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En Espagne, l'escalade dangereuse des modèles de gestion externalisée

À Vitoria-Gasteiz, capitale du Pays basque espagnol, les salarié·es qui gèrent les murs d’escalade municipaux dénoncent des salaires impayés, du matériel de sécurité défectueux, un manque de formation, et même un accident grave. Un signal d’alarme sur les dérives d’un modèle de gestion externalisée qui touche, parfois discrètement, bien au-delà des frontières basques.


mur d'escalade
© Ryunosuke Kikuno

Les rocódromos municipaux — autrement dit, les salles d’escalade publiques — ne sont plus seulement des lieux de loisir, mais le reflet d’une tension sociale plus profonde. Dans cette ville réputée pour sa politique sociale et environnementale, la grimpe devient un terrain où se jouent d’autres équilibres : ceux entre coût et sécurité, entre délégation et responsabilité. Derrière les baudriers et les prises multicolores, un modèle s’essouffle : celui d’un service public confié à des prestataires privés au nom de l’efficacité, mais qui, trop souvent, finit par user les cordes… et les gens.


Trois murs et un contrat


Dans les centres civiques d’Ariznabarra, d’Hegoalde et de Salburua, les grimpeur·euses de Vitoria se retrouvent chaque semaine dans les salles d’escalade municipales, ces rocódromos où l’on vient aussi bien s’initier qu’entretenir ses callosités. Des structures publiques, populaires, que la Ville a choisi de confier à une société privée : Prismaglobal. En juin 2024, l’entreprise a décroché le marché de la gestion intégrale pour deux ans — encadrement, maintenance, sécurité, nettoyage, ouverture des voies — pour un montant de 751 410 € TTC. Un seul candidat s’était présenté à l’appel d’offres.


Le contrat promettait davantage de services : 158 heures supplémentaires de présence saisonnière et 74 heures d’ouverture de voies en plus, afin de « répondre à la demande croissante des usager·ères », précisait la municipalité dans son communiqué officiel.

Mais à peine un an plus tard, la promesse d’efficacité s’est muée en réquisitoire.


« Salaires impayés, EPI défectueux, accident passé sous silence »


Le 7 octobre 2025, le média local GasteizBerri publie un communiqué signé par les salarié·es :

ils y dénoncent le non-paiement des salaires d’août et de septembre, après des retards déjà chroniques l’année précédente — « jusqu’à sept mois de décalage », écrivent-ils. Dans le même texte, les employé·es évoquent l’absence d’équipements de protection individuels adaptés, des harnais non révisés et un manque de formation pour des tâches pourtant à risque : travaux en hauteur, nettoyage à l’acide, manipulation de cordes.


Un épisode concentre leur colère : la chute d’un collègue d'environ 8 mètres, survenue il y a plusieurs semaines. Selon eux, aucune mesure corrective n’a suivi. Ni enquête interne, ni communication, ni protocole de sécurité mis à jour. « Les cordes usées ont été retirées, mais pas remplacées », ajoutent-ils. Résultat : certaines voies sont fermées, d’autres maintenues malgré des conditions discutables. L’affaire, reprise le lendemain par Gasteiz Hoy, évoque un « service public fragilisé, au détriment de la sécurité et du respect des travailleurs ».


Une dérive structurelle


Le malaise n’est pas nouveau. Avant Prismaglobal, la gestion était assurée par Disport Eki, déjà visée par des grèves pour impayés et conditions précaires. Les salarié·es parlent d’un « cycle sans fin » : des contrats publics toujours attribués sur le critère économique, sans contrôle réel des conditions d’exécution. La Ville change de prestataire, mais les problèmes restent — parfois aggravés par la pression sur les coûts.


Le modèle espagnol des délégations sportives fonctionnent souvent sur le même schéma : externaliser pour « optimiser ». Résultat : les salarié·es passent d’un·e employeur·euse à l’autre, les responsabilités se diluent, les salaires stagnent et la sécurité s’érode. Et dans les salles, ce sont les mêmes visages qui continuent d’accueillir le public, mais avec des gants percés et des cordes à moitié révisées.


La loi, pourtant, ne laisse aucune marge. Les textes espagnols sont clairs :

  • le Real Decreto 773/1997 impose à tout·e employeur·euse de fournir, entretenir et vérifier les équipements de protection individuelle

  • le RD 2177/2004 encadre strictement les travaux temporaires en hauteur, avec obligation d’un double système de sécurité

  • et le RD 374/2001 oblige les entreprises à former et protéger leurs employé·es contre les agents chimiques, notamment les acides utilisés pour le nettoyage des prises.


Ces obligations ne s’arrêtent pas à la porte d’une salle d’escalade. Leur non-respect engage la responsabilité directe de l’entreprise — et, par extension, celle de la collectivité qui en est la donneuse d’ordre. Pourtant, face à ces manquements présumés, la réaction institutionnelle se fait attendre.


Une affaire locale, un symptôme global


Sollicitée par les médias locaux, la Ville de Vitoria-Gasteiz n’a, à ce jour, publié aucun communiqué. Aucune mention d’audit, d’inspection ou de pénalités. Même silence du côté de Prismaglobal, dont le siège se trouve dans la ville.


Le service municipal des Sports dispose pourtant, selon le cahier des charges, de leviers clairs : astreintes financières, suspension du contrat, voire reprise temporaire du service.

Mais rien n’indique qu’ils aient été activés. Derrière l’image d’un sport « sain » et « propre », il y a des technicien·nes qui manipulent des acides, des ouvreur·euses perché·es à dix mètres du sol, des agent·es sous contrat précaire qui entretiennent les cordes pour que d’autres puissent grimper en confiance. Quand ce travail invisible craque, c’est tout l’édifice symbolique qui tremble.


L’histoire de Vitoria-Gasteiz est celle d’un glissement silencieux : celle d’un service public qui délègue sans surveiller, d’un sport devenu vitrine économique, et d’un secteur où la sécurité dépend souvent du dévouement individuel plus que du cadre collectif.

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