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- « Le mal des montagnes » : enquête sur un modèle à réinventer
Baptiste Bouthier, rédacteur en chef de La Revue Dessinée, et Laury-Anne Cholez, journaliste à Reporterre, ont uni leurs forces pour un hors-série choc sur l'avenir des montagnes françaises. Entre l'aveuglement collectif et le cynisme politique, ils décryptent un « modèle à bout de souffle » tout en révélant des alternatives prometteuses pour ces territoires en première ligne du réchauffement climatique. Interview croisée. La Une du hors-série intitulé Le mal des montagnes © La Revue Dessinée Vertige Media : Cette collaboration inédite entre La Revue Dessinée et Reporterre, comment s'est-elle concrétisée ? Baptiste Bouthier : À La Revue Dessinée, on fait régulièrement des hors-séries, des éditions spéciales où on s'associe avec un autre média dont le travail d'enquête est reconnu. Le concept, c'est de mutualiser nos travaux : du journalisme en bande dessinée avec une autre rédaction. La Revue Dessinée parle depuis toujours de sujets liés à l'écologie, à la crise climatique. Faire une édition spéciale avec Reporterre était complètement dans notre radar. Laury-Anne Cholez : De mon côté, cela faisait plusieurs années que j'avais envie de travailler avec La Revue Dessinée. J'ai un peu imposé mon thème en conférence de rédaction ! Je suis arrivée à la réunion avec un plan assez précis dans ma tête. Ce qui me semblait intéressant, c'était de remettre en valeur tout le travail qu'on fait sur la montagne depuis plusieurs années et de compiler nos articles avec un recul qu'on n'a pas toujours le temps de prendre. Vertige Media : Le thème de la montagne est donc apparu assez évident ? L.C. : Chez Reporterre, c'est par le biais des luttes qu'on est entrés dans la montagne – notamment contre la retenue collinaire de La Clusaz où il y a eu une petite ZAD. Mais j'ai poussé pour qu'on s'intéresse à d'autres enjeux parce que la montagne est un territoire en première ligne du réchauffement climatique. Et puis il y a un vrai sujet de justice sociale : aujourd'hui, la montagne est exploitée via des domaines skiables qui ne bénéficient qu'aux populations les plus riches. B.B. : C’est vrai qu’on a voulu traiter à la fois la dimension écologique et climatique, mais aussi les inégalités sociales qui se creusent. Les deux sont liés. Le hors-série s'appelle Le mal des montagnes avec le sous-titre, « Un monde à réinventer ». L'idée, c'était de faire la démonstration d'un modèle à bout de souffle. Un modèle économique d'exploitation de la montagne dans une logique de fuite en avant. On pense d’abord aux stations de ski : la neige se raréfie, et pourtant, les investissements sont toujours plus importants. Mais c'est toute une logique d'artificialisation de la montagne dont on parle : l'élargissement aux quatre saisons, les pistes de luge en plastique pour l'été... © Courtoisie de La Revue Dessinée Vertige Media : Avec quel angle avez-vous choisi de traiter le sujet de ce hors-série ? L.C. : Il fallait poser un constat sans être trop déprimant. Lors de la soirée de présentation du hors-série, des gens nous demandaient : « Mais qu'est-ce qu'on peut faire maintenant ? ». C'est là qu'on s'est dit qu'il fallait montrer des alternatives. Ça a été tellement compliqué de trouver des solutions qu'on a fini par faire une fiction qui clôture le numéro. On a quand même traité Cervières, un petit village qui a refusé l'implantation d'une station de ski dans les années 70. C'est presque inimaginable aujourd'hui ! Des habitants, principalement bergers et agriculteurs, ont réussi collectivement à faire plier les aménageurs. On n’a pas voulu faire du « journalisme de solutions » qui ne remet pas en cause les structures politiques. On a véritablement voulu initier une réflexion politique. « Quand on ne vous a jamais montré qu'un autre modèle était possible, vous ne savez pas qu'il existe » Baptiste Bouthier, rédacteur en chef de La Revue Dessinée Vertige Media : Avez-vous vous-mêmes été surpris·es par les révélations de certaines de vos enquêtes ? B.B. : Je savais que l’artificialisation de la montagne était un gros sujet. Cela paraît évident quand on observe la bétonisation de certains endroits. Mais il y a aussi toute cette logique de fuite en avant, à commencer par des investissements colossaux pour construire des logements qui ne seront occupés que deux à trois semaines par an, l’installation de canons à neige, la captation d’eau… Dans les Pyrénées, il y a un vrai problème de neige aujourd'hui, et on reconduit pour 50 ans des domaines skiables qui sont déjà en galère. Cette espèce d'aveuglement collectif massif... Je n'en mesurais pas complètement la dimension avant ce travail. L.C. : Moi ce qui m'étonne le plus, c'est les JO 2030 (la France accueillera les Jeux olympiques d’hiver dans les Alpes, ndlr). Intellectuellement, je ne comprends pas comment on peut projeter des Jeux olympiques d'hiver en 2030, dans un contexte financier comme le nôtre, au vu des coûts et surcoûts. C'est quoi l'imaginaire que ça projette ? Ça m'échappe complètement. Vertige Media : Comment expliquer la résistance psychologique dont font preuve les acteurs publics et les populations locales face à la transformation de leur environnement ? L.C. : Prenons l'exemple de La Bérarde, le village englouti dans le massif des Écrins (en 2024, en raison d’une crue, plus de 200 000 m³ de sable, de cailloux et de bois déferlent sur le village en 48h, ndlr). Les habitant·es – des gens dont les familles ont des chalets depuis plusieurs générations – veulent absolument reconstruire. On observe encore tout un imaginaire qui impose la supériorité de l’homme face à la nature. Les gens se disent : « On a toujours fait des routes à la montagne dans des endroits improbables, pourquoi on ne continuerait pas ? ». J’y vois aussi un certain phénomène de solastalgie, soit la douleur causée par la perte d’un lieu. Quand l'environnement disparaît très vite, les gens ressentent une immense tristesse. Ils ont envie de se dire : « Non, ça ne peut être que temporaire ». B.B. : Il y a quelque chose qui revient très souvent de la part des habitant·es : « Si la station ferme, le village meurt ». Toute l'activité économique tourne autour du tourisme hivernal. C'est toute une logique depuis des décennies. Les gens ont peur du vide. Quand vous discutez avec eux, vous percevez parfois dans la même phrase le constat que le jour d'après n'est pas possible avec le modèle actuel, et en même temps, une peur telle qu'on s'y accroche. Cette contradiction se joue à l'échelle collective et individuelle. Quand on ne vous a jamais montré qu'un autre modèle était possible, vous ne savez pas qu'il existe. © Courtoisie de La Revue Dessinée Vertige Media : L'argent public finance aussi massivement la fuite en avant dont vous parlez. Est-ce un aveuglement politique ? L.C. : Je ne crois pas à l'aveuglement politique mais plutôt au cynisme et aux connivences entre industriels et monde politique. Quand la région Auvergne-Rhône-Alpes met 80 millions d'euros dans un « plan neige », c'est pour répondre aux demandes de La Compagnie des Alpes. Celle-ci va dire : « Mais attendez, si on ferme les stations de ski, il va falloir licencier nos perchistes et ceux qui vendent des forfaits, vous êtes prêts à assumer cela ? ». Les gouvernements ne marchent qu’au chantage à l’emploi. Alors qu’on sait très bien que la transition écologique en crée. Il faut changer de paradigme, mais c’est compliqué. B.B. : Les communes, les départements, les régions ressentent la même peur que les gens. Ça fait 50 ans qu'ils investissent dans une activité hyper lucrative. Le tourisme de ski a ramené des sommes d'argent énormes. Le déni l'est tout autant. Même parmi les gens qui s’engagent contre ces logiques d’artificialisation, l'ampleur de la machinerie n'est pas toujours connue. On a travaillé avec une dessinatrice qui vient de Savoie, elle nous confiait qu’elle ne soupçonnait pas du tout l’ampleur de ce déni collectif. « D’une manière générale, je trouve qu’on assiste de plus en plus à une forme de consommation des lieux en montagne. On va quelque part, on consomme et on repart pour le mettre sur Instagram » Laury-Anne Cholez, journaliste chez Reporterre Vertige Media : Pour redynamiser les territoires montagnards, le tourisme quatre saisons est souvent présenté comme une solution. Pourquoi est-ce problématique ? B.B. : C'est un cas d'école. Pour répondre à un problème lié à la crise climatique, on déplace le curseur sans remettre en cause le modèle global d'exploitation. On élargit aux douze mois l'activité touristique, mais tout le reste ne bouge pas. On continue d'utiliser la montagne comme un grand terrain de jeu qu'on artificialise. L.C. : Et puis il y a la biodiversité : plus il y a de gens, plus c'est compliqué pour la faune et la flore. D’une manière générale, je trouve qu’on assiste de plus en plus à une forme de consommation des lieux en montagne. On va quelque part, on consomme et on repart pour le mettre sur Instagram. Il faut arrêter de se géolocaliser quand on fait une rando sur Instagram. Le lendemain, c’est 150 personnes qui se rendent à l’endroit où vous étiez seul·e. © Courtoisie de La Revue Dessinée Vertige Media : Vous présentez aussi quelques alternatives salutaires. Ces cas peuvent-ils faire école ? L.C. : Oui, je le crois. Par exemple, le reportage sur la filière laine en Ariège s'inscrit dans une dynamique nationale. On a plein de moutons en France. On brûle pourtant la laine qu’on produit faute de pouvoir la vendre. Et dans le même temps, on en importe depuis la Nouvelle-Zélande. Heureusement que des personnes se battent encore pour solutionner des paradoxes. Au sujet du ski, c'est plus compliqué parce que le système est encore tellement rémunérateur ! Mais à Bourg-Saint-Maurice, les habitant·e·s ont élu un maire qui impulse une transition. Le glacier est tellement abîmé qu'ils ont décidé de ne plus l’exploiter pour la station de ski. B.B. : On a montré que Cervières avait refusé de devenir une station, et le village le vit plutôt bien. C'est la preuve par l'exemple que le ski n'est pas une fatalité. Aujourd'hui, ce sont des exceptions qu'on pourrait vite considérer comme anecdotiques. Mais cela prouve surtout que d’autres modèles sont possibles. Vertige Media : Que souhaitez-vous que ce hors-série provoque ? L.C. : Chez Reporterre, on passe notre temps à écrire des articles qui alertent sur le chaos climatique. Ce que j’aimerais, c’est surtout que les gens y réfléchissent. Je ne crois pas qu’ils vont avoir un déclic du jour au lendemain et se dire qu’ils vont tout changer parce qu’ils ont lu le hors-série. Cependant, on aura semé des petites graines et les lecteur·ices vont peut-être en discuter. Mine de rien, certaines choses avancent. Je crois qu’il y a 10 ans, fermer un domaine skiable sur un glacier aurait été impensable. B.B. : Je crois aussi que l’enquête journalistique par la bande dessinée permet de mieux appréhender certains sujets. C’est un format qui est sans doute plus intuitif, plus agréable, plus facile à comprendre. Quoi qu’il en soit, l’idée c'était de documenter quelque chose d'important. On espère faire réfléchir, ouvrir les yeux des lecteur·ice, peut-être même les faire douter au moment de prendre des billets pour aller au ski. Le hors-série de La Revue Dessinée et Reporterre intitulé « Le mal des montagnes – Un monde à réinventer » est disponible en librairie à partir du 22 octobre 2025.
