (ancien journaliste français, ndlr) qui résume bien le fonctionnement du sport médiatisé : « Ils financent, tu pédales, je raconte. » La médiatisation d'un sport repose sur un système triangulaire : des médias, des annonceurs et des athlètes. Ces trois éléments fonctionnent ensemble, ou ne fonctionnent pas. Ce système suppose qu'un média fasse un pari. L'Équipe TV, par exemple, ne peut pas s'offrir le football de haut niveau — alors elle cherche ce qui reste accessible financièrement tout en offrant un potentiel d'audience. Elle a choisi le biathlon. Mais diffuser ne suffit pas : il faut s'engager dans la fabrication du spectacle. En biathlon, la réalisation met en valeur la pente, l'effort, la vitesse — le téléspectateur ressent physiquement ce que vivent les athlètes. C'est ce travail de mise en scène qui crée l'adhésion. « Un grimpeur décide un beau jour qu'il va tenter une voie à l'autre bout du monde, ne prévient personne, réussit, rentre. Ce n'est pas prévisible, pas structurable en récit médiatique » Sylvain Jouty (alpiniste, lexicographe et essayiste français, auteur notamment du Dictionnaire de la montagne, ndlr) écrivait dans la revue Passage que l'escalade, comme l'alpinisme, n'existe qu'a posteriori dans les récits qu'on en fait. C'est vrai du sport en général. Est-ce que l'escalade est bien racontée aujourd'hui ? Pas encore. Vertige Media : Dans 20 ans, pourra-t-on ressentir les mêmes émotions devant une finale de Championnats du monde d'escalade que devant une étape de montagne du Tour ? Olivier Aubel : Je ne le crois pas. Pas dans l'état actuel des choses, en tout cas. Cela supposerait un reformatage profond : trouver un format d'épreuve à la fois spectaculaire et lisible, s'associer avec un média prêt à investir véritablement, construire une dramaturgie à l'échelle d'une saison entière. Tout cela est techniquement possible, mais les conditions ne sont pas réunies. Le problème de fond, c'est que l'escalade ne se prête pas encore au feuilleton populaire. Un grimpeur décide un beau jour qu'il va tenter une voie à l'autre bout du monde, ne prévient personne, réussit, rentre. Ce n'est pas prévisible, pas structurable en récit médiatique. Et même sur le circuit des compétitions, il manque encore des médias capables de mettre en scène une saison, de construire des récits et de fabriquer des héros. Ce travail reste entièrement à faire. Mais il n'est pas impossible.
- Escalade et écologie : Vertige Media et Reporterre s'allient pour produire des enquêtes
En cordée avec Reporterre. Vertige Media s'associe à l’un des médias indépendants de référence sur l’écologie pour co-réaliser des enquêtes à la croisée de l'escalade et de l'environnement. La première sort demain et lancera un partenariat qui a déjà une histoire. On vous raconte. (cc) Dennis Yu / Unsplash Vous avez remarqué ? Il fait chaud. On en a marre de l'entendre, on en a marre de le dire, on en a marre d'en souffrir. Le réchauffement climatique, ses causes, ses conséquences et ses vagues de chaleur percutent de plein fouet la pratique de l'escalade. Et ce n'est pas parce que la majorité des salles de grimpe sont climatisées en France que les problèmes s'arrêtent à leurs portes. Vertige Media x Reporterre : l'esprit de cordée Depuis sa création, Vertige Media entend enquêter, décrypter et ouvrir la voix sur les enjeux écologiques de notre époque. Nous avons déjà contre-enquêté sur la pollution des salles d'escalade, mais aussi décrypté certaines dingueries anti-écolo du milieu ou raconter de belles histoires de luttes pour la préservation d'un territoire. Désormais, nous voulons aller plus loin en continuant à traiter de biodiversité, de réchauffement climatique, de pollution, de luttes sociales, de solutions pratiques, d'histoires de collectifs engagés... Aujourd'hui, nous nous donnons les moyens de le faire en faisant équipe avec la rédaction de Reporterre. Relancé en 2007 en numérique, ce média indépendant est devenu une référence essentielle en matière d'écologie. Fort de sa rédaction d'une trentaine de journalistes titulaires, Reporterre est même devenu l'un des médias les plus influents de France sur ses sujets historiques mais aussi sur les sujets d'économie, de justice sociale, de politique et maintenant... d'escalade. Plusieurs fois par an, nos deux rédactions feront désormais équipe pour penser, construire et publier des enquêtes communes. Biodiversité, pollutions, réchauffement climatique, conditions de travail dans le monde de la grimpe : les sujets ne manquent pas. Ils manquent, en revanche, dans la presse spécialisée, souvent occupée par les tests de matériel et les résultats de compétition, au détriment de ce qui se passe vraiment dans les salles, sur les falaises, dans les entreprises qui font de l'escalade un vaste marché dont il faut interroger les dessous. Ce partenariat a une histoire Il ne tombe pas du ciel. La semaine dernière, on bouclait notre deuxième campagne de dons. Une campagne différente de la première. Si la première réunissait notre cercle proche autour d'une idée partagée, celle de construire ensemble un média différent sur l'escalade, la deuxième a été portée par quelque chose de plus brut : un esprit de résistance. Vous le savez très bien désormais, Vertige Media bouscule le milieu de l'escalade. Assez pour recevoir des menaces. Ces menaces ont, paradoxalement, soudé les soutiens de cette campagne. Des centaines de lecteur·rice·s qui comprennent qu'un média libre ne peut l'être que grâce à elleux. Des gens qui savent que produire un journalisme qui dérange, sur des sujets que personne d'autre ne traite dans le milieu de la grimpe, nécessite d'être protégé. C'est dans ce contexte que Reporterre a vu dans notre combat des similitudes avec le sien. Les deux rédactions partagent quelque chose d'essentiel : la conviction qu'un journalisme indépendant se construit mieux à plusieurs. Sur des sujets aussi vitaux que les enjeux écologiques, faire cordée commune n'a jamais été aussi important. La première co-enquête Vertige Media x Reporterre sort demain. D'autres enquêtes communes suivront. Et si vous voulez que ce travail d'investigation continue, une seule adresse : vertigemedia.fr/soutenir.
- La force des doigts peut-elle vraiment se mesurer ?
