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  • Le corps de l’escalade

    Dans ce texte, l’autrice et doctorante en études afro-américaines Endria Isa Richardson explore ce que l’escalade fait au corps — et ce que le corps révèle des rapports de race, de territoire et de mémoire. Vertige Media republie ce récit originellement intitulé The Body of Climbing dans le cadre d’un nouveau partenariat avec le média américain Desire Lines. (cc) NEOM /Unsplash Cet article a initialement été publié sur Desire Lines. Sur les terres des Serrano et des Shoshone de l’Ouest, il y a des blocs pour lesquels je traverse la Californie dans toute sa longueur. La roche est ancienne et prodigieusement immobile. Quand je pose la main contre sa surface rugueuse, mon corps tremble, pas elle. Mais la Terre est une roublarde : elle fait seulement semblant de ne jamais bouger. C’est ce que j’aime chez elle. À une époque, elle s’est pourtant déplacée de façon cataclysmique : le basalte s’est écrasé avec une force brutale contre la chair du magma, la peau du quartz et le squelette du granit. Ses couches ont paru se plier et se froisser. Elle est devenue une bouillie chaude et torturée. Les années ont passé, puis les siècles, puis les millénaires. L’eau s’est infiltrée dans les fissures et a transformé la roche en sol. Le sol s’est érodé, révélant des blocs tapis dans les entrailles de la Terre, nus comme de véritables os. La Terre me joue des tours. C’est ce que j’aime dans l’escalade : le passage n’est jamais celui qu’on croit. La roche n’est jamais celle qu’on croit. Et pendant que je grimpe, je ne suis pas non plus la personne que je crois être. Je cherche la trajectoire la plus évidente vers le haut, parmi les traces de magnésie et les petits creux. Facile, me dis-je. Évident. Je verrouille mes doigts sur une petite réglette – une prise fine que l’on saisit sur les dernières phalanges – et pose la pointe du pied contre un bombé lisse. Je tire fort avec la main gauche, pousse sur la carre étroite d’une chaussure et lance la main droite vers la trace de magnésie blanche au-dessus de ma tête. Un doigt accroche une prise glissante. Elle paraissait tellement plus grande vue du sol. Mon corps bascule et se retrouve en porte-à-faux au-dessus du vide. Pendant un instant, je pense que je ne fais qu'une pause. Et puis je tombe dans une rafale de vent cinglante, dure, plate et sèche comme la paume de la Terre qui se lève pour m’agripper les pieds et me faire basculer. La Terre me joue des tours. C’est ce que j’aime dans l’escalade : le passage n’est jamais celui qu’on croit. La roche n’est jamais celle qu’on croit. Et pendant que je grimpe, je ne suis pas non plus la personne que je crois être. J’ai appris à grimper quand j’étais en première année de droit. Je voulais me changer les idées quelques heures par semaine, loin de mes études. Je me suis inscrite à un cours d’initiation. Tout le monde était blanc dans le groupe, sauf moi. L’instructeur – un étudiant en études supérieures qui grimpait avec tant d’élégance qu’on aurait dit qu’il dansait – nous a appris à nous encorder correctement au baudrier. À vérifier, puis à revérifier, l'assurage. Et à nommer les différentes prises : bac, réglette, plat, prise latérale. Il nous a transmis toutes les informations dont, selon lui, nous aurions besoin pour grimper. Il n’a pas parlé du fait que tout le monde dans le groupe, sauf moi, était blanc. Il n’a pas parlé du fait que, lorsque nous grimperions dehors, aux États-Unis, nous le ferions sur des terres volées. Il a simplement dit : « L’escalade, c’est simple, efficace, pure et dure. C’est tout ». J’ai souvent retrouvé cette idée dans le milieu dominant de l’escalade : grimper serait une activité simple que nous pratiquons avec nos corps, lesquels seraient encore plus simples que nos esprits. Parfois, le mot employé n’est pas « simple », mais « neutre », « universel » ou « apolitique ». Comme si les sensations de l’escalade étaient, par nature, différentes de celles de la politique, que nous éprouvons pourtant aussi avec nos corps. Après tout, que sont les effets de la suprématie blanche, sinon de la tension, de la joie, du soulagement, de la crispation, de la brûlure, des migraines, de la chaleur, de la faim, de l’hypertension, du diabète, de la rage, de la dépression, de l’exaltation et du chagrin ? Toutes ces choses, de façon chronique, aiguë ou dévastatrice, sont produites sciemment et délibérément : présentes dans certains corps, absentes dans d’autres. Ou devrais-je dire : « infligées à certains corps » et « accordées à d’autres ». Nous grimpons avec nos corps, et rien de ce que nous faisons avec nos corps n’est simple. Et pourtant. Sur ces terres, la roche semble immobile, dure au toucher, froide. Quand je réessaie le passage, je grimpe avec mes bras, mes côtes, mon souffle, mes ongles. Quand je quitte le sol pour monter sur le bloc, je suis joyeuse, maladroite et forte. Je me concentre pour faire enchaîner à mon corps une série de mouvements difficiles et magnifiques. Mon attention devient si étroite qu'il n’existe plus rien, à part mes bras, mes côtes, mon souffle, mes ongles, la roche et la rugosité particulière de sa peau contre celle, tout aussi singulière, de la mienne. La forme précise de la roche et celle, en réponse, de mon corps me remplissent et m’enveloppent de joie. J’ai l’impression de danser. Que pourrait-il manquer à cette expérience ? Elle est entière, pleine et, oui, simple. Mes joues s’empourprent en constatant le vacarme de ces groupes de grimpeur·se·s blanc·he·s, et leur silence lorsqu’ils passent devant mes ami·e·s et moi. Pas un « bonjour », pas un « comment ça va ? » Je tombe, heurte le sol, ris, puis me relève. Et maintenant, je suis à nouveau immobile dans mon corps, dans le désert, entourée d’autres personnes. Je remarque qu’autour de mes ami·e·s et de moi, au milieu de jeux joyeux et sérieux, je ne vois que des personnes blanches. Pourtant, nous sommes sur une terre qui reste administrée par des peuples autochtones, une terre entretenue et travaillée par des personnes noires et autochtones réduites en esclavage – même en Californie, cet État « libre ». Mes joues s’empourprent en constatant le vacarme de ces groupes de grimpeur·se·s blanc·he·s, et leur silence lorsqu’ils passent devant mes ami·e·s et moi. Pas un « bonjour », pas un « comment ça va ? ». Aucune conscience, semble-t-il, du fait de partager cet espace avec d’autres personnes et d’autres êtres, ni de l’effet qu’un peu de cordialité pourrait avoir pour aider d’autres grimpeur·se·s à s’y sentir les bienvenu·e·s. Mes tempes cognent d’agacement. Mes doigts se crispent, mon souffle s’accélère. Je repense à ce qu’on m’a appris : l’escalade devait être simple, apolitique, réduite aux mouvements concrets et physiques du corps qui grimpe. Je pense à ce que je ressens lorsque je grimpe et je me dis : oui, c’est joyeux. Mais je me dis aussi que cet état relève d’une forme de dissociation, qui paraît simple sans l’être vraiment. C’est agréable, peut-être nécessaire pour venir à bout d’un passage difficile, mais ce n’est pas un état que l’on peut maintenir pendant tous les autres moments qui constituent l’essentiel de nos vies de grimpeur·se·s : quand nous parlons à d’autres grimpeur·se·s, quand nous restons simplement au pied d’une falaise, quand nous échangeons sur les forums de la communauté, quand nous marchons jusqu’au bloc. Dans ces moments-là, j’ai besoin d’autre chose, d’une autre langue pour expliquer ce qu’est l’escalade. Dans de nombreux contes populaires afro-américains, le personnage rusé sait que les choses sont rarement aussi simples qu’elles en ont l’air, et que rien ne vous fait tomber plus vite dans un piège que de vouloir simplifier ce qui ne l’est pas. Je cherche une manière de parler de l’escalade qui intègre ce que je sais en tant que grimpeuse noire, d'origine malaise, queer et femme : ce que j’aime dans l’escalade, c’est qu’elle me procure une joie comparable à celle de la danse. Et, tout comme un bloc n’est jamais seulement un bloc, la danse n’est jamais seulement de la danse. Et la joie n’a rien de simple. Je comprends alors qu'être grimpeur·se, ce n’est pas ressentir moins, mais davantage : ressentir la joie de danser sur la roche mais aussi la rage née de l’exclusion des personnes noires, autochtones, asiatiques et latinx des espaces naturels. Alors, pour parler d’escalade, j’ai besoin d’une langue aussi complexe et indocile que le corps. J’ai appris à méditer auprès d’enseignant·e·s noir·e·s et asiatiques à l'East Bay Meditation Center et à Spirit Rock : Spring Washam, Lama Rod Owens et Larry Yang. Quand je médite régulièrement, ce que je remarque d’abord, ce sont les espaces entre les mots. Je prête davantage attention au rythme des battements de mon cœur et au souffle de ma respiration, à la tension de mes migraines chroniques nichées derrière un œil. La langue que j’utilise pour trier et organiser mes expériences passe au second plan. Et c’est un soulagement. Je parle anglais, et l’anglais est la langue par laquelle les colons européens ont perpétré le meurtre et le déplacement des peuples autochtones d’Amérique du Nord, ainsi que l’asservissement, la torture et le meurtre de populations africaines dans le cadre de la traite transatlantique. C’est une langue de l’extraction des ressources du monde naturel, une langue qui transforme les terres, les plantes, les animaux et les minéraux en marchandises. Quand je médite, comme lorsque je grimpe, ma capacité à percevoir les sensations au moment où elles apparaissent – sans le filtre ni les jugements imposés par la langue anglaise et toute son histoire – s’accroît. Je développe ma capacité à écouter mes ancêtres d’Afrique de l’Ouest, de Malaisie et de Chine, ainsi que mes ancêtres autochtones d’Amérique du Nord, tels qu’ils se manifestent à l’intérieur de mon corps. Je m’ouvre aux informations sensorielles recueillies par les réseaux complexes de fibres nerveuses, de vaisseaux sanguins, de petits os et de cellules qui composent ma peau, mes yeux, mes oreilles, ma langue et mon nez. Je ressens ce que signifie exister dans ce corps qui me relie, par l’intermédiaire de mes arrière-arrière-arrière-grands-parents – et ainsi de suite –, à une époque antérieure à l’esclavage et à la colonisation. Je ne peux ni parler, ni écrire, ni même penser les mots justes pour décrire ce que cela fait d’habiter ce corps. Mais lorsque je médite, je peux éprouver ce que cela signifie d’être dans ce corps. Je suppose que la langue que je cherche est celle du corps : la sensation, le ressenti, le mouvement. Ne pas ressentir l’absence de nombreuses personnes autochtones et noires dans les déserts, les gorges, les montagnes et les salles d’escalade des villes, c’est également habiter un certain type de corps : un corps engourdi, un corps fermé, un corps trompé par son désir de simplifier ce qui ne l’est pas. L’escalade est aussi une langue que le corps comprend. Je déplace mon corps sur la roche. Parfois, cela signifie que je me concentre uniquement sur mon souffle, mes bras, mon ongle et la roche. Parfois, cela signifie que je me concentre sur mon corps, le paysage, les gens et l’histoire. Le meurtre et le déplacement forcé des populations autochtones et noires, sur tout un territoire et au fil du temps, au point que les personnes blanches sont devenues majoritaires sur les terres autochtones, ont été aussi violents que les forces qui ont transformé la Terre en magma, puis en pierre, puis en blocs. Je ressens l’absence de mes frères et sœurs dans mon corps : mon cœur s’emballe, mes paumes transpirent, mes yeux se plissent. C’est aussi le présent immédiat. C’est aussi une expérience incarnée. C’est aussi cela, grimper. Ne pas ressentir l’absence de nombreuses personnes autochtones et noires dans les déserts, les gorges, les montagnes et les salles d’escalade des villes, c’est également habiter un certain type de corps : un corps engourdi, un corps fermé, un corps trompé par son désir de simplifier ce qui ne l’est pas. L’escalade nous apprend à habiter nos corps par la joie du mouvement, mais elle nous apprend aussi à supporter l’inconfort et la douleur, et à en tirer quelque chose. Si je tombe sans cesse dans un passage, c’est que je ne l’ai pas encore compris : je n’ai pas appris à le lire correctement, ni à entrer en relation avec lui. Peut-être que je n’ai pas les compétences nécessaires pour le grimper, ou peut-être que je ne suis pas assez forte. Je peux ressentir de la colère, de l’irritation, de la frustration et de l’agacement. Mais si je veux grimper, c’est mon corps et ma manière d’aborder le passage qui devront changer. La roche n’est pas le problème. Les personnes autochtones et noires, comme les autres personnes racisées qui réclament des changements dans la communauté de l’escalade et dans le pays, ne sont pas le problème. Sur ce bloc, sur les terres des Serrano et des Shoshone de l’Ouest, je vide mon esprit de tout ce qui voudrait que l’escalade soit « pure », « simple », « efficace » et « dure ». Je me sens joueuse, apeurée et vulnérable. Autrement dit, je laisse mon corps éprouver la complexité du fait d’être dans un lieu dont les personnes qui me ressemblent ont été chassées. Je regarde la roche. Le creux que j’avais repéré plus tôt est petit. Je vais essayer de le tenir, sans partir du principe que j’y arriverai. J’apprends à lire ce qui est là, et non ce que j’aimerais y trouver. Mon corps et ceux de mes ancêtres se sont brisés le long des failles du traumatisme intergénérationnel. Ils ont porté le deuil et survécu à des bouleversements sismiques. Mon peuple et moi, comme la Terre, sommes des êtres rusés, qui disent : « Je ne suis pas celle que vous voyez. Je suis qui je suis. » C’est ce que j’aime dans l’escalade. Elle parle du corps, un corps politique, joyeux, exigeant, traversé par la rage, si doux et si retors. Je commence à danser. Cet article a été traduit de l'anglais depuis la newsletter de Desire Lines. Installée à Oakland, en Californie, l’autrice Endria Isa Richardson est titulaire d’un diplôme de droit (JD) de la Stanford Law School et prépare actuellement un doctorat en études afro-américaines à l’université de Californie à Berkeley. Ses essais ont été publiés dans Black Warrior Review, Alpinist et Bay Nature, et ses textes de fiction ont été publiés ou sont à paraître dans Ecotone, Transition, Lightspeed et d’autres revues. Cet essai a été publié pour la première fois dans le numéro 72 d’Alpinist, à l’hiver 2020.