- « J'ai vécu la fermeture de ma salle d'escalade comme un deuil »
À la toute fin de l’été, une salle de grimpe de la banlieue de Lille fermait ses portes. Laissant derrière elle une équipe salariée mais aussi plusieurs grimpeur·ses qui perdaient là une deuxième maison. L’une d’entre elles nous raconte comment elle a vécu cette fermeture et ce qu’elle dit des liens affectifs qu’on peut tisser avec une salle d’escalade. Témoignage qui fait forcément vibrer une corde sensible. La salle de voies d'Arkose à Lille, avant sa fermeture © Claire Allouch Jeudi 28 août 2025. Je monte péniblement les escaliers. À tel point que je m’arrête à trois marches du palier pour respirer un grand coup et me dire : « Enfin quand même, tu ne vas pas pleurer ». J’effectue les derniers pas, je pousse la porte. Et en ouvrant, j’éclate en sanglots. Deux jours plus tôt, j’apprenais que ma salle d’escalade allait fermer. C’était la dernière séance Je m’appelle Claire. J’ai cinquante ans. Je grimpe depuis moins d’un an et demi. Depuis que je me suis rompue le ligament croisé antérieur du genou en tombant d’un bloc, je ne pratique que la voie, en salle ou en extérieur quand j’en ai l’occasion. En très peu de temps, l’escalade est devenue un pivot central de ma vie, mon loisir principal, et disons-le, ma plus vive addiction. Je grimpe entre deux et cinq fois par semaine et n’envisage plus de partir en vacances dans un endroit où je ne pourrais pas grimper. Je le reconnais, je suis un peu enragée, mais n’est-ce pas le cas de la plupart des néo-grimpeurs ? Ma salle de cœur, la toute jeune salle de voies rouverte par Arkose dans un centre commercial de la banlieue de Lille, a fermé définitivement ses portes le vendredi 29 août dernier, après quatorze mois d’existence. Dans notre belle capitale des Flandres, il existait jusque-là huit salles privées, dont deux détenues par Arkose : une salle de bloc, en centre-ville, et la nouvelle salle de voies, accolée à un gigantesque multiplexe, à quelques kilomètres de Lille. Autrefois gérée par Altissimo, la salle a fermé. On la disait trop excentrée et mal desservie, trop peu visible de l’extérieur aussi — impossible d’y accéder sans GPS, il faut l’admettre. Restée portes closes quelques années, elle a été reprise par Arkose avant de rouvrir ses portes au public le 13 juin 2024. Ne me demandez pas pourquoi j’ai gardé cette date en tête alors que j’ai bien du mal à retenir les anniversaires de mes amis. Salle maudite ? Peut-être, mais n’est-ce pas justement pour cette raison que nous l’avons tant aimée ? De l’extérieur, la salle ressemblait à n’importe quelle salle de voies : un haut bâtiment dans une zone commerciale, précédé d’un grand parking, et entouré d’une pelouse où on croisait parfois un couple de colverts. Un escalier métallique qui menait à la porte vitrée de l’accueil. Porte qui ne fermait jamais correctement d’ailleurs, faute de budget pour la réparer. À l’intérieur, c’était l’ambiance Arkose : des meubles dépareillés qui semblaient chinés sur leboncoin, une couverture crochetée avec amour par Marie, l’hôtesse d’accueil, quelques livres dans un coin, un comptoir pour prendre une bière après sa séance. Dans l’espace de grimpe, deux petites salles de bloc, puis des murs rouges et gris de treize mètres de haut, une quarantaine de cordes et un gros dévers. Faute d’avoir réussi à attirer suffisamment de grimpeurs, la salle a connu une deuxième fermeture à la fin de l’été 2025, plus d’un an à peine après sa réouverture. Salle maudite ? Peut-être, mais n’est-ce pas justement pour cette raison que nous l’avons tant aimée ? Combien de fois nous nous sommes dit : « Il n’y a personne, on n’est qu’à deux binômes, là, ça ne va jamais tenir… ». Il faut avoir connu ce plaisir paradoxal d’une salle quasi-vide pour en comprendre les avantages : tu n’attends jamais ta corde. Personne ne te voit zipper. Tu peux grimper comme une patate, être dans un mauvais jour, pas de témoins. Dans les vestiaires, tu as ton casier. Et surtout, tu connais tout le monde. La plus heureuse des quinquas Les hôtes d’accueil avaient fini par nous connaître par cœur. Capables de deviner à l’avance la réaction de chaque grimpeur lorsqu’il ratait une voie, ils ne me laissaient même plus le temps de m’écrier : « J'ai pas le niveau ! ». Quand ils me disaient « Allez, Claire ! Tu peux le faire ! », je me sentais pousser des ailes. Dans cet endroit, j’avais l’impression d’être « quelqu’un ». Non seulement parce que j’étais entourée de bienveillance et d’amitié, mais parce que ma présence était appréciée, souhaitée même. Ainsi, un dimanche, alors que j’avais à la dernière minute changé mes plans pour venir l’après-midi au lieu du matin, j’ai reçu un appel vers midi : « Coucou, c’est l’accueil d’Arkose. Bah alors, quand est-ce que t’arrives ? » J’avais l’impression d’être choyée, importante. D’être la mascotte de la salle — titre que je partageais en réalité avec l’adorable toutou qu’on voyait parfois dormir sur l’un des fauteuils jaunes. Une vraie fierté. La salle était tellement centrale dans nos vies que pour fêter mes cinquante ans, je n’ai pas pensé une seconde à aller ailleurs Quand une voie me résistait trop longtemps, il arrivait que Fred, un des ouvreurs, déplace une prise pour la mettre à ma portée. Comme une façon de me dire « OK, t’es toute petite. Mais toi aussi t’as le droit de t’amuser ». C’était une immense consolation après toutes les fois où j’avais regardé les copains plus grands réussir un « mouv’ ». Enfin, un lieu s’adaptait à moi alors que dans ma vie, je m’adaptais constamment à tous les autres. La salle était tellement centrale dans nos vies que pour fêter mes cinquante ans, je n’ai pas pensé une seconde à aller ailleurs. J’ai apporté des gâteaux, enfilé pour la première fois le baudrier offert par mes enfants, et j’étais la plus heureuse des quinquas. Par la suite, on a célébré les anniversaires des membres du personnel de la même façon. Gâteaux noisette ou chocolat, chapeau en carton sur la tête, chaussons aux pieds et magnésie plein les doigts. Comme à la maison, sauf que la maison avait des murs de treize mètres avec des prises de toutes les couleurs. La fin de notre monde On le savait depuis le début : on avait de la chance de profiter de cette salle presque déserte. Un jour, elle finirait par se remplir, ou bien elle fermerait. D’une façon ou d’une autre, nos moments magiques prendraient fin. Mais on ne pensait pas que ça arriverait si vite. C’était un mardi soir. C’était mon dernier jour dans les Alpes. Je venais de faire une balade en kayak sur le lac de Serre-Ponçon. J’avais rompu avec une amie de très longue date, et je venais de recevoir un coup de fil d’un autre ami, qui annulait nos retrouvailles post-vacances parce qu’il venait de perdre sa grand-mère. On avait parlé de deuil. C’était un moment mélancolique : le soleil se couchait derrière la structure gonflable qui flottait sur le lac, découpant les silhouettes des enfants en noir sur fond d’or. Mon maillot mouillé me collait à la peau, j’avais du sable sur les pieds. J’allais quitter les Alpes où je venais de passer l’été le plus aventureux de mon existence. J’étais un peu triste, mais je pensais surtout à mon retour à Lille. À la salle. J’allais raconter à Fred tous les exercices que j’avais faits en falaise avec d’autres moniteurs, lui dire « J’espérais te croiser à Ailefroide ! ». J’allais découvrir quelles nouvelles voies il avait ouvertes, mesurer mes progrès sur celles que je connaissais par cœur avant mon départ. J’étais impatiente de le retrouver, lui, le reste de l’équipe, et les copains. J’avais encore mon téléphone dans la main après l’appel de mon ami quand le message est arrivé. Une copine m’annonçait la fermeture. J’ai répondu « QUOI ? ». J’étais en état de choc. Oui, on savait que ça pouvait se produire, mais pas maintenant. Pas si vite. Le lendemain, j’ai fait toute la route jusqu’à Paris en pleurant. Le surlendemain, je devais aller voir mon père à l’hôpital, mais je suis rentrée directement à Lille. À la salle. Ne me jugez pas. En arrivant, allez savoir, j’ai posé ma main sur le mur où j’ai fait ma première voie. Celui où j’ai grimpé en tête pour la première fois. J’ai des souvenirs sur chaque corde. La 5c que j’aimais bien. Ici, la rouge que je faisais en échauffement. Là, ma première 6a. Ah oui tiens, la 5b que je n'ai jamais validée. Cette 5c verte, je rate toujours le dernier pas, et je m’étais dit qu’un jour je la ferais en tête. Soirée de clôture de la salle, septembre 2025 © Claire Allouch Soirée de clôture. Pour nous, c’était la fin du monde. De notre monde en tout cas. On prenait les numéros de portable qu’on n’avait pas encore. « Et toi, tu sais où tu vas grimper ? » On se raccrochait à l’idée de se voir encore, de grimper ensemble. On a osé prononcer le mot « deuil ». On avait un peu honte, il y a des gens qui meurent. Et nous, on était effondrés de perdre notre salle. Un grimpeur sensible m’a fait découvrir le concept de solastalgie : la douleur causée par la perte d’un lieu. J’ai pris son numéro. J’aime les gens sensibles. J’ai revu les hôtes d’accueil, pour un café ou une séance de voies. Je suis allée rendre visite à mon père dans sa chambre d’hôpital. J’ai commencé à mettre sur pied mon nouvel emploi du temps sportif. Parce que la vie continue. Dans notre société, on commence à peine à reconnaître le deuil causé par la perte d’un animal domestique. Quelques employeurs accordent même un jour de congé pour dire adieu à son fidèle compagnon. Les gens qui n’ont pas d’animal se disent : « Allons, remets-toi, ce n’était qu’un chien ». Que penseraient-ils s’ils savaient que je pleure une salle d’escalade ? Mise à jour — 20 octobre 2025 : Précision apportée : pas de « faillite » pour Altissimo Lille. L’ancienne structure a cessé son activité ; la salle a ensuite été reprise par Arkose et rouverte le 13 juin 2024.
- Quand l'escalade entre dans la société du spectacle
Guy Debord avait prophétisé dès 1967 l'avènement d'une société où « tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation ». Cinquante ans plus tard, l'escalade — discipline née de la recherche d'autonomie et de contact direct avec la nature — succombe à son tour aux sirènes spectaculaires. Entre missions impossibles filmées pour Netflix et feux d'artifice sur des montagnes sacrées, décryptage d'une mutation qui transforme la verticalité en marchandise. Alex Honnold devant la tour Taipei 101, à Taïwan © Netflix Il y a quelque chose de délicieusement ironique à voir l'escalade — cette discipline née du refus des sentiers battus, de la quête d'autonomie face aux éléments — devenir le terrain de jeu privilégié de ce que Guy Debord appelait dès 1967 la « société du spectacle ». Quand Domen Škofic grimpe autour d'un planeur Red Bull en plein vol, quand Arc'teryx transforme les crêtes sacrées du Tibet en plateau pyrotechnique, quand Alex Honnold s'apprête à escalader la tour Taipei 101 en direct sur Netflix, nous assistons en temps réel à la confirmation posthume de la prophétie situationniste. Le diagnostic mérite qu'on s'y attarde, non par nostalgie d'un âge d'or fantasmé, mais parce que ces « dingueries » révèlent les symptômes d'une mutation anthropologique plus large. Car c'est précisément dans cette capacité qu'a l'escalade de révéler les mécanismes de sa propre spectacularisation que réside peut-être sa chance de résistance. Les effets Debord « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles », écrivait Debord en ouverture de son ouvrage fondateur. Cinquante ans plus tard, l'équation est d'une actualité troublante : nous ne grimpons plus, nous contemplons des images de grimpe qui prétendent être plus vraies que la grimpe elle-même. Prenons le cas Škofic. Que nous donne à voir cette prestation de haut vol ? Ce que nous contemplons, c'est la pure représentation de l'escalade, débarrassée de tout ce qui pourrait entraver son efficacité spectaculaire. Le grimpeur devient littéralement un signe de l'escalade, détaché de sa pratique réelle pour mieux servir les impératifs de visibilité de la marque qui l'emploie. Cette mutation correspond exactement au basculement identifié par Debord : de l'être à l'avoir, puis de l'avoir au paraître. L'escalade a d'abord été dégradée en performance quantifiable — avoir grimpé tel sommet, telle voie, tel niveau. Puis elle a basculé dans l'apparence pure — paraître grimper, dans des conditions de plus en plus artificielles, pour des audiences de plus en plus massives et passives. Eh oui, Red Bull donne des ailes © Red Bull Content Pool Le projet Honnold/Netflix en constitue l'illustration parfaite : il ne s'agit plus de grimper Taipei 101, mais de paraître la grimper devant des millions de spectateurs·ices qui ne grimperont jamais. L'événement existe d'abord pour être vu, accessoirement pour être vécu. L'affaire Arc'teryx au Tibet révèle quelque chose d'encore plus profond sur cette logique spectaculaire. Car que s'est-il passé exactement le 19 septembre sur les crêtes de l'Himalaya ? Une montagne — réalité géologique, écosystème fragile, espace sacré pour les populations locales — a été littéralement remplacée par son image publicitaire. Le dragon pyrotechnique n'était pas un ornement ajouté au paysage, mais sa négation spectaculaire : pendant quelques minutes, la montagne tibétaine n'a plus existé que comme support de la marque Arc'teryx. Elle est devenue marchandise pure, dématérialisée en logo lumineux. Ce processus révèle ce que Marx appelait le « caractère fétiche de la marchandise » et que Debord actualise : la montagne-marchandise acquiert une vie propre, indépendante de sa réalité matérielle et des rapports sociaux qui la constituent. L'excuse d'Arc'teryx — « Nous voulions célébrer la beauté de ces paysages » — relève de ce que Debord appelait la « tautologie spectaculaire » : le spectacle ne dit rien d'autre que « ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît ». La marque ne célèbre rien d'autre qu'elle-même, dans un mouvement d'auto-référentialité parfaite où la montagne disparaît derrière son propre spectacle. « Le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images » Guy Debord dans La société du spectacle Cette opération soulève d'ailleurs des questions qui dépassent la seule critique du capitalisme. Comme nous l'analysions récemment, ces pratiques révèlent des enjeux de décolonisation de la grimpe : transformer les montagnes tibétaines en décor publicitaire reproduit des logiques néo-coloniales où certains territoires deviennent des terrains de jeu pour les fantasmes occidentaux. Mais le scandale révèle surtout la nature profondément sociale du spectacle. Comme l'écrit Debord : « Le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images ». Le dragon tibétain matérialise un rapport de domination qui s'exerce non plus par la force brute, mais par la création d'un consensus — du moins dans les locaux de la marque canadienne — autour de l'évidence spectaculaire. L'aliénation du scrolleur vertical « Plus il contemple, moins il vit » : l'équation de Debord prend un relief saisissant appliquée à l'escalade contemporaine. Car que font majoritairement les grimpeur·ses aujourd'hui ? L'observation empirique révèle une tendance croissante : Instagram, YouTube, streaming de compétitions... La consommation de contenu escalade en ligne semble désormais occuper une place considérable dans la vie des pratiquant·e·s. Ce basculement n'est pas un simple effet collatéral du numérique. Il répond à une logique systémique : « Le spectacle réunit le séparé, mais il le réunit en tant que séparé », soulignait Guy Debord. Les réseaux sociaux de l'escalade créent l'illusion d'une communauté unifiée — les mêmes références, les mêmes codes, les mêmes désirs — tout en organisant méthodiquement l'isolement de chacun face à son écran. Et paf ! Le show pyrotechnique d'Arc'teryx au Tibet (cc) Viden Wang / YouTube Le grimpeur·se-spectateur·ice peut connaître par cœur les mouvements d'Adam Ondra, être incollable sur les projets de Katherine Choong, vibrer pour les exploits d'Alex Honnold, tout en étant incapable de grimper une 5c sans stress. Sa vraie vie d'escalade — celle faite de galères, de chutes, de progrès laborieux — lui apparaît misérable comparée aux représentations spectaculaires qu'il consomme quotidiennement. Cette aliénation a des effets très concrets : combien de grimpeur·ses renoncent à sortir « parce qu'il fait pas assez beau pour les photos » ? Combien de spots choisit-on non pour leur intérêt intrinsèque mais pour leur « instagrammabilité » ? Les gestes du/de la grimpeur·ses ne lui appartiennent plus : ils sont déjà habités par leur image potentielle, formatés par les codes visuels de l'industrie. La généalogie de cette spectacularisation n'est pas née avec Instagram. Des premiers films de Warren Miller dans les années 50 à l'ascension de l'Everest filmée en direct sur Snapchat par Cory Richards en 2016, l'escalade a progressivement intégré cette logique de mise en scène. Mais quelque chose a basculé avec le numérique : ce qui était événementiel — sortie de film, reportage TV — est devenu permanent, ubiquitaire, incontournable. Les médias spécialisés ne sont évidemment pas des observateurs extérieurs de cette spectacularisation. Ils en constituent des rouages essentiels, souvent malgré eux. Ces « médiations spécialisées » — pour reprendre l'expression de Guy Debord — relayent les opérations de communication des marques, alimentent le buzz autour des exploits spectaculaires, créent de la désirabilité autour des produits et des destinations. Cette contradiction traverse l'ensemble de la presse outdoor. Même les critiques les plus virulentes du système spectaculaire — comme celle que vous lisez en ce moment — participent paradoxalement du spectacle qu'elles dénoncent. Elles génèrent de la visibilité, des clics, de l'engagement. Elles alimentent le flux informationnel qui constitue l'essence même du système qu'elles prétendent questionner. Cette « dialectique spectaculaire » ne condamne pas la démarche critique pour autant : elle la complexifie. Car comme l'observe Debord : « En analysant le spectacle, on parle dans une certaine mesure le langage même du spectaculaire ». Il s'agit donc d'assumer cette contradiction tout en refusant de s'y complaire, de développer ce que l'on pourrait appeler une critique consciente de ses propres limites. Certains acteurs du milieu développent d'ailleurs des pratiques de résistance interne. Cette pétition « Fossil Free » lancée récemment par des grimpeur·ses pro et amateurs·ices pour « couper le cordon entre l'escalade et les industries polluantes » témoigne d'une conscience critique croissante. De même que ces initiatives de slow-climbing, ces sorties « phone-free », ces projets de documentation non spectaculaire de l'escalade. Ces micro-résistances révèlent que le système spectaculaire, malgré sa puissance d'intégration, produit ses propres contradictions. Elles ouvrent des brèches dans ce que Jean Baudrillard — autre théoricien du simulacre — appelait la « simulation » : cette époque où les copies précèdent l'original, où l'escalade-spectacle devient plus vraie que l'escalade réelle. Vers une dialectique de la désescalade ? Le système spectaculaire appliqué à l'escalade révèle pourtant ses propres limites. Contrairement à d'autres domaines plus facilement dématérialisables, la grimpe garde un noyau irréductible de réalité physique. On ne peut pas totalement virtualiser le contact avec le rocher, la gestion de l'effort, l'apprentissage de l'équilibre. Ces dimensions résistent à la totale société du spectacle de la grimpe. Et c'est peut-être là que réside l'espoir d'une dialectique positive. Non pas dans un retour nostalgique à une pratique « pure » qui n'a jamais existé — l'escalade a toujours eu ses vedettes, ses récits héroïques, ses enjeux économiques — mais dans la construction d'une pratique consciente de ses propres mécanismes de spectacularisation. C'est à l'ensemble d'un secteur de saisir ces contradictions pour les pousser jusqu'à leur point de rupture. Non pas pour détruire l'escalade, mais pour la libérer de ce qui l'empêche d'être elle-même. Cette conscience passerait d'abord par une réappropriation critique des outils numériques. Plutôt que de subir passivement les algorithmes de recommandation des plateformes, certains comptes Instagram développent déjà des modes de documentation qui privilégient la réflexivité sur la viralité. Ils décryptent les codes de mise en scène, révèlent les coulisses de la production d'images, questionnent leurs propres pratiques. Cette approche s'inspire de ce que l'anarchiste américain Hakim Bey appelait les « zones d'autonomie temporaire » : des espaces-temps soustraits, même momentanément, aux logiques dominantes. La diversification des modèles économiques constitue un autre levier. L'hyperdépendance aux sponsors oblige les athlètes à se transformer en publicitaires permanents. Explorer d'autres formes de financement — coopératif, public, mécénat éthique — permettrait de desserrer cette contrainte. Plusieurs projets expérimentent déjà ces alternatives, à l'image de ces collectifs de grimpeur·ses qui mutualisent leurs équipements ou financent leurs expéditions via des plateformes participatives indépendantes des logiques marchandes traditionnelles. L'éducation à la critique spectaculaire mériterait aussi d'être intégrée. Non pour diaboliser les aspects commerciaux de l'escalade, mais pour conscientiser leurs mécanismes. Comprendre comment fonctionne l'industrie culturelle appliquée au sport permet de s'y mouvoir sans s'y perdre. Enfin, la protection d'espaces de non-spectacle apparaît comme un enjeu crucial. Identifier et préserver des zones, des moments, des pratiques où l'escalade peut se déployer hors de toute logique de visibilité. Ces refuges temporaires ne constituent pas des solutions définitives, mais ils maintiennent vivante l'expérience de ce que pourrait être une escalade libérée de ses chaînes spectaculaires. La société du spectacle - Guy Debord (Folio/Gallimard) © Vertige Media Au fond, la question n'est pas de savoir si l'escalade peut échapper complètement à la société du spectacle — elle ne le peut probablement pas. La question est de savoir si les acteurs·ices du milieu peuvent développer les anticorps nécessaires pour que cette spectacularisation ne devienne pas totale, ne les dépossède pas complètement de leur pratique. Le spectacle de l'escalade a cela de particulier qu'il met en scène sa propre contradiction : des corps en mouvement dans un monde d'images fixes, une recherche de liberté dans un carcan économique, une quête d'authenticité dans un environnement artificialisé. Ces contradictions ne constituent pas des bugs du système — elles en constituent le moteur dialectique. C'est à l'ensemble d'un secteur de saisir ces contradictions pour les pousser jusqu'à leur point de rupture. Non pas pour détruire l'escalade, mais pour la libérer de ce qui l'empêche d'être elle-même : un art du déplacement vertical qui apprend, dans le même mouvement, à gravir les parois et à surmonter les aliénations. Reste maintenant à savoir si le milieu aura le courage de cette désescalade critique. Ou s'il préférera continuer à contempler les dragons pyrotechniques en se demandant vaguement pourquoi le rocher n'a plus la même saveur sous les doigts.