Une revue scientifique récente confirme que les tests de force des doigts gagnent en fiabilité. Mais entre la fameuse réglette de 20 mm, les capteurs portables et les aléas de la magnésie, mettre la force des grimpeur·se·s en chiffres reste un sacré défi. (CC) Brook Anderson / Unsplash Sur une poutre, la sensation arrive avant le chiffre. Une réglette gratte ou cisaille. Une arquée tire un peu trop. La peau est trop fine, la salle trop humide, les doigts trop froids, la méthode pas encore trouvée. Un jour, le même mouvement paraît évident, trois jours plus tard il devient absurde. Pourtant, depuis quelques années, une autre langue s’est invitée dans les carnets d’entraînement : celle des kilos, des newtons, des ratios et des courbes d’asymétrie. À l’automne 2025, des chercheur·se·s ont publié dans Frontiers in Sports and Active Living, une revue scientifique spécialisée dans le sport, l’activité physique et la santé, un article de synthèse un peu particulier. Il s’agit d’une revue systématique, c’est-à-dire un travail qui passe au crible les études déjà disponibles selon une méthode définie à l’avance. Leur question : les méthodes utilisées pour mesurer la force des fléchisseurs des doigts chez les grimpeur·se·s sont-elles vraiment fiables ? Le casse-tête La science ne cherche pas ici à décréter si un chiffre résume à lui seul le niveau d’un·e grimpeur·se. Elle cherche la cohérence : quand une même personne refait un test dans des conditions similaires, le résultat reste-t-il comparable ? Sur ce point, le verdict est plutôt rassurant. Quatorze des quinze études analysées rapportent une fiabilité élevée pour au moins une mesure. Pour les tests de force maximale isométrique — tirer le plus fort possible sans bouger — douze études affichent des résultats très stables d’un essai à l’autre. Les auteur·ices parlent d’une fiabilité « bonne à excellente ». Les réglettes fixes de 20 à 23 mm apparaissent dans huit des quinze études analysées Ce constat vient valider une tendance de fond. En 2023, une précédente revue systématique consacrée aux tests physiques en escalade montrait déjà l’omniprésence des doigts dans la recherche : les tests de force des membres supérieurs et des doigts apparaissaient dans 120 des 156 études analysées. Mais cette même revue pointait aussi un joyeux bazar méthodologique. Rien que pour la force des doigts, les chercheur·se·s recensaient « presque 230 façons différentes » de mener les tests, selon le type de prise, sa profondeur, la position des bras et du corps, l’écartement des mains, les seuils de force ou les temps de repos. Bref, le milieu déborde de données. Mais tout le monde ne mesure pas encore la même chose. Une suspension sur une réglette, une traction isométrique sur une prise spécifique, un test à une main, un test à deux mains, un protocole en demi-arquée ou en main ouverte : tous ces formats produisent des chiffres. Reste à savoir lesquels peuvent vraiment se comparer. 20 mm, l'étalon d'or Dans ce paysage éclaté, un chiffre revient avec insistance : 20 millimètres. Avec sa grande sœur de 23 mm, cette profondeur s’impose comme une référence commune dans la littérature scientifique. Dans la revue de 2025, les réglettes fixes de 20 à 23 mm apparaissent dans huit des quinze études analysées. Les auteur·ices estiment que ces profondeurs montrent régulièrement une forte fiabilité et qu’elles devraient être privilégiées pour standardiser le suivi. Le 20 mm est ainsi devenu une unité de mesure pratique, reliant les laboratoires, les applications d’entraînement, les capteurs nomades et les tests maison. Une manière de transformer une impression — « j’ai les doigts faibles en ce moment » — en donnée comparable. Plusieurs travaux récents accompagnent cette démocratisation. En 2022, une étude publiée dans Frontiers in Sports and Active Living a évalué le Tindeq Progressor, un capteur commercial utilisé pour mesurer la force. Vingt-cinq grimpeur·se·s expérimenté·e·s, dont 16 hommes et 9 femmes, ont été testé·e·s sur des positions spécifiques, notamment une traction à une main sur réglette de 20 mm. Comparé à une plateforme de force de laboratoire, l’outil obtient un score de fiabilité entre 0,90 et 0,99 sur 1 dans les deux positions testées. Autrement dit, ses mesures collent presque parfaitement à celles de l’appareil de référence. Il se montre aussi très stable lorsqu’on répète les tests le même jour ou à plusieurs jours d’intervalle. Conclusion des auteur·ices : le Tindeq peut être considéré comme un outil « valide et fiable » pour détecter des changements de force liés à l’entraînement hors laboratoire. Il y a aussi un problème de représentativité manifeste : la revue ne fournit pas de total consolidé femmes-hommes sur les 747 participant·e·s Un an plus tôt, une étude publiée dans PLOS ONE, revue scientifique généraliste en accès libre, montrait pourquoi ces mesures intéressent autant l’entraînement. Cinquante-sept grimpeurs hommes — 17 intermédiaires, 25 avancés et 15 élites — avaient réalisé des tractions isométriques sur une prise de 23 mm, en demi-arquée, avec un angle de coude à 90°. Résultat : les grimpeurs élites produisaient une force maximale supérieure aux deux autres groupes. Ils se distinguaient aussi par leur vitesse de développement de la force, c’est-à-dire leur capacité à produire rapidement beaucoup de force. Pour les auteur·ices, force maximale et vitesse de développement de la force peuvent ainsi aider à distinguer les grimpeurs élites des grimpeurs avancés et intermédiaires. Le chiffre ne remplace donc pas la grimpe. Mais il commence à compter dans la manière dont elle s’entraîne, se suit et se compare. On ne se contente plus de savoir si l’on « tient petit ». On mesure combien, comment, sur quelle prise, à quelle vitesse, avec quelle main, et parfois avec quel écart entre les deux côtés. Au doigt mouillé ? La revue de 2025 avance pourtant avec ses propres freins. Les protocoles restent très hétérogènes : tests à une ou deux mains, mesures simultanées ou non, force maximale, endurance, force critique, vitesse de développement de la force, profondeurs allant de 6 à 60 mm. Cette dispersion est telle qu’aucune méta-analyse globale n’a été menée. Additionner les résultats aurait donné une impression de solidité que les protocoles ne permettaient pas vraiment. Plus flagrant encore pour les pratiquant·e·s : l’absence de contrôle des conditions réelles de grimpe. Dans un sport où une prise trop froide, trop moite ou saturée de magnésie peut ruiner un essai, seules quatre études sur quinze ont surveillé la température et l’humidité entre les différents tests. Une seule mentionne explicitement l’usage de magnésie pendant les mesures. Les auteur·ices rappellent pourtant que le froid peut réduire les performances des fléchisseurs des doigts, notamment en endurance, et que la magnésie, censée sécher les doigts, peut dans certaines conditions diminuer le coefficient de friction. Il y a aussi un problème de représentativité manifeste : la revue ne fournit pas de total consolidé femmes-hommes sur les 747 participant·e·s. Et c’est déjà une information. Dans le tableau récapitulatif, deux études sont exclusivement masculines, avec 93 puis 31 hommes. Une étude inclut des hommes et des femmes sans détailler ici la répartition, une autre inclut 31 grimpeur·se·s et non-grimpeur·se·s sans préciser le sexe des participant·e·s, et les autres mélangent hommes et femmes, mais sans que la revue ne permette toujours de savoir si les résultats ont été analysés séparément. Ce n’est pas un détail statistique. Les auteur·ices écrivent que ces manques dans la caractérisation des participant·e·s sont importants, parce que le sexe et l’expérience sportive peuvent influencer les résultats. Ils appellent donc à des protocoles mieux équilibrés, notamment pour les analyses par sexe et par niveau. Même constat du côté de l’étude PLOS One de 2021, souvent citée sur la force et la vitesse de développement de la force : elle inclut 57 grimpeurs, mais aucune femme, et ses auteur·ices reconnaissent que les résultats ne sont pas nécessairement généralisables aux grimpeuses du même niveau. La force des doigts se mesure donc de mieux en mieux. Mais le chiffre a tout de même ses limites. Il isole une capacité physique dans un cadre strict, sur une prise donnée, avec un protocole donné, dans des conditions plus ou moins contrôlées. Il reste aveugle à la lecture de voie, au placement des pieds, à la gestion du stress, à la fatigue cutanée, à l’économie gestuelle ou à la simple intuition du mouvement. C’est donc un excellent outil de diagnostic, mais on est encore loin de l’algorithme de la grimpe.