  • Journal d'un hôte d'accueil en salle d'escalade qui vous déteste, mais cordialement

    Il y a, dans chaque salle d’escalade, quelqu’un à qui l’on demande d’encaisser les entrées, de retenir les prénoms et de faire vivre la communauté, tout en nettoyant derrière elle. Depuis son comptoir, cette figure discrète voit aussi se dessiner les habitudes d’un nouveau public, venu chercher dans la grimpe une certaine façon de se distinguer. Ce texte imagine la petite musique intérieure de l’un de ces hôtes. (cc) Fethi Benattallah / Unsplash Je ne connais pas vos métiers, mais je pourrais assez bien les deviner. Il y a votre manière d’arriver avec un ordinateur sous le bras, de terminer un message avant de chercher votre abonnement, de dire « grosse journée » en retirant une veste conçue pour résister à une tempête en Patagonie. Je travaille à l’accueil d’une salle d’escalade parisienne. Je vous vois six fois par semaine. Je connais vos habitudes, vos conversations, votre manière de regarder les nouvelles têtes. À force d’analyse de terrain, je commence à connaître aussi la différence entre ce que vous venez faire ici et ce que vous aimez que cela dise de vous. Alors attention, je ne parle pas de tout le monde. Seulement de ce nouvel ensemble de grimpeur·se·s qui s’est épanoui de ce big-bang entre l'explosion des salles et celle de la culture marchande de « l'outdoor » de l’après-Covid. Un ensemble dont je reconnais le système de valeurs, puisque – entendons-nous bien – c'est aussi le mien. Le diable s'habille en Patagonia Vous venez grimper, donc. Vous appréciez également que ce choix vous distingue de celles et ceux qui vont soulever de la fonte devant un miroir. Vous aussi, vous aimeriez avoir une meilleure silhouette. Mais vous tenez à l'obtenir dans un environnement culturellement acceptable. Depuis ma caisse automatique, je vous trouve un petit air de famille. Il se voit dans vos âges qui lorgnent la mid-life crisis. Dans cette hyperpositivité face à l'échec permanent. Ou plus prosaïquement dans ces petits tatouages dont le dessin ressemble à ce qu’on faisait dans la marge d’un cahier, sauf que quelqu’un a été choisi avec soin pour le reproduire. Vous portez un pantalon assez ample pour grimper, travailler, acheter du fenouil et donner votre avis sur une rénovation. Une polaire technique, des baskets aux couleurs discrètement compliquées. Vous n’avez pas forcément de l’argent. Parmi vous, certain·e·s attendent une facture impayée, comptent leurs séances, habitent toujours en colocation. Votre capital est surtout culturel : des références, du vocabulaire, une manière de reconnaître ce qui mérite l’attention. Cela ne paie pas le loyer, mais permet d’entrer dans certains lieux sans jamais se demander si l’on est à sa place. La réglette a remplacé votre petit vin orange « glouglou ». Vous prononcez « lolotte » avec l’aisance autrefois réservée à vos découvertes de fromages affinés. En quelques mois, vous connaissez les ouvreur·se·s, les secteurs de Bleau, les chaussons qu’il faut ressemeler. Vous n’êtes pas encore très fort·e·s, mais vous savez déjà reconnaître quelqu’un qui n’y connaît rien. L’escalade vous va remarquablement bien. On y travaille ses épaules, mais on parle de mouvement. On y compare ses performances, mais avec un vocabulaire à soi. Le même genre que celui qui vous assurait jadis une distinction dans les dejs en ville. En moins mainstream. La réglette a remplacé votre petit vin orange « glouglou ». Vous prononcez « lolotte » avec l’aisance autrefois réservée à vos découvertes de fromages affinés. Dans les rares dîners que vous avez encore le temps d’honorer, votre explication soutenue du développement olympique de l’escalade occupe désormais la place de votre avis sur le rassemblement de la gauche. Vous détestez l’esprit de compétition. Je constate simplement que vous savez qui, parmi vos ami·e·s, a fait la noire du fond. Le marcel vous gêne dans ce qu'il dit lui, mais vous remontez volontiers les manches de votre tee-shirt « un peu loose ». Vous vous moquez des programmes de musculation, puis discutez pendant vingt minutes de la meilleure manière de renforcer les doigts. Je comprends l’attrait. En bloc, les efforts sont courts, les problèmes concrets. Pour des gens qui passent leurs journées à discuter de choses dont on ne sait jamais quand elles sont terminées, atteindre un bac avec les deux mains doit faire un bien fou. Raclette, contre-culture et béton apparent Vous avez trouvé ici un milieu qui ressemble au vôtre en ayant l’air de vous en sortir. Vous parlez spontanément à des inconnu·e·s avec qui vous découvrez ensuite trois ami·e·s en commun, une ancienne boîte dans la tech et le même micro-festival cet été. Le monde est petit. Le prix de l’entrée et la sociologie du quartier aident un peu. Les codes font le reste. Où poser ses affaires, comment attendre, quand encourager. Comme une bêta, tout cela s’apprend. Ce qui ne vous empêche pas de grimper sur vos contradictions. Vous jugez très fort la personne qui garde ses chaussettes, puis lui adressez un clin d’œil après son essai. Vous commentez à voix basse le grimpeur qui fait des tractions, avant d’aller lui demander un conseil. Comme dans la vie, vous aimez d’ailleurs circuler entre des mondes différents. Cette ouverture fait partie de votre charme. Elle vous permet aussi d’être à l’aise partout, tout en signalant que vous savez exactement où vous mettez les pieds. Vous pouvez apprécier ce que vous railliez cinq minutes plus tôt : vous avez les références nécessaires pour que cela passe pour de la curiosité plutôt que pour une faute de goût. La salle suscite par exemple beaucoup de vocations bénévoles en programmation musicale, en direction artistique et en sélection des bières. Pour passer la raclette dans les douches, nous conservons en revanche une distance plus professionnelle. C’est ce que j’aime dans vos discussions au comptoir. J’ai appris à laisser certains enchaînements se commenter eux-mêmes. Je vous ai entendu·e·s expliquer que vous aimiez cette salle parce qu’elle était simple. Il avait fallu neuf mois de travaux pour obtenir cette simplicité. Le béton apparent, le bois clair, les plantes qui survivent difficilement à la magnésie : rien n’est arrivé par hasard. Avant, les client·e·s demandaient si on avait un dévers. Certain·e·s veulent maintenant savoir qui a pensé l’espace. Vous inspectez la machine à café, avant même de me dire bonjour. C’est par ces repères subliminaux que vous vérifiez, presque inquiet·e·s, que vous êtes au bon endroit. Je vous entends parler de votre quartier dans les mêmes termes. Vous y avez trouvé de l’espace et une vie plus mélangée. Vous êtes ravis qu’un maraîcher bio ait ouvert en bas de chez vous. Un peu inquiets, déjà, qu’un deuxième arrive. Vous ne voulez pas retrouver le club de sport de vos parents, ses hiérarchies trop visibles et ses conversations sur la réussite. Vous voulez pourtant conserver la possibilité de choisir vos fréquentations, votre décor, votre tranquillité. Ici, personne ne vous demande votre profession pour savoir si vous faites partie du cercle. Vous vous chargez de réinjecter vos soft skills autrement. La salle suscite par exemple beaucoup de vocations bénévoles en programmation musicale, en direction artistique et en sélection des bières. Pour passer la raclette dans les douches, nous conservons en revanche une distance plus professionnelle. Mes patron·ne·s ont bien compris ce nouvel esprit. Iels savent attirer une clientèle à qui l’on propose de se sentir un peu « alternative ». Iels savent aussi le facturer. Vous n’êtes pas venu·e·s acheter une rébellion contre-culturelle, évidemment. Mais vous appréciez qu’un peu de son prestige soit compris dans l’abonnement. Votre matériel raconte la même histoire. Vous connaissez les gommes, les petites marques, un·e ressemeleur·se qui « travaille vraiment bien ». Vous n'êtes pas matérialiste mais les objets sont intéressants à partir du moment où ils racontent une histoire. L'insoutenable légèreté de l'être Vous parlez aussi beaucoup du « dehors ». Certain·e·s vont à Fontainebleau toutes les semaines. D’autres attendent depuis trois ans que les conditions, les ami·e·s et leur agenda coïncident. Même si vous n'y allez jamais, la forêt occupe pourtant une place considérable dans vos conversations. Elle donne à vos séances entre deux réunions un horizon plus vaste que l’entretien du dos. Il y a du grès au bout de votre carnet de 10, des journées dont personne ne demande un feedback. Vous aimez imaginer cette vie disponible. Vous aimeriez simplement qu’elle reste compatible avec un revenu régulier, un appartement agréable et une bonne mutuelle. Ici, vous pouvez avoir peur en haut d’un bloc tout en sachant à quelle heure vous serez chez vous. C’est une qualité rare pour une aventure. La météo ne vous décevra pas, quelqu’un a vérifié les prises et je suis là jusqu’à la fermeture. Vous pouvez vous concentrer sur votre engagement. Nous nous occupons des conditions générales. Ce qui vous inquiète vraiment, c’est l’arrivée des autres. Pas au début. Au début, vous étiez les autres. On vous a expliqué les couleurs, prêté de la magnésie, présenté des gens. Puis vous avez progressé. Vous avez vos habitudes, vos connaissances, une place à table. Vous êtes devenu·e·s des habitué·e·s. C'est à partir de là que, à chaque fois que j'explique le fonctionnement à quelqu'un de nouveau, vos sourcils froncés sonnent le débarquement de la confiscation. Tout à coup, vous soupirez devant les groupes, vous réservez vos encouragements puis venez me dire que l'ambiance a changé. De petites choses qui rappellent aux nouveaux·elles venu·e·s qu’ils et elles entrent chez quelqu’un. Vous vouliez échapper aux vieux cercles fermés. Il vous aura fallu quelques mois pour vous inquiéter de la taille du vôtre. Vous apprenez encore quelque chose. Vous avez le droit d’être maladroit·e·s, d’avoir peur, de recommencer sans devoir justifier le temps que cela prend. Votre progression ne sert ni votre entreprise ni votre dossier bancaire. Elle est à vous. Je vous trouve parfois fatigant·e·s. Mais je serais mal placé pour prétendre que tout cela m’est étranger. Moi aussi, je connais les bons cafés, les vêtements qui ne font pas trop neufs, les endroits qu’il faudrait découvrir avant qu’ils soient découverts. J’ai acheté mon pantalon d’occasion, puis passé une soirée à vérifier ce qu’il coûtait neuf. Je partage vos goûts et une bonne partie de vos petites vanités. Je pourrais être à votre table. Mais ce soir, je dois la nettoyer. Mon SMIC ne me donne pas une lucidité particulière. Il m’aide surtout à remarquer le travail nécessaire à votre décontraction. Pour le reste, je comprends votre embarras. Nous avions imaginé devenir des adultes un peu différent·e·s. Nous nous découvrons des préoccupations de plus en plus ordinaires, sans avoir le sentiment d’être devenu·e·s des gens ordinaires. Vous négociez un prêt, cherchez une école, comparez des devis. Vous aimeriez que cette vie conserve de la place pour autre chose que son bon fonctionnement. Moi, je n’en suis pas au prêt. Mais je voudrais bien un salaire plus confortable sans avoir l’impression d’abandonner tout ce qui me plaît. Je ne sais pas pourquoi je vous reprocherais de chercher une issue au même problème avec quelques années d’avance. Alors vous venez ici. Vous apprenez encore quelque chose. Vous avez le droit d’être maladroit·e·s, d’avoir peur, de recommencer sans devoir justifier le temps que cela prend. Votre progression ne sert ni votre entreprise ni votre dossier bancaire. Elle est à vous. Et il y a les autres. Celles et ceux qui remarquent votre absence, se souviennent de votre blessure, vous gardent une place. Je vous vois aider un·e débutant·e sans chercher à lui montrer votre niveau. Vous réjouir pour quelqu’un qui réussit un bloc que vous faites à l’échauffement. Dans ces moments-là, votre bienveillance n’a plus besoin d’être contée. Vous ne menez plus une révolution que le capitalisme a déjà absorbée. Vous retombez sur une histoire sans code-barres ni charge symbolique instagrammable. Vous trouvez des ami·e·s, du plaisir, une raison de fermer votre ordinateur. C’est déjà beaucoup. Assez, même, pour que je comprenne votre attachement à cet endroit, malgré votre tendance à le croire plus ouvert quand il vous ressemble. Car il n’y a pas de meilleur moment que celui où, après avoir zippé, vous vous retournez vers moi pour me dire combien ce bloc a bien été ouvert. Je vous vois repartir dedans comme un enfant de la balle, avec un grand sourire et de la magnésie sur la joue. Et alors, je finis par vous croire quand vous le dites : ici, vous pouvez enfin être vous-mêmes. Cet article est issu d'une série fictionnelle consacrée à la petite musique intérieure de celles et ceux qui font vivre l’escalade. Histoire de croquer notre époque à travers leurs regards. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait purement fortuite.

  • Première grève de l'histoire d'Arkose

    Pour la première fois depuis sa création en 2013, le groupe Arkose fait face à un appel à la grève. Les ouvreur·se·s référents ont décidé de cesser le travail ce lundi 28 septembre, à l'appel de la FERC-CGT. En cause : une décision unilatérale de la direction de convertir dix journées de maintenance en journées d'ouverture de voies, plus longues et plus éprouvantes. © Arkose Dans un communiqué publié le 25 septembre dernier, la FERC-CGT (pour Fédération de l’éducation, de la recherche et de la culture, la fédération syndicale qui représente les salarié·e·s d'Arkose, ndlr) annonce que les ouvreur·se·s d'Arkose se mettent en grève pour « défendre [leurs] droits ». Le texte précise que depuis plusieurs mois, les ouvreur·se·s d'Arkose alertent sur la dégradation de leurs conditions de travail et sur l'absence de reconnaissance de leur métier, sans obtenir de réponse de la direction. Cette grève, indiquent-ils dans leur communiqué, « n'est pas une décision prise à la légère » et « intervient parce que les échanges et les alertes ne suffisent plus ». Un rassemblement est prévu dès 9 heures devant le siège du groupe, dans le 20e arrondissement de Paris. Contactée par Vertige Media, la direction n'a pas souhaité communiquer. Dix journées de trop Le déclencheur est précisément indiqué dans le communiqué. Cet été, sans concertation préalable, la direction a, selon la FERC-CGT, décidé de convertir dix journées dites « référent » en journées de production. Une distinction qui compte dans le quotidien des ouvreur·se·s. D'un côté, les « journées référent » (du nom des ouvreur·se·s dites « référent·e·s », ndlr) sont consacrées aux tâches de maintenance : recalage des blocs, rangement des prises, tri des vis, nettoyage et entretien des tapis et des brosses. De l'autre, les journées de production impliquent d'ouvrir de nouvelles voies ou de nouveaux problèmes de bloc — un travail physiquement plus exigeant et plus long. En clair, cela implique pour le syndicat davantage de travail, pour la même paye. Ce mouvement concerne directement les ouvreur·se·s référent·e·s, salarié·e·s en CDI, qui sont au nombre d'une dizaine chez Arkose. À la différence des ouvreur·se·s dits « volant·e·s », qui interviennent de salle en salle — treize en Île-de-France, une trentaine en tout à travers la France et l'Europe —, les ouvreur·se·s référent·e·s sont les seul·e·s directement touché·e·s par la décision contestée. Selon nos informations, la grève devrait être très suivie, notamment en Île-de-France. La FERC-CGT avait demandé une réunion pour explorer d'autres pistes. La direction a posé comme préalable à toute discussion l'acceptation de cette transformation. Devant ce blocage, la fédération a appelé à la grève. Ses revendications sont doubles : le maintien du nombre de journées « référent » et l'ouverture d'une négociation sur les conditions de travail et l'organisation des journées de production. Un terrain déjà fragilisé Ce mouvement ne surgit pas de nulle part. En juillet, Vertige Media publiait une enquête sur les conditions de travail des salarié·e·s d'Arkose pendant la canicule. Plusieurs employé·e·s y décrivaient des salles transformées en fours — avec des températures parfois supérieures à 40 °C — et une direction qui avait refusé de fermer malgré la chaleur extrême, au nom de la « nécessité de maintenir l'exploitation ». « Cette façon de mettre la productivité avant la santé de ses employés, ce n'est pas l'image que je me faisais de l'escalade », confiait l'une des salariées du réseau de salles d'escalade. Le communiqué syndical évoque également des départs non remplacés, des commandes de prises réduites ou annulées, et des salaires qui stagnent alors que l'inflation reprend. En toile de fond, c’est tout le secteur des salles d’escalade qui traverse une période de tensions. Fin juillet, la holding Climb Up Investissements et plusieurs de ses sociétés d'exploitation ont été placées en redressement judiciaire. Vertical Art avait fermé sa salle lyonnaise en 2025. Et Climbing District, l'un des principaux réseaux hexagonaux, vient d'annoncer un changement de direction sur fond de difficultés financières. C'est dans cet environnement qu'Arkose justifie une partie de ses arbitrages. Mais pour la FERC-CGT, la crise du secteur ne saurait légitimer la dégradation des conditions de travail de celles et ceux qui font vivre les salles au quotidien. Nota bene : Certain·e·s ouvreur·se·s d'Arkose se sont mis en grève l'an dernier à l'appel d'un mouvement national qui dénonçait une mesure gouvernementale. Mais ledit mouvement ne concernait pas directement leurs conditions de travail ni le groupe.