- Performance en escalade : la confiance règne ?
Face à un bloc en salle, certain·es grimpeur·ses se sentent invincibles avant même d'avoir posé la main sur la première prise. D'autres doutent, hésitent, reculent. Entre habileté mentale, construction sociale et injonction néolibérale, la confiance en soi demeure une croyance complexe. Et si l'escalade nous offrait le terrain idéal pour redonner au doute la place qu'il mérite ? (cc) Photo de Sylvain Mauroux sur Unsplash Cet article est le premier épisode d'Heavy Mental, notre nouvelle série qui décrypte les concepts psychologiques clés de l'escalade, sous le poids de la performance. Elle est rédigée par Léo Dechamboux, préparateur mental et co-auteur avec Fred Vionnet de l'ouvrage de référence Le Mental du grimpeur. La confiance en soi est une croyance personnelle, relative à nos attentes de réussite ou d'échec face à une situation donnée. Concrètement : si je me retrouve en face d'un bloc en salle et qu'à sa simple lecture, je suis persuadé que je vais le flasher, mes attentes de réussite sont très élevées. Mais cela ne veut pas nécessairement dire que je vais y arriver. En psychologie du sport, on parle d'attentes d'efficacité personnelle. Cette confiance est très situationnelle : face à un bloc du même niveau mais situé cinq mètres à droite du précédent, je peux tout à fait réestimer mes chances de le réussir à la baisse. D'où l'importance de distinguer confiance en soi et estime de soi – cette dernière étant le concept global miroir de la valeur que l'on s'attribue en tant que personne. L'estime de soi, très stable et difficile à impacter, impacte cependant très fortement la confiance. Toute proportion gardée, un individu s'accordant une valeur très élevée en tant que personne, aura plutôt tendance à s'attendre à réussir tous les problèmes proposés par les ouvreurs de sa salle préférée. Mais attention : l'inverse n'est pas vrai. Le grimpeur capable de réussir tous les blocs de la salle n'aura pas forcément une estime de lui très élevée, et réaliser cet exploit n'impactera que très peu la valeur qu'il s'attribue en tant que personne. Le lien de causalité ne s'effectue qu'à sens unique. Mais alors à quoi sert-elle, concrètement, cette confiance en soi ? Quand Oriane tire Mejdi vers le haut Dans une interview accordée à L'Équipe, juste avant les derniers Championnats du monde à Séoul, Mejdi Schalck avouait qu'Oriane Bertone avait beaucoup plus confiance en ses capacités que lui. La grimpeuse indiquant ressentir le duo « se tirer vers le haut ». Ils ne se trompent pas : la confiance en soi est positivement liée à la performance, donc permet de grimper plus fort. Néanmoins, la véritable explication est un peu plus compliquée que cela. Premièrement, la confiance en soi est une habileté mentale de base, indispensable au bien-être psychologique. Deuxièmement, elle est directement liée à l'intensité mise dans sa grimpe, la gestion de l'anxiété, la persistance dans l'effort ou la persévérance après un échec. C'est en cela que la confiance que Mejdi Schalck perçoit chez Oriane Bertone est réellement efficace, elle renforce de nombreux points clés de la performance en escalade. D'autant plus parce que c'est une activité à haut risque perçu. « Faire ce combo détente, relâchement, esprit positif, puis partir au combat à la fin, c'est pour moi se mettre dans un état de flow pour passer ce qui me résiste et, ensuite, ne rien lâcher jusqu'à la fin » Clément Lechaptois, grimpeur pro Jusqu'ici, tous les arguments sont bons pour s'engager dans la construction d'une confiance en soi solide et à toute épreuve... Mais comme beaucoup d'états mentaux impliqués dans la performance, c'est plutôt un niveau optimal de confiance qu'il faudra rechercher. On appelle cela « l'état de flow ». Ce graal bien connu de la performance sportive, cet état de grâce dans lequel tout paraît simple et où le corps semble vous porter tout seul au sommet de vos projets les plus ambitieux. C'est effectivement ce besoin d'équilibre complexe qu'ont pressentis à juste titre des athlètes tels que Clément Lechaptois en bloc, en témoignant dans mon livre Le mental du grimpeur : « Faire ce combo détente, relâchement, esprit positif, puis partir au combat à la fin, c'est pour moi se mettre dans un état de flow pour passer ce qui me résiste et, ensuite, ne rien lâcher jusqu'à la fin ». Le piège de l'excès Ainsi, une confiance trop basse aura tendance à entraîner des conséquences néfastes sur la performance : évitement du mouvement, surcontrôle, crispation, stratégies d'auto-handicap, stratégies d'évitement... À l'inverse, une confiance en soi trop élevée vous mènera plutôt vers une prise de risque excessive, une diminution de l'effort, une perméabilité aux distractions exacerbée, une baisse de la combativité, ou encore la difficulté à analyser les causes de réussites ou d'échecs... Pour chercher à optimiser la confiance en soi, la préparation mentale a plusieurs clés, plus ou moins efficaces. Afin de les identifier, il faut savoir ce qui impacte directement nos attentes d'efficacité personnelle. D'après les travaux d'Albert Bandura de 1977, qui a théorisé le concept d'auto-efficacité, ces clés sont de trois ordres : la personnalité, nos expériences, et notre environnement direct. Hormis les aspects liés à la personnalité auxquels l'estime de soi se rattache, vous pourrez donc composer avec plusieurs points. Voici les plus contrôlables : Les expériences de réussites passées que vous pouvez provoquer en choisissant bien vos échauffements par exemple, ou revivre en visualisation pour vous « enrichir » de tous leurs « bénéfices ». La préparation car plus vous serez préparés à une échéance précise en amont, plus vos chances de vous sentir confiant quant à votre réussite seront importantes. Les expériences vicariantes qui sont les expériences que vous vivez à travers la performance d'autrui : si vous voyez votre camarade réussir une voie facilement dans un style qu'il n'affectionne pas et dont vous raffolez, vos attentes de réussite seront plus élevées et inversement. Vos états physiologiques et émotionnels, directement contrôlables, ainsi que vos interprétations de ceux-ci (boule au ventre, envie de grimper, tremblements, sérénité…) impactent directement votre confiance en vous. On a souvent tendance à penser que la confiance en soi est un don naturel, que certains possèdent et que d'autres n'auront jamais. Mais les recherches en psychologie montrent qu'il s'agit en partie d'un construit social et contextuel. Si nos expériences et notre préparation influencent notre confiance, il faut également considérer le rôle crucial du contexte social et des interactions avec notre entourage et notre environnement. L'avis des autres On a souvent tendance à penser que la confiance en soi est un don naturel, que certains possèdent et que d'autres n'auront jamais. Mais les recherches en psychologie montrent qu'il s'agit en partie d'un construit social et contextuel. La confiance se façonne au fil de nos expériences, des regards que nous percevons et des situations que nous vivons. En escalade, cela se traduit très concrètement : on ne débute pas en étant sûr de flasher toutes les voies d'une salle. L'acceptation ressentie du groupe, le soutien de l'assureur, la reconnaissance de ses progrès et même la qualité des encouragements reçus construisent cette assurance. Elle peut évoluer, se renforcer ou vaciller selon le contexte. C'est précisément ce qui la rend variable et entraînable. Pourtant, compétences acquises et confiance ne vont pas toujours de pair. On peut exceller techniquement tout en doutant, ou se sentir sûr de soi sans posséder les compétences nécessaires. En falaise, un grimpeur expérimenté peut hésiter sur un mouvement que son niveau lui permettrait d'effectuer facilement, tandis qu'un débutant audacieux pourrait s'y lancer avec assurance, malgré ses lacunes. Apprendre à reconnaître cet écart entre ce que l'on ressent et ce que l'on sait faire demeure crucial. Notre confiance est aussi façonnée par le regard des autres au sens large. Par exemple, elle dépend largement de ce que l'on pense que les autres pensent de nous, c'est ce que démontrent les théories du baromètre social développées par Mark Leary en 1995. Dans la pratique, cela se traduit par des hésitations inutiles : craindre de paraître lent, maladroit, pas au niveau ou bourrin aux yeux de son entourage peut faire chuter la confiance, même si ces jugements n'existent pas réellement. C'est ici qu'interviennent les feedbacks qui jouent un rôle fondamental selon les travaux de Stanisław Wiśniewski, Klaus Zierer, et John Hattie (2020). Un mot d'encouragement après une section difficile, une critique constructive sur un placement de pied ou un compliment sur une stratégie de lecture renforcent fortement la perception de ses capacités. Des commentaires comme « Tu as de la force pour une fille », le sentiment de ne pas être « perçue » comme partenaire fiable ou encore les expériences de mansplaining peuvent miner la légitimité et la confiance au sein du groupe. Enfin, les comparaisons sociales viennent renforcer ce phénomène. En effet, être « gros poisson » dans un petit bassin, comme être le meilleur grimpeur d'un petit club, gonfle l'assurance, tandis que se retrouver « petit poisson » dans un grand bassin, entouré de grimpeurs très expérimentés en falaise par exemple, peut fragiliser le sentiment de compétence. Les travaux de référence de Leon Festinger (1957) ont montré que reconnaître dans quel « bassin » on évolue aide à relativiser ses doutes et à ne pas confondre perception et réalité. Prise de recul, classe et genre Le genre et la classe sociale conditionnent aussi la confiance en soi. En effet, selon une étude de 2022 de Carla Hewitt et Nicola McEvilly, les grimpeuses et plus généralement les personnes minorisées de genre doivent souvent surmonter stéréotypes, micro-intimidations ou invisibilisation, indépendamment de leurs compétences. Des commentaires comme « Tu as de la force pour une fille », le sentiment de ne pas être « perçue » comme partenaire fiable ou encore les expériences de mansplaining peuvent miner la légitimité et la confiance au sein du groupe. De la même manière, la classe sociale influence l'accès aux salles, aux falaises, au matériel, aux réseaux de pratique et donc les sentiments de légitimité et de confiance. Des articles de référence aux études très spécifiques d'Olivier Aubel et Brice Lefèvre montrent que l'accessibilité à la pratique de l'escalade va de pair avec le sentiment de légitimité éprouvé en son sein, dont découle la confiance en soi. « Parfois j'ai l'impression que [la performance] tourne presque à l'obsession. Quand tu as investi énormément de temps et d'énergie, l'idée d'échouer fait très mal » Katherine Choong, grimpeuse pro En escalade, cette dernière se construit donc à la verticale : autant sur le mur qu'à l'intérieur d'un cadre plus large, social et matériel. La confiance en soi n'est jamais purement individuelle et dépend largement des sphères dans lesquelles on évolue. Elle n'est jamais qu'une affaire personnelle : elle se construit dans des rapports sociaux. Ces rapports eux-mêmes sont traversés par une norme plus large, plus insidieuse : l'injonction contemporaine à afficher en permanence une confiance absolue. Le mythe de la confiance absolue Dans les sociétés capitalistes et individualistes, la confiance en soi est érigée en valeur centrale, presque comme un « capital personnel » que chacun est supposé cultiver et exhiber pour réussir socialement et professionnellement. Selon les recherches de Tori Card et Sophia Hepburn (2023) qui explorent le lien entre capitalisme et santé mentale, ces injonctions au bien être et à la confiance en soi peuvent devenir un fardeau. La pression de toujours paraître sûr de soi crée alors un risque de culpabilité ou de honte lorsqu'on doute ou hésite. Pour les grimpeurs, cette norme se traduit par des pensées comme « si je ne le sens pas, c'est que je suis faible », alors même que le doute est une composante normale et nécessaire de la pratique. C'est d'ailleurs ce dont semble parler la grimpeuse Katherine Choong dans l'interview qu'elle nous a accordée, lorsqu'elle déclarait : « Parfois j'ai l'impression que ça tourne presque à l'obsession. Quand tu as investi énormément de temps et d'énergie, l'idée d'échouer fait très mal ». Ce besoin de douter joue un rôle crucial : il permet d'anticiper un itinéraire lors de la lecture, de choisir la meilleure méthode, de juger les risques et de gérer la peur qui en découle de manière adaptée. Ignorer ces hésitations au nom d'une confiance absolue peut conduire à des prises de risque inutiles ou à une pression psychologique trop élevée. Cette valorisation excessive de la confiance dans les sociétés néolibérales banalise donc l'idée selon laquelle le succès et la valeur personnelle dépendent de l'apparence de maîtrise, alors que la réalité est souvent beaucoup plus nuancée. Chaque séance d'escalade devient ainsi une occasion de prendre conscience de ces influences, de les déconstruire et de redéfinir son rapport à la pratique, aux autres