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  • Accidents en escalade : le problème ce n’est plus le matériel, c’est nous

    Escalade toujours plus populaire, matériel toujours plus fiable, protocoles de sécurité qui s’empilent… et pourtant les accidents restent là. Entre le dernier bilan d’accidentologie de la FFME et une étude nord-américaine, un même constat s’impose : dans une très large part des cas, ce n’est pas l’équipement le problème, c’est le facteur humain. Et le verrouillage alors ? © Vertige Media Le décor, on le connaît : une salle d’escalade de périphérie un soir de semaine, le pan de bloc saturé de grimpeur·ses qui enchaînent les runs et, un peu plus loin, les cordées serrées les unes contre les autres sous les néons, auto-enrouleurs qui montent et descendent en silence. C’est là que se produit une bonne partie des 303 accidents d’escalade recensés cette saison par la FFME, bloc et corde confondus, très majoritairement chez les majeur·es : près de 71 % des sinistres pour un public pourtant composé à moitié de mineur·es. En toile de fond, la fédération compte 0,38 sinistre pour 100 licencié·es, une proportion qui varie peu d’une saison à l’autre, malgré le matériel « plus sûr », les affiches pédagogiques et les formations. Pourquoi, alors, la courbe refuse-t-elle de descendre ? Peut-être parce que nous continuons obstinément à interroger le mousqueton, le frein, le système d’assurage et la notice, là où, de plus en plus clairement, c’est le cerveau qu’il faudrait mettre au centre du débat. C’est du moins ce que suggèrent les travaux de la chercheuse et grimpeuse américaine Valerie Karr, qui a passé plus de vingt ans d’accidents compilés par l’American Alpine Club au crible. Vous êtes le maillon faible Dans les rapports d’accidents, les histoires ne commencent jamais par « j’ai décidé de baisser la garde ». Elles parlent de mousquetons, de freins d’assurage, de cordes trop courtes, parfois de rocher qui casse. Puis, entre les lignes, on finit toujours par voir apparaître la même scène : quelqu’un qui était sûr·e de savoir, quelqu’un qui n’a pas osé dire, quelqu’un qui était trop fatigué·e pour voir le détail qui clochait. C’est ce sous-texte que Valerie Karr, grimpeuse et chercheuse en sciences sociales, a décidé de prendre au sérieux en se plongeant dans Accidents in North American Climbing (ANAC), la base de données que l'American Alpine Club alimente depuis les années 1940. Sur un corpus 2005–2024, elle applique la « théorie ancrée » : laisser les motifs sortir des récits plutôt que plaquer une grille pré-écrite. Son article, « Know the Ropes: Human Factors Behind Climbing Accidents », ne raconte pas seulement ce qui se passe, mais comment on en arrive là. Karr convoque l’effet Dunning-Kruger : plus on est compétent dans un contexte étroit, plus on a tendance à surestimer ce qu’on sait dans un contexte voisin mais plus complexe. Un de ses fils rouges, c’est la familiarité. À force de répéter la même manœuvre sans incident, le cerveau reclasse une action objectivement dangereuse dans la catégorie des gestes anodins, au même rayon mental que « descendre un escalier ». Dans les rapports ANAC, la scène est toujours la même : un·e grimpeur·se expérimenté·e termine une grande voie, installe un rappel « comme d’habitude », discute, ne teste pas le système, ne met pas de backup, se penche dans le vide… et découvre trop tard qu’il a oublié quelque chose. Sur le papier, on parlera de « mauvais montage du système de descente ». Karr y voit un cas d’école de normalisation du risque : avec l'habitude, on oublie que nos gestes ne sont pas anodins. Les sciences cognitives décrivent ce glissement depuis longtemps : la répétition sans conséquence érode la vigilance, même lorsque l’environnement ne devient jamais vraiment moins dangereux. Sauf qu’en escalade, on peut avoir tendance à transformer ce biais en modèle culturel. On admire celui ou celle qui « enchaîne les manips » sans y penser, on valorise l’aisance, la décontraction, le côté « je ne me prends pas la tête ». Celui ou celle qui vérifie tout, qui redemande, qui double les systèmes, passe vite pour parano. L’illusion de la maîtrise Autre motif fort dans l’analyse de Karr : le passage de la salle vers la falaise. ANAC regorge de cas de grimpeur·ses très fort·es en indoor qui se mettent sérieusement en danger sur des couennes ou des grandes voies à des niveaux théoriquement comparables. Vols mal gérés, dérives d’itinéraire, points manqués, relais bricolés ou mal compris. Sur le papier, toutes ces personnes ont le niveau. Ce qui manque, ce n’est pas la capacité physique à tenir des prises, c’est la cartographie mentale de l’environnement outdoor : rocher qui casse, points espacés, vires traîtresses, lecture de topo approximative, approches et descentes qui font partie du risque réel autant que la longueur clé. Au bout d’un certain nombre de micro-choix, notre capacité à arbitrer correctement se délite. Karr convoque alors l’effet Dunning-Kruger : plus on est compétent dans un contexte étroit, plus on a tendance à surestimer ce qu’on sait dans un contexte voisin mais plus complexe. Version grimpe ça donne : le corps sait faire du 7b à l’intérieur, le cerveau décide que « 7b, c’est 7b », et oublie qu’entre une voie de résine bien équipée et une dalle licheneuse avec un point tous les cinq mètres, il n’y a pas que la couleur des prises qui change. Dans ce cadre, les compétences les plus décisives – gestion de l’engagement, choix de voie adapté, capacité à renoncer – deviennent des compétences invisibles, et sont rarement enseignées de manière explicite. On apprend à progresser, rarement à reculer. Égos et cerveaux rincés S’il fallait n’entourer qu’un mot dans le texte de Karr, ce serait celui-là : transitions. Les moments où l’on bascule d’un système à un autre : on grimpe puis on redescend, on est assuré·e puis vaché·e, on passe de la grimpe en tête à l’auto-enrouleur, d'un tube à un assureur à freinage assisté, etc. Ces interstices cumulent tout ce que notre cerveau gère mal : fatigue en fin de voie ou de séance, distraction (on parle, on pense déjà à la suite), illusion d’être « sorti·e d’affaire » une fois le sommet ou le relais atteint. C’est précisément là qu’on démonte un dispositif qui fonctionne pour en remonter un autre, parfois plus complexe, avec du monde autour et pas assez de temps. Côté recommandations fédérales, cela devient : simplifier les systèmes, bannir les usines à gaz d’assurage ou de rappel, formaliser quelques règles d’or dès qu’on change de mode d’assurage. À ces ruptures techniques s’ajoutent des lignes de fracture plus sociales. Karr parle d’ « authority gradient », ce dénivelé symbolique entre deux personnes encordées : celui ou celle qui grimpe plus fort, qui connaît le site, qui a l’expérience, qui parle plus fort. Celui ou celle qu’on n’a pas envie de contredire sur le choix de voie ou le nœud d’encordement. Les cas qu’elle décrit pourraient se dérouler un dimanche quelconque à Buoux ou dans le Verdon. Une personne peu à l’aise en tête accepte de partir parce que son ou sa partenaire plus expérimenté·e insiste. Elle trouve que l’assurage est approximatif, mais n’ose pas le dire de peur de passer pour « ingrate » ou « reloue ». L’accident surviendra sur une chute, avec un vol beaucoup plus long que nécessaire. Ailleurs, un grimpeur très expérimenté utilise un nœud sophistiqué pour s’encorder, assure que « c’est bon », et son partenaire n’ose pas demander un huit standard. Le nœud se défait sur une chute. On peut continuer longtemps à comparer les freins d’assurage, à discuter de la taille de la bâche sur une voie d’auto-enrouleur, à raffiner les protocoles affichés en A3 au pied des parois. C’est utile, jusqu’à un certain point. Ajoutez à ça la fatigue mentale et le cocktail est complet. Karr s’appuie sur les travaux sur « l’épuisement du moi », et la fatigue décisionnelle : au bout d’un certain nombre de micro-choix, notre capacité à arbitrer correctement se délite. Dans les récits d’accidents, cela donne des manips ratées en fin de voie, des rappels bâclés après une longue journée, des options de descente médiocres choisies de nuit, des marches de retour sous-estimées. Le cerveau a mentalement classé la sortie en réussite, et le corps relâche alors la vigilance. C'est précisément là que le moindre détail oublié devient létal. Transposé dans la salle du mardi soir, l’image est limpide : journées pleines, cerveaux rincés, séances comprimées avant la fermeture. C’est dans ce créneau de fin de session, quand tout le monde est en pilotage automatique, que surgissent les erreurs d’assurage avec retour au sol, les oublis d’encordement sur enrouleur, les mauvaises réceptions en bloc parce qu’on « tente un dernier run ». Le risque n’augmente pas parce que les manips deviennent plus complexes, mais parce que l’attention, elle, est déjà rangée dans le sac. Changer de focale Ni la FFME ni Valerie Karr n’ont de solution miracle à vendre. Ce que leurs travaux expriment, c’est d’abord un changement de focale. Cesser de penser la sécurité comme un problème d’objets – quel frein, quelle longe, quel pictogramme au pied des murs – et commencer à la voir comme une culture : des réflexes partagés, une manière de se parler, un droit implicite à dire non. On peut continuer longtemps à comparer les freins d’assurage, à discuter de la taille de la bâche sur une voie d’auto-enrouleur, à raffiner les protocoles affichés en A3 au pied des parois. C’est utile, jusqu’à un certain point. Mais tant qu’on refusera d’intégrer quelques évidences – que l’erreur est inhérente à la pratique, que l’expérience n’immunise pas, que les rapports d’autorité et la fatigue cognitive pèsent aussi lourd que le diamètre de la corde – on restera coincé·es dans le même paradoxe statistique : un ratio de sinistres par licencié·e qui varie peu, malgré un environnement matériel de plus en plus « sécu ». Les milieux qui ont réellement fait baisser leurs courbes d’accidents – l’aviation, le bloc opératoire, certaines industries à risque – n’ont pas fabriqué des super-humains. Ils ont organisé le doute : check-lists obligatoires, rituels partagés, formation continue, droit explicite de contester une décision, culture du retour d’expérience où l’on décortique les presque-accidents avec autant de sérieux que les drames. On a passé des années à perfectionner la corde, les points, les freins. Le chantier qui s’ouvre est peut-être moins photogénique, mais probablement plus décisif : apprendre à grimper avec un peu plus de science de nous-mêmes.

  • EP Climbing introduit l’eucalyptus dans les murs d’escalade indoor

    Pendant des années, l’équation « mur d’escalade = bouleau multiplis » semblait intangible. Puis les chaînes d’approvisionnement ont vacillé, révélant une dépendance aussi technique que géopolitique. EP Climbing avance aujourd’hui une option eucalyptus : une alternative validée qui sécurise la filière des murs d’escalade sans renoncer aux performances ni au rendu, et qui s’inscrit dans un cadre d’achats maîtrisé. Saint André des Alpes © EP Climbing Dans l’industrie des murs d’escalade, la qualité de l’expérience repose sur des détails invisibles : la tenue des ancrages, la stabilité dimensionnelle, le comportement à l’impact, la régularité d’aspect sous peinture, etc. Quand le « bouleau par défaut » se heurte aux secousses du monde réel, la question n’est pas tant « quoi mettre à la place ? », mais plutôt « comment diversifier sans dégrader » . Du moins, c’est l’angle retenu par EP Climbing : convertir une contrainte d’approvisionnement en marge de manœuvre technique et, ce faisant, réduire la pression sur une essence en tension — avec des preuves normatives, des pilotes sur site, et un cadre RSE vérifié. Pourquoi l’eucalyptus, et pourquoi maintenant ? 2022 fait office d’électrochoc : dans le sillage de la guerre en Ukraine, l’UE sanctionne les bois russe et biélorusse. Résultat : flambée des prix, pénuries ponctuelles, et circuits de réétiquetage via pays tiers dénoncés par des ONG. Traduction pour notre écosystème : dépendre d’une seule essence fragilise les projets (délais, devis) et brouille la traçabilité. Plutôt que de chercher des raccourcis, EP Climbing a choisi la voie longue : bâtir un deuxième standard matière — l’eucalyptus — testé, documenté, audité. « On vit dans un monde incertain : avoir plusieurs options pour un même produit, c’est une forme de résilience. » nous explique Tiphaine Lazard, International Marketing Manager chez EP Climbing. « L’eucalyptus, ça permet surtout de diminuer la pression sur le bouleau, qui est déjà une essence en tension… Ce n’est pas un bois miracle ni un argument de greenwashing : l’idée, c’est de rendre la filière plus robuste en répartissant la demande sur plusieurs essences. » Concrètement, EP Climbing préfère éviter la roulette russe : bois traçable (FSC®), code de conduite achats exigeant, audits internes pour s’assurer qu'aucun bois à traçabilité douteuse ne s’invite dans la chaîne. Diversifier n’a de sens que si on s'assure que la filière est propre de bout en bout. En parallèle, l'équipe de recherche et développement a travaillé plusieurs années sur les matériaux et leur durée de vie, avec une exigence simple : aucune concession sur la performance, l’esthétique ou la sécurité. L’eucalyptus entre au catalogue : une option de plus, mêmes normes, mêmes usages. Une essence qui fait le boulot Avant de parler « bois », EP Climbing a laissé parler les chiffres. Même protocole que pour le bouleau (EN 12572-1/2/3) : on tire, on fait tomber, on vérifie. Traction à 7,2 kN en vertical sans déformation, impact d’une masse de 22 kg lâchée de 1,5 m sans fissure, stabilité et ancrages conformes dans la durée. Il a fallu, au début, ajuster l’épaisseur ; depuis, l’eucalyptus coche les mêmes cases que le bouleau. « On n’était pas obligés d’aller si loin ; mais si on veut une vraie alternative, il faut l’éprouver comme le matériau historique. » South Block Park © EP Climbing Reste le juge de paix : le chantier. Trois contextes, même verdict. Saint-André-les-Alpes en 100 % eucalyptus : usage intensif, sensation et confort visuel au rendez-vous, stabilité dimensionnelle qui ne bronche pas malgré l’humidité. South Bloc Parc en mixte eucalyptus/bouleau : compatibilité parfaite et une ambiance « forêt » qui parle aux enfants, preuve que l’option peut aussi signer une identité. Zermatt, version intégrale en contexte alpin : variations climatiques marquées, tenue et fiabilité confirmées à l’usage. Sur un autre chantier, un détail qui compte : les monteurs n’ont pas vu la différence au montage. Et dans leur bouche, « comme d’habitude » sonne comme un certificat. Côté exploitation, pas de surprise sur le devis ni sur les délais : l’eucalyptus se cale sur le niveau du bouleau. La valeur se joue ailleurs. D’abord sur la continuité d’approvisionnement : une seconde référence matière, c’est moins de yo-yo tarifaire et plus de sérénité quand le marché se tend. Ensuite sur le rendu : un veinage parfois un peu plus présent, un « bois » qui vit bien sous peinture et peut marquer une zone d’une signature légère. EP Climbing pré-vient d’ailleurs les habitué·es : à nu, les toutes premières minutes peuvent laisser deviner des nuances — mieux vaut l’annoncer que décevoir. Enfin sur le message industriel & RSE : on ne promet pas un miracle, on répartit la demande et on sécurise la filière sans rien céder à la qualité. Au pied du mur : là où se joue l’empreinte Regarder un mur dans son ensemble, c’est admettre une réalité peu glamour : le plancher pèse lourd. Dans le bilan carbone d’une salle, les tapis tirent une part démesurée de l’addition. D’où un autre chantier engagé par EP Climbing, celui sur les mousses : une vingtaine de formulations mises à l’épreuve, non pas sur le papier mais en usage, là où se décident la tenue, la sécurité et la durée de vie. L’enjeu n’est pas de « cocher une case verte », mais d’arbitrer au réel entre deux vertus rarement simultanées : durabilité d’un côté, matière recyclée de l’autre. « On n’a pas encore la mousse recyclable et recyclée qui performe assez longtemps en usage réel… Entre une mousse +20 % durable et une mousse avec 15 % de recyclé mais moins robuste, le dilemme est concret. » Ce dilemme, EP Climbing le traite par la preuve : mieux vaut une mousse qui dure plus longtemps (qui engendre moins de remplacements, moins de transport, moins de déchets) qu’un pourcentage « réconfortant » qui s’effrite trop vite. En parallèle se posent les questions essentielles de filière : réparabilité des modules, démontabilité en fin de vie, traçabilité des lots, et capacité à standardiser ce qui peut l’être pour éviter les « impasses » de recyclage. Rien de spectaculaire, tout de structurant : on déplace l’effort là où l’impact est maximal, quitte à renoncer à la promesse facile pour préférer des gains mesurables et réplicables. Bref, du mur au tapis, même boussole : réduire la dépendance, réduire les déchets. L’eucalyptus desserre l’étau autour du bouleau ; les tapis allongent la durée là où l’empreinte pèse. Résultat : une filière moins fragile, sans rogner sur l’expérience des grimpeur·ses. Article sponsorisé par EP Climbing