  • Climbing District change de direction sur fond de difficultés financières

    À partir du 3 octobre 2026, Julien Watry, directeur du fonds d’investissement Pléiade Venture, et Clément Lorin prendront la direction effective de Climbing District. Un changement de cap pour un groupe qui a doublé de taille en un an, au moment où le marché français des salles d’escalade ralentit et où sa situation financière s’est tendue. © Climbing District Une page est en train de se tourner chez Climbing District. Selon plusieurs sources concordantes contactées par Vertige Media, les cofondateurs de l’entreprise créée en 2019 ne seront plus aux commandes opérationnelles à partir du 3 octobre. Ils resteront actionnaires et associés aux réflexions stratégiques, mais ne piloteront plus l’activité au quotidien. La nouvelle organisation marque aussi une implication plus directe de Pléiade Venture, l’un des principaux fonds présents au capital du groupe. Déjà présent au comité de surveillance, le fonds place désormais l’un de ses dirigeants à la tête de l’opérationnel de l’entreprise. Contactés, les cofondateurs n’ont pas souhaité commenter cette transition. De son côté, Julien Watry n’a pas non plus voulu s'exprimer sur cette séquence ni le mandat de la nouvelle équipe. Il explique vouloir consacrer son temps « à l’ensemble des équipes » et indique qu’il pourrait communiquer ultérieurement. La loi du marché Pour le réseau de salles d'escalade, ce changement intervient après deux années d’expansion accélérée. Fin 2023, Climbing District levait 10 millions d’euros auprès de Pléiade Venture et de son investisseur historique 123 Investment Managers, avec un objectif assumé : accélérer en France et se développer en Europe. En 2024, le groupe rachète UrbanWall à Milan, puis quatre salles à Londes, notamment celles des réseaux Stronghold et The Arch. Début 2025, l’enseigne revendique onze salles dans trois pays et explique avoir doublé de taille en un an. À l’époque, ses dirigeants assurent que les salles déjà ouvertes sont rentables dans leur exploitation quotidienne. L’argent levé doit donc d’abord servir à financer la croissance. Climbing District s’inscrit alors dans un mouvement qui traverse tout le secteur de l’escalade indoor : multiplication des ouvertures, arrivée de nouveaux investisseurs, rachats et constitution de grands réseaux. En 2025, Climbing District SAS a enregistré 3,05 millions d’euros de pertes, contre 1,70 million l’année précédente. Dans le même temps, les sommes qu’elle doit encore rembourser à ses financeurs sont passées de 5,63 millions d’euros fin 2023 à 14,2 millions fin 2025 Depuis, le contexte du marché s’est nettement dégradé. Fin juillet, la holding Climb Up Investissements et plusieurs de ses sociétés d’exploitation ont été placées en redressement judiciaire, après plusieurs mois de baisse de fréquentation dans ses salles historiques. Le groupe avait déjà connu plusieurs mouvements à sa tête. François Charpy, ancien dirigeant de Quick et de Disneyland Paris recruté en 2025 pour transformer l’enseigne, a quitté ses fonctions de directeur général un peu plus d’un an après son arrivée. Jean-Luc Croset, lui aussi issu du retail, lui a succédé fin juin, quelques semaines avant l’ouverture de la procédure. Ailleurs, Vertical Art avait fermé sa salle lyonnaise en 2025, une salle Arkose à Lille avait également cessé son activité et le Climbing Mulhouse Center a plus récemment mis la clé sous la porte. À ce jour, aucune procédure collective ni fermeture de salle n’a été annoncée au sein du groupe Climbing District. Les comptes de sa société centrale affichent néanmoins une situation financière tendue. Pour les lire correctement, il faut d’abord comprendre que toutes les salles françaises ne sont pas regroupées dans une seule société. Climbing District SAS chapeaute le groupe et exploite directement la salle des Batignolles, tandis que plusieurs autres établissements disposent de leur propre société d’exploitation. Ses comptes ne donnent donc pas le résultat de l’ensemble du réseau. En 2025, Climbing District SAS a enregistré 3,05 millions d’euros de pertes, contre 1,70 million l’année précédente. Dans le même temps, les sommes qu’elle doit encore rembourser à ses créanciers sont passées de 5,63 millions d’euros fin 2023 à 14,2 millions fin 2025. C’est dans ce contexte que Pléiade Venture renforce son implication auprès de Climbing District. Un réseau qui fait d'ailleurs figure de cas assez atypique dans le portefeuille du fonds Cela ne signifie pas nécessairement que les salles elles-mêmes perdent de l’argent. Un établissement peut être rentable dans son fonctionnement quotidien tandis que la société centrale supporte le coût du siège, des acquisitions, des ouvertures ou des intérêts liés aux emprunts. Les comptes de plusieurs filiales sont par ailleurs confidentiels. Parmis les rares données disponibles, la société qui exploite Pont-de-Neuilly a toutefois terminé 2025 avec une perte nette de 526 000 euros. On peut en revanche établir que la société centrale (Climbing District SAS) perd plus d'argent qu'il y a deux ans et s'est, dans le même temps, beaucoup plus endettée. Les données publiques ne permettent pas de savoir quelle part de cette dégradation tient aux salles elles-mêmes, au coût de l’expansion européenne ou plus largement à la structure du groupe. De la bonne grimpe ? C’est dans ce contexte que Pléiade Venture renforce son implication auprès de Climbing District. Un réseau qui fait d'ailleurs figure de cas assez atypique dans le portefeuille du fonds, davantage habitué aux entreprises technologiques comme Gatling, spécialiste des tests de performance web, Leviia, dans le cloud, TestWe, qui dématérialise les examens, ou encore smartTrade Technologies, éditeur de logiciels financiers. Une chaîne de salles d’escalade, avec ses loyers, ses travaux, ses équipes et ses investissements lourds, répond à des contraintes très différentes. Pléiade revendique justement un accompagnement actif de ses participations et une logique de long terme. Voir l’un de ses directeurs passer du comité de surveillance à la direction opérationnelle de Climbing District marque malgré tout un changement d’échelle conséquent dans son engagement auprès du groupe. Reste maintenant à savoir quelles missions ont été confiées à la nouvelle équipe dirigeante. Certaines salles pourraient-elles être fermées ou cédées si leur rentabilité est jugée insuffisante ? La réduction des coûts fait-elle partie de la feuille de route ? Les budgets du siège, du marketing, de l’événementiel ou du développement international seront-ils revus ? Les salarié·e·s pourraient-iels, elleux aussi, être concerné·e·s ? Le groupe aura-t-il besoin de nouveaux capitaux pour financer la suite ? À ce stade, Vertige Media n’a obtenu aucun élément permettant de répondre à ces questions. Deux ans après avoir levé 10 millions d’euros pour accélérer son développement européen, Climbing District entre ainsi dans une phase bien différente. Après avoir grandi très vite, le groupe doit désormais trouver les moyens d'absorber cette croissance et de retrouver un modèle économiquement soutenable. Bref, de quoi s'accrocher.

  • Face à la dépression, l’escalade fait son entrée dans le champ thérapeutique

    En Allemagne, des psychiatres utilisent le bloc pour traiter la dépression. Une nouvelle étude permet d’y voir un peu plus clair sur ce qui se joue entre le mur et la tête. © Louis Lepron pour Vertige Media À Erlangen, en Bavière, à une vingtaine de kilomètres au nord de Nuremberg, la séance dure deux heures. Les vingt premières minutes se passent dans une pièce à part : exercice de pleine conscience, présentation du thème du jour, quelques éléments de psychoéducation. Ensuite, le groupe rejoint la salle pour soixante-quinze minutes de bloc, avant de terminer par un temps de relaxation et de discussion. Sur le mur, on ne travaille ni son placement de pied ni son projet. Les exercices doivent « provoquer des émotions, faire apparaître certains schémas et permettre de nouvelles expériences », expliquent les chercheur·se·s. Peur, échec, confiance en soi, difficulté à demander de l’aide : ce dont on parlerait habituellement dans le cabinet d’un·e thérapeute est ici mis à l’épreuve sur des prises. La méthode s’appelle la Bouldering Psychotherapy (BPT) et une nouvelle étude, publiée en mai 2026 dans BMC Medicine, vient d’en mesurer les effets chez des personnes souffrant de dépression. Psycho bloc Pour cette étude, 128 adultes souffrant d’un épisode de dépression majeure ont été réparti·e·s au hasard entre trois groupes. Quarante ont suivi dix semaines de BPT, formant le groupe bloc. Quarante-quatre ont suivi une autre thérapie collective, baptisée WISE. Les quarante-quatre dernier·ère·s ont simplement continué à recevoir leurs soins habituels, formant le groupe contrôle. Les séances de bloc se déroulaient en groupes d’une dizaine de personnes et étaient encadrées par deux psychiatres, psychologues ou psychothérapeutes formé·e·s au protocole. Les auteur·rice·s parlent d’une « psychothérapie enrichie par l’exercice physique » : l'escalade n’est donc pas un temps sportif à côté de la thérapie, elle fait partie intégrante du travail thérapeutique. Après dix semaines, les symptômes dépressifs ont davantage diminué chez les personnes ayant suivi la BPT que chez celles ayant continué leurs soins habituels Avant le tirage au sort, 102 participant·e·s sur 128, soit près de 80 %, espéraient rejoindre le groupe escalade. Vingt-cinq préféraient la thérapie WISE et une seule souhaitait rester avec les soins habituels. Cela ne remet pas en cause la comparaison, puisque les groupes ont ensuite été constitués au hasard. Mais cette préférence peut tout de même influencer la manière dont les participant·e·s vivent le traitement. Ici, pas de placebo possible : chacun·e sait forcément s’iel passe deux heures par semaine à grimper ou non. Ces précautions posées, les résultats sont plutôt encourageants. Après dix semaines, les symptômes dépressifs ont davantage diminué chez les personnes ayant suivi la BPT que chez celles ayant continué leurs soins habituels. Les chercheur·se·s les évaluent avec la MADRS, une échelle utilisée pour mesurer la sévérité d’une dépression. L’écart entre les deux groupes atteint 4,2 points. Il est statistiquement significatif, mais reste légèrement inférieur aux cinq points que l’équipe avait fixés comme seuil d’une différence cliniquement importante. Autrement dit, l’effet existe, mais il reste modéré. De quoi prendre la piste au sérieux, mais pas de quoi décréter l'escalade comme un nouveau traitement miracle. Autre façon de regarder les résultats : 29,7 % des personnes du groupe bloc avaient nettement progressé, contre 21,1 % dans le groupe contrôle. Le suivi réalisé un an plus tard est plus difficile à interpréter. Entre-temps, dix des 44 personnes du groupe contrôle avaient elles-mêmes commencé des séances de BPT. Les deux groupes n’étaient donc plus vraiment comparables comme au début de l’étude. Ce que l’on peut néanmoins constater, c’est que les personnes ayant suivi la BPT conservaient l’amélioration observée après les dix semaines. Il faut aussi regarder à qui cette thérapie a été proposée. 57 % des participant·e·s prenaient des antidépresseurs et 38 % suivaient déjà une psychothérapie. La BPT n’était donc pas testée pour remplacer les soins existants, mais pour voir ce qu’elle pouvait leur apporter en plus. Le protocole excluait par ailleurs les personnes présentant notamment une suicidalité aiguë (un risque suicidaire immédiat ou très élevé, ndlr), des comportements d’automutilation récents, certains troubles psychiatriques sévères ou des problèmes physiques incompatibles avec le fait de pratiquer l'escalade. Les résultats concernent donc une population bien précise, et pas toutes les personnes souffrant de dépression. Même dans ce cadre très encadré, la pratique n’a pas été totalement sans incident. Une personne s’est déchiré un ligament en grimpant, une autre a vu ressurgir un souvenir traumatique pendant une séance et les thérapeutes ont signalé une abrasion abdominale mineure. Les événements indésirables n’étaient toutefois pas plus fréquents dans le groupe bloc que dans les autres groupes. Escalade contre marche nordique L’étude publiée en 2026 n’est pas la première à tester cette idée. En 2025, une revue scientifique avait cherché à rassembler les travaux déjà publiés sur l’escalade et la dépression. Les chercheur·se·s avaient volontairement serré les critères : il fallait notamment que les participant·e·s présentent au moins une dépression modérée, que l’étude comporte un groupe de comparaison et que l’évolution des symptômes soit mesurée avec une échelle reconnue. Au bout du tri, seules sept études répondaient à ces critères, pour un total de 471 participant·e·s. Toutes avaient été menées en Allemagne ou en Autriche et la plupart provenaient du même réseau de recherche. Le sujet commence donc à être étudié sérieusement, mais sur une base encore assez étroite. La peur, la frustration ou le besoin de demander de l’aide peuvent apparaître très vite. Des choses que l’on évoquerait habituellement dans un cabinet se jouent alors directement pendant la séance. Pris ensemble, ces travaux vont plutôt dans le même sens. Après huit à dix semaines, les personnes qui suivent un programme mêlant escalade, pleine conscience et travail psychothérapeutique voient leurs symptômes dépressifs diminuer. Dans certaines études, l’amélioration est encore visible plusieurs mois plus tard. Mais tout dépend beaucoup de ce à quoi on compare l’escalade. Face à l’absence d’intervention supplémentaire ou à des exercices physiques réalisés seul·e à la maison, elle fait mieux. Face à une autre prise en charge collective, beaucoup moins. Une étude n’a par exemple pas trouvé la BPT plus efficace qu’une thérapie cognitivo-comportementale de groupe (une thérapie qui travaille notamment sur les pensées, les émotions et les comportements, ndlr). Dans une autre, quatre semaines d’escalade en moulinette ne faisaient pas mieux que quatre semaines de marche nordique (une marche sportive avec des bâtons, ndlr). Le problème, c’est que dans ces études, les patient·e·s ne font jamais seulement du bloc. Iels bougent, retrouvent un groupe chaque semaine, sont accompagné·e·s par des thérapeutes, travaillent sur leurs émotions et pratiquent souvent des exercices de pleine conscience. Quand les symptômes s’améliorent, il devient donc difficile de savoir ce qui revient vraiment à l’escalade elle-même. C’est pourtant précisément ce que les thérapeutes essaient de comprendre. Sur un bloc, il faut essayer, rater, recommencer, changer de méthode. La peur, la frustration ou le besoin de demander de l’aide peuvent apparaître très vite. Des choses que l’on évoquerait habituellement dans un cabinet se jouent alors directement pendant la séance. Les chercheur·se·s évoquent aussi la concentration, la résolution de problèmes, les expériences de réussite et les interactions avec les autres participant·e·s. L’étude de 2026 a justement essayé de mesurer certains de ces mécanismes. Les personnes du groupe bloc progressent dans leur capacité à rester concentrées pendant une activité physique. En revanche, l’effet est beaucoup moins clair sur le sentiment d’efficacité personnelle, c’est-à-dire la conviction de pouvoir faire face à une difficulté. La BPT semble donc fonctionner sans que les chercheur·se·s sachent encore précisément pourquoi. La revue de 2025 avance une autre piste : l’avantage de l’escalade apparaît surtout lorsqu’on la compare à l’absence d’intervention ou à une activité pratiquée seul·e. Dès que l’autre groupe bénéficie lui aussi d’une activité collective, l’écart se réduit nettement. Les auteur·rice·s résument ainsi leur hypothèse : « Peut-être que ce qui compte le plus n’est pas ce que l’on fait, mais la manière dont on le fait ». Pour l’instant, impossible donc de savoir quelle part de l’amélioration vient du bloc lui-même, du fait de bouger, du groupe ou du travail avec les thérapeutes. La prochaine étape sera moins de montrer que ces patient·e·s vont mieux que de comprendre pourquoi.