et à soi-même. C'est pourquoi reconnaître le doute comme une partie intégrante de l'expérience (en grimpe comme dans la vie quotidienne) permet de diminuer l'anxiété, de prendre des décisions plus pertinentes et de construire une confiance réelle. Celle-ci serait fondée sur l'expérience et l'auto-évaluation plutôt que sur la conformité à une injonction sociale. Accepter ses hésitations ne diminue pas la compétence : au contraire, le doute réfléchi semble être la voie royale de l'épanouissement sportif. De manière plus pragmatique, le doute est un moteur d'apprentissage et de progression : il stimule la créativité et l'exploration, permet de remettre en question sa manière de grimper, ses préférences, ses connaissances et ses limites : il favorise l'exploration de nouvelles solutions et, paradoxalement, l'état de flow. Alors si la confiance est à ce point liée au contexte, peut-on la penser autrement ? Construire une confiance autonome Construire une confiance autonome en escalade passe par la réhabilitation du doute comme allié plutôt qu'obstacle... Hésiter ou remettre en question sa stratégie permet d'évaluer ses compétences et de chercher des solutions adaptées. Ce processus d'auto-évaluation nourrit notre besoin d'autonomie et de compétence, deux piliers de la motivation intrinsèque et du bien-être psychologique. En accueillant le doute, les grimpeurs progressent de manière réfléchie et durable, en harmonie avec leurs besoins psychologiques fondamentaux. Les dynamiques de groupe, les stéréotypes de genre et les rapports de pouvoir impactant fortement l'expérience de grimpe, celle-ci pourrait alors devenir un véritable laboratoire social et psychologique. Chaque séance devient ainsi une occasion de prendre conscience de ces influences, de les déconstruire et de redéfinir son rapport à la pratique, aux autres et à soi-même. Enfin, s'émanciper des normes sociales néolibérales est essentiel pour développer une confiance authentique. Dans l'article intitulé « The Psychology of Neoliberalism and the Neoliberalism of Psychology » (2019), les auteurs soulignent que le néolibéralisme promeut une vision de l'individu comme un entrepreneur du soi, seul responsable de ses réussites ou échecs, souvent en dehors de tout contexte social ou structurel. Cette perspective mène à une culture de la compétition excessive, où l'on valorise la performance individuelle au détriment du soutien collectif et de l'apprentissage partagé. Il semble donc essentiel de recréer des espaces où le doute est accepté, où l'échec est vu comme une étape normale du processus d'apprentissage, et où la solidarité et le soutien mutuel sont au cœur de la pratique. En adoptant une approche plus collaborative et inclusive, il est possible de développer une confiance en soi fondée sur l'expérience collective et le respect des limites de chacun, plutôt que sur des normes externes imposées. Préparateur mental spécialisé dans l’escalade, les sports de montagne et les sports dits extrêmes, Léo accompagne les athlètes dans leur quête d’équilibre entre performance et plaisir. Auteur du livre Le Mental du Grimpeur, il grimpe depuis plus de vingt ans et met sa formation en psychologie du sport au service de celles et ceux qui veulent progresser sans se perdre. Curieux quant à nos besoins de performer à tout prix, il cherche à décrypter ce qui se passe sous nos crânes et dans nos sociétés.
- « Le respect ne naît pas de la violence » : la Fédération indonésienne d’escalade brise l’omerta sur les bizutages
À Bitung (nord de Sulawesi en Indonésie), une vidéo tournée le week-end des 27-28 septembre 2025 montre des adolescent·e·s frappé·e·s lors d’un rite d’intégration organisé par le club HIMPASUS. En moins de vingt-quatre heures, la fédération indonésienne d’escalade (FPTI) condamne publiquement ces violences et la police ouvre une enquête pour « violences sur mineur·e » au titre de la loi n° 35/2014 sur la protection de l’enfance. Drapeau indonésien © Erfian Juliansyah Le cas de Bitung n’a rien d’un incident isolé. Dans certains clubs de randonnée, d’escalade ou de spéléologie en Indonésie, des « rites » d’intégration impliquant des gifles ou des coups sont encore justifiés au nom de la « tradition » ou de la « formation du caractère ». À Bitung, la vidéo tournée en septembre 2025 montre des jeunes agenouillé·e·s, frappé·e·s méthodiquement. La plainte part d’une mère : son fils de seize ans (AA) a d’abord expliqué ses ecchymoses par des « piqûres d’abeille », avant que les images ne confirment les violences. La fédération indonésienne d’escalade (FPTI) tranche alors publiquement : « Le respect ne naît pas de la violence ». L’intime mécanique d’un bizutage Le dernier weekend de septembre 2025, les collines du Gunung Dua Saudara, au-dessus de Bitung, ont été le théâtre des rites d’initiation. Là, au terme de plusieurs jours d’orientation, les nouvelles et nouveaux membres du Himpunan Penjelajah Alam Terbuka Spizaetus — un club local, ces « amoureux·ses de la nature » — ont vécu ce que leurs aîné·e·s appellent un pengukuhan, un « adoubement ». Sur les vidéos qui ont circulé : on voit une clairière, des adolescent·e·s torse nu, agenouillé·e·s, tête baissée. Leurs mains sont jointes sur leurs cuisses. Autour d’eux, un cercle d’« ancien·ne·s » distribue des gifles méthodiques. Sur un autre plan, une responsable glisse une écharpe violette — symbolique du club — autour du cou d’un jeune avant de le frapper au visage, puis de lui porter un coup de pied. Une mise en scène où la hiérarchie se rejoue, geste après geste, dans une chorégraphie de brutalité. Selon les premiers constats, au moins six participant·e·s auraient été agressé·e·s ce jour-là, dont une jeune femme. La police de Bitung (Polres Bitung) a été saisie après la plainte d’une famille : celle d’un adolescent de seize ans, identifié par ses initiales AA, blessé lors du rite. Les enquêteur·rice·s ont entendu huit personnes — responsables du camp et témoins directs. Les médias locaux parlent d’abord de six auditions, avant de confirmer un élargissement à huit. Les faits sont désormais examinés sous le chef de « violence sur mineur », en application de la loi indonésienne n° 35/2014 sur la protection de l’enfance. « Le respect ne naît pas de la violence » Dès que les images ont commencé à circuler, la Fédération indonésienne d’escalade (FPTI) a choisi de sortir du silence. Son champ officiel — celui du panjat tebing, l’escalade sportive — ne couvre pas les clubs communautaires de plein air, mais son autorité morale dépasse largement les murs des compétitions. Un milieu où l’autonomie, la fraternité et l’endurance se font dogme, parfois jusqu’à la caricature. Dans un communiqué relayé par la presse nationale, sa présidente Yenny Wahid a tranché net : « Le respect ne naît pas de la violence ». Puis elle a ajouté que la dureté, lorsqu’elle s’impose, cesse d’éduquer : elle entame. En une phrase, elle a désamorcé tout un discours sur la « formation du caractère » par l’humiliation. Yenny Wahid (FPTI) et Marco Scolaris (IFSC) © FTPI Cette prise de position, sobre et frontale, marque un tournant : une fédé sportive qui s’empare d’un fait social, non pour protéger son image, mais pour rappeler une éthique. Dans le paysage outdoor indonésien, c’est une rupture symbolique — une manière de dire que la montagne n’a pas besoin de violence pour transmettre la force. La défense par la « tradition » : ce que dit — et ne dit pas — le club Face au scandale, HIMPASUS, ou Himpunan Penjelajah Alam Terbuka Spizaetus — littéralement « Association des explorateurs·rices de la nature en plein air Spizaetus » — a publié une mise au point largement relayée dans la presse locale. Fondé à Bitung, au nord de Sulawesi, ce club appartient à la vaste constellation des associations locales, ces « amoureux·ses de la nature » qui parcourent l’Indonésie sac au dos, entre randonnée, escalade et spéléologie. Un milieu où l’autonomie, la fraternité et l’endurance se font dogme, parfois jusqu’à la caricature. Les travaux sur la violence non accidentelle en sport sont clairs : ces pratiques n’ont aucune vertu éducative. Elles ne forment pas le caractère, elles fracturent la confiance. Dans son communiqué, HIMPASUS reconnaît une « faute grave », attribuée à « deux seniors », qu’il présente comme un incident isolé, non comme le symptôme d’une culture. La police de son côté décrit les violences comme ayant été commises « sous le prétexte de la tradition ». Des excuses sont formulées, la prise en charge des soins est annoncée, et l’on promet une réforme interne pour prévenir tout nouvel écart. Mais cette défense, calibrée pour contenir l’incendie, ne résiste pas longtemps aux images. Les séquences filmées racontent autre chose : une clairière parfaitement ordonnée, un cercle d’« ancien·ne·s », un protocole immuable — position à genoux, silence imposé, écharpe violette passée autour du cou avant la gifle, puis le coup de pied. Rien d’un dérapage : un rite, avec sa dramaturgie et sa hiérarchie. « Pencinta alam » : quand l’esprit de cordée bifurque Dans l’archipel indonésien, ces clubs de nature forment une culture à part. On y apprend l’autonomie, la solidarité, la lecture du terrain, le sens du collectif. C’est une école de liberté, née dans les années 1970, au croisement du scoutisme, de la montagne et du militantisme écologique. Mais comme souvent, là où se forge l’esprit de cordée, peut aussi se loger la dérive : celle d’une loyauté dévoyée, où la soumission devient test, où l’humiliation s’habille en rite, où la douleur fait office d’appartenance. L’État indonésien ne traite pas la violence éducative comme une tradition tolérable, mais comme une infraction pénale. À Bitung, cette mécanique s’est déroulée sans un mot de trop. Le récit familial le dit à demi : AA, seize ans, aurait d’abord expliqué à sa mère que ses ecchymoses venaient d’une piqûre d’abeille, avant que la vérité n’émerge. Cette invention — minime en apparence — dit tout de la loi du silence qui s’impose dans ces cercles : protéger le groupe avant soi, même au prix de la vérité. C’est la face sombre de l’« esprit d’équipe » quand il se transforme en système d’emprise. Mont Merapi © Muhammad Fadil Les travaux sur la violence non accidentelle en sport sont clairs : ces pratiques n’ont aucune vertu éducative. Elles ne forment pas le caractère, elles fracturent la confiance. Elles altèrent la santé mentale, creusent le terrain des traumatismes et préparent, à bas bruit, d’autres formes d’abus — psychologiques, voire sexuels. Ce ne sont pas des gestes isolés : c’est une culture qui s’entretient, sous couvert de tradition. Le droit indonésien : « protéger l’enfant » n’est pas un slogan Derrière l’émotion, il y a le droit. Et en Indonésie, celui-ci ne laisse pas place à l’ambiguïté. L’enquête ouverte s’appuie sur l’article 76C de la Loi n° 35 de 2014 relative à la protection de l’enfance : « Toute personne est tenue de ne pas commettre, laisser commettre, ordonner ou participer à des actes de violence contre un·e enfant ». Son article 80 précise les sanctions : jusqu’à trois ans et six mois d’emprisonnement, assortis d’une amende, et davantage encore lorsque les violences provoquent des blessures graves. En d’autres termes, l’État indonésien ne traite pas la violence éducative comme une tradition tolérable, mais comme une infraction pénale. Et c’est précisément ce glissement — de la morale à la loi, du « c’est comme ça » au « c’est interdit » — qui redéfinit aujourd’hui les limites de la culture outdoor. Sortir la brutalité des « mœurs associatives » pour la nommer juridiquement, surtout lorsqu’elle touche des mineur·e·s, ce n’est pas une évolution symbolique : c’est la lettre de la loi, et désormais, la boussole d’une société qui commence à regarder ses rites en face. Que peuvent (vraiment) les fédés ? Prendre position, c’est bien. Prendre des mesures, c’est mieux. En Indonésie, la FPTI n’a pas seulement eu le courage de dire non : elle a désormais la responsabilité de traduire ce non en dispositif. Car les outils existent, ailleurs, et il suffit parfois de les adapter plutôt que de les inventer. Depuis 2016, le Consensus du Comité international olympique — actualisé en 2024 — définit un cadre clair pour la prévention, la détection et la réponse aux violences interpersonnelles en contexte sportif. L’IFSC, la fédération internationale d’escalade, s’y conforme déjà : elle a mis en place une politique de sauvegarde, un canal de signalement confidentiel, et un protocole d’enquête à plusieurs niveaux. Ces standards, pensés pour les compétitions internationales, sont parfaitement transposables au terrain associatif : traduire les documents, former des référent·e·s, instaurer une procédure claire de remontée des incidents. Pour la FPTI, l’enjeu dépasse la discipline. Il s’agit de diffuser une culture du respect jusque dans les clubs qui n’appartiennent pas à sa sphère directe : les pencinta alam communautaires, les MAPALA universitaires, les SISPALA lycéens. Former les encadrant·e·s, certifier les clubs, labelliser les pratiques saines : autrement dit, faire de la prévention une infrastructure solide.