- Aux États-Unis, le conflit chez Movement gagne les magasins The North Face
Des salarié·e·s de Movement Gyms et leurs soutiens doivent se rassembler ce lundi 13 juillet devant dix magasins The North Face aux États-Unis. Leur objectif : obtenir de la marque qu’elle rompe son partenariat avec la plus grande chaîne de salles d’escalade du pays, accusée de pratiques antisyndicales et de blocage des négociations. © Courtoisie de Climbing Workers United Le bras de fer social qui oppose Movement Gyms à une partie de ses salarié·e·s change une nouvelle fois d’échelle. Après avoir organisé des piquets de mobilisation devant les salles et demandé aux abonné·e·s de se préparer à geler leur abonnement, Climbing Workers United porte désormais la contestation chez l’un des principaux partenaires commerciaux de l’enseigne : The North Face. À midi, heure locale, des salarié·e·s de Movement, des membres de Workers United et des client·e·s doivent se réunir devant dix magasins The North Face situés à Chicago, New York, Brooklyn, dans le New Jersey, en Pennsylvanie, en Virginie et en Californie. Les organisateur·ice·s prévoient notamment de proposer aux passant·e·s de signer des lettres adressées aux responsables des boutiques et d’envoyer des messages à la direction de la marque. « Un partenariat avec une entreprise qui viole les droits de ses salarié·e·s contredit les valeurs de The North Face et de VF Corp. — et doit prendre fin », affirme le communiqué diffusé par Workers United. Le syndicat demande plus précisément la suspension de cette collaboration tant que Movement n’aura pas, selon ses termes, cessé ses pratiques antisyndicales et engagé des négociations de bonne foi avec les équipes syndiquées. L’action intervient cinq jours avant le Global Climbing Day, organisé le 18 juillet conjointement par The North Face et Movement. À cette occasion, l’ensemble des salles de la chaîne propose une journée gratuite d’escalade, avec prêt de matériel et cours accessibles sans frais. The North Face est également partenaire d’autres événements et compétitions organisés dans les établissements Movement. En ciblant directement la marque, les syndicats entendent mettre en lumière ce qu’ils présentent comme une contradiction avec les engagements publics de sa maison mère, VF Corporation. Le groupe, également propriétaire de Vans, Timberland ou encore Smartwool, affirme soutenir « le droit des travailleur·se·s à se syndiquer librement et à exercer ce droit sans représailles de leur employeur ». « Si The North Face et VF croient aux droits des travailleur·se·s et aux droits humains, elles doivent mettre fin à ce partenariat avec Movement tant que l’entreprise n’aura pas cessé ses pratiques antisyndicales et commencé à négocier de bonne foi avec ses salarié·e·s syndiqué·e·s », poursuit Workers United. Lynne Fox, présidente de Workers United, indique avoir écrit aux directions de VF Corporation et de The North Face afin de demander une rencontre. Selon le communiqué syndical, aucun rendez-vous n’avait encore été programmé à la veille des rassemblements. Cette nouvelle offensive s’inscrit dans un conflit engagé depuis plusieurs années. En novembre 2021, les équipes de Movement Crystal City, en Virginie, étaient devenues les premières d’une salle d’escalade privée américaine à voter en faveur d’un syndicat. Depuis la fin de l’année 2024, les salarié·e·s de dix autres établissements Movement ont rejoint Climbing Workers United. Aucun de ces sites n’avait cependant encore obtenu de convention collective fin juin. Des procédures pour pratiques déloyales, portant notamment sur des accusations de modifications unilatérales des conditions de travail et de négociations de mauvaise foi, ont par ailleurs été déposées devant le National Labor Relations Board, l’autorité fédérale chargée du droit du travail. Selon Climbing Workers United, plus de 500 salarié·e·s de Movement sont aujourd’hui syndiqué·e·s. À l’échelle du secteur, l’organisation revendique désormais plus de 1 300 membres dans 32 salles américaines. La mobilisation du 13 juillet n’est donc pas une grève, mais elle marque une nouvelle évolution de la stratégie syndicale : après la direction et la clientèle de Movement, ce sont désormais les partenaires économiques de la chaîne qui sont appelés à prendre position.
- À Fontainebleau, un incendie brûle 4,5 hectares dans le massif d’Apremont
Le feu s’est déclaré près de la Caverne des Brigands, à l’entrée ouest de l’un des principaux sites de bloc de la forêt de Fontainebleau. Les pompiers du Cher mobilisés sur un important feu de forêt à Saint-Martin-d'Auxigny © SDIS 18 Un incendie a parcouru environ 4,5 hectares dans les gorges d’Apremont, en forêt domaniale de Fontainebleau, dans la nuit du vendredi 10 au samedi 11 juillet. Le feu s’est développé en lisière de Barbizon, dans le secteur de la Caverne des Brigands. Une centaine de personnes issues des services d’incendie et de secours de Seine-et-Marne et de l’Essonne ont été mobilisées. L’intervention a été compliquée par le relief escarpé et l’accès difficile à certaines parties du massif. Un hélicoptère bombardier d’eau est venu appuyer les équipes au sol. Dans la soirée de samedi, la progression de l'incendie a été stoppée, tandis que les opérations d’extinction et de surveillance se poursuivaient. Pour les grimpeur·se·s, Apremont désigne un vaste ensemble de blocs qui s’étend sur environ trois kilomètres d’ouest en est. La Caverne des Brigands se trouve à son extrémité occidentale. Il s’agit donc de la partie du massif la plus proche de la commune de Barbizon, village emblématique de la peinture pré-impressionniste en France. Apremont constitue l’un des plus vastes sites d’escalade de Fontainebleau. La Fédération française de la montagne et de l’escalade y recense environ 1 200 passages, du 3b au 7a. Dans les seules gorges d’Apremont, le Cosiroc (pour Comité de Défense des Sites et Rochers d’Escalade, une association française créée en 1962 à Paris pour protéger et gérer les sites d’escalade, ndlr) répertorie au moins douze circuits, depuis un parcours destiné aux enfants jusqu’à des circuits extrêmement difficiles. Plusieurs d’entre eux remontent aux années 1950 et appartiennent à l’histoire de l’escalade bleausarde. Autour de la Caverne des Brigands, les topos distinguent plusieurs zones de bloc, dont l’Envers d’Apremont et Apremont-Varappeurs. La parcelle 713, où se situe la caverne, accueille notamment deux circuits récents, jaune et orange, comptant chacun une trentaine de passages. La parcelle 712 voisine comprend le circuit rouge « Fraise écrasée » ainsi que la « Route du Désert ». C’est également le long de cette route forestière que se trouve « La Fissure des Alpinistes », un passage coté 5+ parmi les plus anciens de la forêt. Le bloc a été gravi dès 1932 ou 1933 par Hugues Paillon, puis en 1934 par Pierre Allain, figure majeure de l’histoire de l’escalade à Fontainebleau. L’incendie s’est ainsi déclaré au cœur d’un paysage rocheux particulièrement fréquenté par les grimpeur·se·s, les randonneur·se·s et les promeneur·se·s. Les gorges d’Apremont avaient déjà été touchées en 2023 par plusieurs départs de feu : l’Office national des forêts indiquait alors que 4,8 hectares avaient brûlé dans ce secteur.