  • Le mythe du clodo des falaises et les effets de manche médiatiques

    De toutes les mythologies qui gouvernent l’histoire de l’escalade américaine, celle du dirtbag climber semble tenir le haut des charts. De Lynn Hill aux Stone Masters, en passant par Yvon Chouinard, tous les récits partent d’une forme de mise en scène de la pauvreté. Mais pourquoi donc ? Billy Westbay, Jim Bridwell, et John Long après la première ascension en une journée du Nose d'El Capitan (Yosemite) en 1975 (cc) StoneMastersPress/Wikicommons Et action ! John Long et Rick Accomazzo, deux membres des Stone Masters, racontent dans un podcast qu’au légendaire Camp 4, les gens étaient si pauvres qu’« il n’y avait aucun argent à se faire, à l’exception des cinquante cents la nuit que chacun était censé payer ». Lynn Hill, quant à elle, confie que, pour se nourrir, les membres du groupe finissaient les restes laissés dans les assiettes des touristes des autres camps. Dans le même esprit, Yvon Chouinard, fondateur de la marque Patagonia, déclare dans son autobiographie, intitulée À l’avant-garde (Glénat, 432 p., 2020, 35 euros), avoir vécu avec « cinquante cents par jour », avoir été emprisonné pendant dix-huit jours pour vagabondage à Winslow, en Arizona (p. 41), et avoir dormi dehors deux cents jours par an, sans tente ni matelas. Les grimpeur·se·s américain·e·s se décrivent ainsi régulièrement comme des « dirtbags » (littéralement « sacs sales », ndlr), « transgressant les règles », « rebelles à la culture de consommation », « en marge de la société », pour reprendre les mots d’Yvon Chouinard, qui raconte encore : « Dieu sait que j’aurais souvent eu besoin d’un salaire. La vie de “dirtbag” […] consistait à grimper beaucoup et à dormir dans un vieil incinérateur d’un camp désaffecté du corps civil de protection de l’environnement. Un régime alimentaire essentiellement composé de flocons d’avoine, agrémentés de perdrix, de marmotte ou de porc-épic braconnés. Les jours de fête, des spaghettis avec une boîte de thon provenant d’une boutique de San Francisco soldant les conserves cabossées ». Allô Maman Hobo Cette image d’Épinal a quelque chose d’intrigant par sa répétition. Sans qu’il soit question de discuter la sincérité des témoignages, on peut se demander d’où provient la forme de ce mythe fondateur et pourquoi, parmi toutes les descriptions qu’auraient pu en donner les personnes qui l’ont raconté, c’est celle-ci qui s’est imposée dans l’imaginaire collectif. Pourquoi avoir valorisé cet aspect de l’histoire parmi tout ce qui a pu caractériser, par ailleurs, leur mode de vie ? Pourquoi ce besoin de passer pour des sortes de « clochards célestes » quand, par exemple, Chouinard avoue sans barguigner que « la première fois [qu’il s’est] retrouvé debout sur des skis, c’était au début des années 1960, aux Diablerets, en Suisse » et que, durant ces mêmes années, il lui arrivait de passer l’été dans les Alpes ? Ce qui, pour un Californien, suppose des ressources difficilement compatibles avec le statut qu’il décrit. Il semble aussi y avoir une parenté entre la façon dont les grimpeur·se·s américain·e·s des années 1950 et 1960 se perçoivent et l’œuvre de l’écrivain Jack Kerouac (auteur américain et membre de la Beat Generation, ndlr). À la même époque, on assiste à des descriptions analogues : on vit dans sa voiture ou dans les trains, on voyage d’un spot à l’autre, on vit de quelques cents, on partage avec quelques autres ce mode de vie « alternatif », fait de bouts de ficelle, de solidarité et d’entraide. Il s’agit de mettre en avant un individu qui, à l’aide de ses seules forces et de sa seule volonté, sans l’aide de personne, s’élève au-dessus de sa condition ordinaire. La mythologie américaine, du moins une certaine partie d’entre elle, a pris le hobo pour modèle, véhicule contre-culturel et libertaire pétri d’indépendance et d’aventure. Kerouac en est le prophète et les grimpeur·se·s américain·e·s en proposent une réactualisation sous la forme du dirtbag. Mais si la forme emprunte à Kerouac, la question de fond reste posée : pourquoi, parmi toutes les façons dont les grimpeur·se·s pouvaient se raconter, est-ce cette forme-là qui a été retenue ? Pourquoi est-ce sous les traits de cette figure qu’iels souhaitent se présenter, alors qu’iels auraient sans doute pu en choisir d’autres, tant nos identités sont, à toutes et tous, kaléidoscopiques ? Et surtout, qu’est-ce que ce choix véhicule inconsciemment comme valeurs ? Garage band Dans Le mythe de l’entrepreneur, Anthony Galluzzo déconstruit la légende de Steve Jobs. On connaît l’histoire officielle : « À l’été 1976, à Los Altos, en Californie, deux jeunes amis [Steve Jobs et Steve Wozniak, nda] font équipe pour produire un ordinateur de leur invention, l’Apple I. […] Sans argent, les deux amis sont contraints de vendre leurs maigres possessions pour se constituer le capital nécessaire à l’achat des pièces. […] Sans local, les deux Steve improvisent une chaîne de montage dans la maison des parents de Jobs. […] Rapidement, le petit pavillon se retrouve noyé sous les composants électroniques et les circuits imprimés, si bien que Paul Jobs [le père de Steve] débarrasse son garage pour y installer l’entreprise ». Pourtant, montre Anthony Galluzzo, on pourrait raconter la même histoire de façons bien différentes. En insistant, par exemple, davantage sur le rôle de Wozniak qui, ingénieur chez HP, est le véritable inventeur de l’Apple I. Dans cette version, « Steve Jobs n’existe plus, Steve Wozniak est le seul génie à bord, et Apple n’apparaît finalement plus que comme une excroissance de Hewlett-Packard ». On pourrait aussi faire débuter l’histoire un peu plus tôt, dans les cercles de hackers dont les connaissances vont alimenter le travail de Wozniak et permettre ensuite la création de l’Apple I. « La figure de l’entrepreneur génial et solitaire […] se fond alors dans le collectif hacker », écrit l'auteur. Steve Jobs et Seve Wozniak. Deux salles, deux ambiances. À votre avis, qui a réussi ? (cc) Bernard Gotfryd et Alan Light / Wikicommons On pourrait enfin la faire commencer plus tard, avec l’intervention de Mike Markkula qui contribuera à la structuration et à la croissance de ce qui n’est encore qu’une start-up, grâce à ses relations dans le milieu de la finance. « La dernière version du récit […] fait apparaître l’entreprise non comme l’œuvre de deux démunis géniaux, mais comme la création d’un collectif de financiers californiens », souligne Anthony Galluzzo. Bref, l’histoire d’Apple ne se réduit pas au génie solitaire d’un ou deux jeunes gens « sans argent » qui « improvisent » dans leur coin et finissent par révolutionner tout un champ de l’économie. Il n’y a donc aucune raison, en soi, d’insister particulièrement sur « la version du garage ». C’est un choix, une mise en scène qui, en jetant en pleine lumière un aspect de l’histoire, permet d’occulter les autres, plus collectifs et plus terre-à-terre aussi. Il y a bien des façons de raconter la même histoire. Ces individus forment une classe de self-made climbers, des grimpeur·se·s qui auraient, par l’effet de leurs propres forces, de leur ténacité et de leur génie, surmonté tous les obstacles, ouvert la voie et révolutionné l’escalade, aguerri·e·s par les dures conditions d’une vie au grand air. Mais alors, pourquoi choisir la version du garage et insister sur la solitude et la marginalité du génie ? D’après Anthony Galluzzo, il s’agit ici de souligner le caractère individuel de la réussite et du mérite. Il s’agit de mettre en avant un individu qui, à l’aide de ses seules forces et de sa seule volonté, sans l’aide de personne, s’élève au-dessus de sa condition ordinaire. C’est, au fond, le mythe du self-made man à l’américaine. C’est une histoire maintes fois racontée. Le travail du chercheur et maître de conférences français montre cependant qu’elle n’est qu’une construction marketing destinée à attirer à soi tout le mérite et à rejeter dans l’ombre ce que la réussite peut avoir de collectif. Le syndrome de l’imposture ? Or, me semble-t-il, on retrouve le même schéma narratif chez les grimpeur·se·s du Yosemite. Yvon Chouinard propose ainsi sa propre « version du garage » lorsqu’il raconte que son « premier atelier de forgeron se trouvait dans le poulailler du jardin de [ses] parents, à Burbank ». Avec les Stone Masters, sous les oripeaux du hobo, c’est encore de cela qu’il s’agit : des individus vivant en marge, excessifs mais attachants, affranchis des lois communes, et qui réussissent, pour cette raison même, les exploits les plus extraordinaires contre l’avis de la majorité. Lorsqu’elle se prête à cette petite mythologie réchauffée, l'escalade apparaît comme le véhicule le plus efficace et, au fond, le plus classique de l’axiologie libérale, puisqu’elle en répète tous les poncifs. Ces individus forment une classe de self-made climbers, des grimpeur·se·s qui auraient, par l’effet de leurs propres forces, de leur ténacité et de leur génie, surmonté tous les obstacles, ouvert la voie et révolutionné l’escalade, aguerri·e·s par les dures conditions d’une vie au grand air. Or, si l’on peut raconter l’histoire d’Apple tout autrement que ce que la légende a propagé, il n’y a aucune raison de penser qu’il en va autrement de nos grimpeur·se·s. On pourrait, de la même manière, imaginer leur histoire en insistant sur d’autres aspects que la bohème. On pourrait, par exemple, commencer par rappeler leurs conditions d’origine, leur milieu social et familial, ainsi que le capital social, économique et culturel dont ces personnes ont pu hériter. On pourrait aussi insister sur la spécificité de la Californie du début des années 1960, qui constituait un terreau particulièrement fertile. En cela, du moins pour cette partie de l’histoire, l’escalade n’a paradoxalement rien d’une « contre-culture ». Lorsqu’elle se prête à cette petite mythologie réchauffée, elle apparaît au contraire comme le véhicule le plus efficace et, au fond, le plus classique de l’axiologie libérale, puisqu’elle en répète tous les poncifs. Le dirtbag devient la mascarade de l’« esprit du capitalisme » le plus pur. Sous couvert d’une frugalité qui le place en marge de la société de consommation, cette figure individualisée devient porteuse d’un idéal hostile à l’État, tout ce qu’il y a de plus conformiste. Car il n’y a rien de révolutionnaire à soutenir, comme le fait Yvon Chouinard dans À l’avant-garde, que « les agences gouvernementales sont engluées dans la bureaucratie » et que chacun devrait pouvoir « décider où va son argent ». Vous entendrez ce discours dans n’importe quelle réunion patronale. La diffusion de cette petite musique, simplement adaptée à nos goûts et incarnée par la figure du dirtbag, fait du sport le véhicule de l’acceptation des normes sociales dominantes, sous couvert de leur renversement. Yvon, Yvon, petit patapon (cc) Tom Frost / Wikicommons L’escalade devient ainsi le vecteur d’une légitimation du mérite individuel et de la réussite solitaire, laquelle ne devrait rien à personne et pourrait donc s’affranchir de la règle commune. Mais elle risque insidieusement de nous faire oublier que ce qui nous arrive provient, pour une large part, des conditions matérielles dans lesquelles nous sommes placé·e·s. On voit bien ce que cela peut avoir d’arrangeant pour les membres des classes sociales supérieures, puisque cela légitime leur domination : s’iels ont réussi, c’est parce que, parti·e·s de rien, iels s’en sont donné les moyens, et non parce qu’iels ont rencontré, dès le départ ou en chemin, Les Bonnes Conditions (du nom d’un documentaire de Julie Gavras qui brosse le portrait des futures élites en France, ndlr). Si vous avez échoué, c’est entièrement de votre faute. La figure du dirtbag n’est donc ni anodine ni inoffensive. C’est un instrument politique, manié sans doute de façon sincère et inconsciente par celles et ceux qui l’utilisent. Une autre histoire de l’escalade, collective et réellement démocratique, est possible. Il suffit pour cela de changer de focale : cesser d’admirer en contre-plongée quelques « grands hommes » et autres « génies de la discipline », et mettre en lumière l’activisme de certains collectifs, comme le fait Guillaume Goutte dans Alpinisme et anarchisme. Lire : Le mythe de l'entrepreneur d'Anthony Galluzzo (Éd. La Découverte, 2023, 240p., 20,50 euros)

  • « L'escalade comme école du corps » : la vie en transition du philosophe Hil Malatino