- Tanya Naville : « J'ai jamais su ouvrir une porte avec un coup de pied »
Directrice du festival Femmes en Montagne, Tanya Naville n’aime pas qu’on lui colle des étiquettes. Ni « militante », ni « féministe revendicatrice », elle préfère parler de récits, de symboles et d’humus collectif. Derrière son calme apparent, elle bouscule pourtant en profondeur un imaginaire montagnard longtemps bâti sur la conquête, la virilité et la performance. En programmant autrement, elle transforme ce que la montagne donne à voir – et à penser. Tanya Naville © Laurent Cousin Vertige Media : Programmer un film, c’est décider quel imaginaire de la montagne entre dans la mémoire collective. As-tu conscience que ce rôle, en tant que directrice du festival, est presque politique ? Tanya Naville : Mon objectif est avant tout de proposer d'autres récits, des nouveaux récits. Il y a vraiment cette volonté de sélectionner des choses qu'on ne verra pas ailleurs. On va avoir des films que tout le monde attend, et à côté de ça, ce que j'appelle des nouveaux récits – des films qu'on ne voit que chez nous et des sujets qu'on a envie de traiter. Parfois on est hyper contents de voir certains sujets abordés qu'on n'aurait pas pensé pouvoir traiter si vite. Je pense par exemple au film Fragments choisis d'Alicia Cenci, sorti il y a deux ans, sur un coming-out dans le monde du freeride. Ce qu'on essaie vraiment de faire, c'est de compléter l'imaginaire collectif de la montagne. D'éviter de retrouver les mêmes choses, d'apporter d'autres perspectives et d'élargir l'imaginaire de la montagne pour les gens. Vertige Media : Tu ne revendiques donc pas de dimension politique dans ta programmation ? Tanya Naville : Ma problématique, c'est que j'ai bossé en politique comme technicienne – les techniciens proposent, les élus disposent. Du coup, j'ai un petit côté langue de bois là-dessus. Je considère que c'est à chacun de faire sa conscience politique et que moi, je vais plutôt proposer le terreau, l'humus qui va leur permettre de créer eux-mêmes leur vision politique. La volonté depuis le début du festival, ça a toujours été d'inspirer, de ne jamais braquer les gens. Dans chaque projection, on ne va jamais faire une séance avec que des sujets hyper touchy, hyper politiques, ni une séance feel good avec que des films grand public. L'objectif, c'est de les saupoudrer partout pour sensibiliser un public qui ne serait pas venu sur des sujets plus sensibles, mais aussi d'inspirer tout le monde à progresser dans sa représentation. Vertige Media : Tu dis que les films réalisés par des femmes « font voir autrement ». De quoi parle-t-on concrètement ? Tanya Naville : Je pense que le genre – et pas le sexe – est construit sociétalement. Il y a eu dans l'éducation, dans l'évolution de la société, des différences qui font que forcément, les créations d'un genre ou de l'autre vont être un peu différentes. Je parle en général bien sûr – toutes les femmes ne pensent pas de la même façon, tous les hommes non plus. Mais il y a quand même un biais de genre dans le sens où on n'a pas vécu les mêmes choses. Beaucoup de personnes se disent qu'elles n'avaient pas conscience d'avoir un genre jusqu'à être confrontées à quelque chose. C'est souvent là qu'il y a cette prise de conscience : « Moi, j'avais l'impression d'être moi-même et pas une femme ou un homme, et d'un coup, bam, j'ai pris des rappels que j'étais une femme ». « Personne ne peut dire que ces films n'existent pas – même nous, on refuse des films ! » On part de deux univers complètement masculins. Le monde de la montagne est très, très masculin. Le monde du cinéma et du film l'est aussi dans sa réalisation. Le combo des deux est encore plus masculin. Donc les femmes qui arrivent à réaliser ont dépassé plusieurs choses : le syndrome de l'imposteur qu'on voit beaucoup plus chez le genre féminin, le fait de s'imposer dans deux milieux masculins, et elles ont osé proposer un message. Forcément, le traitement est différent, soit parce qu'elles ont su faire leur place pour qu'on leur fasse confiance, soit parce qu'elles ont ouvert des portes – en les ouvrant petit à petit ou en donnant des coups de pied dedans. L'histoire qu'elles racontent est différente parce que le chemin n'est pas le même. Vertige Media : Le cinéma de montagne s'est longtemps nourri du mythe de l'exploit solitaire, du sommet conquis. Les récits féminins inventent-ils d'autres mythologies ? Tanya Naville : Je pense que dans un premier temps, tu es obligée. Si tu regardes toute la littérature autour de la conquête des sommets, ils conquièrent une montagne comme ils conquièrent une femme. Tu sais, ils « déflorent » le sommet. Tu as tout ce vocabulaire de conquête de l'homme, ce côté amoureux. Donc forcément, en tant que femme, il fallait s'approprier un autre moyen d'en parler. Il y a un imaginaire collectif qui fait que l'explorateur est plus souvent « explorateur » qu'« exploratrice ». Svana Bjarnason et Tanya Naville lors de l'édition 2024 de Femmes en Montagne © Delphine Danielou Et on voit qu'en réalité, les femmes qui traitent de montagne ne se contentent pas du simple compte-rendu d'exploit. Elles se disent : « Pour une fois, j'ai une voix au chapitre, j'ai une opportunité ». Au lieu de ne traiter que de cet exploit, elles vont rajouter des sujets. On pense au film de Svana Bjarnason (Climbing from the Ashes, ndlr) l'année dernière, où elle parle aussi de son avortement, tandis qu'un homme aurait juste dit : « J'ai eu un souci personnel ». Les femmes profitent de ce moment pour sensibiliser d'autres femmes, montrer comment ça fonctionne, saisir cette opportunité. On voit des films qui vont plus loin, qui ont des discours plus universalistes. Quand une grimpeuse voit un film où une femme doute, échoue, réussit autrement, c'est une permission de se projeter. Vertige Media : Ton festival agit presque comme une fabrique de permissions symboliques, non ? Tanya Naville : Je me souviens d'une projection où un homme a levé la main et a dit : « Moi, je viens à votre festival chaque année. Merci de me proposer une autre vision de la montagne. En tant qu'homme, j'en ai marre de voir la montagne que par la performance. Pour moi, la montagne, ce n'est pas que ça. Parfois j'aime être performant, parfois j'aime profiter, avoir des partages ». Ça m'a fait hyper plaisir que ce soit un homme qui le dise. « Nous, on essaie de faire changer les choses comme le sachet de thé dans l'eau : en infusant, au bout d'un moment, ça change la couleur » C'est cette permission-là : montrer qu'en montagne, tu as le droit d'être leader, tu as le droit d'être second, tu as le droit de douter, tu as le droit de réussir, et que ce n'est pas le genre qui fait le pratiquant. Quand je m'occupais des groupes d'alpinisme féminin, des hommes m'ont dit : « Merci de parler de la familiarité de cordée, parce que ça permet aussi aux hommes de se dire qu'ils ont le droit d'être seconds ». Inconsciemment, à niveaux égaux, l'homme va se sentir obligé de se mettre devant. Montrer que la femme peut être devant permet à l'homme d'oser aussi douter, d'accepter d'être second sans ce côté « homme invincible ». Vertige Media : Ces permissions s'adressent donc autant aux femmes qu'aux hommes ? Tanya Naville : Exactement. Tu ne peux pas dire toi-même que c'est une safe place, mais quand quelqu'un te le dit, tu l'enregistres fort. Ce retour m'a fait comprendre que notre festival peut être perçu comme ça par le public masculin aussi. Vertige Media : Femmes en Montagne est aujourd’hui plus qu’un festival : vous avez des ateliers, une plateforme VOD, une approche inclusive. Les récits minorisés doivent-ils créer leurs propres structures pour survivre ? Tanya Naville : En fait, je me suis toujours dit qu'un jour, peut-être qu'on n'aura plus besoin d'exister, et ce sera génial ! C'est comme les assos féministes : si un jour elles n'ont plus besoin d'exister, elles seront hyper contentes. Pour l'instant, ce n'est pas le cas, mais ça progresse énormément. Public lors de l'édition 2024 de Femmes en Montagne © Delphine Danielou Maintenant, il y a une vraie mixité dans sa programmation. Les Rencontres du Cinéma de Montagne de Grenoble viennent vers nous pour qu'on les aide à avoir plus de films sur les femmes. Tous les grands festivals font maintenant des efforts pour plus de mixité. Nous, on est contents d'exister parce qu'on montre que c'est possible de faire une programmation intégrale là-dessus. Personne ne peut dire que ces films n'existent pas – même nous, on refuse des films ! Vertige Media : Comment trouves-tu l’équilibre entre exigences militantes et exigences artistiques ? Tanya Naville : On ne dit pas qu'on est militant. On n'est pas militant, on est engagé et inspirant. J'ai jamais su ouvrir une porte avec un coup de pied – il y en a qui savent très bien le faire, c'est parfait ! Nous, on essaie de faire changer les choses comme le sachet de thé dans l'eau : en infusant, au bout d'un moment, ça change la couleur. On a un super comité de sélection avec Marion Paquet qui a vraiment l'œil pour dire si c'est de qualité cinématographique. Il y a le choix du discours, puis Marion vérifie si le récit est bien construit, si l'image est bien, si le son est bien. Dans le choix final, je dois équilibrer entre performance, sujets, rythme. Si je ne mets que des films plombants, ce sera dur pour les gens de sortir. Si je ne mets que des films punchy sans message, on perd l'intérêt de Femmes en Montagne. Je saupoudre pour garder cette essence : mixer les pratiques, les sujets, le rythme. Vertige Media : Finalement, si les femmes écrivent et filment la montagne, n’est-ce pas moins une lutte féministe qu’un changement cosmologique – transformer notre manière d’habiter le monde ? Tanya Naville : Je pense que c'est plus ça. Notre importance, c'est d'amener le terreau qui permettra à chacun de faire germer les graines qu'il souhaite. Si tu mets toujours une terre acide, tu auras toujours le même type de graines qui pousse. Nous, on rajoute un peu de terre basique pour que ça fasse germer des plantes différentes. Après, on laisse chacun en faire ce qu'il veut. Certains vont dire : « Ça me change ma manière de vivre, je vais réfléchir différemment ». D'autres vont juste dire : « C'était cool ». Nous, on donne le substrat et c'est aux autres de pousser dessus. C'est pareil avec les scolaires. Des jeunes filles nous disent : « Grâce à vous, maintenant je vais faire un métier dans le monde de la montagne », alors qu'elles n'y pensaient pas avant. C'est ça qu'on veut. Le festival Femmes en Montagne reviendra du 13 au 16 novembre 2025 pour une nouvelle édition à Annecy. Une invitation à voir, écouter et penser autrement la montagne – à travers les récits de celles et ceux qui la vivent au pluriel. Toutes les informations sont à retrouver sur le site officiel du festival.
- « Les Grips » : vers une édition parisienne ?
Des stories publiées ce week-end sur le compte officiel des « Grips » ont ravivé l’hypothèse d’une édition parisienne. Contactée parVertige Media, l'organisatrice de l'évènement Morgane Morel indique ne pas vouloir faire de communication pour l’instant. Mais tout laisse penser que l'évènement hors-normes organisé à Montbéliard en 2024 revienne pour une seconde édition dans la capitale. Avec ses stars, ses ambitions scéniques, ses enjeux de remplissage... et un prize money qui reste inconnu. Naïlé Meignan lors des Grips 2024 à Montbéliard © David Pillet Post-JO, la grimpe a changé d’échelle : projecteurs, écriture scénique, bande-son... La compétition d'escalade cesse désormais d’être un simple protocole sportif pour devenir un récit qui parle au-delà du cercle des initié·e·s. Les « Grips » s’inscrivent dans ce déplacement : faire du bloc un spectacle, non pas en l’édulcorant, mais en le mettant en scène dans des arénas capables d’absorber l’énergie (et la sono). À Montbéliard, l’Axone avec sa capacité de 6400 places a servi de laboratoire. Paris serait la suite logique. Pour l’heure, le signal vient d’Instagram. Côté organisation, silence méthodique. Les stories du week-end disent une chose simple : le projet bouge. Nous avons donc contacté l'organisatrice de l'évènement, Morgane Morel. Réponse sobre, de convenance : rien à communiquer pour l’instant. Pas de date, pas de salle, pas de format officialisé — ce qui n’empêche pas d’examiner ce que l’édition 2024 a mis sur la table, et ce qu’elle a laissé en suspens. Montbéliard 2024, laboratoire à ciel ouvert Les 14–15 décembre 2024, l’Axone — grande aréna modulable — s’est muée en arène de grimpe pour 40 athlètes internationaux. Le parti pris était clair : casser les codes de la compèt’ classique, étirer l’attention par la lumière et le son, composer des finales lisibles pour un public large sans abaisser l’exigence technique. Le line-up, lui, affichait du lourd : Tomoa Narasaki, Naïlé Meignan, Miho Nonaka, Yoshiyuki Ogata, Hannah Meul, Erin McNeice, Toby Roberts, Mejdi Schalck, Paul Jenft, Sam & Zélia Avezou, Camilla Moroni, Meichi Narasaki, Sohta Amagasa, Ievgeniia Kazbekova, etc. — autrement dit, la crème des grimpeur·ses pro. Même gratin chez les ouvreurs puisque « Les Grips » a également rassemblé l'équipe olympique : Pierre Broyer (lead), Rémi Samyn, Gen Hirashima, Manuel Hassler signent 16 blocs pensés pour bousculer le très haut niveau, pendant que Vandal X, Ugo et AASH tenaient la trame sonore. À Montbéliard, l’Axone — une aréna modulable à 6 400 places en configuration concert et 4 500 en sport — magnifie l’ambition… tout en mettant à nu la réalité du difficile remplissage. De l'argent et des questions Sur le papier, l’équation semblait gagnante. Dans les faits, les signaux de remplissage sont plus compliqués : à J-15, la salle rouvre 500 invitations pour le samedi et 500 pour le dimanche en parallèle de la billetterie, histoire de remettre la jauge dans le vert. Sur place, plusieurs personnes présentes relatent une annonce au micro invitant le public à faire venir des ami·e·s gratuitement — de quoi dérouter celles et ceux qui avaient payé leur place. Côté finances, aucun chiffre officiel n’a été communiqué sur le prize money (somme d'argent pour les participant·e·s à la compétition, ndlr) — une exception, plus qu’une habitude, dans le petit monde de l'escalade sportive, où les dotations sont généralement annoncées. Dans la communauté, en off, des montants élevés ont circulé. S’ils se confirmaient, cela aiderait à comprendre la densité et la qualité du plateau d'athlètes en lice. Faute de données vérifiables, on en reste à cet indice contextuel — utile pour éclairer l’attraction, insuffisant pour parler de transparence. Si Paris se confirme, « Les Grips » emprunteraient une trajectoire déjà éprouvée par le Salon de l’Escalade : après des étapes à Grenoble puis Lyon, le passage à Paris a validé l’évidence du bassin de public, de l’exposition et du maillage partenaires. À l’échelle d’une aréna, c’est un levier décisif : la densité de pratiquant·e·s en Île-de-France, la concentration de salles et de clubs, le flux étudiant et cadres — autant de facteurs qui peuvent résoudre la variable du remplissage. Reste à tenir l’équation spectacle : récit lisible, niveau sportif assumé, et conversion de l’attention en public payant. Montbéliard a donné la grammaire, Paris pourrait en fournir la démonstration.