- Escalade contre muscu : cris, orgueil et préjugés
Depuis peu, notre chroniqueur philosophe note un brin de mépris des grimpeur·se·s envers « ceux de la muscu ». Alors que de plus en plus de culturistes viennent s'essayer à l'escalade, c'était donc l'occasion pour lui de théoriser l'accueil qui leur est réservé dans les salles. Analyse d'une situation musclée entre gueulantes, Basic-Fit et Claude Lévi-Strauss. (CC) Sehoon Ye / Unsplash « J'ai envoyé le jeté dans un run (...) et en fait je ne l'ai pas fait. Et avec tous les efforts que j'avais mis, je pensais que c'était la bonne et tout ça, j'ai gueulé. Je ne suis pas fier. Franchement je suis pas fier. Mais j'ai jamais gueulé aussi fort je crois de ma vie. » Le 30 juin dernier, le grimpeur pro Lucien Martinez faisait une drôle de confidence au micro de BlokCorp. À corps et à cri Qu'à cela ne tienne, beaucoup d'entre nous poussent en grimpant des cris plus proches de la bête que de l'homme. En même temps, cette pratique fait l'objet d'une large condamnation. On crie souvent beaucoup, mais on condamne le cri car c'est une infraction à la règle du « fair-play ». D'après une formule apocryphe attribuée au sociologue français Pierre Bourdieu, le fair-play est en effet « la façon de jouer le jeu de ceux qui savent que ce n'est qu'un jeu et qui ne se prennent pas au jeu ». Or, crier, c'est justement ignorer que l'escalade n'est qu'un « jeu », suivant le mot de Lito Tejada-Flores (alpiniste, cinéaste et écrivain américain, ndlr). C'est témoigner d'un investissement disproportionné à l'égard d'une activité « inutile » suivant le fameux mot de l'alpiniste et écrivain français Lionel Terray (dans Les Conquérants de l'inutile, ndlr), qu'on doit donc pratiquer avec un certain détachement – ou du moins en feignant un tel détachement. « Je sais que tu as des gens qui font vraiment exprès de gueuler pour dire que c'est lourd. C'est pour imposer, pour marquer son territoire un peu » Un jeune grimpeur Celui qui oublie cela, celui qui ignore le fait que l'escalade doit demeurer, au moins en apparence, un simple jeu, celui-là commet une infraction qui le place en dehors du groupe. Il ne fait plus partie des nôtres : il est un autre. Ainsi, crier, c'est ici toujours le fait de l'étranger. « Nous autres » ne crions pas, car nous savons que tout ça n'est pas vraiment sérieux, et nous ne nous y laissons pas prendre. C'est, je crois, de ça dont Lucien Martinez a eu particulièrement honte. Car « pour un instant, pour un instant seulement », avant de se reprendre, il s'est laissé prendre au jeu, à l'illusio de l'escalade. Des bleues, Christophe Colomb et des cannibales Mais, alors, s'il n'est pas de chez nous, s'il est toujours celui de l'autre en nous, d'où vient le cri ? C'est ce que m'expliquait un jeune grimpeur récemment : « Je pense qu'il y en a qui gueulent comme des gens qui sont à la salle de muscu. Je pense que ce sont des gens qui viennent de la muscu, peut-être. Parce que je sais que tu as des gens qui font vraiment exprès de gueuler pour dire que c'est lourd. C'est pour imposer, pour marquer son territoire un peu. C'est sûr que ça existe. Après, je ne connais pas de gens qui font spécialement ça pour ça ». Ici, on le voit, le cri est à nouveau le fait de l'étranger, le fait des autres : de « ceux de la muscu ». Ici d'ailleurs, on ne « crie » même plus. On ouvre simplement une « gueule » animale. On se contente de « gueuler pour dire » au lieu d'articuler une parole comme le feraient de véritables humains. Et on le fait, ensuite, « comme des gens qui sont à la salle de muscu » : comme ces autres qui ne sont pas nous. Qui font du cinéma. Qui simulent. Contrairement à nous, les vrai·e·s grimpeur·se·s. Rien ne permet de l'affirmer, mais ça ne coûte rien de le penser : nous sommes là dans l'ordre du simple préjugé. Comme le montre Claude Lévi-Strauss dans Race et histoire, cette tendance qui consiste à suspecter la tribu d’à côté des comportements les plus honteux, à voir en elle une population plus proche de l’animal que de l’humain, constituée tantôt de « sauvages » et de « barbares », tantôt de « singes de terre » ou d’« œufs de pou », cette tendance qu’on appelle de l’ethnocentrisme est « l’attitude la plus ancienne » et la mieux partagée du monde. Chaque société se croit supérieure aux autres et voit dans les peuples qui l’entourent une version dégradée de l’humanité. Mais, souligne encore Lévi-Strauss, si ce réflexe n’a pas épargné les Occidentaux, il constitue avant tout le propre des sociétés qu’ils rencontraient, de sorte que, se croyant supérieures aux populations dites « primitives », les nôtres n’ont fait que « leur emprunter une de leurs attitudes typiques », et nous ne sommes sur ce point absolument pas différents des peuples que nous contactions – et exterminions consciencieusement. Ainsi Lévi-Strauss peut-il renvoyer dos à dos toutes les sociétés humaines, celles qui se croient « civilisées », et celles prétendument « primitives », toutes ironiquement réunies dans un commun rejet de l’altérité. « Qu'il s'éclate et qu'il se fasse plaisir dans ses « bleues » toute sa vie, c'est tout à fait possible. Et, c'est bien mieux qu'il fasse ça, plutôt qu'il aille à Basic-Fit » Un responsable d'une grande chaîne d'escalade L'histoire raconte par exemple que Christophe Colomb, débarquant sur une des îles des Antilles, et rencontrant des populations taïnos, leur demanda si elles étaient seules en ces lieux. À cette question, les autochtones répondirent qu'il y avait par là un autre peuple, mais qu'il fallait s'en méfier car ils étaient très féroce et très cruel, et mangeaient de la viande humaine : les « Kalinagos », dont le nom, par de lentes déformations, aboutira au mot « cannibale ». Seulement, rien ne permet d'affirmer que ce peuple fut réellement mangeur d'hommes. Après tout, c'est seulement d'après le témoignage de leur ennemi que les Kalinagos sont ainsi décrits, et on peut donc douter de la véracité de cette réputation. On retrouve très bien cela chez nous avec la muscu et le cri. « Basic-Fit », sorte d'ethnonyme comme l'était le nom « Kalinagos », sert ainsi à régulièrement désigner l'ensemble des membres de la tribu opposée à la nôtre, celle de laquelle nous cherchons à nous distinguer, celle à laquelle nous attribuons la déviance (crier/manger de l'homme), celle contre laquelle nous nous construisons. « Moi, je considère Jean-Baptiste, pas spécialement sportif, 27 ans, il s'est fait embringuer par ses copains pour une séance d'escalade le soir. Peut-être que ce ne sera jamais un très grand grimpeur. En revanche, qu'il s'éclate et qu'il se fasse plaisir dans ses « bleues » toute sa vie, c'est tout à fait possible. Et c'est bien mieux qu'il fasse ça, plutôt qu'il aille à Basic-Fit » me disait par exemple un responsable d'une grande chaîne d'escalade. Basic Instinct Pourquoi donc ce rejet de « Basic-Fit » ? Il y a sans doute de nobles raisons. Critique du consumérisme. Critique de l'individualisme moderne. Le tout, au nom de valeurs communautaires et humanistes soi-disant propres à l'escalade. On le voit, il y a là déjà conflit de valeurs tout à fait caractéristique de l'ethnocentrisme : d'un côté les purs (nous), de l'autre les corrompus (eux). Il y a, aussi, cette idée que les nouveaux venus traiteraient notre « art » comme n'importe quelle activité de fitness. Et qu'ils manquent de cette chose essentielle à toute communauté : la culture. Car ce qu'on leur reproche, c'est de ne pas avoir la « culture grimpe ». De ne rien y connaître. Et, par un glissement on passe ensuite de l'absence de cette culture spécifique à l'escalade à l'absence de toute culture, exactement comme les Occidentaux (que nous sommes) ont reproché à tous les autres peuples leur absence de culture sous prétexte qu'ils ne partageaient pas notre culture. Et le cri en est la parfaite expression, puisqu'il rend manifeste l'ignorance de la règle et du fair-play, l'investissement démesuré dans une activité qui suppose maîtrise de soi et distanciation vis-à-vis de ses propres performances, ainsi que le montre Olivier Aubel dans L'escalade libre en France. Mais il n'y a là rien d'anormal. Car la construction de l'identité fonctionne ainsi. Comme le montre l'anthropologue Gregory Bateson sous le nom de « schismogenèse », chaque groupe humain se construit par opposition à l'autre. C'est à force de petites distinctions, dans le rejet de l'altérité, que se renforcent les liens du groupe et l'identification de chacun de ses membres au tout qu’ils sont censés former. Et de ce point de vue, ce n'est pas en un sens seulement métaphorique que « la grimpe » formerait une « tribu ». C'est en un sens littéral. Quasi ethnographique. Car au fond, les grimpeur·se·s se comportent à l'égard des culturistes comme les Taïnos rencontrés par Colomb à l'égard des Kalinagos : avec une suspicion mêlée de préjugés et de calomnie des plus typiques de l'ethnocentrisme primitif. Nous sommes, nous aussi, une peuplade réunie par son rejet de l'autre, de ceux d'en face, des pas comme nous. Nous ne faisons en cela que « leur emprunter une de leurs attitudes typiques ». On peut regretter cette tendance, et il est sans doute bon d'en garder conscience afin de s'en défendre quand elle se présente, mais on peut aussi l'observer avec le recul et l'ironie de l'anthropologue. Car cela permet de descendre un peu de son bloc, et de se rendre compte que, malgré les apparences, nous ne sommes éloignés ni des quelques rescapés qui errent encore dans la grande forêt amazonienne, ni de « celles et ceux de la muscu » – dont je dois néanmoins avouer que je ne suis pas loin de penser qu'ils cachent dans leurs pots de protéines un secret culinaire inavouable. Cela dit, je suis bien curieux de savoir ce qu'ils disent de nous lorsqu'ils sont entre eux !
