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  • « Signature fécale » : la patine invisible des prises (et ce qu’elle raconte de nos salles d'escalade)

    Les prises d’une salle d’escalade ne sont pas seulement des morceaux de résine vissés au mur : ce sont aussi une surface partagée, saisies à mains nues, encore et encore. Et lorsqu'une étude scientifique vient démontrer qu'une certaine « signature fécale » s'y dépose, il ne faut pas y voir une provocation. Plutôt un révélateur de ce que sont nos espaces de grimpe intérieur. Explications. © Vertige Media Après avoir vu circuler un peu partout le titre « L’air des salles d’escalade serait aussi pollué que les autoroutes », nous aurions pu céder à la tentation de quelque chose du style : « Les prises des salles d’escalade seraient aussi sales qu’une barre de métro ». Sauf que le vrai sujet, celui qui mérite mieux qu’un haut-le-cœur performatif, est ailleurs : qu’est-ce que la science est capable de dire, précisément, sur ces surfaces que tout le monde touche ? Et qu’est-ce que cela raconte, très concrètement, de la promiscuité organisée d’une salle, de ses habitudes d’entretien, et des gestes minuscules — magnésie, brossage, mains au visage — qui font la vie quotidienne de la grimpe indoor ? Les prises au scanner Le travail qui a mis des mots (et des microbes) sur l’intuition collective, s’adresse d’abord à la communauté scientifique : « Microbial sequencing analyses suggest the presence of a fecal veneer on indoor climbing wall holds ». Une traduction fidèle, plus lisible en français, serait : « Des analyses de séquençage microbien suggèrent la présence d’une “signature fécale” sur des prises de murs d’escalade en salle ». L’étude est publiée en 2014 dans Current Microbiology, revue scientifique éditée par Springer Nature, fondée en 1978 et dédiée à des travaux de microbiologie au sens large (diversité environnementale, interactions hôte-microbe, maladies infectieuses, etc.). Dit autrement : on n’est pas sur un blog de « révélations », mais sur une publication académique qui vit de méthodes, de résultats et de limites discutées. Côté équipe, l’article est signé par huit auteur·ice·s (S. L. Bräuer, D. Vuono, M. J. Carmichael, C. Pepe-Ranney, A. Strom, E. Rabinowitz, D. H. Buckley, S. H. Zinder). L’auteure correspondante est affiliée au département de biologie d’Appalachian State University (Caroline du Nord). Dans les données, une grande partie des séquences ressemble à des microbes habituellement retrouvés dans le sol ou des environnements naturels, avec une contribution importante — mais pas exclusive — de la flore de la peau. Le protocole est relativement basique : au printemps 2011 (de mars à juin), les chercheur·ses prélèvent 12 prises de départ, trois par salle, dans quatre salles d’escalade américaines. Trois sont situées dans le sud du Massachusetts et au Rhode Island, à moins de 16 km de l’océan. La quatrième est en Caroline du Nord, en zone montagneuse, à environ 500 km de la mer. Les salles donnent leur consentement et restent anonymes. Les prises sélectionnées n’ont pas été nettoyées par le personnel depuis au moins un mois. Ensuite, on frotte au coton-tige stérile, on extrait l’ADN, puis on séquence un marqueur génétique pour dresser le profil de la communauté microbienne présente sur la surface. Cette approche dit quelque chose de fondamental : on ne « compte » pas des microbes visibles à l’œil nu, on lit une empreinte génétique. Cela permet d’identifier des familles, parfois des genres, mais cela ne répond pas automatiquement à la question qui obsède tout le monde (« Est-ce vivant ? Est-ce infectieux ? »). L’étude s’intéresse d’abord à la composition et à l’origine probable des microbes, pas à la mise en scène d’un risque sanitaire. Du caca sur les prises ? Le résultat le plus contre-intuitif, et pourtant le plus parlant sociologiquement, est celui-là : contrairement à beaucoup d’autres espaces intérieurs du quotidien (bureaux, écoles, transports, centres commerciaux), où les microbes reflètent surtout la présence humaine, les prises montrent une forte signature « environnementale ». Dans les données, une grande partie des séquences ressemble à des microbes habituellement retrouvés dans le sol ou des environnements naturels, avec une contribution importante — mais pas exclusive — de la flore de la peau. Pourquoi c’est intéressant ? Parce que ça raconte la salle d’escalade comme un lieu hybride : intérieur, mais alimenté par l’extérieur. Les semelles, les sacs, la poussière qui circule, les vêtements qui ont traîné dehors, les chaussons qui connaissent la falaise… Le mur indoor n’est pas une bulle : c’est un sas. Et l’étude pousse même la logique jusqu’à un détail poétique : dans les salles proches de l’océan, des séquences attribuées à Prochlorococcus (cyanobactérie marine) sont abondantes. La prise garde une trace de territoire, comme si l’air du large passait, lui aussi, par la salle. Les auteur·ice·s posent d’emblée le contexte : malgré l’essor des salles d’escalade, il existe un manque de standards d’hygiène spécifiques pour les prises. Et puis vient la phrase qui a nourri tous les fantasmes : « Enterobacteriaceae were present on 100 % of holds surveyed », avec des membres « commonly associated with fecal matter ». En français, on peut traduire ça sans théâtre : sur toutes les prises testées, on retrouve des bactéries appartenant à une famille fréquemment associée aux intestins — d’où l’idée d’une « signature fécale ». Mais l'étude ne s’arrête pas à la punchline. Elle nuance, y compris quand cela touche un nerf sensible : certaines séquences sont très proches d’Escherichia/Shigella et, dans les correspondances de base de données, peuvent matcher des souches connues (y compris des souches pathogènes). Sauf que les auteur·ices le disent explicitement : à partir de ces séquences, on ne peut pas conclure à l’origine (humaine ou animale), ni transformer un résultat génétique en scénario d’infection. Ils rappellent aussi que certaines bactéries intestinales peuvent rendre malade même en très petite quantité, ce qui justifie de ne pas balayer le sujet d’un revers de manche — mais sans tomber dans l’hystérie collective pour autant. La conclusion implicite, presque philosophique, est simple : une salle d’escalade est un espace collectif où l’on met les mains sur une surface commune. Ce qui s’y dépose n’est pas un scandale, c’est une conséquence. La question devient alors politique au sens le plus concret du terme : qu’est-ce qu’on fait, en pratique, de cette réalité ? Nettoyer, c’est gouverner C’est exactement l’intérêt de l’étude coréenne publiée en 2024 dans le Journal of Environmental Health Sciences : elle ne repart pas de l’obsession « c’est sale », elle part du problème d’exploitation. Les auteur·ice·s posent d’emblée le contexte : malgré l’essor des salles d’escalade, il existe un manque de standards d’hygiène spécifiques pour les prises, alors même qu’elles peuvent servir de vecteur via les mains, avec un risque accru lorsque la peau est abîmée (microcoupures, abrasions, griffures — tout ce que la grimpe produit joyeusement). Méthodologiquement, on change d’outil, et c’est complémentaire de l’étude américaine. Là où 2014 lit une empreinte génétique, 2024 mesure aussi du vivant cultivable. Les chercheur·ses travaillent avec trois salles d’escalade à Séoul, documentent leurs paramètres (température, humidité, ventilation, fréquentation, présence de savon, usages de magnésie…), puis prélèvent 72 prises : 18 prises par méthode de gestion testée (brossage, lavage haute pression, désinfection à l’éthanol 70 %). Les chercheur·ses ont d’abord fait pousser les microbes prélevés sur les prises pour voir combien il y en avait (en comptant les « taches » qui apparaissent sur une boîte de culture), puis ils ont identifié les bactéries en lisant un petit morceau de leur ADN, un marqueur très utilisé en microbiologie. La « signature fécale », au fond, n’est pas une provocation. C’est un révélateur. Le tableau qui se dessine ressemble à ce que l’on devine intuitivement : sur les prises, on trouve des microorganismes issus de la peau et du sol (Bacillus, Staphylococcus, Micrococcus). Parmi eux, certaines espèces ont un potentiel pathogène (intoxication alimentaire, troubles gastro-intestinaux, bactériémies, sepsis) — ce qui ne signifie pas « épidémie », mais justifie une gestion sérieuse. Et surtout, l’étude compare l’efficacité des méthodes. Verdict : toutes réduisent significativement la charge microbienne (p < 0,05), mais la désinfection à l’éthanol est la plus efficace (p < 0,001). La recommandation finale est de ne pas se contenter de cycles longs de lavage haute pression, mais de compléter par un brossage régulier et une désinfection à l’éthanol, en assumant que l’entretien des prises est un protocole, pas un réflexe occasionnel. Les auteur·ices suggèrent aussi un levier très terre-à-terre : réduire ce que les semelles importent du dehors. Pas en lavant les chaussons à chaque séance, mais en clarifiant les espaces : une zone « chaussures de ville », une zone « grimpe ». Une logique de gestion des flux, comme dans d’autres lieux collectifs, pour éviter que ce qui se trouve sur les trottoirs ne finissent, à force, sur les prises. Promiscuité, mode d’emploi Mises bout à bout, les deux recherches racontent une histoire plus mature que le simple « c’est dégoûtant ». La première (2014) décrit la salle d’escalade comme un environnement intérieur paradoxal : moins « humain » qu’on ne le pense microbiologiquement, plus « extérieur » qu’on ne l’imagine, avec une « signature fécale » diffuse mais détectable — et des limites claires (petit échantillon, lecture génétique qui ne prouve pas automatiquement la viabilité, difficulté à attribuer l’origine). La seconde (2024) prend la salle telle qu’elle est — un lieu fréquenté, humide, poussiéreux de magnésie, avec des prises difficiles à « stériliser » — et répond à la question que tout gestionnaire pourrait se poser : qu’est-ce qui marche vraiment, ici et maintenant ? Elle apporte une hiérarchie d’efficacité (éthanol > haute pression > brossage), replace la peau abîmée au centre du sujet, et rappelle que l’hygiène n’est pas une ambiance : c’est une chaîne de décisions, de fréquence, de moyens, d’habitudes visibles (lavabos, savon, information) et d’habitudes invisibles (ce qu’on accepte de laisser s’accumuler). La « signature fécale », au fond, n’est pas une provocation. C’est un révélateur. Elle dit simplement ceci : dans une salle d’escalade, le collectif ne se voit pas seulement dans les regards ou les encouragements. Il se voit aussi dans ce que nos mains déposent, et dans ce que la salle décide — ou non — d’enlever.