- En Espagne, l'escalade dangereuse des modèles de gestion externalisée
À Vitoria-Gasteiz, capitale du Pays basque espagnol, les salarié·es qui gèrent les murs d’escalade municipaux dénoncent des salaires impayés, du matériel de sécurité défectueux, un manque de formation, et même un accident grave. Un signal d’alarme sur les dérives d’un modèle de gestion externalisée qui touche, parfois discrètement, bien au-delà des frontières basques. © Ryunosuke Kikuno Les rocódromos municipaux — autrement dit, les salles d’escalade publiques — ne sont plus seulement des lieux de loisir, mais le reflet d’une tension sociale plus profonde. Dans cette ville réputée pour sa politique sociale et environnementale, la grimpe devient un terrain où se jouent d’autres équilibres : ceux entre coût et sécurité, entre délégation et responsabilité. Derrière les baudriers et les prises multicolores, un modèle s’essouffle : celui d’un service public confié à des prestataires privés au nom de l’efficacité, mais qui, trop souvent, finit par user les cordes… et les gens. Trois murs et un contrat Dans les centres civiques d’Ariznabarra, d’Hegoalde et de Salburua, les grimpeur·euses de Vitoria se retrouvent chaque semaine dans les salles d’escalade municipales, ces rocódromos où l’on vient aussi bien s’initier qu’entretenir ses callosités. Des structures publiques, populaires, que la Ville a choisi de confier à une société privée : Prismaglobal. En juin 2024, l’entreprise a décroché le marché de la gestion intégrale pour deux ans — encadrement, maintenance, sécurité, nettoyage, ouverture des voies — pour un montant de 751 410 € TTC. Un seul candidat s’était présenté à l’appel d’offres. Le contrat promettait davantage de services : 158 heures supplémentaires de présence saisonnière et 74 heures d’ouverture de voies en plus, afin de « répondre à la demande croissante des usager·ères », précisait la municipalité dans son communiqué officiel. Mais à peine un an plus tard, la promesse d’efficacité s’est muée en réquisitoire. « Salaires impayés, EPI défectueux, accident passé sous silence » Le 7 octobre 2025, le média local GasteizBerri publie un communiqué signé par les salarié·es : ils y dénoncent le non-paiement des salaires d’août et de septembre, après des retards déjà chroniques l’année précédente — « jusqu’à sept mois de décalage », écrivent-ils. Dans le même texte, les employé·es évoquent l’absence d’équipements de protection individuels adaptés, des harnais non révisés et un manque de formation pour des tâches pourtant à risque : travaux en hauteur, nettoyage à l’acide, manipulation de cordes. Un épisode concentre leur colère : la chute d’un collègue d'environ 8 mètres, survenue il y a plusieurs semaines. Selon eux, aucune mesure corrective n’a suivi. Ni enquête interne, ni communication, ni protocole de sécurité mis à jour. « Les cordes usées ont été retirées, mais pas remplacées », ajoutent-ils. Résultat : certaines voies sont fermées, d’autres maintenues malgré des conditions discutables. L’affaire, reprise le lendemain par Gasteiz Hoy, évoque un « service public fragilisé, au détriment de la sécurité et du respect des travailleurs ». Une dérive structurelle Le malaise n’est pas nouveau. Avant Prismaglobal, la gestion était assurée par Disport Eki, déjà visée par des grèves pour impayés et conditions précaires. Les salarié·es parlent d’un « cycle sans fin » : des contrats publics toujours attribués sur le critère économique, sans contrôle réel des conditions d’exécution. La Ville change de prestataire, mais les problèmes restent — parfois aggravés par la pression sur les coûts. Le modèle espagnol des délégations sportives fonctionnent souvent sur le même schéma : externaliser pour « optimiser ». Résultat : les salarié·es passent d’un·e employeur·euse à l’autre, les responsabilités se diluent, les salaires stagnent et la sécurité s’érode. Et dans les salles, ce sont les mêmes visages qui continuent d’accueillir le public, mais avec des gants percés et des cordes à moitié révisées. La loi, pourtant, ne laisse aucune marge. Les textes espagnols sont clairs : le Real Decreto 773/1997 impose à tout·e employeur·euse de fournir, entretenir et vérifier les équipements de protection individuelle le RD 2177/2004 encadre strictement les travaux temporaires en hauteur, avec obligation d’un double système de sécurité et le RD 374/2001 oblige les entreprises à former et protéger leurs employé·es contre les agents chimiques, notamment les acides utilisés pour le nettoyage des prises. Ces obligations ne s’arrêtent pas à la porte d’une salle d’escalade. Leur non-respect engage la responsabilité directe de l’entreprise — et, par extension, celle de la collectivité qui en est la donneuse d’ordre. Pourtant, face à ces manquements présumés, la réaction institutionnelle se fait attendre. Une affaire locale, un symptôme global Sollicitée par les médias locaux, la Ville de Vitoria-Gasteiz n’a, à ce jour, publié aucun communiqué. Aucune mention d’audit, d’inspection ou de pénalités. Même silence du côté de Prismaglobal, dont le siège se trouve dans la ville. Le service municipal des Sports dispose pourtant, selon le cahier des charges, de leviers clairs : astreintes financières, suspension du contrat, voire reprise temporaire du service. Mais rien n’indique qu’ils aient été activés. Derrière l’image d’un sport « sain » et « propre », il y a des technicien·nes qui manipulent des acides, des ouvreur·euses perché·es à dix mètres du sol, des agent·es sous contrat précaire qui entretiennent les cordes pour que d’autres puissent grimper en confiance. Quand ce travail invisible craque, c’est tout l’édifice symbolique qui tremble. L’histoire de Vitoria-Gasteiz est celle d’un glissement silencieux : celle d’un service public qui délègue sans surveiller, d’un sport devenu vitrine économique, et d’un secteur où la sécurité dépend souvent du dévouement individuel plus que du cadre collectif.
- La bourde d'Arkose : « On admet un immense dérapage »
Une publication polémique sur l'escalade « à vue » impliquant une référence sexiste et malheureuse a provoqué un tollé sur les réseaux sociaux. Supprimé après une heure en ligne, le post a ému une partie de la communauté des grimpeur·ses qui s'interrogent sur la cohérence entre les valeurs d'inclusion affichées par le géant français de l'escalade et sa communication. Alors, sale chute ou simple zipette ? (cc) Stacie Ong / Unsplash Le jeudi 9 octobre 2025 en fin d'après-midi, Arkose Climbing publiait un mea culpa en story Instagram. « On a fait une erreur et on tient à la reconnaître. Ce n'est ni ce que nous sommes, ni ce que nous voulons défendre chez Arkose », pouvait-on lire sans faire référence à une situation précise. Cette excuse publique fait suite à une publication polémique, rapidement supprimée après avoir suscité l'indignation de la communauté. « De l'instinct et des couilles » Selon nos informations et la capture d'écran du post, la publication initiale prétendait définir l'escalade « à vue » - une technique consistant à réussir une voie du premier coup sans information préalable - en évoquant la nécessité d'avoir « de l'instinct et des c**** ». Une formulation qui a immédiatement choqué les abonné·e·s d'Arkose, habitué·e·s à des messages plus inclusifs de la part de l'enseigne. Les réactions n'ont pas tardé mais plus troublant encore pour la communauté, le community management de la marque semblait effectuer une modération systématique des commentaires critiques. Certains utilisateur·rices, comme Climbing Yoshi, interpellent directement l'enseigne : « Si vous avez de 'l'instinct et des C***' il faut assumer votre dérapage d'hier pour sauver votre communication ». Acteur majeur de l'escalade en France et en Europe, Arkose a pourtant maintes fois affiché des valeurs de diversité et d'inclusion. La semaine dernière, l'enseigne hébergeait notamment dans une de ses salles à Nanterre, une partie du festival Grimpeuses, un événement majeur dédié à l'escalade au féminin. Fondée en 2013 à Montreuil par quatre associés « animés par la même volonté : démocratiser l'escalade et l'art de vivre qui va avec », Arkose a franchi un cap symbolique en mars 2024 en devenant société à mission, formalisant ainsi ses engagements sociaux et environnementaux. Une communauté qui ne décolère pas Au-delà de la publication initiale, c'est la gestion de crise qui cristallise les critiques. Les commentaires négatifs continuent d'affluer sur des posts récents n'ayant aucun rapport avec la polémique. « Cette "erreur" comme vous dites en story publique, c'est beau mais ne pas la mentionner dans votre mea culpa, ce qu'est l'erreur en question, c'est ne pas assumer ce qui a été produit et vouloir cacher la poussière sous le tapis », mentionne un internaute. De toute évidence, la communauté de l'escalade, particulièrement sensible aux questions d'inclusion, ne se satisfait pas du mea culpa générique publié en story. Contactée par Vertige Media, la direction d'Arkose reconnaît « avoir pris conscience de cette erreur interne » tout en ne souhaitant pas rendre publics les détails des circonstances ayant mené à cette publication. L'entreprise invoque « la préservation de ses équipes et de ses prestataires externes » pour justifier son silence sur les modalités de ce qu’elle admet « complètement être un immense dérapage », mais assure « avoir pris les mesures nécessaires pour que cela ne se reproduise plus ». Selon nos informations, le post aurait été rédigé par un prestataire extérieur à l'entreprise mais a bel et bien été mis en ligne par ses équipes en interne. Cet épisode soulève des questions plus larges sur la responsabilité des acteurs dominants dans la promotion de valeurs inclusives. Qu'on le veuille ou non, Arkose et ses concurrents façonnent l'image de l'escalade moderne. Leur communication influence directement la perception du sport par le grand public et les nouveaux pratiquant·es. Dans un contexte dynamique, les leaders du secteur portent une responsabilité particulière dans la promotion d'une pratique. Et pour un secteur qui mise sur son ouverture et sa modernité, l'épisode est un rappel - s'il en fallait un - qu'une zipette peut aussi provoquer de grosses entorses.
- Aurélien Cirotte : les nouvelles voies du handicap
À 44 ans, Aurélien Cirotte ne grimpe pas seulement contre la gravité, mais avec tout un passé chirurgical cousu dans son corps. Son pied gauche raconte une histoire d’opérations et de plâtres, sa mémoire est hantée par la douleur, et pourtant, il parle d’esthétique, de spiritualité et d’invention de nouvelles pratiques. Portrait d’un grimpeur qui a fait de son handicap une manière singulière d’habiter le rocher et, plus largement, de lire la vie. Coll. Aurélien Cirotte Il y a des premiers souvenirs qui sentent la madeleine, d’autres la résine de sapin chauffée au soleil. Le premier souvenir d’Aurélien, lui, sent le désinfectant et le métal froid. « Je me souviens de la salle d’opération. On m’enlevait le plâtre. J’ai encore en tête la broche dans mon talon. » Difficile d’imaginer plus brutal comme entrée dans la vie. Et pourtant, c’est dans ce corps « bricolé », dans ce pied qui n’a jamais vraiment suivi le manuel, qu’il a construit son rapport au monde. « L’escalade m’a appris ce que je peux faire, et ce que je ne peux pas. » Entre lucidité et insoumission, il a tracé sa voie. Héritages montagnards Le décor initial est savoyard. Les Bauges, une famille « de montagne », un oncle accompagnateur, initiateur, directeur de colo, figure qui tenait autant du guide que du vieux sage du village. « J’ai découvert la montagne à travers lui. Le ski, la rando, l’escalade… mais aussi le four à pain qu’il avait remis en route ! », raconte Aurélien, mi-amusé, mi-nostalgique. Dans cet univers, tout semblait faire système : tailler une cuillère dans une branche, rallumer un four oublié, tracer une ligne dans une falaise. Trois façons différentes de dire la même chose : transformer la matière brute en possibilité. À six ans, il enfile son premier baudrier. La verticalité entre dans sa vie comme une évidence. « Tant que je pouvais l’encaisser, je me sentais vivant » Aurélien Cirotte Mais l’autre versant est moins idyllique. Celui des opérations, des plâtres, de la marche hésitante. Un pied que la médecine s’acharne à « corriger », comme on redresse une pièce tordue. Chaque cicatrice rappelle que son corps n’a jamais été livré clé en main. Entre 1987 et 1992, l’école primaire se vit en deux langues : celle des cabanes et des montagnes, et celle des hôpitaux et des salles d’attente. Puis vient l’adolescence. Le handball s’impose, refuge collectif, terrain de défouloir. L’esprit d’équipe, la chaleur des vestiaires, la sueur partagée : tout aurait pu coller. Mais les mots frappent parfois plus fort qu’un ballon. « On me renvoyait sans cesse à mon pied : si on gagnait, ça passait. Si on perdait, c’était de ma faute. » L’étiquette colle, lourde comme un scotch qu’on n’arrache jamais. La bascule est alors presque logique. « Par refus, ou par ras-le-bol des sports collectifs, j’ai choisi l’escalade. » Une pratique plus solitaire, certes, mais pas isolée. Le mur ne juge pas, il questionne. La contrainte ne condamne pas, elle devient moteur. La douleur comme compagne Il faut l’écouter pour comprendre : chez Aurélien, la douleur n’est pas une simple sensation, c’est un personnage. Une présence intime, presque une amante capricieuse, toujours là, jamais tout à fait invitée. « Tant que je pouvais l’encaisser, je me sentais vivant. » Il part grimper avec une canne planquée dans le sac, monte sur le mur comme on entre en résistance. La douleur devient repère, boussole tordue mais fiable. Jusqu’au jour où elle déborde, où encaisser ne suffit plus et où l’on se retrouve lessivé d’avoir trop voulu tenir. Alors l’hypnose s’invite dans sa vie, comme un interrupteur secret. « J’ai débranché la douleur. Aujourd’hui, je revis sans. Mais je ne veux pas oublier. Si ça revient, je veux être prêt. » Dans sa bouche, ce n’est pas une phrase spectaculaire mais un avertissement lucide. La douleur a été une épreuve formatrice, mais il n’en idéalise pas le retour. Elle n’est plus un moteur mais une cicatrice active : une mémoire en veille. Aurélien Cirotte © RemGoDrone Pendant ce temps, sur les tableurs des fédérations, rien. La douleur n’existe pas. « L’IFSC m’a répondu : la douleur, on ne sait pas la mesurer. Alors j’ai provoqué : "Je n’ai plus qu’à m’amputer, au moins ça sera mesurable". » Derrière la provocation, une évidence glaciale : l’institution n’a pas de case pour l’invisible, pas de place pour ce qui se vit mais ne se voit pas. Quand le corps invente une autre esthétique Pendant longtemps, Aurélien n’a pas vraiment grimpé avec deux jambes, mais avec une jambe et une ombre. La droite encaissait tout, la gauche se posait à peine, comme un figurant maladroit que l’on tolère sur scène mais qui n’a pas de texte. C’était son schéma corporel : un côté actif, l’autre en veille. Jusqu’au jour où la chiropraxie est venue fissurer ce script bien installé. « Pour la première fois, j’ai senti mes deux jambes en appui. Juste attendre un train et… découvrir un corps différent. » La scène est presque dérisoire : un quai, un train qui tarde, et soudain l’expérience intime d’un équilibre nouveau, une révélation muette. Depuis, sa jambe gauche reste singulière. Elle n’a jamais appris la grammaire classique du geste. Pas de pointe académique, pas de ligne tirée au cordeau. Toujours une carre interne, un pied qui rentre vers l’intérieur, un désaxement permanent. Mais ce défaut, parfois, devient une arme. « J’ai déjà profité de cette position particulière pour trouver des mouvements qu’un valide n’aurait pas imaginés. » Le corps contraint ouvre un imaginaire parallèle. « En tant que graphiste, je vois bien le message. Ce sont surtout les handicaps visibles qui passent. Ceux qui ont deux bras, deux