- Skwama Lite : le chausson du passage à l’âge technique
Avec la Skwama Lite, La Sportiva décline son modèle culte dans une version plus accessible : plus précise qu’un chausson débutant, moins impitoyable qu’un modèle de performance pur. Un compromis technique pensé pour les grimpeur·se·s qui veulent passer un cap, faire travailler leurs pieds, sans finir la séance en apnée. Skwama Lite de La Sportiva © Vertige Media On connaît tous ce rituel un peu masochiste des nouveaux chaussons : le pied s’y glisse, mais sans son consentement. Les orteils se tassent comme ils peuvent, le talon tire, la cambrure impose sa petite morale de la souffrance, et l’on se berce d’un éternel « ça va se faire ». Avec la Skwama Lite, l’approche change. Certes, elle enserre le pied et engage franchement l’avant-pied. Mais elle permet surtout de se projeter dans une vraie séance : celle où l’on grimpe, rate, recommence, travaille ses placements, sans avoir à déchausser toutes les deux minutes avec la dignité vacillante d’un moine médiéval. Une Skwama, vraiment ? Le nom tend un piège. Skwama Lite. Difficile de faire abstraction de la grande sœur : la Skwama classique, ce chausson devenu un classique dans un paquet de sacs de grimpe, réputé pour sa souplesse nerveuse, son talon S-Heel et son aisance insolente dans l’escalade moderne. En lui collant ce badge, La Sportiva jette d’emblée la Lite dans l’arène d’une comparaison un peu injuste. Car la Lite ne joue pas les sous-versions. Ce n’est pas une Skwama qui aurait raté la salle de muscu. C’est un autre outil, pour une autre mission. Moins cambrée, moins asymétrique, plus humaine, elle s’installe pile dans cette zone grise mais terriblement réelle de la progression : le moment où l’on a essoré ses chaussons de débutant, mais où l’on refuse encore de sacrifier ses orteils sur l’autel de la performance pure. Côté fiche technique, le programme est assez clair : tige synthétique vegan, cambrure modérée, gomme FriXion Black de 4 mm, intercalaire LaSpoFlex de 1,1 mm et système P3 pour aider le chausson à conserver sa forme et sa tension dans le temps. Pris séparément, rien qui ne fasse hurler au génie dans le vestiaire. Mais l’ensemble déroule un cahier des charges limpide : offrir de la précision sans s’inventer une vie de chausson pour mutant·e. Au premier enfilage, la promesse tient debout. L’avant-pied est enveloppé, pas broyé. La boîte à orteils se montre nettement plus tolérante que celle de la Skwama classique, sans devenir large pour autant. Les pieds très forts devront donc essayer avant de crier victoire. Et comme la tige synthétique ne se détend pas comme du cuir, mieux vaut viser juste dès le départ : serré, précis, mais vivable. Prendre trop petit « pour la performance » serait le meilleur moyen de saboter ce que cette chaussure propose : progresser sans transformer chaque séance en petit contentieux avec ses phalanges. Le pied qui doute La Skwama Lite s’anime dès que le pied doit commencer à réfléchir. Volumes, plats fuyants, dalles modernes : le retour d’information est clair, voire pédagogique. On n’a pas la nervosité électrique des chaussons de compétition ultra-souples, ni la rigidité directive d’un modèle pensé pour le grattonnage pur. C’est un entre-deux lisible : assez souple pour s’étaler sur un volume, assez structurée pour charger un petit pied sans s’effondrer. Skwama Lite de La Sportiva © Vertige Media C’est là sa force majeure. Elle ne transforme pas un mauvais placement en miracle. Pas de mensonge ici, pas d’illusion confortable où une gomme magique viendrait rattraper toutes les approximations. Si le pied zippe, on comprend souvent pourquoi : poussée trop timide, bassin à la traîne, mauvais angle, pression mal dosée. Dans ces moments-là, elle agit comme une bonne prof de technique. Elle ne pardonne pas tout, mais elle explique beaucoup. C’est parfois vexant. C’est souvent utile. Sur les petits grattons, elle encaisse mieux que son badge « Lite » ne le laisse présager. Les 4 mm de semelle, combinés à l’intercalaire pleine longueur, apportent assez de soutien pour charger proprement en vertical ou en léger dévers. On n’a pas la griffe offensive d’une Miura VS, ni le mordant d’une Solution bien serrée, mais le chausson reste sérieux. Il permet de pousser, de transférer son poids, de bosser. Et pour un modèle de progression, c’est infiniment plus précieux que de briller sur trois mouvements avant de devenir une usine à torture. Son terrain naturel reste la salle moderne. La Skwama Lite aime les volumes, les placements incertains, les blocs ouverts, là où le pied ne se contente pas de tenir une prise, mais participe à l’équilibre général du corps. La gomme FriXion Black offre une adhérence régulière et semble cohérente pour les grimpeur·se·s qui enchaînent les séances en salle. Elle n’aura pas tout à fait le grip psychologique d’une Vibram XS Grip2 sur les surfaces les plus fuyantes, ce petit supplément de confiance qui permet parfois d’engager sans arrière-pensée. Mais elle n’a rien d’une gomme au rabais. Elle oblige simplement à poser les pieds proprement. Mauvaise nouvelle pour l’orgueil, excellente nouvelle pour la méthode. En pointe, le patch supérieur assure des contre-pointes honnêtes. Les compressions simples, les crochets de pointe courants et les griffages de salle passent sans drame. En revanche, dès que le mouvement devient ultra-physique, très typé compétition, avec beaucoup de traction sur l’avant du pied, on touche aux limites de l’exercice. La Skwama Lite sait faire, mais elle ne se prend pas pour une chaussette de mutant·e destinée à vivre sur un panneau à 45 degrés. Même diagnostic pour le talon. En abandonnant le S-Heel de la Skwama d’origine, La Sportiva gagne en confort, en simplicité et probablement en accessibilité pour davantage de pieds. Mais elle perd aussi en verrouillage absolu. Sur un talon de placement, d’équilibre ou de compression raisonnable, aucun problème. Sur un crochet puissant, verrouillé sur une micro-croûte en plein dévers alors que le corps part à l’opposé, la Lite manque d’autorité. Elle ne décroche pas forcément, mais elle ne donne pas cette sensation de verrouillage qui permet d’oublier le talon pour penser au mouvement suivant. Et dans ce genre de situation, penser au mouvement suivant plutôt qu’à son talon, c’est déjà un petit luxe. L’âge technique Dehors, elle garde une vraie crédibilité en couenne, surtout sur du vertical technique ou du léger dévers, avec des adhérences, des petits pieds et des placements à lire finement. Le rocher ne lui fait pas peur. Sa sensibilité aide même à comprendre les appuis, à ajuster la pression, à ne pas grimper uniquement sur la force des doigts, cette vieille tentation nationale dès qu’un pied paraît un peu douteux. En revanche, ce ne serait pas notre premier choix pour de longues journées en grande voie, de la fissure ou des lignes exigeant beaucoup de soutien dans la durée. Pour ce type de terrain, une