  • Compétition partout, bien-être nulle part

    8a.nu, Social Boulder, contests privés, circuits fédéraux... La compétition a envahi l'escalade. Pourtant, tout le monde continue d’affirmer « grimper pour soi ». Alors pourquoi cette surenchère permanente ? Et surtout : à quel prix psychologique ? Décryptage d'un paradoxe qui redessine notre rapport à la performance. Luka Potocar, dans le dur, lors de la Coupe du monde à Chamonix, été 2025 © Jan Virt / IFSC Cet article est le troisième épisode d'Heavy Mental, notre nouvelle série qui décrypte les concepts psychologiques clés de l'escalade, sous le poids de la performance. Elle est rédigée par Léo Dechamboux, préparateur mental et co-auteur avec Fred Vionnet de l'ouvrage de référence Le Mental du grimpeur. J'évolue dans le milieu de l'escalade de compétition depuis plus de 20 ans. De la falaise aux salles, de mon statut de préparateur mental à celui de simple pratiquant, je l'ai entendu et je l'ai moi-même déclaré : on grimpe « pour la beauté du geste ». Même en compétition, on aime d'abord se confronter à soi, à la voie. Et à personne d'autre. Aujourd'hui, la compétition est partout. Entre les grands rendez-vous nationaux et internationaux des fédérations, les contests amicaux des salles privées, les événements privés d'ampleur internationale en passant par l'existence d'applications comme Social Boulder ou 8a.nu, la mise en concurrence semble désormais faire partie des murs. Où que vous soyez, la pratique traduit une confrontation : il faut aller plus vite, il faut être plus fort, il faut aller plus loin. Alors posons la question : si tout le monde affirme grimper pour soi, pourquoi la compétition est partout ? Et c’est le but La préparation mentale poursuit deux objectifs : aider à devenir plus fort·e et garantir équilibre et bien-être. À la croisée de ces deux objectifs se trouvent bien-être psychologique, motivation, fixation de buts. Les auteur·ices de référence, comme Edward Deci et Richard Ryan, rappellent trois besoins essentiels permettant une pratique durable : l’autonomie, le lien social et la compétence. C'est la base de la théorie de l'autodétermination. Ils rappellent aussi que la fixation de buts contribue à l'orientation de la motivation. Et distinguent alors deux familles d'objectifs : les buts de maîtrise et les buts d'ego. Les premiers ciblent le progrès individuel, les stratégies, les comportements adaptés et la collaboration. Ils favorisent les motivations intrinsèques. Les seconds sont compétitifs : se comparer, mettre un but à untel, éviter d'en prendre par un autre. Le problème d’une motivation extrinsèque exacerbée ou des buts trop centrés sur l'ego, c’est qu’ils sont sources d'anxiété, d'auto-handicap, d'évitement, d'émotions négatives ou d'abandon. Ils dépendent aussi beaucoup de l'entourage via le climat motivationnel, ainsi que du contexte social global qui influence pensées, raisonnements, émotions, comportements et rapport à la performance. Et c'est là que le bât blesse en compétition. Le néolibéralisme a reconfiguré la psychologie en renforçant une conception individualisée et performative des personnes. Désormais, la psychologie participe à produire un « entrepreneur de soi » centré sur l'optimisation permanente. Le sport moderne naît au XVIIIᵉ siècle, au même moment que le capitalisme industriel. Cette transformation implique alors la marchandisation de l'Homme, de l'environnement, de la santé ou de l'éducation. Dans From Ritual to Record, l’historien américain Allen Guttmann montrait déjà en 1978 que cette période invente aussi la mesure standardisée : chronomètres, distances réglementaires, règles uniformisées, et avec elles : la notion de record. Pour la première fois, la comparaison internationale devient possible. La performance devient un objet mesurable, échangeable, monnayable. Et se mue en capitalisme individuel : optimisation et rentabilisation du corps, valorisation du « self-made man » et du « bon corps » sportif, opposé à celui qui ne l'est pas. C'est dans ce contexte que naît l'escalade libre, qui va rapidement s'inscrire dans cette logique : performance comme produit, corps comme capital, projet comme investissement narratif. Les listes de croix, avec l'aide des réseaux sociaux, de la communication instantanée ou des sponsors, font de la figure du grimpeur un objet à valoriser. Comme le souligne le professeur de sociologie britannique Nikolas Rose avec le concept de biocapital en 2008, l'entraînement devient un plan rationalisé de production. Le corps devient une machine. Le progrès devient une valeur. It's raining competitions © IFSC Dans les précédents articles de la série Heavy Mental, nous l'avons déjà mentionné : le néolibéralisme a reconfiguré la psychologie en renforçant une conception individualisée et performative des personnes. Désormais, la psychologie participe à produire un « entrepreneur de soi » centré sur l'optimisation permanente. Le champ sportif n’y échappe pas. Du même coup, ces dynamiques s'intensifient : la performance devient une valeur économique, le mental un capital à rentabiliser. En 2024, le rapport intitulé « Navigating Neoliberalism » publié dans la revue académique Journal of Sport for Development a montré comment certaines pratiques sportives s'alignent sur les logiques d'efficacité et d'évaluation continue. La préparation mentale s'inscrit alors dans le même cadre : elle vise parfois moins l'épanouissement que l'optimisation productiviste d'athlètes conçu·es comme unités de performance. Quand le décor fait le mental Au mois de septembre dernier, dans une interview accordée à Grimper, le journaliste me demandait si finalement, mon métier de préparateur mental ne consistait pas à accompagner des grimpeur·euses au sein d'un milieu toxique, celui de la compétition. S'il est vrai que celle-ci présente beaucoup de contraintes psychologiques pouvant avoir un impact négatif à long terme, c'est surtout la manière d'aborder la performance et la compétition qui peut être problématique. La préparation mentale devrait justement aider les grimpeur·euses à s'épanouir dans cette activité s'iels la choisissent, de manière équilibrée avec le reste de leur vie. Or, on parle rarement du décor psychologique des compétitions. C'est pourtant lui qui modèle nos ressentis à travers l'importance et l'incertitude perçue du résultat, l'anxiété occasionnée ou les attentes – internes, externes, réelles ou pas. En 2017, les travaux des chercheurs en psychologie du sport, Christopher Mesagno et Jürgen Beckmann montraient que le choking under pressure – cette chute de performance sous pression –, apparaît surtout lorsque les grimpeur·euses se focalisent sur le résultat plutôt que sur la tâche. C'est ce qui arrive quand on grimpe pour ne pas tomber, pour ne pas décevoir, quand chaque essai devient une occasion de se mettre en scène. Par nature, la compétition n'est pas toxique. Elle peut cependant le devenir si on en ignore les mécanismes et si la préparation mentale se cantonne à « permettre de tenir le coup » plutôt qu'à construire un rapport sain et durable à la performance. Les exigences compétitives renforcent ces mécanismes. L'ampleur des événements multiplie les sources de distractions tandis que les classements encouragent une motivation orientée vers l'ego, les distractions ou encore une analyse de ses performances impactant négativement émotions, raisonnements ou comportements. Inversement, des formats centrés sur l'apprentissage ou l'échange orienteraient la motivation vers la maîtrise et la compétence. C'est en tout cas ce que laisse penser l'ensemble de la littérature scientifique portant sur le rôle des consignes, du climat motivationnel et du cadre entourant les athlètes. Ces logiques ont des effets concrets : baisse du plaisir à pratiquer, blessures liées à l'urgence de réussir, repli identitaire autour du statut de performeur, recherche anxieuse de performance, surentraînement ou burnout. Par nature, la compétition n'est pas toxique. Elle peut cependant le devenir si on en ignore les mécanismes et si la préparation mentale se cantonne à « permettre de tenir le coup » plutôt qu'à construire un rapport sain et durable à la performance. Reconnaissance, gamification et micro-célébrité Le cadre des compétitions d'escalade a longtemps été clair : une date, un mur, une échéance. Aujourd'hui, l'écosystème est devenu tentaculaire. Entre circuits fédéraux, contests des salles privées, événements hybrides et plateformes (8a.nu ou Social Boulder), la compétition s'est déclinée en une infinité de micro-scènes. Chacune avec ses règles, ses récompenses, sa visibilité. Ceci n'est pas propre à l'escalade : l'étude Rob Franken, Hidde Bekhuis et Jochem Tolsma sur la culture sportive numérique montre comment les plateformes – Strava notamment –, redéfinissent les normes sportives en créant des « espaces d'évaluation permanente ». Ces espaces numériques transforment en profondeur la manière dont on vit la performance, notamment leur design. La gamification – l'intégration d'éléments de conception issus des jeux dans des applications sportives – semble efficace pour augmenter l'engagement, la motivation et la régularité. Tout n'est cependant pas si simple : pour des individus à faible niveau d'autocontrôle – soit capacité à réguler son comportement pour s'adapter aux situations sociales –, les dynamiques de gamification peuvent aussi favoriser la comparaison à autrui ou la dépendance aux feedbacks. Ces espaces numériques produisent aussi de nouveaux statuts sociaux : la micro-célébrité sportive. Comme le décrit la chercheuse Theresa Senft dans son travail sur la micro-celebrity culture, la visibilité devient une ressource en soi. Une croix remarquée sur 8a.nu, une vidéo bien montée sur Instagram, une première place au classement du mois sur Social Boulder ou une apparition dans l'aftermovie d'un contest privé peuvent faire émerger des « micro-stars » dont la reconnaissance repose moins sur la valeur sportive que sur la visibilité cumulative, éphémère, consommable. Ce glissement produit une nouvelle forme de compétition : continue et invisible. On ne se mesure plus seulement lors d'une échéance précise, mais tous les jours, à travers ce qu'on poste, ce qu'on like ou ce qu'on « croix ». Cette forme diffuse de compétition influence à son tour la manière dont on s'entraîne, dont on se compare et dont on se juge. La compétitivité infuse alors aussi la manière dont on grimpe. On ne cherche plus à être reconnu en tant que personne, mais à correspondre à une image valorisée. La valeur d'un individu dépendrait de sa capacité à être vu, validé et classé. Ce contexte global influence directement nos manières d'aborder l'escalade, la progression, la performance et le bien-être. D'une part, un milieu compétitif peut les stimuler et les satisfaire. D'autre part, il peut les frustrer, comme en étouffant le sentiment de compétence ou d'autonomie, asphyxiés par un système de contrôle externe. On peut alors faire l'hypothèse que ce milieu compétitif omniprésent, induit par un environnement néolibéral prônant la marchandisation des corps, des progrès et des performances, soit à l'origine d'un besoin psychologique propre à notre époque : celui de reconnaissance. Patrycja Chudziak, à Chamonix en 2025, sans doute déjà en train de penser à l'aftermovie de la compétition © Jan Virt/IFSC On sait combien cette reconnaissance est importante pour la construction de l'estime de soi. Pourtant, le sociologue Axel Honneth estime que la quête de reconnaissance atteint ses limites lorsqu'elle n'est plus vécue comme un soutien à l'estime de soi, mais comme une condition de légitimité. Cette dynamique peut alors s'infiltrer au cœur de nos besoins fondamentaux, au point de les transformer sans qu'on s'en rende compte. De plus, la philosophe Nancy Fraser montre que, lorsqu'elle devient une « monnaie sociale », la reconnaissance n'est plus un besoin relationnel mais une exigence. On ne cherche plus à être reconnu en tant que personne, mais à correspondre à une image valorisée. La valeur d'un individu dépendrait de sa capacité à être vu, validé et classé. Dans le sport et l'escalade, ce glissement est d'autant plus fin que la performance s'affiche, se comptabilise et se compare. Les besoins psychologiques peuvent alors être artificiellement saturés. Une récompense sociale externe peut donner l'impression d'autonomie alors qu'elle oriente subtilement les comportements. Elle peut simuler la compétence alors qu'elle n'est que validation. Elle peut mimer le lien alors qu'elle repose sur une comparaison permanente. La reconnaissance n'est plus seulement un besoin relationnel : elle devient un impératif identitaire, une preuve d'existence, parfois même un devoir de performance. Une autre façon de faire l'hypothèse que la compétition, désormais omniprésente, n'existe pas sans évaluation inter-individuelle, qui elle-même nourrit le besoin de reconnaissance. Ainsi, celui-ci n'est plus un pilier de l'estime de soi, mais un besoin quasi fondamental, propre à notre identité, déformant les besoins d'autonomie, de compétence et de lien social. Les formules fusent toujours dans les nombreux espaces de grimpe : on grimpe pour soi, seul, face à un problème à résoudre. Elles fusent comme des échos qui perdurent parce qu'elles font partie de la culture symbolique de l'escalade. Mais si les espaces se multiplient, l'environnement évolue. Et lorsque chaque geste est mesuré, chaque grimpeur·euse classé·e, chaque enchaînement filmé puis mis en ligne, la compétition n'est plus un événement mais une condition structurelle qui s'insinue dans nos besoins. Et fait de la reconnaissance un impératif identitaire retraçant les contours de notre manière d'exister en tant que grimpeur·euse.

  • Résurrection : comment nous avons ouvert la grande voie la plus dure de France

    250m/9a. C’est ce qu’on pense avoir ouvert en Corse, il y a quelques mois. Nous, c’est Symon Welfringer et Hugo Parmentier et on s’est lancés dans une aventure incroyable qui mêle vélo, bateau et pas mal de tangage dans la tête et dans les bras. Voyez plutôt. Hugo Parmentier et Symon Welfringer, en tournée dans toute la France © Arthur Delicque Il est 4h30, nous sommes le samedi 8 novembre. Le bateau file vers le nord mais la Méditerranée nous laisse peu de répit. La Margarita dégustée juste avant le départ est déjà repartie par-dessus bord. Nous sommes en train de refermer la parenthèse d'une aventure puissante partagée ces trois dernières semaines. Nous avons exploré nos limites physiques et mentales en vivant en autarcie tous les trois - Hugo, Arthur (Delicque, photographe sur le projet, ndlr) et moi - sur cette paroi lisse et dans la tente. Roméo et flipette Nous avons parcouru les méandres du temps. De ses soudaines contractions, quand les heures passent comme des minutes. À la douceur du vent et la lenteur méditative des tours de pédale. J'ai cette sensation similaire à celle d'un retour d'expédition, mon esprit est parti loin, longtemps et il aura du mal à revenir sur la terre ferme. Trois semaines auparavant, nous partions en Corse avec l’idée de réaliser une expédition de la manière la plus autonome possible. L’objectif ? Équiper une grande voie sur la Punta Lunarda (un monolithe emblématique de granit situé dans le massif de Bavella, en Corse du Sud, ndlr) et essayer L’Archéron, une grande voie mythique qui a conservé tout son mystère au fil des années. À notre connaissance, personne ne l’a jamais essayée. Elle avait pourtant été équipée en 2009 par Arnaud Petit et Sylvain Millet par le haut avec une longueur potentielle en 9a+/b. À l’époque, ils n’ont pas trouvé de départ à la voie alors c’est Thomas Anquetil et Elise Chappuis qui, quatre ans plus tard, ont équipé le départ. Les équipeurs n’ont jamais communiqué à ce sujet. C’est une voie extrême dont on ne savait absolument rien. Oh, leur Roméo © Arthur Delicque Mardi 21 octobre à 5h, nous enfourchons Roméo, notre vélo tandem. C’est sur lui que nous allons nous déplacer pendant les trois prochaines semaines. Au programme du jour, la descente vers le port de Saint-Mandrier : 320km et 3000m de D+. Les conditions hivernales et les douleurs au genou pour Hugo – « J’aurais des séquelles à vie » – rendent le trajet intense. 20h plus tard nous sommes face au voilier de Francis avec qui nous allons traverser la Méditerranée. Et nous retrouvons nos plus de 100 kg de matériel d’escalade et d'équipement envoyés en covoiturage quelques jours plus tôt. La tempête Benjamin pointe le bout de son nez et notre dernier créneau pour traverser avant plusieurs jours se referme bientôt…. À peine le temps de souffler que le porte-vélo puis nos fidèles destriers sont installés à l’arrière du Casarca. Ni une ni deux, les jeunes moussaillons sans expérience que nous sommes sont téléportés au milieu de la Méditerranée. Ça fait 24h que nous sommes éveillés. Les 160 miles nautiques nous séparant de la Corse sont un calvaire. La fatigue est omniprésente et les quarts sont extrêmement durs à tenir. Nous prenons le temps de régurgiter les 25 boulangeries de la journée de vélo. Heureusement, Capitaine Francis, lui, tient tête à la barre et au sommeil. Au petit matin, un orage s’abat sur le Casarca. Nous affalons les voiles, prenons la grêle et le bateau prend des creux de trois mètres. Sommes-nous suffisamment reposés pour réaliser cette traversée ? Est-ce que nos compétences limitées peuvent nous amener en Corse, en sécurité ? Quoi qu’il en soit, la tempête Benjamin approche, il ne faut pas traîner. On se pose la question de faire demi-tour. La route est encore longue, la peur grandit mais la motivation reprend le dessus. Nous naviguerons. Sur des cristaux de granit sublime Complètement épuisés, nous rejoignons le port corse de Propriano 36h plus tard. Cela marque le point de départ de notre voyage corse. Direction le massif de Bavella, et la grandiose Punta Lunarda. Nous avons en tête l’équipement d’une ligne qui est gravée dans la mémoire de Symon depuis sa première venue en 2021. Effilée et proéminente, nous rêvons d’un passage sur l’arête centrale. Nous sommes rapidement ramenés à la réalité de l’équipement et à cette fin de saison touristique. Nous sommes presque seuls. Nous demandons de l’aide à Francis pour réaliser plusieurs déposes en voiture de location pour amener notre matériel du port à Bavella et pour recharger nos batteries de perforateurs. Une grosse perf(o) © Arthur Delicque Pendant quinze jours nous buvons l’eau des torrents, caressons le plus beau caillou du monde, ronflons en symphonie dans la tente. Le tout, sans aucun jour de repos. Toutes les journées se terminent longtemps après la tombée de la nuit. On ne compte plus les demi-tours face aux sections complètement lisses, les contournements par des murs à peine moins lisses… Nous avons équipé une grande voie à la frontière de ce que l’on considère possible en escalade. Tous les mouvements n’ont pas encore été réalisés, faute de temps d’abord, de force dans les bras ensuite. Mais nous sommes convaincus que l’itinéraire est grimpable en libre jusqu’au sommet avec sûrement 3 longueurs aux alentours du 9ème degré dans un style bien particulier - vertical pur - sur des microcristaux de granit sublime. L’équipement de la Lunarda s’est fait de manière synchronisée avec le réveil de phénix de notre ami Ugo qui, après un accident, est parti faire un gros dodo. À chaque longueur que nous finissions, Ugo faisait un pas en avant vers le rétablissement. Le chemin est encore long mais la direction est belle. La Lunarda était un phare dans la nuit. Résurrection est un projet sur le long terme dont seule la première phase est achevée. Nous avons équipé la grande voie la plus dure du pays. Reste à l’enchaîner. Nous sommes convaincus que le projet sera un terrain de jeu idéal pour que d’incroyables grimpeur·ses rêvent et continuent de nous faire rêver. La fameuse fierté corse © Arthur Delicque Affaire à suivre …

