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  • Bloc et difficulté en équipe de France : qu’est-ce qui fait la diff’ ?

    Il faut remonter près de 10 ans en arrière pour retrouver une victoire française en Coupe du monde de difficulté. Alors que l'équipe de France de bloc cartonne sur le circuit international, comment expliquer le « décrochage » des « diffeux » ? Un panel d'experts dégaine quelques explications. Le Français Sam Avezou à Séoul en septembre 2025 © Nakajima/Timmerman pour World Climbing Édimbourg, 23 septembre 2017. Dans cette finale d'étape de Coupe du monde de difficulté, Julia Chanourdie et Romain Desgranges s'élancent quasiment en même temps sur leur voie respective. Face à eux, des grimpeur·se·s dont les noms résonnent encore aujourd'hui : Stefano Ghisolfi, Sean Bailey, Janja Garnbret ou encore Jakob Schubert. Malgré le plateau de prestige, c'est bien Romain Desgranges qui aura les faveurs du commentateur qui le surnomme carrément « le Roger Federer de l'escalade ». Prémonitoire. Car si Julia Chanourdie perd son combat assez tôt dans la voie, le Français la déroule comme un beau revers long de ligne. Et sera le premier à atteindre le top. C'est la troisième fois que le Français se couvre d'or cette saison-là. Une nouvelle victoire qui lui permettra même de finir à la première place du classement général de la Coupe du monde 2017. Bloqués La consécration de Romain Desgranges reste une des dernières victoires françaises lors d'une étape de Coupe du monde de difficulté. Près de 10 ans après, l'athlète a troqué le dossard d'athlète pour le t-shirt de manager de la difficulté au sein de la Fédération française de la montagne et de l'escalade (FFME). Dit autrement : Romain Desgranges est entraîneur de l'équipe de France de difficulté. Et c'est en cette qualité que Vertige Media le contacte pour discuter de l'état des lieux des Bleus dans la discipline. Au bout du fil, l'ancien champion trace tout de suite un parallèle avec le bloc. En presque une décennie, l'escalade compétitive a connu une véritable bascule. Jadis épreuve reine des compétitions, la difficulté semble désormais en retrait face au bloc qui attire une grosse partie de l'écosystème. Pour preuve, il suffit de constater les performances de l'équipe de France de bloc mais aussi la densité de grimpeur·se·s français·e·s qui trustent les podiums internationaux. « Il y a des locomotives en bloc, comme Oriane [Bertone, ndlr] ou Mejdi [Schalck, ndlr] qui tirent tout le monde vers le haut », précise Romain Desgranges. « Qui a envie de regarder sur Instagram des reels d'une voie entière avec un grimpeur qui se repose sur des prises pendant un tiers du temps ? » Guillaume Levernier, entraîneur de club à Massy Pour Lucien Martinez, grimpeur français de haut niveau et ancien rédacteur en chef du magazine Grimper, c'est désormais une certitude. « Il n'existe un retard des Français en difficulté que parce qu'ils performent à très haut niveau en bloc », explique-t-il à Vertige Media. Depuis 2021, les « locomotives » filent à très vive allure. Ce sont plus de dix podiums pour Mejdi Schalck, et une quinzaine pour Oriane Bertone. Quand ce ne sont pas d'autres athlètes qui se parent d'or, comme Naïlé Maignan en 2025 ou tout récemment, Zélia Avezou lors de la première étape de la Coupe du monde 2026 à Keqiao, en Chine. En prise directe avec le sujet, Arthur Rebollo – champion d'Europe de bloc U21 en 2025 –, invoque aussi cette « densité » de grimpeur·se·s de bloc. Pour lui, la France est une des nations les mieux dotées. Lorsqu'il se souvient de ses compétitions dans l'Hexagone, il précise ressentir un niveau de pression très élevé tant le plateau est relevé. « Alors que les championnats d'Europe, comparés aux sélectifs d'équipe de France, c'était la fête dans ma tête », raconte-t-il en souriant. Guillaume Levernier propose une autre lecture. Entraîneur dans le club de Massy (91), ce grimpeur chevronné préfère lire entre les lignes d'une approche générationnelle. Il évoque ainsi les réseaux sociaux qui orientent les nouveaux·elles grimpeur·se·s vers une vision de l'escalade consommatrice et spectaculaire. « Qui a envie de regarder sur Instagram des reels d'une voie entière avec un grimpeur qui se repose sur des prises pendant un tiers du temps ? », apostrophe-t-il. Autre attribut de l'époque : « la gratification instantanée ». Guillaume Levernier explique qu'il lui arrive souvent de commencer sa séance dans un bloc qui semble impossible. Puis de parvenir au rétablissement après une trentaine d'essais. C'est chose impossible en voie, où travailler un crux (passage le plus compliqué de la voie, ndlr) peut demander une certaine mise en place, sans parler de l'enchaînement qui demandera un repos conséquent à chaque échec. À gauche, Romain Desgranges et à droite, Guillaume Levernier © courtoisie de la FFME et de Guillaume Levernier La difficulté, c'est compliqué En 1985, les premières compétitions d'escalade se déroulaient directement en falaise, au bout d'une corde. À l'origine, c'est tout simplement la hauteur qui rendait le spectacle captivant. La discipline a continué de rester l'épreuve reine pendant deux décennies jusqu'à ce que le bloc, et dans une moindre mesure la vitesse, vienne grignoter son hégémonie. S'il est difficile de dater précisément la bascule, Romain Desgranges trouve aussi une explication dans les infrastructures publiques et privées qui peuvent « fabriquer » des grimpeur·se·s de haut niveau. Car force est de constater que les ouvertures de nouvelles salles d'escalade sont largement dominées par le bloc. « C'est beaucoup plus accessible, poursuit l'entraîneur. Un mur de bloc se monte plus facilement qu'un mur de 16 mètres. Ça coûte moins cher, c'est plus simple à exploiter. En difficulté, il y a plus de contraintes, une voie ce n'est pas 5 prises mais 50, il ne faut pas une échelle mais une nacelle… Tout est plus lourd à mettre en place. » « L'éventail gestuel du bloc apporte un charme propre à la pratique et que l'on retrouve bien moins en difficulté » Arthur Rebollo, champion d'Europe de bloc U21 en 2025. En retraçant le développement de la pratique sur les deux dernières décennies, Lucien Martinez est convaincu que l'explosion des salles commerciales a libéré l'escalade de bloc. Selon lui, ces structures privées ont préféré développer des murs moins hauts pour rendre la grimpe plus accessible, « pour que tout le monde puisse y trouver son compte, pour que le débutant, dès sa première séance, s'amuse et ne soit pas trop frustré », déroule-t-il. De manière contre-intuitive, cette inclusivité a favorisé l'émergence d'une escalade technique. « La complexité d'une ascension s'est alors déplacée dans la bonne exploitation de qualités techniques plutôt que physiques, explique l'ancien journaliste. Coordinations, dalles techniques, etc. Ce que l'on appelle plus ou moins l'escalade moderne. » Résultat ? La France excelle dans ce style. Les dalles françaises sont, pour ainsi dire, formatrices dans le monde entier, et le niveau de certain·e·s grimpeur·se·s d'élite français·e·s sur ce segment ne fait que confirmer cet atout. L'arrivée des salles commerciales aurait bel et bien chamboulé la manière de penser l'escalade, créant ainsi une toute nouvelle génération de grimpeur·se·s. En ajoutant à cela le grand nombre d'ouvreur·se·s français·e·s, d'aucuns soulignent une position de pionniers sur le circuit international. Néanmoins, tout se passe comme si cet accompagnement à l'évolution de la pratique se faisait au détriment de la difficulté française. En tant que jeune athlète, Arthur Rebollo confie que le bloc – encore, lui – apporte davantage de facteurs de performance. « L'éventail gestuel du bloc apporte un charme propre à la pratique et que l'on retrouve bien moins en difficulté, indique-t-il. Les dalles, dynamiques ou coordinations sont presque inexistantes sur une voie. » Conséquence : la possibilité de sortir du lot est aussi plus importante. Les styles de grimpe étant plus variés, le nombre de grimpeur·se·s spécialisé·e·s augmente de facto. Ce qui donne une chance à chacun·e, suivant le style des ouvertures d'une compétition. « Les murs de Coupe du monde de difficulté sont trop courts. C'est tellement intense, violent et pas si long que ce seront toujours les plus forts en force qui s'exprimeront le mieux dans la voie » Lucien Martinez, auteur et ancien rédacteur en chef de Grimper. Rocher canon Le 11 février dernier, un grimpeur français de 17 ans venait à bout du Bombé Bleu, à Buoux. Erwan Legrand venait alors de libérer le dernier projet légendaire de l'escalade mondiale, coté 9b, sur lequel les plus grands noms de la discipline se sont cassé les dents. Avant lui, Seb Bouin s'est imposé comme le deuxième ascensionniste au monde d'un 9c. Et Jules Marchaland prouve régulièrement qu'il peut tutoyer ce qui se fait de plus dur sur le rocher. Bref, les Français brillent en falaise. Alors pourquoi ne montent-ils pas sur la plus haute marche du podium en compétition ? « Cela n'a rien à voir, plaque Lucien Martinez. La réalité, c'est que les compétitions internationales ne sont pas, ou plus, adaptées aux falaisistes, ces grimpeurs endurants qui savent prendre des repos sur de mauvaises prises. » Selon lui, « il n'y a tout simplement pas de compétition faite pour eux ». Il poursuit : « Les murs de Coupe du monde de difficulté sont trop courts. C'est tellement intense, violent et pas si long que ce seront toujours les plus forts en force qui s'exprimeront le mieux dans la voie ». La médiatisation de l'escalade et la nécessité de produire toujours plus de spectacle n'y sont pas pour rien. La fédération internationale, World Climbing, doit faire évoluer les formats en conséquence en privilégiant des enchaînements plus rapides, plus dynamiques, l'ajout d'un temps maximal, moins de repos… « Ce sont les grimpeurs les plus forts physiquement qui dominent le circuit de la difficulté, confirme Arthur Rebollo. Quelques profils moins physiques peuvent tirer leur épingle du jeu mais ils se comptent sur les doigts d'une main… » À Bali, l'an dernier, un jeune athlète français à la fine silhouette avait réussi à se hisser sur la deuxième marche du podium d'une étape de Coupe du monde de difficulté. Max Bertone, le frère d'Oriane, remportait une médaille bienvenue pour la difficulté française. Avant le lancement de la saison internationale, Romain Desgranges nous confiait que cette performance était « annonciatrice de la suite ». Le 9 mai dernier, lors de la dernière étape en date de difficulté à Wujiang, en Chine, deux Français – Sam Avezou et Victor Guillermin – se sont glissés en finale.