Katana, une Miura ou une TC Pro offriront plus de tenue, plus de rigidité utile et plus de cohérence. La Skwama Lite peut sortir en falaise, c’est certain. Elle n’a simplement pas été dessinée pour passer sa vie au relais à attendre qu’un second démêle une corde. Skwama Lite de La Sportiva © Vertige Media C’est finalement là qu’elle trouve sa vraie place : dans ce moment très précis où l’on comprend que grimper mieux ne veut pas seulement dire tirer plus fort. Où l’on commence à regarder ses pieds autrement. Où l’on découvre qu’un gratton n’est pas forcément trop petit, mais parfois mal chargé. Qu’un volume n’est pas une absence de prise, mais une invitation à doser. Qu’un pied qui zippe raconte souvent quelque chose de notre placement avant de raconter quelque chose de la chaussure. Pour cette phase-là, la Skwama Lite coche beaucoup de cases sans donner l’impression de cocher des cases. Elle est assez précise pour faire progresser, assez confortable pour être gardée longtemps, assez sensible pour aider à comprendre ce qui se passe sous le pied. Elle ne vend pas la douleur comme preuve d’engagement. Elle ne transforme pas non plus la grimpe en promenade digestive. Elle propose une voie plus intéressante : apprendre à poser les pieds avant de les punir. Ses limites sont claires, et c’est aussi ce qui la rend lisible. Les grimpeur·se·s déjà très avancé·e·s pourront la trouver trop sage. Le talon manque de verrouillage pour les usages exigeants. La gomme ne fera pas taire les puristes de la XS Grip2. Le chaussant, plus tolérant, ne conviendra pas magiquement à tous les pieds. Mais ce serait presque lui reprocher de ne pas mentir. La Skwama Lite n’est pas une Skwama classique déguisée en chausson accessible. C’est un modèle de progression sérieux, pensé pour grimper souvent, travailler proprement, et sentir un peu mieux ce que l’on fait. Ce n’est pas le chausson qui vous fera gagner deux cotations par simple contact avec le pied. Aucun chausson honnête ne fait ça. Et ceux qui le suggèrent devraient probablement répondre de leurs promesses devant un tribunal de pieds meurtris. En revanche, il peut aider à poser plus juste, à charger plus franchement, à garder les chaussons aux pieds assez longtemps pour répéter, comprendre, corriger. Et dans une époque où l’on confond encore souvent technicité et torture, ce n’est déjà pas si léger. La Skwama Lite est disponible sur le site de La Sportiva et chez les revendeurs spécialisés, du 34 au 48, avec des demi-pointures disponibles sur l’ensemble de la gamme. Prix indicatif : 130 €. Article sponsorisé par La Sportiva
- Apprendre à tomber ou questionner le déni de la chute en escalade
En escalade, on apprend à tenir parce que tenir se voit. On apprend moins à tomber, parce que tomber ressemble encore à un aveu. Pourtant, au bout d’une corde comme au milieu d’un tapis, elle raconte aussi le risque, le regard des autres et les normes d’une culture sportive. (CC) Nicolas Meunier / Unsplash En escalade, tomber devrait être banal. En bloc, la plupart des essais finissent sur un tapis. En tête, un vol propre peut même signaler que l’on grimpe enfin à la limite de ce que l’on sait faire. Pourtant, la chute garde quelque chose d’embarrassant. Elle fait du bruit. Elle coupe l’essai. Elle attire les regards. Elle oblige parfois à sourire trop vite, à dire « ça va » avant même d’avoir vérifié, à transformer la peur en anecdote pour ne pas trop la laisser apparaître. C’est l’un des paradoxes de la grimpe moderne : on tombe tout le temps, mais on apprend surtout à ne pas tomber. La chute et son public Dans une salle de bloc, une chute disparaît vite. Le corps claque sur le tapis, quelqu’un traverse, la musique reprend le dessus, l’essai suivant commence. En voie, elle s’installe davantage : la corde se tend, l’assureur·euse encaisse, le ou la grimpeur·euse revient parfois contre le mur, puis redescend dans ce petit silence très reconnaissable qui suit les vols pas tout à fait prévus. Dans un sport construit autour de l’enchaînement, tomber signifie que la continuité s’est rompue. L’essai n’a pas été « tenu ». Et l’escalade rend l’échec particulièrement visible : pendant quelques secondes, tout le monde sait qui est tombé, où, et comment. Il suffit d’écouter les phrases au pied des murs. « Allez, engage. » « C’était rien. » « Tu l’avais. » « Prends sec. » « J’ai pas osé. » « J’ai zipé. » Rien de tout cela n’est grave en soi. Mais ces micro-réactions fabriquent une ambiance, donc une culture. Elles disent ce qui est admiré, minimisé, encouragé, transformé en blague ou gardé pour soi. On ne tombe donc pas toujours parce qu’on n’a pas assez tenu. On tient parfois trop parce qu’on n’a pas appris à tomber La chute expose aussi une place dans le groupe. Une personne qui refuse de lâcher peut être perçue comme combative. Une autre qui descend avant d’être au bout peut passer pour prudente, lucide, ou « pas assez engagée », selon le lieu, le niveau et l’ambiance. La même chute ne produit pas le même sens dans une salle bondée, au pied d’une falaise, dans un groupe d’ami·es ou devant une caméra. Techniquement, pourtant, la chute n’a rien d’une simple faute. En tête, tant que la corde n’est pas passée dans la dégaine suivante, le dernier point qui protège réellement reste celui d’en dessous. Si du mou a été tiré pour clipper, le vol s’allonge encore. À cela peuvent s’ajouter des erreurs très concrètes — back-clipping, z-clipping, corde derrière la jambe — ou la physique du facteur de chute. Un vol n’est donc jamais seulement « une personne qui lâche ». C’est une combinaison : corde dynamique, assureur·euse, frottements, relief du mur, position du corps, quantité de mou, fatigue, surprise. On apprend volontiers à lire une voie, poser les pieds, optimiser une méthode, gagner un mouvement. La fin possible de l’essai reste plus souvent confiée à l’expérience, à l’imitation, ou au réflexe du moment. Dans un travail publié en 2026, The Climber’s Grip, Matthias Boeker et ses collègues ont équipé 19 grimpeur·euses de capteurs. Les auteur·ices observent que la fatigue musculaire est significativement corrélée à une peur accrue pendant l’escalade en tête. La peur se voit parfois au visage. Plus souvent, elle se loge dans les avant-bras. Elle fait rester trop longtemps sur une prise, clipper trop tard, respirer trop haut, décider trop vite. Beaucoup de grimpeur·euses connaissent cette boucle : plus la peur augmente, plus on serre, plus on serre, plus on fatigue, plus on fatigue, plus la chute devient probable, plus elle devient probable, plus la peur se confirme. On ne tombe donc pas toujours parce qu’on n’a pas assez tenu. On tient parfois trop parce qu’on n’a pas appris à tomber. L'amour du risque Pour comprendre pourquoi la chute pèse autant, il faut regarder ce que l’escalade valorise. La réussite compte, bien sûr. Mais la manière d’y parvenir compte presque autant : rester calme, clipper au bon moment, ne pas trop montrer sa