  • Se battre pour grimper : pourquoi l'accès à l'escalade est un combat permanent

    Alors qu'Howard Knob, site mythique de blocs en Caroline du Nord, renaît après 30 ans de fermeture grâce au rachat par une association de conservation, Buenos Aires perd son mur historique sous les pelleteuses. Deux actualités qui révèlent que la préservation et l'accès à ces espaces verticaux s'arrachent, se défendent, et ne tiennent qu'à la ténacité de celles et ceux qui refusent de lâcher prise. (cc) Michiel Annaert sur Unsplash Le matin du 15 décembre 2025, Diego Mac Dougall avait un mauvais pressentiment. La veille au soir, une pelleteuse s'était garée devant La Palestra Nacional de Andinismo, le mythique mur d'escalade de Buenos Aires qu'il gère depuis des années. « Je me doutais qu'ils feraient quelque chose, parce qu'aujourd'hui le CeNARD est fermé. Dommage que j'aie eu raison », confiera-t-il quelques heures plus tard au quotidien argentin La Nación. Lorsqu'il arrive sur place ce lundi matin, la machine est déjà en train de détruire le plus grand mur d'escalade naturel au monde, construit en 1982, sous l'œil impuissant d'une poignée de grimpeur·ses tenu·e·s à distance par la police municipale. En quelques heures, 43 ans d'histoire sportive sont en train de disparaître sous les gravats. La démolition totale est prévue pour janvier prochain. Au même moment, à 8 000 kilomètres de là, Joey Henson prépare tranquillement la réouverture d'Howard Knob, en Caroline du Nord. Ce site naturel de blocs dominant la petite ville universitaire de Boone, fermé depuis 1993 par un propriétaire hostile aux grimpeur·ses, vient d'être racheté par la Blue Ridge Conservancy après plus de trois décennies de lutte. « Je n'ai jamais perdu espoir », explique au magazine Climbing cet activiste de 60 ans qui continue d'ouvrir de nouvelles voies. « C'est la preuve que l'optimisme et la persévérance finissent par payer. » Deux histoires, deux destins opposés. Pourtant, ces actualités concomitantes racontent la même réalité : dans le monde de l'escalade, rien n'est jamais définitivement acquis. Les sites de grimpe, qu'ils soient sur roche naturelle ou artificielle, restent vulnérables aux pressions immobilières, aux changements politiques et aux logiques d'aménagement urbain. Et leur défense exige une mobilisation permanente, souvent invisible, toujours nécessaire. Pelles-mêle à Buenos Aires La Palestra Nacional de Andinismo n'était pas un mur d'escalade ordinaire. Construite dans le quartier de Núñez, au sein du Centre national de haut rendement sportif (CeNARD), cette structure unique au monde s'étendait sur 2 400 mètres carrés. Deux murs parallèles de 17 mètres de haut, habillés de dalles d'ardoise importées de la province de San Luis, à 800 kilomètres à l'ouest de la capitale. Plus de 150 voies y reproduisaient fidèlement la géologie de la Cordillère des Andes : fissures verticales, dalles lisses, surplombs techniques. Pour comprendre son importance, il faut saisir la géographie particulière de Buenos Aires. La capitale argentine ne possède aucune montagne à proximité. « Nous n'avons pas de montagnes ici. Pour accéder à de la vraie escalade, il faut voyager deux heures en voiture ou 1 200 kilomètres », expliquait Maria Perin, une grimpeuse locale, au magazine Climbing. « Ce mur rocheux était notre montagne dans la ville. » Chaque semaine, environ 800 grimpeur·ses venaient s'y entraîner : amateur·rices, professionnel·les, guides de montagne, pompier·ères, membres des forces spéciales. Un lieu irremplaçable pour apprendre les techniques d'escalade traditionnelle impossibles à reproduire sur les prises en résine des salles modernes. Construite en 1982 par la communauté du Centro Andino Buenos Aires, La Palestra tombe sous le coup d'un projet autoroutier en 2019 : l'extension du pont Labruna doit connecter l'Université de Buenos Aires au nouveau Parc de l'Innovation. Six ans de mobilisation s'ensuivent — manifestations, pétitions internationales, recours juridiques — jusqu'à une mesure conservatoire en juin 2025, levée cinq mois plus tard contre la promesse d'un nouveau mur à Villa Soldati. Un projet que personne ne croit viable : dix mois après l'annonce, aucun travail n'a débuté, et les grimpeur·ses dénoncent des défauts structurels majeurs. Le 15 décembre 2025, la pelleteuse entre en action. Azul Vieiro, fille du célèbre alpiniste Guillermo Vieiro — mort en 1985 dans le volcan Tupungato, quelques années après avoir impulsé la construction du mur —, arrive sur place en larmes. « Cette pelleteuse n'aurait jamais dû être là. Le dossier est toujours en attente de révision par les juges », explique-t-elle à La Nación. Des écureuils et des victoires en Caroline du Nord À des milliers de kilomètres, une tout autre histoire s'écrit. Howard Knob domine Boone, petite ville universitaire de Caroline du Nord. Ce site naturel de blocs — des rochers compacts permettant de grimper à faible hauteur sans corde — est souvent décrit comme le « Hueco Tanks de l'Est », en référence au célèbre spot texan. La roche, une variété de gneiss noir extrêmement solide (une pierre métamorphique formée sous haute pression, ndlr), offre des dizaines de passages techniques avec un style particulièrement dynamique : mouvements explosifs, prises d'arêtes tranchantes, jetés athlétiques. « On ne se bat pas juste pour un site, mais on construit méthodiquement un écosystème de protection » Joey Henson, grimpeur-activiste d'Howard Knob En 1993, un propriétaire privé rachète le terrain et interdit l'accès aux grimpeur·ses. Pendant plus de 30 ans, Howard Knob devient un symbole de « l'accès fragile » : en Caroline du Nord, de nombreux sites d'escalade se trouvent sur des terrains privés, et leur utilisation dépend du bon vouloir des propriétaires. Joey Henson, figure tutélaire de la scène locale, refuse d'abandonner. Dans les années 1990, alors qu'un promoteur immobilier menace de raser le site, Henson et son ami Jeffrey Scott organisent un « tree-sit » — une forme de désobéissance civile où des militants s'installent dans les arbres pour empêcher physiquement leur abattage. Scott passe des semaines perché dans un hickory, face aux bulldozers immobilisés. L'image devient iconique. Simultanément, la mobilisation s'organise au niveau juridique et financier. Une manifestation rassemble 1 000 personnes dans les rues de Boone — un chiffre impressionnant pour cette ville de 20 000 habitant·es. Les militants créent la Watauga Land Trust, qui deviendra la Blue Ridge Conservancy, une organisation de protection des espaces naturels. Surtout, ils inventent un modèle de financement original : la Triple Crown Bouldering Series, un circuit de compétitions d'escalade dont les bénéfices servent à racheter des sites menacés. « C'est ce que nous appelons le stacking wins — littéralement "empiler les victoires" », explique Henson à Climbing. « On ne se bat pas juste pour un site, mais on construit méthodiquement un écosystème de protection. » Cette approche systémique porte ses fruits : après Howard Knob, la communauté réussit également à sécuriser Lower Ghost Town, un autre spot mythique près d'Asheville, dans l'ouest de l'État, à environ 150 kilomètres de Boone. Le rachat d'Howard Knob, finalisé en décembre 2025 grâce au travail conjoint de la Blue Ridge Conservancy, de l'Access Fund (organisation nationale américaine dédiée à la protection de l'accès aux sites d'escalade, ndlr) et de la Carolina Climbers' Coalition, marque l'aboutissement de plus de trois décennies de lutte. Le site rouvrira courant 2026, le temps de construire des sentiers d'accès conformes aux normes environnementales. Un combat permanent Face à ces deux destins opposés, une mise en garde s'impose : les contextes de ces luttes ne sont pas comparables. À Buenos Aires, la communauté affronte un projet d'infrastructure publique porté par une municipalité déterminée. En Caroline du Nord, il s'agissait de racheter un terrain privé sans projet immédiat, une situation bien différente. Cette distinction éclaire les destins opposés. Aux États-Unis, le système des land trusts (fiducies foncières, ndlr) permet à des organisations comme la Blue Ridge Conservancy d'acheter des terrains pour les protéger durablement. Ce modèle, ancré dans la culture américaine de la conservation depuis le début du XXe siècle, bénéficie d'une légitimité institutionnelle et de moyens financiers considérables (dons, mécénat). L'Access Fund, créé en 1991, coordonne ces actions à l'échelle nationale. Le « topo » de Howard Knob créé par Joey Henson © Courtesy of Joey Henson En Argentine, la communauté d'escalade ne disposait pas d'équivalent structurel. Le Centro Andino Buenos Aires, association historique, n'avait ni les ressources d'une fondation dédiée ni les outils juridiques pour racheter un terrain ou négocier avec la municipalité à armes égales. Paradoxalement, le statut « protégé » de La Palestra — située sur un terrain national — ne l'a pas sauvée : le transfert de gestion du gouvernement fédéral à la municipalité a fragilisé sa protection juridique face aux projets d'aménagement. La différence fondamentale tient donc au temps et à l'organisation. À Buenos Aires, six ans de bataille contre un projet public massif se sont révélés insuffisants. En Caroline du Nord, 30 ans de construction patiente d'outils institutionnels ont permis de saisir l'opportunité d'un rachat foncier lorsqu'elle s'est présentée. « Ce qui me frappe, c'est la violence de la surprise. On savait que le projet existait, on s'était battu, on avait obtenu une mesure conservatoire. Et puis un lundi matin, sans prévenir, les bulldozers sont là » Un grimpeur argentin devant la démolition de la Palestra de Buenos Aires Au-delà de leurs différences, ces actualités interrogent une réalité commune : l'accès aux sites d'escalade n'est jamais acquis définitivement. Même les lieux apparemment « protégés » — comme La Palestra, construite sur un terrain national — peuvent disparaître rapidement. « Ce qui me frappe, c'est la violence de la surprise », témoigne un grimpeur argentin présent le jour de la démolition. « On savait que le projet existait, on s'était battu, on avait obtenu une mesure conservatoire. Et puis un lundi matin, sans prévenir, les bulldozers sont là. » À l'inverse, la réouverture d'Howard Knob suggère qu'aucune fermeture n'est irréversible, à condition de maintenir la mobilisation dans la durée. « Pendant 30 ans, on nous répétait que c'était fini, que nous devions faire notre deuil », raconte Joey Henson à Climbing. « Mais nous avons continué à nous battre, à construire des alliances, à chercher des financements. Et aujourd'hui, nous avons gagné. » Entre Buenos Aires et la Caroline du Nord se dessine une leçon : l'importance de structures permanentes capables d'intervenir rapidement, la nécessité de moyens financiers et juridiques propres, la construction d'alliances durables au-delà de la seule communauté d'escalade. La Palestra disparaît, mais son histoire témoigne d'une mobilisation qui, même inaboutie, a retardé le projet et construit une expérience pour les combats futurs. Howard Knob renaît après 30 ans, preuve que l'obstination peut inverser ce qui semblait perdu. Joey Henson perché dans son hickory face aux bulldozers, les grimpeurs argentins rassemblés derrière les barrières de police le 15 décembre : tous incarnent cette résistance nécessaire. Car les sites d'escalade ne sont pas de simples infrastructures. Ils sont des lieux de transmission, de mémoire collective, d'apprentissage patient. La préservation de ces espaces verticaux dépend de notre capacité à nous organiser, à construire des alliances, et à refuser l'idée que leur disparition serait inévitable. Si rien n'est jamais définitivement acquis, rien n'est non plus jamais définitivement perdu. À condition de continuer à se battre.

  • Club d'escalade à 360° : le modèle du futur ?

    Plafonnés en termes de licencié·e·s, contraints par l'argent public et concurrencés par les salles privées, les clubs d'escalade butent sur beaucoup d'écueils. Pourtant, une certaine vision « à 360 degrés » pourrait leur permettre de continuer à se hisser vers le haut. Ça tombe bien car c'est celle du Tournefeuille Altitude Grimpe (TAG), l'un des plus grands clubs d'escalade de France et de son président, Michel Chauvin. Qui nous explique tout. Le Tournefeuille Altitude Grimpe © TAG Vertige Media : Vous parlez souvent de l'importance de créer un club « à 360 degrés ». Que cela signifie-t-il concrètement ? Michel Chauvin : Alors déjà, précisons que ce n'est pas de moi. Ça vient d'un docteur en sciences de gestion qui s'appelle Patrick Bayeux, professeur, consultant indépendant avec un blog assez suivi. J'ai découvert ses travaux en 2023-2024, et ça a été un véritable déclic. Ça a télescopé ce que j'avais mis en place depuis plusieurs années au TAG, sans même avoir les mots pour le théoriser. Pour faire simple, Patrick Bayeux oppose le « club couteau suisse » au « club à 360 degrés ». Le premier répond aux sollicitations extérieures de manière désordonnée : on vous dit « il faudrait faire du sport-santé », vous vous lancez. Puis, « il faudrait cibler les seniors », vous foncez. Sans vraie vision. Le club à 360, lui, se pose d'abord les bonnes questions : quel club voulons-nous devenir dans notre environnement social, politique, éducatif, économique ? Comment développer des activités vers toute cette diversité de manière structurée, programmatique, en fonction de nos installations, de nos ressources humaines et financières ? Vertige Media : Cette théorie, vous l'avez donc découverte tardivement. Qu'aviez-vous construit auparavant, par intuition ? Michel Chauvin : Très rapidement après mon arrivée au club, j'ai fait une analogie qui ne m'a jamais quitté : pour moi, un club est une structure organique, vivante, qui a besoin de se renouveler et d'être alimentée en énergie pour garantir son existence. Mais surtout, pour contribuer au développement et à l'évolution de ses membres, au sens qualitatif et quantitatif. J'ai donc expérimenté par le terrain en lançant des projets, en les faisant vivre, en les ajustant selon les retours. Puis, je suis enfin tombé sur les travaux de Patrick Bayeux qui m'ont apporté la consolidation théorique qui me manquait. Ça m'a rassuré, en tant que dirigeant. Parce que j'avais beaucoup de doutes : est-ce que c'est une bonne approche ? Est-ce que c'est intelligent de vouloir tout embrasser ? Vertige Media : Deviez-vous faire face à certaines critiques ? Michel Chauvin : Oui, j'ai toujours