jambes, restent dehors » Aurélien Cirotte Et c’est peut-être là que se loge l’essentiel : transformer une limite en vocabulaire. « On m’a dit : tu compenses tout, mais tu le rends. » Aurélien n’imite pas la technique, il la déforme, il la détourne. Ce qui pourrait passer pour une adaptation est en réalité une invention : une autre esthétique du mouvement, née dans l’interstice entre ce que la biomécanique exige et ce que son corps accepte de donner. L’injustice fondatrice La scène se déroule lors d’un stage d’initiateur falaise. Aurélien a tout coché : les manips, les relais, les consignes de sécurité, les aménagements gérés seul, sans chichi. Le jury salue le travail, valide le niveau, reconnaît la compétence. Puis le couperet tombe : refus. « On me dit : tu as réussi, mais tu ne peux pas l’avoir. C’était violent. » Le diplôme d’initiateur falaise lui est refusé, malgré la réussite du stage. Une phrase qui contient en elle toute l’absurdité : félicité et disqualifié dans le même souffle. « Voir Solenne Piret ou Thierry Delarue grimper, c’est porteur d’une image forte, incontestable. Moi, c’est plus subtil » Aurélien Cirotte L’explication est bureaucratique : pas de cadre légal pour certifier une personne en situation de handicap. On préfère « protéger », éviter de prendre la responsabilité. Protéger qui, au juste ? L’institution d’elle-même, plus que l’intéressé. Alors Aurélien se bat. Un an de courriers, une lettre ferme de son club, des échanges avec la fédération. Gain de cause, finalement. Mais la cicatrice symbolique reste, aussi nette qu’une suture mal fermée. « Ce moment m’a mis les deux pieds dedans. Avant, je doutais encore de ma légitimité. Là, il n’y avait plus de doute. » Coll. Aurélien Cirotte Aujourd’hui, il reconnaît des progrès : une page para-escalade sur le site de la FFME, des formations spécifiques, des journées de détection. Des signaux positifs, oui, mais qui ne suffisent pas. « Il faut que ça descende dans tous les clubs. » L’injustice fondatrice a donc laissé une trace paradoxale : elle a blessé, mais elle a aussi forcé l’institution à s’ouvrir. Une brèche s’est créée, et il s’y est engouffré. Jeux, images et hiérarchies La para-escalade fera son entrée aux Jeux Paralympiques de Los Angeles. Une victoire pour la discipline, mais une victoire sélective. Car toutes les catégories n’y seront pas conviées. Les RP1 — amputés — seront là. Mais les RP3, comme Aurélien, resteront à quai. « En tant que graphiste, je vois bien le message. Ce sont surtout les handicaps visibles qui passent. Ceux qui ont deux bras, deux jambes, restent dehors. » Il dit cela sans aigreur, calmement, mais la lucidité claque fort. L’institution a beau parler de critères sportifs, elle envoie un signal clair : ce qui compte, c’est l’image. Le handicap doit se voir pour exister dans le grand récit paralympique. Une jambe manquante ou un bras absent, ça se montre, ça frappe, ça s’imprime dans la rétine et ça cadre bien dans une affiche. Un pied atrophié, une douleur invisible, un corps qui compense en silence ? Trop subtil. Pas assez spectaculaire. Aurélien l’a compris. « Voir Solenne Piret ou Thierry Delarue grimper, c’est porteur d’une image forte, incontestable. Moi, c’est plus subtil. » Ce n’est pas seulement une question de performance, c’est une question de dramaturgie. Le paralympisme, comme l’olympisme, a besoin de héros. Et dans cette mise en scène mondiale, certains handicaps valent médailles et lumière, d’autres sont renvoyés aux coulisses. La hiérarchie n’est pas seulement médicale ou sportive : elle est esthétique. On choisit ce qui fait image, ce qui raconte bien une histoire. Le reste, on l’écarte. Spiritualité et transmission Sortir de la douleur n’a pas seulement offert un répit, il a ouvert pour Aurélien une dimension inédite, presque insoupçonnable. Pendant des années, il avait vécu sous la tyrannie de la souffrance, calibrant chacun de ses gestes à l’aune de ce qu’il pouvait ou non encaisser. Et puis, soudain, un monde s’est entrouvert : « Crocheter un talon gauche, courir à nouveau… des choses impossibles sur le papier que je peux faire ». Ces gestes minuscules, invisibles pour le reste du monde, prennent pour lui la valeur d’un séisme intime. Ce n’est pas la performance qui compte, c’est l’expérience : découvrir qu’un mouvement qu’il croyait interdit devient soudain possible. Aurélien Cirotte © RemGoDrone Il parle de spiritualité. Pas celle des dogmes ni des grands mots, mais une spiritualité du corps, physique, matérielle. Un état où l’on sent, dans chaque fibre, ce qui se rejoue. Comme si le corps, longtemps réduit à ses limites, retrouvait une part d’esprit, une clarté nouvelle. Le simple fait de poser son poids sur deux jambes devient une méditation, courir quelques mètres devient une forme d’extase discrète. Non pas religieuse, mais intensément existentielle : une manière de réapprendre à habiter sa propre carcasse. « On ne dit pas un handicapé. On dit une personne en situation de handicap. Les mots orientent le regard — et le regard, la pratique » Aurélien Cirotte Et demain ? Aurélien ne s’illusionne pas : son corps vieillit, la compétition ne sera pas éternelle. Mais tant qu’il peut, il continuera les championnats de France, parce que le goût d’aller « voir jusqu’où ça tient » reste intact. L’autre horizon, plus profond, c’est la transmission. Non pas une transmission verticale, professorale, où l’on transmettrait un savoir figé. Plutôt une mise en mouvement, une impulsion donnée. « Dire à d’autres que c’est possible. Leur faire gagner du temps. » Il sait la valeur de ces relais, parce qu’il en a bénéficié. Des rencontres qui changent un parcours, un mot juste qui renverse une certitude. Pour lui, transmettre, c’est occuper cette place modeste mais décisive : être la preuve vivante que d’autres possibles existent. Pas construire une école, mais ouvrir une brèche. Pas imposer un modèle, mais donner l’élan qui permettra à quelqu’un d’aller plus loin que lui. C’est peut-être là, finalement, la vraie spiritualité qu’il revendique : non pas seulement réapprendre son propre corps, mais offrir à d’autres la possibilité de se réinventer. « Dire que c’est possible » À la fin de l’entretien, Aurélien ne cherche ni posture héroïque ni effet de manche. Pas de grande phrase rédigée à l’avance, juste quelques mots qui reviennent, et qui disent l’essentiel : « Dire que c’est possible ». Possible de grimper avec une jambe bricolée, avec un pied qui refuse l’orthodoxie biomécanique. Possible de transformer la douleur en mémoire plutôt qu’en prison, de l’assumer comme cicatrice active sans la laisser devenir geôlière. Possible d’inventer des gestes différents, des pratiques adaptées, de sortir des cases préfabriquées par l’institution. Possible, enfin, de changer les mots, et à travers eux, les regards. Car les mots ne sont pas accessoires. « On ne dit pas un handicapé. On dit une personne en situation de handicap. Les mots orientent le regard — et le regard, la pratique. » C’est une bataille symbolique, mais une bataille décisive : dans la bouche des autres, se joue déjà une part de ce qu’on nous autorise à être. Et si, finalement, tout portrait d’Aurélien devait se résumer à cette obstination-là : faire sentir que le réel est toujours plus large que les cadres qu’on lui impose. Son corps, il l’a appris comme on apprend une voie complexe, exigeante, parfois douloureuse. On croit que c’est verrouillé, et puis on trouve une prise oubliée, une alternative, un pas de côté qui rend l’ascension possible. « Dire que c’est possible », ce n’est pas un slogan : c’est un style de vie. Une manière d’habiter la verticalité et, au-delà, de rappeler que chaque mouvement — même contraint — peut encore être une invention.
- Lydia Bradey & Jordane Liénard : le récit du succès en montagne
En partenariat avec Simond, Vertige Media prolonge l’expérience du podcast Learn from Altitude : alpinisme au féminin. Chaque épisode encorde deux trajectoires, deux époques, deux façons de se hisser au sommet. Dans ce huitième volet, Lydia Bradey, première femme au sommet de l’Everest sans oxygène, et Jordane Liénard, alpiniste contemporaine des 82 sommets, explorent, à travers cette cordée éphémère, une question essentielle : qu’est-ce qu’un succès, quand on est une femme en montagne ? L’alpinisme a ceci de cruel qu’il ne suffit pas d’arriver au sommet : il faut encore convaincre qu’on y est bien allé. Les hommes ont bâti leur légende sur des récits gravés dans le granite, entre journaux d’expédition et photos de sommet brandies comme des trophées. Les femmes, elles, ont souvent dû redoubler d’efforts pour faire exister leur réussite, parfois même pour être simplement crues. C’est là que se joue le cœur de ce nouvel épisode du podcast Learn from Altitude. Deux femmes, deux générations, deux combats : Lydia Bradey, dont l’ascension sans oxygène fut contestée avant d’être reconnue, et Jordane Liénard, qui a gravi les 82 sommets de plus de 4000 mètres des Alpes avec son guide, dans une démarche aussi radicale qu’éthique. Deux histoires qui posent la même question : à qui appartient la légitimité du récit ? Lydia Bradey, ou le sommet contesté 23 mai 2013. Dans une salle de Katmandou, Reinhold Messner et Lydia Bradey découpent un gâteau en forme d’Everest pour célébrer le soixantième anniversaire de la première ascension d’Hillary et Tenzing. Le symbole est limpide : ils sont les premiers, homme et femme, à avoir atteint le sommet sans oxygène. Pour Lydia, ce moment est une réparation, un quart de siècle après un exploit aussi pur que controversé. Retour en arrière. En 1988, la Néo-Zélandaise de 27 ans s’élance seule vers le sommet de l’Everest. Pas d’oxygène, pas de cordes fixes, pas de radio. Une ascension solitaire, méthodique et silencieuse. Au sommet, elle ne crie pas victoire. Elle respire, simplement. Mais en redescendant au camp de base, Lydia découvre un autre versant de la montagne : celui du soupçon. Ses compagnons d’expédition, Rob Hall et Gary Ball, contestent sa réussite. Elle aurait confondu le sommet sud avec le vrai sommet. Son appareil photo a gelé, il n’y a pas de cliché. Son permis n’était pas valable pour cette voie. Trop d’irrégularités pour un exploit si dérangeant. Elle a 27 ans, des dreadlocks, une liberté qui ne rentre dans aucun moule. Et pour certains, cela suffit à la disqualifier. Pendant trente ans, Lydia se tait. Ce n’est qu’en 2020, dans On ne m’a pas volé l’Everest (Guérin/Paulsen), qu’elle racontera enfin sa vérité, aidée par son amie écrivaine Laurence Fearnley. Le doute, l’humiliation, la colère. Et la lente conquête d’une reconnaissance officielle. Jordane Liénard, la constance d’une ascension sans artifices À plus de mille kilomètres du Népal, mais sur une ligne de crête similaire, Jordane Liénard interroge, elle aussi, la notion de réussite. Son défi, baptisé 4mil82, est de gravir les 82 sommets de plus de 4000 mètres des Alpes, en compagnie de son guide Frédéric Bréhé, sans recourir à aucune remontée mécanique. De la Barre des Écrins à la Pointe Louis-Amédée, sur l’intégrale du Brouillard, ils s’en tiennent à cette ligne éthique : partir du bas, grimper, redescendre, repartir. Pas de raccourci, pas d’hélicoptère, pas de téléphérique. L’aventure durera des années. Elle s’achèvera le 23 août 2022 à 11h50, au sommet du dernier 4000. Jordane en tirera un livre, L’Appel des 4000 (Guérin/Paulsen, 2023), où elle raconte cette longue traversée de l’effort, entre engagement physique et quête intérieure. Jordane Liénard Dans un univers où la performance se mesure souvent à la vitesse ou au style « en solo », son choix d’une ascension guidée et partagée interroge : la présence d’un guide dévalue-t-elle la réussite ? Jordane renverse la question : et si le succès se mesurait moins à l’autonomie qu’à la cohérence ? Son ascension, patiente et intègre, refuse le spectaculaire. Elle revendique un alpinisme lent, respectueux, ancré dans la continuité. Loin des records, mais au plus près du sens. Sans témoin, sans preuve, sans raccourci Lydia Bradey et Jordane Liénard partagent, à leur manière, une expérience commune : celle de devoir constamment justifier. La première, parce qu’elle n’a pas de photo. La seconde, parce qu’elle a un guide. L’une a trop peu de preuves, l’autre en a presque trop. C’est le paradoxe de la reconnaissance féminine en montagne : ce qui devrait aller de soi doit toujours être expliqué. Chez Bradey, le manque de preuve a ouvert la voie au soupçon. Chez Liénard, l’excès de transparence — un site, un blog, des traces GPS — la protège, mais change la nature du récit. Là où Lydia devait « être crue », Jordane doit « être suivie ». Entre les deux, un siècle technologique, mais une même tension : comment raconter sans avoir à se justifier ? La montagne, elle, ne demande aucune preuve. Ce sont les hommes qui en ont fait une condition du succès. L’économie du succès L’histoire alpine a toujours hiérarchisé ses exploits : les solitaires, les premières, les plus rapides, les plus esthétiques. Mais la notion de « succès » est un prisme trompeur. Elle dit autant de la montagne que de ceux qui la racontent. Quand Reinhold Messner revendiquait la « pureté » du style alpin, il posait les bases d’un mythe masculin : celui du conquérant dépouillé, maître de sa trace. Lydia Bradey, par son ascension sans oxygène, s’inscrivait dans cette logique — mais son indépendance gênait. Jordane Liénard, elle, y oppose une lecture collective et patiente, où le partage du sommet compte autant que le sommet lui-même. Entre la preuve photographique et la preuve d’éthique, c’est toute une culture du succès qui s’écrit. Et si la montagne, finalement, n’était qu’un miroir de nos biais ? Là où l’on encense l’ambition d’un homme seul dans la face nord, on soupçonne encore la prétention d’une femme à vouloir la même ligne. Deux cordées, un même combat Les destins de Lydia Bradey et Jordane Liénard se rejoignent dans cette idée simple : grimper, pour elles, n’a jamais été seulement une affaire de sommet. C’est une manière de reprendre possession de leur récit. Lydia a mis trente ans à écrire le sien ; Jordane, elle, l’a raconté au fur et à mesure, étape après étape, sommet après sommet. Là où l’une a été privée de parole, l’autre s’en empare. Là où la première a subi le doute, la seconde choisit la transparence. Et dans ce mouvement, elles redessinent les contours du succès : non plus un verdict extérieur, mais une affirmation intime. La montagne comme épreuve de vérité On croit toujours que les sommets se gravissent en silence. En réalité, ils s’écrivent dans le bruit des récits. C’est là que Learn from Altitude : alpinisme au féminin trouve sa force : dans cette tentative de rendre la parole aux femmes dont la trace s’effaçait trop vite sous la neige du temps. Les cordées qu’il forme sont symboliques : elles relient les pionnières aux contemporaines, les visages d’hier aux voix d’aujourd’hui. Et chacune d’elles rappelle que la montagne ne se grimpe jamais seule — pas plus dans la neige que dans les mots. En associant Lydia Bradey et Jordane Liénard, cet épisode souligne la nécessité, toujours actuelle, de faire entendre d’autres voix dans le concert trop monocorde du récit alpin. Le succès, ici, n’est plus un drapeau planté au sommet : c’est une parole reconquise, une place reprise dans l’histoire. Parce qu’au fond, la montagne ne ment pas — mais les récits, parfois, oublient. Et c’est ce silence que ces cordées éphémères viennent fissurer. À découvrir dans l’épisode 8 de Learn from Altitude : alpinisme au féminin, disponible sur Globule Radio et toutes les plateformes (Spotify, Apple Podcasts, Deezer). Ce podcast est inspiré de l’ouvrage Une histoire de l’alpinisme au féminin (Éditions Glénat, 2024) de Stéphanie et Blaise Agresti, qui ont eu l'idée originale de former ces cordées éphémères entre des femmes alpinistes d’hier et d’aujourd’hui.