  • Solenne Piret : « Montrer une autre normalité, c'est le plus beau des combats »

    Quintuple championne du monde de para escalade, Solenne Piret domine sa discipline depuis 2018. Mais derrière les médailles d'or se cache une pression grandissante, une quête d'équilibre entre compétition et projets en falaise, et un chemin d'acceptation semé d'embûches. À deux ans et demi des Jeux paralympiques de Los Angeles, la championne se livre sur son rapport au handicap, à la performance, et à ce rêve olympique qu'elle n'avait jamais osé imaginer. Interview géante. Solenne Piret à Paris, octobre 2025 © Vertige Media Vertige Media : Tu es sur le point de te réinstaller à Paris. C’est un retour aux sources pour toi ? Solenne Piret : En quelque sorte, car j’ai grandi à Paris même. Tous les dimanches, c’était systématique, on allait à Fontainebleau en famille. Ça fait clairement partie de mon enfance : la forêt, les cabanes, les blocs… Vertige Media : Tu es contente de revenir ? Solenne Piret : Oui, même si ce n’est pas l’endroit rêvé. Tu sais, j’ai vécu trois ans dans les Hautes-Alpes et je répète souvent que le soleil est super important dans mon équilibre personnel. Là-haut, j’en avais tout le temps. Et à Fontainebleau, même si c’est évidemment très cool pour la grimpe, j’appréhende un peu l’hiver. Le climat s’est vachement dégradé ces dernières années. Avec les températures qui augmentent, l'humidité crée une espèce de plafond nuageux qui garde l'humidité dans la forêt. Du coup, tu peux avoir des conditions pourries pendant trois voire quatre mois. Vertige Media : Tu reviens surtout pour ton projet sportif, n’est-ce pas ? Solenne Piret : Oui, parce qu’il y a Karma (la première salle fédérale de la FFME, ndlr) et toutes les salles à Paris. Ce retour, c’est aussi le moyen de retravailler avec mon ancien coach, Guillaume Levernier, et de m’ouvrir à d’autres formes de préparation. Il faut dire que dans les Hautes-Alpes, je m’entraînais beaucoup dans mon garage et je crois que je suis arrivée au bout du truc. Il faut que je change quelque chose d’autant plus que je suis en train de définir mon plan d’action pour les Jeux paralympiques de Los Angeles en 2028. « Sans les JO de Los Angeles, j’aurais peut-être arrêté la compétition » Vertige Media : Tu es déjà tendue vers cette perspective olympique ? Solenne Piret : Je ne le réalise pas encore complètement mais je pense que ça va commencer. Ce qui est certain c’est que c’est devenu le principal horizon de ma carrière sportive. Entretemps, il y aura des échéances, sûrement quelques compétitions et quelques projets mais le vrai projet avec un grand P, ce sont les Jeux paralympiques. Vertige Media : Cela fait désormais un an que l’on sait que l'escalade sera aux JO paralympiques de 2028. Qu’est-ce que cela a provoqué chez toi ? Solenne Piret : Sans ça, j’aurais peut-être arrêté la compétition. Chaque année, je pars de la dernière compétition en me disant : « Je vais voir pour l'année prochaine ». Maintenant, je suis pieds et mains liés (rires). Vertige Media : Tu es quintuple championne du monde, tu viens de ramener une médaille d'or des Championnats du monde de Séoul en septembre dernier. Est-ce que le rêve de médaille olympique te semble à portée de main ? Solenne Piret : Rien que d’aller aux JO de Los Angeles, je trouve que c’est un truc de ouf. Aujourd'hui, c'est un rêve que je touche du doigt et je n’y avais jamais pensé avant. Je vais aller plus loin : je n’y rêvais même pas. Je ne me disais trop rien à propos de l'olympisme puisque ça n'a jamais été présent dans mon paysage, dans mon éducation et dans mes potentiels horizons. Solenne Piret lors d'une compétition à Salt Lake City en 2024 © xsloba pour l'IFSC. Vertige Media : Tu peux déjà te représenter ce que cela va être ? Solenne Piret : Non, je ne me suis pas trop projetée. En vérité, je n'ai pas vraiment grandi dans cette ambiance. On n'a jamais regardé les Jeux à la télé avec mes parents. Ils sont bien plus sensibles à l'extérieur, à la nature, à la montagne, qu'à la compétition. Ça leur parle vachement moins et du coup, ils ne nous ont pas du tout élevé·e·s là-dedans. Maintenant, grâce aux copain·ines, aux connaissances, aux partenaires de grimpe qui sont déjà allé·e·s aux JO, j’en ai forcément davantage entendu parler. Mais j’avoue être encore assez distante. Et puis, c’est trop tôt. Je n’ai pas envie de me mettre la pression. « Parfois, la tendance générale vise à minimiser ce travail quand tu commences à enchaîner les titres. Mais vraiment, ce n’est pas du tout un acquis. Ça ne l’est jamais » Vertige Media : Dans pas mal d’interviews, tu dis que tu te la mets beaucoup, la pression. Solenne Piret : Complètement. Quand je me mets sur une ligne de départ… [Elle reprend]. C’est surtout le cas aujourd'hui, en fait. Je pense que plus le temps passe, plus j'accumule les victoires, et plus je me mets de la pression. Désormais, je me retrouve un peu dans un schéma où ne pas faire première n'est plus une option. Vertige Media : Donc c’est une pression que tu te mets toi-même ? Solenne Piret : Je suis attendue, c’est clair. Mais je n’envisage pas moi-même de faire une médaille d'argent. Je me mets rarement la pression vis-à-vis du regard des autres ou de la déception que je pourrais provoquer chez eux. Parce que je sais très bien que si je ne gagne pas, les gens ne vont pas être déçus. Pour autant, je supporte rarement celles et ceux qui me disent : « Ça va aller, tout va rouler pour toi ». J’ai envie de leur répondre que ça roule parce que ça fait un an que je m’entraîne quotidiennement pour ça ! C’est un travail de longue haleine que les gens autour de moi ne mesurent pas vraiment. Parfois, la tendance générale vise à minimiser ce travail quand tu commences à enchaîner les titres. Mais vraiment, ce n’est pas du tout un acquis. Ça ne l’est jamais. Vertige Media : Aujourd'hui, quelle est ta place dans ta catégorie ? Solenne Piret : Clairement, j'arrive sur les compétitions en sachant que je suis la personne à abattre. Mes concurrents progressent et je vois que ça pousse derrière donc c’est aussi ce qui me permet de rester concentrée. Vu de l’extérieur, les gens me disent que j’ai l’air super sereine. Mais moi, j’ai l’impression d’avoir un petit bonhomme qui rentre dans ma tête et qui vient tout remuer à l’intérieur. Quand je finis une compétition, il y a tout qui retombe et je suis complètement vidée. Vertige Media : Tu as le temps de célébrer quand même ? Solenne Piret : Sur le podium, juste après la compétition, oui. Mais je t’avoue que c'est de plus en plus court. Je pense que c'est parce que j'ai d'autres attentes. Ce sont des choses qui ne se disent pas trop mais aux derniers Championnats du monde, quand je gagne, je suis déçue de ma performance. Je ne suis pas arrivée en haut de la voie alors que c’est censé être possible. Ça a été ouvert pour. C’est une sorte de frustration qui naît du ressenti de te dire que tu n’es pas au top niveau. Vertige Media : Pourquoi ce sont des choses qui ne se disent pas trop ? Solenne Piret : Parce que c'est insupportable ! Quelqu'un qui gagne son cinquième Championnat du monde et qui dit : « Je suis un peu déçue de ma performance », c’est détestable ! (rires) Vertige Media : As-tu une forme d’exigence esthétique dans ta grimpe ? Solenne Piret : Clairement ! Personne n'a envie de grimper comme un énorme patapouf. Essayer de trouver une forme de flow, c'est le but ultime. Vertige Media : Tu le trouves, cet état de flow ? Solenne Piret : De plus en plus. J’essaie d’être de mieux en mieux concentrée pour le trouver. Généralement, en compétition, je passe les deux premiers tiers de la voie à essayer de faire abstraction du public, des éléments autour. Je les entends puis dans le dernier tiers, je parviens enfin à me mettre dans ma bulle. Et là, je n’entends plus rien. Cap ou Pas Cap, le film sur l'ascension du Grand Capucin par Solenne Piret, réalisé par Jérôme Tanon. Vertige Media : Tu es en ce moment en train de présenter ton dernier film, Cap ou pas cap sur ton ascension en trad du Grand Capucin, un des sommets majeurs du massif du Mont-Blanc. Quel lien ce projet fait-il avec ta carrière en compétition ? Solenne Piret : Si je théorise un peu, c'est très certainement utile dans la confiance en soi. Après, on ne va pas se mentir, c'est tellement éloigné, que ça n'a pas vraiment de lien. Une personne me demandait lors d’une projection si ça me préparait un peu mieux à la compèt. La réponse est non. Pour moi, ce sont deux pratiques différentes. « Dans ma famille, personne ne m’a jamais dit que je ne pouvais pas faire les choses à cause de mon handicap. D’ailleurs, on n’a jamais utilisé ce mot à la maison » Vertige Media : Pourquoi te lances-tu dans ce type de projet en extérieur ? Solenne Piret : Parce que cela contribue à mon équilibre. C’est absolument nécessaire à mon bien-être. Je ne pourrais pas faire que de la compétition, que de la résine. J’ai aussi fait le Grand Capucin parce que c’est une belle ligne, un sommet magnifique. Je l’ai fait entourée de mes proches en posant un challenge : réaliser quelque chose que je n’avais jamais fait, en tête, en posant moi-même mes protections. Forcément, ça me porte. Je repousse mes limites. Quelques mois plus tôt, on était à Squamish (un spot situé en Colombie-Britannique, au Canada, ndlr). J’ai voulu tester une voie en tête. Un truc assez facile dans le 5+. Et là, panique totale. À ce moment-là, je me suis dit : « Le Grand Capucin, c’est mort, ma pauvre. Tu t’es mis dans de beaux draps ». C’est mon entourage qui m’a ensuite remotivé. Vertige Media : En parlant d’entourage, tu es un peu tombée dans l’escalade dès l’enfance… Solenne Piret : Oui, mes parents grimpaient beaucoup. Tous les dimanches, on allait en forêt de Fontainebleau faire du bloc. S'il pleuvait, on allait quand même en forêt pour marcher. Mon père est de Grenoble, il a fait beaucoup de montagne. Il a même été chasseur alpin. C'est marrant parce que je pense que j'ai mis du temps à me mettre à la montagne, à cause d’un sentiment un peu « en réaction ». Mon père nous a beaucoup parlé de montagne sans jamais nous amener faire ce qu'il avait fait. C'était un peu son truc qu'il a fait plus jeune et qu'il gardait pour lui. Vertige Media : Comment tes parents vous ont encouragé·e·s à grimper avec tes frères et sœurs ? Solenne Piret : Ça se passait de manière assez naturelle. On arrivait, on mettait les chaussons, et voilà. On passait toute la journée dans la forêt, alors monter sur ces blocs était une des options de jeu parmi d’autres. Puis mon père partait faire ces trucs - les fameux circuits de Bleau - et nous on grimpait un peu autour. J’ai commencé à me rendre compte qu’on pratiquait l’escalade quand mon grand frère et ma grande sœur ont commencé à faire les mêmes blocs que mon père. Là, je me suis dit : « Ah ouais, ils sont super forts. C’est ça, grimper ». Vertige Media : Et toi tu les as suivis tout de suite ? Solenne Piret : J'avais envie, mais je savais que j'allais être limitée. En réalité, j'ai toujours évité de me retrouver dans cette frustration d'être limitée par le fait qu'il me manque une main. Je suis toujours restée dans des intensités vraiment beaucoup plus basses. Et même mon petit frère, je l'ai un peu embarqué là-dedans. Je pense que c’est le moment où je me suis aperçue que mon petit frère pouvait être plus fort que moi. Assez naturellement, je lui proposais de faire autre chose que de l’escalade du genre : « Viens, on fera ça plus tard, on va plutôt faire des cabanes ». C’était inconscient mais je ne voulais pas me retrouver en situation de ne pas être capable de faire quelque chose. Vertige Media : Tu avais donc pris conscience que ton handicap était un facteur limitant ? Solenne Piret : Oui. À cette époque-là, je devais avoir dix ans. Et là, je savais que l'absence de ma main droite (due à une agénésie donc une malformation de naissance, ndlr) ne pouvait pas m'amener à faire certains trucs. Mais encore une fois, c’était assez inconscient. Ce n’était pas une angoisse. Dans ma famille, personne ne m’a jamais dit que je ne pouvais pas faire les choses à cause de mon handicap. D’ailleurs, on n’a jamais utilisé ce mot à la maison. Encore aujourd’hui, mes parents ne parlent pas de mon handicap. Vertige Media : Comment en parliez-vous alors ? Solenne Piret : Mes parents me disaient « ton petit bras ». C'est comme ça qu'on appelait ça. Ils m'ont dit que j'étais une petite fille différente. Mais c'est tout, ce sont les seuls mots que j'ai entendus. [Elle marque une pause] Ma mère me disait : « Fais gaffe, parce que tu n’es pas comme les autres, alors n’hésite pas à ramener de bonnes notes à la maison ». Avec le recul, je pense que mes parents s’inquiétaient de mon intégration. Ils voulaient que je sois irréprochable et que j’en fasse deux fois plus pour ne pas être lésée dans la vie. Justement parce que je portais cette différence. Vertige Media : Comment tu vivais cela à ce moment-là ? Solenne Piret : Ça m'a forcément mis une certaine pression. Je n'ai pas du tout aimé les études, l'école. Pourtant, ça s'est bien passé. J'ai eu une mention au bac, j'ai sauté une classe... Mais ce ne sont pas de bons souvenirs parce que je pense qu'au fond de moi, il y avait cette pression de me dire qu'il fallait absolument que je sois la première tout le temps. Solenne Piret à Paris, en octobre 2025 © Vertige Media Vertige Media : À propos de tes camarades de classe ou de tes ami·e·s de collège/lycée tu as confié un truc assez dingue : qu’il y avait des gens autour de toi qui n’avaient jamais vu qu’il te manquait une main. C’est vrai ? Solenne Piret : Oui, mais d’abord parce que je le cachais. J'avais développé toute une technique et une gestuelle qui faisaient qu’on pouvait ne pas le voir. L’histoire que je raconte c’est la fois où un photographe me contacte pour faire des photos pour un magazine. Son nom me disait quelque chose et je lui demande alors si on n'était pas dans la même classe ensemble. Il me dit que oui. Et puis au moment de faire les photos, il m’a confié qu’il ne se souvenait ni de moi et encore moins du fait qu’il me manque une main. J’ai trouvé ça fou. On est resté un an dans la même classe et je pensais qu’à cet âge-là, quelqu’un qui a un avant-bras en moins, c’était une chose qui te marquait. « La première fois que ma thérapeute a utilisé le mot handicap, elle a bien vu que ça me troublait. Je lui ai répondu : “En fait, on ne l’a jamais énoncé comme cela”. Et elle m’a répondu : “C’est pourtant ce que c’est”. Ça a été hyper dur » Maintenant, au-delà de ce cas spécifique, je relis un peu l’histoire différemment. J’ai quand même tout fait pour ne pas me retrouver dans la situation de montrer ma différence. J'ai d’autres histoires improbables. J'ai déjà été avec un petit copain – pas très longtemps, une semaine – et le mec ne l'a pas vu ! Celles et ceux qui savaient, on n’en parlait pas. Je vivais autour mais jamais avec. Vertige Media : Des années après, à 24 ans, tu décides de faire une psychothérapie. Qu'est-ce qui t'a poussé à prendre cette décision ? Solenne Piret : Un mal-être persistait. Malgré tous les trucs cools qui se passaient dans ma vie – j'avais mon diplôme d'archi, j'avais un taf, j'étais revenue sur Paris auprès de tous mes potes – je n’étais vraiment pas bien. Je subissais les émotions. J’étais devenue assez invivable dans le sens où je ressentais tout très fort. Et ça ne faisait qu’empirer. Je me suis alors pas mal nourrie de lectures sur l’intelligence émotionnelle. Mais c’est un peu grâce à ma belle-sœur qui avait poussé mon frère à faire une psychothérapie. Quand j’ai vu le changement chez lui, je me suis dit qu’il fallait que je le fasse. Vertige Media : Et c’est cette psychothérapeute qui nomme, pour la première fois, ton handicap. Solenne Piret : Oui, ça a été la première personne à me parler de « handicap ». Au début, ça a été très dur de l’entendre. La première fois qu’elle a utilisé cette terminologie, elle a bien vu que ça me troublait. Je lui ai répondu : « En fait, on ne l’a jamais énoncé comme cela ». Et elle m’a répondu : « C’est pourtant ce que c’est ». Ça a été hyper dur. Elle aussi a fini par abandonner le mot. Mais d’un autre côté, ça a aussi eu l’effet d’un électrochoc. À force de tourner autour du pot, ça t’empêche d’avancer dans la vie. À partir de là, on a travaillé sur l’acceptation de cette différence. Vertige Media : Tu peux nous dire comment vous avez travaillé ? Solenne Piret : Avec des exercices. Des petits exercices qui n’étaient pas toujours faciles. Je devais par exemple me balader dans la rue en T-shirt pour me confronter aux regards des autres. Je l’ai fait, ça va mieux, mais c’est toujours un peu compliqué pour moi. « Il y a tout un imaginaire autour du handicap. Quand tu prononces ce mot, les gens entendent « pas capable ». Quand tu me côtoies régulièrement, tu te rends bien compte qu’il n’y a absolument rien qui me handicape dans la vie » Vertige Media : Le fait d’avoir accepté le mot handicap a-t-il changé ton regard sur ta propre différence ? Solenne Piret : J’ai adopté le mot en me disant que visiblement, ça parlait à tout le monde. Mais j’ai aussi remarqué que c’est un terme que les gens utilisent quand ils ne te connaissent pas. Plus on me connaît, moins on utilise ce mot. Il y a tout un imaginaire autour du handicap. Quand tu prononces ce mot, les gens entendent « pas capable ». Quand tu me côtoies régulièrement, tu te rends bien compte qu’il n’y a absolument rien qui me handicape dans la vie. Il n’y a pas de situation où je ne peux pas faire les choses. Vertige Media : Cette notion de capacité semble importante pour toi… Solenne Piret : C'est ce qui me définit. Les gens qui me connaissent ne parlent plus de handicap grâce à cela. D’ailleurs, personne n’est en situation de handicap. C’est plutôt la société qui n’est pas adaptée. Vertige Media : C’est un sujet sur lequel tu milites ? Solenne Piret : Non, pas tellement. Je pense que j’exerce une forme de militantisme au travers de ma carrière ainsi que ma médiatisation. Cela prend une autre forme. Le fait d’avoir un film présenté à Montagne en Scène, pour moi, c’est juste une énorme étape. En plus, c’est un film qui ne parle pas de handicap. C’est un film qui donne à voir une autre normalité. C’est juste un film de grimpe. Tu ramènes juste une diversité dans un paysage médiatique qui a toujours catégorisé tout le monde. Et ça, c’est le plus beau des combats.