eu des critiques. C'est le lot commun dès qu'on veut sortir des sentiers battus, des cadres classiques où les gens sont confortables. La réaction primaire, c'est : « Non, c'est compliqué, ça va être difficile. Nous, on est bien entre nous, on n'a pas besoin de développer quelque chose ». Ce pessimisme ambiant, il faut beaucoup d'énergie pour le dépasser. Comprendre pourquoi les personnes réagissent ainsi, puis gentiment les bousculer en montrant que, d'une part, ça ne les gêne pas dans leur pratique actuelle, et d'autre part, ça élargit la vision globale et cela profite à tout le monde. « À l'époque, les clubs d'escalade n'avaient pas du tout la même reconnaissance que les clubs bien installés depuis des décennies : le foot, le rugby, l'athlétisme. Nous, on était des danseuses » Vertige Media : Revenons aux origines. Le TAG a fait le choix de la compétition comme moteur dès 1998. Pourquoi ? Michel Chauvin : À l'époque, les clubs d'escalade n'avaient pas du tout la même reconnaissance que les clubs bien installés depuis des décennies : le foot, le rugby, l'athlétisme. Nous, on était des danseuses. Dans les années 80, on avait encore l'image de Patrick Edlinger, de l'escalade hédoniste. Il fallait démontrer notre valeur sportive. Pour moi, c'était évident qu'il fallait passer par la compétition. Parce que l'indicateur qui donnait de la mesure auprès de mes collègues d'autres sports et des élu·es, c'était les résultats sportifs. Autrement dit, la capacité à avoir des athlètes performant·es, des podiums, à organiser des compétitions d'envergure. Ça a pris beaucoup d'années, mais c'était notre tête de pont. Vertige Media : Et 25 ans après, quel palmarès revendiquez-vous au TAG ? Michel Chauvin : On a plusieurs champion·nes de France qui sont passé·es par le TAG. On fait régulièrement des podiums dans toutes les disciplines – difficulté, vitesse, bloc. On a en permanence des jeunes dans les équipes de France. On a organisé le Championnat de France jeunes en 2018, le Tournoi de Qualification Olympique pour Tokyo en 2019, et tout récemment une Coupe d'Europe en 2025 où deux de nos licencié·es, Akyan Etchar et Kaina Viviand, ont brillé. La reconnaissance, elle vient aussi de la fédération qui organise régulièrement des stages chez nous, du partenariat avec le CREPS pour le Pôle Espoir, et même de l'international. Dimanche dernier, j'ai rencontré un père et son fils qui vivent à Barcelone. Le jeune a un projet sportif en vitesse. Il a rencontré deux de nos grimpeuses lors d'une compétition à Barcelone, et il a décidé de prendre sa licence chez nous, à Tournefeuille, et de faire des centaines de kilomètres pour venir s'entraîner. La compétition, ce n'est certainement pas une manne financière ! C'est même un objet de dépense » Bah alors, ils sont tous chez Arkose ou quoi ? © TAG Vertige Media : Cette vitrine compétitive, comment finance-t-elle le reste ? Michel Chauvin : La compétition, ce n'est certainement pas une manne financière ! C'est même un objet de dépense. Ce qui aide, en revanche, c'est la reconnaissance auprès des collectivités territoriales : la commune, le département, la région. Elles voient les résultats, les compétitions d'envergure, et ça donne du crédit. Cette reconnaissance nous permet d'aller les solliciter pour d'autres projets : la para-escalade, l'escalade pour les seniors, le sport-santé, l'évolution de nos infrastructures. On est perçus comme un club structuré, organisé, sérieux. Ça ouvre des portes. Avec un budget annuel de 300 000 euros pour 700 adhérent·es, on doit justifier chaque projet, répondre à des appels à candidatures, chercher des financements. C'est un travail énorme, mais on y arrive. Vertige Media : Vous avez 8 professionnel·les aujourd'hui. Comment s'articule ce staff avec les bénévoles ? Michel Chauvin : On a 4 salarié·es et 4 indépendant·es. Cette professionnalisation était indispensable pour porter les projets sociétaux. Je ne crois pas qu'avec que des bénévoles, on puisse s'embarquer dans des actions comme la para-escalade ou le sport-santé post-cancer. Il faut un staff qualifié et disponible. Mais il faut aussi que ça s'équilibre avec la culture bénévole qui reste l'ADN du mouvement associatif. Le ratio bénévoles/adhérent·es est à peu près le même qu'il y a 30 ans. Sauf qu'aujourd'hui, le rôle de dirigeant est beaucoup plus compliqué. Ça demande des connaissances techniques, des capacités à mobiliser des élu·es, une compréhension fine d'un monde socio-économique en pleine évolution. Moi, je l'ai fait sur le tas. Aujourd'hui, je pense que ça doit passer par de la formation. Vertige Media : Parlons justement de cette ouverture sociétale. Comment un club de compétition devient-il aussi un acteur du sport-santé et de l'inclusion ? Michel Chauvin : En fait, j'ai toujours eu cette aspiration. Il y a plus de 20 ans, j'ai monté une activité escalade avec un IME [Institut médico-éducatif] pour confronter deux mondes : des personnes en situation de handicap et nos jeunes compétiteur·rices. L'idée était de créer une solidarité, un transfert. Ça a duré deux ans, mais on s'est épuisés parce que la structure était trop poussive – on devait tout porter, tout tirer. J'ai aussi eu une expérience extraordinaire avec des éducateurs de rue qui sont venus nous voir pour monter un programme avec des jeunes de quartier vraiment difficiles. Il faudrait vraiment aller beaucoup plus loin là-dedans. Vertige Media : Mais concrètement, quand le déclic s'est-il produit ? Michel Chauvin : En 2017, avec l'arrivée d'un gymnase beaucoup plus grand (le gymnase des Quéfets, ndlr). Deux ans avant, j'ai réécrit le plan de développement du club en intégrant formellement « l'ouverture sociale ». On ne savait pas trop comment faire, mais c'était devenu un objectif clair : faire du sport-santé, de l'inclusion, toucher les publics éloignés du sport. On avait désormais une grande salle à disposition, des créneaux horaires larges, et la possibilité d'engager des salarié·es sur ces actions-là. « C'est toute la difficulté du club à 360 : faire sens. Créer de la cohérence et de la complémentarité entre toutes ces activités, ne pas les laisser en silos. Éviter de cliver » Aujourd'hui, on propose de l'escalade réparatrice pour des femmes après un cancer du sein, pour des enfants suivis par le CHU de Toulouse après des opérations de cancer, du para-escalade pour des personnes en situation de handicap physique, sensoriel ou psychique, des séances pour seniors. On travaille aussi avec le monde de l'entreprise sur des questions de management et de sécurité collective à travers l'escalade. En décembre 2024, le TAG a reçu le prix Impulsion sport qui est venu récompenser nos activités sur le handicap de la part de l'ANS (Agence nationale du sport, ndlr). Nous sommes le premier club escalade et le seul à ce jour à avoir obtenu ce prix. Michel Chauvin dans les reliefs du Tadjikistan © coll. Michel Chauvin Vertige Media : Un·e jeune compétiteur·rice de 16 ans, iel se reconnaît dans ce projet-là ? Michel Chauvin : C'est toute la difficulté du club à 360 : faire sens. Créer de la cohérence et de la complémentarité entre toutes ces activités, ne pas les laisser en silos. Éviter de cliver. Si on développe une activité, puis une autre, puis une autre sans préoccupation d'intégration, ça ne tient pas. C'est pour ça qu'on parle de « faire société » au sein du club. Que chacun·e puisse y trouver sa place et que ça alimente tout le monde. Moi, je crois que les jeunes compétiteur·rices peuvent être inspiré·es et grandi·es par côtoyer d'autres publics. Ça leur donne une autre perspective sur le sport, sur la vie. Mais c'est vrai que c'est un travail permanent de médiation, d'explication. Vertige Media : Vous avez évoqué une tentative de gouvernance participative qui a échoué. De quoi s'agissait-il ? Michel Chauvin : J'ai voulu mettre en place un groupe de travail pour faire émerger des idées nouvelles de la base, plutôt que d'imposer des choses. Le résultat a été l'inverse de ce que j'espérais. Les gens ont dit : « Il faut arrêter d'accélérer. Il vaut mieux revenir un peu en arrière. On est bien entre nous ». Pour moi, c'est la mort assurée d'un club. Si on n'est pas dans l'idée de proposer des choses nouvelles, on se sclérose et on se fait dépasser. Vertige Media : Après 34 ans de présidence, vous avez la sensation d'avoir accompli quelque chose ? Michel Chauvin : Oui, je crois. J'y pense de plus en plus, peut-être parce que je suis proche des 70 ans. J'ai la sensation d'avoir accompli quelque chose et j'en suis même assez fier. Surmonter les obstacles, partir d'un club qui n'était que des adultes grimpant dans l'entre-soi, et en avoir fait un organisme ouvert à tou·tes, reconnu par la communauté… C'est une vraie satisfaction. « Il ne faut surtout pas tomber dans le défaitisme. Les défis ont toujours existé, mais ils changent de nature. Nous, dirigeant·es, on doit avoir cette capacité à comprendre l'environnement dans lequel on évolue et à s'adapter » Je me souviens, quand j'étais étudiant en école d'ingénieurs, on avait fait un jeu de rôle de simulation d'entretien d'embauche. À la question « Comment tu te projettes ? », j'avais répondu que je ne pourrais pas supporter d'être dans des routines, qu'il faudrait toujours qu'il y ait des évolutions, des projets. Finalement, c'est ça ma satisfaction vis-à-vis du club : avoir pu proposer des projets, imaginer un futur pour cette structure au bénéfice de tout le monde. Pas pour moi. J'aurais pu rester dans mon coin, grimper tranquille, peut-être atteindre le 8ème degré un jour. Mais je me suis sacrifié, donné à fond, et j'en retire une satisfaction personnelle très, très importante. Surtout d'un point de vue social. Vertige Media : Au départ, votre moteur était de « rendre » ce que vous aviez reçu... Michel Chauvin : Exactement. En grimpant sur les falaises à travers la France, tu te rends compte qu'il y a quelqu'un qui a équipé, qui a travaillé pour que tu puisses grimper là. Je me suis dit : je vais redonner du temps à une structure pour rendre ce que les autres m'ont apporté. C'était vraiment le déclencheur. Mais je ne savais pas ce que j'allais faire 30 ans après, ça c'est clair. Même un an après, d'ailleurs ! Vertige Media : Quels sont les défis du TAG pour les prochaines années ? Michel Chauvin : Le premier, c'est celui auquel tous les clubs font face : la raréfaction de l'argent public, la difficulté à trouver des bénévoles. C'est vrai que c'est plus compliqué aujourd'hui. Néanmoins, on trouve quand même plus de financements qu'il y a 20 ou 30 ans. On a plus de bénévoles qu'avant aussi, même si le ratio par adhérent·e reste similaire. Ce que je veux dire, c'est qu'il ne faut surtout pas tomber dans le défaitisme. Les défis ont toujours existé, mais ils changent de nature. Nous, dirigeant·es, on doit avoir cette capacité à comprendre l'environnement dans lequel on évolue et à s'adapter. Si on y met l'énergie, si on comprend le monde actuel, on peut réussir. Ça demande du travail, clairement. Mais il y a des marges de manœuvre. Vertige Media : Et les salles privées ? Représentent-elles une menace ou une opportunité ? Michel Chauvin : Les deux. C'est évidemment une concurrence – il ne faut surtout pas le nier. Même si leur développement a fait grossir le gâteau : il y a 30 ans, on était 60 000 à 70 000 licencié·es dans les clubs. Aujourd'hui, on est 120 000 rien qu'à la FFME (Fédération française de montagne et d'escalade, ndlr) et les salles privées revendiquent 2 millions de pratiquant·es plus ou moins régulier·ères. Pour les clubs, c'est un vrai danger. Les salles privées s'organisent en réseaux, elles ont beaucoup plus de moyens, elles développent des stratégies communes. C'est vu comme un marché. Nous, lors du Covid, on a fait le choix de maintenir nos salarié·es, de ne pas commettre d'abus comme certaines salles privées qui acceptaient n'importe quel certificat médical. On nous l'a reproché. Des adultes sont parti·es pour les salles. Mais justement, ce qui nous manque aujourd'hui et que le monde fédéral doit absolument résoudre, c'est la flexibilité temporelle. Pouvoir accueillir du public en journée comme les salles privées. Si on veut survivre, c'est cette problématique qu'il faut résoudre. Vertige Media : Comment les clubs doivent se positionner désormais ? Michel Chauvin : Je pense qu'il faut que nous créions des clubs qui prennent en compte la dimension économique, qui développent une capacité à fonctionner en journée, à faire de l'accueil du public… tout en restant une association. C'est-à-dire : rester membre, participer à la vie associative, ne pas venir juste consommer. C'est cette offre alternative, hybride, qu'il faut mettre en place. Et c'est là où le club à 360 degrés prend tout son sens, parce qu'on embrasse aussi la partie économique. Mais ça suppose des discussions importantes avec les collectivités parce qu'on vient confronter quelque chose de vraiment atypique. « Pour être président de club, il faut vraiment avoir un don de soi. C'est presque entrer en religion, d'une certaine façon » Vertige Media : À quoi ressemblera le TAG dans 10 ans ? Michel Chauvin : Justement, j'aimerais qu'on aille vers ce club hybride, associatif, inclusif, sociétal, avec sa propre capacité de développement en ressources financières. Ça veut dire avoir une salle où on peut déployer toutes nos activités « extra-club classique » en pleine possession de nos moyens humains. On passerait potentiellement de 700 à environ 1 000 adhérent·es. Pas pour l'objectif en soi, mais pour avoir les capacités financières d'absorber des publics qu'on n'atteint pas aujourd'hui. Et puis, j'ai une autre préoccupation, je ne sais pas encore comment la concrétiser mais j'aimerais devenir un fédérateur d'autres clubs. Moi, je crois à la territorialité. Satelliser d'autres clubs alentours dans la même structure juridique et administrative. Avoir des points d'attache à droite, à gauche, pour un développement beaucoup plus rayonnant. Vertige Media : Qu'est-ce que ça veut dire, être président d'un des plus grands clubs d'escalade de France ? Michel Chauvin : Il faut vraiment avoir un don de soi. C'est presque entrer en religion, d'une certaine façon – bon, pas à 100 %, ça ferait peur ! [Rires] Mais il faut aimer les gens. Vraiment aimer les gens. Vouloir accompagner, aider, proposer des choses pour que tout fonctionne mieux, pour que ce soit plus efficace, tout le temps. Quant à sa personnalité, il faut la mettre en second plan par rapport à l'objectif collectif. Sinon, on devient un dictateur.