- Accueillir un championnat, à quel prix ? Leçons de Portland Rock Gym
Dans un échange dense avec Holly Chen pour le podcast The Impact Driver (Climbing Business Journal), Nick Gagliardi — ouvreur USAC niveau 3 et ancien directeur de l’ouverture au Portland Rock Gym (PRG) — déroule sans enjoliver la fabrique d’une compétition majeure : les Youth Nationals 2025. Architecture pensée pour l’épreuve, logistique à flux tendu, fatigue structurelle des équipes, diplomatie avec les membres et les voisin·e·s, et pédagogie par l’adaptation des blocs et des voies... Ici, pas de slogans : des méthodes, des aveux et des garde-fous. Youth Nationals 2025 à Portland © EP Climbing Le site de Beaverton, près de Portland, n’a pas été « adapté » à la compétition : il a été pensé pour elle. Profils multiples, circulation des spectateurs anticipée, espaces d’isolement calibrés… tout a été conçu pour accueillir des événements d’envergure. Mais derrière l’architecture, une philosophie domine. Comme le dit Gagliardi : « Je pense vraiment qu’il n’y a pas de style compétition. La différence, c’est l’intention ». Un rappel utile, à l’heure où de nombreuses salles françaises rêvent d’organiser « leur » compétition. Une salle pensée comme un outil, pas comme un décor Lorsqu’il décrit Beaverton, Nick Gagliardi ne parle pas d’esthétique, mais d’angles et de surfaces. « Je voulais autant d’angles différents que possible. On a tout, du toit de 80° jusqu’à la dalle à – 5°, des murs inspirés d’Arco pour faire des voies jumelées, et un grand mur de difficulté très déversant — mais stylisé. » Autrement dit, un cahier des charges clair : des façettes ouvertes et larges, capables d’accueillir volumes et prises modernes, pour que l’ouvreur·euse puisse imposer le mouvement plutôt que s’en accommoder. « On nous a proposé 15 000 dollars de prises au tarif USAC pour 10 000 dollars en frais d’organisation » Nick Gagliardi Et l’attention ne s’est pas arrêtée aux murs. La salle a été pensée comme un espace global : circulation fluide, multiples entrées et sorties, parkings, larges baies vitrées pour la visibilité… jusqu’à un bloc extérieur couvert, transformable en zone d’isolement avec point d’eau et paroi ajustable. Une obsession guide tout : la capacité à s’adapter. « Où met-on les gens qui ne sont pas sur les murs ? », interroge Gagliardi. Dans cette salle, la réponse existe : créer un amphithéâtre autour du bloc, maintenir des espaces publics ouverts et éviter le huis clos étouffant. Prévoir dès aujourd’hui ce qui permettra de rester pertinent dans quinze ans. Les coulisses d’une compétition nationale : une guerre d’usure Un championnat de ce niveau ne s’improvise pas. « Nous avons commencé à discuter des nationaux plus d’un an à l’avance », rappelle Gagliardi. À l’époque, certaines parois n’étaient même pas encore montées et il fallait déjà convaincre la fédération que l’espace tiendrait la charge. Puis viennent les tractations : budgets, matériel, volumes de prises. « On nous a proposé 15 000 dollars de prises au tarif USAC pour 10 000 dollars en frais d’organisation », explique-t-il. Un chiffre sec, derrière lequel se cache une réalité bien plus vaste : transformer une salle de grimpe en machine de compétition. « Même les ouvreur·euse·s qui n’étaient pas directement impliqué·e·s étaient “défoncé·e·s” — à cause de tout le décapage, du lavage, des déplacements » Nick Gagliardi Cela veut dire tout déplacer et tout réorganiser : stocker le matériel d’entraînement, louer des chaises et des gradins, sécuriser des zones, créer un isolement praticable, coordonner l’accès du public. Cela veut dire aussi absorber les aléas : un réseau internet qui lâche alors qu’il doit porter le streaming officiel, des vidéos à extraire en urgence après un incident, des machines de levage qui abîment les tapis, des perceuses et batteries qui disparaissent d’une équipe à l’autre. Autant de détails invisibles pour les spectateur·rice·s, mais dont dépend l’équilibre d’une semaine entière. Et au-delà de la technique, il y a les humains. « Même les ouvreur·euse·s qui n’étaient pas directement impliqué·e·s étaient “défoncé·e·s” — à cause de tout le décapage, du lavage, des déplacements. » Pendant l’événement, Gagliardi a cumulé 140 heures de travail sur une seule période de paie. Ses journées consistaient à alterner : tester des chutes « scabreuses » pour valider la sécurité des relais, répondre aux besoins logistiques de la fédération, gérer le dialogue avec les équipes internes. Le lendemain de la finale, la salle exposait encore des voies de niveau national en plein milieu des créneaux membres. L’énergie manquait simplement pour tout démonter. Une compétition de ce calibre laisse une salle exsangue : du matériel abîmé, des équipes vidées, et la certitude que l’événement ne se limite pas à « un week-end de spectacle ». Membres, voisin·e·s : la vérité des coûts Accueillir un championnat, ce n’est pas seulement gérer des grimpeur·ses en compétition. C’est aussi composer avec celles et ceux qui paient un abonnement mensuel, et avec les voisin·e·s du quartier. « Nos membres sont comme : “Pourquoi il y a neuf voies en 8a dans la salle ?” », ironise Gagliardi. Le constat est brutal : quand une salle se transforme en arène nationale, elle cesse d’être un lieu du quotidien. Pour l’abonné·e qui vient deux fois par semaine après le travail, se retrouver face à une forêt de voies ultra-dures ou voir son créneau annulé peut vite tourner à la frustration. D’où l’importance, insiste-t-il, de prévenir, de contextualiser, de raconter l’histoire derrière les fermetures temporaires. La jeunesse, elle, devient l’argument économique central. « Nos programmes représentent quelque part entre 20 % et 25 % de tous nos revenus. » Ce n’est pas un à-côté, mais un socle. Une salle qui néglige ses jeunes compromet sa stabilité financière. À l’inverse, miser sur eux et elles implique d’assumer devant les autres membres que certaines semaines seront « prises » par des compétitions, parce qu’elles financent en partie le reste. L’impact dépasse même les murs. Dans le centre commercial où se trouve PRG-Beaverton, les restaurateur·rice·s se réjouissaient : « Notre chiffre d’un jour en une heure », rapportaient-ils. Mais d’autres commerces, privés de stationnement, criaient au scandale. La leçon est simple : une compétition ne se joue pas uniquement dans la salle, elle se joue dans son écosystème. Mal communiquer, c’est risquer de créer des allié·e·s enthousiastes d’un côté et des ennemi·e·s farouches de l’autre. Et cet équilibre, lui aussi, fait partie du prix à payer. Le travail relationnel de l’ouverture Derrière les prises et les volumes, il y a une vérité sociale : une équipe d’ouverture n’est pas une somme de CV mais une mosaïque de personnalités. « Tou·te·s les ouvreur·ses ne seront pas très extraverti·e·s. Tous ces gens ne pourront pas entrer dans une pièce pleine d’inconnu·e·s et se sentir chez eux », observe Gagliardi. Autrement dit, le facteur humain peut peser aussi lourd qu’une clé de 12. « Je ne veux pas être l’ouvreur qui a posé la voie qui a fait arrêter un enfant de grimper » Nick Gagliardi Il raconte sa formation pour passer le niveau 3 d’ouvreur USAC, en Alaska. Arriver seul, sans connaître personne. Enchaîner dix heures de travail sur les murs. Rentrer dans une maison partagée où vivent les autres ouvreur·ses, et devoir continuer à se comporter « en professionnel » alors que le soleil ne se couche jamais. La fatigue physique se double d’une fatigue sociale : impossible de couper, d’avoir un espace de respiration. De cette expérience, il tire une règle simple : annoncer d’emblée ses fragilités. Dire qu’on est nerveux·se, qu’on a besoin de temps pour formuler, qu’on peut paraître maladroit·e. Cette mise à nu change la donne : la discussion reste technique, elle n’est plus identitaire. C’est là, pour lui, la responsabilité d’un·e leader : non pas distribuer des blâmes, mais créer les conditions pour que chacun·e fasse mieux. Et rappeler que le rôle premier d’un·e ouvreur·euse en compétition n’est pas de briller mais de protéger. « Je ne veux pas être l’ouvreur qui a posé la voie qui a fait arrêter un enfant de grimper. » Derrière chaque pas de côté, derrière chaque réglage, il y a cette conscience : le spectacle ne vaut rien s’il met en danger. L’adaptation comme doctrine Parmi toutes les idées que développe Gagliardi, une revient comme un fil rouge : l’adaptation. « Je pense vraiment qu’il n’y a pas de style compétition… La différence, c’est l’intention. » Autrement dit, une voie de championnat n’est pas un catalogue de mouvements spectaculaires : c’est une partition pensée pour provoquer des chutes à des endroits différents du tracé. « Ce mouvement devrait te faire tomber », résume-t-il. « Toutes les salles ne peuvent pas accueillir des nationaux. Toutes ne peuvent pas accueillir des régionaux. Et c’est ok. » Nick Gagliardi L’art de l’ouvreur·euse consiste alors à régler la difficulté avec finesse. Un quart de tour sur une réglette, un pied déplacé de quelques centimètres, un rail légèrement aplati : de micro-manipulations qui suffisent à transformer l’expérience, sans dénaturer la ligne. C’est cette précision qui permet d’éviter l’écueil des blocs « tout ou rien » et de garder un contrôle sur le déroulement de la compétition. Intégrer ce principe dès les ouvertures commerciales, c’est préparer les équipes à l’exigence des grands événements. Construire des sections modulables permet, le jour J, d’ajuster en quinze minutes ce qui, autrement, nécessiterait de démonter un bloc entier. À la clé : du temps économisé, de la peau préservée, de l’énergie épargnée. Bref, une stratégie de survie pour les ouvreur·ses, mais aussi une philosophie : mieux vaut savoir affiner que repartir de zéro. Savoir renoncer, savoir inventer Toutes les salles n’ont pas vocation à accueillir un championnat national. « Toutes les salles ne peuvent pas accueillir des nationaux. Toutes ne peuvent pas accueillir des régionaux. Et c’est ok. » Le constat posé par Gagliardi n’a rien d’une condamnation : c’est un appel à la lucidité. Certaines structures, par leur taille, leurs moyens humains ou financiers, peuvent absorber le poids d’un tel événement. D’autres, au contraire, s’y épuiseraient. « La moitié de ce qu’on fait tient de la chance. On réduit le dé à six faces au lieu de vingt, mais on le lance toujours » Nick Gagliardi Et c’est là que s’ouvre une autre voie : inventer ses propres formats. Une petite salle n’a pas besoin de singer l’olympisme pour exister. Elle peut créer des compétitions citoyennes, des épreuves décalées, des rendez-vous locaux originaux qui parleront directement à sa communauté. Des événements plus modestes peut-être, mais plus incarnés, plus fédérateurs. La dignité d’une salle ne se mesure pas à l’étiquette d’un championnat, mais à l’adéquation entre ses ambitions et ses moyens. Dans cette logique, une « écologie des compétitions » devrait s’imposer : aux grandes structures de prendre sur elles les épreuves lourdes, aux petites de nourrir l’imaginaire de la grimpe autrement, en cultivant la créativité et le lien social. C’est cette diversité d’approches qui garantit la vitalité du milieu, bien plus qu’un mimétisme généralisé. Mesurer la réussite autrement On juge trop souvent un championnat à travers ses chiffres : le nombre de tops, la séparation entre les finalistes, l’élégance de la courbe de résultats. Pour Nick Gagliardi, ces indicateurs passent à côté de l’essentiel. « Est-ce que l’enfant veut revenir et faire une autre compétition ? », demande-t-il. Si la réponse est oui, l’objectif est atteint. Si, au contraire, une voie brise une motivation ou entraîne une blessure, alors c’est l’échec, quelle que soit la beauté des statistiques. Car derrière chaque compétition se cache une part irréductible d’aléa. « La moitié de ce qu’on fait tient de la chance. On réduit le dé à six faces au lieu de vingt, mais on le lance toujours. » Reconnaître cette incertitude, c’est admettre que même la meilleure équipe d’ouvreur·euse·s ne contrôle pas tout. C’est accepter qu’une compétition est une aventure fragile, faite de décisions humaines, d’imprévus et de hasard. Et que juger de l’extérieur est souvent illusoire. « Quand je vois une épreuve aux “mauvais” résultats, je refuse de juger : je n’y étais pas. Il y a de bonnes chances que, si j’y avais été, ça aurait fini exactement pareil. » Cette humilité n’est pas une excuse : c’est une méthode. Elle rappelle que l’ouverture n’est pas une science exacte, mais un équilibre délicat entre intention, ajustement et imprévisible. Et que la réussite d’un championnat se mesure d’abord à l’envie qu’il suscite de revenir, pas au tableau d’affichage final. Ce que raconte Nick Gagliardi n’est pas l’histoire d’un championnat éclatant, mais celle d’une salle qui a appris dans la douleur et qui en a tiré des règles. Concevoir l’architecture comme un outil, assumer l’impact sur les membres, désamorcer les tensions dans l’équipe, et surtout privilégier des voies ajustables plutôt que des numéros de cirque. Une salle n’a pas besoin d’un tampon « national » pour exister. Elle a besoin de lucidité sur ce qu’elle peut offrir et de cohérence dans son projet. Le reste suivra. Cet article s’appuie sur l’entretien mené par Holly Chen dans The Impact Driver Podcast, une production du Climbing Business Journal.