  • Espagne : le drapeau israélien menace la Coupe du monde

    Après la Coupe d'Europe jeunes à Bruxelles, la Coupe du monde de Madrid risque d'être chahutée. En cause : la présence de la sélection israélienne. Cette contestation s'inscrit dans un mouvement plus large de solidarité avec la population palestinienne de l'autre côté des Pyrénées. Reportage sur place. Des membres du collectif Climbers for Palestine Spain © Armelle Desmaison pour Vertige Media Pour profiter du soleil de ce début mai, Almu et Álvar ont disposé une table et des chaises sur la terrasse du mur d'escalade. Iels connaissent bien les lieux et leurs propriétaires. Même si la falaise reste leur lieu de prédilection, iels viennent s'entraîner régulièrement dans cette salle de bloc située dans une zone industrielle à une cinquantaine de kilomètres de la capitale espagnole. Derrière leurs lunettes de soleil, il est facile d'imaginer leur regard chaleureux, mais une fois entré dans le vif du sujet, leurs visages se durcissent. « Nous avons appris qu'ils se sont inscrits à la compétition hier », finit par lâcher Álvar. Le trentenaire faire référence à l'inscription des sept athlètes israéliens – trois femmes et quatre hommes - à la Coupe du monde d'escalade qui se tiendra du 28 au 31 mai prochain, à Alcobendas dans la banlieue madrilène. « Nous espérions vraiment que la Fédération internationale agirait pour empêcher leur présence. Ce n'est pas le cas donc nous, nous serons présents ! » Almu et Álvar, membres du collectif Climbers for Palestine Spain Pourtant, une pétition signée par plus de 120 organisations espagnoles de tous horizons exigeait l'expulsion des représentants d'Israël des compétitions internationales, dont la World Climbing Series Comunidad de Madrid. Une demande qui aurait dû être examinée le mois dernier à l'Assemblée générale de la fédération internationale, mais qui, pour des raisons logistiques, a été reportée au prochain Sommet sur l'escalade. La pétition avait donc été lancée le 10 avril dernier par la Plateforme pour le Boycott Sportif d'Israël et le collectif Climbers for Palestine Spain dont font partie Almu et Álvar. « Nous espérions vraiment que la Fédération internationale agirait pour empêcher leur présence, soupire le grimpeur. Ce n'est pas le cas donc nous, nous serons présents ! » Sur Instagram, le collectif invite « la population à obtenir son entrée gratuite et à rester attentive aux actions qui seront organisées. » Qu'est-ce qui est prévu ? Le militant n'en dévoilera pas plus, mais il donne un détail : « Nous ne sommes pas un groupe fermé qui agit dans son coin, nous essaierons de proposer un action commune et ouvert au public ». L'Espagne a plus qu'un Tour dans son sac L'idée serait-elle de reproduire La Vuelta 2025 ? « C'est impossible de la reproduire, affirme Álvar. Mais nous sommes en contact avec les organisateurs de ce boycott. » La Vuelta, aussi connue sous le nom de Tour d'Espagne, est une des courses de cyclisme les plus populaires au monde. Son édition 2025 a été perturbée tout le long du parcours par des manifestations pro-palestiniennes qui s'opposaient à la participation de l'équipe Israel-Premier Tech. Finalement, des milliers de citoyens ont envahi le tracé qui prenait fin en plein centre-ville de Madrid. Ils ont ainsi forcé les organisateurs à interrompre définitivement la course alors qu’il restait une cinquantaine de kilomètres, privant les coureurs de leur ultime sprint. Almu juge la réussite de cette action « à la popularité du cyclisme et à l'accès ». Comme pour le Tour de France, les étapes se déroulent sur des kilomètres qui échappent à un contrôle strict et qui attirent chaque année les passionné·e·s de vélo et les curieux·ses. Une manifestation en soutien à la Palestine, à Madrid en octobre 2025 (cc) Barcex / Wikimedia Commons Cet épisode a fait le tour du monde. Pourtant, l'Espagne n'est pas connue pour sa culture de la contestation comme la France peut l'être. « La Vuelta est, à ma connaissance, la première manifestation à avoir eu une résonance nationale et internationale, indique Raúl Sánchez García, sociologue du sport et chercheur à l'Université Rey Juan Carlos. Sinon, au niveau local, on va retrouver des actions militantes, notamment dans le football. » Dans certaines régions de la péninsule comme en Catalogne, en Galice ou encore au Pays basque, la question identitaire est très politisée. « Durant la Copa del Rey (Coupe d'Espagne de football, ndlr), de manière récurrente, on entend l'hymne sifflé ou des pratiques de ce type », souligne le chercheur avant de rappeler que les premiers accrocs de La Vuelta ont commencé lors de l'étape qui traversait Euskadi. « Dans ces régions, il existe une conscience très forte de l'oppression des peuples », raison qui explique, selon Almu et Álvar, la sympathie de la société pour la lutte palestinienne. « En prenant parti, les sportifs peuvent perdre beaucoup vis-à-vis de leurs sponsors. C'est pour ça qu'ils ne se mouillent pas » Raúl Sánchez, sociologue du sport De Lamine Yamal à Pedro Almodóvar Peu de sportifs de notoriété nationale ou internationale se sont prononcés publiquement sur le conflit israélo-palestinien. « Des grimpeurs de premier plan nous ont contactés en privé pour acheter les tee-shirts de Climbers for Palestine, mais aucun ne partage ou ne publie sur les réseaux sociaux », indique Álvar. « En para-escalade, on trouve quelques prises de position », nuance Almu. Sur Instagram, Guillermo Pelegrín invitait, au printemps dernier, « à grimper pour la Palestine » lors d'une rencontre organisée en soutien à la cause. Ce para-sportif, qui monte régulièrement sur les podiums de Coupe du monde dans la catégorie B2 (déficience visuelle modérée), indique qu'il doit garder une posture neutre durant les compétitions. Une majorité de fédérations et institutions sportives internationales imposent un principe de neutralité religieuse et politique. « En prenant parti, les sportifs peuvent perdre beaucoup vis-à-vis de leurs sponsors, complète Raúl Sánchez. C'est pour ça qu'ils ne se mouillent pas. » Dans le football, quelques personnalités ont pris position comme le Français Karim Benzema dans un tweet publié dès octobre 2023. Le 11 mai dernier, c'est la jeune star du football espagnol, Lamine Yamal, qui brandissait un drapeau palestinien lors de la célébration du titre de champion de son club, le FC Barcelone. Le monde de la culture espagnole semble plus enclin à s'exprimer sur les conflits internes ou externes du pays. « Depuis le début de la démocratie (1975, ndlr), je pense qu'il s'est installé cette tradition contestataire dans le cinéma ou le théâtre », juge le sociologue. Le cinéaste mondialement connu Pedro Almodóvar en est un très bon exemple. Le réalisateur, dont le cinéma était considéré comme provocateur à la sortie de la dictature de Franco, demande publiquement à son gouvernement de rompre toute relation avec l'État hébreu à l'été 2025. Quelques semaines plus tard, c'est au tour de Javier Bardem de marquer les esprits. L'acteur se rend aux Emmy Awards arborant autour du cou un keffieh – symbole national palestinien – et conclut son discours par un « Free Palestine ». Plus récemment, c'est le Concours Eurovision de la chanson que l'Espagne a boycotté aux côtés de l'Islande, de la Slovénie, de l'Irlande et des Pays-Bas.  Sí, se puede  La politique étrangère menée par le gouvernement de gauche marque une vraie rupture avec les autres États membres de l'Union européenne : embargo sur les armes et interdiction du passage dans les ports espagnols de bateaux transportant du combustible pour l'armée d'Israël ou encore une augmentation de l'aide humanitaire pour Gaza. En mai 2024, l'Espagne reconnaît officiellement l'État de Palestine, ce que fera la France plus d'un an après. Elle se joint à la plainte accusant Israël de génocide dans la bande de Gaza et déposée par l'Afrique du Sud auprès de la Cour internationale de justice. Récemment, le Premier ministre socialiste Pedro Sánchez s'est de nouveau distingué en demandant la fin de l’accord d'association entre l'UE et Israël. Almu et Álvar souhaiteraient que leur gouvernement prenne des mesures plus drastiques comme « acter l'expulsion de l'ambassadeur israélien du pays ». Le plateau de la finale féminine lors de la Coupe du monde d'escalade à Madrid en 2025 © Dimitris Tosidis pour World Climbing La société espagnole a pu apparaître en avant-garde sur cette question en Europe, mais de plus en plus d'acteurs du monde de l'escalade se structurent à l'échelle internationale pour renforcer leur impact. Climbers for Palestine Spain s'inscrit désormais dans ce mouvement. « Nous nous organisons avec plusieurs collectifs à travers le monde : certains sont des antennes de Climbers for Palestine, d'autres sont liés au milieu de l'escalade, d'autres encore sont des salles ou des clubs de montagne », explique Álvar. La semaine dernière, une salle privée, Le Camp de Base, annonçait refuser d'accueillir une compétition officielle de World Climbing à Bruxelles (la fédération internationale de l'escalade, ndlr) en raison de la présence d'athlètes israélien·ne·s. À Alcobendas, un réseau de salles privées du nom de Sputnik a d'ores et déjà annoncé qu'il refuserait d'accueillir l'entraînement des athlètes israélien·ne·s. L'objectif est « d'organiser des manifestations, des actions de boycott et des événements d'information dans les mêmes lieux et aux mêmes dates que les compétitions d'escalade », reprennent les membres de Climbers for Palestine Spain. La Coupe du monde pourrait bien marquer la progression d'une longue ascension.

  • « Graou », le film de Vertige Media sur la légende du Verdon est enfin disponible !

    Le premier film produit par Vertige Media sur Bruno Clément, alias « Graou » est enfin disponible en accès libre et gratuitement sur notre chaîne YouTube. Loin des documentaires classiques sur l'escalade, il raconte l'histoire de la rencontre entre les deux fondateurs du média et l'une des plus grandes figures de la grimpe en France. Pour 30 minutes de verticalité totale et un peu de n'importe quoi. © Julien Demond Bruno Clément est une figure majeure de la grimpe française. À près de 60 ans, le grimpeur aurait, selon la légende, ouvert près d’un millier de voies à travers le monde. Membre de la génération qui a participé à la naissance de l'escalade libre dans l'Hexagone, il a ouvert des voies dans un style particulier, « tarabiscotées » selon ses mots. Une partie de celles-ci culmine dans le huitième degré et font partie, de l'avis général, des plus belles lignes jamais ouvertes en France. Pour la postérité, Bruno Clément est surnommé « Graou », sans trop que l'on sache pourquoi. Pour tout un tas de grimpeur·se·s d'hier et d'aujourd'hui, c'est une des personnes les plus respectées du milieu de la grimpe. Et il y a un an, au moment d'écrire sur lui, de tout ça, nous n'en savions rien. La première fois qu’on a entendu parler de Graou, c’était au téléphone. La discussion n’avait a priori rien à voir avec l’équipeur le plus prolifique de France. Il s’agissait d’une autre « légende » du monde de l’escalade : Alain Robert. Après une interview gargantuesque de Philippe Poulet sur l’homme araignée, ce dernier nous a parlé d’un nouveau topo qui allait sortir sur les gorges du Verdon. Comme ça, pour info. Le rédacteur en chef du magazine Vertical a quand même participé à la mise en page de la nouvelle bible de la Mecque de l’escalade, éditée par Jean-Baptiste Tribout. Mais surtout, Philippe nous le glisse parce que ce serait l’occasion de faire un reportage sur l’auteur du topo : un certain « Graou ». « Mi-ours, mi-lézard » À nos oreilles, le surnom claque comme un rugissement bestial. Et l’image qu’il évoque ne renvoie pas tout de suite à celle d’un grimpeur qui fait de la poésie. Assez directement, s'entrechoquent dans nos têtes le portrait d’un type qui ne s'embarrasse pas trop avec de la crème hydratante quand il a fini de grimper. Et, bingo, c’est bel et bien le tableau que nous peint Philippe Poulet. « Graou, c’est un mec mi-ours mi-lézard, lâche-t-il en roue libre. Un type qui vit depuis 35 ans dans le Verdon, reculé du monde, mais qui est sans doute le meilleur équipeur de France. » Quand vous êtes journaliste et que vous entendez une phrase pareille, vous sentez généralement que vous êtes en présence d’un bon sujet. Philippe le sait et en (ab)use. Mais la vérité vraie, c’est qu'on n'a jamais entendu parler du bonhomme. À ce moment-là, on ne sait rien de plus. Philippe Poulet a raccroché en se bidonnant sur de jeunes grimpeurs qui ont encore beaucoup de choses à apprendre. Alors, on se renseigne. Quand vous partez avec un biais, celui-ci se confirme toujours au fur et à mesure de vos recherches. Il n’existe pas beaucoup de choses sur « Graou » en ligne et les rares contenus qui défilent sous nos yeux ont tendance à valider la nature sauvage de l’animal. En l'occurrence, deux choses : un article du Monde de 2012 intitulé « Les derniers sauvages de l'escalade », et une vidéo d’archive où on voit Graou s'enjailler avec des biquettes. « Tu vas pendre comme une merguez, tu t'en souviendras toute ta vie » Graou On exagère à peine mais croyez-nous, la fièvre grandit. Et avec elle, l’envie d’aller rencontrer le héros local. Il n’a pas fallu déployer beaucoup d'arguments pour convaincre deux amis réalisateurs, Tristan Lochon et Julien Demond, que nous avions là matière à filmer quelque chose d’intéressant. Depuis notre première conversation au téléphone, on a quand même un peu creusé notre sujet. Il apparaît que notre homme a quand même un nom – Bruno Clément, donc – et que grâce à cela, on a non seulement eu la possibilité d’élargir nos recherches mais aussi de demander à notre entourage si la réputation du type se hissait à la hauteur de son surnom rugissant. Réponse : Graou est une légende. Il y a celles et ceux qui aiment et celles et ceux qui n’aiment pas, mais une chose est sûre : Bruno Clément s’est taillé une place au panthéon de l’escalade française. Une autre certitude : personne n’a dosé le versant animal du personnage. Comme si toutes et tous s'accordaient à nourrir la légende d’une vie qui évolue décidément en marge de celle des hommes. Évidemment, le côté sauvage ravit toujours les réalisateurs quand ils entament un projet. Ça promet de l’aspérité, du relief, du jus. Sauf que sur le chemin, Tristan et Julien ont changé d’angle. Il ne s’agit plus vraiment de faire un film sur Graou. Il s’agit de faire un film sur « Vertige Media qui part à la rencontre de Graou ». Ah. Ils n’en démordent pas, la nuance change tout et devient même une condition au fait qu’ils montent sur le projet. Nous, on se regarde avec le peu de contenance qu’il nous reste en se disant en chœur qu’un « bon sujet » est en train de devenir le saut dans le vide qu’on n’avait pas envie de faire. D’autant plus qu’à l’autre bout du fil, Bruno est déjà très chaud. Il vient de nous donner son accord pour venir chez lui, à La Palud-sur-Verdon, le filmer dans son environnement naturel. Ce qui est assez inédit. Et comme c'est rare, il faut que le moment soit précieux. Alors, le grimpeur décide de commencer par nous envoyer dans une voie « dans le 8, à ma façon ». Avec ses mots, ça donne « un truc qui me plaît bien quoi ». Dans nos têtes, ça donne « sortez-nous de là ». Dans le film : « Tu vas pendre comme une merguez, tu t'en souviendras toute ta vie ». Extrait du film de Julien Demond et de Tristan Lochon © Vertige Media Vertige de A à Z C’est alors qu’ont commencé les nuits incisées par les vertiges et les recherches sur Google Images. Attention spoiler : quand vous n'êtes jamais allé dans le Verdon et que vous tapez le nom des gorges suivi de « escalade », il vous faudra attendre 10 minutes avant que vos mains ne redeviennent sèches. Depuis votre petit smartphone qui vous glisse des mains, 300 mètres de vide vous contemplent. Et quand vous ajoutez à cela la tête d’un type qui vous intime de descendre un surplomb en rappel, vous pouvez vite vous demander pourquoi vous vous êtes lancés dans ce boulot qui n’a jamais porté aussi bien son nom. Au final, quoi ? Si on écrit ces lignes, vous vous doutez bien qu’on a survécu. Non seulement à l’expérience en elle-même, mais aussi à l’idée qu’on se faisait du personnage principal. Le portrait de Graou que nous avions publié il y a quelques mois en est le résultat. Le film que nous sortons raconte l’histoire d'une rencontre. Il balise un chemin qui nous a menés vers cette petite baraque de La Palud à la découverte d’un grimpeur qui mérite bien tous les contes qui lui sont associés. Et entre les deux, on trouve des moments vertigineux et une certaine idée de l’escalade - pure, libre, engagée - qui semble résister à tout lorsqu’elle est pensée depuis le sommet des gorges du Verdon. Graou, c’est donc notre premier film. Après avoir longuement travaillé sur le projet et son personnage principal, on ne sait toujours pas vraiment pourquoi Bruno Clément a été surnommé ainsi. Même le principal intéressé l’ignore. Plein d’histoires s’entremêlent, aucune ne se répète. C’est pour cela que ce titre nous plaisait bien. Chacun·e pourra se faire sa propre idée en regardant le parcours d’un grimpeur exceptionnel et des gars un peu flippés qui ont essayé de suivre sa trace. Car au-delà d’un film sur une légende du Verdon, ce sont sans doute les 30 minutes qui résument le mieux Vertige Media depuis ses débuts. Deux types qui se lancent dans une aventure verticale en ne sachant pas vraiment dans quoi ils mettent les mains. Le reste, c’est à vous de voir.