  • « Je vais chercher de l’apaisement » : Benjamin Védrines face au mal-être d’en bas

    Alpiniste surdoué et recordman, Benjamin Védrines vient de recevoir une mention spéciale aux Piolets d’or 2025 pour ses réalisations de haute volée, dont la première ascension du Jannu Est avec Nicolas Jean. Alors que paraissent chez Paulsen-Guérin ses deux premiers livres et que son film sur le K2 tourne dans la version hivernale de Montagne en Scène, il parle pourtant d’autre chose que de palmarès : d’apaisement, de fuite, de mal-être, de mots justes et d’honnêteté dans les récits. Entretien sans filtre à Chamonix. Benjamin Védrines © Simond Dans les locaux de la marque emblématique chamoniarde, les piolets et les doudounes ont laissé la place aux slides léchées. Sur l’écran, le logo Simond s’anime, les courbes se simplifient, les slogans s’enchaînent avec la solennité d’une keynote de lancement d'un nouvel iPhone : musique calibrée, storytelling millimétré, promesse de « nouvelle ère » pour une marque née au pied du massif. Aux premiers rangs, les équipes de la marque, les partenaires, les athlètes maison. Pas bien loin, les journalistes prennent des notes entre deux vidéos de tentes ultra légères filmées comme des objets de désir. Le Mont Blanc regarde sa marque historique changer de visage : nouvelle identité, nouvelle histoire à raconter, et, en toile de fond, les mots habituels du marketing – positionnement, marché, collections à venir. Benjamin Védrines, lui, est au croisement de ces deux mondes. Il est à la fois le visage de ce « nouveau » Simond et le type qui, quelques mois plus tôt, allait chercher du silence et du vide sur des sommets dont personne n’arrive à prononcer le nom. On le voit monter sur scène, apparaître dans les films, serrer quelques mains. On pourrait s’en tenir là : un athlète de haut niveau, une marque qui se relooke, quelques posts LinkedIn heureux. Mais une fois les micros coupés, les sourires rangés et les vidéos stoppées, on s’échappe un instant du bruit de fond. Dans un coin d'un open space, avec la neige en arrière-plan, on s’assoit avec Benjamin Védrines. Pas pour parler du nouveau logo ni des coloris de la prochaine veste, mais de ce qu’il va chercher là-haut. Vertige Media : Quand tu pars en montagne, qu’est-ce que tu vas chercher là-haut ? Benjamin Védrines : Je vais chercher de l’apaisement. J’aime bien retrouver cette paix intérieure que je ressens en montagne, grâce au silence des montagnes, c'est un silence très naturel. Ça peut aussi être simplement pour les paysages, qui me font voyager, un peu comme certains vont au musée, en plus c’est gratuit. Et puis il y a aussi parfois cette recherche de concentration absolue, de flow, où tu es dans le moment présent. En bas, dans la vallée, j’ai du mal à ne pas penser de manière trop chaotique. Vertige Media : Est-ce que cette motivation a changé au fil du temps, ou c’est la même qu’il y a dix, vingt ans ? Benjamin Védrines : Non, c’est vraiment la même. Sauf qu’il y a peut-être des moments dans ma vie, quand j’étais plus jeune, où c’était plus dark que ça ne l'est aujourd'hui. J'avais vraiment un besoin d’échappatoire fort, de fuir ce monde d’en bas. C’est moins le cas maintenant, je me sens quand même plus apaisé en bas, dans la vallée. Mais j’ai toujours besoin de ce ressourcement. Vertige Media : Cette période « dark », tu l'abordes dans ton livre qui va sortir bientôt. J'ai l'impression que c’est la première fois que l'on t’entend sur ce sujet, non ? Benjamin Védrines : Oui, j’en parle beaucoup dans mon livre. J’avais besoin de partager ça pour que certaines personnes puissent s’identifier à travers ce cheminement personnel. Et aussi parce que je n’ai pas la chance, actuellement, de pouvoir vraiment transmettre tout ça de vive voix : je ne prends pas le temps, et je n’ai pas envie de prendre ce temps-là en ce moment. Je préfère m’occuper de moi, de mes expéditions, de mes projets. C’est bouillant, et c’est comme ça, c’est une période de ma vie. Mais en parallèle, j’avais besoin qu’il y ait ce message qui passe. Un message d’empathie envers ceux qui connaissent peut-être moins toutes ces angoisses, tout ce mal-être que certains peuvent ressentir, c'est aussi une façon de m’adresser directement à ceux qui en sont un peu victimes, pour leur dire qu’il y a espoir, qu’ils ne sont pas tout seuls. Que même des gens qu’on considère comme des machines sont passés par là. Donc c’était un vrai geste altruiste, et moi ça m’a fait aussi du bien. Benjamin Védrines © Simond Vertige Media : Tu as lu ou suivi un peu l’histoire de Cory Richards, qui a beaucoup parlé de santé mentale et de montagne ? Benjamin Védrines : Je l’ai rencontré à Chamonix le printemps dernier, je n’ai pas lu son histoire en profondeur, donc je ne pourrais pas vraiment rebondir précisément dessus. Mais déjà, être conscient de pourquoi on fait de la montagne, c’est un grand pas, je pense. Moi, j’essaie depuis le début de me remettre toujours en question dans la manière de pratiquer la montagne. Ça m’a amené à être conscient de cette fuite. À savoir que oui, évidemment, il y a des limites à tout ça, je suis d’accord. Mais je pense qu’il y a parfois un rite un peu nécessaire dans une vie. Peut-être que certains dépassent ce rite et parviennent à un autre stade, une autre période de vie. Et peut-être que sans ce passage-là, ils ne seraient pas parvenus là où ils en sont, ou pas de la même manière. Donc je pense qu’il faut nuancer les discours de chacun. Mais son histoire est hyper intéressante. Vertige Media : Quand on regarde tes stories en ce moment, on te voit en Angleterre, à Montagne en Scène, en tournée, entre les films, les records, le livre… Est-ce qu’il n’y a pas des moments où tu te dis : « Je suis en train de perdre le sens de ce que je fais » ? Benjamin Védrines : Si, je me pose la question hyper souvent, pas plus tard qu’hier. D’autant plus que j’ai beaucoup d’amis très core (es puristes de la montagne, ndlr) qui sont très peu connectés aux réseaux. Ça t’amène à être encore plus conscient de tout ça. Quand tu as des collègues proches qui ne sont pas dans le même monde, il y a souvent un jugement de leur part. Soit tu peux le ressentir, soit ce sont des choses qui sont dites clairement. C’est plutôt négatif généralement et ça amplifie la remise en question. Je suis quelqu’un de très sensible, donc je prends tout assez au pied de la lettre et je me remets en question tout le temps. Tout ce que je vais faire, je vais le remettre en question, et je vais très vite être à la fois insatisfait et me dire que je n’aurais peut-être pas dû faire ça. J’essaie de changer ça. J’essaie de me dire que c’est une période de ma vie. Il y a des gens qui ne comprennent plus rien, maintenant. (...) Avec les réseaux sociaux, n’importe qui peut venir poser sa pierre à l’édifice de l’alpinisme, du moment qu’il sait bien communiquer, qu’il maîtrise un langage qui marche en marketing. J’ai toujours rêvé d’être soutenu. J’ai toujours rêvé aussi, d’une certaine manière, que les gens me comprennent. Donc dans ces cas-là, je suis toujours un peu mécontent : je me demande si je ne devrais pas reprendre une vie plus discrète, mais je me dis aussi que si je le faisais je souhaiterais surement à nouveau avoir la vie que j’ai là. J’essaie de vivre les choses à fond pour le moment, de ne pas trop me poser la question et d’accepter ce qui vient. En gardant un peu de temps pour moi, pour garder l’équilibre, sinon ça va être compliqué. C’est aussi des opportunités, des rêves, de pouvoir faire ces films-là à cette échelle-là. Mais parfois, c’est sûr que j’ai l’impression de ne plus trop avoir les pieds sur terre, dans le sens où ça me dépasse un peu. Et c’est pour ça que la montagne reste toujours l’endroit où je reviens. Pour moi, tout ça, ce n’est pas grand-chose, au sens où je sais très bien que ce n’est pas ce qui va me rendre heureux sur le long terme. Par contre, professionnellement, c’est quelque chose d’important. Et dans ma quête personnelle de me détacher un peu de mes maux, de mon mal-être, je pense que c’est important aussi. Dans le fait de m’aimer moi-même, à travers le regard des gens qui, eux, sont inspirés par ce que je fais. Vertige Media : Justement, ce regard et ce récit… Aujourd’hui, à quel point tu as l’impression que le public arrive à faire la différence entre une vraie prise de risque, un projet vraiment novateur, et un truc juste très bien marketé ? Benjamin Védrines : Il y a des gens qui ne comprennent plus rien, maintenant. Ce n’est pas ça qui m’empêche de dormir, mais parfois ça me chagrine. Avec les réseaux sociaux, n’importe qui peut venir poser sa pierre à l’édifice de l’alpinisme, du moment qu’il sait bien communiquer, qu’il maîtrise un langage qui marche en marketing. Franchement, avec les réseaux sociaux et les médias, tu peux tout faire, maintenant. C’est facile. Mais je ne pense pas que les gens soient dupes pour autant. Par exemple, ce qu’on a fait au Jannu Est (sommet de plus de 7000m dans l'Himalaya, ndlr) a quand même ému les gens. Je pense qu'ils ont perçu une grosse différence. On est un peu comme les chanteurs : on est souvent des gens qui, au fond, n’allons pas très bien de base. Chez mes compagnons de cordée je remarque souvent qu’ils ont aussi un petit grain dans le cerveau. Sur ce sujet, les journalistes « mainstream » nous posaient quasiment les mêmes questions que les journalistes spécialisés. Ça montre bien que même eux s’emparent du sujet. Ils nous demandaient souvent la différence entre ce qu’on faisait et ce qui se passe sur les 8 000. Donc ils distinguent bien la différence, ils comprennent. L’article publié dans Libération par François Carrel allait aussi dans ce sens-là et montrait vraiment de base le contraste. Il y a une vraie volonté de sortir de la standardisation qu’on peut voir sur les réseaux autour des 8 000. Vertige Media : Dans les médias grand public, l’alpinisme, c’est encore très souvent soit l’exploit, soit la mort. Il y a assez peu de place pour ce qui se passe entre les deux. Est-ce qu’il faudrait changer la façon dont on définit la « réussite » en haute montagne pour que ça parle mieux aux gens ? Benjamin Védrines : Oui. C’est pour ça que j’ai l’envie, à chaque fois, de faire des films qui ne parlent pas que de la performance. Dans notre milieu, qui est assez fermé de base, je trouve que c’est important de proposer des œuvres artistiques – des films, des livres – où on se livre vraiment, où on expose un peu les sentiments qu’on éprouve là-haut. Parce que c’est fort. C’est tellement fort que n’importe qui peut éprouver des choses puissantes, souvent transformantes. D’autant plus quand on fait des choses ambitieuses. De nos jours, ce qui m’embête, c’est la déformation des faits. L’amplification, la surestimation des difficultés techniques. Et parfois, les gens ne savent pas qu’ils ne savent pas. On est un peu comme les chanteurs : on est souvent des gens qui, au fond, n’allons pas très bien de base. Chez mes compagnons de cordée je remarque souvent qu’ils ont aussi un petit grain dans le cerveau. Ce n’est pas mal, c’est bien d’assumer ces faiblesses-là, elles peuvent même devenir des forces. On n’est pas des machines à la base. On devient peut-être des gens capables de faire des choses ambitieuses et peu communes, mais plein de gens peuvent s’identifier à nous. À l'origine, on est comme tout le monde, et parfois on se sent même beaucoup plus faibles que bien des gens. Pour moi, ça enrichit beaucoup plus le discours que juste parler de la performance. Benjamin Védrines © Simond Vertige Media : En même temps, la performance t’a beaucoup apporté. Pour toi, c’est quoi le problème avec la « perf » en alpinisme aujourd’hui ? Benjamin Védrines : Le problème, c’est qu’il n’y a pas de contrôle, pas de règles. Entre nous, bien sûr qu’il y en a, il ne faut pas se mentir. Quand on parle de style alpin, ce sont des valeurs, mais un style, ça possède aussi des règles. Au bout d’un moment, tu ne peux pas dire « j’ai fait du style alpin sur l’Everest » en faisant la voie normale. Il y a une limite à ça. Si tu dis quelque chose et que tu veux être honnête, tu dois associer ce que tu as fait à un mot, à un style, et ce style-là a des règles. Je trouve ça important de le préciser. De nos jours, ce qui m’embête, c’est la déformation des faits. L’amplification, la surestimation des difficultés techniques. Et parfois, les gens ne savent pas qu’ils ne savent pas. Ils n’ont pas l’expertise, ni l’expérience. Tu emmènes un client au Mont Blanc, la première fois qu’il y va, pour lui ça va être extrême. Pour nous, c’est une voie normale facile. Vertige Media : Tu dirais que l’alpinisme est encore un peu préservé de certaines dérives que l'on observe dans l'escalade, ou pas vraiment ? Benjamin Védrines : Non, je ne pense pas que ce soit préservé. Moi, je n’ai pas d’agent, pas de conseiller qui me dit : « Tu devrais faire ça pour battre untel, ça te rapportera telle publicité. », mais je peux bien imaginer que ça existe, et que je ne sois juste pas au courant. Par contre, ce que j’ai vu récemment, par exemple en Patagonie, avec Patagonia qui a retiré des traces de topo, ça, pour moi, c’est la pire des choses. Moi je pense qu'en mettre partout (des cables), comme on peut voir en Italie ou en Suisse ça enlève une certaine liberté, la possibilité de vivre la montagne comme elle est, dans son authenticité pleine. Ça ne respecte pas une des valeurs les plus importantes pour moi, qui est l’honnêteté, le fait de bien raconter les choses effectuées. Il y a eu tellement d’exemples comme ça. Ça, ça m’énerve. Et les histoires d’avocats qui traversent l’Antarctique avec un guide norvégien, mais qui ne le disent pas, ça m’insupporte. Vertige Media : On voit aussi des projets d’équipement massif, comme cette sorte de « via ferrata » pensée sur l’Everest pour contourner les séracs. Tu regardes ça comment ? Benjamin Védrines : Instinctivement, j’ai envie de dire : ça ne sert à rien. Mais je ne vais pas en vouloir à des gens de vouloir aller sur une montagne comme l’Everest de manière un peu plus safe que moi. Pourquoi la manière que j'ai de grimper serait plus noble que la leur ? Après, oui, il y a un truc d’industrialisation. Tu parles d’un terrain dans lequel je m’épanouis, et là on parle de mettre des barres de ferraille. Mais ici, au Mont Blanc, on a déjà ça. Au Cervin, il y a ça tout le long. Dans les Alpes, il y en a partout. Sur le tour des Écrins, tu as des câbles partout. Moi, je suis plutôt attristé de voir de plus en plus d’équipement. On prend les gens par la main, c'est une vraie déresponsabilisation. Mais je suis quand même d’accord pour qu’il y ait un équilibre. J’entends les gens qui disent : « Tu es trop élitiste, il faut quand même des câbles pour monter au refuge Adèle Planchard ». Moi je pense qu'en mettre partout, comme on peut voir en Italie ou en Suisse ça enlève une certaine liberté, la possibilité de vivre la montagne comme elle est, dans son authenticité pleine. Mais c’est un débat extrêmement compliqué, même nous, au sein des guides des Écrins, c’est houleux : tu as des guides qui veulent mettre une via ferrata pour monter à tel endroit, d’autres qui trouvent que c’est trop. Et après, tu retombes sur le débat des spits. Les spits, les pitons, les coinceurs… Tu reviens vite à l’escalade : jusqu’où on spit ? C’est la même chose. Dans certains endroits il y a une vraie guéguerre entre Français et Italiens là-dessus, avec des Italiens qui viennent en hélico et mettent des spits de partout. Sur l’Everest, égoïstement, ça ne m’attriste pas, parce que ça ne va pas affecter ma pratique à moi. Mais sur le symbole, je peux comprendre que ça émeuve, que ça fasse réagir. De toute façon, même au sein de ceux qui vont sur l’Everest, c’est polémique. Ça ne fait pas du tout l’unanimité, donc ce n’est même pas sûr que ce genre d’équipement soit utilisé au final. J’ai l’impression que les Sherpas sont contents d’équiper l’icefall, d’être payés pour ça, et de pouvoir emprunter une voie plus sûre pour eux aussi. Mais à l’inverse, ils peuvent aussi se dire qu’une via ferrata leur enlèverait du boulot : moins d’échelles à poser c'est moins de travail pour eux. Vertige Media : J’ai forcément envie de de parler de Kaizen. Avec ce film, on touche des personnes qui n’ont pas forcément les codes de la montagne, ni des risques, ni de l’engagement. On a vu sur le Mont Blanc des adolescents débarquer avec leurs affaires dans un sac plastique et appeler le PGHM pour une fracture de fatigue. Concrètement, tu vois des effets de ce film chez les jeunes ? Benjamin Védrines : Moi, de base, je ne suis pas contre ce projet-là. Je trouve qu’il a bien préparé son truc. Mathis (Dumas, guide de haute-montagne ndlr) a été un super accompagnant : il lui a montré toute la culture de la montagne, il lui a fait faire de la pêche, rencontrer les réfugiés, il lui a fait faire le tour de ce qui se passe ici à Chamonix. Il lui a fait faire une préparation de A à Z, vraiment millimétrée, extrêmement pertinente. En France, on voit souvent un jugement un peu clivant, surtout dans le petit milieu de la montagne : sponsorisé, pas sponsorisé, « il fait ça pour l’argent », « il ne fait pas ça pour l’argent »… Mais si tu me demandes si je vois des effets concrets, moi, personnellement, je n’en vois aucun. De ce que j’ai entendu, ça n’a pas tant augmenté la fréquentation des jeunes en montagne cet été. Je n’ai pas l’impression qu’il y ait plus de jeunes qui me suivent sur Instagram ou qui commentent mes stories. Par contre, j’ai l’impression que globalement, les médias et le grand public s’y intéressent davantage. C’est hyper dur de savoir si c’est grâce à Kaizen ou à autre chose. Il y a eu peu d’alpinistes qui se sont médiatisés comme on le fait nous. Je dis « nous », ça peut être Charles Dubouloz, ça peut être moi, ça peut être Symon Welfringer. Les années d’avant, c’était la génération de Mathieu Détrie, etc. Eux ne voulaient pas du tout être médiatisé. Il y a eu un trou temporel, entre Bérauhlt, Lafaille, puis Ueli Steck – et encore, ça commence à dater un peu. C’est dur à dire, mais c’est sûr que tout ça a dû participer à quelque chose. Et évidemment qu’il y a des victimes collatérales. Mais en même temps, parmi tous les jeunes qui vont peut-être aller en montagne ou au moins trekker, est-ce que ça n’apporte pas plus de positif que de négatif ? Les jeunes « naufragés » du Mont Blanc, c’est très symbolique. Pour moi, c’est plus du sensationnel qu’autre chose. Ces jeunes-là, ils vont apprendre de leurs erreurs, et peut-être qu’ils vont partager ça à d’autres. Et puis, nous, de notre côté, on essaie d’apporter une approche pédagogique – pas trop pédagogique quand même – mais assez fidèle à l’alpinisme pur et dur comme on le pratique ici. Je pense que ça peut apporter une bonne complémentarité. Vertige Media : Si tu pouvais redéfinir le contrat entre l’alpinisme, le public et les médias, qu’est-ce que tu changerais en priorité ? Dans un monde idéal, qu’est-ce que tu aimerais que les gens ressentent quand ils entendront le mot « alpinisme » dans vingt ans ? Benjamin Védrines : En France, on voit souvent un jugement un peu clivant, surtout dans le petit milieu de la montagne : sponsorisé, pas sponsorisé, « il fait ça pour l’argent », « il ne fait pas ça pour l’argent »… Pour le grand public, je dirais qu’il faudrait voir la montagne comme quelque chose qu’il faut respecter avant tout. Je ne parle pas de bilan carbone, je ne suis pas un exemple, mais de la respecter sur le terrain. Moi, je fais gaffe, je suis trop fier qu’il y ait le parc national des Écrins. Donc en gros, j’aimerais que, quand les gens entendent « alpinisme », ils pensent à des montagnes authentiques, qu’on respecte telles quelles. On pourrait dire « vierges », mais on évite ce mot parce qu’il fait tout de suite référence à un héritage colonial. On préfère parler de sommets non gravis, de montagnes authentiques. Je suis d’accord avec l’idée de changer un peu les mots qu’on emploie, le langage qu’on a. De la même manière, quand on dit « affronter une montagne » ou « partir à l’assaut », ça fait référence à l’armée. Au fond, ça me fait un peu rire, parce que quand j’étais jeune j’avais cet esprit un peu militaire, de me dire « on va à l’assaut ». Mais je suis d’accord que c’est bien d’essayer de changer les choses et de faire attention aux mots qu’on utilise. Par exemple, on a fait le Jannu, qui est un sommet non gravi. C’est cohérent avec ce discours de respect.