peur, garder de la précision dans l’exposition, relativiser le vol une fois revenu·e au sol. Le courage devient alors une compétence technique, mais aussi une forme de style. La sociologie des sports à risque a un mot pour ce type d’expérience. Le sociologue Stephen Lyng a popularisé la notion d’edgework pour décrire ces pratiques où l’on s’approche volontairement d’une limite — physique, psychique, sociale — afin d’éprouver sa capacité à garder le contrôle. L’escalade se prête très bien à ce récit : un corps au bord du vide, un geste qui doit rester précis, une peur qu’il faut contenir sans la nier. Le problème commence quand ce récit transforme la peur en défaut de caractère. Dans une étude consacrée au lien entre risque et reconnaissance en escalade, les sociologues Trygve Langseth et Øyvind Salvesen montrent que la prise de risque participe au système de valeur de la grimpe et peut produire de la crédibilité entre pairs. Les grimpeur·euses évoluent dans un milieu où certaines formes de risque sont reconnues, racontées, hiérarchisées. Une chute se produit donc aussi dans un langage. En salle, en falaise, dans un groupe ou sur les réseaux sociaux, des attitudes finissent par dire ce qui « compte » : ne pas lâcher trop tôt, accepter de voler, rire d’une zipette, transformer une frayeur en bonne histoire. À l’inverse, certaines peurs deviennent plus difficiles à formuler. Dire « je n’ai pas confiance dans cet assurage », « je ne veux pas tomber ici », « je ne sais pas ce qui va se passer si je lâche » demande parfois plus de ressources que de serrer encore quelques secondes. C’est particulièrement net dans la manière dont on parle du mental. L’expression peut aider. Elle peut aussi écraser tout le reste. Une personne qui bloque a-t-elle « un problème de mental » ? Ou n’a-t-elle jamais travaillé la chute ? L’assureur·euse est-il ou elle fiable ? La chute est-elle propre à cet endroit ? Y a-t-il une vire, un retour au sol, une corde mal placée, une différence de poids importante ? Le vocabulaire psychologique individualise parfois ce qui relève aussi d’un apprentissage, d’une relation d’assurage, d’un environnement matériel et d’une culture commune. Le tapis absorbe une partie de l’énergie. Il n’apprend pas à plier les jambes, à ne pas tendre les bras derrière soi, à vérifier la zone de réception, à désescalader plutôt que sauter, à renoncer au dernier essai quand la fatigue rend la chute moins propre L’accidentologie rappelle ce que les discours héroïques oublient vite : toutes les chutes ne se valent pas. Une étude prospective menée à Glasgow en 1992-1993 recensait 19 blessures liées à l’escalade prises en charge aux urgences : 18 étaient directement liées à des chutes. Ces chiffres sont anciens et situés, mais ils rappellent une chose simple : la gravité d’une chute dépend de l’endroit où elle se produit, de ce que le corps percute et de la manière dont la corde se tend. L’enjeu n’est donc pas d’opposer les grimpeur·euses prudent·es aux grimpeur·euses courageux·ses. Un vol anodin dans un gros dévers peut devenir une mauvaise idée deux points plus bas, sur une dalle, au-dessus d’une vire. Ce que l’on appelle courage tient parfois à une compétence très concrète : savoir lire la chute avant qu’elle arrive. Lâcher prise ? Le bloc permet de voir ce paradoxe à grande échelle. Il a rendu la chute ordinaire. On peut commencer l’escalade sans baudrier, sans savoir faire un nœud, sans partenaire, sans vocabulaire technique. On arrive, on met des chaussons, on suit une couleur, on tombe. La salle a démocratisé l’escalade en déplaçant une partie du risque vers l’infrastructure : tapis, ouvertures calibrées, règles d’usage. Mais un tapis ne fabrique pas à lui seul une réception. En 2024, le DAV recense 261 accidents avec blessures graves ou intervention des secours dans les salles allemandes et autrichiennes : 75 % concernent le bloc. Dans 84 % des accidents de bloc, la blessure provient d’une chute sur le tapis. En 2023, le même suivi notait que les blessures en bloc touchaient très majoritairement les extrémités, bras et jambes. Le DAV ne décrit pas un sport anormalement dangereux. Il montre plutôt un paradoxe familier : le bloc blesse souvent au moment où l’on croit que le dispositif de sécurité fait le travail. Le tapis absorbe une partie de l’énergie. Il n’apprend pas à plier les jambes, à ne pas tendre les bras derrière soi, à vérifier la zone de réception, à désescalader plutôt que sauter, à renoncer au dernier essai quand la fatigue rend la chute moins propre. La même logique vaut en voie. La chute se joue à deux, parfois plus. Trop de mou peut allonger dangereusement le vol. Trop peu de mou peut produire un arrêt sec, renvoyer le ou la grimpeur·euse contre le mur, rendre le choc plus brutal. Petzl le rappelle à propos de l’assurage dynamique : accompagner une chute ne signifie pas laisser beaucoup de mou, car cela peut augmenter le risque de retour au sol. Apprendre à tomber suppose donc un apprentissage partagé : la personne qui grimpe, celle qui assure, le groupe qui commente ou se tait, la salle qui forme ou se contente d’afficher des règles. La psychologie comportementale fournit ici un cadre utile. L’exposition graduée consiste à classer les situations qui provoquent la peur de la moins anxiogène à la plus anxiogène, puis à les travailler progressivement. Une étude publiée en 2023 sur des grimpeuses ayant peur de tomber montre qu’un entraînement psychologique fondé sur la régulation émotionnelle peut réduire l’anxiété et améliorer la performance. En escalade, cela commence rarement par un grand vol spectaculaire. Cela peut être beaucoup plus discret : sauter d’un bloc à faible hauteur, apprendre à ne pas amortir avec les bras tendus, voler juste au-dessus du point dans une voie déversante et bien protégée, travailler avec un·e assureur·euse identifié·e, dire précisément ce qui fait peur, recommencer jusqu’à ce que le corps dispose d’une autre réponse que la crispation. L’objectif n’est pas de neutraliser la peur. Une peur peut être juste. Elle peut signaler un danger réel, une incertitude, une mauvaise configuration, un manque de confiance, une expérience passée. Le travail consiste plutôt à lui donner des mots et des repères. Est-ce le regard des autres qui pèse ? Une chute déjà vécue ? Une situation objectivement dangereuse ? Un assurage incertain ? Une méconnaissance de ce qui va se passer quand la corde se tend ? Dans un sport obsédé par l’enchaînement, la chute restera probablement une forme de ratage public. Mais elle peut devenir autre chose qu’un verdict. Un geste appris. Une information partagée. Un moment que l’on sait traverser sans devoir aussitôt le déguiser en blague, en preuve de courage ou en petite honte personnelle. Apprendre à tomber, ce n’est pas renoncer à grimper fort. C’est comprendre que l’escalade ne se joue pas seulement dans ce que l’on tient, mais aussi dans la manière dont on accepte parfois de lâcher.