  • Lauriane Miara : « Je nous souhaite qu’une seule chose : vivre en paix »

    À Annecy, après la projection de L'Art Vivant, le public reste suspendu aux images de Laponie et aux mots de celle qui les a peintes. Entre aquarelles délicates et trous noirs intérieurs, entre cabanes finlandaises et vallées alpines bétonnées, il fallait donc aller voir cette artiste qui dessine ce qu'elle ne parvient pas à toucher. Douceur, dureté, refuge : bienvenue dans le monde de Lauriane Miara. Lauriane Miara (à droite) et son élève (à gauche) lors d'un atelier où l'apprend à peindre la montagne © Vertige Media La séance vient de se terminer à Annecy. Dans la salle, on discute encore du film, de ces plans de Laponie, de cette voix calme qui raconte les glaciers qui reculent. Lauriane Miara, elle, s’enfonce un peu plus au fond de son fauteuil, comme pour se soustraire encore quelques secondes aux regards. Elle prévient dans un demi-sourire : « Je m’installe au fond du fauteuil. Ce n’est pas pour avoir une attitude hautaine. C’est pour me détendre le dos ». Le détail a l’air anodin, mais il dit déjà beaucoup. Ce réflexe de désamorcer, de justifier le moindre geste, de ne pas laisser croire qu’elle « prend la pose ». La graphiste et illustratrice française fait partie de ces personnes qui, une fois qu’on les a croisées, continuent à habiter le paysage intérieur. On ne saura pas vraiment qualifier l'empreinte qu'elle laissera sur son fauteuil ce soir-là, mais on prendra bien confiance de la trace qu'elle a laissée au public d'Annecy après la projection de son documentaire, L'Art Vivant, à l'occasion de la dernière édition du festival Femmes en Montagne. Sur l'écran, Lauriane Miara parle de trous noirs, de déracinement, de canicules alpines et d'hypnoses capitalistes pour peindre son portrait, celui d'une artiste fascinée par les grands espaces sauvages de montagne. Entre les laavus - abris forestiers de Laponie et les câbles de Bourg-Saint-Maurice où elle habite, la protagoniste du documentaire témoigne d'une oeuvre fragile et questionne la place de ses semblables dans ces territoires. Avec une certaine justesse, puisque le jury du festival lui a décerné le Prix Environnement. Légère ironie que de commencer notre conversation avec la lauréate qui nous partage d'emblée son aversion pour les écrans. L'Art Vivant sera bientôt diffusé à la Radio télévision suisse (RTS), une des premières chaînes télévisées du pays. Ces écrans, elle les fuit par écoeurement physique et pourtant, il va bien falloir composer avec. Alors, Lauriane Miara invoque ce qui compose souvent la réalisation de ses aquarelles : la paix. Et le calme qui y surgit. « On me parle souvent de douceur, confie-t-elle. On me dit "c'est la douceur de Lauriane", je le lis parfois aussi. Pour moi, c’est très étrange, parce que je ne me sens pas du tout comme quelqu’un de doux. J’ai plutôt l’impression d’être quelqu’un de dur. » La lutte invisible Lorsqu’elle parle de ce qu’elle vit, l'artiste ne se cache pas derrière les périphrases. Quand elle parle de trou noir, elle en parle au sens littéral du terme. « Il y a un moment, dans ma vie, où je suis tombée dans un trou, raconte-t-elle.Vraiment, c’est un trou noir. Je n’ai pas de meilleure image que ça. Après, il a fallu remonter. Maintenant, ça va mieux, mais je dois toujours être dans une lutte un peu quotidienne pour ne pas me laisser absorber par ce même trou noir. C’est un peu comme si je marchais sur un sol troué. » Les mots sont précis, le sens est à l'avenant. Plusieurs fois dans l'échange, Lauriane Miara laissera la place aux épreuves sans forcément les nommer. Pour elle, avancer consiste à repérer, anticiper, ajuster. Non pas pour « optimiser » son quotidien, mais pour rester debout. « Je dois faire attention à comment je dors, à ce que je mange, à ce que je bois, à ce que je consomme, à mon rythme de vie, à la façon dont je travaille aussi, continue-t-elle. Il faut que je fasse attention à beaucoup de choses pour ne pas retomber. » « Le voyage en train, je ne le perçois pas comme un arrachement, mais vraiment comme un fil qui est déroulé. Je trouve ça très doux. Je pars de chez moi à pied, je vais à la gare, une gare familière, et petit à petit, le fil du voyage se déroule » Dans cette quête de soi, l'illustratrice explique placer le centre de gravité du côté des autres, loin de son propre confort. « Dans ma vie, les angoisses prennent énormément de place. C’est très envahissant. Et je n’ai pas du tout envie de transmettre mes angoisses, par respect », souffle-t-elle. Ces dernières années, la verbalisation sur la santé mentale est partout. Comme un impératif moral. Chez Lauriane Miara, il s'agit plutôt d'une éthique de la non-contagion. Lauriane Miara, à Annecy, novembre 2025 © Vertige Media C’est là que son travail prend une épaisseur particulière. Vu de loin, les aquarelles de Lauriane Miara ressemblent à ce qu’on projette sur elle : douceur, lignes simples, palettes délicates, cabanes perdues, banquises miniatures, forêts silencieuses. On pourrait y voir une énième déclinaison de la slow life mise en image. Néanmoins, quand c'est elle qui en parle, l'artiste déplace complètement le centre du tableau. « Au départ, le dessin, c’est à la fois un refuge, certainement, parce que je cherche à dessiner des choses qui représentent un apaisement auquel je n’ai pas accès, explique-t-elle. C'est donc presque un fantasme que je dessine. Quand je peins, je peux être dans cet apaisement-là. Je peux le toucher du doigt, en tout cas. » Du vert et pas de murs Le documentaire montre Lauriane Miara dans une cabane, en Laponie, une bougie allumée, puis sous un laavu, cet abri ouvert qui laisse passer les bruits de la nuit. Pour beaucoup d’entre nous, dormir dans tel endroit, en hiver, au milieu de la forêt, renvoie à une certaine définition de la vulnérabilité. Chez elle, c’est exactement l’inverse. « Là-bas, je dors bien, affirme-t-elle. J’ai des gros problèmes de sommeil, j’en ai eu et j’en ai toujours, mais dans ces environnements-là, non, je dors bien. Je ne sais pas trop l’expliquer. Peut-être le fait de sentir le froid, de voir les étoiles. Je trouve ça plus rassurant que d’être chez moi, dans une petite ville, dans ma petite chambre, dans mon truc fermé, fermé, fermé. Quand je dors en montagne ou en forêt, c’est plus marqué : j’ai l’impression d’être à l’abri. On ne va pas me trouver. Il ne peut rien se passer, il ne peut rien m’arriver. C’est hyper apaisant. » « Je vois de plus en plus les câbles de remontées mécaniques, les lignes à haute tension, tous les aménagements. Ça prend de plus en plus de place, parce que c’est une vallée où il y aura un enneigement potentiellement plus longtemps qu’ailleurs. C’est cauchemardesque » Tout est renversé : la chambre fermée devient angoissante, la nuit dehors devient protectrice. La cabane, dit-elle, est « très hermétique », elle « crée une barrière entre ce qui se passe dehors et ce qui se passe dedans ». Le laavu, lui, la remet dans la continuité du monde vivant : on entend, on sent, on n’est plus séparé. La même logique s’observe dans sa manière de voyager. Dans le film, lorsqu’elle lâche que « quatre jours de train, ça passe assez vite », la salle rit. Il y a une forme de connivence : on a intégré que le temps de transport devait être compressé, qu’il fallait « arriver vite ». Elle, elle défend exactement l’inverse. « Le voyage en train, je ne le perçois pas comme un arrachement, mais vraiment comme un fil qui est déroulé. Je trouve ça très doux. Je pars de chez moi à pied, je vais à la gare, une gare familière, et petit à petit, le fil du voyage se déroule. » L’avion, à l’inverse, est vécu comme une violence compacte : « Tu es parachuté dans un environnement complètement inconnu, dans un temps beaucoup trop court et pas du tout naturel. Ce ne sont pas les mêmes températures, pas les mêmes sons, pas les mêmes odeurs. Tout à coup, c’est brutal ». Derrière le débat « train contre avion », on touche à quelque chose de plus profond : la possibilité de faire coïncider ce que le corps perçoit et ce que le paysage raconte. Le train laisse la tête rattraper le mouvement. L’avion, lui, enchaîne les scènes comme une story Instagram. Au bout de la ligne, il y a la taïga, l'immense « montagne forestière » du Grand Nord . Et surtout, il y a le retour, qu’elle décrit comme un arrachement, bien plus dur que le départ. « Quand on a fait le documentaire à la fin de notre itinérance en ski pulka, je n’arrivais plus à parler. J’étais en larmes. Je n'arrivais plus à parler parce qu’on allait partir. En réalité, je voulais vraiment repartir dans la taïga. Je me sentais assez mal », confie-t-elle. Aujourd’hui, Lauriane Miara vit à Bourg-Saint-Maurice. Le point de chute est né d’une histoire d’amour, elle y a découvert un territoire qui, pendant un temps, lui convenait. « Pas la ville en elle-même, mais les montagnes autour, reprend-t-elle. Il y a des espaces sauvages suffisamment grands pour pouvoir y vivre quelques années, en tout cas. » Mais là aussi, le sauvage recule. Et elle l'observe, tous les jours : « Je vois de plus en plus les câbles de remontées mécaniques, les lignes à haute tension, tous les aménagements. Ça prend de plus en plus de place, parce que c’est une vallée où il y aura un enneigement potentiellement plus longtemps qu’ailleurs. C’est cauchemardesque. Même si c’est sauvage, c’est comme si ce n’était plus assez sauvage pour moi. » Loin de la coquetterie, l'artiste le pose comme un constat. Celui d’une personne dont la santé psychique dépend, très concrètement, de la possibilité de se frotter à des espaces qui ne sont pas entièrement organisés par les humains. « Les glaciers reculent dans les Alpes, c’est fini, ils vont disparaître, c’est plié, on le sait. Mais derrière un glacier, il n’y a pas rien. Il y a des nouveaux écosystèmes qui se développent. Et ces espaces-là, il faut les protéger tout de suite des infrastructures, de l’élevage, etc. » Son premier déracinement, elle l’a vécu plus tôt, en quittant le milieu rural du nord-est où elle a grandi. L'artiste n’en fait pas un roman familial dramatique, mais elle ne le minimise pas non plus : « Pour le coup, c’est un déracinement. Ce n’est pas un déchirement, c’est juste un déracinement. Je me suis implantée ailleurs. Parce que je n’étais pas bien. Il y avait des choses dont il fallait que je m’éloigne pour pouvoir exister, tout simplement. Exister ou juste grandir, me développer. Ce qui n’aurait pas été possible à l’endroit d’où je viens. » Dans le film, elle évoque les difficultés par lesquelles elle est passée. Elle sait que cela pourrait heurter ses proches. « Mes parents ne sont pas très curieux de ce que je fais. Ils ne comprennent pas trop. Ce que j’évoque brièvement dans le film, ça reste un énorme tabou avec eux. » Il y a, là aussi, un choix de protection mutuelle : ne pas tout dire, ne pas tout montrer, accepter qu’une partie de l’histoire reste sous la surface. Le déracinement n’est pas un règlement de comptes, c’est une condition de survie. Après les glaciers Ce rapport au sauvage ne reste pas dans le registre du ressenti. Il structure aussi son travail actuel avec le glaciologue Jean-Baptiste Bosson et le collectif Marge Sauvage, autour des écosystèmes post-glaciaires. « Les glaciers reculent dans les Alpes, c’est fini, ils vont disparaître, c’est plié, on le sait, assène-t-elle. Mais derrière un glacier, il n’y a pas rien. Il y a de nouveaux écosystèmes qui se développent. Et ces espaces-là, il faut les protéger tout de suite des infrastructures. » Des scientifiques définissent des zones, observent quelles espèces arrivent en premier, reviennent chaque année. Lauriane Miara, quant à elle, prend cette matière brute et en fait une bande dessinée, à paraître chez Actes Sud. « Il faut repenser notre rapport au temps, à la famille, à la manière de vivre nos amitiés, nos amours. Parce que ça, je pense que ce sont des choses qui nous sont volées par un mal qu’on ne nomme pas beaucoup. Mais je crois que ça s’appelle le capitalisme. Et il ne faut pas se laisser faire » Elle enchaîne : « On veut parler de ce qu’on fait des milieux sauvages dans les Alpes. Quels sont-ils ? Comment les qualifier ? Qu’est-ce qu’on en fait ? Est-ce qu’il faut en faire quelque chose ? Est-ce que ça appartient aux hommes ? Est-ce qu’on se considère, nous, comme faisant partie du vivant, et à ce moment-là on peut autoriser les humains à habiter ces espaces-là ? Ou est-ce qu’on considère qu’on est une espèce à part ? » On retrouve là, mais explicitées, les questions que ses aquarelles posaient déjà silencieusement : est-ce que la montagne est un décor pour nos loisirs ou un sujet à part entière ? Est-ce qu’on se comporte comme une espèce parmi d’autres ou comme un propriétaire pressé de tout amortir avant la fonte définitive ? Le bonheur, c'est les autres On pourrait croire qu’avec ce rapport au temps long, aux trains qui déroulent, aux glaciers qui disparaissent, Lauriane Miara vit en marge des flux numériques. C’est plus compliqué que ça. L'artiste a un téléphone, des réseaux, comme tout le monde. Elle s’en sert pour travailler, communiquer. Mais elle a développé une forme de méfiance active. « C’est moi qui décide quand je prends le téléphone et que je vais chercher les infos. Je l’utilise, puis je coupe pendant longtemps, puis je réutilise quand il faut, puis je recoupe pendant longtemps. » Elle raconte ces périodes où elle se surprend à y passer « beaucoup trop de temps ». Son corps, là encore, réagit physiquement : « Je ressens l’écœurement très rapidement. C’est physique, je ressens vraiment de la nausée. Et là, je sais qu’il faut que je m’en éloigne. » N'y voyez pas un discours de décroissance numérique, il s'agit d'un diagnostic politique. « Il faut repenser notre rapport au temps, à la famille, à la manière de vivre nos amitiés, nos amours, continue-t-elle. Parce que ça, je pense que ce sont des choses qui nous sont volées par un mal qu’on ne nomme pas beaucoup. Mais je crois que ça s’appelle le capitalisme. Et il ne faut pas se laisser faire. » La montagne, le dessin, la déconnexion, tout ça n’est pas chez Lauriane Miara une esthétique de niche : c’est une tentative de ne pas se laisser dissoudre. « On ne peut pas me souhaiter grand-chose, parce que j’ai tout. Mon souhait, il est plutôt collectif. Je nous souhaite qu’une seule chose : vivre en paix » Face à ce qu’elle appelle « l’hypnose » des écrans, elle revendique un droit très simple, qui ressemble presque à une provocation en 2025 : le droit de rêvasser. Elle le décrit très concrètement : s’imposer des moments où elle ne fait rien, écoute de la musique, laisse la tête partir « un peu comme dans un rêve ». Elle parle de l’ennui de l’enfance comme d’un espace de création « immense » et constate, avec une tristesse calme : « J’ai l’impression que c’est fini. Maintenant, les enfants ne s’ennuient plus. Et ça, c’est dramatique. » Encore une fois, l'artiste le sait : ce monde qui ne tourne pas très rond autour d'elle ne touche pas directement sa condition. Car le bonheur, c'est les autres. « On ne peut pas me souhaiter grand-chose, parce que j’ai tout, explique-t-elle. Mon souhait, il est plutôt collectif. Je nous souhaite qu’une seule chose : vivre en paix. » Puis, alors qu'on allait tout éteindre, Lauriane Miara reformule comme pour marquer le coup. « Ma vie, si elle est comme ça jusqu’à la fin, ça me va. Maintenant, oui. »