  • Vertige Media invité au JT de France 2 pour parler de free solo

    Invité à réagir au JT de 20 heures de France 2 après l’arrestation d’Alexis Landot — qui venait de gravir la tour Montparnasse en free solo —, Vertige Media a livré une réflexion dont l’antenne n’a gardé que quelques secondes. Voici ce que vous n'avez pas vu. On m’a demandé ce que pensait « la communauté des grimpeur·euse·s » de cette ascension. La formule est commode mais elle feint de croire qu’une communauté parle d'une seule voix, que l'escalade forme un bloc homogène face à ses propres miroirs déformants. C’est évidemment un leurre. La grimpe est un archipel de sensibilités, de peurs, de lignes rouges qui se croisent sans jamais se confondre. Je ne pouvais parler qu’en mon nom : celui d’un pratiquant, d’un observateur, et de quelqu’un qui s’efforce de raconter ce sport au-delà de ses clichés vertigineux. Mon regard commence par une évidence : on peut désapprouver cette action, la juger inutile, narcissique, voire irresponsable. Mais il serait malhonnête d'en nier la dimension athlétique. Grimper une tour de verre sans corde et sans droit à l’erreur exige une préparation dantesque, une précision gestuelle absolue et une architecture mentale hors norme. Le sujet n’est pas de contester la performance. Il est de comprendre ce qu’elle produit lorsqu’elle devient, une fois de plus, la vitrine de notre discipline. Depuis qu’elle a fait irruption dans les médias, l’escalade traîne cette ambiguïté comme un boulet. Elle fascine autant qu’elle effraie. En 1982, La Vie au bout des doigts faisait entrer Patrick Edlinger dans l’imaginaire collectif. Ce chef-d’œuvre a offert au public français ses premières émotions verticales, mais il a aussi ancré une idée tenace : l’escalade était solaire, pure, mystique — et potentiellement mortelle. Quarante ans plus tard, Free Solo a rejoué le même mythe à l’échelle planétaire avec Alex Honnold. Un Oscar, des millions de vues, et une même tension dramatique : l’exploit d’un homme suspendu au-dessus du vide. Plus récemment, Netflix poussait la logique du spectacle un cran plus loin en diffusant l'ascension de la tour Taipei 101 en direct. Le sport s'effaçait alors derrière le grand frisson, tendu par cette promesse voyeuriste que personne n’ose formuler, mais que tout le monde comprend : il peut tomber. C’est là que se situe le malaise. Non pas dans le fait que des athlètes d'exception accomplissent des prodiges, mais dans cette fâcheuse manie de représenter l'escalade à des heures de grandes écoutes uniquement lorsqu'elle se pare des habits du spectacle. La trajectoire d’Alain Robert est, à cet égard, une métaphore cruelle. Avant de devenir le « Spiderman français » des journaux télévisés, Alain Robert était l’un des plus immenses grimpeurs de la planète. Un soloiste de falaise dont les réalisations restent parmi les plus pures et les plus complexes de l’histoire. Si Alain Robert s’est tourné vers les buildings, c’est parce que les caméras refusaient de regarder ce qui, en falaise, était trop technique, trop invisible pour le grand public. Il a fallu déformer le sport pour le rendre lisible. Il a fallu grimper des tours pour que le monde lève enfin les yeux. Entendons-nous : je crois fondamentalement que l'ascension de la tour Montparnasse ne jettera pas des milliers de spectateur·rice·s sur les façades de verre. On ne regarde pas un funambule avant de tendre un câble entre deux immeubles le lendemain, on ne regarde pas la Formule 1 avant de transformer le périphérique en circuit. L'enjeu est ailleurs : ces images saturent l’imaginaire. Elles associent invariablement la grimpe à l’exceptionnel, au danger, à la survie. Or, l’escalade moderne a cruellement besoin d’un autre récit. Elle a besoin qu'on la raconte telle qu’elle se vit au quotidien : sûre, accessible, humaine. On doit pouvoir dire qu’on débute en salle ou en falaise équipée, entouré de cordes, de tapis et de rituels de sécurité partagés. Il faut dire la joie brute d’un premier bloc réussi, la confiance absolue qui se tisse entre la personne qui grimpe et celle qui assure, l’intelligence du mouvement, la poésie du corps qui résout un problème physique. L'escalade doit donner envie d’essayer, pas seulement de regarder quelqu’un réchapper à la mort. Soyons honnêtes : le solo n'est pas totalement étranger à nos vies. En haute montagne il arrive que la chute cesse d’être une option, par choix ou par erreur. Mais l’immense majorité de celles et ceux qui traversent ces instants n’en font ni un film, ni un post héroïque sur les réseaux sociaux. Ces personnes le vivent dans le secret d’une intimité lourde. Et souvent, elles n’en parlent pas. C'est ici que se dessine la frontière entre une pratique et un spectacle. Entre le risque comme expérience intime et le risque comme produit culturel. Le free solo existe, il appartient à notre patrimoine et a généré des figures mythiques. Mais il ne peut être le seul visage de notre sport. L'escalade ne se résume pas à la possibilité de mourir. Elle est, au contraire, l’apprentissage de la vie : apprendre à tenir, à faire confiance, à chuter sans disparaître, à recommencer sans se croire invincible. Au moment où les projecteurs se braquent à nouveau sur le vide, c’est ce récit-là qu'il nous faut défendre. L’escalade n’est pas belle parce qu’elle tutoie le néant. Elle est belle parce qu’elle permet à des millions de personnes de se sentir intensément vivantes, sans jamais avoir besoin de jouer leur vie. Voilà en substance ce que j'ai pu affirmer au nom de Vertige Media lors de ma conversation avec notre confrère de France Télévisions. Ces éléments n'apparaissent pas dans l'extrait suivant pour des contraintes de format évidentes. La version courte (cc) France TV

  • La Traversée Sagittaire : Raphaëlle Damilano et l’Himalaya en héritage

    Dans son premier film, Raphaëlle Damilano part dans l'Himalaya avec son père et son oncle, l’alpiniste François Damilano. Vertige Media a vu le film, puis rencontré la réalisatrice. Derrière l’expédition, c’est une histoire de famille, de deuil et de transmission qui apparaît à l'écran. © La Traversée Sagittaire Sur le papier, La Traversée Sagittaire pourrait ressembler à un film de montagne assez classique : cinq semaines d’expédition, un sommet à 6 000 mètres, le Népal, l’altitude, les camps, la météo qui décide, les crevasses qui rappellent que la marge d’erreur n’a pas la courtoisie d’attendre les états d’âme. Mais très vite, la caméra de Raphaëlle Damilano dévie de ce programme-là. Ce qu’elle filme n’est pas une conquête des cimes, ni même vraiment une aventure alpine. C’est le poids invisible d’un nom de famille, dans une lignée où la montagne n’a jamais été un simple décor de vacances. Damilano family Pour comprendre le film, il faut d’abord regarder la cordée. Il y a Jean-René, le père. François Damilano, l’oncle, figure majeure de l’alpinisme français et de la cascade de glace. Et Raphaëlle, la fille et la nièce, comédienne parisienne venue du théâtre, qui s’apprête à gravir pour la première fois un sommet himalayen. « J'ai eu cette sensation de vraiment porter un deuil dans mon sac à dos » Raphaëlle Damilano Chez les Damilano, la haute montagne n’arrive pas par hasard. Raphaëlle raconte une enfance traversée par Chamonix, les vacances, les récits, les images d’expédition ramenées par son père et son oncle, les traces du CAF chez les grands-parents, les diapos, les figures alpines qui circulent dans la mémoire familiale. « C’est vraiment un rapport familial », dit-elle. Plus tard, elle précise : « Je pense qu’il y a quand même un certain culte de ça ». La formule n’est pas lancée contre sa famille. Elle dit plutôt la densité d’un héritage. Ce que l’on reçoit avec amour peut aussi devenir une injonction silencieuse. Le voyage, lui, est percuté dès le début par un événement que personne ne pouvait scénariser. Au premier jour de l’expédition, après l’arrivée dans le Dolpo (région située dans l'Himalaya, au Népal, ndlr), Raphaëlle apprend la mort de son grand-père Raoul. Le retour en France est impossible à organiser à temps pour les obsèques. L’expédition continue, mais elle ne raconte déjà plus la même chose. Lors de notre entretien, elle revient sur ce moment sans chercher à l’enjoliver : « J'ai eu cette sensation de vraiment porter un deuil dans mon sac à dos ». Et plus loin : « Je pense que ça a tout changé ». À partir de là, la marche n’est plus seulement une progression vers un point sur la carte. Elle devient une façon d’avancer avec ce qui vient de disparaître. Filmer contre le sommet C’est là que La Traversée Sagittaire s’écarte franchement de la grammaire habituelle du film de montagne. Le sommet existe, bien sûr, mais il cesse assez vite d’être le centre du récit. Le film préfère les bords : les hésitations, les images tremblées, les scènes préparées après coup, la séance psy enregistrée, les archives familiales, les lettres oubliées à Paris, la visite chez la grand-mère, les petits ratages qui finissent par dire mieux que les plans propres. Raphaëlle Damilano ne cache pas que tout cela s’est construit à rebours. Partie sans scénario clair, elle pensait d’abord ramener des images d’un voyage improbable. De retour en France, elle tombe de haut : « Je n’avais pas envie de faire un film de vacances à la montagne ». Elle laisse alors le matériau reposer deux ans. « Je pense que c’est une forme de reconnaissance de tout ce qu’on m’a apporté de cet héritage familial » Raphaëlle Damilano Le film naît vraiment au montage, avec Delphine Dufriche, qui avait déjà travaillé sur un film de François Damilano. Le détail compte. Là encore, la famille revient par une porte latérale. C’est cette monteuse qui aide Raphaëlle à comprendre que le sujet n’est pas le Népal, ni une performance, ni même l’expédition en tant que telle, mais sa propre place dans cette histoire. De cette construction tardive vient la forme étrange du film, entre autoportrait, récit d’altitude, essai familial et bricolage théâtral. L’astrologue y tient presque le rôle d’un chœur antique. Raphaëlle l’assume : « Comme je viens du théâtre, je suis très influencée. Je suis touchée par les tragédies grecques ». C'est pas l'arrivée, c'est la quête On aurait pu craindre le déballage intime ou le règlement de comptes familial. Le film évite les deux. Raphaëlle Damilano ne cherche ni à tuer le père, ni à déboulonner l’oncle, ni à transformer son héritage en procès. Elle déplace simplement la question sur son terrain : celui du cinéma, du théâtre, du regard. « Je pense que c’est une forme de reconnaissance de tout ce qu’on m’a apporté de cet héritage familial », nous dit-elle, avant d’ajouter qu’il y avait aussi « un truc à décharger ». Tout est là. La Traversée Sagittaire ne raconte pas comment on devient alpiniste dans une famille d’alpinistes. Il raconte comment on hérite d’une passion trop grande pour soi, et comment on trouve une manière de ne pas la laisser parler à sa place. Au bout du compte, le sommet prévu ne sera pas atteint. Un autre pic, autour de 6 000 mètres, fera office de point haut. Mais le film a déjà déplacé la mesure de la réussite. Raphaëlle Damilano signe moins un récit de conquête qu’un film de passage, imparfait, drôle, pudique, traversé par cette intuition que les héritages les plus beaux sont parfois ceux dont il faut apprendre à se délester un peu. « C’est une espèce de quête. Elle n’est pas résolue », dit-elle. Reste désormais à savoir où cette traversée pourra poursuivre sa route. Raphaëlle Damilano ne le cache pas : la vie du film lui échappe en partie. Une production l’accompagne désormais pour l’envoyer en festivals, avec l’espoir qu’il puisse ensuite être montré plus largement. « J’aimerais qu’il puisse être vu », confie-t-elle, tout en reconnaissant que l’objet reste particulier, difficile à ranger dans une case trop simple. Là encore, le film continue donc son chemin comme il s’est fabriqué : sans trajectoire tout à fait rectiligne, mais avec une direction assez claire pour donner envie de le suivre.