    Dans son livre Climbing, paru cet été aux États-Unis, Hil Malatino raconte ce que quinze années d’escalade ont fait à son rapport au corps, aux autres et à lui-même. Chercheur en philosophie et en études de genre, il y mêle transition, deuil, classe sociale et culture queer pour interroger ce que la grimpe révèle de nos manières d’habiter le monde. Illustration extraite de Climbing, Hil Malatino, Duke University Press, 2026. Courtoisie de Hil Malatino. Hil Malatino a commencé à grimper « pour le fun ». Quinze ans plus tard, l’escalade occupe une telle place dans sa vie qu’il lui a consacré un livre entier. Derrière lui, lors de notre échange en visio, les étagères chargées de livres anciens rappellent qu’il est aussi professeur de philosophie et d’études de genre à Penn State, l’université d’État de Pennsylvanie. Pourtant, pendant près de dix ans, il n’avait jamais vraiment cherché à comprendre pourquoi il revenait sans cesse sur les murs et les falaises. Climbing, le titre qu'il a choisi pour son premier livre, devait justement lui permettre de se poser la question sans trop de gravité. Sa mère venait de mourir et le travail universitaire était devenu presque impossible. « J’avais le cerveau complètement en bouillie », explique-t-il d'entrée. Écrire sur l’escalade serait « un détour amusant ». Mais pendant que le premier manuscrit est chez son éditeur, son père développe un cancer et meurt à son tour quelques mois plus tard. Le livre change avec celui qui l’écrit. Le corps et le genre restent au centre, mais le deuil, la classe sociale, les communautés queer et la mortalité s’y invitent aussi. Tomber ensemble Quand Hil Malatino emmène des proches grimper pour la première fois, il remarque que certain·e·s vivent mal l’expérience. Tomber, recommencer, ne pas réussir un mouvement devant des inconnu·e·s : pour certain·e·s, cela suffit à ne pas vouloir revenir. C’est de ce malaise très concret que part le premier chapitre de Climbing, intitulé To Failure. « On échoue rarement en privé quand on grimpe, insiste Hil Malatino. Il faut accepter que les autres voient votre corps et votre volonté flancher, que vos capacités physiques ne correspondent pas à ce que vous vouliez faire. » « Qui a l’argent pour acheter ça ? » Ce rapport au corps ne commence évidemment pas avec l’escalade. À l’adolescence, Hil Malatino découvre qu’il est intersexe : sa puberté ne correspond pas à ce que les médecins attendent alors d’une personne assignée fille à la naissance. Une équipe médicale décide de supprimer sa principale source naturelle de testostérone et lui prescrit des œstrogènes. Dans la trentaine, il commencera au contraire à prendre de la testostérone dans le cadre de sa transition. Entre les deux, il raconte avoir surtout cherché à mettre son corps à distance, notamment à travers l’alcool et les drogues. La grimpe va peu à peu l’obliger à faire exactement l’inverse : observer ce corps, comprendre comment il bouge et devenir attentif à ce qu’il peut faire ou non. Un pied quelques centimètres trop bas, une hanche tournée trop tôt, un bassin mal placé : impossible de progresser sans apprendre à lire précisément ce qui se passe. Ni la course ni le vélo longue distance, qu’il pratique également, ne produisent chez lui cette façon « beaucoup plus obsessionnelle, beaucoup plus précise » de parler du corps. À gauche : couverture du livre Climbing / À droite : Hil Malatino. Courtoisie de Hil Malatino. Cette attention a aussi son envers : elle peut basculer dans un contrôle permanent du corps, notamment du poids, et nourrir les troubles alimentaires. Mais elle montre aussi qu’un même problème n’appelle jamais une seule solution. Une personne de grande taille saute le mouvement qu’une autre décompose. Là où l’une utilise la force, l’autre trouve de la souplesse ou invente une méthode différente. À force, « on réalise qu’un corps normal, ça n’existe pas ». Ce constat ne signifie pas pour autant que l’escalade soit débarrassée de ses propres normes physiques. Lors de sa première arrivée à Miguel’s, la pizzeria-camping devenue une institution de Red River Gorge (un vaste ensemble de gorges et de falaises situé dans l'est du Kentucky, ndlr), le chercheur regarde autour de lui et se demande s’il vient d’atterrir dans une « colonie de vacances pour adultes canon ». Jamais il n’avait vu autant de corps correspondant aussi bien aux standards physiques dominants réunis au même endroit. Quinze ans plus tard, les salles et les falaises lui paraissent plus diverses, sans être débarrassées pour autant de leurs obsessions : certains espaces restent « complètement toxiques », précise-t-il. « Si les gens dans ma vie veulent me voir, il faut souvent qu’on aille grimper ensemble » Même réserve face à une autre idée bien installée dans le milieu : l’escalade comme thérapie. Pendant la maladie de ses parents, Hil Malatino quitte parfois leur chevet pour aller faire du bloc. Non parce qu’un bloc résout un cancer, mais parce qu’un bloc, lui, peut être résolu. Il existe une prise suivante, une méthode à trouver, un problème dont les contours sont connus. La grimpe est aussi « l’une des rares choses qui m’épuisent suffisamment pour que je n’aie plus l’énergie d'être obsédé de tout le reste », dit-il. Lorsqu’on lui demande si cette fatigue relève alors du soin ou plutôt d’une manière de fuir, quelques heures, ce qui fait mal, il ne cherche pas vraiment à trancher : « Peut-être que ce sont parfois les mêmes choses ». Ce rapport à l’échec trouve aussi un écho très concret dans son parcours de transition. Grandir queer ou trans, explique-t-il, signifie souvent constater que l’on ne correspond pas aux modèles de masculinité ou de féminité qui nous sont proposés. Là où cet écart est généralement associé à la honte ou à l’humiliation, il peut aussi devenir, lorsqu’on cesse de vouloir le dissimuler, une source de « résilience ». Le coût d'une vie fantasmée Au fil de la conversation, Spinoza finit par côtoyer le prix d’un fourgon aménagé. Les deux sujets sont moins éloignés qu’il n’y paraît. L’année où Hil Malatino découvre l’escalade, il enseigne à ses étudiant·es une question formulée par le philosophe néerlandais, grand penseur du rationalisme : que peut un corps ? Il pensait trouver la réponse dans les textes. La grimpe lui fournira une partie des travaux pratiques. Elle lui donne aussi une communauté. Ses premiers mois de pratique passent par l’apprentissage d’une langue : donner de la beta, parler d’un coincement de genou, commenter l’humidité d’une prise. Vu de l’extérieur, une conversation entre grimpeur·se·s peut être prodigieusement ennuyeuse. Mais maîtriser ce vocabulaire, c’est aussi commencer à entrer dans le groupe : comprendre les discussions, participer, puis finir par se sentir chez soi. Illustration extraite de Climbing, Hil Malatino, Duke University Press, 2026. Courtoisie de Hil Malatino. Au début de sa pratique, Hil Malatino rencontre Jamie Logan, grande figure de l’alpinisme américain, alors en pleine transition. C’est elle qui lui apprend à lire une voie : prendre le temps de regarder avant de partir, anticiper les séquences, comprendre comment les mouvements s’enchaînent. La rencontre compte aussi pour une autre raison. Ses premiers apprentissages de grimpeur lui sont transmis par une personne trans plus âgée, à une époque où de telles figures restent rares autour de lui. Dans Climbing, les deux histoires ne se confondent pas, mais elles avancent désormais côte à côte : apprendre à grimper, c’est aussi entrer dans un milieu où Hil Malatino va rencontrer d’autres personnes queer et trans et construire une partie de sa communauté. Une dimension qu'il retrouvera quelques années plus tard dans Queerclimbtastic, rassemblement queer et trans de New River Gorge qu’il a contribué à organiser pendant plusieurs années. L’enjeu ne consistait pas seulement à rendre l’escalade plus accueillante pour les personnes queer et trans. Ces communautés arrivaient aussi avec leurs propres savoir-faire. Après l’épidémie de sida et une longue histoire de violences politiques, elles avaient appris à construire des formes de solidarité dans des situations où prendre soin des autres pouvait devenir vital. Dans un sport fondé sur la confiance, l’assurage et l’acceptation du risque, Hil Malatino retrouve dans l'escalade, cette culture du soin. La corde rapproche ainsi des personnes qui auraient eu peu de raisons de se rencontrer ailleurs. Sans la grimpe, Hil Malatino aurait probablement « beaucoup moins de personnes hétéros » et moins d’hommes non trans dans son entourage. Cela ne signifie pas pour autant que la communauté efface toutes les barrières. Celles liées à l’argent et à la classe sociale restent beaucoup plus difficiles à franchir. L’escalade américaine continue pourtant de chérir la figure du dirtbag : vivre avec presque rien, travailler juste assez pour repartir grimper, refuser les carrières et la consommation ordinaires. Lui aussi a grandi avec ce récit, fasciné notamment par Lynn Hill, Steph Davis et leurs grandes ascensions. Aujourd’hui, même la précarité fantasmée coûte cher. Hil Malatino et son conjoint sont tous deux professeurs. Ils ont récemment envisagé d’acheter un van pour grimper davantage. « On s’est dit que maintenant, peut-être, on pouvait enfin se le permettre », raconte-t-il. Puis ils regardent le prix d’un Sprinter ou d’un ProMaster : « Absolument pas. Qui a l’argent pour acheter ça ? » Plus que le van, ce sont les arbitrages cachés derrière le mythe qui l’intéressent désormais. Parmi ses proches installés à Lander, Squamish ou ailleurs pour vivre au plus près des falaises, certain·e·s ont accepté des emplois mal payés ou à temps partiel, renoncé à certaines carrières, parfois décidé de ne pas avoir d’enfants. Derrière l’image d’une vie débarrassée des contraintes ordinaires, il voit au contraire une succession de choix très concrets. Lui-même a longtemps essayé de « servir deux maîtres », sa carrière universitaire et l’escalade. Au point que « si les gens dans ma vie veulent me voir, il faut souvent qu’on aille grimper ensemble ». Trump, la salle et le temps profond Hil Malatino avait une vingtaine d’années lorsqu’il a commencé à grimper. Comme beaucoup, il s’était constitué son panthéon : longues ascensions, styles à imiter, grimpeur·se·s dont les vies semblaient plus grandes que les autres. À plus de quarante ans, ce sont surtout ses ami·e·s qui l’impressionnent. Celles et ceux qui continuent à faire une place à l’escalade parmi le travail, les relations, le vieillissement et les contraintes ordinaires. Son rapport au sport est devenu « beaucoup moins grandiose et beaucoup plus terre à terre », nous résume-t-il. Aujourd'hui, pour lui, la pratique quotidienne compte davantage que la performance. Ce regard plus proche des vies ordinaires nourrit aussi sa lecture politique de l’escalade. Dans l’Amérique de la seconde présidence Trump, le chercheur ne retrouve pas dans les salles qu’il fréquente la même banalisation des discours d’extrême droite que dans d’autres espaces. Des années de travail autour de l’inclusion et une forte sensibilité environnementale ont laissé des traces. Ces opinions existent, mais les afficher ouvertement y reste moins acceptable. « C’est un soulagement », souffle-t-il. Après avoir parlé de genre, de classe, de communautés queer, de Trump et de vans hors de prix, Hil Malatino revient pourtant de lui-même à autre chose : la roche. Dans les dernières pages de Climbing, il évoque le « temps profond », ces durées presque impossibles à concevoir pendant lesquelles l’eau, le vent et les mouvements de la Terre ont façonné les parois sur lesquelles nous posons quelques heures nos mains. Depuis la mort de ses parents, cette échelle a pris une place particulière dans sa manière de grimper. Pour lui, s’il existe quelque chose de vraiment réparateur dans l’escalade, c’est peut-être cette capacité à changer d’échelle et à replacer une vie humaine dans un temps beaucoup plus vaste. « Cela permet de replacer nos propres existences sur Terre », conclut-il.

  • « Nous sommes du même camp : il est l’heure de rejoindre la presse indépendante »

    Vertige Media se joint à l'appel de médias indépendants contre l’invisibilisation du travail journalistique, notamment par l’intelligence artificielle de Google. La rédaction rejoint donc 34 acteurs de la presse indépendante pour lancer un appel aux lectrices et lecteurs à défendre le pluralisme médiatique. © La Presse Libre Depuis cet été en France, nos requêtes Google ne pointent plus vers des sources. Digérant des millions de pages internet, le moteur de recherche nous apporte désormais une réponse générée par intelligence artificielle (IA). Ce faisant, Google méprise celles et ceux qui produisent l’information et s’accapare le fruit de leur travail. Si les plus gros acteurs médiatiques pactisent avec les géants de l’intelligence artificielle, les acteurs plus modestes sont ignorés et se retrouvent totalement invisibilisés. Avec l’IA, les citoyens et citoyennes sont privés d’une part de leur libre arbitre. Ils ne choisissent plus comment ils s’informent, « on » choisit à leur place. Dans une période où la clarté du débat public et l’honnêteté du journalisme doivent plus que jamais primer, où l’enquête doit l’emporter sur la déférence, où il faut des médias libres pour défendre les libertés, nous vous lançons cet appel solennel et collectif. Google n’est qu’un exemple de la manière dont les Big Tech vampirisent l’information et orientent le débat public. Avant lui, Facebook avait sciemment mis au ban les médias dans les suggestions faites aux internautes. Trop peu rentables commercialement. Tout cela ne fait que renforcer un phénomène que nous ne connaissons que trop bien : l’accaparement de la production d’information par quelques-uns au détriment de toutes et tous. Les médias indépendants n’auront jamais à leur tête un milliardaire prêt à perdre des dizaines de millions d’euros par an pour posséder un titre de presse et l’influence qui va avec. Ils ne comptent que sur vous. Dans une période où la clarté du débat public et l’honnêteté du journalisme doivent plus que jamais primer, où l’enquête doit l’emporter sur la déférence, où il faut des médias libres pour défendre les libertés, nous vous lançons cet appel solennel et collectif. Vous seuls, lectrices et lecteurs, nous permettrez de ne pas être définitivement invisibilisés. Il ne s’agit pas de défendre nos petites chapelles mais le pluralisme des points de vue, c'est-à-dire, in fine, la démocratie, la liberté et l'égalité. Nous sommes du même camp. Rejoignez-nous, relayez, donnez, abonnez-vous ! C’est l’heure. Les signataires : La Presse libre, Coop médias, Arrêt sur images, Basta, Blast, Cerise la coopérative, La Déferlante, Le Média, Le Poulpe, Le Syndicat de la presse pas pareille, Les Jours, Les utopiques, L'Iceberg, L'Observatoire des multinationales, Marsactu, Mediacités, Mediapart, Next, Politis, Qui vive, Reflets, Reporterre, Rue89 Bordeaux, Rue89 Lyon, Rue89 Strasbourg, Socialter, Splann !, Vert, Bon Pote, Alternatives économiques, Vertige Media, Rural, Boudu, Clutch. La Presse libre est une plateforme d’abonnement unique donnant accès à plusieurs médias en ligne indépendants français, née d’une initiative collective de rédactions qui mutualisent leurs forces pour renforcer l’information indépendante face à la concentration médiatique et à la toxicité des réseaux sociaux.