  • USA : 30 ans de prison pour un projet de fusillade sur un rassemblement de grimpe

    Un grimpeur de 41 ans, originaire de Portland (Oregon), a été condamné à 30 ans de prison pour avoir préparé une fusillade de masse lors d’un rassemblement d’escalade à Smith Rock, l’un des sites les plus connus des États-Unis. Arrêté la veille de l’événement en 2023, alors qu’il était en possession de plusieurs armes à feu et de munitions, il a été reconnu coupable de multiples tentatives de meurtre. Retour sur une affaire qui a marqué la communauté locale de la grimpe. (cc) Ben Kitching - Grimpeuse à Smith Rock Smith Rock, c’est un nom familier pour de nombreux·se grimpeur·ses, y compris en France : un site emblématique de l’escalade sportive américaine, régulièrement cité dans les topos et les vidéos. À l’automne 2023, ce décor de carte postale est pourtant passé tout près d’être associé à une tout autre histoire : celle d’une fusillade de masse visant un rassemblement de grimpeur·ses. Ce scénario ne s’est jamais matérialisé. Des proches ont pris au sérieux des messages inquiétants, les autorités ont réagi, et un homme a été arrêté avant même le début de l’événement. Deux ans plus tard, la justice de l’Oregon vient de refermer ce dossier avec une condamnation lourde : 30 ans de prison pour l’auteur du projet. Voici ce que l’on sait de cette affaire, vue depuis la communauté de l’escalade. Smith Rock, week-end presque ordinaire Les faits remontent à l’automne 2023. À Smith Rock State Park, dans l’Oregon, se tient chaque année le Craggin’ Classic, un rassemblement organisé par l’American Alpine Club. Au programme : ateliers, grimpe en falaise et soirées, avec plusieurs centaines de participant·es attendu·es sur le week-end. Quelques jours avant l’événement, un grimpeur de 41 ans, Samson Garner, résidant à Portland, envoie à son ex-compagne et à d’anciens proches une série de messages particulièrement inquiétants. Il y évoque de façon explicite l’idée de tirer sur des grimpeur·ses et des spectateur·rices lors de rassemblements outdoor, et mentionne notamment le Craggin’ Classic. Les échanges sont suffisamment précis pour alerter son entourage, qui décide de prévenir la police. Lors des audiences, la défense a insisté sur cet état psychologique, évoquant un homme dépressif, isolé, qui aurait davantage voulu se suicider que commettre une attaque de masse. Informés de ces menaces, les enquêteurs de Portland ouvrent une enquête et suivent ses déplacements. Le 19 octobre 2023, veille officielle du rassemblement, l’homme est repéré dans le secteur de Smith Rock. Il est interpellé sur un parking de départ de sentiers, non loin du site, alors qu’il revient d’une sortie à VTT. Dans son véhicule, les forces de l’ordre découvrent un fusil de type semi-automatique, plusieurs pistolets, un gilet tactique et un volume important de munitions. Il est aussitôt placé en détention provisoire et poursuivi pour un ensemble de chefs liés à la préparation d’une attaque armée. Malgré cette arrestation, les autorités estiment que la menace est circonscrite à un seul individu. Le Craggin’ Classic est maintenu, avec un dispositif de sécurité renforcé. L’événement se déroule finalement sans incident, et une partie des participant·es ne découvre l’ampleur de la menace que dans les semaines qui suivent. Un grimpeur en chute libre Selon la presse locale américaine, Samson Garner n’est pas un inconnu dans la communauté de l’outdoor de Portland. Grimpeur régulier, il a été membre d’une association de montagne locale et participait à des activités en falaise et en montagne. Les éléments présentés au tribunal dressent le portrait d’un homme dont la situation personnelle s’est nettement détériorée dans les années précédant les faits : séparation conflictuelle, éloignement de ses enfants, difficultés financières, problèmes d’addiction. C’est dans ce contexte que ses proches ont vu apparaître des messages mêlant détresse personnelle, propos suicidaires et menaces très explicites de passage à l’acte. Lors des audiences, la défense a insisté sur cet état psychologique, évoquant un homme dépressif, isolé, qui aurait davantage voulu se suicider que commettre une attaque de masse. Mais pour l’accusation, l’élément décisif est ailleurs : au-delà des mots, l’intéressé avait effectivement pris la route, transporté des armes et des munitions, et s’était rendu sur place à la veille d’un événement présenté comme très fréquenté. Pour un lectorat français, une affaire de fusillade déjouée peut sembler presque « typique » du contexte américain, marqué par une circulation bien plus large des armes à feu et par une succession de drames dans des écoles, des lieux publics ou des événements culturels. Le procès s’est tenu en 2025 devant un tribunal du comté de Deschutes, qui couvre notamment la région de Smith Rock. Après environ trois semaines d’audience, un jury a déclaré Samson Garner coupable de plusieurs dizaines de chefs d’accusation, dont de nombreuses tentatives de meurtre et des infractions liées au port et à l’usage illégal d’armes à feu. La peine a été prononcée début novembre : 30 ans de prison. Le tribunal a retenu plusieurs chefs principaux de tentative de meurtre, assortis de peines exécutées de manière consécutive et non simultanée, ce qui explique la durée totale de l’incarcération. Une période de supervision post-carcérale est également prévue à l’issue de sa peine. Pour justifier cette sévérité, la juge a insisté sur le caractère concret de la menace : déplacement sur les lieux, arsenal complet à bord du véhicule, ciblage d’un événement rassemblant de nombreuses personnes. Le fait qu’aucun coup de feu n’ait été tiré tient, selon l’analyse de la cour, à l’intervention des proches et des forces de l’ordre, et non à une renonciation volontaire de l’accusé. American crime story Pour un lectorat français, une affaire de fusillade déjouée peut sembler presque « typique » du contexte américain, marqué par une circulation bien plus large des armes à feu et par une succession de drames dans des écoles, des lieux publics ou des événements culturels. Ce dossier-ci touche toutefois un univers plus familier aux grimpeur·ses : celui des rassemblements. Cette affaire rappelle surtout une chose : nos falaises et nos salles ne sont jamais totalement à l’abri des failles du monde qui les entoure. À Smith Rock, la fusillade est restée à l’état de projet avorté. À Memphis Rox, en revanche, le drame s’est produit, laissant deux morts et une communauté sous le choc.

