Accueillir un championnat, à quel prix ? Leçons de Portland Rock Gym
- Pierre-Gaël Pasquiou
- 9 oct.
- 8 min de lecture
Dans un échange dense avec Holly Chen pour le podcast The Impact Driver (Climbing Business Journal), Nick Gagliardi — ouvreur USAC niveau 3 et ancien directeur de l’ouverture au Portland Rock Gym (PRG) — déroule sans enjoliver la fabrique d’une compétition majeure : les Youth Nationals 2025. Architecture pensée pour l’épreuve, logistique à flux tendu, fatigue structurelle des équipes, diplomatie avec les membres et les voisin·e·s, et pédagogie par l’adaptation des blocs et des voies... Ici, pas de slogans : des méthodes, des aveux et des garde-fous.

Le site de Beaverton, près de Portland, n’a pas été « adapté » à la compétition : il a été pensé pour elle. Profils multiples, circulation des spectateurs anticipée, espaces d’isolement calibrés… tout a été conçu pour accueillir des événements d’envergure. Mais derrière l’architecture, une philosophie domine. Comme le dit Gagliardi : « Je pense vraiment qu’il n’y a pas de style compétition. La différence, c’est l’intention ». Un rappel utile, à l’heure où de nombreuses salles françaises rêvent d’organiser « leur » compétition.
Une salle pensée comme un outil, pas comme un décor
Lorsqu’il décrit Beaverton, Nick Gagliardi ne parle pas d’esthétique, mais d’angles et de surfaces. « Je voulais autant d’angles différents que possible. On a tout, du toit de 80° jusqu’à la dalle à – 5°, des murs inspirés d’Arco pour faire des voies jumelées, et un grand mur de difficulté très déversant — mais stylisé. » Autrement dit, un cahier des charges clair : des façettes ouvertes et larges, capables d’accueillir volumes et prises modernes, pour que l’ouvreur·euse puisse imposer le mouvement plutôt que s’en accommoder.
« On nous a proposé 15 000 dollars de prises au tarif USAC pour 10 000 dollars en frais d’organisation »
Nick Gagliardi
Et l’attention ne s’est pas arrêtée aux murs. La salle a été pensée comme un espace global : circulation fluide, multiples entrées et sorties, parkings, larges baies vitrées pour la visibilité… jusqu’à un bloc extérieur couvert, transformable en zone d’isolement avec point d’eau et paroi ajustable. Une obsession guide tout : la capacité à s’adapter. « Où met-on les gens qui ne sont pas sur les murs ? », interroge Gagliardi. Dans cette salle, la réponse existe : créer un amphithéâtre autour du bloc, maintenir des espaces publics ouverts et éviter le huis clos étouffant. Prévoir dès aujourd’hui ce qui permettra de rester pertinent dans quinze ans.
Les coulisses d’une compétition nationale : une guerre d’usure
Un championnat de ce niveau ne s’improvise pas. « Nous avons commencé à discuter des nationaux plus d’un an à l’avance », rappelle Gagliardi. À l’époque, certaines parois n’étaient même pas encore montées et il fallait déjà convaincre la fédération que l’espace tiendrait la charge. Puis viennent les tractations : budgets, matériel, volumes de prises. « On nous a proposé 15 000 dollars de prises au tarif USAC pour 10 000 dollars en frais d’organisation », explique-t-il. Un chiffre sec, derrière lequel se cache une réalité bien plus vaste : transformer une salle de grimpe en machine de compétition.
« Même les ouvreur·euse·s qui n’étaient pas directement impliqué·e·s étaient “défoncé·e·s” — à cause de tout le décapage, du lavage, des déplacements »
Nick Gagliardi
Cela veut dire tout déplacer et tout réorganiser : stocker le matériel d’entraînement, louer des chaises et des gradins, sécuriser des zones, créer un isolement praticable, coordonner l’accès du public. Cela veut dire aussi absorber les aléas : un réseau internet qui lâche alors qu’il doit porter le streaming officiel, des vidéos à extraire en urgence après un incident, des machines de levage qui abîment les tapis, des perceuses et batteries qui disparaissent d’une équipe à l’autre. Autant de détails invisibles pour les spectateur·rice·s, mais dont dépend l’équilibre d’une semaine entière.
Et au-delà de la technique, il y a les humains. « Même les ouvreur·euse·s qui n’étaient pas directement impliqué·e·s étaient “défoncé·e·s” — à cause de tout le décapage, du lavage, des déplacements. » Pendant l’événement, Gagliardi a cumulé 140 heures de travail sur une seule période de paie. Ses journées consistaient à alterner : tester des chutes « scabreuses » pour valider la sécurité des relais, répondre aux besoins logistiques de la fédération, gérer le dialogue avec les équipes internes. Le lendemain de la finale, la salle exposait encore des voies de niveau national en plein milieu des créneaux membres. L’énergie manquait simplement pour tout démonter. Une compétition de ce calibre laisse une salle exsangue : du matériel abîmé, des équipes vidées, et la certitude que l’événement ne se limite pas à « un week-end de spectacle ».
