Tanya Naville : « J'ai jamais su ouvrir une porte avec un coup de pied »
- Pierre-Gaël Pasquiou

- 13 oct.
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 14 oct.
Directrice du festival Femmes en Montagne, Tanya Naville n’aime pas qu’on lui colle des étiquettes. Ni « militante », ni « féministe revendicatrice », elle préfère parler de récits, de symboles et d’humus collectif. Derrière son calme apparent, elle bouscule pourtant en profondeur un imaginaire montagnard longtemps bâti sur la conquête, la virilité et la performance. En programmant autrement, elle transforme ce que la montagne donne à voir – et à penser.

Vertige Media : Programmer un film, c’est décider quel imaginaire de la montagne entre dans la mémoire collective. As-tu conscience que ce rôle, en tant que directrice du festival, est presque politique ?
Tanya Naville : Mon objectif est avant tout de proposer d'autres récits, des nouveaux récits. Il y a vraiment cette volonté de sélectionner des choses qu'on ne verra pas ailleurs. On va avoir des films que tout le monde attend, et à côté de ça, ce que j'appelle des nouveaux récits – des films qu'on ne voit que chez nous et des sujets qu'on a envie de traiter. Parfois on est hyper contents de voir certains sujets abordés qu'on n'aurait pas pensé pouvoir traiter si vite. Je pense par exemple au film Fragments choisis d'Alicia Cenci, sorti il y a deux ans, sur un coming-out dans le monde du freeride. Ce qu'on essaie vraiment de faire, c'est de compléter l'imaginaire collectif de la montagne. D'éviter de retrouver les mêmes choses, d'apporter d'autres perspectives et d'élargir l'imaginaire de la montagne pour les gens.
Vertige Media : Tu ne revendiques donc pas de dimension politique dans ta programmation ?
Tanya Naville : Ma problématique, c'est que j'ai bossé en politique comme technicienne – les techniciens proposent, les élus disposent. Du coup, j'ai un petit côté langue de bois là-dessus. Je considère que c'est à chacun de faire sa conscience politique et que moi, je vais plutôt proposer le terreau, l'humus qui va leur permettre de créer eux-mêmes leur vision politique. La volonté depuis le début du festival, ça a toujours été d'inspirer, de ne jamais braquer les gens. Dans chaque projection, on ne va jamais faire une séance avec que des sujets hyper touchy, hyper politiques, ni une séance feel good avec que des films grand public. L'objectif, c'est de les saupoudrer partout pour sensibiliser un public qui ne serait pas venu sur des sujets plus sensibles, mais aussi d'inspirer tout le monde à progresser dans sa représentation.
Vertige Media : Tu dis que les films réalisés par des femmes « font voir autrement ». De quoi parle-t-on concrètement ?
Tanya Naville : Je pense que le genre – et pas le sexe – est construit sociétalement. Il y a eu dans l'éducation, dans l'évolution de la société, des différences qui font que forcément, les créations d'un genre ou de l'autre vont être un peu différentes. Je parle en général bien sûr – toutes les femmes ne pensent pas de la même façon, tous les hommes non plus. Mais il y a quand même un biais de genre dans le sens où on n'a pas vécu les mêmes choses. Beaucoup de personnes se disent qu'elles n'avaient pas conscience d'avoir un genre jusqu'à être confrontées à quelque chose. C'est souvent là qu'il y a cette prise de conscience : « Moi, j'avais l'impression d'être moi-même et pas une femme ou un homme, et d'un coup, bam, j'ai pris des rappels que j'étais une femme ».
« Personne ne peut dire que ces films n'existent pas – même nous, on refuse des films ! »
On part de deux univers complètement masculins. Le monde de la montagne est très, très masculin. Le monde du cinéma et du film l'est aussi dans sa réalisation. Le combo des deux est encore plus masculin. Donc les femmes qui arrivent à réaliser ont dépassé plusieurs choses : le syndrome de l'imposteur qu'on voit beaucoup plus chez le genre féminin, le fait de s'imposer dans deux milieux masculins, et elles ont osé proposer un message. Forcément, le traitement est différent, soit parce qu'elles ont su faire leur place pour qu'on leur fasse confiance, soit parce qu'elles ont ouvert des portes – en les ouvrant petit à petit ou en donnant des coups de pied dedans. L'histoire qu'elles racontent est différente parce que le chemin n'est pas le même.
Vertige Media : Le cinéma de montagne s'est longtemps nourri du mythe de l'exploit solitaire, du sommet conquis. Les récits féminins inventent-ils d'autres mythologies ?
Tanya Naville : Je pense que dans un premier temps, tu es obligée. Si tu regardes toute la littérature autour de la conquête des sommets, ils conquièrent une montagne comme ils conquièrent une femme. Tu sais, ils « déflorent » le sommet. Tu as tout ce vocabulaire de conquête de l'homme, ce côté amoureux. Donc forcément, en tant que femme, il fallait s'approprier un autre moyen d'en parler. Il y a un imaginaire collectif qui fait que l'explorateur est plus souvent « explorateur » qu'« exploratrice ».