  • Comment des hippies ont sauvé le Yosemite de l'Amérique du Sud

    Dans la vallée de Cochamó, au sud du Chili, une poignée de grimpeur·se·s et d'habitant·e·s a passé vingt ans à bloquer barrages, routes et projets hôteliers. En décembre 2025, ils ont finalisé l'achat de plus de 130 000 hectares de Patagonie sauvage pour 63 millions de dollars. Plongée dans une incroyable histoire. © Austin Siadak Il pleut souvent à Cochamó. Rodrigo Condeza le sait depuis la première fois qu'il a mis le pied dans cette vallée du sud du Chili, il y a plus de vingt ans. Rien de bien important comparé à ce que la nature a conféré au lieu. Parmi cent autres choses : le granite, la forêt et ces alerces (grands conifères d'Amérique du Sud, ndlr) vieux de trois mille ans qui n'ont jamais croisé un parking. « Je crois que c'est l'endroit le plus beau du monde », affirme-t-il depuis son écran d'ordinateur, posé dans sa nouvelle maison située près d'un lac dans la région de Los Lagos. Cette phrase, il la prononce depuis 20 ans. À 52 ans, il la répète encore avec le ton de celui qui a définitivement cessé de s'en excuser. Et au milieu, coule une rivière La vallée de Cochamó est souvent comparée à Yosemite. Elle en a les big walls, les prairies, les cascades, la rivière qui serpente entre des îlots de forêt dense. « Je crois que c'est le Lonely Planet qui, dans les années 90, a commencé à parler du "Yosemite de l'Amérique du Sud" », précise Rodrigo. Cette comparaison, le guide l'a toujours refusée. « C'est vrai qu'il y a des similarités, concède-t-il. Mais Cochamó, c'est Yosemite avant les routes, les hôtels et les centres commerciaux pour touristes. La vraie différence, c'est que nous, on a encore le choix. » Pour les grimpeur·se·s, la vallée n'est accessible qu'à pied, au bout de 14 km marche difficile, ou à cheval grâce aux arrieros (ces guides locaux qui transportent hommes et matériel à cheval, ndlr). Une fois sur place, les parois s'élèvent sur plusieurs centaines de mètres. Les fissures sont longues, rPégulières, taillées dans un granite parmi les plus propres du monde. Les premier·ère·s grimpeur·se·s à y ouvrir des routes, dans les années 1990, ont dû se frayer un chemin à travers la jungle avant de poser les mains sur le rocher. Aujourd'hui encore, les topos circulent sous forme de dessins soigneusement pliés dans des bocaux en verre, laissés au pied des voies pour le prochain passage. Le lieu a ses rituels. Il a aussi ses gardiens. « Aimer un endroit ne suffit pas à le protéger, il faut être prêt à se battre » Rodrigo Condeza, leader de la lutte pour la préservation de Cochamó En 2003, Rodrigo Condeza quitte Puerto Montt (grande ville portuaire du sud du Chili, à environ cent kilomètres de Cochamó, ndlr) et se pose un an dans la vallée avec sa femme. Guide de montagne de formation, il lance une entreprise de trekking, de kayak de mer et de randonnée à cheval. Il achète quatre hectares au plus profond de la vallée, encore plus loin que La Junta, le cœur de la zone d'escalade. Un ruisseau traverse sa parcelle. Alors il demande logiquement les droits sur l'eau. On les lui refuse. Et la réponse va l'étonner. « On m'a dit que le ruisseau était déjà planifié (sic) », raconte Rodrigo. Comprendre : il appartient à quelqu'un d'autre. Et quand le nouvel acquéreur creuse, il est pris d'un vertige. En remontant le cours d'eau et la manière dont il va être utilisé, il découvre un projet titanesque : sept centrales hydroélectriques en cascade, des kilomètres de lignes à haute tension pour alimenter les mines de cuivre, le tout relié aux réseaux d'énergie industrielle à moins de cent kilomètres de là. « On est reculé, à Cochamó, explique-t-il. Et en même temps, on est aussi très proches de Puerto Montt, des lignes électriques, de l'industrie forestière. C'est pour ça qu'il y a eu autant de pression sur ce territoire sauvage. » À partir de cette découverte, Rodrigo n'arrive pas à faire semblant. « Quand quelque chose ne me semble pas juste, une énergie différente se met en mouvement en moi, psychanalyse-t-il en faisant mouliner ses mains. Ce type en apparence tranquille qui aime rigoler devient tout à coup un combattant acharné. C'est irrationnel mais c'est plus fort que moi. » La vallée de Cochamó © Rodrigo Manns Un paradis aux enchères Rodrigo Condeza rencontre alors Daniel Seeliger, un grimpeur américain installé dans la vallée depuis 2004 avec sa femme Silvina, qui a ouvert le premier camping de La Junta. Ensemble, entourés de voisin·e·s, d'acteur·ice·s du tourisme local et de propriétaires fonciers, ils fondent une ONG, la première de quatre qui se succéderont au fil des années. La lutte s'organise. Les locaux enchaînent une cinquantaine de réunions avec des élus, des associations, des directions du tourisme régional. À chaque présentation, la même diapositive finale : une image de la vallée de Cochamó asséchée avec un panneau planté à un carrefour. « Quel chemin choisissons-nous ? Le tourisme ou l'hydroélectricité ? Yosemite ou Hetch Hetchy (une vallée de Yosemite, inondée pour alimenter San Francisco en eau et devenue le symbole des espaces naturels sacrifiés au développement, ndlr) ? » Lorsque les voies légales s'épuisent, Rodrigo et consorts vont jusqu'à acheter six concessions minières à 1 200 dollars pièce pour bloquer physiquement les sites potentiels de barrage. « Une œuvre d'art environnementale incomparable à chérir comme un Picasso ou un Monet » La description de Cochamó dans le catalogue de la maison de vente aux enchères, Christie's Après trois ans de combat, en 2009, la présidente chilienne de l'époque – Michelle Bachelet – décrète le bassin versant de Cochamó première réserve hydrologique du pays. Le projet hydroélectrique est enterré. « Quand j'ai su que le décret était réel, j'ai pleuré », confie Rodrigo. La victoire est réelle. Elle est aussi provisoire. Depuis 2007, un investisseur du nom de Roberto Hagemann rachète discrètement des parcelles dans la vallée, morceau par morceau. L'homme a fait fortune dans les mines et l'immobilier. Il voit dans ces terres une opportunité rare : assembler en un seul tenant une mosaïque de propriétés dispersées entre plus de 200 familles, une opération si complexe que personne d'autre n'avait voulu s'y risquer avant lui. Hagemann y consacre quinze ans de sa vie. Son projet, une fois la propriété réunie : des routes pour entrer dans la vallée, des hôtels au bord du lac, des gondoles pour une clientèle internationale prête à payer cher pour voir la Patagonie depuis un café en terrasse. © Valentina Thenoux et Austin Sadiak Rodrigo et ses partenaires s'y opposent à chaque nouvelle tentative. Puelo Patagonia, une autre ONG que le guide a fondée avec des ami·e·s en 2013, finit par infliger une défaite à Hagemann devant la Cour suprême en 2017. Bloqué à chaque recours, incapable d'obtenir les autorisations nécessaires, Hagemann change de stratégie. En prenant un virage complètement dingue. En 2018, l'homme d'affaires confie à la célèbre maison de vente aux enchères, Christie's, le mandat de vendre la propriété pour 150 millions de dollars. Dans le catalogue de Christie's, la propriété est coincée entre une villa en bord de mer et un manoir anglais. La vallée de Cochamó est décrite comme « une œuvre d'art environnementale incomparable à chérir comme un Picasso ou un Monet ». Personne ne se manifeste, mais l'annonce fait le tour du monde. Elle atterrit dans les boîtes mail des conservationnistes, dans les conversations des grimpeur·se·s habitué·e·s de la vallée, dans les bulletins des fondations philanthropiques. En 2022, après avoir obtenu les titres définitifs sur l'ensemble de sa propriété, Hagemann se retrouve dans une position étrange. Il possède légalement 130 000 hectares. Il ne peut pourtant pas les développer ni trouver d'acheteur au prix fort. Rodrigo y voit une fenêtre. L'idée est simple, presque folle : et si c'étaient eux qui achetaient ? Des hippies, le New York Times et une bataille de chats Contacter Hagemann après dix ans d'affrontements est un pari risqué. Un avocat organise la première rencontre. De l'aveu de Rodrigo Condeza, les deux premières réunions ressemblent à « une bataille de chats ». Puis, lentement, quelque chose se déplace. Hagemann est dans une impasse : il possède un territoire qu'il ne peut ni développer ni vendre au prix escompté. Puelo Patagonia a besoin que la terre soit protégée par un vendeur prêt à négocier plutôt que de tomber entre les mains d'un inconnu. « Au fond, on savait tous les deux qu'on avait besoin l'un de l'autre », dit Rodrigo. Le fils de Hagemann, grimpeur habitué des parois de Cochamó, aurait aussi encouragé son père à vendre aux conservationnistes. « Le New York Times a écrit que c'était une bande d'hippies qui avait acheté le Yosemite chilien. C'était à peu près vrai. On n'avait aucune légitimité à faire ça » Rodrigo Condeza, leader de la lutte pour la préservation de Cochamó L'ONG propose 50 millions de dollars. Hagemann en demande 100. Pendant un an, ils négocient. L'accord final se scellera pour 63 millions. Il y a quelque chose d'inconfortable à l'idée que la seule façon de soustraire un espace naturel à la logique du marché soit d'en payer le prix fort, avec les mêmes instruments que ceux qui menaçaient de l'exploiter. Rodrigo ne l'ignore pas. « Le New York Times a écrit que c'était une bande d'hippies qui avait acheté le Yosemite chilien, confie-t-il dans un petit rire. C'était à peu près vrai. On n'avait aucune légitimité à faire ça. » En revanche, ils ont du culot. Car au moment de signer, les « hippies » n'ont aucun dollar en poche. Ce qui suit tient du bouche-à-oreille et du travail acharné. La Freyja Foundation, la Wyss Foundation, The Nature Conservancy et Patagonia rejoignent la coalition baptisée Conserva Pucheguín. « On a lancé un appel comme le feraient des loups, dépeint Rodrigo. Et ça a marché, d'autres loups ont rejoint la meute. » Après dix-huit mois de levée de fonds internationale, la transaction est finalisée en décembre 2025. Le film que Patagonia a consacré à l'histoire de la préservation de Cochamó La propriété est désormais entre les mains d'ONG. Après avoir fait le tour du monde pour boucler le financement, Rodrigo Condeza ne compte pas se reposer. Le guide a encore un plan : placer 80% du territoire protégé sous statut de parc national, les 20% restants gérés par la communauté locale. Car, malgré sa victoire historique, notre homme ne se berce pas d'illusions. Le Chili dépense deux dollars par hectare pour ses parcs nationaux, contre trente au Costa Rica et cinquante aux États-Unis. Et la montée de la droite radicale dans le paysage politique chilien (José Antonio Kast, figure d'extrême droite, a remporté l'élection présidentielle chilienne en décembre 2025, ndlr) rappelle que les victoires de conservation ne sont jamais définitivement gravées dans la roche. « Un statut de parc national, ça ne suffit pas, plaque-t-il. Le pouvoir politique peut tout gâcher. On est en train de l'apprendre, comme les gens aux États-Unis l'apprennent en ce moment. » Selon Rodrigo Condeza, « aimer un endroit ne suffit pas à le protéger, il faut être prêt à se battre ». Lui a recommencé à grimper à Cochamó il y a deux ans. Ses enfants, 13 et 15 ans, l'ont entraîné sur le rocher. Depuis qu'il a repris, il affirme comprendre à nouveau « dans son corps » ce que la vallée fait aux gens qui y arrivent, et pourquoi certains n'en repartent plus tout à fait les mêmes. Depuis que l'endroit appartient aux habitant·e·s de la vallée, le guide peut aujourd'hui caresser un rêve. Celui d’imaginer que, dans cent ans, les générations futures verront encore la pluie tomber sur une nature luxuriante, et pas sur des parkings.