  • Affaire Barrett : la justice face aux violences en montagne

    La Cour d’appel fédérale vient de confirmer la condamnation à perpétuité du grimpeur américain Charles Barrett pour viol à Yosemite. Au-delà du soulagement pour les victimes, cette décision met à nu un angle mort persistant du milieu outdoor : l’incapacité structurelle à nommer, compter et prévenir les violences sexistes et sexuelles au cœur même de ces espaces que l’on vend comme des refuges de liberté. Charles Barrett © Mono County Sheriff's Office En juin 2024, Vertige Media racontait la condamnation à perpétuité de Charles Barrett, grimpeur californien respecté, pour un viol commis dans le parc national de Yosemite, en Californie. Le dossier paraissait alors presque clos : un jury fédéral l’avait déclaré coupable de deux chefs d’« aggravated sexual abuse » et d’un chef d’« abusive sexual contact », l’équivalent de viols aggravés et d’agressions sexuelles dans le droit fédéral américain, pour des faits commis en août 2016, et un juge avait prononcé la peine maximale. Mais dans les interstices de cette affaire, on voyait déjà autre chose qu’un « fait divers » : un schéma de prédation installé dans la durée, alimenté par le silence d’une communauté qui se raconte encore volontiers que « la montagne, c’est sain par nature ». L’appel de Barrett aurait pu rouvrir la porte à ce récit commode. Il n’en a rien été. Le 8 décembre 2025, la Cour d’appel du Neuvième Circuit – l’une des treize Cours d’appel fédérales des États-Unis, compétente notamment pour la Californie – a confirmé à la fois la culpabilité et la peine de perpétuité. Dans un mémoire, les juges estiment en substance que le jury avait toute légitimité pour croire la victime et que la sévérité de la peine est justifiée au regard du passé de violences de Barrett. Sur le papier, c’est un arrêt parmi d’autres. Pour les victimes, c’est une ligne de fracture très nette entre un avant et un après. Et pour le milieu de l’escalade, c’est un miroir tendu : quand la justice accepte enfin de voir un système de violence, que font les institutions de la montagne, en France comme ailleurs ? Sac à dos émotionnel Sur le plan juridique, la décision du Neuvième Circuit est presque sèche. La Cour confirme le verdict rendu en février 2024 par un jury fédéral de Sacramento, qui avait jugé Barrett coupable de deux viols aggravés et d’une agression sexuelle sur un week-end de randonnée à Yosemite, alors qu’il vivait et travaillait dans le parc. Elle confirme aussi la peine prononcée le 4 juin 2024 par le juge fédéral John A. Mendez : la réclusion à perpétuité, sans perspective réaliste de libération anticipée dans le système pénal fédéral américain, où la « life sentence » signifie, en pratique, finir sa vie en prison. Les avocat·es de Barrett avaient tenté de renverser la table en rejouant les classiques des affaires de violences sexuelles : insister sur l’absence de témoins directs, présenter l’affaire comme un « parole contre parole », mettre en avant l’alcoolisation de leur client au moment des faits pour contester l’intention criminelle. L’argumentation a été balayée. Les juges rappellent un principe simple du droit américain – mais qui fera écho à des débats bien connus en France : le témoignage non corroboré d’une seule victime peut suffire, s’il est jugé crédible, à emporter la conviction d’un jury. Ce vocabulaire judiciaire très technique, pour les victimes, se traduit en émotions brutes. La principale plaignante, identifiée sous les initiales K.G., raconte à la journaliste Annette McGivney, dans Outside, avoir vécu ces dix-huit mois d’appel avec une peur panique : celle de voir tout le dossier s’effondrer après des années d’efforts, celle de devoir envisager concrètement de changer de pays si Barrett était libéré. D’autres femmes, agressées par lui des années plus tôt, décrivent un sentiment plus diffus, mais tout aussi lourd : l’impression de porter depuis longtemps un sac à dos émotionnel dont elles ne pouvaient se débarrasser. La confirmation de la perpétuité ne referme pas ces blessures. Le droit pénal – aux États-Unis comme en France – ne « répare » pas un viol. Mais il peut, au moins, neutraliser la menace. En entérinant le fait que Barrett passera le reste de sa vie dans un pénitencier fédéral de haute sécurité, l’arrêt crée pour ses victimes une forme de sécurité minimale : l’assurance qu’elles n’auront pas à croiser, un jour, l’homme qui les a traumatisées. Prédateur en chaussons L’arrêt d’appel ne parle pas seulement d’un crime commis un soir d’août 2016. Il entérine l’existence d’un véritable schéma de violence. Selon le mémorandum de la procureure et les enquêtes de presse, au moins neuf ordonnances de protection – l’équivalent des ordonnances de protection ou des interdictions d’entrer en contact que l’on connaît en droit français – ont été rendues contre Barrett en quatorze ans, pour des faits impliquant au moins six femmes différentes : harcèlement, menaces, violences physiques. À Yosemite, en 2016, K.G., 19 ans, le rencontre via Instagram. Il lui propose des conseils pour son week-end de randonnée, puis l’invite à le rejoindre pour observer une pluie d’étoiles. Elle pense retrouver un groupe d’ami·es. Il l’emmène dans une zone boisée isolée, la plaque au sol, l’étrangle et la viole, avant de recommencer le lendemain dans les douches réservées au personnel. C’est pour ces faits qu’il est jugé au niveau fédéral : parce qu’ils ont eu lieu sur le territoire d’un parc national, donc sur sol fédéral, ce qui donne compétence aux juridictions de l’État fédéral plutôt qu’aux tribunaux de l’État de Californie. Mais ce week-end-là n’est qu’un épisode d’une trajectoire plus longue. Lors du procès, trois autres grimpeuses témoignent à la barre : elles racontent des agressions sexuelles commises par Barrett entre 2010 et 2016, dans des lieux qui ne relèvent pas de la juridiction fédérale. Ces faits ne peuvent pas être poursuivis comme tels, mais les juges autorisent ces témoignages pour montrer un « pattern », un motif de comportement répétitif. Barrett, grimpeur réputé, auteur de topos, respecté dans certains cercles pour ses ouvertures de blocs en Californie, apparaît alors pour ce qu’il est : un homme qui sait utiliser sa position dans la communauté pour approcher, isoler, puis faire taire ses victimes. Et quand celles-ci parlent, il ne se contente pas de nier. Le communiqué du Department of Justice américain précise que, même après son arrestation en 2022, Barrett a multiplié les appels depuis la prison, proférant des menaces et annonçant sa volonté de se venger de celles qui avaient parlé, au point que ces appels ont été retenus comme un indice supplémentaire de son absence totale de remords. Ce qui interroge, dans ce dossier, ce n’est donc pas seulement le comportement de Barrett, mais le temps qu’il a fallu pour que l’appareil judiciaire – et, plus largement, l’écosystème de la grimpe – accepte de le regarder comme un danger. Pendant des années, son nom circulait surtout comme celui d’un grimpeur « intense », « borderline », voire « génial mais compliqué ». Des qualificatifs que l’on réserve souvent, dans nos milieux, aux hommes dont on sait vaguement qu’ils posent problème mais que l’on préfère continuer à inviter en falaises plutôt que d’affronter ce que racontent les femmes à voix basse. Ce que la montagne ne compte pas Si l’affaire Barrett frappe aussi fort, vue depuis la France, c’est parce qu’elle résonne avec un constat que nous faisions déjà dans notre article « Randonner seule : le dernier espace (in)sécurisé du patriarcat ». Deux chercheur·ses allemands en tourisme, Kerstin Heuwinkel et Markus Pillmayer, ont publié à l’automne 2025 une étude dans le Journal of Outdoor Recreation and Tourism qui dit, noir sur blanc, cette chose simple et sidérante : ni ONU Tourisme, ni l’Association européenne de randonnée, ni l’Union internationale des associations d’alpinisme (UIAA) ne collectent aujourd’hui de données spécifiques sur les violences de genre en randonnée. Concrètement, cela signifie qu’une agression sur un chemin de grande randonnée sera comptabilisée comme une « agression dans l’espace public » dans les statistiques policières, sans lien avec la pratique sportive. Exactement comme les violences commises par Barrett, pendant des années, n’existaient que dans des ordonnances de protection éparpillées et quelques articles spécialisés, avant d’être enfin centralisées dans un dossier pénal fédéral. Selon l’étude de Heuwinkel et Pillmayer, les blogs de randonneuses solo évitent quasi systématiquement les mots « harcèlement », « agression », « viol » : on y parle de « faire attention aux inconnus », de « rester vigilante », de « gérer les risques ». La langue contourne la question centrale : la violence masculine. On retrouve la même mécanique dans la grimpe. Quand le New York Times publie en 2024 une enquête sur les accusations d’agressions sexuelles visant Nirmal « Nims » Purja, star de l’himalayisme et héros du documentaire 14 Peaks, c’est tout un système d’alliances, de sponsors et de récits héroïques qui vacille. Des grimpeuses racontent ce que signifie dépendre, en haute altitude, d’un homme en situation de pouvoir qui peut décider de saboter une expédition si elles ne cèdent pas. Dans le même temps, en Belgique et en France, des initiatives comme le hashtag #BalanceTonGrimpeur porté par la grimpeuse Sophie Berthe, ou des collectifs comme Safe Outside, tentent de documenter ce qui se passe dans les salles, les clubs et les expéditions. Là encore, la parole des femmes précède tout cadre institutionnel. Vu de loin, le système américain peut donner l’illusion d’être plus sévère : perpétuité, pénitenciers fédéraux, jurisprudence sur l’admissibilité de témoignages d’autres victimes. En réalité, il ne s’agit pas d’un modèle à copier-coller, mais d’un révélateur. Ce que montre l’affaire Barrett, c’est qu’un système judiciaire peut, parfois, accepter de voir un schéma de violence là où l’écosystème sportif continue de parler de « cas isolés ». De ce point de vue, la question qui devrait nous obséder, côté français, n’est pas de savoir si la justice américaine est plus ou moins dure, mais de comprendre pourquoi nos fédérations, nos clubs, nos salles et nos offices de tourisme continuent à ne pas compter ce qui compte. Tant que les randonneuses seront renvoyées à des « conseils sécurité » plutôt qu’à des dispositifs institutionnels de signalement, tant que les grimpeuses devront choisir entre préserver leur crédibilité et nommer les hommes qui les agressent, des affaires comme celle de Charles Barrett resteront l’exception spectaculaire qui confirme la règle. Lui finira sa vie derrière les barreaux. Ses victimes, elles, continueront à avancer avec ce fardeau émotionnel qu’elles n’ont jamais choisi, en espérant que celles et ceux qui organisent la montagne – fédérations, salles, collectivités – accepteront enfin de regarder ce que, pendant des années, le milieu s’est appliqué à tenir hors champ.

  • Black Diamond Women’s Momentum : le confort comme point de départ

    Dans l’imaginaire collectif, le chausson d’escalade « doit » faire mal — comme si la douleur était un droit d’entrée, une preuve de sérieux, un rite d’initiation vaguement absurde. En réalité, le premier chausson sert surtout à apprendre : à poser le pied, à lire un appui, à comprendre ce qui tient (souvent) et ce qui glisse (parfois). Le Women’s Momentum de Black Diamond s’inscrit exactement dans cette logique-là : un modèle d’entrée de gamme, forme neutre et plate, double velcro, pensé pour tenir longtemps au pied et accompagner une progression qui passe par des heures de répétition, pas par une quête immédiate de précision millimétrique. Une construction « tolérante » Le Momentum repose sur un choix simple : rendre le chaussure respirante et accommodante sans que tout se transforme en chausson « pantoufle ». L’empeigne utilise une Engineered Knit Technology, avec un liner microfibre à l’avant pour limiter la déformation et conserver un minimum de tenue dans le temps. À cela s’ajoute un détail moins marketing qu’il n’y paraît : une semelle de propreté en chanvre (hemp footbed), qui s’inscrit dans l’idée d’un chausson destiné à être porté longtemps, souvent, et pas uniquement sur deux essais « performance » avant de finir au fond du sac. « women’s specific », mais surtout une question de volume Black Diamond parle d’une forme spécifique, ici comprise comme un volume plus faible et un chaussant pensé pour certaines morphologies de pied. Dans les faits, le Momentum assume un avant-pied plutôt accueillant et une approche globale orientée confort : cela fonctionne particulièrement bien pour les séances longues (salle, voies modérées, journées où l’on grimpe plus qu’on ne « projette »). L’envers du décor, c’est qu’un modèle tolérant pardonne aussi davantage — parfois au prix d’un ressenti moins verrouillé si l’on recherche un ajustement très technique, notamment au talon. Sur la question sensible de la pointure, Black Diamond propose une grille par objectifs : pour un usage « all day comfort », la marque recommande généralement de descendre modestement par rapport à la pointure de ville (logique d’ajustement sans douleur). En pratique, ce modèle restant pensé « confort d’abord », l’erreur la plus fréquente consiste à sur-corriger : chercher la compression d’un chausson agressif dans un modèle qui n’a pas été conçu pour ça. 4,3 mm de gomme moulée : durabilité et cohérence Le Momentum mise sur une semelle 4,3 mm orientée durabilité, avec une gomme moulée (plutôt que découpée dans une feuille), choix que Black Diamond présente comme une manière d’optimiser la régularité, le poids et le confort. Ce type de configuration raconte assez bien la cible : une gomme assez épaisse pour encaisser les erreurs de pied et l’abrasion des prises de salle, sans exiger la délicatesse d’un chausson ultra-souple. La contrepartie est connue : plus la semelle est généreuse, plus la lecture fine du micro-relief peut être atténuée. Mais pour une pratique en progression, c’est souvent un compromis rationnel : mieux vaut un chausson qui survit à l’apprentissage qu’un chausson « chirurgical » détruit avant même que le pied ne devienne précis. Sensations en grimpe : là où il brille, là où il s’arrête Black Diamond positionne le Momentum sur l’escalade verticale et le confort longue durée, avec une semelle intermédiaire annoncée soft flex (souple, donc sensible) et une forme neutre. Ce que cela donne, concrètement, c’est un chausson qui se défend très bien sur : La salle (dalles, murs à volumes, voies d’entraînement) ; Les falaises « modérées », où la pose de pied reste lisible et les appuis globalement francs ; Les séances longues, où le confort devient un facteur de régularité. En revanche, dès que l’escalade bascule dans le registre du très raide, de l’extrême précision sur grattons, ou de l’enchaînement où chaque millimètre compte, le Momentum rappelle calmement ce qu’il est : un modèle d’entrée de gamme, pensé pour accompagner, pas pour pousser le curseur du « performance fit ». Mises à jour : un modèle qui a été « repris » là où ça compte Le Momentum n’est pas figé : la fiche Black Diamond mentionne plusieurs évolutions qui visent exactement les points faibles classiques d’un chausson confortable : tricot mis à jour avec doublure plus douce, rands d’orteils plus souples, géométrie de talon retravaillée pour une tension plus constante, et surtout semelle intermédiaire mise à jour pour améliorer l’aptitude à l’« edging ». Autrement dit : sans changer d’ADN, le modèle a été re-sécurisé sur la tenue et la cohérence. Verdict : un premier chausson plus intelligent qu’il n’en a l’air Le Women’s Momentum réussit là où beaucoup de premiers chaussons échouent : il abaisse le seuil d’entrée sans transformer l’apprentissage en punition. Il donne du temps — du temps pour grimper, répéter, corriger — et c’est précisément ce qui fait progresser. Son confort et sa tolérance ne sont pas une faiblesse ; c'est une méthode. Ses limites existent et doivent être dites : ce n’est pas un chausson de projet raide, ni un outil de micro-précision. Mais comme chausson de progression, de séance, de grande voie modérée ou de « backup » confortable, il est remarquablement cohérent. Fiche technique (Black Diamond Women’s Momentum) Forme : neutre, plate (confort / vertical) Fermeture : deux bandes auto-agrippantes Gomme : 4,3 mm, semelle moulée Semelle intermédiaire : « soft flex » (sensibilité / confort) Tige : Engineered Knit + liner microfibre à l’avant Footbed : chanvre Poids annoncé : 440 g (en taille USW5) Origine : Chine Prix public : autour de 90 € sur la fiche Black Diamond Europe (hors promotions)

  • Black Diamond Capitan E Helmet : un casque pensé pour durer

    Le casque d’escalade est un objet ingrat : il ne grimpe pas, ne fait pas gagner un niveau, ne raconte rien de spectaculaire — et pourtant il conditionne une part décisive du « retour ». On lui demande d’être là, simplement : sur les journées longues, les approches chaotiques, les relais où la pierre se détache sans prévenir, les manips répétées où l’équipement encaisse autant que les corps. Le Capitan E de Black Diamond s’inscrit dans cette philosophie du matériel qui assume d’être un consommable durable : plus « casque de chantier vertical » que bijou ultralight, mais avec une ambition nette sur la protection et le confort. Une architecture pensée pour les impacts… et la vie réelle Le Capitan E repose sur une construction à deux logiques : une coque rigide en ABS recyclé associée à du DuraPET, et un duo de mousses EPS + EPP. L’idée est simple et assez saine : gérer différemment ce qui arrive sur le dessus (là où l’on attend l’impact « classique ») et les coups qui arrivent sur les côtés ou l’arrière, souvent plus insidieux dans la pratique quotidienne. Black Diamond décrit d’ailleurs un « puck » EPS au sommet et des côtés en EPP plus tolérants, dans une enveloppe pensée pour encaisser. La promesse la plus intéressante du Capitan E est là : plus de couverture sur les côtés et à l’arrière, avec une volonté explicite de répondre à des exigences renforcées côté UIAA sur ces zones. Ce point mérite d’être dit sans surenchère : personne ne « sent » une protection avant qu’elle ne devienne nécessaire. Mais, dans un sport où l’imprévu a parfois la main, l’approche consistant à traiter sérieusement les impacts non frontaux a du sens — et distingue ce casque d’une partie des modèles plus minimalistes. Un casque robuste n’a pas le droit d’être pénible Black Diamond mise sur un système de suspension discret (« low-profile ») pour régler finement le maintien, et sur des pads amovibles en fibre de bambou. Ce sont des détails, mais ce sont souvent eux qui décident de l’usage : un casque inconfortable finit au sac (ou au placard), donc hors-jeu. Ici, l’intention est claire : faire un casque « de tous les jours », porté longtemps, sans transformer la journée en négociation permanente entre protection et agacement. Le Capitan E conserve des aérations relativement ouvertes, avec un discours assumé sur la respirabilité quand la température monte. Et parce que la réalité déborde souvent du créneau « 12 h–18 h par beau temps », le casque intègre des clips frontale et un keeper élastique à l’arrière — une solution simple, mais précieuse dès que la journée s’étire ou que l’on bascule sur une approche tardive. Poids, tailles, normes : le sérieux des chiffres Le Capitan E se situe dans une catégorie « robustesse assumée » : 320 g en S/M et 350 g en M/L, pour des tours de tête 53–59 cm et 58–63 cm. Côté conformité, il est donné CE/EN et UIAA, et il est listé comme conforme à EN 12492 (la norme de référence des casques d’alpinisme/escalade). Conclusion Le Capitan E n’est pas le casque que l’on achète pour gagner 50 g sur la balance ; c’est celui que l’on choisit quand l’on veut un équipement qui encaisse, qui se règle proprement, qui reste vivable sur la durée, et qui pousse clairement le curseur sur la protection latérale et arrière. Dans un marché parfois fasciné par l’ultra-léger, cette approche « outil » a quelque chose de presque rassurant — et, surtout, cohérent avec la pratique réelle de beaucoup de grimpeur·euses. Fiche technique (Black Diamond Capitan E) Construction : coque 2 pièces (ABS recyclé + DuraPET), mousse EPS + EPP Matériaux recyclés : 30 % (au poids) annoncés Protection : couverture accrue côtés/arrière (référence à des exigences UIAA renforcées) Réglage : suspension « low-profile » Frontale : clips + keeper élastique arrière Pads : amovibles, fibre de bambou Poids : 320 g (S/M), 350 g (M/L) Tailles : 53–59 cm (S/M), 58–63 cm (M/L) Normes : CE/EN, UIAA (EN 12492 indiqué chez des revendeurs) Pays d’origine : Chine Disponible chez Snowleader en cliquant ici.