Membres, voisin·e·s : la vérité des coûts
Accueillir un championnat, ce n’est pas seulement gérer des grimpeur·ses en compétition. C’est aussi composer avec celles et ceux qui paient un abonnement mensuel, et avec les voisin·e·s du quartier. « Nos membres sont comme : “Pourquoi il y a neuf voies en 8a dans la salle ?” », ironise Gagliardi. Le constat est brutal : quand une salle se transforme en arène nationale, elle cesse d’être un lieu du quotidien. Pour l’abonné·e qui vient deux fois par semaine après le travail, se retrouver face à une forêt de voies ultra-dures ou voir son créneau annulé peut vite tourner à la frustration. D’où l’importance, insiste-t-il, de prévenir, de contextualiser, de raconter l’histoire derrière les fermetures temporaires.
La jeunesse, elle, devient l’argument économique central. « Nos programmes représentent quelque part entre 20 % et 25 % de tous nos revenus. » Ce n’est pas un à-côté, mais un socle. Une salle qui néglige ses jeunes compromet sa stabilité financière. À l’inverse, miser sur eux et elles implique d’assumer devant les autres membres que certaines semaines seront « prises » par des compétitions, parce qu’elles financent en partie le reste.
L’impact dépasse même les murs. Dans le centre commercial où se trouve PRG-Beaverton, les restaurateur·rice·s se réjouissaient : « Notre chiffre d’un jour en une heure », rapportaient-ils. Mais d’autres commerces, privés de stationnement, criaient au scandale. La leçon est simple : une compétition ne se joue pas uniquement dans la salle, elle se joue dans son écosystème. Mal communiquer, c’est risquer de créer des allié·e·s enthousiastes d’un côté et des ennemi·e·s farouches de l’autre. Et cet équilibre, lui aussi, fait partie du prix à payer.
Le travail relationnel de l’ouverture
Derrière les prises et les volumes, il y a une vérité sociale : une équipe d’ouverture n’est pas une somme de CV mais une mosaïque de personnalités. « Tou·te·s les ouvreur·ses ne seront pas très extraverti·e·s. Tous ces gens ne pourront pas entrer dans une pièce pleine d’inconnu·e·s et se sentir chez eux », observe Gagliardi. Autrement dit, le facteur humain peut peser aussi lourd qu’une clé de 12.
« Je ne veux pas être l’ouvreur qui a posé la voie qui a fait arrêter un enfant de grimper »
Nick Gagliardi
Il raconte sa formation pour passer le niveau 3 d’ouvreur USAC, en Alaska. Arriver seul, sans connaître personne. Enchaîner dix heures de travail sur les murs. Rentrer dans une maison partagée où vivent les autres ouvreur·ses, et devoir continuer à se comporter « en professionnel » alors que le soleil ne se couche jamais. La fatigue physique se double d’une fatigue sociale : impossible de couper, d’avoir un espace de respiration.
De cette expérience, il tire une règle simple : annoncer d’emblée ses fragilités. Dire qu’on est nerveux·se, qu’on a besoin de temps pour formuler, qu’on peut paraître maladroit·e. Cette mise à nu change la donne : la discussion reste technique, elle n’est plus identitaire.
C’est là, pour lui, la responsabilité d’un·e leader : non pas distribuer des blâmes, mais créer les conditions pour que chacun·e fasse mieux. Et rappeler que le rôle premier d’un·e ouvreur·euse en compétition n’est pas de briller mais de protéger. « Je ne veux pas être l’ouvreur qui a posé la voie qui a fait arrêter un enfant de grimper. » Derrière chaque pas de côté, derrière chaque réglage, il y a cette conscience : le spectacle ne vaut rien s’il met en danger.
L’adaptation comme doctrine
Parmi toutes les idées que développe Gagliardi, une revient comme un fil rouge : l’adaptation. « Je pense vraiment qu’il n’y a pas de style compétition… La différence, c’est l’intention. » Autrement dit, une voie de championnat n’est pas un catalogue de mouvements spectaculaires : c’est une partition pensée pour provoquer des chutes à des endroits différents du tracé. « Ce mouvement devrait te faire tomber », résume-t-il.