  • Le Rempart : bastion du sexisme ordinaire de l’escalade

    Suite au tollé généré par une de ses publications tapageuses qualifiée de sexiste, la direction du Rempart a publié un communiqué. Entre temps, Vertige Media a recueilli des dizaines de témoignages qui dépeignent l’atmosphère viriliste de la salle d’escalade ainsi que les agissements problématiques de son président, Jérôme Chaput. Qui, lui, s’en défend au nom de l’humour. Enquête sur une affaire qui ne fait plus rire grand monde. On ne saura jamais vraiment pourquoi. L'électricité de l’instant ou un verre de trop. Mais une chose est sûre : quand Jérôme Chaput prend le micro, il est très chaud. Une petite foulée devant les affiches de la compétition, un sourire puis le regard bien planté dans l’assistance, cette annonce : « Alors vous savez pourquoi on fait une compétition 100% mecs ?! Parce que les meufs nous cassent les couilles ! » Bad buzz, Rambo et un poisson d’avril La scène est rapportée par une ancienne salariée, Caroline. Elle explique que depuis que les gérants du Rempart, une salle d’escalade située en Seine-et-Marne (77) ont commencé à introduire le concept de compétitions genrées en 2022 (100% mecs ou 100% filles, ndlr), les soirées sont devenues un peu électriques. Du gros son, des potes, de l’alcool. C’est particulièrement le cas pour le contest qui se déroule ce 12 mai 2023. « C’était l’anniversaire de Jérôme, le cofondateur et organisateur de l'événement, continue Caroline. Donc l’événement était particulièrement arrosé. » L’annonce du président et cofondateur du Rempart ne suscite pas de réaction. « Moi, derrière le bar, ça m’a évidemment choquée, confie Caroline. Mais les personnes présentes à l'événement étaient pour la majorité des proches de Jérôme, donc ils y étaient habitué·e·s. » Avant d’ajouter : « De toute façon, c’est l’humour du Rempart ». Selon Caroline, cet humour se distille à chaque soirée organisée par la salle d’escalade. Hors les murs, il se répand aussi sur les réseaux sociaux à travers les textes de présentation de chaque événement posté par Le Rempart, sur Facebook ou Instagram. Pour une étape programmée en date du 4 avril 2022, les organisateurs parlent d’un « contest 100% mecs du biceps, de la sueur, de la bière et le retour du BBQ !! » en ajoutant « pour les filles c'est soirée avec un Cosmo à la main à matter les gars en attendant le contest 100% filles qui arrive le 16 mai ! » Justement, à l’orée du 16 mai 2022, le texte qui accompagne l'événement débarque en ligne : « Oubliez votre maquillage et vos faux ongles, des cris, du sang, des larmes, de la sueur et de la magnésie feront l’affaire ! » Si pour « le contest 100% mecs », la salle organisait un BBQ, là ce sera Poké Bowl. À chaque étape de contest, la même sauce secrète : des blagues mais aussi des « faits » comme des ouvertures « typées bonhommes » ou « des posters de Rambo et Marlène Chiappa (sic) dans Playboy à gagner. » Jusqu'en fin 2023, Le Rempart fait de l’humour sans problème. Mais le 7 novembre, une publication annonce la tenue d’un autre « Contest 100% féminin » et fait cette fois polémique en ligne. Le texte en question intègre les mêmes ingrédients habituels mais cette fois une mention est ajoutée, témoignage que les anciennes blagues n’ont visiblement pas plu à tout le monde : « ⚠️L’humour est-il universel ? Perso, je crois pas, mais à vous de me dire ! Dans tous les cas, si vous êtes un peu susceptible, on vous aime beaucoup, alors ne lisez qu’à partir du petit cœur ! Par contre si vous aimez rire, allez-y ! ». Cette fois-ci, les réactions affleurent sur les réseaux sociaux. Certain·es grimpeur·ses publient leur indignation. Parmi eux·elles, Sophie Berthe, grimpeuse et activiste belge. Celle qui a lancé le hashtag #balancetongrimpeur l’année passée partage alors les stories et les témoignages de personnes choquées ou mal à l’aise face à l’humour du Rempart. Elle-même interloquée, elle épluche alors plusieurs autres publications de la salle du 77, notamment les récapitulatifs très fournis des contests, comme celui-ci datant de 2022. À ce propos, elle publie : « À quel moment tu peux te sentir respectée dans cette salle d’escalade en tant que personne sexisée, quand on parle de toi de cette manière ? (...) Une salle d’escalade ne peut pas publier ce genre d’article (...) plusieurs personnes m’ont envoyé un message pour me partager leur mal-être face aux newsletters du Rempart. De nouveau, je ne suis pas la seule à le penser. Je ne suis pas la seule à dénoncer. » En effet, fin 2023, plusieurs témoignages se répètent sur les réseaux sociaux. Mais la direction du Rempart modère les commentaires et le bad buzz retombe. Pendant ce temps-là, la salle d’escalade reprend le cours de ses publications humoristiques comme celle-ci sur un poisson d’avril du 1er avril 2024 où la salle fait croire à ses abonné·e·s qu’ils peuvent grimper nu·e·s le temps d’une journée. Au fur et à mesure de l’année, les publications s'adoucissent... jusqu’au 5 novembre dernier où le compte Instagram du Rempart s’embrase à l’annonce, sur Instagram, d’un autre contest « 100% filles ». Cette fois-ci, le post affiche la recette bien connue de la maison : de l’humour potache. Sauf que cette fois-ci, face au nombre de commentaires indignés, Le Rempart décide de dépublier dans la soirée. Puis, une semaine après, le mercredi 12 novembre, la salle publie un communiqué en expliquant que l’équipe « regrette profondément que cette publication ait pu être reprise ou détournée pour illustrer des comportements ou des valeurs qui ne reflètent en rien [la] salle. » Pas d’excuses, plutôt une mise au point car la communauté du Rempart s’est « toujours construite autour du respect, du partage, de la liberté et de l’égalité (...) » « J’avais aussi de l’affection pour Jérôme. Je trouve qu’il a vraiment créé un truc bien avec le Rock Tour. Mais là, on a dépassé les bornes. C’est de la pure beauferie. » Laura, grimpeuse amatrice participante du Rock Tour Sous le post supprimé, Pauline – une grimpeuse habituée des événements du Rempart – avait exprimé son mécontentement en écrivant : « Encore des hommes qui n’ont rien compris au sujet... » Elle verra non seulement son commentaire effacé avec le post mais aussi l’annulation de sa participation à une étape du Rock Tour. Jérôme Chaput, cofondateur et président de la salle du Rempart est également fondateur du Rock Tour : un circuit d’escalade créé en 2015, devenu une référence en matière de contest privé. Grimpeuse angevine, Pauline s’était inscrite à l’édition d’Angers. Le lendemain de son commentaire, elle reçoit un email de Jérôme Chaput que nous publions ici qui lui explique que le remboursement de son inscription vient d’être réalisé. « J’imagine que tu ne tiens pas à financer un goujat dans mon genre », écrit-il. Sauf que Pauline, elle, n’avait rien demandé. Le post du 5 novembre dépublié par les équipes du Rempart « J’ai été choquée de la démarche, nous explique-t-elle. Personne ne m’a appelé, personne ne m’a demandé mon avis. J’ai donc décidé de poster ce qu’il m’arrivait sur les réseaux sociaux. » L’épisode devient viral, c’est une histoire dans l’histoire. Pauline n’est pas la seule grimpeuse amatrice du Rock Tour à s’être émue de la communication du Rempart. D’autres grimpeur·ses habitué·e·s de l'événement ont fait part à Vertige Media de leur immense déception. Pour eux·elles, cela signifie la fin de leur participation. « On en a beaucoup parlé autour de nous, confie Laura, une grimpeuse amatrice qui participe au Rock Tour depuis deux ans. Et on a décidé de boycotter l'événement. Je ne vois pas comment on peut faire autrement. » Laura* se dit « dégoûtée » car elle affectionne beaucoup le circuit de Rock Tour et l’ambiance qui allait avec. « C’était franchement unique en France, continue-t-elle. C’était hyper chaleureux, pour tous les niveaux, dans une bonne ambiance sans stress. » Laura décrit la convivialité, la bonne musique, les copain·ines avec qui boire des coups. « J’avais aussi de l’affection pour Jérôme, continue Laura. Je trouve qu’il a vraiment créé un truc bien et c’est un super ouvreur. C’est aussi un bon fêtard et on savait qu’il pouvait faire deux ou trois vannes un peu border. Mais là, on a dépassé les bornes. C’est de la pure beauferie. » Un président ne devrait pas dire ça Contacté par téléphone, Jérôme Chaput confie à Vertige Media « ne pas comprendre tout ce torrent de haine qui s’abat sur lui, et sa salle ». Il continue : « Je ne pensais pas que cela puisse choquer les gens. J’avais l’impression, visiblement à tort, que ce n’était pas grave. Est-ce que cela mérite ce qu’il se passe après ? Est-ce qu’on n’a plus le droit de vivre, du coup ? Est-ce que je n’ai plus le droit d’ouvrir cette salle ? On a plus rien ? Attendez les gars, on a le droit de penser des choses différentes. Moi, je ne pense pas que les femmes soient inférieures aux hommes. On peut me prêter tous les maux mais pour moi, c’est l’exacte similitude entre les deux. » Au sujet du post dépublié par ses équipes mercredi 5 novembre au soir, le président du Rempart confie d’abord « ne pas être un spécialiste de la communication ». « Il y a une chose que je n’avais pas comprise, c’est que sur les réseaux sociaux, il faut être neutre. Alors que moi, je pensais que c’était un espace d’expression où l’on pouvait s’amuser. » « Dans le bureau, à table, j’étais entourée d’hommes. Je me prenais des remarques sexistes tous les jours. Et quand je disais que ce n’était pas drôle, on me répondait que “j’étais trop sensible”, que “je n’avais pas d’humour”. Je me suis rendue compte que je râlais tout le temps, que je ne voulais plus me lever le matin. Je pense que j’étais à la limite du burn-out » Caroline, ancienne salariée du Rempart Quand Jérôme Chaput crée Le Rempart en 2020 avec cinq autres associés, il ouvre la salle avec une philosophie. « Moi j’aime beaucoup rire, je rigole de tout, confie-t-il au bout du fil. L’escalade pour moi c’est un sport où l’on vient se faire plaisir. C’est quelque chose de léger. Mon message, c’est : amusons-nous. » Une vision que le chef d’entreprise fait ruisseler dans sa communication, son management et ses équipes. Caroline a travaillé trois ans au Rempart. Au départ, elle faisait à l’accueil mais au bout d’un an, son supérieur lui propose un poste « à la comm’ ». La jeune femme s’installe alors dans « le bureau » avec Jérôme Chaput et un de ses associés, au fond de la salle. « Il nous expliquait qu’il fallait sortir de la communication convenue des autres salles d’escalade comme Climb Up (surnommée “Grimpe en Haut” dans certains posts du Rempart, ndlr), explique-t-elle. Je devais faire la base des textes des contests sur Google Doc, puis mes patrons rajoutaient plein de blagues avant de publier ». Au moment d’appuyer sur le bouton de mise en ligne, Caroline confie qu’elle était souvent gênée : « J’ai fini par prendre sur moi en me disant que c’était la ligne éditoriale du Rempart et que de toute façon les posts étaient écrits à la première personne du singulier donc les gens comprendraient que c’était surtout l’humour de Jérôme. » Assez vite, l’humour de Jérôme Chaput ne fait pas rire tout le monde. Son entourage professionnel prend parfois la mouche. Les frustrations s’accumulent. Jusqu’à l’explosion. Un jour, une dispute éclate entre le président et un de ses associés. Ce dernier ne tient plus, il s'emporte devant la clientèle et se réfugie dans la cuisine en criant. Caroline est témoin. « Ils n’étaient jamais d’accord, pose-t-elle. Mais là, il a explosé. Jérôme a pour habitude de mal parler aux gens et depuis des mois, ils prenaient son associé pour son employé en le rabaissant devant les client·e·s. » Résultat : cet associé, toujours actionnaire du Rempart, a fini par partir. « C’est un trait caractéristique de la personnalité de Jérôme Chaput, continue Caroline. C’est un leader, mais un leader qui met les autres à bout. » Elle-même relate une scène d’humilation - « une parmi d’autres » - où la jeune femme se retrouve avec son patron à table tandis qu’une cliente vient les interpeller. « Ce bloc est vraiment dur dites-donc ! », dit-elle. Et Jérôme Chaput de répondre : « Tu rigoles ou quoi ? Même Caro a réussi à le faire ! » « Il a quand même créé de super trucs, à commencer par le Rock Tour, poursuit Gabriel. Il va vraiment dans le fond de chaque projet. Le problème, c’est qu’il ne met pas les formes et cela se fait au détriment de la qualité de ses relations au travail » Gabriel, un ancien collaborateur de Jérôme Chaput C'est Jérôme Au-delà de son humour clivant, le fondateur du Rock Tour a une certaine réputation dans le milieu de l’escalade. Ancien compétiteur national, fort grimpeur de bloc, celui qu’on surnomme « Jéjé du Cuvier » (en référence à un secteur bien connu de Bleau, ndlr) a multiplié les projets ces dernières années. Au sein de la PME intitulée Globe Climber créée en février 2015, il a lancé le Rock Tour, Le Rempart mais aussi des séminaires d’entreprise, des stages et des cours d’escalade en forêt et même un escape game baptisé « La Quête du Bloc Ultime ». « C’est quelqu’un qui bosse énormément et qui y met beaucoup d’énergie, indique Gabriel, un moniteur d’escalade qui a collaboré avec Jérôme Chaput à l’été 2025. On peut lui reprocher beaucoup de choses mais pas d’aller au bout de ses idées. » Divers témoignages comme celui de Gabriel – provenant de gens qui ont travaillé avec lui mais qui souhaitent rester anonymes – décrivent un entrepreneur acharné, couteau suisse, très créatif. « Il a quand même créé de super trucs, à commencer par le Rock Tour, poursuit Gabriel. Il va vraiment dans le fond de chaque projet. Le problème, c’est qu’il ne met pas les formes et cela se fait au détriment de la qualité de ses relations au travail. » Le moniteur d’escalade indépendant évoque plusieurs contrariétés l’été de sa collaboration avec le fondateur de Globe Climber. Des changements d’organisation de dernière minute, une pression constante, des communications tendues. Gabriel l’admet, cela arrive dans toutes les boîtes. Mais ce dernier souffle aussi que Jérôme Chaput a ceci de particulier qu’il s’immisce dans tous les compartiments de la vie de ses collaborateur·ices. « Il se permettait des grands raisonnements sur la façon dont je devais vivre ma vie, poursuit Gabriel. Je suis toujours allé de petit boulot en petit boulot, et il l’évoquait toujours avec mépris. Pour moi, c’est quelqu’un qui n’aime pas d’autres façons de travailler que la sienne. » Dans plusieurs de ses communications, Jérôme Chaput insiste sur l’effort, le mérite, la détermination et ne laisse aucune place à « l’excuse ». « C’est une façon de voir la vie qui peut prendre des tournures parfois assez radicales, continue le jeune Bleausard. Avec les enfants qu’on encadrait, il était vraiment dans la compétition. Il m’expliquait qu’il les avait défoncés à un jeu de tractions. Il était fier parce que la semaine d’après, les gamins étaient revenus plus forts. » Le choeur des hommes Avant que le post du Rempart ait été dépublié le 5 novembre dernier, plusieurs hommes habitués de la salle ont également exprimé leur mécontentement. Le lendemain, certains d’entre eux ont reçu un message que s’est procuré Vertige Media où il écrit : « Ainsi je travaille comme un dingue, en délaissant ma famille, les amis, l’escalade, l’argent. Ces sacrifices je les fais pour mes clients, pour qu’ils soient libres de grimper comme ils l’entendent... » Au téléphone, à plusieurs reprises, le patron du rempart a aussi invoqué « le boulot de dingue » qu’il faisait pour les autres, qu’il a aidés, à qui il a proposé un job parfois en les croisant en pleine forêt. Beaucoup de témoignages viennent le confirmer. Comme beaucoup de faits indiquent que tout autour de lui, des collaborateur·ices partent. D’abord, un premier associé du Rempart en 2022, puis un autre l’année d’après. Entre-temps, c’est Caroline qui obtient une rupture conventionnelle en juin 2023 pour refermer la porte d’une salle qu’elle voulait quitter depuis un an. « J’avais une montagne de travail pour laquelle je n’étais pas bien payée, confie-t-elle. Dans le bureau, à table, j’étais entourée d’hommes. Je me prenais des remarques sexistes tous les jours. Et quand je disais que ce n’était pas drôle, on me répondait que “j’étais trop sensible”, que “je n’avais pas d’humour”. Je me suis rendue compte que je râlais tout le temps, que je ne voulais plus me lever le matin. Je pense que j’étais à la limite du burn-out ». Quand Caroline claque la porte du Rempart, elle referme définitivement le chapitre de trois années d’expériences professionnelles dégradées. Si la jeune femme a connu de très bons moments à la salle, elle décide de ne plus y retourner et coupe tous les réseaux qui la connectent à son ancien lieu de travail. « J’ai mis plus d’un an à m’en remettre, confie-t-elle. J’avais peur de croiser Jérôme, même voir sa camionnette c’était quelque chose qui pouvait me faire vriller. J’ai ressassé longtemps tout ce qu’il s’est passé en me demandant si au fond ce n’était pas moi le problème parce que des ami·e·s continuaient d’aller à la salle. » Après le départ de Caroline et sans associés divergents, Jérôme Chaput continue d’imprimer sa vision de l’amusement et de l’humour au Rempart. Désormais, il ne faut pas que celle-ci ne soit que dans les textes en ligne mais dès le comptoir d’accueil. Plusieurs ancien·nes salarié·e·s ont relaté à Vertige Media les formations de certain·e·s membres de l’équipe. Un petit groupe de nouvelles recrues se réunissait dans une autre salle d’escalade à la demande de la direction. Objectif : leur inculquer les principes de l’accueil au Rempart. « On nous a d’abord vaguement expliqué qu’il fallait avoir de l’humour pour travailler chez eux, puis on nous a mis en situation, décrit l'une d’entre elles. C’était comme au théâtre où il fallait jouer des rôles. Je jouais le rôle de l'hôtesse d’accueil et mon formateur m’expliquait qu’il fallait que je dise à un petit garçon et sa maman que la raison pour laquelle il devait venir grimper dans la salle, c’était parce qu’il y avait des belles gosses. » « Je suis dans la salle et je crois entendre le mot “fesse” dans les enceintes. Je ne suis pas certaine d'avoir entendu le mot mais cela m’interpelle tellement que je suis allée le voir pour lui demander. Il a nié, m’a dit que jamais de la vie il aurait parlé de fessier au micro. Et puis il me sort : “Le tien est pas mal en revanche” » Eva, une cliente du Rempart « C’était de l’humour. » De tous les propos ou les situations vexatoires évoquées, Jérôme Chaput s’en défend avec le même argumentaire. S’il évoque parfois des « maladresses » ou « des failles », il affirme aussi que beaucoup de personnes apprécient ses blagues au Rempart. Vertige Media s’est entretenu avec une d’entre elles, Marion*, abonnée de la première heure. Elle certifie que la majorité des événements de la salle ainsi que leur ambiance n’ont jamais posé de problème à personne. Par ailleurs, elle indique que Pauline – la grimpeuse angevine – y prenait souvent part et se demande pourquoi elle n’a rien dit avant. Elle assure aussi que les hommes qui ont commenté le post « avaient la tête basse » le lendemain. Après le post du 5 novembre, des digues ont vraisemblablement sauté au Rempart laissant une atmosphère étrange où la vérité n’est nulle part, le ressentiment partout et où des gens qui critiquent la communication « sexiste et misogyne » du gérant le soir viennent y grimper le lendemain. Jérôme Chaput le répète à l’envi au cours de notre échange : « Ce qui me déçoit le plus, c’est que des gens que je connais très bien ont préféré balancer leur commentaire sur les réseaux plutôt que de venir me parler ». Il l’assure : personne ne l’a jamais confronté à sa communication maladroite. « Cela fait trois ans qu’on fait les mêmes posts, jamais personne n’est venu me voir pour se plaindre, continue-t-il. Une fois en forêt, j’ai croisé Sophie Berthe, elle était assise à côté de moi, elle ne m’a même pas parlé. Mais discutons ! Expliquez-moi ! J’ai besoin d’arguments ! » C’est oublier l’analyse approfondie de la grimpeuse-activiste à propos des communications du Rempart en 2023, largement partagée sur les réseaux sociaux. C’est oublier les messages privés que Jérôme Chaput envoie à celles et ceux qui osent lui écrire et dans lesquels il se victimise : « Pour toi, je suis sûrement trop misogyne ou incompétent », « Vous pensez que je suis un salaud, misogyne, goujat et sûrement tout ce qui va avec raciste, homophobe et compagnie ». Si Jérôme Chaput veut vraiment discuter, pourquoi utilise-t-il cette rhétorique de la victimisation qui met sa remise en question à distance ? Les vraies questions sont ailleurs : est-ce que Jérôme Chaput a manifestement eu des agissements sexistes ? Est-ce que sa salle a fait l’objet d’accusations de misogynie ou de sexisme ? A priori, non. Pas de traces sur les réseaux sociaux ni dans un quelconque post ou avis Google. Mais depuis l’emballement médiatique autour du Rempart, plusieurs sources ont témoigné à Vertige Media des épisodes problématiques dont certains sont précis, datés et confirmés par des témoins. La fête est finie Ça commence par une ambiance. À mesure que la relation avec certains de ses associés se dégrade, Jérôme Chaput invite de plus en plus d’amis proches à la salle. Une ancienne cliente, habituée à tel point qu’elle donnait parfois un coup de main au bar, parle d’une « ambiance macho » où « les mecs l’appellent chérie au comptoir et trinquent “aux putes” ». Très vite, le mercredi soir devient « le soir des potes de Jérôme ». « En gros, ils prennent possession du sauna (qui est mixte au Rempart, ndlr), y mettent un fût de bière et y restent toute la soirée, continue-t-elle. Quand ils sont sur les tapis de la salle, ils regardent les femmes ou les débutants et font des remarques du genre : “Regarde comment elle est nulle à chier celle-là”. » Cette ancienne habituée a cessé de venir grimper au Rempart depuis plus d’un an. « Quand on me dit que chez moi, les femmes ne sont pas en sécurité, c’est faux. J’ai quand même organisé un contest féminin alors que tout le monde me disait de ne pas le faire. Je me suis battu pour le faire et je prends des seaux d’insultes. » Jérôme Chaput D’autres clientes certifient que les « mercredis soir » existent toujours. Parmi elles, Eva a décidé de ne plus y aller ce soir-là. La jeune femme indique adorer Le Rempart, son ambiance, le personnel, ses ouvertures et sa communauté d’abonn·e·s qui s’est transformée en cercle d’ami·e·s proches. Cela dit, elle évite « les deux gérants de la salle » : Jérôme Chaput et son associé. Entre elles et eux, un grand malaise s’est installé à mesure de propos qu’elles jugent « sexualisants, dégradants et inacceptables ». « Cela a commencé avec l’associé de Jérôme qui une fois, a trouvé mon maillot de bain deux pièces aux objets trouvés, raconte-t-elle. En me le rendant il m’a une fois dit : "Ça a dû plaire aux mecs du sauna dis-donc. D'ailleurs la prochaine fois que tu vas au sauna, fais-moi signe". Puis il a réitéré, puis une autre fois. Trois fois.C’est devenu tellement lourd que j’ai dû me plaindre. » Un autre épisode, « plus grave », s’est déroulé peu de temps après, en janvier 2025, pendant un contest 100% dalle. Elle poursuit : « Jérôme Chaput est au micro et deux grimpeuses sont en train de grimper. Je suis dans la salle et je crois entendre le mot “fesse” dans les enceintes. Je ne suis pas certaine d'avoir bien entendu le mot mais cela m’interpelle tellement que je suis allée le voir pour lui demander. Il a nié, m’a dit que jamais de la vie il aurait parlé de fessier au micro. Et puis il me sort : “Le tien est pas mal en revanche” ». Eva reste prostrée. « Vous savez comme quand votre cerveau bug et que vous restez figée », décrit-elle. Si elle ne réagit pas dans l’instant, la grimpeuse ne renouvelle pas son abonnement de la salle peu de temps après, à cause de l'incident. « Je n’étais vraiment pas bien, poursuit-elle. Personnellement, je viens grimper pour voir mes ami·e·s mais aussi prendre confiance en moi. Et avec ces remarques sexualisantes, j’avais l’impression qu’on me regardait comme un bout de chair. Je me suis soudainement sentie très mal à l’aise » Eva part du Rempart mais se rend vite compte que ce n’est pas la bonne solution. Parce qu’elle quitte ses ami·e·s, son loisir, sa passion. « J’ai essayé d’arrêter, glisse-t-elle. Puis je me suis isolée. J’ai fini par me dire que je ne devais pas perdre une partie importante de ma vie pour deux gérants qui me mettent mal à l’aise. Pourquoi ce serait aux personnes à qui on a manqué de respect d’en pâtir ? » Si Eva témoigne aujourd’hui, c’est aussi pour briser une omerta et verbaliser ce que peuvent vivre beaucoup de femmes au Rempart. « Je ne veux pas que la salle ferme, affirme-t-elle. Mais je ne veux pas non plus que les comportements de ses deux gérants continuent. » À l’autre bout du fil, Jérôme Chaput nie. « Quand on me dit que chez moi, les femmes ne sont pas en sécurité, c’est faux, assène-t-il. J’ai quand même organisé un contest féminin alors que tout le monde me disait de ne pas le faire. Je me suis battu pour le faire et je prends des seaux d’insultes. Alors pourquoi je le fais ? Parce que quand les filles viennent, elles sont contentes. » À l’heure où nous publions, ni Jérôme Chaput ni Le Rempart n’ont publié d’excuses, simplement « des regrets ». Pendant ce temps-là, le tollé suscité par la dernière communication de la salle de Seine-et-Marne continue d’éclabousser le monde de l’escalade puisque Globe Climber a annoncé hier l’annulation d’une étape du Rock Tour, à Angers. À Vert-Saint-Denis, beaucoup de grimpeur·ses qui fréquentent Le Rempart s’interrogent sur le climat de leur salle, et s'inquiètent de son futur sort. Lors de notre échange téléphonique, Jérôme Chaput nous glissait : « Ce n’est pas l’humour le problème, c’est moi ». Certains le savent déjà puisque parmi les actionnaires, il en existe qui ne cautionnent déjà plus les agissements de son président. Selon nos informations, l’un d’entre eux aurait même demandé la convocation d'une assemblée générale extraordinaire pour délibérer sur le futur de l’organisation. Et cela ne devrait pas faire rire tout le monde. *Le prénom a été modifié