  • « Yosemite pourrait disparaître si nous continuons comme ça » : la dégradation commerciale et écologique d’un joyau de l’Amérique

    Aux États-Unis, des révélations montrent que l’administration Trump étudiait un échange de terrains qui permettrait à un promoteur privé de construire une route vers un complexe immobilier au bord de Yosemite. Pour Michael W. Childers, historien et auteur de The Mountains Are Calling: Tourists and the Unmaking of Yosemite National Park, ce projet s’inscrit dans une longue histoire de commercialisation et de privatisation progressive du parc — au risque d’en accélérer la dégradation écologique. Interview sur un futur qui peut vite zipper. Un groupe de touristes profite de la vue depuis Inspiration Point, en 2015 © courtoisie de Leisl Carr Childers. Vertige Media : Il y a quelques semaines, une enquête du média américain NOTUS (devenu The Washington Sun) a révélé qu’un projet immobilier privé pourrait obtenir un accès routier à Yosemite. Que sait-on exactement ? Michael W. Childers : Un promoteur de Las Vegas voudrait construire un complexe touristique juste à l’ouest du parc. Pour y accéder, il souhaite créer une route privée traversant des terrains appartenant à Yosemite. Le projet repose sur un échange : il céderait une parcelle à l’administration fédérale et obtiendrait en retour une bande de terrain permettant de relier son complexe au réseau routier du parc. L’enjeu dépasse cette opération foncière. Il s’agit de permettre à un développement privé d’utiliser Yosemite comme un atout commercial, et de poursuivre la construction de complexes toujours plus importants autour et à l’intérieur des parcs nationaux. Vertige Media : Que dit ce projet de la politique actuelle des parcs ? Michael W. Childers : Il intervient alors que l’administration Trump réduit les moyens du National Park Service (l’agence fédérale chargée de gérer les parcs nationaux américains, ndlr) — et cherche à accroître la place du secteur privé dans leur gestion. Le débat porte sur leur finalité : doivent-ils rapporter de l’argent, ou doivent-ils être préservés pour que les Américains puissent en profiter ? « Les populations locales ont besoin de cette activité, mais la croissance touristique peut dégrader le lieu qui la rend possible » Les administrations fédérales peuvent directement modifier les budgets, les effectifs et les priorités du Park Service. Or, depuis vingt-cinq ans, on assiste à un mouvement de balancier entre conservation et désengagement de l’État, ce qui complique l’entretien des parcs et la protection de leur faune. Vertige Media : Cette volonté de rentabiliser les parcs s’appuie-t-elle sur un poids économique réel ? Michael W. Childers : Oui. Les communes qui entourent Yosemite — Mariposa, Lee Vining ou Oakhurst — dépendent largement des visiteurs. Les parcs génèrent plusieurs centaines de millions de dollars pour l’économie américaine grâce aux hébergements, campings, restaurants, transports et autres dépenses touristiques. C’est ce qui rend le débat difficile : les populations locales ont besoin de cette activité, mais la croissance touristique peut dégrader le lieu qui la rend possible. Vertige Media : Quand les intérêts privés ont-ils commencé à chercher à tirer profit du Yosemite ? Michael W. Childers : Dès le début. En 1859, James Hutchings s’installe dans la vallée, quelques années après la conquête militaire du territoire et le déplacement forcé des populations autochtones. Il construit l’un des premiers hébergements, accueille des touristes et tente de revendiquer environ 160 acres, soit près de 65 hectares. La Cour suprême rejette sa demande, mais son activité plante le problème : il s'agit de tirer un profit privé d’un lieu considéré comme un bien commun. Michael W. Childers et son dernier livre (non-traduit en français) En 1864, la vallée et le Mariposa Grove (un bosquet de séquoias géants, ndlr) sont confiés à la Californie pour empêcher ce type d’appropriation. Cela dit, l’État investit peu. En 1890, un parc national est créé autour de Yosemite sans inclure la vallée, qui revient dans l’espace fédéral au début du XXe siècle. Les entreprises privées ont alors eu le temps de s’installer. Dans les années 1920, le National Park Service confie l’ensemble des concessions à une seule entreprise, la Curry Company, qui érige progressivement un véritable système commercial : hébergements, campings, restaurants, stations-service etc. C’est plus simple pour l’administration, mais cela donne aussi à une entreprise un pouvoir considérable sur l’expérience des visiteurs. Vertige Media : Que protégeait réellement le Yosemite Grant signé par Lincoln en 1864 ? Michael W. Childers : Premièrement, il ne faut pas oublier qu’on est alors en pleine guerre civile. Et elle est atroce. San Francisco s’enrichit grâce à la ruée vers l’or et une élite locale veut protéger Yosemite, comme on avait voulu préserver les chutes du Niagara. Ces notables soutiennent aussi financièrement l’effort de guerre, et la Californie représente un enjeu électoral pour Abraham Lincoln. Le Yosemite Grant est donc à la fois une décision de conservation et une décision politique. « La commercialisation influence la manière dont un lieu est imaginé et fréquenté » Le Yosemite Grant est le texte par lequel Lincoln confie à la Californie le contrôle de Yosemite Valley et du Mariposa Grove, à condition que ces espaces soient préservés pour l’usage public, le séjour et les loisirs. Et la notion de « resort » pouvait favoriser une fréquentation réservée aux classes aisées. Frederick Law Olmsted, chargé de réfléchir à la gestion du site, défend toutefois une conception plus démocratique : la contemplation de la nature est essentielle à tous, notamment après la guerre civile. Yosemite devait donc être accessible au plus grand nombre. La Californie n’ayant pas consacré les moyens nécessaires à cette mission, les pressions en faveur d’une protection fédérale se sont renforcées. Yellowstone — le premier parc national fédéral des États-Unis, créé en 1872 dans les Rocheuses — suivra et donnera un modèle à cette nouvelle politique de protection. Vertige Media : Justement, sur cette question thérapeutique, vous racontez dans votre livre l’histoire éclairante de Galen Clark. Qui était-il ? Michael W. Childers : Galen Clark était un ancien fermier qui avait connu plusieurs échecs. Après la mort de sa femme et son départ pour la Californie, il souffre de tuberculose et pense que l’air des montagnes peut le sauver. Il s’installe près de Yosemite et découvre le Mariposa Grove, un ensemble de séquoias géants. Il ne l’a évidemment pas « découvert » : les peuples autochtones le connaissaient depuis des millénaires. Mais il est le premier homme blanc à le décrire largement et à attirer l’attention du public. Clark installe un hébergement rudimentaire, accompagne les visiteurs et devient ensuite le gardien de la vallée et des séquoias lorsque le site est confié à la Californie. Il a peu de moyens et doit à la fois protéger, administrer et faire connaître le lieu. Son histoire résume donc une tension qui traverse tout Yosemite : il veut sincèrement protéger les arbres, mais il contribue aussi à les rendre accessibles à un nombre croissant de visiteurs. Vertige Media : Comment cette tension s’est-elle manifestée au XXe siècle ? Michael W. Childers : L’exemple de Badger Pass, une station de ski située dans le parc, est révélateur. Dans les années 1920, le responsable de la concession découvre le ski alpin à Chamonix et veut l’importer dans la Sierra Nevada. Il imagine même que les Jeux olympiques d’hiver pourraient se tenir à Yosemite. Le projet échoue, mais une station est construite dans les années 1930. Après la Seconde Guerre mondiale, des millions d’Américains voyagent. Le Park Service répond par davantage de routes, d’hébergements et d’équipements. Mais plus le parc est aménagé, plus il attire de visiteurs. Dans les années 1970, la Music Corporation of America (un groupe américain actif dans le cinéma et la télévision, devenu par la suite Universal Studios, ndlr) rachète la société des concessions et veut appliquer à Yosemite une logique proche de celle du divertissement. Elle devient l’ennemi numéro un des défenseurs de l’environnement, qui craignent un parc à thème. La commercialisation influence ainsi la manière dont un lieu est imaginé et fréquenté. Parking bondé à la station de ski de Badger Pass, en 1941 © Archives du parc national de Yosemite. « Les grimpeur·se·s restent associé·e·s à une culture alternative, mais iels participent eux aussi à l’économie des loisirs de plein air. Iels sont à la fois des défenseurs d’un accès plus libre et des acteurs de la commercialisation du parc » Vertige Media : Les grimpeur·se·s ont-iels échappé à cette commercialisation ? Michael W. Childers : Pas complètement. Les débats sur les pitons, l’équipement permanent et le « clean climbing » reprennent la même question que les débats sur l’aménagement : jusqu’où peut-on intervenir dans un environnement naturel ? Mais l’escalade est aussi devenue un sport de masse et une activité commerciale. Yosemite a créé une école d’escalade. Royal Robbins et Yvon Chouinard ont développé des entreprises, comme Royal Robbins Clothing, Black Diamond ou Patagonia. Les salles d’escalade ont ensuite popularisé la pratique. Les grimpeur·se·s restent associé·e·s à une culture alternative, mais iels participent eux aussi à l’économie des loisirs de plein air. Iels sont à la fois des défenseurs d’un accès plus libre et des acteurs de la commercialisation du parc. Vertige Media : Yosemite ressemble-t-il vraiment au paysage sauvage que montrent les films et les photographies d’escalade ? Michael W. Childers : Si on dézoome un peu, la vallée est déjà devenue une ville. Dès 1977, certain·e·s l’appelaient « Yosemite City ». Elle fait environ huit kilomètres de long sur cinq de large et peut accueillir entre 5 000 et 20 000 personnes par nuit. On y trouve lodges, campings, restaurants, épicerie, postes de rangers, un musée, un cimetière et une école. Le Half Dome (l'un des reliefs les plus emblématiques du parc, ndlr) a longtemps accueilli jusqu’à 1 200 personnes par jour sur ses câbles. Des visiteurs mal préparés sont morts, ce qui a conduit le Park Service à limiter l’accès. Même la voie du Nose, rendue célèbre par les films d’escalade, est devenue très fréquentée : dans Free Solo, on voit Alex Honnold passer devant des personnes installées sur la paroi. Yosemite reste extraordinaire, mais ce n’est pas un espace sauvage totalement vierge : c’est un espace naturel fortement équipé et extrêmement visité. Yvon Chouinard (à gauche) et un grimpeur sur El Capitan, à différentes époques du parc © NPS Vertige Media : Quelle place Yosemite occupe-t-il parmi les parcs nationaux américains ? Michael W. Childers : Ce n’est pas nécessairement le parc le plus visité — le Great Smoky Mountains National Park (situé dans les Appalaches entre le Tennessee et la Caroline du Nord, ndlr) arrive souvent en tête, notamment parce qu’une autoroute le traverse — mais Yosemite fait partie des quatre parcs nationaux les plus fréquentés du pays. Sa force tient surtout à son caractère iconique. Sa vallée concentre les visiteurs, contrairement à Yellowstone, beaucoup plus vaste, et son nom est devenu presque synonyme de parc national américain. Yosemite possède une puissance symbolique particulière. « Observer un paysage seul n’est pas la même chose que progresser au milieu de centaines de milliers de personnes. Ce n’est plus du tout l’expérience de nature que nous prétendons vouloir préserver » Vertige Media : Quelles sont les principales conséquences écologiques de cette fréquentation ? Michael W. Childers : Yosemite a atteint le pic des cinq millions de visiteurs en 2016. La fréquentation se situe désormais plutôt autour de quatre millions par an depuis une dizaine d’années. Cela entraîne une pollution de l’air liée aux voitures, une pollution sonore, le piétinement des plantes et une pression accrue sur la faune. Les ours sont devenus dépendants de la nourriture humaine et les interactions avec les visiteurs ont entraîné la mort de nombreux animaux. À gauche, des randonneur·se·s gravissent les câbles du Half Dome en août 1990 et droite Des chariots remontent Big Oak Flat Road depuis la vallée de Yosemite, en 1903 © John Poirmiroo et Julius Theodore Boysen Il faut aussi mesurer l’impact sur l’expérience de la nature. Observer un paysage seul n’est pas la même chose que progresser au milieu de centaines de milliers de personnes. Ce n’est plus du tout l’expérience de nature que nous prétendons vouloir préserver. Vertige Media : Que faudrait-il faire pour protéger Yosemite tout en le laissant accessible ? Michael W. Childers : Il faut d’abord davantage de personnel : des rangers, des agents chargés de l’éducation et de l’interprétation, et des personnes capables d’entretenir les infrastructures. Yosemite était déjà sous-doté avant l’administration Trump, la réduction des effectifs a aggravé la situation. Il faut ensuite rétablir un système de réservation, au moins pendant les périodes de pointe. La pandémie a fourni une expérience grandeur nature : lorsque le nombre de visiteurs a diminué, les rangers ont observé une vallée plus silencieuse, le retour des oiseaux et une végétation qui repoussait. La réservation pose une question d’égalité d’accès, mais c’est un outil indispensable pour préserver le parc. Nous devons changer notre propre comportement. Nous avons passé un siècle à dire que la meilleure façon de protéger Yosemite était d’y aller. Il faut peut-être accepter que ce soit une destination que l’on visite une seule fois, et choisir ensuite des lieux moins connus. Yosemite est l’un des parcs les plus emblématiques des États-Unis : sa célébrité est une force, mais elle est aussi devenue sa fragilité. Enfin, il faut également reconnaître le rôle des peuples autochtones. Pour nous, Yosemite est une destination ; pour eux, c’est leur territoire et leur maison. Les associer à la gestion du parc est essentiel. Ces mesures sont urgentes car si nous continuons comme nous l'avons faitces vingt ou trente dernières années, nous ne sommes pas certains de pouvoir transmettre Yosemite aux générations futures. Lire : The Mountains Are Calling: Tourists and the Unmaking of Yosemite National Park de Michael W. Childers (non-traduit en français)