« Toutes les salles ne peuvent pas accueillir des nationaux. Toutes ne peuvent pas accueillir des régionaux. Et c’est ok. »
Nick Gagliardi
L’art de l’ouvreur·euse consiste alors à régler la difficulté avec finesse. Un quart de tour sur une réglette, un pied déplacé de quelques centimètres, un rail légèrement aplati : de micro-manipulations qui suffisent à transformer l’expérience, sans dénaturer la ligne. C’est cette précision qui permet d’éviter l’écueil des blocs « tout ou rien » et de garder un contrôle sur le déroulement de la compétition.
Intégrer ce principe dès les ouvertures commerciales, c’est préparer les équipes à l’exigence des grands événements. Construire des sections modulables permet, le jour J, d’ajuster en quinze minutes ce qui, autrement, nécessiterait de démonter un bloc entier. À la clé : du temps économisé, de la peau préservée, de l’énergie épargnée. Bref, une stratégie de survie pour les ouvreur·ses, mais aussi une philosophie : mieux vaut savoir affiner que repartir de zéro.
Savoir renoncer, savoir inventer
Toutes les salles n’ont pas vocation à accueillir un championnat national. « Toutes les salles ne peuvent pas accueillir des nationaux. Toutes ne peuvent pas accueillir des régionaux. Et c’est ok. » Le constat posé par Gagliardi n’a rien d’une condamnation : c’est un appel à la lucidité. Certaines structures, par leur taille, leurs moyens humains ou financiers, peuvent absorber le poids d’un tel événement. D’autres, au contraire, s’y épuiseraient.
« La moitié de ce qu’on fait tient de la chance. On réduit le dé à six faces au lieu de vingt, mais on le lance toujours »
Nick Gagliardi
Et c’est là que s’ouvre une autre voie : inventer ses propres formats. Une petite salle n’a pas besoin de singer l’olympisme pour exister. Elle peut créer des compétitions citoyennes, des épreuves décalées, des rendez-vous locaux originaux qui parleront directement à sa communauté. Des événements plus modestes peut-être, mais plus incarnés, plus fédérateurs.
La dignité d’une salle ne se mesure pas à l’étiquette d’un championnat, mais à l’adéquation entre ses ambitions et ses moyens. Dans cette logique, une « écologie des compétitions » devrait s’imposer : aux grandes structures de prendre sur elles les épreuves lourdes, aux petites de nourrir l’imaginaire de la grimpe autrement, en cultivant la créativité et le lien social. C’est cette diversité d’approches qui garantit la vitalité du milieu, bien plus qu’un mimétisme généralisé.
Mesurer la réussite autrement
On juge trop souvent un championnat à travers ses chiffres : le nombre de tops, la séparation entre les finalistes, l’élégance de la courbe de résultats. Pour Nick Gagliardi, ces indicateurs passent à côté de l’essentiel. « Est-ce que l’enfant veut revenir et faire une autre compétition ? », demande-t-il. Si la réponse est oui, l’objectif est atteint. Si, au contraire, une voie brise une motivation ou entraîne une blessure, alors c’est l’échec, quelle que soit la beauté des statistiques.
Car derrière chaque compétition se cache une part irréductible d’aléa. « La moitié de ce qu’on fait tient de la chance. On réduit le dé à six faces au lieu de vingt, mais on le lance toujours. » Reconnaître cette incertitude, c’est admettre que même la meilleure équipe d’ouvreur·euse·s ne contrôle pas tout. C’est accepter qu’une compétition est une aventure fragile, faite de décisions humaines, d’imprévus et de hasard. Et que juger de l’extérieur est souvent illusoire. « Quand je vois une épreuve aux “mauvais” résultats, je refuse de juger : je n’y étais pas. Il y a de bonnes chances que, si j’y avais été, ça aurait fini exactement pareil. »
Cette humilité n’est pas une excuse : c’est une méthode. Elle rappelle que l’ouverture n’est pas une science exacte, mais un équilibre délicat entre intention, ajustement et imprévisible. Et que la réussite d’un championnat se mesure d’abord à l’envie qu’il suscite de revenir, pas au tableau d’affichage final.
Ce que raconte Nick Gagliardi n’est pas l’histoire d’un championnat éclatant, mais celle d’une salle qui a appris dans la douleur et qui en a tiré des règles. Concevoir l’architecture comme un outil, assumer l’impact sur les membres, désamorcer les tensions dans l’équipe, et surtout privilégier des voies ajustables plutôt que des numéros de cirque. Une salle n’a pas besoin d’un tampon « national » pour exister. Elle a besoin de lucidité sur ce qu’elle peut offrir et de cohérence dans son projet. Le reste suivra.
Cet article s’appuie sur l’entretien mené par Holly Chen dans The Impact Driver Podcast, une production du Climbing Business Journal.