  • Deux ascensions remettent Gaza au sommet des conversations

    Au Colorado (États-Unis) puis à Java (Indonésie) : en quelques jours, deux actions spectaculaires rappellent — n’en déplaise à celles et ceux qui somment de « laisser la montagne tranquille » — qu’une paroi n’est plus seulement un décor, c’est aussi un média. (cc) Ari Yulison / Instagram Alors que l’attention internationale portée à Gaza se relâche au gré d’annonces de cessez-le-feu et de bilans qui descendent en bas de page, des grimpeur·euse·s choisissent la verticalité pour rappeler que le conflit n’est pas clos. À Golden (Colorado, États-Unis), une bannière « Stop the Genocide » surgit au-dessus d’un secteur très fréquenté. Sur le mont Raung (Java, Indonésie), une expédition plante côte à côte les drapeaux indonésien et palestinien. Deux gestes courts, impeccablement visibles, qui font remonter le sujet en haut des fils d’actualité — et des conversations. Deux gestes, une scène mondiale Le 9 novembre 2025, au secteur Canal Zone (Clear Creek Canyon), huit personnes suspendent une bannière « Stop the Genocide » d’environ 7,5 m × 3 m — la même toile déjà utilisée sur El Capitan en 2024. L’installation est annoncée « réversible » : pas de perçage, temps court (environ deux heures), retrait immédiat. Le porte-voix du groupe, Parker Schiffer, enseignant et grimpeur, assume une stratégie de visibilité ordinaire : installer le message sur un axe routier où passent automobilistes, cyclistes et grimpeur·euse·s, autrement dit un public mixte et non captif. Le pari est simple : rappeler plutôt que convaincre, remettre un sujet à hauteur de regard dans un moment de relâchement médiatique. Le 11 novembre 2025, l’expédition « 1,000 Mountain Climbers for Palestine » atteint le mont Raung (3 344 m) et tient une brève cérémonie : lecture d’un texte de soutien, drapeaux indonésien et palestinien plantés côte à côte, images reprises par la presse locale. L’action s’inscrit dans le Bulan Solidaritas Palestina 2025 (Mois de solidarité avec la Palestine), coordonné par des organisations indonésiennes de sensibilisation et de collecte — dont l’Aqsa Working Group, réseau associatif très implanté. À la clé : pédagogie (expliquer, contextualiser, ritualiser) et levée de fonds (notamment pour un projet d’hôpital mère-enfant à Gaza), avec des images pensées pour une large circulation nationale. Ce qui relie Golden et le Raung dépasse la géographie : dans les deux cas, la hauteur sert d’outil de récit. Une falaise de bord de route et un volcan n’ont pas la même symbolique, mais ils partagent une propriété rare : transformer un message en image immédiatement lisible, facile à relayer, qui déborde le seul milieu de la grimpe. Pourquoi maintenant ? D’abord, le moment. Une trêve, même partielle, ralentit la couverture sans éteindre la crise. L’agenda médiatique se réorganise, l’actualité « chaude » se déplace, et ce déplacement produit un angle mort : on sait que « quelque chose » se joue encore, sans le voir. Ces actions s’attaquent précisément à ce vide : elles réinjectent de la présence — non par la démonstration sportive, mais par l’évidence visuelle. Ensuite, les publics. Aux États-Unis, la bannière de Golden vise le quotidien : on passe dessous, on photographie, on débat, parfois on s’agace — mais on re-met des mots sur un sujet qu’on croyait « en pause ». En Indonésie, où la solidarité pro-palestinienne est massive et durable, la séquence du Raung fonctionne comme un rite civique : elle agrège associations, médias et donateur·rice·s, et s’inscrit dans un calendrier national de soutien. Deux dramaturgies très différentes, une même fonction : maintenir la visibilité. Enfin, la forme. Là où la montagne se politise, la réversibilité devient la ligne de crête : temps court, aucune trace, pas d’entrave durable aux autres usager·ère·s. Cette hygiène d’intervention n’est pas un détail. C’est une condition d’acceptabilité dans des milieux où l’accès se négocie (écologie, foncier, capacité d’accueil). Elle distingue une action qui ajoute du sens d’un coup d’éclat qui fabrique une réaction hostile. Ce que ces gestes disent de la montagne — et de nous La montagne n’a jamais été neutre : elle est traversée par des arbitrages (accès, biodiversité, tourisme), des récits (héros, tragédies, conquêtes) et des prises de position. La nouveauté n’est donc pas la politisation, mais le mode opératoire : des gestes brefs, soignés, contextualisés, conçus pour vivre autant sur place que dans l’économie des images. C’est là que la grimpe joue un rôle spécifique : elle offre trois atouts logistiques — hauteur, lisibilité, compacité — à condition d’assumer trois devoirs : respect du lieu, des autres, des règles locales. On peut discuter de l’opportunité — certain·e·s continueront de dire « la montagne, c’est le refuge, laissez-la tranquille ». On peut aussi constater que ces actions n’usent pas ce refuge. Elles l’empruntent pour signaler : « ce n’est pas terminé ». Dans un paysage saturé de discours, l’ascension — brève, propre, assumée — devient pointeur : elle ne clôt rien, elle désigne ce qu’on s’apprêtait à ne plus voir.