Et on voit qu'en réalité, les femmes qui traitent de montagne ne se contentent pas du simple compte-rendu d'exploit. Elles se disent : « Pour une fois, j'ai une voix au chapitre, j'ai une opportunité ». Au lieu de ne traiter que de cet exploit, elles vont rajouter des sujets. On pense au film de Svana Bjarnason (Climbing from the Ashes, ndlr) l'année dernière, où elle parle aussi de son avortement, tandis qu'un homme aurait juste dit : « J'ai eu un souci personnel ». Les femmes profitent de ce moment pour sensibiliser d'autres femmes, montrer comment ça fonctionne, saisir cette opportunité. On voit des films qui vont plus loin, qui ont des discours plus universalistes. Quand une grimpeuse voit un film où une femme doute, échoue, réussit autrement, c'est une permission de se projeter.
Vertige Media : Ton festival agit presque comme une fabrique de permissions symboliques, non ?
Tanya Naville : Je me souviens d'une projection où un homme a levé la main et a dit : « Moi, je viens à votre festival chaque année. Merci de me proposer une autre vision de la montagne. En tant qu'homme, j'en ai marre de voir la montagne que par la performance. Pour moi, la montagne, ce n'est pas que ça. Parfois j'aime être performant, parfois j'aime profiter, avoir des partages ». Ça m'a fait hyper plaisir que ce soit un homme qui le dise.
« Nous, on essaie de faire changer les choses comme le sachet de thé dans l'eau : en infusant, au bout d'un moment, ça change la couleur »
C'est cette permission-là : montrer qu'en montagne, tu as le droit d'être leader, tu as le droit d'être second, tu as le droit de douter, tu as le droit de réussir, et que ce n'est pas le genre qui fait le pratiquant. Quand je m'occupais des groupes d'alpinisme féminin, des hommes m'ont dit : « Merci de parler de la familiarité de cordée, parce que ça permet aussi aux hommes de se dire qu'ils ont le droit d'être seconds ». Inconsciemment, à niveaux égaux, l'homme va se sentir obligé de se mettre devant. Montrer que la femme peut être devant permet à l'homme d'oser aussi douter, d'accepter d'être second sans ce côté « homme invincible ».
Vertige Media : Ces permissions s'adressent donc autant aux femmes qu'aux hommes ?
Tanya Naville : Exactement. Tu ne peux pas dire toi-même que c'est une safe place, mais quand quelqu'un te le dit, tu l'enregistres fort. Ce retour m'a fait comprendre que notre festival peut être perçu comme ça par le public masculin aussi.
Vertige Media : Femmes en Montagne est aujourd’hui plus qu’un festival : vous avez des ateliers, une plateforme VOD, une approche inclusive. Les récits minorisés doivent-ils créer leurs propres structures pour survivre ?
Tanya Naville : En fait, je me suis toujours dit qu'un jour, peut-être qu'on n'aura plus besoin d'exister, et ce sera génial ! C'est comme les assos féministes : si un jour elles n'ont plus besoin d'exister, elles seront hyper contentes. Pour l'instant, ce n'est pas le cas, mais ça progresse énormément.

Maintenant, il y a une vraie mixité dans sa programmation. Les Rencontres du Cinéma de Montagne de Grenoble viennent vers nous pour qu'on les aide à avoir plus de films sur les femmes. Tous les grands festivals font maintenant des efforts pour plus de mixité. Nous, on est contents d'exister parce qu'on montre que c'est possible de faire une programmation intégrale là-dessus. Personne ne peut dire que ces films n'existent pas – même nous, on refuse des films !
Vertige Media : Comment trouves-tu l’équilibre entre exigences militantes et exigences artistiques ?
Tanya Naville : On ne dit pas qu'on est militant. On n'est pas militant, on est engagé et inspirant. J'ai jamais su ouvrir une porte avec un coup de pied – il y en a qui savent très bien le faire, c'est parfait ! Nous, on essaie de faire changer les choses comme le sachet de thé dans l'eau : en infusant, au bout d'un moment, ça change la couleur.
On a un super comité de sélection avec Marion Paquet qui a vraiment l'œil pour dire si c'est de qualité cinématographique. Il y a le choix du discours, puis Marion vérifie si le récit est bien construit, si l'image est bien, si le son est bien. Dans le choix final, je dois équilibrer entre performance, sujets, rythme. Si je ne mets que des films plombants, ce sera dur pour les gens de sortir. Si je ne mets que des films punchy sans message, on perd l'intérêt de Femmes en Montagne. Je saupoudre pour garder cette essence : mixer les pratiques, les sujets, le rythme.
Vertige Media : Finalement, si les femmes écrivent et filment la montagne, n’est-ce pas moins une lutte féministe qu’un changement cosmologique – transformer notre manière d’habiter le monde ?
Tanya Naville : Je pense que c'est plus ça. Notre importance, c'est d'amener le terreau qui permettra à chacun de faire germer les graines qu'il souhaite. Si tu mets toujours une terre acide, tu auras toujours le même type de graines qui pousse. Nous, on rajoute un peu de terre basique pour que ça fasse germer des plantes différentes. Après, on laisse chacun en faire ce qu'il veut. Certains vont dire : « Ça me change ma manière de vivre, je vais réfléchir différemment ». D'autres vont juste dire : « C'était cool ». Nous, on donne le substrat et c'est aux autres de pousser dessus.
C'est pareil avec les scolaires. Des jeunes filles nous disent : « Grâce à vous, maintenant je vais faire un métier dans le monde de la montagne », alors qu'elles n'y pensaient pas avant. C'est ça qu'on veut.
Le festival Femmes en Montagne reviendra du 13 au 16 novembre 2025 pour une nouvelle édition à Annecy. Une invitation à voir, écouter et penser autrement la montagne – à travers les récits de celles et ceux qui la vivent au pluriel. Toutes les informations sont à retrouver sur le site officiel du festival.