  • Patagonia R1 Ultralight Hoody : une polaire pour les moments où l’on ne grimpe pas

    Avec sa R1 Ultralight Hoody, Patagonia ne cherche pas seulement à vendre une énième polaire plus légère. La marque tente de répondre à un paradoxe bien connu des grimpeur·ses : comment rester bien dans son corps entre deux longueurs, quand l’effort s’arrête mais que la journée, elle, continue. Patagonia R1 Ultralight Hoody Dans l’imaginaire de l’escalade, le matos sert surtout à grimper. Un chausson doit tenir sur une réglette, une corde doit dynamiser un vol, un baudrier doit se faire oublier. Mais sur une grande voie, la réalité est souvent plus ingrate : on passe un temps fou à ne pas grimper. On assure, on attend que la cordée de devant se bouge, on gère les cordes au relais, on refroidit, on remet une veste, on l’enlève, on repart trop chaud ou déjà trop froid. C’est dans cette zone grise que Patagonia a placé sa R1 Ultralight Hoody. Non pas comme une armure contre les éléments, mais comme une couche de transition. Une pièce pensée pour ces moments bâtards où le corps hésite entre le coup de chaud de l’effort et la caillante de l’arrêt. Pas vraiment une R1 La R1, chez Patagonia, traîne derrière elle une petite mythologie. C’est la polaire technique par excellence, celle que l’on voit depuis des années sur les épaules des grimpeur·ses, des alpinistes et de toute cette petite population qui affirme ne jamais avoir froid. La version Ultralight arrive avec un nom qui pourrait faire croire à une cure d’amaigrissement. En réalité, ce n’est pas tout à fait le sujet. Elle ne donne pas l’impression d’une R1 classique à laquelle on aurait retiré de la matière. Elle ressemble plutôt à un vêtement conçu autrement, depuis un usage très précis : la grande voie libre, les relais frais à l’ombre et les marches d’approche où l’on transpire avant même d’avoir touché le caillou. L’idée derrière ce produit vient d’ailleurs : après une approche soutenue, beaucoup de grimpeur·ses virent leur t-shirt humide pour passer leur polaire directement sur la peau. D’où cette construction hybride, à mi-chemin entre le sous-vêtement technique confortable et la couche intermédiaire minimaliste. C’est là que la pièce devient intéressante. Elle ne promet pas de tenir chaud comme une doudoune, ni de protéger comme une membrane coupe-vent. Elle essaie plutôt d’occuper cet espace pénible où l’on a besoin d’un peu de tout, sans vouloir s’encombrer de quoi que ce soit. Dans cette logique, le mot « Ultralight » mérite d’être pris pour ce qu’il est : moins une promesse spectaculaire qu’une indication d’usage. Cette R1 n’est pas là pour impressionner sur cintre, ni pour raconter à elle seule une épopée alpine. Elle cherche plutôt à disparaître. À se faire oublier sous un baudrier, dans un sac, sous une veste, sous un casque. Ce n’est pas forcément très vendeur dans un monde où le matos aime souvent crier plus fort que les pratiquant·es, mais c’est peut-être ce qui rend la pièce assez juste. Le confort discret À l’usage, ce type de vêtement se juge moins à son effet « wahou » qu’à la somme de ses petits silences. Est-ce que ça tire sous les aisselles en plein mouvement ? Est-ce que ça remonte sous le baudrier dès qu’on lève les bras ? Est-ce que les poches servent encore à quelque chose une fois encordé·e ? Sur ce terrain-là, l’ergonomie est particulièrement cohérente. Le demi-zip profond permet de ventiler sans que le bas de la polaire ne sorte du harnais. Les deux poches poitrine évitent l’absurdité des poches mains classiques, systématiquement condamnées par la ceinture. Quant à la capuche, très ajustée, elle est pensée pour se glisser sous le casque sans créer de surépaisseur désagréable au niveau du cou. Il ne faut pas pour autant se tromper de produit. Cette R1 n’est pas une polaire chaude. Elle ne remplacera pas une vraie doudoune au relais si le vent se lève, et encore moins une softshell quand la météo tourne au vinaigre. Elle vaut surtout par sa capacité à lisser les transitions thermiques. C’est une pièce de mouvement, pas une couche de confort statique. Et c’est probablement là que certain·es seront déçu·es. Le mot « R1 » évoque une chaleur rassurante ; le terme « Ultralight » annonce presque une prouesse. La vérité est moins spectaculaire : c’est un haut très bien pensé, mais pour une pratique précise. En dehors de ce cadre, il peut vite ressembler à une polaire fine vendue au prix fort. Reste donc la question qui fâche, et qui fâche d’autant plus qu’elle est légitime : à qui s’adresse vraiment ce vêtement ? Pour de la salle, de la couenne courte ou un usage quotidien vaguement outdoor, l’intérêt est difficile à défendre autrement que par goût personnel pour la marque californienne. Pour celles et ceux qui passent du temps en paroi, qui connaissent les relais où l’on refroidit trop vite et les longueurs où l’on veut bouger sans être engoncé·e, la proposition devient beaucoup plus sérieuse. La R1 Ultralight n’est pas la polaire la plus impressionnante de la gamme. C’est peut-être simplement l’une des plus honnêtes dans son programme : une couche fine, technique, spécialisée, qui ne cherche pas à survendre ses promesses, mais à vous laisser grimper un peu mieux. En clair, la Patagonia R1 Ultralight Hoody n’est pas une formule miracle. C’est un outil de grande voie, pensé pour réduire les petites frictions d’une longue journée en falaise : le froid qui revient, la transpiration qui stagne, le matos qui gêne, le zip que l’on manipule sans cesse. Elle est chère, pas très chaude, et probablement trop spécifique pour le·a grimpeur·se lambda. Mais dans son registre — grimper fluide, attendre souvent, repartir sans refaire toute sa garde-robe au relais — elle a une vraie cohérence. Une polaire pour les moments où l’on ne grimpe pas, donc. Ce qui, en grande voie, finit par représenter une bonne partie de la journée. Fiche technique - Patagonia Men’s R1® Ultralight Hoody Type : polaire technique ultralégère à capuche Usage annoncé : grande voie, escalade, couche active / intermédiaire Matière : 100 % polyester recyclé Construction : double maille respirante, face extérieure lisse et résistante à l’abrasion Coupe : ajustée Fermeture : demi-zip profond Capuche : ajustée, compatible casque Poches : deux poches poitrine zippées verticales Poignets : finition basse épaisseur, prévue pour limiter les surépaisseurs Poids annoncé : 280 g Origine : Vietnam Prix public : 199,90 € chez Snowleader, hors promotions Particularité : fait partie du Free Wall Kit de Patagonia, pensé pour la grande voie et les longues journées en paroi. Voir le modèle homme chez Snowleader Voir le modèle femme chez Snowleader

  • L’équation verticale indienne : entre rêves olympiques et débrouille

    Portée par l’émergence de salles privées et une poignée d’athlètes ultra-déterminés, l’escalade gagne du terrain en Inde. Mais derrière les records de vitesse et les ambitions olympiques, le haut niveau se heurte à un manque criant de financements, des infrastructures limitées et un écosystème encore balbutiant. État des lieux d’une transition cruciale, nourri par nos échanges avec celles et ceux qui tentent de faire bouger les lignes. 19e Jeux asiatiques de Hangzhou 2023 à Shaoxing (Chine) © Dimitris Tosidis/IFSC Dans un pays où le cricket sature l'espace médiatique, financier et culturel, voir une autre discipline émerger relève du parcours du combattant. Pourtant, l’escalade est en train de réussir son introduction en Inde. Des blocs colorés s'installent au cœur des mégapoles, une jeunesse urbaine s'y bouscule pour le loisir, et quelques individualités d'exception tentent de convertir ce frémissement en trajectoire internationale. Deepu Mallesh incarne cette transition. À 28 ans, le grimpeur indien a les yeux rivés sur les Jeux olympiques de Los Angeles 2028. Récemment, il a pulvérisé le record national de vitesse, bloquant le chrono à 5,39 secondes (le record du monde est de 4,54 secondes, ndlr). Un chiffre impressionnant qui atteste du potentiel des athlètes, mais qui masque une réalité beaucoup moins reluisante : celle d'un isolement structurel profond. Le coût de la verticale Selon les estimations de l’Indian Mountaineering Foundation (IMF), des dizaines de milliers de personnes s’essaient désormais à la grimpe en Inde, un essor largement stimulé par l’ouverture d’une quinzaine de salles majeures ces dix dernières années. Le problème survient lorsque l'on observe l'entonnoir de la compétition. Sur cette masse de pratiquant·e·s, seul·e·s 3 500 athlètes participent aux circuits nationaux. Et à l'échelle internationale ? Une soixantaine à peine parvient à s'exporter chaque année. Pour un pays de 1,4 milliard d'habitants, ce goulet d'étranglement structurel interroge. Le talent est là : depuis 2002, les athlètes nationaux ont ramené près de 70 médailles des championnats asiatiques. Mais aligner des performances isolées ne suffit pas à bâtir une filière durable. Lors de nos échanges avec Deepu Mallesh, le grimpeur nous a détaillé la réalité chiffrée d’une saison internationale de haut niveau. Entre les billets d’avion, l’hébergement sur les étapes de Coupe du monde, les frais d’inscription, les visas parfois complexes à obtenir, la nutrition spécifique et le matériel, une année lui coûte entre 8 et 12 lakhs de roupies, soit environ 9 000 à 13 000 euros. C'est une somme qui s'avère astronomique en Inde pour un sport non subventionné. Deepu Mallesh nous a confié qu'en 2023 et 2024, sa survie sportive n’a tenu qu’à un fil, celui du financement participatif. En clair, c'est le public qui a payé ses billets d'avion. « Financièrement, cela reste un sport prohibitif, donc seules les personnes qui peuvent se le permettre y auront accès au départ » Shaiv Gandhi, directeur technique de The Indian Bouldering Company à Mumbai Bien que son intégration récente en équipe nationale lui ait permis d'obtenir une aide de l'IMF – lui offrant notamment une opportunité précieuse de s'entraîner avec l'équipe nationale indonésienne –, l'équilibre reste précaire. Encore aujourd’hui, Deepu Mallesh confie que chaque décision et chaque choix de compétition sur son calendrier dépend d’abord et avant tout de l’état de ses finances personnelles. Deepu Mallesh (cc) courtoisie de Deepu Mallesh Deepu Mallesh battant le record national de vitesse (cc) courtoisie de Deepu Mallesh Cette fragilité économique impacte les athlètes jusque dans leurs outils de travail les plus basiques. Citée par Pakistan Today, Joga Purty, 19 ans et jeune espoir de la discipline, rappelle que l’équipement de base représente un investissement récurrent majeur : une bonne paire de chaussons et un baudrier coûtent chacun environ 10 000 roupies, soit un peu plus de 100 euros, tandis qu’un sac à magnésie peut atteindre 5 000 roupies, environ 50 euros. Les chaussons techniques, eux, dépassent rarement trois à six mois d’usage à l’intensité du haut niveau. Sans le soutien de Tata, l’un des plus puissants conglomérats industriels indiens, elle aurait, comme tant d’autres, déjà abandonné la grimpe. Même constat pour Shivpreet Pannu, membre de l’équipe junior, qui expliquait au même média avoir dû attendre trois ans de compétition avant de pouvoir s’offrir sa toute première paire de chaussons personnels. Salle des machines Le véritable poumon de l’escalade indienne ne bat pas encore dans de grands centres nationaux de performance, mais au sein de structures privées. À Mumbai, The Indian Bouldering Company (TIBC) incarne cette nouvelle génération de salles urbaines, capables de rendre la grimpe plus visible, plus désirable, et parfois plus accessible. Interrogé par Vertige Media, Shaiv Gandhi, directeur technique de la salle, décrit une clientèle encore largement composée de débutant·e·s, d’amateur·rice·s de fitness et de jeunes actif·ve·s. Avec les vacances d’été, les enfants arrivent plus nombreux. À terme, il espère aussi toucher davantage les étudiant·e·s. L’escalade indienne s’élargit donc, mais d’abord dans les milieux capables de payer l’entrée. Shaiv Gandhi © The Indian Bouldering Company © The Indian Bouldering Company Shaiv Gandhi ne maquille pas cette limite. « Les salles commerciales rendent le sport plus accessible à celles et ceux qui n’ont pas accès aux infrastructures », explique-t-il. Mais cette accessibilité reste partielle : « Financièrement, cela reste un sport prohibitif, donc seules les personnes qui peuvent se le permettre y auront accès au départ ». Pour Shaiv Gandhi, la démocratisation passera peut-être par l’effet de volume : plus les salles se multiplieront, plus les prix pourront baisser, plus le sport deviendra familier, et plus les soutiens publics ou privés auront de raisons de suivre. « Pour que ce rêve reste d'actualité, l'année à venir sera décisive : j'ai besoin d'une visibilité internationale régulière, d'un entraînement structuré et d'un soutien financier » Deepu Mallesh, grimpeur professionnel de vitesse En attendant cette bascule, l’initiative privée pallie une partie des manques de manière artisanale. À TIBC, les trois instructeurs sont d’anciens athlètes de niveau national. Ils restent connectés à la communauté locale, notamment aux jeunes qui s’entraînent dans des structures plus petites et moins chères, davantage tournées vers la compétition. Lorsqu’ils repèrent un profil prometteur, ils le font remonter à la salle. « Nous faisons ce que nous pouvons pour faciliter leur progression », nous détaille Shaiv Gandhi. Concrètement, cela peut vouloir dire un accès gratuit, du coaching, du mentorat ou du matériel. L’idée est simple : si une personne montre du potentiel, il faut lui permettre de grimper. Mais cette simplicité souligne aussi la fragilité du système. Dans une filière structurée, le repérage d’un·e talent devrait enclencher un parcours. Ici, il dépend encore beaucoup de la vigilance d’une salle, de la bonne volonté d’un·e dirigeant·e, et de la capacité de quelques acteurs privés à absorber, à leur échelle, ce que le système public ne prend pas encore en charge. Destin technique Le développement de l’escalade indienne se heurte à une autre limite, plus subtile mais tout aussi bloquante : la géométrie même des murs disponibles. Au cours de notre entretien, Shaiv Gandhi nous a partagé une observation technique intéressante en nous expliquant que dans sa région, la quasi-totalité des compétiteurs affiche un niveau exceptionnel dans les profils en dévers, mais s'effondre littéralement dès que les blocs proposent des dalles techniques et verticales. La raison de ce déséquilibre est purement architecturale : les murs d’entraînement locaux ne proposent presque que des profils déversants. En escalade, l'infrastructure dicte la biomécanique et le style de l'athlète. S'il manque des ouvertures complexes, de la variété ou des volumes modernes, le retard technique se paie cash dès les premiers mouvements sur le circuit mondial. Des structures comme The Indian Bouldering Company font des miracles pour l’initiation et la progression intermédiaire, mais Shaiv Gandhi concède volontiers les limites de l'exercice. Il reconnaît qu'au-delà d’un niveau V9/V10 (7C/7C+), qui est pourtant le standard requis pour espérer exister à l'international, les volumes et l'espace manquent cruellement dans sa structure actuelle. Une salle commerciale de centre-ville ne peut tout simplement pas remplacer un centre de haute performance. « Pour moi, ce parcours n'a jamais été uniquement une question de compétition, il s'agit de prouver que les athlètes indien·ne·s peuvent atteindre le plus haut niveau s'ils bénéficient d'un soutien adéquat » Deepu Mallesh, grimpeur professionnel de vitesse À cela s'ajoute le cauchemar immobilier des mégapoles indiennes. À Mumbai, trouver un bâtiment industriel offrant plus de cinq mètres de hauteur sous plafond sans colonne centrale relève du miracle, et le louer coûte une fortune. Dans d'autres provinces où le foncier est plus accessible, c'est un autre problème qui surgit : l'absence totale de personnel qualifié pour ouvrir des voies, pour imaginer et installer des mouvements de niveau international. Olympe ou statu quo ? Pourtant, le dynamisme est indéniable. La pratique déborde désormais des métropoles les plus attendues pour s’implanter à Chennai, Hyderabad ou Kolkata. En parallèle, le rocher participe lui aussi à cette montée en visibilité. Comme à Hampi, dans le Karnataka, immense terrain de bloc sur granite au milieu d’un site classé à l’UNESCO, une référence pour les grimpeur·se·s voyageur·se·s. Tandis que Sethan, près de Manali, rattache la grimpe indienne à l’imaginaire plus large de l’Himalaya. L’escalade indienne ne se développe donc pas seulement en salle. Elle commence aussi à se raconter dehors. Pour le moment, l’escalade en Inde se développe beaucoup plus vite comme un style de vie social et urbain que comme un sport de compétition pure. Elle devient un marqueur culturel, une alternative à la salle de sport classique, un lieu de rencontre et d'échange. Cette mutation n'est pas une mauvaise chose en soi, car le haut niveau a cruellement besoin d’une base de pratiquant·e·s large pour s'autofinancer. Néanmoins, elle oblige l'Inde à faire un choix à court terme : veut-elle construire une communauté de loisir ou une filière d'élite ? Pour que les deux avancent de front, il devient urgent de jeter des ponts institutionnels solides entre les salles privées, les clubs, la fédération et le ministère des Sports. La reconnaissance institutionnelle reste le nœud gordien du problème. À l'heure actuelle, l'escalade cherche encore à être officiellement intégrée dans le cadre de la loi nationale sur la gouvernance du sport en Inde. Une étape indispensable pour débloquer des budgets d'État fixes et pérennes. Pour Deepu Mallesh, tout l'avenir de son rêve olympique dépend de cette bascule administrative. « Je crois sincèrement que c'est possible, affirme-t-il. Mais pour que ce rêve reste d'actualité, l'année à venir sera décisive : j'ai besoin d'une visibilité internationale régulière, d'un entraînement structuré et d'un soutien financier. Sans cela, il devient très difficile de rivaliser avec des athlètes qui bénéficient d'un soutien total. » C'est aussi à ces conditions que la route vers Los Angeles 2028 deviendra viable. « Pour moi, ce parcours n'a jamais été uniquement une question de compétition, il s'agit de prouver que les athlètes indien·ne·s peuvent atteindre le plus haut niveau s'ils bénéficient d'un soutien adéquat », ajoute Deepu Mallesh. Il précise aussi qu'il veut surtout prouver à la jeune génération qu’un grimpeur indien peut s’installer au sommet du monde, à condition qu'on lui donne les mêmes armes que les autres.