  • KAYA, ou la bataille du topo à l’ère numérique

    Un ouvreur du Wyoming (un État de l'ouest des États-Unis) accuse l'entreprise américaine KAYA d’avoir « plagié » son topo papier. Au-delà du clash, demeure une vraie question : crédit, droit d’auteur, gouvernance des données… et l’avenir de la mémoire des falaises. © Iliya Jokic / Unsplash Été 2025 : un post sur un forum en ligne allume la mèche. David Lloyd, auteur d’un guide de bloc au Rock Shop (Wyoming), affirme que KAYA aurait transposé l’index et le découpage du topo en version numérique sans son accord. L’affaire devient virale sur Reddit, puis gagne la presse outdoor américaine début octobre. À mesure que les commentaires s’empilent, le débat se déplace autour d'une question de fond : « qui écrit — et à qui appartient — la mémoire d’une falaise ? » Et, côté plateformes, « que doivent-elles aux auteur·es, aux clubs locaux et aux sites eux-mêmes ? » KAYA, mode d’emploi Née en 2019, à Boulder dans le Colorado, KAYA s’est d’abord présentée comme « l’application des grimpeur·se·s » : un journal d’ascensions (historiques, vidéos, commentaires), des outils de progression (suivi, analyse des données), et un réseau communautaire pensé pour relier la résine au rocher. En 2020, malgré l’année Covid, la plateforme passe de 35 à 230 salles partenaires et devient l’outil digital de compétitions pour USA Climbing (l'organisme national officiel qui gère et régule l'escalade de compétition, ndlr). Au printemps 2021, Kimberly Ang prend la direction et annonce une stratégie claire : faire de KAYA le hub de référence – gratuit pour les salles (gestion d’ouvertures, challenges, circuits) et payant pour les grimpeur·se·s (analyse des performances, recommandations personnalisées, découverte de voies). L’entreprise revendique alors près de 4 millions de dollars levés, via des investisseurs de l’écosystème fitness et des business angels, et une vision : agréger l’écosystème grimpe – ses données, ses pratiques, sa culture. Cet ADN produit deux mouvements complémentaires : Côté produit, KAYA aspire la beta dispersée (Instagram, YouTube, Vimeo), la normalise et la restitue via une interface mobile soignée. La promesse ? Tout au même endroit, disponible aussi bien en ligne que hors ligne. Côté terrain, la marque joue la carte communautaire : collaborations avec des associations locales, opérations avec Access Fund, et une politique diversité & inclusion assumée (le « Climber’s Pledge », une collecte d’environ 40 000 dollars pour The Brown Ascenders). L’ambition affichée : fluidifier la circulation du savoir et outiller la progression… sans perdre le lien avec les organisations locales. Entre 2022 et 2025, la trajectoire bouge : l'application passe d'agrégateur de beta à un éditeur de topos numériques. C’est là que le modèle devient sensible. KAYA met en avant une publication « responsable » : auteur·es identifié·es, travail de terrain revendiqué, attribution des historiques, et reversements aux structures locales. En face, certains auteur·e·s de topos papier redoutent une désintermédiation : quand une application centralise les « faits » (noms, cotations, emplacements) et capture l’audience, que reste-t-il de la valeur éditoriale (sélection, descriptions, cartographies, avertissements d’accès) ? Assure-moi si tu peux David Lloyd, ouvreur et auteur de topos (Wind River Range, Unaweep, Rock Shop) raconte dans un billet sur son blog avoir été approché début 2023 par KAYA avec un « Contribution Agreement » très verrouillé : en cas de rupture, la maison-mère Project 9a Labs, Inc « conserverait les « Reference Data » (noms, coordonnées GPS, cotations, etc.), assorti de clauses de renonciation (action collective, procès par jury) et de confidentialité. Côté partage, 60 % pour KAYA et pour l’auteur, un barème allant de 40 % sans avance à 2 250 dollars pour 0 % ensuite, contre 2 250 voies à documenter (noms, cotations, GPS, accès, historiques, descriptions, cartes, photos). Selon David Lloyd, « moins de 2 dollars de l’heure » quand son topo papier tournait à environ 8 dollars par bloc. Ce contexte contractuel éclaire le bras de fer qui suivra. C'est à l'été 2025 que la mèche s’allume. Lloyd accuse KAYA dans un post sur un forum d’avoir transformé son travail papier sur Rock Shop en guide numérique monétisé sans son accord. La discussion quitte les commentaires, enflamme Reddit. Très vite, on dépasse le cas personnel : qui peut rééditer quoi, comment, et avec quelle reconnaissance des auteur·rice·s historiques ? De leur côté, les auteur·ices de topos papier pointent l’angle mort : ne pas copier la prose n’empêche pas de tirer parti du travail éditorial d’autrui sans en payer le coût — années de repérage, de sélection, de cartographie, de choix de lignes et d’avertissements d’accès. © Reddit Au milieu de ce thread Reddit, Matt DeSantis — auteur à l'origine du guide pour Rock Shop proposé par KAYA — complexifie le tableau. Il revendique un travail de terrain substantiel : « chaque bloc visité », recoupements de sources publiques (blogs, vieilles vidéos), échanges avec des ouvreur·ses, et assume une consultation du livre de Lloyd pour vérifier des historiques, pas pour « réécrire ». Surtout, il avance une plus-value : plus d’infos d’accès et un périmètre élargi. Il précise également reverser une part récurrente à l’association locale de Lander (à Wyoming), et défend l’idée qu’un guide numérique accélère la mise à jour des infos sensibles (accès, propriétés privées, nidifications) si la gouvernance locale est associée. L'avis de la presse spécialisée américaine GearJunkie — média outdoor américain reconnu pour ses tests matos et sa couverture d’actualités (randonnée, trail, grimpe, industrie) — replace l’affaire sur une ligne de fracture ancienne. D’un côté, les formes protégées d’un topo papier (rédaction, croquis, photos, mise en page). De l’autre, les faits publics (noms, cotations, positions, historiques de premières) que des plateformes peuvent agréger sans violer le droit d’auteur. Entre les deux, la zone grise qui compte : la valeur de curation — choisir, hiérarchiser, prévenir, cartographier — décisive pour la pratique, mais difficile à protéger juridiquement. Le média insiste aussi sur l’effet plateforme : centraliser l’audience, c’est déplacer la reconnaissance — morale et économique — des auteur·es et des structures locales vers l’application. Deux angles d’inquiétude ressortent : La désintermédiation des topos papier et des revenus qui finançaient l’équipement, l’entretien et la pédagogie d’accès La gouvernance de l’information sensible (sentiers, parkings, propriétés privées, nidifications), qui exige du temps long et des relais locaux. Côté défense, GearJunkie restitue la ligne de KAYA — « des faits, pas de prose protégée », des ratés reconnus et la promesse d’un cadre plus carré (attribution, validation, retraits). Reste l’angle mort : comment reconnaître — et rémunérer — la part non copiable d’un topo, celle qui transforme une liste en mémoire praticable d’une falaise ? En creux, la question devenue centrale : qui écrit, qui diffuse, et qui décide de ce qui doit — ou non — être publié, mis à jour, ou retenu. Qui arbitre l’accès — et selon quelles règles ? Entre foncier privé, nidifications et capacité d’accueil, l’accès n’est pas une donnée neutre : c’est une décision collective. Dans les faits, ce sont les associations locales de grimpe (LCO), les propriétaires et, selon les sites, les fédérations qui connaissent les fragilités, négocient les compromis et assument les conséquences si ça dérape. Une application peut informer et outiller. Elle ne décide pas. En 2025, KAYA publie « Data ethos & retrospective », reconnaît des « apprentissages » et promet des garde-fous (traçabilité, attribution par défaut, retraits/déclassements). Très bien sur le principe, reste l’épreuve du terrain : qui est consulté, à quel moment, sur quels critères, et avec quelle capacité de dépublication rapide quand les signaux virent au rouge (surfréquentation, parkings saturés, sentiers ravinés, périodes de reproduction) ? Concrètement, un cadre crédible tient en peu de choses, mais il doit être formalisé : droit de regard local écrit (référent·e·s, délais de réponse), listes verte/rouge par secteurs avec fenêtres saisonnières explicites, bannières d’accès visibles dans l’application (foncier privé, parkings, sentiers, interdictions temporaire), granularité ajustable de la donnée en zones sensibles (géolocalisation floutée, toponymes génériques), journal public des changements (qui modifie quoi, quand, pourquoi) et canal de signalement simple pour les usager·ère·s. Dit autrement : l’information ne doit pas seulement être juste, elle doit être gouvernée. Sans cadre partagé, la meilleure carte devient un accélérateur d’impacts. Avec lui, elle redevient un outil de protection — aux États-Unis comme ailleurs.

  • Para-escalade : extension du domaine de la lutte des cases

    Si la catégorisation paralympique peut produire de l'exclusion, faut-il pour autant tout rejeter ? Non, bien entendu. Pourtant, si la para-escalade de compétition est un vecteur puissant d’incitation, elle n'est que la face visible d'une discipline bien plus riche. En salles, sur les falaises, dans les clubs, d’autres escalades se pratiquent. Alors, comment construire un espace commun des escalades ? (cc) LOGAN WEAVER / Unsplash Dans une première partie, Hugues Lhopital décryptait à quel point la classification paralympique, même en voulant produire de l’équité, pouvait générer de l’exclusion. Séoul, septembre 2025. Championnats du monde de para-escalade. Pavitra Vandenhoven, grimpeuse belge d'origine indienne, double championne du monde en AL11 (pour Lower Extremity Amputee, ndlr), est conduite à concourir cette fois avec les hommes. Lors de la deuxième voie de qualification, elle termine 2ème ! Devant elle : Angelino Zeller, l'Autrichien quadruple champion du monde qui va décrocher l'or, et derrière elle : tous les autres concurrents masculins de la catégorie. Au final, elle terminera quatrième du classement général mixte. Ce moment, en apparence anecdotique, raconte quelque chose d'important sur ce que permet la para-escalade lorsqu’on déplace le regard porté sur les rigidités de la classification. Ici, les catégories par déficience priment sur le genre. Hommes et femmes grimpent les mêmes voies, alternativement. Le classement reste ensuite genré, mais le fait que Pavitra ait pu performer à ce niveau, sur une voie mixte, face à des hommes, dit quelque chose sur la possibilité d'une autre approche. Quand l'adaptation devient subversive Le travail exceptionnel accompli par les ouvreuses et ouvreurs engagés dans l'aventure de la para-escalade en témoigne. Ces professionnel·les de plus en plus performant·e·s sont capables d'ouvrir des itinéraires de compétition permettant à plusieurs catégories de s'exprimer, même dans des voies partagées. Cette créativité interroge nos représentations binaires de la performance. Elle nous force à reconnaître que « la performance » n'est pas une chose unique et mesurable, mais une multiplicité de façons de résoudre un problème moteur. Pavitra grimpe différemment d'Angelino, qui grimpe différemment d'une personne déficiente visuelle. Mais tou·tes peuvent grimper sur la même voie, et tou·tes peuvent y exceller. Reconnaître simplement la créativité gestuelle de ces athlètes, et leur travail d'adaptation aux contraintes dictées par les voies, ouvre un nouveau regard sur le handicap. Mais attention au piège : renvoyer les para-grimpeuses et grimpeurs à l'attribut de « super-héros » qui auraient « dépassé leur handicap » en accomplissant des performances exceptionnelles revient à faire perdurer le stigmate et à les enfermer dans une identité « handicapée ». C'est une forme insidieuse de discrimination bienveillante. Tant qu'on continue à voir le handicap comme quelque chose à « dépasser », on perpétue l'idée que c'est un problème, une réduction, une insuffisance. Alors que ces singularités peuvent être reconnues simplement comme des variations parmi d'autres dans l'infinie diversité des corps humains. Les escalades invisibles La para-escalade de compétition, dans sa version institutionnelle (régie par des règles et des modalités fixées par les fédérations nationales et internationales, ndlr) ne constitue évidemment pas la seule modalité de pratique. Des personnes grimpent en autonomie, avec des proches, en salle, en club ou en milieu naturel, sans obligation de se faire reconnaître comme étant en situation de handicap et sans avoir besoin de se référer à une catégorie particulière. Beaucoup vivent avec des situations de handicap invisibles, peu ou pas médiatisables. D'autres grimpent également dans le cadre d'activités thérapeutiques ou rééducatives, accompagnées par des professionnels de l'activité physique adaptée qui utilisent l'escalade comme un support de réhabilitation. Ici, pas de catégories, mais seulement (et surtout) de l'accessibilité par de la présence humaine ainsi que des adaptations du support et des modalités d'escalade en fonction des attentes et des besoins de chaque personne. « Cette représentation de mondes distincts, de deux escalades qui ne se rencontreraient jamais, peut devenir oppressante si elle entérine l'idée qu'il y a d’un côté une « vraie » escalade – celle des valides – et une « autre » – celle des personnes en situation de handicap. Mais c'est faux » Hugues Lhopital C'est dans ces espaces que se joue quelque chose de plus radical que dans les compétitions officielles. Parce que là, il n'y a pas de classification médicale préalable. Il n'y a pas de classification pour savoir qui est « assez handicapé » ou pas. Reste des questions simples et concrètes : Comment cette personne peut-elle grimper aujourd'hui ? Quelles adaptations lui proposer ? Quel est son objectif personnel ? L'escalade, dans ces contextes, retrouve sa véritable nature : un espace ouvert d'adaptation et d'expression. Le rocher ne demande pas notre catégorie. Il interroge juste les ressources que nous pouvons mettre en œuvre, et développer, pour parvenir à attraper une prise et à se mouvoir dans une voie. Et chacun.e y trouve ses propres défis, ses propres solutions et réussites. Le vocable « para-escalade » a été choisi pour s'aligner sur les autres parasports, en référence aux Jeux paralympiques. L'utilisation de ce préfixe évoque l'idée d'une voie alternative, qui existerait « à côté » de la voie classique. Mais la définition géométrique des voies parallèles nous renvoie à l'image de deux droites qui ne se rejoignent jamais et n'ont donc aucun point commun. Cette représentation de mondes distincts, de deux escalades qui ne se rencontreraient jamais, peut devenir oppressante si elle entérine l'idée qu'il y a d’un côté une « vraie » escalade – celle des valides – et une « autre » escalade – celle des personnes en situation de handicap. Deux mondes parallèles, fermés l'un à l'autre, qui ne partagent rien. Mais c'est faux. Et c'est justement ce que les salles, les clubs, les falaises naturelles nous rappellent : ces escalades ne sont que les différentes facettes d’un même tout. Une même escalade, avec d'infinies variations, d'infinies façons de la pratiquer, d'infinies adaptations possibles. « Voir un enfant admirer, les yeux brillants, des para-grimpeuses et grimpeurs présentant des déficiences proches des siennes, légitime alors tout l'engagement et l'énergie mise au service de la compétition en para-escalade » Vers un espace commun Les catégories, comme les règles du jeu en escalade, restent mouvantes. Ce sont des constructions sociales, communément admises dans un espace-temps donné. La bi-catégorisation de l'humanité entre deux « sexes », particulièrement prégnante dans le domaine sportif, est ainsi interrogée de façon de plus en plus vive par la reconnaissance scientifique de l'existence de personnes ne correspondant pas aux critères de tri et se situant alors entre deux groupes ou dans les deux en même temps. La remise en cause de cette séparation, érigée en norme, vient questionner de façon radicale un système hiérarchisé de comparaison des performances. En présupposant qu'il y aurait avantage à être dans un groupe jugé plus performant qu'un autre, on relègue de fait l'autre groupe à des performances moindres, forcément plus désavantageuses. Aloïs Pottier, membre de l'équipe de France de para-escalade, champion du monde, ici à Séoul dans la catégorie RP1 © Nakajima/Timmerman/IFSC Tenir compte de la réalité des conséquences de certaines déficiences sur la grimpe, sans chercher à invisibiliser la singularité des personnes, doit nous conduire à essayer de sortir de la comparaison stérile des performances entre « valides » et « non-valides » – à l'image des comparaisons hommes-femmes. Que peut-on objectivement dire de la cotation d'une voie réalisée avec ou sans la vue, avec une ou deux jambes ? Rien de définitif. Rien qui permette une hiérarchie claire et surtout nécessaire. La para-escalade de compétition institutionnelle n'est qu'une modalité de pratique parmi d'autres. Elle a son intérêt : elle crée de la visibilité, elle inspire des paragrimpeuses et grimpeurs qui se voient représentés dans le sport de haut niveau, elle pousse l'innovation en matière d'ouverture de voies et d'entraînement. C'est toujours une belle réussite lorsqu'une personne concernée, voyant des champions et championnes performer, se sent alors légitime pour accéder elle aussi à la performance. Voir un enfant admirer, les yeux brillants, des para-grimpeuses et grimpeurs présentant des déficiences proches des siennes, et entendre ses parents dire : « Merci, on a enfin trouvé un sport qui lui correspond », légitime tout l’engagement et l’énergie déployés au service de la compétition en para-escalade. Mais celle-ci ne doit alors pas écraser les autres formes de pratique. Elle ne doit pas devenir la seule légitimité de l'escalade pour les personnes en situation de handicap. Parce que là où la compétition exclut – par la catégorisation, par la médicalisation, par la sélection – l'escalade « ordinaire » inclut simplement. Dépasser les catégories nous oblige donc à dépasser ces représentations entre des mondes différents, embarqués sur deux lignes vouées à ne jamais se croiser ni se rencontrer. Construisons plutôt un espace commun des escalades, ouvert et riche de ses hétérogénéités et de sa plasticité, comme un témoignage en mouvement de l'infinie diversité de l'humain. Un espace où coexistent la compétition et le loisir, la performance et l'adaptation, la classification et la liberté. Un espace où chacun peut trouver sa place — non pas parce que sa place a été assignée à une case, mais parce qu'on a créé un espace assez grand, assez flexible, assez accueillant pour que tout le monde puisse y exister. Après tout, face à la roche, nous sommes tou.tes des humain·es inadapté·e·s qui cherchons nos prises.