  • Black Diamond Men’s Solution 2.0 Hoody : la veste pour vivre entre deux températures

    Il existe une météo qui ne mérite pas un récit héroïque mais qui, à force de petits désagréments, finit par peser lourd : le froid « supportable » tant qu’on bouge, l’humidité qui s’installe dès qu’on s’arrête, le vent qui rend chaque pause inutilement longue. C’est dans cette zone intermédiaire — celle où l’on passe plus de temps à gérer sa température qu’à profiter du moment — que s’inscrit la Men’s Solution 2.0 Hoody. Black Diamond n’en fait pas une parka d’assurage ni une veste de pluie : plutôt une couche isolante synthétique, légère, pensée pour accompagner la plupart des pratiques (falaise, approche, quotidien) sans réclamer une stratégie vestimentaire à chaque changement de rythme. La chaleur utile, pas la chaleur spectaculaire Le parti pris est clair : 60g/m² de PrimaLoft Gold Eco. Un grammage qui correspond à une isolation de l’« entre-deux » : suffisamment pour reprendre de la chaleur lors des transitions (pause, relais, sommet, fin de séance), pas assez pour prétendre couvrir les longues immobilités en conditions franchement hivernales. Autrement dit, on est sur une veste qui stabilise le confort et limite l’érosion thermique au fil d’une journée, plus que sur une pièce destinée à affronter le froid comme un adversaire. Ce positionnement, souvent mal compris, est pourtant cohérent : dans la majorité des sorties, le problème n’est pas le froid extrême, mais la succession de micro-variations — effort, arrêt, vent, humidité — qui finit par faire basculer l’expérience du côté de l’inconfort. Une réponse pragmatique à l’humidité Le synthétique n’a pas le prestige du duvet, mais il a une vertu simple : il tolère mieux les conditions imparfaites. Quand l’air est humide, quand la veste prend un peu de condensation, quand le rythme alterne sans prévenir, l’isolation reste plus régulière. C’est précisément ce que l’on attend d’une pièce « réflexe » : une veste que l’on enfile sans se demander si l’on est en train de compromettre sa performance thermique au premier faux pas météo. La Solution 2.0 revendique une résistance météo « du quotidien » : une DWR annoncée sans PFAS ajoutés intentionnellement, et une construction qui coupe correctement du vent. Sur le terrain, cela se traduit par une protection appréciable face au crachin, aux flocons légers, à l’humidité ambiante et aux averses courtes. En revanche, il serait illusoire d’en attendre une vraie imperméabilité : la veste reste une couche isolante, pas une membrane. La bonne lecture est donc la suivante : elle protège des conditions qui refroidissent et fatiguent, mais ne remplace pas une hardshell lorsque la pluie s’installe. Équilibre entre mobilité et superposition Sur le papier, la coupe est annoncée regular. Dans l’usage, l’équilibre se joue entre deux attentes parfois contradictoires : une silhouette assez proche du corps pour être efficace thermiquement et rester mobile en grimpe, et suffisamment d’aisance pour superposer une couche intermédiaire sans contraintes. Selon les morphologies (épaules marquées, buste plus massif), la sensation peut varier. La logique reste néanmoins celle d’une veste pensée pour bouger : elle accompagne le mouvement, mais n’est pas forcément conçue pour empiler très épais dessous. La capuche s’inscrit dans une approche fonctionnelle : elle apporte un supplément de protection et accepte le port du casque. En revanche, l’absence de réglage limite la capacité à « verrouiller » le volume par vent soutenu. Ce n’est pas un défaut rédhibitoire, mais un détail qui se remarque précisément lorsque les conditions deviennent plus exigeantes : la capuche protège, sans toujours se faire oublier. Efficace, minimaliste, parfois frustrant La dotation est simple : deux poches mains zippées et une poche poitrine zippée. L’essentiel est là, et la veste se range dans sa poche, ce qui encourage son usage nomade (fond de sac, approche, pause). En contrepartie, l’absence de grandes poches internes de type « fourre-tout » peut manquer à celles et ceux qui aiment garder gants, téléphone ou petite électronique à l’abri et au chaud. Le choix d’un tissu 20D raconte le compromis visé : rester léger et compressible, sans tomber dans l’ultra-fragile qui impose une vigilance permanente. Cela n’en fait pas une veste « blindée », mais plutôt une pièce conçue pour une utilisation régulière, avec sac à dos, mouvements, et une dose raisonnable de frottements inhérents aux sorties. Une veste de transition qui correspond au réel La Men’s Solution 2.0 Hoody ne cherche pas à incarner l’aventure ; elle cherche à rendre l’aventure plus confortable quand elle se joue dans les détails. Son intérêt est là : une isolation synthétique de 60g/m², un comportement convaincant dans l’humidité, une protection coupe-vent et déperlante, une compressibilité qui favorise l’usage régulier. Ses limites sont celles d’une pièce cohérente avec son cahier des charges : ce n’est ni une parka d’assurage, ni une veste de pluie, et certains choix (capuche sans réglage, organisation minimaliste) orientent son usage vers l’efficacité plutôt que la sophistication. Fiche technique (Men’s Solution 2.0 Hoody) Isolation : PrimaLoft Gold Eco, 60 g/m² Tissu extérieur : nylon 20D, traitement déperlant (DWR) Doublure : polyester 20D Poches : 2 poches mains zippées + 1 poche poitrine zippée Capuche : compatible casque, sans réglage Packabilité : se range dans sa poche Poids annoncé : env. 360 g en taille M Prix public indicatif : env. 230 € (selon distributeurs)

  • Au Pakistan, les guides de montagne s'organisent pour sortir de l'ombre

    Le 29 novembre 2025, plusieurs centaines de professionnels pakistanais de la montagne ont créé à Skardu la Karakoram Mountain Guides Association (KMGA), première organisation nationale fondée par et pour les alpinistes locaux. Un acte d'émancipation collective qui bouscule les rapports de pouvoir dans l'industrie de l'alpinisme himalayen. Le lac Saif-ul-Maluk, au Pakistan (cc) Ahmed / Unsplash Le 29 novembre 2025, une première historique a eu lieu à Skardu, capitale du Baltistan et porte d'entrée du Karakoram pakistanais. Plusieurs centaines de guides et porteurs d'altitude ont créé la Karakoram Mountain Guides Association (KMGA). Pour la première fois, les professionnels pakistanais qui portent l'industrie de l'alpinisme himalayen depuis des décennies s'organisent collectivement pour défendre leurs intérêts. L'événement a été largement couvert par les médias spécialisés de l'alpinisme – Lacrux, Everest Today – mais est passé quasiment inaperçu dans la presse généraliste. Pourtant, ce qui se joue à Skardu dépasse largement le cadre technique de la profession : c'est une véritable redistribution des cartes dans une économie profondément inégalitaire. Une organisation « par et pour » les alpinistes locaux La KMGA réunit plusieurs centaines de professionnels de la montagne issus des régions du Gilgit-Baltistan et du Khyber Pakhtunkhwa, les deux provinces qui concentrent l'essentiel de l'industrie alpine pakistanaise. L'association est présidée par Sirbaz Khan, 37 ans, devenu en juillet 2024 le premier Pakistanais à avoir gravi les 14 sommets de plus de 8000 mètres sans utilisation d'oxygène supplémentaire. Ce choix n'est pas anodin : il fallait une figure ayant réalisé un exploit reconnu internationalement pour que l'organisation soit prise au sérieux par l'industrie occidentale de l'alpinisme. Les objectifs affichés sont multiples : améliorer les conditions de travail, structurer la formation des guides, négocier des assurances collectives, obtenir une reconnaissance internationale des certifications pakistanaises, et établir des standards de sécurité. L'organisation s'est également dotée de comités incluant explicitement les femmes guides – une première dans un contexte social et culturel ultraconservateur. La formule employée par les fondateurs – « built by mountaineers, for mountaineers » – pourrait sembler banale. Elle est en réalité révélatrice. Qu'il ait fallu attendre 2025 pour qu'une telle organisation voie le jour au Pakistan dit quelque chose de la place qu'occupaient jusqu'ici ces professionnels dans la chaîne de valeur de l'alpinisme : invisibles, interchangeables, subalternes. L'invisible main-d'œuvre de l'Himalaya Depuis plus d'un siècle, l'alpinisme himalayen repose sur une division du travail tacite mais implacable. D'un côté, les alpinistes occidentaux – ou népalais médiatisés comme Nirmal Purja – qui signent les exploits, accumulent les contrats publicitaires et écrivent les récits d'expédition. De l'autre, les porteurs d'altitude et guides locaux pakistanais qui transportent le matériel, ouvrent les voies, fixent les cordes, montent les camps d'altitude. Même travail, même exposition au danger – parfois plus. Mais aucune reconnaissance, aucune visibilité, aucune structure pour protéger leurs droits. Les données manquent cruellement. Aucune organisation internationale – ni l'Union Internationale des Associations d'Alpinisme (UIAA), ni les fédérations nationales – ne collecte de statistiques précises sur les conditions de travail et les accidents mortels des porteurs pakistanais. Cette absence de données n'est pas neutre : elle reflète l'invisibilité structurelle de cette main-d'œuvre dans l'économie globale de l'alpinisme. Sans statistiques officielles ni système de reporting, les conditions de travail des porteurs pakistanais restent largement opaques entre salaires plusieurs fois inférieurs à ceux des guides occidentaux ou népalais pour un travail équivalent et une formation artisanale transmise de génération en génération sans certification reconnue. Ce changement de paradigme dépasse la simple question syndicale : il s'agit d'une décolonisation symbolique de l'alpinisme. Cette invisibilité s'explique aussi par l'absence d'organisation collective. Dispersés dans des vallées reculées du Gilgit-Baltistan, ces professionnels n'avaient ni les moyens ni les ressources pour négocier en position de force avec les agences occidentales. Le rapport de pouvoir était totalement déséquilibré : des dizaines de candidats pour chaque place, aucun contre-pouvoir organisé, aucune possibilité de refuser des conditions dangereuses sans perdre le peu de revenus disponibles dans ces régions parmi les plus pauvres du Pakistan. La création de la KMGA vient précisément percuter ce système en donnant aux guides un outil de négociation collective. Les profits partent, les risques restent L'économie de l'alpinisme himalayen fonctionne selon un modèle postcolonial classique : extraction de valeur dans les pays du Sud, accumulation de profits dans les pays du Nord. Les grandes agences de trekking et d'expédition, majoritairement basées en Occident, organisent des expéditions sur les sommets pakistanais tout en ne reversant qu'une fraction des revenus aux professionnels locaux. Ce modèle économique repose sur une forme d'externalisation du risque : le travail le plus dangereux – fixer les cordes dans les couloirs d'avalanche, transporter des charges lourdes à plus de 7000 mètres d'altitude – est confié à une main-d'œuvre locale faiblement rémunérée et peu protégée. En cas d'accident, la responsabilité est diluée : le porteur était « indépendant », l'agence n'est qu'un « intermédiaire », les assurances ne couvrent pas les « accidents de travail » dans un contexte où le statut même de travailleur n'est pas reconnu. En s'organisant collectivement, les guides pakistanais se dotent désormais d'un outil pour transformer ce rapport de force. Ils peuvent exiger des standards minimaux, refuser des conditions dangereuses, imposer des tarifs décents. Ils passent d'une position de faiblesse dans les négociations à celle d'acteurs politiques organisés. Ce changement de paradigme dépasse la simple question syndicale : il s'agit d'une décolonisation symbolique de l'alpinisme. Pendant plus d'un siècle, l'histoire de l'alpinisme himalayen a été écrite par et pour les Occidentaux. Les récits d'expédition mentionnent les porteurs comme des figurants anonymes, jamais comme des acteurs à part entière. Les exploits sont signés par ceux qui paient, rarement par ceux qui portent. Cette hiérarchie symbolique s'est construite sur une distinction implicite mais tenace : il y aurait d'un côté les « vrais » alpinistes – ceux qui choisissent librement de grimper, qui maîtrisent la technique, qui comprennent la montagne – et de l'autre les porteurs locaux, qui ne feraient ce travail que par nécessité économique, sans véritable passion ni expertise. Cette distinction a longtemps servi à justifier l'asymétrie salariale et la distribution inégale de la reconnaissance. Sirbaz Khan incarne précisément la rupture avec ce schéma. En réalisant les 14 sommets de 8000 mètres sans oxygène – un exploit que seuls une poignée d'alpinistes occidentaux ont accompli – il prouve que les alpinistes pakistanais possèdent l'expertise, l'endurance et la passion que l'industrie leur déniait. Sa nomination à la tête de la KMGA n'est pas qu'un symbole : elle légitime l'organisation aux yeux de l'industrie internationale. L'inclusion explicite des femmes dans les comités de la KMGA constitue également une avancée notable dans un contexte où les femmes pakistanaises font face à d'immenses obstacles pour pratiquer l'alpinisme. Le Pakistan reste l'un des pays les plus conservateurs au monde en matière de mobilité des femmes. Les alpinistes femmes pakistanaises ont dû affronter non seulement les dangers de la montagne, mais aussi l'hostilité sociale, les pressions familiales, et parfois les menaces physiques. Que la KMGA intègre dès sa création les femmes guides dans ses instances de décision marque une rupture avec les organisations traditionnelles pakistanaises, souvent exclusivement masculines. Les questions demeurent néanmoins : combien de femmes siègent réellement dans les comités ? Quels rôles leur sont attribués ? Ont-elles un pouvoir de décision effectif ou leur présence sert-elle surtout à rassurer les partenaires internationaux ? Les prochains mois permettront de mesurer si cette inclusion est structurelle ou cosmétique. L'enjeu n'est pas seulement symbolique : si les femmes guides obtiennent une place réelle dans l'organisation, elles pourront porter des revendications spécifiques – accès aux formations, sécurité dans les refuges, lutte contre le harcèlement – qui transformeraient en profondeur la profession. Un rapport de force qui change La KMGA ne résout pas d'un coup toutes les contradictions de l'alpinisme himalayen. Les asymétries économiques persisteront tant que les agences occidentales contrôleront l'essentiel de l'industrie. La reconnaissance internationale prendra du temps. Les résistances seront nombreuses, notamment de la part des tour-opérateurs qui ont intérêt au maintien du statu quo. Mais quelque chose a changé. Pour la première fois, les guides pakistanais disposent d'une structure collective capable de négocier, de refuser, d'imposer des conditions. Ils ne dépendent plus uniquement du bon vouloir des agences étrangères. Ils peuvent désormais menacer de ne pas travailler si les standards ne sont pas respectés. Cette capacité d'action collective modifie le rapport de force. La question qui se pose maintenant est simple : que se passera-t-il quand les guides pakistanais exigeront les mêmes tarifs et les mêmes conditions que leurs homologues occidentaux ou népalais ? L'industrie de l'alpinisme himalayen, qui a prospéré pendant des décennies sur l'exploitation d'une main-d'œuvre sous-payée, devra s'adapter. Soit en redistribuant équitablement la valeur créée, soit en révélant au grand jour les fondements néocoloniaux de son modèle économique. Le 29 novembre 2025, à Skardu, plusieurs centaines de guides ont décidé qu'ils ne seraient plus l'invisible main-d'œuvre de l'Himalaya. Désormais, il faudra compter avec eux.