  • Tests de féminité aux JO 2028 : une coalition sportive et associative dénonce « une police du genre »

    Après la décision du Comité international olympique (CIO) de conditionner l’accès aux épreuves féminines des Jeux de Los Angeles 2028 à un test génétique fondé sur le gène SRY, plusieurs structures sportives, associatives et médias indépendants — dont Vertige Media — demandent l’abandon du dispositif. © David Pillet Le débat sur les frontières de la catégorie féminine dans le sport de haut niveau vient de franchir un nouveau cap. Le 26 mars 2026, le CIO a présenté une nouvelle règle d’éligibilité pour les Jeux olympiques de Los Angeles 2028. Désormais, toute athlète souhaitant s’aligner dans une épreuve féminine devra se soumettre à un dépistage génétique unique visant à détecter la présence du gène SRY, généralement associé au développement sexuel masculin. Le test pourra être réalisé par prélèvement buccal, salivaire ou par prise de sang. Officiellement, l’instance olympique justifie cette mesure par un impératif d’équité sportive et de sécurité. Applicable dès les tournois de qualification ainsi qu’aux Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ), cette réglementation aura pour conséquence directe d’exclure les athlètes transgenres des compétitions féminines. Le CIO prévoit néanmoins des exceptions pour certaines personnes présentant des variations du développement sexuel (VDS), notamment lorsqu’il est établi qu’elles ne tirent pas d’avantage physique lié à la testostérone. Retour de bâton En France, plusieurs organisations sportives et associatives contestent déjà cette décision. Dans une tribune collective publiée par Sport et plein air, le média du sport populaire de la FSGT (Fédération sportive et gymnique du travail, ndlr), une coalition dénonce ce qu’elle qualifie de retour des « tests de féminité ». Aux côtés de la FSGT, le texte est notamment signé par Rouge Direct, le FC Paris Arc-en-ciel, Paname Pride FC, l’Anestaps, la Fédération sportive LGBT+, la Fondation Fier, Vent Debout et Vertige Media. « Le monde du sport se doit de protéger les femmes. Non en excluant certaines, mais en changeant un système qui les instrumentalise, les violente et les domine depuis toujours » Extrait de la tribune. Le communiqué, dont la diffusion coordonnée est prévue ce vendredi 15 mai à 11 heures, dénonce des mécanismes discriminatoires qui renforceraient « la stigmatisation et le contrôle des corps des sportives ». Selon les organisations signataires, les athlètes transgenres et intersexes sont les premières visées, mais la portée symbolique du dispositif concerne plus largement l’ensemble des femmes engagées dans le sport de haut niveau. Le sujet réveille une longue histoire de contrôle des corps féminins dans le mouvement olympique. Interrogée sur la décision du CIO, la ministre des Sports Marina Ferrari a rappelé que « ces tests, mis en place à partir de 1967, ont pris fin en 1999 du fait des fortes réserves de la communauté scientifique quant à leur intérêt ». Elle a dénoncé un « retour en arrière » et alerté sur les questions éthiques, juridiques et médicales posées par la généralisation de tests génétiques. Du côté du Comité national olympique et sportif français (CNOSF), la position est plus prudente, mais les réserves existent également. L’instance reconnaît que les tests SRY soulèvent des « questions éthiques et scientifiques majeures » et pointe un problème juridique concret : en France, la législation sur la bioéthique et le Code civil encadrent strictement l’analyse génétique, ce qui pourrait empêcher la réalisation de ces tests dans les laboratoires français. Mauvais genre Au-delà de la bataille juridique, la controverse pose une question centrale : peut-on réduire l’éligibilité des femmes à un marqueur génétique unique ? Pour les opposants à la réforme, la réponse est non. Ils reprochent au test du gène SRY d’imposer une lecture trop binaire du sexe biologique, alors que les réalités intersexes, médicales et génétiques échappent souvent aux catégories administratives traditionnelles. La tribune replace aussi cette décision dans un contexte politique plus large, marqué ces dernières années par une intensification des débats autour de la participation des femmes trans dans le sport. Pour les signataires, le CIO reprend à son compte une logique de suspicion qui, sous couvert de protéger les femmes, risque d’exclure certaines d’entre elles. « Le monde du sport se doit de protéger les femmes. Non en excluant certaines, mais en changeant un système qui les instrumentalise, les violente et les domine depuis toujours », écrivent les organisations dans leur texte collectif. De son côté, le CIO assume sa volonté d’harmoniser un paysage réglementaire jusque-là très morcelé. Plusieurs fédérations internationales — dont World Athletics, World Aquatics ou World Rugby — ont déjà durci ces dernières années leurs critères d’accès aux catégories féminines. L’objectif affiché par l’instance olympique est donc d’imposer un cadre commun à l’ensemble du mouvement olympique. Mais cette tentative d’uniformisation ne clôt pas le débat. Elle le déplace. En transformant une question sportive, médicale, juridique et politique complexe en critère génétique standardisé, le CIO ouvre une séquence qui devrait largement dépasser les Jeux de Los Angeles. Pour la coalition associative, l’enjeu est désormais d’empêcher que la défense du sport féminin ne serve de justification à une nouvelle forme de surveillance du corps des femmes. Pour lire et signer la tribune, rendez-vous ici.