- LGBT+ : la fédé australienne crée une catégorie inclusive inédite
Alors que l’olympisme pousse les instances sportives à concentrer leurs moyens sur l’élite, la fédération nationale d'escalade australienne tente d’élargir le cadre. En créant une catégorie inclusive au plus haut niveau de ses compétitions nationales, la fédération australienne veut mener ses athlètes vers les Jeux tout en ouvrant une place aux personnes trans, non binaires et queer. Une décision inédite au niveau mondial qui crée forcément un équilibre délicat. Explications. © ClimbingQTS L’entrée de l’escalade dans l’ère olympique a déplacé le centre de gravité du sport. Dans de nombreuses fédérations, les calendriers, les financements et les priorités se réorganisent autour de la haute performance. En Australie, la fédération nationale – Sport Climbing Australia – tente pourtant une réponse encore expérimentale : ne pas opposer la quête des médailles et l’élargissement de l’accès aux murs de compétition. Même mur, même exigence Dans beaucoup de sports, la question des catégories de genre arrive chargée de tensions, de soupçons et de lignes rouges. Elle surgit souvent par le haut, à travers les règlements internationaux, les critères d’éligibilité, les politiques olympiques, les débats sur l’équité sportive ou la protection des catégories féminines. En Australie, Sport Climbing Australia a choisi d’entrer dans le sujet par une autre porte : celle des pratiquant·e·s qui, jusque-là, ne trouvaient pas vraiment leur place dans les parcours compétitifs. « Notre ambition, c’est simplement d’avoir davantage d’Australien·ne·s qui grimpent plus souvent, dans la forme qui les rend heureux » Rebecca Hamilton, CEO de Sport Climbing Australia Dans un récent article publié par ABC News, plusieurs jeunes grimpeur·ses racontaient ce décalage entre l’accueil trouvé dans les espaces de grimpe LGBTQIA+ et l’expérience, beaucoup plus rude, des compétitions. Luce, grimpeur·se non binaire, expliquait avoir eu le sentiment de devoir choisir : être « un·e grimpeur·se queer » ou « un·e grimpeur·se de compétition », mais pas les deux à la fois. Phoebe, femme trans, racontait de son côté des épisodes de mégenrage en compétition. C’est dans ce contexte que ClimbingQTs, groupe de plaidoyer LGBTQIA+ et plus grand club social d’escalade d’Australie, a interpellé Sport Climbing Australia. L’organisation, qui réunit chaque mois des grimpeur·se·s dans des salles du pays, demandait depuis plusieurs mois une meilleure reconnaissance des personnes trans, non binaires et queer dans les parcours compétitifs. La fédération australienne y travaille désormais avec la mise en place d’une catégorie inclusive, ouverte aux grimpeur·ses qui ne souhaitent pas, ou ne peuvent pas, s’inscrire dans les catégories binaires homme/femme. © ClimbingQTS À la tête de Sport Climbing Australia depuis un an, Rebecca « Beck » Hamilton n’est pas issue du monde de l’escalade. Elle dit même n’avoir grimpé qu’une seule fois et revendique cette distance comme un atout : « J’aime presque garder une forme d’indépendance par rapport à l’escalade, parce que cela peut être une vraie force comme CEO ». Son rôle, nous explique-t-elle, n’est pas seulement de penser les athlètes capables d’aller aux Jeux. Il est aussi de comprendre « les personnes qui font vivre notre sport tous les jours ». Sport Climbing Australia tente de tenir ensemble deux ambitions : produire de la performance internationale et structurer une pratique plus large, plus accessible, plus durable. « Notre ambition, c’est simplement d’avoir davantage d’Australien·nes qui grimpent plus souvent, dans la forme qui les rend heureux », résume Beck Hamilton. L’enjeu, pour la fédération australienne, est d’éviter que la catégorie inclusive ne devienne un espace périphérique, une animation symbolique organisée à côté de la « vraie » compétition. Beck Hamilton insiste sur un point : la catégorie doit être structurée, lisible, compétitive. « Je pense qu’il faut quand même des règles. Surtout à un niveau élite, nous devions définir ce que serait une catégorie 1 », explique-t-elle. Le modèle envisagé repose sur des catégories de niveau : catégorie 1 pour les athlètes capables de grimper à un niveau élite, puis éventuellement des niveaux inférieurs pour des compétitions régionales, locales ou organisées en salle. Lors des championnats nationaux, seule la catégorie 1 serait proposée. « En catégorie 1, vous grimpez essentiellement à un niveau élite. Vous grimpez sur les mêmes blocs que nos Olympien·nes lors de nos championnats nationaux. » Pour Hamilton, c’est ce point qui change la nature du projet. Il ne s’agit pas d’adapter le mur à une catégorie jugée différente, mais d’ouvrir l’accès à la même exigence sportive. « Le message que j’ai reçu très clairement, en parlant avec l’équipe, c’est qu’ils ne veulent pas que quoi que ce soit change sur le mur. Ils veulent ces opportunités de compétition élite. » La question reste pourtant concrète. Dans une compétition où les blocs sont généralement différenciés entre catégories hommes et femmes, sur quels blocs grimperont les athlètes de la catégorie inclusive ? Beck Hamilton ne prétend pas avoir déjà toutes les réponses : « Est-ce qu’ils grimperont sur les blocs masculins ou féminins ? Je ne sais pas encore ». L’option, dit-elle, devra être construite avec les premier·es concerné·es, à mesure que la fédération comprendra mieux les profils et les niveaux des participant·es. Elle avance même une piste : « On pourrait tirer au sort. Ne pas en faire un sujet ». © ClimbingQTS Un pragmatisme qui traverse tout son discours. La fédération australienne a déjà lancé une catégorie ouverte pour les personnes en situation de handicap qui ne correspondent pas aux classifications paralympiques existantes. Lors d’une récente compétition nationale, deux athlètes y ont participé. « Et deux athlètes, c’est suffisant. Ce sont deux athlètes de plus que ce que nous avions avant. » Ne pas choisir entre l’élite et la base L’autre particularité du modèle australien tient à la manière dont le pays pense et finance la mission de ses fédérations sportives. « La plupart des fédérations d’escalade, aujourd’hui, semblent avoir pour mission principale de produire des Olympien·ne·s et des Paralympien·ne·s. Nous ne sommes pas différents de ce point de vue. Mais en Australie, nous avons deux sources de financement bien séparées », explique-t-elle. D’un côté, une partie dédiée à la performance, c'est le Win Well. De l’autre, le Play Well pour ce qui touche à l'accès au sport, et « c’est là que la catégorie inclusive prend vraiment tout son sens ». « La stratégie Play Well en Australie dit que chacun a une place dans le sport » Rebecca Hamilton, CEO de Sport Climbing Australia Cette articulation permet à Sport Climbing Australia de ne pas opposer l’élite et la base. La fédération veut accompagner les salles commerciales, qui jouent un rôle central dans le développement de l’escalade australienne, mais aussi intervenir sur la formation des coachs, l’escalade adaptée, l’équipement, la sécurité, les parcours pour les jeunes et les catégories seniors. Dans cette logique, la catégorie inclusive n’est pas pensée comme un geste isolé, mais comme une pièce d’un ensemble plus large. « La stratégie Play Well en Australie dit que chacun a une place dans le sport. J’adore cette idée. Vous n’êtes peut-être pas compétiteur. Vous venez peut-être grimper une fois par semaine pour le lien social. Vous êtes peut-être officiel, bénévole, coach. Mais chacun a une place dans le sport. » Pari local, règles globales Reste une limite centrale : Sport Climbing Australia n’évolue pas dans un vide réglementaire. Les compétitions nationales peuvent aussi servir de sélections pour les équipes australiennes, elles-mêmes engagées dans les circuits internationaux, olympiques et paralympiques. Sur ces parcours-là, la fédération devra appliquer les règles internationales. « Nous voulons être un laboratoire » Rebecca Hamilton, CEO de Sport Climbing Australia Beck Hamilton le dit clairement : certaines compétitions permettront à des personnes trans de s’inscrire dans la catégorie correspondant à leur genre. Mais dès lors qu’un événement devient une porte d’entrée vers les équipes nationales et les Jeux, une ligne réglementaire s’impose. « Je ne fixe pas ces règles, je les applique », résume-t-elle. C’est aussi pour cette raison que la catégorie inclusive ne règle pas tout. Pour certaines femmes trans, elle peut même laisser intacte la question principale : pouvoir concourir dans la catégorie féminine. ABC News cite notamment le cas d'une grimpeuse, heureuse de voir émerger une catégorie inclusive, mais qui préférerait participer à une compétition féminine. Le projet australien ouvre donc une voie supplémentaire, sans rouvrir à lui seul les portes du parcours olympique féminin. L’objectif australien n’est donc pas de remplacer le modèle olympique par un autre, mais plutôt de ne pas laisser ce modèle occuper tout l’espace. Aux catégories olympiques hommes et femmes, aux catégories paralympiques fondées sur les classifications, Sport Climbing Australia veut ajouter une voie inclusive, structurée, compétitive, assumée. À terme, Beck Hamilton imagine même qu’un championnat du monde inclusif puisse être organisé dans la continuité d’un championnat du monde classique, « sur les mêmes murs ». La CEO sait que cette expérimentation sera observée. « Absolument, nous voulons être un laboratoire », affirme-t-elle. Elle dit avoir déjà reçu des retours d’autres sports australiens confrontés aux mêmes questions, mais sans savoir comment les aborder. Pour elle, la méthode tient en peu de mots : aller chercher les personnes concernées, les écouter, construire avec elles, puis tester. Sport Climbing Australia n’a pas encore toutes les réponses. Mais sa proposition tient dans une phrase que Beck Hamilton répète comme une ligne de conduite : « Les murs ne discriminent pas. Les murs sont les murs : quand vous entrez dans une salle d’escalade et que vous allez sur le mur, peu importe qui vous êtes, d’où vous venez ou tout ce qu’il y a entre les deux. »