  • Agressions sexuelles : le calvaire d'une grimpeuse de l'équipe de France face à la FFME

    Quelques heures après l’annonce publique de la démission d’Alain Carrière, une grimpeuse de l’équipe de France alertait l’ensemble des membres de la FFME sur la manière « problématique » dont la fédération avait traité son cas. Un cas d’agression sexuelle dont elle aurait été victime de la part d'un autre membre de l’équipe nationale, lors d’une étape de Coupe du monde. Vertige Media a recueilli son témoignage avant de confronter le président de la FFME. Voici le compte rendu de nos informations exclusives. © David Pillet Fin d'année étrange pour la Fédération française de la montagne et de l'escalade (FFME). Le 6 décembre dernier, son président, Alain Carrière, annonçait sa démission. Le soir même, un email explosif tombait dans les boîtes de réception de l’ensemble des membres de la fédération. L’objet ? Limpide : « Agressions sexuelles en équipe de France ». L’autrice, nous l'appellerons Emma*, est une grimpeuse de l’équipe de France. Dans son courriel, elle confie avoir été victime d'agressions sexuelles subies lors d'une étape de Coupe du monde et dénonce la manière dont les instances disciplinaires de la fédération ont géré son cas. Du signalement de l’agression au procureur de la République jusqu’aux deux commissions de discipline qui se sont succédé, en passant par des pensées obsédantes et une menace de mort, plus de six mois se sont écoulés sans qu’Emma n’ait eu la sensation d’être protégée par sa fédération. Vertige Media a recueilli son témoignage, puis a confronté le président de la FFME, Alain Carrière. Les faits et leurs commentaires révèlent une affaire qui interroge le système fédéral de l’escalade française sur le traitement des violences et harcèlement sexistes et sexuels. Colère, rêve olympique et nuit noire Il est presque 23h lorsque l’ensemble des personnes qui possèdent un alias @ffme.fr dans leur adresse email reçoivent un long message d'Emma, grimpeuse membre de l’équipe de France d’escalade. Dans le courriel, que Vertige Media s’est procuré, celle-ci indique avoir déposé plainte pour agression sexuelle contre un autre membre de l’équipe de France. Elle indique aussi qu’elle ne compte pas traiter de la personne mise en cause, mais « de la manière dont les instances disciplinaires de la fédération gèrent, à ce jour, cette problématique ». Aussi, sur plusieurs paragraphes, Emma qui se dit « profondément en colère » accuse sa fédération de ne pas avoir pris les mesures de protection et de sécurité adéquates, pour elle et pour les autres. Et pointe directement Alain Carrière, le président de la FFME, comme principal responsable. Plus loin, la plaignante confiera le calvaire qu’elle vit depuis plusieurs mois entre insomnies, blessures et anxiété. Des mois au cours desquels elle a « supplié » un président de fédération d’agir en réaction à une situation qu’elle juge aujourd’hui « impensable ». Comme beaucoup de sportives de haut niveau, Emma a commencé l'escalade très jeune. Les entraînements, l’abnégation et un certain talent lui ouvrent les portes du Pôle France, puis de l’équipe de France jeunes et enfin, seniors. La jeune grimpeuse accède à quelques finales, des podiums et rêve alors des Jeux olympiques de Los Angeles 2028. Nous sommes à l’été 2024. Les JO de Paris s'apprêtent à lever le rideau sur un mois de compétitions exceptionnel. Emma se plaît bien en équipe de France. Quand elle se rend au nouveau rassemblement pour lequel elle est convoquée, elle trouve l’ambiance « chouette ». Elle aime la compétition et cette vie qui lui offre un statut aménagé vis-à-vis de ses études supérieures. La jeune femme est alors à des lieues d’imaginer qu’un événement va brutalement changer le cours de sa vie. « Quand je me réveille, c’est comme quand quelqu’un t’a tapé sur l’épaule. Tu sais que t’as été réveillé parce qu’on t’a tapé sur l’épaule, mais tu n’as pas vraiment vu la personne le faire » Emma, grimpeuse de l’équipe de France C’est désormais au téléphone qu’elle raconte à Vertige Media les événements qui la conduiront, six mois après, à alerter ses instances fédérales. Cet été 2024, lors de la nuit qui sépare les deux jours de compétition de cette étape de Coupe du monde, au sein même de l’hôtel que la FFME a réservé pour ses athlètes, Emma est victime d’attouchements de la part de son agresseur présumé qui à plusieurs reprises, ne tient pas compte de son non-consentement. Ce n'est pas la première fois qu'elle se retrouve agressée par la même personne. En 2023 déjà, ce dernier avait tenté d'abuser d'elle dans son sommeil. « Quand je me réveille, c’est comme quand quelqu’un t’a tapé sur l’épaule, confie-t-elle au bout du fil. Tu sais que t’as été réveillé parce qu’on t’a tapé sur l’épaule, mais tu n’as pas vraiment vu la personne le faire. » Cet épisode n’est pas le premier à constituer, de sa part, une forme de violences et harcèlement sexistes et sexuels (VHSS). En plus d'abus subis pendant son sommeil, la grimpeuse confie des agissements répétés et même des aveux du mis en cause qui aurait reconnu « avoir eu un comportement insistant ». « Sauf que cette insistance est caractérisée par des attouchements et qu'elle est violente, contraignante et menaçante, plaque Emma. Il a dépassé la limite. La limite étant mon consentement. » Mais cette nuit, la jeune femme sait que ce qu’il s’est passé est plus grave. Pourtant, pendant les semaines qui suivent, elle reste mutique. Ce sera l’affaire des viols de Mazan, prépondérante dans l’actualité de la fin d’année 2024, qui va provoquer des pensées obsessives chez Emma. « La radio, la télé, Instagram, tout me ramenait à ça, explique-t-elle. Ça devenait hyper anxiogène. » L’athlète contient son stress encore quelques mois puis, en mai 2025, décide de parler de l’incident à son entraîneur qui fait lui-même aussitôt remonter l’information à son Directeur Technique National (DTN). En vertu de l’article 40 du code de procédure pénale, ce dernier – agent public – a l’obligation d’en informer le procureur de la République. Le signalement est effectué, la justice est saisie. Entre-temps, Emma reçoit encore des messages de la part de son agresseur présumé. Il sait qu’elle s’est confiée. Et, un jour, parmi les nombreux échanges dont Emma accuse réception, il y a une phrase qui, pour la première fois, lui fait peur. Les ombres du président « Je suis fatigué d'essayer, je vais te faire disparaître. Je te hais de toutes les cellules de mon corps. » Les termes ont beau être placés au milieu d’un long texte, cela ne change rien pour Emma : c’est une menace de mort. Au moment du signalement, elle est prise en charge par la référente VHSS de la fédération, un accompagnement qu’elle juge aujourd’hui encore « exemplaire ». À l'été 2025, Emma dépose plainte auprès d’un commissariat de police. Parallèlement, c’est désormais au tour d’Alain Carrière de prendre ses responsabilités. Après avoir consulté en premier lieu le président du comité de déontologie de la fédération – un ancien magistrat –, le président de la FFME décide alors de saisir la commission de discipline de première instance. Contacté par Vertige Media, l’intéressé confirme : « Dès qu'on a eu connaissance des faits, le DTN a fait un signalement. On a été suivi, accompagné, conseillé par le ministère et par notre conseil juridique ». « Je me suis retrouvée à supplier un président de fédération » Emma, grimpeuse de l’équipe de France La commission rend sa décision le 29 août 2025 en déclarant qu’elle n’est pas compétente pour se prononcer. Motif : « Les faits, alors même qu'ils ont eu lieu durant une nuit entre deux journées de compétition, concernent la sphère strictement privée ». Emma est abasourdie. « C’est du grand n’importe quoi, s’insurge-t-elle encore aujourd’hui. C’est comme s’ils avaient dit : “Ce qui se passe la nuit ne nous regarde pas”. Donc le soleil se couche et cela devient une zone de non-droit ? » Quelques semaines plus tard, son avocat découvre autre chose. La décision cite l'article 2 du règlement disciplinaire de la FFME, mais s'arrête juste avant un paragraphe essentiel. Celui-ci précise que les organes disciplinaires sont compétents « en cas d'atteintes à la charte d'éthique et de déontologie (...) et de violences ou d'atteintes sexuelles et/ou psychologiques, et ce, y compris si les faits reprochés à l'intéressé ont eu lieu localement, dans le contexte de l'activité d'une association affiliée ». Dans son verdict, le paragraphe qui traite explicitement des VHSS a été omis par la commission. Comment l’expliquer ? Au téléphone, Alain Carrière admet d’abord : « Je ne m’explique pas la décision, j’ai été très étonné ». Le président de la FFME raconte dans la foulée que c’est la raison pour laquelle il fera appel, après un temps de réflexion où il consultera le ministère des Sports, le DTN et la DG de la fédération, leur conseil juridique ainsi que d’autres fédérations. Seulement, Emma dément. Selon la plaignante, Alain Carrière lui dit d’abord qu’il est « embêté », qu’il n’est pas certain de faire appel mais qu’il lui promet de la prévenir au bout de quelques jours de réflexion. Après moins d'une semaine, il la rappelle. « Il m'explique que d'après les différents conseils qu'il a eus, un appel a peu de chances de fonctionner et que du coup il ne le fera pas », raconte Emma. C’est un choc. Accompagnée de sa mère, la jeune femme se retrouve en détresse. Cette détresse, elle la transmet à sa référente VHSS, à son coach, au DTN… Elle insiste également auprès d’Alain Carrière. « Je me suis retrouvée à supplier un président de fédération, poursuit-elle. J’étais en colère, en pleurs. » Alors qu’elle est aux abois, elle ne comprend pas les réactions de son interlocuteur, et lui reproche un manque d’empathie. « Quand je lui ai dit que ne pas prendre mon parti, c’est prendre le parti de l’agresseur, il m’a juste répondu : “Agresseur présumé”. Même si c’est vrai juridiquement, ce n’est pas quelque chose que tu réponds à quelqu’un qui a déposé plainte. » De son côté, Alain Carrière évoque une personne « extrêmement perturbée » par ce qui lui arrive et explique ce décalage par « une histoire de perceptions ». Néanmoins, le président de la FFME tient à se reprendre en précisant qu’« en effet, il y a eu une phase dans laquelle, au départ, il ne pensait pas faire appel ». Puis, le président parle d’une phase de réflexion. Et cinq jours après son refus initial, Alain Carrière change d’avis. In extremis, celui-ci saisit la commission d’appel. Pour expliquer ce revirement, le responsable parle de « consultations ». Emma, elle, a une autre théorie : « Je pense qu’il a eu peur des conséquences. Si une décision de justice ne va pas dans son sens et qu'il n'a pas fait appel, on pourra le lui reprocher ». L’appel du vide Quoi qu’il en soit, la commission d’appel se réunit assez rapidement, en octobre 2025, après avoir jugé recevable la demande du président de la FFME. C’est un autre collège que celui formé en première instance qui se réunit ce jour-là et qui, le 17 octobre, revient d'abord sur la décision de la première instance et déclare que le conseil fédéral est cette fois-ci « compétent pour se prononcer ». Plus loin, il constate aussi « qu’aucun élément ne permet d’établir que X** aurait outrepassé le consentement de Madame X** ». C’est un autre coup dur pour Emma. D’autant que la plaignante avait cette fois-ci apporté « les témoignages d’autres personnes qui appuyaient fortement [ses] propos » ainsi que les messages de harcèlement et la menace de mort. Dans l’email envoyé aux membres de la fédération, elle commente : « J’ignore quels éléments permettraient, dans ce genre d’affaires, de prouver mon consentement (...) Mais évidemment, je n’ai pas de vidéo de lui en train d’abuser de moi dans mon sommeil ». Quand on lui demande ce qu’il pense de la décision rendue par la commission d’appel, Alain Carrière répond ne « pas vouloir commenter les décisions de justice » (même si les décisions de commissions disciplinaires ne peuvent pas être considérées comme des décisions de justice puisque ce ne sont pas des juridictions, ndlr). Il déclare aussi ne jamais avoir lu les messages de harcèlement et la menace de mort. « Je sais que ces éléments ont été transmis à ces commissions qui, je le précise, sont indépendantes, souligne Alain Carrière. Si j’ai accès au signalement initial, je ne peux pas avoir accès à l’ensemble des éléments qui sont protégés par le secret de l’instruction. » « Au bout du compte, je pense ne pas avoir fait d’erreurs » Alain Carrière La décision de la commission d’appel vient mettre un terme à la procédure fédérale. Pour Emma, les recours n’existent plus. L’agresseur présumé ne sera donc pas sanctionné par la FFME. Il continuera à être financé par la fédération et à participer aux rassemblements de l’équipe de France. C’est un autre reproche qu’Emma adresse au président de la fédération. Ce dernier, en vertu de l’article 12 du règlement disciplinaire de la FFME, aurait pu prendre une mesure conservatoire contre le mis en cause. Comprendre : le suspendre provisoirement, l’éloigner, lui interdire de participer au rassemblement etc. Alain Carrière n’a jamais pensé utiliser ce pouvoir. « J’ai pensé qu’il n’y avait pas de raisons de le faire, assure-t-il au téléphone. Le DTN m’avait confié que des mesures avaient été prises par le pôle et les entraîneurs pour qu’Emma et son agresseur présumé ne se croisent pas. J’ai fait confiance à mes équipes. » Des sources internes à la FFME ont confirmé à Vertige Media avoir effectivement pensé et pris de telles mesures. Toutefois, Emma estime de son côté que c’est elle qui s’est mise « plusieurs fois en retrait sans que son encadrement ne le lui demande ». Si elle pense être la principale lésée par la situation d’éloignement, elle assure surtout que la fédération contrevient à son devoir de protection vis-à-vis des autres membres de l’équipe de France. « Au regard de la plainte, on peut vraisemblablement s’interroger sur les menaces qui pèsent sur la sécurité des autres athlètes », précise-t-elle. De son côté, le président réplique : « Si on arrêtait de sélectionner en équipe de France la personne qu'elle dénonce, il pourrait aussi porter plainte » (une mesure conservatoire est pourtant une mesure de protection, pas une sanction, ndlr). Calcul juridique, volonté de protéger l'institution ou absence d’empathie ? « Moi aussi » Au-delà des conjectures, une chose est sûre : pendant six mois, Emma tient à grands renforts d’antidépresseurs, de somnifères et de Xanax. Elle confie que l’anxiété, couplée au manque de sommeil, la rend extrêmement sujette aux blessures. Tendinopathies, zona, mal de dos. Hier encore, elle confie s’être fait un nouveau lumbago. « Mon rêve olympique s’éloigne à chaque nouvelle insomnie, à chaque nouvelle blessure », assène-t-elle. Emma ne décrit pas autre chose qu’un sentiment d’abandon. « À part quelques personnes que je remercie encore, j’ai été très seule, poursuit la grimpeuse internationale. Des dizaines de messages sont restés sans réponse. » Parfois, la situation tourne, selon elle, à l'absurde. « La campagne de prévention contre les VHSS que la fédération a diffusée sur ses réseaux sociaux début octobre m’a rendu malade », affirme-t-elle. Le président de la FFME s’en défend. Selon lui, sa fédération est exemplaire sur les VHSS, en témoignent les mentions qu’elle aurait obtenues de la part du ministère des Sports. Alain Carrière invoque à nouveau « une affaire de perceptions ». Il certifie que le cas d’Emma a été traité chaque semaine par ses soins avec son DTN et ses équipes. « Et ça, elle ne l’a pas perçu, continue-t-il. Elle a même perçu ça comme un manque d’intérêt. Des nouvelles d’Emma, j’en avais de façon indirecte. C’est vrai que je n’en ai pas prises en direct quand elle n’était pas bien. Mais moi, je ne suis pas psychologue ». Au bout du compte, le président de la FFME confie « qu’il pense avoir été bien conseillé et ne pense pas avoir fait d’erreur. » Emma, quant à elle, n’en démord pas : Alain Carrière a fui ses responsabilités. « Je ne dis pas qu’il est responsable parce que c’est de sa faute, précise la jeune femme. Je dis qu’il est responsable parce qu’il en a le statut. Et la manière dont j'ai dû me battre contre lui, ce n’est vraiment pas normal. » « C’est beaucoup plus facile pour moi de témoigner maintenant parce que ça a été beaucoup plus dur pour d’autres avant. Et si d’une manière ou d’une autre, je peux rendre ça plus facile pour celles qui le feront après, alors, c’est bien » Emma, grimpeuse plaignante de l’équipe de France Aujourd’hui, si Emma témoigne, c’est parce qu’après un an et demi de calvaire, elle est arrivée au bout d’une réflexion : « Je me suis dit que ça ne servait à rien que je passe par là si les autres devaient passer par là aussi ». Elle poursuit : « En tant que femme, et en ayant grandi dans les années 2000-2010, je fais partie d’une génération qui a quand même été très sensibilisée à ces questions. C’est beaucoup plus facile pour nous de parler de violences sexistes et sexuelles parce que d’autres ont parlé avant. Autrement dit, c’est beaucoup plus facile pour moi de témoigner maintenant parce que ça a été beaucoup plus dur pour d’autres avant. Et si d’une manière ou d’une autre, je peux rendre ça plus facile pour celles qui le feront après, alors, c’est bien. » Emma aura mis deux mois à écrire son email adressé à la FFME. La jeune femme témoigne aujourd'hui du soutien qu'elle a reçu, « qui [la] fait sentir beaucoup moins seule ». « Du coup, ça me donne aussi plus de force, poursuit-elle. Au départ de cette histoire, je me disais que ce serait juste impossible de continuer ma carrière sportive. Aujourd'hui, je me dis que c'est possible. » La grimpeuse de l'équipe de France a décidé de briser le silence d’une affaire qui n’était connue que d’une petite poignée de personnes à la Fédération française de la montagne et de l’escalade. Au début de ce mois de décembre, la donne a désormais changé, quelques moments après que l’institution a annoncé publiquement la démission d’Alain Carrière, son président depuis 2016. La fédération le certifie : il s’agit d’une simple coïncidence. *Le prénom a été changé. **Ces désignations ont été faites pour respecter l'anonymat.

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