  • Alex Honnold n’a pas aimé jouer le méchant dans The Dark Wizard

    Dans sa série documentaire The Dark Wizard, HBO dépeint Alex Honnold comme le rival froid venu briser l'ego du regretté Dean Potter. Dans son podcast Climbing Gold, le grimpeur américain revient sur ce portrait qu'il juge un peu trop commode, rétablissant la complexité d'une relation faite d'admiration bien plus que d'animosité. Dean Potter © The Dark Wizard Dans The Dark Wizard, la série documentaire de HBO consacrée à Dean Potter, Alex Honnold apparaît presque comme le contrechamp parfait du « sorcier noir » de Yosemite. D’un côté, Potter : mystique, tourmenté, performeur autoproclamé, obsédé par le risque, l’art et la trace laissée dans la vallée. De l’autre, Honnold : plus jeune, plus froid, plus méthodique, débarqué dans le paysage avec cette capacité presque vexante à réaliser, parfois avant lui, parfois mieux que lui, les rêves verticaux que Potter portait depuis des années. Dans notre article consacré à la série, Peter Mortimer et Nick Rosen expliquaient justement combien l’arrivée d’Alex Honnold avait fini par fissurer l’ego de Dean Potter. « Dean Potter aurait pu être un mentor pour Alex Honnold », nous confiait Nick Rosen. Mais la rencontre entre les deux hommes a plutôt pris la forme d’un passage de témoin contrarié : l’idole voyait débarquer celui qui allait faire basculer l’époque. Sauf qu’Alex Honnold, lui, semble moins convaincu par le rôle de « méchant » qu’on lui fait tenir dans le documentaire. Prises de bec Dans un récent épisode de son podcast Climbing Gold, intitulé Getting It Right: Charlize Theron and Beth Rodden et publié le 1er mai 2026, le grimpeur américain est revenu sur la production de HBO. Si l’épisode est d’abord consacré au film Apex, où Charlize Theron incarne une grimpeuse épaulée par Beth Rodden, Honnold profite de l’introduction pour glisser quelques mots sur The Dark Wizard. Des propos qui suffisent à rouvrir l’un des fils les plus sensibles du documentaire : sa rivalité supposée avec Dean Potter. « Dean était un héros pour moi, et vraiment pour toute une génération » Alex Honnold À la question de savoir s'il avait été étonné d'être présenté comme « le méchant » de l’histoire, Honnold répond sans dramatiser, mais sans esquiver pour autant. Il explique avoir « fait quelque chose comme douze heures d’interview, et ils ont essentiellement pris les trucs les plus extrêmes pour en faire un truc du genre : ultra compétitif, [où je] déteste Dean », avant d’ajouter : « C’est un peu agaçant ». Honnold ne cherche pas à régler ses comptes avec la production. Il qualifie d'ailleurs la série d'« amazing » et se réjouit qu’elle existe. Mais pour lui, Dean Potter était bien plus qu’un rival encombrant dans les archives de Yosemite. « Dean était mon héros d’enfance », rappelle-t-il. Une formule courte qui réinjecte de la nuance là où le format documentaire avait besoin de simplification. Car le cinéma, même réel, exige des trajectoires claires : un héros, une faille, un rival, une chute. Dans The Dark Wizard, Honnold devient naturellement ce rival idéal. Celui qui ne vient pas seulement contester un trône, mais qui finit par s’y asseoir. Honnold rappelle qu’être perçu comme une menace ne signifie pas forcément avoir l’intention de l’être. Les faits, mis bout à bout, plaident en ce sens. En 2008, Honnold réalise le premier solo intégral du Half Dome, un projet que Potter convoitait. Dans The Dark Wizard, la blessure est d’ailleurs formulée par Potter lui-même. À propos du solo intégral de Half Dome par Honnold, le grimpeur disparu reconnaît, dans des images reprises par la série : « Merde. Je voulais faire ça ». Il décrit alors son jeune rival comme « un petit connard compétitif » venu réaliser des projets dont il savait qu’ils comptaient pour lui. Autrement dit : HBO n’invente pas totalement la rivalité. Elle la durcit, elle la scénarise, mais elle part d’une tension réelle. En 2012, Alex Honnold écrase la saison à Yosemite en s’offrant le record de vitesse du Nose avec Hans Florine et la Yosemite Triple Crown en solo intégral. Dans la série, il résume lui-même cette année-là avec sa sécheresse habituelle : il a, dit-il en substance, réalisé presque tout ce que Dean Potter avait déjà fait ou rêvait encore de faire, souvent plus vite, parfois dans un style plus pur. De quoi nourrir, à l’écran, le récit d’un jeune loup piétinant les plates-bandes de son aîné. Honnold, lui, préfère une lecture moins romanesque. S’il ne nie pas sa compétitivité — un trait, selon lui, partagé par toute la communauté de la vallée à l’époque — il réfute toute volonté d’annihiler Potter. Dans Climbing Gold, il avance même une idée plus piquante : si Potter voulait réellement réaliser certains de ces projets, il aurait pu s’y mettre plus tôt. Peut-être, suggère Honnold, qu’une part de lui était presque soulagée de ne plus avoir à les faire. La formule est rude, mais elle dit bien le personnage : respectueux, admiratif, et toujours incapable de totalement renoncer à l’analyse froide. Le sorcier et la méthode C’est précisément là que le malaise mis en lumière par The Dark Wizard devient passionnant. Le documentaire raconte brillamment ce que l’arrivée de Honnold a provoqué chez Potter. Mais Honnold rappelle qu’être perçu comme une menace ne signifie pas forcément avoir l’intention de l’être. Dans les yeux de Dean Potter, Honnold était peut-être l’homme venu dissiper ses derniers sortilèges. Dans ses propres souvenirs, Honnold n’était que le gamin fasciné par un personnage hors norme. C’est aussi ce qui rend leur histoire commune plus forte qu’une simple guerre d’ego. Potter avait bâti une mythologie quasi chamanique autour de sa personne. Honnold, à l’inverse, a incarné le grimpeur démythologisé : pragmatique, peu enclin aux envolées lyriques, capable de transformer les visions artistiques des autres en une suite de mouvements exécutables. Le premier cherchait à donner une dimension cosmique au vide. Le second a démontré que ce même vide pouvait aussi s’apprivoiser avec une paire de chaussons, une mémoire photographique des prises et une gestion du stress d’une froideur absolue. Malgré ses réserves sur le montage, Honnold ne cherche pas à disqualifier l’œuvre. Pour lui, l’essentiel est ailleurs : The Dark Wizard permet de replacer Dean Potter au centre de l’histoire de l’escalade, évitant qu’une nouvelle génération de grimpeur·se·s ne passe à côté de son héritage. Il rappelle aussi que leur relation ne s’est pas figée pour toujours dans cette rivalité de Yosemite : dans le dernier épisode de la série, Honnold évoque un moment d’apaisement avec Potter au Telluride Film Festival, avant la mort de ce dernier. « Dean était un héros pour moi, et vraiment pour toute une génération », insiste-t-il. Une phrase qui résonne comme un droit de réponse. Dans le documentaire de HBO, Honnold est celui qui dépasse le maître. Dans sa propre mémoire, il reste celui qui l’a regardé ouvrir la voie, avant de comprendre qu’il pouvait, lui aussi, s’y élancer. C’est peut-être là que The Dark Wizard touche juste, malgré ses raccourcis. Les mythes ne se transmettent jamais proprement : ils se frottent, se contredisent et se dépassent. Dean Potter voulait voler. Alex Honnold a grimpé. Et si HBO a choisi d’y voir une rivalité dramatique, Honnold, lui, semble surtout y voir un scénario un peu trop parfait.

  • Lucas, prof d’escalade et ouvreur : 1 400 euros par mois dans une grande salle

    À 36 ans, Lucas encadre des enfants, ouvre des voies et assure quelques shifts d'accueil dans une grande enseigne nationale de salles d'escalade. En CDI de 28 heures, il a accepté de passer ses revenus au crible pour le nouveau format de Vertige Media consacré aux travailleur·se·s de l'escalade en France. (cc) Tofan Teodor / Unsplash On a bien fait d'appeler Lucas* un jeudi après-midi pendant sa coupure. Trois heures plus tard, il n'aurait pas décroché. Enfin, peut-être — mais on n'aurait pas eu grand-chose. « Le jeudi soir, il ne faut pas me parler. Je rentre, je fais une sieste, et après je peux faire ma soirée », lâche-t-il au bout du fil. Et pour cause : c'est le moment où ce moniteur d'escalade achève généralement quatre jours de gros charbon. Si la semaine de Lucas est moins prévisible qu'un cadre de la Cogip, elle a ses repères. En début de semaine, il ouvre généralement des voies pendant 8h. Un autre, il encadre, parfois tard le soir. Encore un autre, c'est généralement 7h30 de cours avec des coupures au milieu. En fin de semaine, il fait grimper une classe de lycée puis enchaîne avec deux ou trois encadrements en cascade. « Dès que j'ai deux ou trois cours, en fin de journée, je suis éclaté », décoche-t-il. Un jour de repos. Puis il faut rechausser pour un jour de week-end. Parfois, le dimanche. Galères et paie Lucas est prof d'escalade depuis six ans dans une grande enseigne nationale. Il a d'abord travaillé en colonie de vacances. « Je gagnais 2 euros de l'heure mais c'était l'éclate totale », précise-t-il. Il perçoit alors son enthousiasme à encadrer des jeunes comme une vocation. Alors, il décide d'y adjoindre sa passion pour l'escalade et passe un diplôme d'État qui lui permet d'être embauché en alternance dans la salle où il travaille encore aujourd'hui. Le jeune trentenaire est désormais en CDI, à 80%. « Je bosse 28h par semaine, explique-t-il. Mais en vrai, personne n'est au 35h dans la salle, à part les cadres. Très peu de monde pourrait tenir le rythme sur 35h. » Lucas encadre, ouvre, multiplie les shifts à l'accueil, range, porte, nettoie, classe, surveille. Le tout pour 1 400 euros net (environ 1  850 euros brut, ndlr) par mois. Pas de 13ème mois, son employeur n'en verse pas. Les heures supplémentaires sont annualisées, récupérées en repos, non payées. Sauf dépassement constaté fin août, plafonné à 20 heures. Pour mettre un peu de beurre dans les épinards, l'ouvreur-moniteur-agent-d'accueil pourrait compter sur les primes. Lucas nous confie que « c'est compliqué ». Ce qu'il faut retenir, c'est que la salle pratique un système de primes sur objectifs collectifs. « On est tous "objectivés" sur les ventes d'abonnements, le panier moyen de la restauration et même les avis Google de la salle », précise-t-il. La règle est la suivante : si l'objectif est atteint, tout le monde touche sa prime. S'il est manqué, personne ne la prend. « Je trouve ça juste, reconnaît Lucas. La qualité de la salle dépend autant de l'ouvreur que de la personne en caisse. Ça évite que chacun pense à sa gueule. » Sur l'année 2025, l'équipe a touché l'équivalent de 800 euros brut en primes collectives, soit une soixantaine d'euros nets par mois en moyenne. Le salarié vit aussi des avantages classiques du salariat d'une PME. Son employeur lui rembourse 75% de l'abonnement aux transports en commun. La mutuelle est prise en charge à 80%. En plus, Lucas bénéficie de l'abonnement gratuit dans toutes les salles françaises du réseau, et pourrait même en faire bénéficier son ou sa conjoint·e. « En vrai, même chez les concurrents je rentre gratuit, souffle-t-il. On est assez solidaires les uns les autres sur ça. » Le matériel — cordes, dégaines, baudriers, casques — peut être emprunté pour le week-end, tant qu'il n'est pas prévu sur une sortie programmée. Installé dans une grande ville de France, Lucas s'en sort avec son salaire. Il ne flambe pas mais confie « avoir beaucoup de chance ». Il bénéficie d'un loyer modéré et perçoit aussi une centaine d'euros de la CAF au titre de la prime d'activité. Sur ses sorties, il fait gaffe. « Je fais des apéros à la maison plutôt que d'aller au bar, un petit concert de temps en temps mais jamais des gros trucs. Et les vacances, bah, c'est la grimpe le plus souvent. Pas très loin », spécifie-t-il. « Je ne me plaindrai plus jamais si j'arrive à 1 800 euros par mois. Même 1 600, ce serait déjà plus cohérent avec ce qu'on nous demande » Le coût de la vis À la question de savoir s'il peut épargner, Lucas répond que c'est impossible. Il vient d'investir dans un véhicule. Il assure que tous ses collègues qui ont une voiture sont dans la même situation. « Les seuls qui mettent un peu de ronds de côté, c'est ceux qui n'en ont pas. Et encore, c'est max 150 euros, hein », dit-il. Avant de rajouter : « On n'est pas dans la misère mais il ne faut pas avoir des goûts de luxe ». Acheter un appartement, il y pense. Mais seul, avec ce salaire, il voit cela comme un horizon lointain. « Les collègues qui ont réussi à le faire, c'est parce qu'ils ont eu l'apport d'un héritage », précise-t-il. Il déclare ne pas trop parler d'argent avec eux. Ce n'est pas tellement un sujet, ni avec ses ami·e·s en dehors du milieu de l'escalade d'ailleurs. Ce qui irrite Lucas, ce n'est pas tant le chiffre en bas de la fiche de paie. C'est l'écart entre ce qu'il touche et le niveau d'engagement qu'on lui demande. « Tous les soirs où j'encadre, je peux finir au poste. 15 secondes au mauvais moment, un gamin peut se fracasser, voire mourir. Ça, ça reste dans un coin de la tête », affirme-t-il. Selon lui, la vigilance requise est réelle, permanente et le salaire, lui, ne reflète pas ça. « Je ne me plaindrai plus jamais si j'arrive à 1 800 euros par mois. Même 1 600, ce serait déjà plus cohérent avec ce qu'on nous demande. » Le moniteur a déjà tenté. Son employeur lui répond toujours la même chose : « Techniquement, on ne peut pas payer plus ». Depuis son salaire d'alternant, Lucas a quand même été augmenté plusieurs fois en six ans. Cela dit, son intention n'est pas tellement d'être mieux payé – il sait que c'est trop compliqué – mais de réclamer des avantages spécifiques. « Quand j'ai été embauché après mon alternance, j'avais une liste de demandes, raconte-t-il. Ce n'est pas écrit dans mon contrat, c'est un accord oral, mais ça tient ». Des aménagements horaires, un seul dimanche travaillé par mois... « Ce n'est pas rien », plaque-t-il. Lucas n'est pas syndiqué. Il voudrait s'y mettre, pense que c'est important. Et en même temps, le jeune moniteur ne se voit pas rester des années avec ce boulot. « Je me donne 4 ou 5 ans, dit-il. Après, je me verrais bien encadrer mais à mon compte et plutôt en extérieur. Les gens ne se rendent pas compte, mais le bruit d'une salle d'escalade fatigue énormément. C'est constant : le bruit de la visseuse, les cris des gamins, la musique, le bar, le resto... Ça crève. En falaise, je suis certain que tu peux faire plus d'heures et te sentir moins fatigué. » C'est un peu ce qu'il voudrait que les clients comprennent. Car derrière le sourire de l'accueil et l'énergie des cours, « il y a pas mal de galères ». Suffisamment pour donner ce conseil aux jeunes qui voudraient se lancer : « Tu vas beaucoup te marrer, mais pas espérer devenir riche ! » *Le prénom a été changé. Ce format doit beaucoup à celui inventé il y a quelques années par Rue89 et intitulé « Porte-monnaie au rayon X »