  • Fontainebleau Boulder : l'homme qui fait parler les blocs

    Depuis six ans, la page Fontainebleau Boulder collige des photographies des rochers de la forêt sans celleux qui les grimpent. Derrière le compte Instagram ? Simon Senet, jeune trentenaire qui a décidé de mettre de côté la perf pour fouiller dans les archives, retrouver les ouvreur·se·s des blocs et raconter ce que les cotations ne disent pas. Après les incendies de cet été, son travail de mémoire a soudainement pris une autre dimension. Simon Senet, en pleine battle d'appareil photo © Louis Lepron pour Vertige Media Sous les toits de Vertige Media, la pluie couvre parfois les voix. Alors pour se faire comprendre pendant l'orage, une image vaut parfois mille mots. Simon Senet se retourne pour nous montrer la grande photo qui orne le dos de son t-shirt. Un bout de caillou occupe presque toute l'image. Sur le côté, le nom du bloc, sa cotation, l'endroit où il se trouve mais pas de grimpeur. En quelques secondes et un tour sur lui-même, le jeune trentenaire vient de nous résumer le sel de son projet dont le blaze est cousu sur la poitrine. « Fontainebleau Boulder ». Simon se dit satisfait de cette série de tee-shirts faits maison. Mais visiblement moins que cette photo qu’il finit par retrouver sur son téléphone où trois de ses clichés encadrés se retrouvent accrochés au-dessus d’un canapé. « C’est une famille allemande qui m’a mis dans son salon, indique-t-il en regardant l’écran. Je trouve ça fou. » Ce qui est encore plus « fou », c'est que ces clichés de rochers font désormais partie d'archives précieuses. Depuis, plusieurs incendies ont parcouru quelque 2 000 hectares de la forêt de Fontainebleau, soit plus de 10 % du massif. Les flammes ont laissé des blocs cramoisis, du noir tout autour et le sentiment que tout est mort sur place. Début juillet 2026, une semaine avant les premiers feux, Simon Senet photographiait justement les secteurs mythiques de la Roche-aux-Sabots ou du Cul-du-Chien. « Peut-être que le paysage que j’ai capturé à ce moment-là, on ne le reverra plus de notre vivant de cette manière-là », confirme Simon en passant une main sur son crâne tondu. Avant de réaliser : « En fait ce travail d’archives prend encore plus de sens ». 7A, c'est plus fort que toi Rien ne prédisposait vraiment Simon à devenir l’archiviste amateur de Fontainebleau. Le jeune trentenaire a grandi près de Saint-Omer, dans le Nord, entre un grand-père agriculteur et un père entraîneur de chevaux de course. « J’étais tout le temps dehors, mais pas en forêt, dit-il. Ce n'était pas la montagne, il n’y avait pas de cailloux. » L’escalade, quant à elle, arrivera une dizaine d’années plus tard. Simon joue alors au rugby, étudie en école de commerce et rencontre un grimpeur en soirée. Le lendemain, il pousse la porte de la première salle qu'a montée Block'Out à Cergy (95), en imaginant y gagner un peu de dynamisme pour le ballon ovale. Trois ou quatre séances suffisent à faire capoter le plan. « Je n'avais envie que de ça, confie l'intéressé. Je devais être vice-président de mon asso de rugby. J’ai tout quitté et je me suis mis à fond dans l’escalade. » « Tu fais un circuit orange, à la fin de la journée tu as fait quarante blocs. Tu as vécu une aventure incroyable. Je pense que c’est une des vraies valeurs de Fontainebleau que tu peux retrouver nulle part ailleurs » À Paris, ses nouveaux potes l’emmènent très vite à « Bleau ». Première sortie à la Roche-aux-Sabots, premier passage sur un circuit orange — un parcours balisé qui propose d’enchaîner plusieurs dizaines de blocs d’un niveau comparable. Dans la même journée, le groupe file au Toit du Cul-du-Chien, un bloc coté 7A, parmi les classiques de la forêt. Simon débute à peine et comprend vite qu’il n’a pas forcément envie de découvrir Fontainebleau de cette manière-là. Ce n’est pas le 7A qui le gêne. C’est plutôt l’idée que la forêt puisse se réduire à une collection de difficultés à cocher. Simon, en forêt de Fontainebleau, quelques jours après les incendies de juillet © Louis Lepron pour Vertige Media Il achète donc un petit crash-pad et revient seul faire des circuits. Le rapport au lieu change. Il marche, grimpe, cherche la prochaine flèche, traverse un secteur plutôt que de rester sous un seul bloc. « T’es tout seul en forêt, t’as que le bruit des oiseaux. Tu te sens un peu tout petit mais c'est magique », clame-t-il depuis le fauteuil baquet de la rédaction. Ses mains commencent à jongler. Le jeune homme les agite devant lui comme s’il pesait deux idées. D’un côté, le bloc à travailler. De l’autre, la marche entre les rochers, le paysage, les odeurs et la sensation du vent. Deux plaisirs qu’il ne cherche pas à opposer, mais dont l’un a fini par prendre beaucoup plus de place dans les images de l’escalade. « Tu fais un circuit orange, à la fin de la journée tu as fait quarante blocs. Tu as vécu une aventure incroyable. Je pense que c’est une des vraies valeurs de Fontainebleau que tu ne peux retrouver nulle part ailleurs », affirme-t-il. « J’avais trop envie que les ouvreurs, les personnes qui sont allées chercher ces blocs-là, racontent leurs histoires et qu’on ne perde pas ce patrimoine culturel » Les circuits ouvrent une deuxième forêt à Simon. Un jour, près de Barbizon, il grimpe seul lorsqu’il croise « un vieux de la vieille » avec son chien. Le jeune grimpeur galère, l’homme lui donne quelques conseils puis reste discuter. Il raconte un bloc, un circuit, ceux qui sont passés avant. Au fil des sorties, Simon découvre ainsi que Fontainebleau possède une histoire parallèle, disséminée dans les rochers : le premier 6A, le premier 7A, le premier 8A, mais aussi des milliers de passages baptisés par ceux qui les ont ouverts. Kundera, un poster et des cailloux qui parlent Le Toit du Cul-du-Chien, Délivrance, Miséricorde, Vague Patatras, L’Insoutenable Légèreté de l’Être : derrière ces noms se cachent parfois une blague, une référence culturelle, un souvenir ou une humeur. La cotation renseigne sur la difficulté. Un nom peut raconter tout le reste. C’est précisément ce qui intéresse Simon Senet. Les ouvrages historiques qu’il lit racontent souvent Fontainebleau à travers son lien avec l’alpinisme, lorsque le grès servait de terrain d’entraînement avant la montagne. Lui veut s’attarder sur la petite histoire du massif. « J’avais trop envie que les ouvreurs, les personnes qui sont allées chercher ces blocs-là, racontent leurs histoires et qu’on ne perde pas ce patrimoine culturel », explique-t-il. Fontainebleau Boulder naît de cette envie et d’un projet photo. Car tout commence encore aujourd’hui par une image. En forêt, les contrastes sont violents, les ombres bougent et la bonne lumière peut durer quelques minutes. Simon revient parfois quatre ou cinq fois sur un bloc avant d’obtenir la photo qu’il souhaite. Ce n'est qu'une fois le rocher capturé que commence l’enquête : retrouver un nom, remonter un circuit, consulter d’anciens topos, appeler un ouvreur qui en connaît peut-être un autre. En six ans, environ 600 blocs différents sont passés devant son objectif. Certains reviennent, parce qu’une image est meilleure ou qu’une histoire s’est enrichie. Et comme toujours, à l'image, personne ne grimpe sur les blocs. C’est le parti pris le plus visible du compte : dans un réseau social saturé de corps, de réussites, de chutes et de cotations, Simon retire le grimpeur du cadre. « J’avais envie de garder ce concept de bloc nu, pas de grimpe, pas de performance, souligne-t-il. Je prends un peu le contre-pied d’Instagram, qui est très axé sur l’ego et sur la performance. Le but, c’était de laisser la place aux rochers, à la forêt, à la beauté. » Ce choix dépasse l’esthétique. Depuis vingt ans, les salles ont amené de nouvelles et nouveaux pratiquant·e·s vers le bloc, les réseaux ont rendu certaines lignes mondialement célèbres et la cotation fournit un langage simple pour choisir ses objectifs. Simon Senet raconte lui-même l’influence qu’a pu avoir, au début des années 2000, le poster des « 100 plus beaux 7A » de Bleau.info (site de référence sur l’escalade à Fontainebleau, ndlr) : une liste à cocher qui a contribué, selon lui, à installer le 7A comme une sorte de Graal. « Sensibiliser, ce n’est pas juste lâcher un message avec des bullet points : il faut faire ça, il ne faut pas faire ça. Il faut montrer aux gens pourquoi c’est important » Le droit de chérir Il ne s’agit pas pour autant de regretter une forêt d’avant. Simon est lui-même arrivé par une salle commerciale, s'intéresse aux cotations et travaille des blocs difficiles. Mais il voit ce que cette lecture dominante peut laisser de côté : les circuits historiques, les passages modestes, les secteurs moins célèbres et, plus largement, tout ce qu’une suite de chiffres ne raconte pas. Fontainebleau Boulder est né dans cet angle mort. Les grimpeur·se·s disparaissent de la photo, leur histoire revient dans la légende. Le contrechamp trouve son public. Le compte dépasse aujourd’hui les 16 000 abonnés et, selon Simon, près de 70 % vivent hors de France. Les publications sont donc bilingues. La proportion n’étonne guère dans un massif devenu un lieu de pèlerinage mondial du bloc : selon une étude de l’ONF menée en 2023, l’escalade représente environ 3 millions de visites annuelles à Fontainebleau, contre 2 millions en 2016, sur un total d’environ 15 millions de visites. Cette fréquentation grandissante donne forcément une autre portée au projet. Car raconter la forêt permet aussi, dans l’esprit de Simon, d’apprendre à y passer sans trop laisser de traces. Simon et un bloc calciné à Fontainebleau © Louis Lepron pour Vertige Media Le jeune archiviste entend parler de magnésie, d’érosion, de crash-pads qu’on ne traîne pas au sol ou de cigarettes qu’on évite d’allumer en forêt. Mais il se méfie des inventaires d’interdictions. Quand le sujet survient, ses mains recommencent à accompagner chaque idée. Et lorsqu'il faut les asséner, ses yeux bleus se plantent dans les nôtres. « Sensibiliser, ce n’est pas juste lâcher un message avec des bullet points : il faut faire ça, il ne faut pas faire ça, plaque-t-il. Il faut montrer aux gens pourquoi c’est important. » Tout son raisonnement tient là. Connaître l’âge d’un circuit, l’histoire d’un bloc ou la fragilité d’un milieu donnerait davantage envie d’adapter son comportement qu’un règlement supplémentaire. « C’est en comprenant le patrimoine historique, naturel, culturel de la forêt que tu peux faire comprendre au grimpeur qu’il a un impact et lui donner envie de le réduire », continue-t-il. Simon parle d’éducation positive et de bienveillance. En clair : moins rappeler les pratiquant·e·s à l’ordre que leur donner les moyens d’entrer dans une histoire commune. « En martelant nos messages entre nous, on est persuadés qu'ils touchent tout le monde, mais on doit toucher moins de 5 % des visiteurs » C’est dans cette logique qu’il s’est rapproché de Respect Bleau, une association qui défend une pratique durable du bloc à Fontainebleau, diffuse les bonnes pratiques et participe à la protection des sites. Simon lui a proposé de repenser sa communication autour de trois verbes : « Apprendre, Partager, Prendre soin ». « En anglais, ça sonne mieux : learn, share, care » sourit celui qui a pas mal bourlingué à l'étranger avant de s'installer près de la forêt. L’ancien étudiant en école de commerce va jusqu’à parler de « conversion ». En réalité, il s'interroge : « Combien ont vu le message, combien l’ont compris, combien changeront réellement quelque chose à leur prochaine sortie ? apostrophe-t-il. En martelant nos messages entre nous, on est persuadés qu'ils touchent tout le monde, mais on doit toucher moins de 5% des visiteurs. » Les incendies de juillet n’ont pas créé cette réflexion. Ils lui ont surtout donné une échelle nouvelle. Face à 2000 hectares touchés en quelques jours, Simon Senet reconnaît que les efforts ordinaires des grimpeur·se·s peuvent sembler dérisoires. Pourtant, dès le premier week-end de réouverture, il retourne en forêt, pour grimper mais aussi simplement pour marcher. Il y retrouve ses amis, les blocs et le sentiment que beaucoup ont redécouvert : « la chance qu’on a d’avoir cette forêt, ce terrain de jeu, cette nature juste à côté de Paris ». L’incendie n’a pas transformé Fontainebleau Boulder en projet de préservation. Il a plutôt confirmé ce qui le traversait déjà : on protège sans doute mieux ce que l’on a appris à regarder. Et à chérir.