  • Comment Summit Journal a élevé le journalisme d'escalade

    Fondé en 1955 par deux femmes qui cachaient leur genre, Summit compte parmi les pionniers du journalisme d'escalade américain. Michael Levy l'a ressuscité en 2024 sous le nom de Summit Journal. Portrait d'un pari éditorial obstinément libre. © courtoisie de Summit Journal Michael Levy ne porte pas souvent de costume. Pour ne pas dire jamais. Mais en ce début d'automne 2023, il ne sait pas trop où il met les pieds. Alors, il s'habille. Le jeune homme vient de décrocher un rendez-vous dans l'un des clubs les plus sélects de New York : le Harvard Club. Journaliste-grimpeur, le voilà tout cintré en train de chercher un vieil homme de 82 ans qu'il n'a jamais vu. David Swanson apparaît. Ancien président de l'Explorers Club, c'est une figure du milieu de la montagne américaine. Ils s'installent dans un salon lambrissé. Michael Levy expose son projet de relance. David Swanson l'écoute attentivement. Jusqu'à ce qu'il opine du chef et pose une condition : si le magazine n'est pas rentable dans cinq ans, les droits lui reviennent. Deal. L'héritier D'une poignée de main, Michael Levy vient de prendre en charge l'héritage de l'un des magazines d'escalade les plus emblématiques des États-Unis. Sur ses épaules se tiennent désormais 68 ans d'histoires verticales aussi diverses qu'insolites. Et pourtant, lorsqu'on le rencontre en visio, ce n'est pas vraiment un homme écrasé par l'histoire qui apparaît à l'écran. Depuis le Colorado d'où il est originaire, le trentenaire affiche un large sourire sous sa casquette. Voilà un peu plus de deux ans que « son » Summit Journal paraît. Depuis février 2024 et cette édition qui affiche un grimpeur suspendu au-dessus de la mer, l'aventure se passe, dit-il, « plutôt bien ». Il vient de mettre sous presse son cinquième numéro. Au moment de notre rencontre, en février 2026, il vient même d'apprendre que Summit Journal est nominé aux National Magazine Awards dans la catégorie « Best Still and Animated Illustrations ». Soit l'un des prix les plus prestigieux du secteur américain, dont les résultats seront connus dans les prochaines semaines. « Les prix, ça n'a pas vraiment d'importance pour moi, balaie-t-il. Mais bon, être reconnu aux côtés de The New York Times, The Verge ou The Atlantic, ça veut quand même dire quelque chose. » Au sommet de la pile, le numéro de février 2024, le premier après une pause de 27 ans © courtoisie de Summit Journal Tout porte à croire que, près de trois ans après, cette poignée de main au Harvard Club était un bon deal. Cela dit, l'histoire de Summit ne commence pas avec Michael Levy. Ni même avec David Swanson. Elle démarre en 1955, dans le sous-sol d'une petite maison brune perchée sur un éperon granitique, à Big Bear Lake, dans les montagnes de San Bernardino, en Californie. C'est là que Jene Crenshaw et Helen Kilness cousent et agrafent les numéros inédits du premier magazine mensuel d'escalade d'Amérique. Les deux femmes se sont rencontrées pendant la Seconde Guerre mondiale, à laquelle elles prennent part en tant qu'opératrices radio en Géorgie. Après l'armistice, elles mettent leurs maigres économies en commun, achètent une moto, apprennent à la conduire et traversent le pays ensemble. Arrivées sur la côte ouest, elles créent Summit Magazine avec une conviction simple : il manque un magazine sérieux sur l'escalade dans leur pays. Et visiblement, personne ne va le faire à leur place. Toutefois, pour la prendre, cette place, les fondatrices vont devoir changer de prénoms. Dans un monde totalement dominé par les hommes, Jene signe « J.M. Crenshaw » alors qu'Helen choisit « H.V.J. Kilness ». Dès le départ, le magazine dégage une âme singulière que Michael Levy qualifie aujourd'hui d'« ethos égalitaire ». « Royal Robbins, l'une des grandes figures de l'escalade nord-américaine, y était éditeur de 1964 à 1974, explique-t-il. Donc il publie ses chroniques sur les premières ascensions d'El Capitan et du Half Dome. Mais sur la page suivante, on pouvait lire l'histoire d'une mère de famille qui racontait ses sorties avec son fils. » Ce refus de l'élitisme, couplé à l'envie de s'adresser à « Monsieur Tout-le-Monde » va constituer l'une des marques de fabrique les plus durables du magazine. Le tirage atteint 10 000 exemplaires. Un chiffre que les fondatrices ne souhaitent pas dépasser, pour ne pas que le succès n'empiète sur leur temps d'escalade. Il leur arrive même de sauter des numéros en partant grimper plusieurs semaines. En 1989, Jene Crenshaw et Helen Kilness vendent. Summit devient Summit: The Mountain Journal, un trimestriel dit « grand format ». Cette première relance s'arrêtera en 1996 et le magazine disparaît pendant 27 ans. Des gros sous, Chris Sharma et quelques verres de whisky Il y a quelques années, Michael Levy n'avait encore jamais entendu parler de cette histoire. C'est une consoeur qui va l'éclairer. Avec une série d'essais publiés dans le magazine Alpinist, c'est Katie Ives qui raconte la trajectoire de Jene et Helen, la « Summit House », les initiales, la moto. Michael Levy est alors journaliste et éditeur, passé par Rock & Ice et Climbing avant que les deux titres ne soient absorbés par Outside Magazine. « À ce moment-là, la plupart des grimpeur·se·s n'avaient jamais entendu parler de Summit, confie-t-il. Katie l'a en quelque sorte épousseté. C'est ce qui l'a mis sur mon radar. Et depuis, ce nom, cette marque, sont restés dans un coin de ma tête pour toujours. » Les anciens numéros de Summit, respectivement de l'été 1964 et de mai 1957 © courtoisie de Summit Journal En 2023, le journaliste décide d'agir. Retrouver le propriétaire des droits prend du temps. La nièce de Jene, Paula Crenshaw, lui donne finalement un numéro de téléphone. « Il est peut-être encore en vie, lui souffle-t-elle. Il a dans les 80 ans passés. » Michael Levy appelle David Swanson, à qui il balance son pitch en deux minutes. Et très vite, le trentenaire se retrouve bien habillé dans un salon de club new-yorkais qui sent les boiseries et le scotch. En réalité, il y aura plusieurs rencontres entre Michael Levy et David Swanson. Suffisamment pour régler la question du nom du magazine, du logo, des droits sur les couvertures mythiques. Et du prix d'achat. « Assez modeste pour tenir sur mes économies et ne pas me mettre sur la paille si ça avait été un fiasco complet », élude le journaliste. Les deux hommes s'accordent aussi sur une clause dans le contrat : si Summit Journal n'est pas rentable dans cinq ans, les droits reviennent à Swanson. « Non pas qu'il veuille en faire quelque chose, reprend-t-il. Il voulait juste s'assurer que si je n'y arrivais pas, l'héritage de ce magazine ne disparaisse pas. » « Summit Journal est rentable dès le premier jour » Michael Levy dans le New York Times Avant le lancement, Michael Levy appelle Mike Rogge, l'éditeur de Mountain Gazette, un magazine de montagne ressuscité quelques années plus tôt. Même trajectoire, même combat. Rogge devient un mentor et convainc son poulain de passer de quatre numéros par an à deux, avec un triptyque : « Quality, quality, quality ». « Il m'a dit : "Si tu crois en la qualité de ce que tu fais, les autres y croiront aussi" », raconte Levy, qui commence à tracer sa propre voie et à livrer ses propres anecdotes. Dans un éditorial, le directeur de la publication raconte que l'été précédant la relance de Summit Journal, il s'est attaqué à la face sud du Moose's Tooth, en Alaska. Sur un relais, à mi-paroi, l'esprit n'est pas tout à fait là : il pense à la montagne de problèmes qui l'attendent à New York, au site internet qui tarde, à la logistique infernale des abonnements. Il rencontre un certain « Zach » sur la voie. La météo les bloque cinq jours au camp de base. Ils jouent aux cartes, boivent du whisky, partagent leurs vies dans la tente. Zachary Runyan est développeur web. Il deviendra directeur digital de Summit Journal. L'histoire derrière l'histoire Pour le lancement, Michael Levy a tout misé sur une stratégie de communauté : contacter tous les grimpeur·se·s professionnel·le·s avec qui il a échangé un email au fil des années, leur présenter le projet. « Comme des influenceurs », plaisante-t-il, avec un sourire légèrement embarrassé. Adam Ondra, Chris Sharma, Sasha DiGiulian : toutes et tous relaient l'annonce. En un mois, le repreneur atteint le nombre d'abonnés – qu'il taira – dont il a besoin pour que le projet soit viable. Quelques mois plus tard, il confie au New York Times que Summit Journal était « rentable dès le premier jour ». Comment est-ce possible ? Une stratégie de précommande bien pensée et « pas mal de chance ». Summit Journal a surtout un positionnement très affirmé. Le magazine paraît deux fois par an, en grand format, sur papier épais. Aucun article n'est mis en ligne : tout est réservé aux abonnés, qui paient 60 dollars par an. La publicité représente à peine 10 % des pages. Michael Levy préfère d'ailleurs appeler ses annonceurs des « partenaires de marque » : soit des entreprises ancrées dans la communauté de l'escalade, qui investissent parce que « c'est une bonne chose pour l'industrie ». Les revenus se partagent aujourd'hui à égalité entre abonnements et publicité. Le rêve de Levy ? « Fonctionner à 100 % sur les abonnements. » Les récentes hausses des tarifs douaniers lui ont rappelé pourquoi. Un annonceur qui faisait son beurre à l'étranger s'est retiré. « C'est 10 % de mes revenus annuels qui disparaissent d'un coup », assène-t-il. « Le print ressemble un peu au vinyle. Ce qui est vieux redevient nouveau. Il y a un public qui apprécie les objets qu'on peut tenir dans ses mains, poser sur une étagère. C'est devenu quelque chose d'un peu contre-culturel » Michael Levy, directeur de publication de Summit Journal Le budget de contenu par numéro tourne entre 40 000 et 50 000 dollars, un seuil que le directeur de la publication dépasse à chaque fois. « Parce que c'est ce qui m'importe le plus », justifie-t-il. Un portrait XXL de l'alpiniste français Benjamin Védrines a coûté plus de 10 000 dollars à lui seul. Mais le principe reste le même : la composante éditoriale doit rester la première ligne de budget. L'équipe, elle, demeure étroite. Michael Levy édite et publie, épaulé par Randall Levensaler à la direction artistique, son pote « Zach » à la direction numérique et deux collaborateur·ice·s à temps partiel. « J'aimerais les faire toutes et tous passer à temps plein. Il faut juste grandir un peu plus », confie-t-il. L'ambition est fixée à 10 000 abonné·e·s. Pour y parvenir, le journaliste de formation convoque encore et toujours la qualité éditoriale. Pour la sublimer, d'après lui, il faut choisir une voie engagée : celle du papier. Ce qui suppose de quitter le numérique. Si Summit Journal édite une newsletter et un compte Instagram, son directeur se méfie du Net comme d'un mauvais spit. « Sur Internet, c'est comme boire à un tuyau d'incendie, image-t-il. Il y a trop de choses, beaucoup de bonnes choses, mais on se perd dans le bruit. » Ses expériences malheureuses chez Rock & Ice et Climbing qui ont arrêté leurs déclinaisons imprimées l'ont vacciné. « Le print ressemble un peu au vinyle, tente-t-il. Ce qui est vieux redevient nouveau. Il y a un public qui apprécie les objets qu'on peut tenir dans ses mains, poser sur une étagère. C'est devenu quelque chose d'un peu contre-culturel. » Michael Levy, directeur de la publication de Summit Journal © courtoisie de Michael Levy Avec son héritage en bandoulière, Michael Levy cherche toujours à raconter « l'histoire derrière l'histoire ». Alors que ses concurrents se battaient pour couvrir une grande première himalayenne, Summit Journal a pris le temps de percer l'angle inattendu. La rédaction a trouvé que le portaledge utilisé pour l'ascension avait été conçu par un artisan qui le cousait dans son garage. Le papier n'a pas décrit l'ascension, il a raconté l'histoire de cet homme. « Je me demande constamment comment le magazine peut être un véhicule pour raconter des histoires humaines, et voir le monde sous différents angles : c'est ça qui me tient éveillé la nuit », résume Michael Levy. Il reste encore quelques pas pour atteindre le graal éponyme que le Summit Journal s'est donné. Dans une époque où une information en chasse une autre d'un seul swipe, une revue tente de suspendre les flux algorithmiques, les troubles de l'attention et les vues de trois secondes. Réussira-t-elle son pari ? « Le premier magazine d'escalade mensuel des États-Unis » est quoi qu'il en soit une des réponses les plus longues et les plus obstinées aux vicissitudes du monde de la presse. Et après 70 ans, elle s'écrit encore.

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