  • Blues post-olympique : les angles morts de la performance sportive

    Une participation aux Jeux produit une euphorie qui n’a d’égale que la descente qui l’accompagne. Alors que la littérature scientifique s’intéresse de plus en plus aux épisodes dépressifs post-compétition, peu de monde se penche sur le difficile « retour des héros ». Pas plus que sur celui des personnes qui leur ont permis d’y aller. Voici un article qui chante le blues. © Louis Lepron pour Vertige Media Deux ans après Paris 2024, on y est : la machine olympique est d’ores et déjà relancée. Les fédérations construisent leurs collectifs pour Los Angeles, les premier·ères favori·te·s réapparaissent, d’autres se sont effacé·e·s à bas bruit et on fantasme déjà sur les prochain·e·s athlètes avec une médaille autour du cou. C’est aujourd’hui implacable : les Jeux olympiques se sont érigés en sommet international du sport et, comme l’écrit le géographe Pascal Gillon en 2024, en support de communication géopolitique. Les athlètes sont alors porté·es en héros et héroïnes, incarnant le progrès perpétuel et faisant rêver le monde tous les quatre ans. Pourtant, les équipes, les membres du staff impliqué·es dans ces processus, ainsi que les sportif·ve·s représentant leur pays, ne sont pas des machines. Aujourd’hui, tandis que les institutions se projettent vers l’avenir, iels sont nombreux·ses à continuer de vivre les conséquences psychologiques des Jeux précédents. Pour elleux, la question n’est plus de revenir au plus haut niveau, mais de pouvoir se remettre des dernières épreuves olympiques. « Parfois, tu as la tête sous l’eau et tu essaies de reprendre ta respiration. Puis tu replonges, tu te cognes contre un rocher, et tu y retournes encore » Victoire Andrier, ancienne membre de l'équipe de France de vitesse. L’escalade, quant à elle, est olympique pour la troisième fois. Et pour la troisième fois, le format sera différent. En 2028, à Los Angeles, chaque discipline aura sa médaille (escalade de vitesse, de difficulté et de bloc, ndlr). Si le format semble pouvoir se pérenniser, le retour de celleux qui font vivre cette aventure demeure instable. En un mois, parfois en quelques semaines, des athlètes viennent concentrer quatre années de préparation, de sacrifices et d’obsessions. Du jour au lendemain, ce à quoi iels ont consacré leur vie peut prendre la forme d’une consécration ou d’une immense désillusion. Si l’on connaît bien les histoires des vainqueur·se·s, et parfois celles des vaincu·es, on invisibilise complètement la transition post-olympique. Des milliers de sportif·ves retournent dans l’anonymat, dans l’ombre d’une période de quatre ans qui s’étend entre deux cérémonies d’ouverture. Les personnes qui les ont encadré·e·s, elles, n’auront jamais vu la lumière de l’exposition médiatique. Ces récits que l’on ne raconte pas disent beaucoup de la manière dont on fabrique la performance, et de notre manie d’oublier la fragilité des personnes. Pour qui sonne le glas Pendant quatre ans, la vie d’un·e grimpeur·se olympique est organisée autour d’un seul objectif : entraînement, sacrifices, préparation, sélections, compétition… Les Jeux représentent l’aboutissement d’une organisation totale. Et, quand la cérémonie de clôture sonne le glas, soudain, tout s’arrête. À l’occasion d’un long entretien qu’elle m’a accordé, Victoire Andrier, ancienne grimpeuse de haut niveau en escalade de vitesse, raconte comment elle a vécu cette préparation olympique en vue des Jeux de Paris 2024. Jusqu’à voir son rêve de sélection s’envoler au terme d’une saison de qualification intense. « Pendant toute la préparation et la sélection, j’étais dans un torrent qui n’a fait que s’accélérer, confie-t-elle. Parfois, tu as la tête sous l’eau et tu essaies de reprendre ta respiration. Puis tu replonges, tu te cognes contre un rocher, et tu y retournes encore. » Revenir des Jeux, c’est aborder une période de transition majeure dans la carrière d’un·e sportif·ve de haut niveau. Cette période est aujourd’hui reconnue comme une phase importante de vulnérabilité sur le plan psychologique. Le consensus scientifique décrit ce phénomène sous le terme de « blues post-olympique », caractérisé par un ensemble de réactions émotionnelles, cognitives et comportementales apparaissant dans les jours, les semaines ou les mois suivant les Jeux. La revue de littérature The Olympic Games transition, publiée par Roy David Samuel et Itay Basevitch, insiste sur un point fondamental : le blues post-olympique ne constitue pas un diagnostic psychiatrique, mais une réaction d’adaptation à une transition particulièrement exigeante. « Les réveils d’après, j’étais en pleurs parce que je ne voulais pas me réveiller avec cette nouvelle réalité : un rêve inachevé et l’interruption de tout ce qui allait autour » Victoire Andrier, ancienne membre de l'équipe de France de vitesse. Les deux chercheur·ses en psychologie du sport soulignent ainsi qu’il est préférable de considérer cette période comme un processus dynamique de transition plutôt que comme un syndrome psychopathologique. Dit autrement : les émotions négatives ressenties après les Jeux ne traduisent pas nécessairement un problème à régler, mais peuvent constituer une réaction normale. Et, fait important, ce ne sont pas uniquement les athlètes qui ne concrétisent pas leur rêve qui vivent ce blues. Il concerne aussi celleux qui reviennent les poches pleines de médailles, ou celleux qui n’ont pas réussi à participer aux Jeux. Conclusion : le résultat final compte moins que l’expérience vécue. Seul·e avec du monde autour L’escalade de haut niveau mobilise aujourd’hui des moyens considérables : de la préparation physique à l’analyse des données biomécaniques, en passant par la nutrition ou la psychologie de la performance. Chacun de ces axes renvoie à un·e spécialiste de sa discipline et, ensemble, ces expertises témoignent de l’excellence d’une organisation sportive dans la production de la performance. Pourtant, la période où les athlètes sont les plus vulnérables psychologiquement débute précisément lorsque cette organisation se retire. Les ressources mobilisées diminuent alors drastiquement, tandis que les besoins de soutien augmentent. À travers un concept intitulé « The Olympic Games Transition Model », Roy David Samuel et Itay Basevitch précisent que la période post-olympique n’est pas un événement isolé, mais le résultat d’une succession de transitions débutant bien avant la compétition. Ainsi, le blues post-olympique apparaît comme la conséquence d’une accumulation de changements plutôt que comme un simple « contrecoup émotionnel ». D’autres auteur·ice·s, tel·les que Kristoffer Henriksen, Robert Schinke et leurs collaborateur·ices, adoptent une perspective contextuelle en insistant sur le fait que la santé psychologique des athlètes dépend autant de leurs caractéristiques individuelles que de la qualité de leur environnement sportif. Les conséquences de la fin brutale d’un cycle ou d’une diminution soudaine des stimulations vont donc directement impacter les sportif·ves dans leur quotidien. Du point de vue psychologique, on observera alors des émotions négatives, une baisse de la motivation, voire des épisodes dépressifs. Du point de vue physique et sportif, on notera une fatigue persistante, des troubles du sommeil ou encore une dégradation des capacités de récupération. Victoire Andrier raconte ainsi les jours qui ont suivi la dernière étape qualificative pour Paris : « Les réveils d’après, j’étais en pleurs parce que je ne voulais pas me réveiller avec cette nouvelle réalité : un rêve inachevé et l’interruption de tout ce qui allait autour. Retrouver un autre grand rêve demande du temps, de digérer le précédent, de comprendre ce qu’on a réussi ou pas ». La responsabilité de la prévention ne repose pas uniquement sur les grimpeur·se·s, mais aussi sur les fédérations, les entraîneur·se·s et l’ensemble du système de performance. De la même manière, le blues post-olympique ne doit pas être interprété uniquement comme la difficulté de quelques individus à gérer leurs émotions : il met en lumière l’angle mort d’un système. Blues pour tout le monde Pendant de nombreuses années, la littérature scientifique s’est presque exclusivement intéressée aux athlètes, et notamment à celleux qui n’atteignaient pas leurs objectifs olympiques. Comme si le blues post-olympique ne touchait que celleux qui n’étaient pas assez « fort·es ». Le résultat sportif n’est pourtant qu’un facteur parmi d’autres de ce phénomène. Tous·tes les grimpeur·se·s peuvent être touché·es. En 2022, dans l’article Beware of the blues: Wellbeing of coaches and support staff throughout the Olympic Games, Christopher E. J. DeWolfe et Lori Dithurbide montrent que les entraîneur·ses et les membres du personnel d’encadrement vivent elleux aussi cette période de vulnérabilité. Les auteur·ices décrivent un phénomène comparable au blues post-olympique des sportif·ves, bien qu’il soit façonné par les spécificités du rôle professionnel occupé. Implication sociale et émotionnelle intense, responsabilité permanente, disparition soudaine du collectif, manque fréquent de reconnaissance institutionnelle ou médiatique… Autant d’éléments qui produisent des conséquences professionnelles et personnelles. Le mécanisme décrit par les recherches n’est pas propre aux Jeux olympiques. Une personne qui prépare pendant plusieurs années l’enchaînement de son premier 7a, une expédition en Himalaya, une grande voie mythique ou une saison de compétition amateur peut, elle aussi, organiser une grande partie de son existence autour d’un objectif majeur. Lorsque celui-ci est atteint ou abandonné, un vide comparable peut apparaître. À la suite d’un succès, on parle de post-achievement depression. Le blues post-olympique est donc la vitrine d’un phénomène vécu, souvent inconsciemment, par beaucoup de monde. Il révèle la manière dont nos sociétés sont inscrites dans une culture de l’accomplissement personnel et de la microcélébrité. « Quand l’aventure s’arrête, l’accompagnement fédéral ou public n’est pas immédiat (...).Pour moi, c’est un problème et un manque. Je pense qu’il devrait y avoir au moins des entretiens de fin de carrière, dans lesquels on nous présente au minimum la manière dont la suite va se passer » Victoire Andrier, ancienne membre de l'équipe de France de vitesse. Il faut atteindre ses rêves, les raconter, continuer à réussir et rebondir. Cependant, les clés pour accompagner les transitions qui en découlent ne sont pas fournies. C’est le cas de Victoire Andrier, qui n’a pas su composer avec les troubles qui sont apparus : « Le vide est arrivé après, dit-elle. Et il a été très dur parce que je ne le connaissais pas. Ce n’était ni celui du silence reposant, ni celui de la paix, mais celui de mon corps qui attend encore un signal qui ne vient plus. » Les transitions psychologiques nécessitent du temps. Vouloir repartir trop vite peut empêcher d’intégrer pleinement l’expérience vécue et conduire à remettre à plus tard une redescente inévitable. Bonne descente ! Dans une perspective de la performance repensée dans sa globalité, il est indispensable de prendre en compte l’après. Aucun sommet n’est gravi sans que la redescente ne soit anticipée. À l’échelle de l’épanouissement et de la santé mentale des grimpeur·se·s, cela passe par la prise en compte de différents facteurs. D’abord, privilégier une identité multidimensionnelle. C’est-à-dire exister au-delà de la grimpe et cultiver des centres d’intérêt variés. Un équilibre qui confine parfois au paradoxe, selon Victoire Andrier : « Il y a ces deux choses : plus tu te projettes dans cette identité sportive, plus tu l’incarnes, plus tu l’imagines, plus tu l’ancres, et plus tu deviens fort·e parce que cette posture t’aide en compétition, explique-t-elle. Et en même temps, quand tout s’arrête, c’est d’autant plus compliqué que cette identité est forte. Je ne regrette pas du tout de l’avoir autant forgée, mais le deuil qui a suivi était bien réel. » Ensuite, il faut mettre en place et préserver un soutien social inconditionnel et total. Cela passe par l’éducation des acteur·ice·s aux stratégies d’adaptation centrées sur la reconnaissance et l’acceptation des émotions, ainsi que par l’anticipation et la préparation des transitions en amont, à travers la formation et la normalisation de leurs conséquences. L’ancienne grimpeuse de haut niveau reconnaît avoir pu être accompagnée humainement et financièrement lorsque sa carrière s’est arrêtée. Pour autant, elle regrette que ce soit aux athlètes de solliciter un accompagnement, plutôt qu’aux structures fédérales et publiques de le systématiser. « Quand l’aventure s’arrête, l’accompagnement fédéral ou public n’est pas immédiat, lâche-t-elle. J’ai été demandeuse et proactive, alors j’ai pu obtenir du soutien. Mais il n’est ni systématique, ni identifié, ni construit. Pour moi, c’est un problème et un manque. Je pense qu’il devrait y avoir au moins des entretiens de fin de carrière, dans lesquels on nous présente au minimum la manière dont la suite va se passer. » Ce blues rappelle une évidence souvent oubliée : une performance ne se termine pas lorsqu’un objectif est atteint, mais quand la personne est parvenue à intégrer l’expérience afin de construire la suite. Préparer la descente, ce n’est pas diminuer l’ambition sportive. C’est reconnaître que protéger les personnes fait pleinement partie de la performance.

  • Quand un bloc devient-il morpho ?

    Pourquoi certains blocs deviennent-ils « morpho » ? Des sciences de la perception à l’ouverture des Jeux olympiques, une notion permet de comprendre comment un mur identique peut offrir des possibilités très différentes selon les corps qui s’y confrontent. © Louis Lepron pour Vertige Media Deux prises sont séparées de 80 centimètres. Pour une personne, elles se relient en statique. Pour une autre, il faut jeter. Une troisième restera peut-être dessous. Force, mobilité, technique, proportions du corps : toutes participent à définir ce qu’il est réellement possible de faire avec une même configuration. Les sciences de la perception ont un mot pour cette relation : l’affordance. Autant on emporte le mouvement Le terme vient du psychologue américain James J. Gibson. Dans The Ecological Approach to Visual Perception, publié en 1979, il développe sa théorie des affordances : les possibilités d’action qu’un environnement offre à un organisme capable de les réaliser. Une marche peut être montée, une ouverture franchie, un objet saisi. Mais cette possibilité ne dépend jamais seulement de l’environnement ou du corps : elle naît de la relation entre les deux. Quinze centimètres supplémentaires ne rendent pas automatiquement une personne meilleure En escalade, une prise ne peut donc pas être considérée comme simplement « atteignable » ou « trop loin ». Ludovic Seifert et ses collègues l’ont testé avec des grimpeurs experts auxquels ils demandaient successivement de toucher une prise, de la saisir, puis de poursuivre le mouvement. Tant qu’il s’agissait seulement de toucher ou de saisir, l’envergure renseignait encore assez bien sur la distance accessible. Dès qu’il fallait enchaîner plusieurs actions, les capacités effectives du grimpeur expliquaient mieux ce qu’il pouvait réellement faire. Les chercheurs parlent d’« affordances imbriquées ». Une prise peut être à portée sans être réellement exploitable : on peut la toucher sans parvenir à la saisir, la saisir sans pouvoir libérer l’autre main, ou la tenir depuis une position qui ne permet aucune suite. Atteindre une prise et pouvoir grimper à partir d’elle sont donc deux choses différentes. La distance reste bien réelle, mais elle ne raconte qu’une partie du mouvement. La voie de vitesse en offre une démonstration presque idéale puisque son mur est standardisé. Même inclinaison, mêmes prises, mêmes distances. Une analyse publiée en 2023 relève pourtant des différences dans les méthodes employées par les femmes et les hommes aux Jeux olympiques de Tokyo. Dans l’échantillon étudié, les femmes mesuraient en moyenne 1,63 mètre contre 1,77 pour les hommes et utilisaient davantage certains placements latéraux et rotations du bassin. Les auteurs relient notamment ces adaptations au fait que les mêmes distances représentent une portion plus importante de leur taille corporelle. Le mur est identique, les possibilités qu’il offre ne le sont pas tout à fait. Pas d'avantages à un type de corps Un bloc ressemble à un paysage figé. Une fois les prises vissées, sa géométrie ne bouge plus. Elle autorise certaines positions, certains équilibres et certains déplacements. Mais ce champ de possibilités n’est pas identique pour toutes les personnes qui viennent grimper. Une grande allonge peut permettre une liaison directe, davantage de mobilité conserver un pied, une petite main travailler autrement une pince, plus de puissance supprimer une séquence entière. Les recommandations internationales d’ouverture demandent justement de tenir compte des portées minimale et maximale des compétiteur·rices afin de ne pas avantager nettement certaines tailles ou certains types de corps Ces différences ne donnent pourtant pas un avantage permanent à un type de corps. Une revue de 74 études consacrées aux déterminants de la performance en escalade retrouve des résultats contradictoires pour les caractéristiques anthropométriques, alors que la force, l’endurance et la puissance spécifiques différencient beaucoup plus clairement les niveaux. Quinze centimètres supplémentaires ne rendent donc pas automatiquement une personne meilleure en escalade. Sur un passage précis, ils peuvent néanmoins transformer un jeté maximal en statique. Le mot « morpho » recouvre alors des situations très différentes. Il peut désigner un mouvement simplement plus facile pour certains corps, une méthode différente imposée à d’autres, ou une configuration qui finit par fermer toute solution au-delà de certaines mensurations. Les mettre dans le même sac brouille vite le débat. Le syndrome Ai Mori La recherche consacrée à l’ouverture reste récente. En 2024, Julian Henz, Xavier Sanchez, Daniel Memmert et Jerry Medernach ont interrogé 78 ouvreur·se·s expert·e·s sur les compétences centrales de leur métier. Parmi les plus importantes figurent un large répertoire moteur, la capacité à anticiper les mouvements produits par une configuration et celle d’imaginer plusieurs stratégies de grimpe pour un même bloc. Ouvrir ne consiste pas simplement à inventer une séquence que les autres devront reproduire. Les prises orientent vers certaines actions, en ferment d’autres et peuvent laisser plusieurs chemins vers le même résultat. Lors du forerunning, la phase où l’équipe teste les blocs avant la compétition, un mouvement prévu comme dynamique peut ainsi devenir statique pour une autre personne, un pied jugé indispensable disparaître de sa méthode ou une séquence se révéler presque sans solution pour certains gabarits. Les recommandations internationales demandent donc de tenir compte des portées minimale et maximale des compétiteur·rices, mais aussi du poids, du gabarit ou de la taille des doigts. Aux Jeux olympiques de Paris, la question s’est matérialisée dès le premier bloc de la finale du combiné féminin. La Japonaise Ai Mori, 1,54 mètre, n’est jamais parvenue à établir le départ. Elle pouvait toucher les prises, mais pas produire le mouvement dynamique nécessaire pour les saisir et contrôler le balancier. Elle marquera zéro sur ce bloc avant de réussir notamment le troisième puis de signer le meilleur score de la finale en difficulté, terminant finalement quatrième. Ai Mori ne parvient pas à faire le bloc aux JO de Paris (1' minute de la vidéo) Après les Jeux, Olga Niemiec, l’une des ouvreuses olympiques, a expliqué que l’équipe avait passé beaucoup de temps à vérifier les différences de portée entre les athlètes. Le départ avait même été modifié parce qu’une version précédente paraissait davantage dépendre de la morphologie. La version retenue avait été testée par une ouvreuse de petit gabarit et l’équipe pensait Mori capable de la réaliser. L’épisode résiste donc au verdict facile du « bloc trop morpho » autant qu’au « elle n’avait qu’à mieux sauter ». La différence de taille avait été identifiée et le mouvement adapté. Ce que l’équipe avait mal évalué, c’était la manière dont cette configuration précise rencontrerait les capacités d’une athlète précise. Ai Mori pouvait atteindre les prises. Elle ne pouvait pas, dans ces conditions, en faire quelque chose. Voilà une distinction assez utile pour parler des blocs morpho. Deux corps qui trouvent deux méthodes différentes ne posent pas nécessairement problème. Une petite personne peut dynamiser là où une grande reste statique. Une grimpeuse très mobile peut exploiter une position qu’une autre remplacera par davantage de puissance. Cette diversité fait partie de l’escalade. Le seuil devient plus intéressant lorsqu’une caractéristique corporelle ne change plus seulement la manière de résoudre le bloc mais conditionne l’accès à une solution. Autrement dit, quand les possibilités de compensation disparaissent. Pour les ouvreur·ses, la question n’est donc pas de faire disparaître toute influence de la morphologie. Ce serait impossible. Elle consiste plutôt à regarder ce qu’il reste quand le corps change. Une autre technique peut-elle remplacer celle qui n’est plus disponible ? Une autre organisation du corps permet-elle de contourner la contrainte ? Ou le passage finit-il par tester presque directement une longueur de bras, une taille de main ou une amplitude articulaire ? Aucune ouverture ne neutralisera les différences entre les corps, mais elle peut en revanche décider de la place qu’elle leur laisse.

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