  • Boards connectées : l’affaire Kilter–Aurora, autopsie d'une dépendance

    Dans la plupart des salles, la magie opère : on choisit un bloc sur l’appli, les prises s’allument, on grimpe. Jusqu’au jour où ça s'éteint. L’arrière-plan de l’affaire Kilter–Aurora suit un fil dont on a débranché la prise : le fabricant de la planche d’un côté, l’éditeur de la plateforme de l’autre. Et au milieu : l'écosystème de l'escalade indoor qui dépend de leur entente. Les deux entreprises ont engagé des actions en justice. Nous avons enquêté pour faire la lumière sur la manière dont les faits se sont déroulés, ce que chacun avance et ce que cela implique pour les salles et les grimpeur·ses. © Vertige Media Elles ont envahi les salles comme une évidence : un plan inclinable, des centaines de prises, une application qui allume, mémorise, synchronise, et transforme l’entraînement en langage commun. Une Kilter Board, c’est la promesse d'un saut dans la modernité. Dans la réalité, c'est un pan inclinable aux prises rétro-éclairées par LED, piloté par une application. Pour fonctionner, il faut l’ensemble : appli + kit LED (contrôleur + rubans). Arrivées à la fin des années 2010, ces boards connectées se sont imposées comme un standard d’entraînement : de l’ordre de 8 000 à 30 000 € selon la taille et la configuration (hors cadre, tapis et pose), en échange d’un flux de contenus « prêts à jouer » et d’une base mondiale qui relie les grimpeur·ses d’un mur à l’autre. Derrière la magie apparente, un point faible : le lien d'attachement vital entre la planche (le hardware) et « le cerveau » (l’appli + LED). Quand l'union vacille, tout le système peut s'écrouler. Et depuis des mois, Kilter (fabricant américain à l’origine de la Kilter Board) et Aurora (entreprise canadienne qui opère l’application et fournit les kits LED pour plusieurs acteurs) s’opposent en justice. Ce qui se réglait autrefois par mails et coups de fil se plaide désormais à la barre, aux États-Unis comme au Canada. Et au milieu, les salles d'escalade tentent de suivre. Avec tous les signaux d'alerte qui clignotent. Été 2025, l'affaire commence à sortir. Le 22 juillet, Kilter porte réclamation devant le tribunal fédéral du District du Colorado : la société affirme avoir co-conçu l’app Kilter Board, dit avoir versé plus de 4,8 millions de dollars dans le cadre de cette relation commerciale et reproche à Aurora des restrictions : accès aux données clients, conditions de fourniture des kits LED. Kilter réclame un procès avec jury et plus d’un million de dollars de dommages-intérêts. Le 27 août, en Colombie-Britannique, Aurora soutient en retour que Kilter a commercialisé des kits non-Aurora et les a connectés à l’application Aurora en contradiction avec un accord intérimaire de 2024, tout en développant une app « modélisée » sur la sienne. Aurora demande des injonctions et des dommages-intérêts. La planche et le cerveau À l’origine, un pan n’est qu’un plan inclinable et une imagination collective : on grimpe, on tombe, on recommence. L’arrivée de l’application déplace le centre de gravité : elle allume les prises, archive les essais, synchronise les murs... La planche cesse d’être un objet isolé pour devenir un nœud de réseau. On rejoue des classiques venus d’ailleurs, on compare des tentatives entre salles, on suit des ouvreur·ses favori·tes, on marque des « projets », on revient, on valide. L’entraînement n’est plus seulement une suite de blocs, c’est une chronologie de données : temps passé, réussite/échec, tentatives, ressentis, parfois même des vidéos qui documentent la progression. « Avoir une board d’entraînement qui repose sur une application et ne pas avoir le contrôle de cette application, c’est comme conduire une voiture à deux : l’un tient le volant et l’autre appuie sur les pédales » Alex Ruiz, co-fondateur & directeur des opérations de Shiny Wall Ce basculement entraîne une autre révolution, discrète mais décisive : la standardisation des contenus. Un même problème existe sur des dizaines de boards, avec la même cartographie lumineuse. Un bug d’alignement ou une mise à jour d’algorithme peut donc impacter, en une seconde, des milliers de sessions. L’app devient alors éditeur, arbitre et mémoire : elle sélectionne ce qui est visible, ordonne ce qui est recommandable, nettoie ce qui est obsolète. Derrière, il y a de la modération, du classement, des règles d’interopérabilité. Bref, toute une gouvernance. Et avec elle, des coûts de sortie : plus l'historique est riche et les communautés actives, plus il est difficile de changer de cerveau sans perdre une partie du « capital d’entraînement ». Dans un univers indoor où tout se renchérit — loyers, énergie, masse salariale — la promesse est irrésistible : un outil lisible pour le public, dense en contenus, économe en ouvertures à gérer au quotidien, capable d’animer un mur en trois clics. Au point que « Kilter » est devenu, par abus de langage, un nom générique. Mais le miracle a une condition technique souvent sous-estimée : la continuité logicielle. Tant que la board et l’app se comprennent, tout roule. Dès que l’application ne reconnaît plus ce à quoi elle parle — contrôleur, rubans, protocole — l’édifice vacille : classements figés, blocs inaccessibles, prises qui s’allument à contretemps, support qui renvoie au contrat. Dans un monde de pans « intelligents », l’intelligence n’est rien sans la stabilité du lien. Un mur, deux philosophies Techniquement, une Kilter Board — comme toute board du marché — a besoin d’une application et d’un kit LED (contrôleur + rubans). À partir de là, deux lignes stratégiques se dessinent, et elles ne racontent pas la même histoire du risque. « Nous avons mis à jour nos conditions d’utilisation le 27 février 2023, en réponse à l’évolution de notre relation avec Kilter » Peter Michaux, fondateur d’Aurora La première consiste à s’appuyer sur une plateforme tierce qui mutualise le cerveau pour plusieurs fabricants. C’est l’option historique de Kilter, comme celle de Tension, un autre acteur qui collabore également avec Aurora. Will Anglin, président de Tension (à Denver dans le Colorado), nous résume le calcul industriel : « La stabilité et les fonctionnalités de l’application Aurora et du kit LED restent, à mon avis, inégalées. Développer et maintenir les logiciels et le matériel nécessaires pour que les utilisateur·rices puissent interagir facilement avec des boards standardisées n’est pas une mince affaire ». Le bénéfice est clair : on délègue le plus fragile — le logiciel — à ceux dont c’est le métier, à condition d’entretenir la relation : « Il est nécessaire que les fabricants de cadres muraux et les développeurs d’applications entretiennent des relations solides et mutuellement bénéfiques. » Traduction : l’interopérabilité n’existe que si le contrat tient. La seconde philosophie est de maîtriser l’application en interne pour garder l’entièreté de l’expérience. C’est la route choisie à Barcelone par Shiny Wall, une marque qui conçoit des pans d’entraînement connectés et édite sa propre application. Alex Ruiz, co-fondateur & directeur des opérations, assume le surcoût initial : « Bien sûr, travailler sur l’application nous prend du temps et nous rencontrons quelques problèmes pour trouver la meilleure façon de faire les choses, mais cela n’est rien comparé aux avantages. » L’image est parlante : « Avoir une board d’entraînement qui repose sur une application et ne pas avoir le contrôle de cette application, c’est comme conduire une voiture à deux : l’un tient le volant et l’autre appuie sur les pédales. » Ici, le risque se déplace : moins d’aléas contractuels, plus d’efforts en recherche et développement. Dans l’affaire qui nous occupe, Kilter a choisi l’objet, Aurora la plateforme. Deux choix rationnels, deux dépendances différentes — et un frottement inévitable dès que les règles d’usage se resserrent. L'enchaînement procédural Sur le plan documenté, le premier jalon opposable est la mise à jour des conditions d’utilisation (Terms of Use) d’Aurora, datée du 27 février 2023. Selon Peter Michaux, fondateur d’Aurora, cette mise à jour répond à des échanges avec Kilter devenus conflictuels et confus dès août 2022. Autrement dit, la formalisation de ces règles s’inscrit dans un contexte déjà tendu, et ne constitue pas le point de départ de la discorde. Deux éléments centraux sont formalisés : une clause d’usage autorisé réservant l’application au matériel fabriqué par Aurora (il s’agit d’une limitation contractuelle d’usage, non d’une impossibilité technique, ndlr) et l’interdiction d’ingénierie inverse. Peter Michaux nous le résume ainsi : « Nous avons mis à jour nos conditions d’utilisation le 27 février 2023, en réponse à l’évolution de notre relation avec Kilter ». Dans la foulée d’une relation qui s’était déjà tendue, Kilter et Aurora signent en avril 2024 un accord d’achat intérimaire. Ce document contraignant, en vigueur jusqu’à ce qu’un autre accord le remplace, a permis de reprendre les relations commerciales sur des bases formalisées et écrites, tout en travaillant à la résolution de leurs différends. Il fixe : (i) les conditions d’achat des kits LED d’Aurora, (ii) les conditions d’utilisation de l’app — incluant une clause d’usage autorisé stipulant que l'application est permise uniquement avec du matériel fabriqué par Aurora (limitation contractuelle) et l’interdiction d’ingénierie inverse, (iii) une politique de confidentialité. Comme nous le précise Peter Michaux : « Ces conditions incluaient celles sous lesquelles nous avions toujours travaillé, même si elles n’avaient pas toutes été formalisées dans un seul document auparavant ». Le 22 juillet 2025, Kilter saisit le tribunal fédéral et déroule sa version. La société affirme avoir co-conçu l’application Kilter Board avec Aurora et avoir investi plus de 4,8 millions de dollars dans cette relation commerciale. Elle reproche à Aurora d’avoir « relooké » l’app pour des acteurs concurrents, d’avoir restreint l’accès à des données clients partagées et d’avoir conditionné la fourniture de kits LED à de nouvelles conditions. Selon la plainte que nous avons consultée, Kilter reproche à Aurora d’avoir rompu le contrat et de ne pas avoir joué franc jeu. À défaut, Kilter évoque des promesses non tenues et un avantage indû. Le texte mentionne aussi un raccourcissement unilatéral de garantie, des défaillances sur une série de kits livrés en 2024, ainsi que des propos nuisibles rapportés chez des clients. S’ajoutent des accusations de pratiques commerciales trompeuses et d’ingérence dans ses relations d’affaires. Kilter demande un procès avec jury et plus d’un million de dollars de dommages-intérêts. « Malgré des années d'efforts de bonne foi pour trouver une solution, l'obstruction continue d'Aurora et la perturbation intentionnelle de l'expérience client n'ont laissé à Kilter d'autre choix que d'aller de l'avant de manière indépendante. Nous lançons une nouvelle application et un nouveau système de kit d'éclairage afin de rétablir la fiabilité, l'innovation et le soutien total à la communauté des grimpeur·ses » Kilter Côté canadien, Aurora dépose son assignation le 27 août 2025 et expose ses griefs. Selon ce document, que nous avons également pu consulter, Aurora soutient que Kilter aurait mis sur le marché des kits LED non-Aurora en les présentant comme des produits Aurora, puis aurait connecté ce matériel « non autorisé » à l’application Aurora, en contradiction — selon Aurora — avec l’accord intérimaire de 2024 (conditions d’achat, d’utilisation, confidentialité, droit applicable). Aurora soutient également que Kilter développerait et testerait une application concurrente « modélisée » sur la sienne, en violation des clauses d’ingénierie inverse et de dérivés. La société demande au tribunal à la fois des injonctions, pour encadrer l’usage de l’application et du système LED le temps que l’affaire soit jugée, ainsi que des dommages-intérêts. À la date de publication de cet article, aucune décision sur le fond n’a été rendue. Aucune des versions n’a, juridiquement, valeur d’établissement des faits. Nous nous en tenons donc aux documents et aux positions officielles communiquées. La ligne de Kilter Dans le vacarme technique, Kilter choisit la bannière du service. Les réponses que la société nous adresse en réponse à nos questions s’ouvre comme une promesse… tout en pointant du doigt l’obstacle : « Kilter fournit des produits et un service client de la plus haute qualité à la communauté des grimpeur·ses. Malheureusement, la décision d'Aurora de retenir les kits d'éclairage et de restreindre l'accès aux données clients partagées entrave la capacité de Kilter à assister ses utilisateur·rices. Nous espérons que ce litige pourra être résolu à l'amiable et sans qu'Aurora ne supprime les informations de nos clients ». « Les problèmes sont apparus juste après l’installation du mur. Lorsque nous avons contacté Aurora pour nous référencer, ils ont détecté que le contrôleur LED installé n’était pas le leur et que Kilter semblait copier leur matériel » Alan Menéndez, gérant de One Move (Espagne) Le ton est posé : qualité, continuité, et un grief central — l’accès aux briques qui font tourner la machine. Puis Kilter pousse la porte suivante : si la relation se grippe, l’entreprise revendique le droit d’avancer seule : « Malgré des années d'efforts de bonne foi pour trouver une solution, l'obstruction continue d'Aurora et la perturbation intentionnelle de l'expérience client n'ont laissé à Kilter d'autre choix que d'aller de l'avant de manière indépendante. Nous lançons une nouvelle application et un nouveau système de kit d'éclairage afin de rétablir la fiabilité, l'innovation et le soutien total à la communauté des grimpeur·ses ». On entend ici le déplacement stratégique : sortir du tête-à-tête, reconstituer un « cerveau » à part entière et promettre de la stabilité. Reste à situer l’histoire commune : Kilter revendique sa place dans la genèse du logiciel qui a fait école : « Kilter et Aurora ont développé conjointement l'application Kilter Board. Kilter a également fourni la majeure partie du financement. Nous restons fiers de nos innovations et de notre communauté, et nous continuerons à donner la priorité à la transparence, à la fiabilité et à l'expérience d'escalade que nos clients méritent ». Le message est clair : antériorité, mise de fonds, et cette dialectique très américaine de la transparence et de la fiabilité comme preuves d’amour aux utilisateur·rices. Enfin, un clin d’œil de calendrier — manière de dire que le chantier n’est pas une menace, mais une feuille de route : « Nous sommes impatients de vous en dire plus sur la nouvelle application Kilter et le kit d'éclairage, conçus pour les grimpeur·ses, par des grimpeur·ses, dans les semaines à venir ». Prises ensemble, ces réponses dessinent un récit d’autonomie revendiquée : Kilter se présente à la fois comme gardien du standard vécu par les salles et comme architecte d’un futur. Ce sont leurs mots, leur tempo, leur promesse. Le reste — la compatibilité réelle, les migrations sans perte, la tenue du service — se jugera à l’épreuve des séances, là où une phrase marketing ne pèse jamais bien lourd face à une LED qui refuse de s’allumer. La vérité du terrain Reste à descendre du contrat à la prise qui s’allume — ou pas. À Gijón (Espagne), Alan Menéndez, gérant de One Move, décrit la séance qui déraille : « Les problèmes sont apparus juste après l’installation du mur. Lorsque nous avons contacté Aurora pour nous référencer, ils ont détecté que le contrôleur LED installé n’était pas le leur et que Kilter semblait copier leur matériel. À partir de là, les incidents ont commencé : l’application ne fonctionnait pas correctement (la connexion entre les utilisateur·rices et les appareils échouait, ndlr) et le système LED présentait des comportements étranges — des lumières qui ne correspondaient pas ou avec des couleurs incorrectes s’allumaient ». Ce témoignage rapporte la lecture d’Aurora (« contrôleur non Aurora »). Cependant, nous n’avons pas pu la vérifier de manière indépendante. Kilter, de son côté, évoque des bugs sur une série de kits livrés en 2024 dans sa plainte et sa déclaration publique. Autrement dit, deux explications coexistent, et l’affaire se jouera ailleurs que dans une salle espagnole. Ici, l’essentiel est tangible : sessions hachées, couleurs incohérentes, tentatives non enregistrées, classements figés — et un staff qui bascule en mode dépannage pendant que la file s’allonge. Ce que cette scène met en lumière, ce n’est pas « qui a raison », mais où se situe la fragilité : au point de jonction entre appli, contrôleur et rubans. Dès qu’un maillon « peut être » considéré comme non reconnu ou non autorisé, l’incident n’est plus un simple aléa technique : c’est une rupture de continuité vécue par l’usager, avec un coût immédiat pour la salle (temps, réputation, remboursements). À très court terme, les questions ne sont pas juridiques, elles sont pratiques : Qui pilote le ticket quand ça décroche (appli, contrôleur, board) et dans quel délai ? Quelles versions (firmware/app) sont exigées pour que tout se parle aujourd’hui ? Que deviennent les données de séance (historique, projets, classements) en cas de panne prolongée ou de changement de « cerveau » ? C’est après ce constat de terrain que le droit reprend la main, non pour arbitrer une LED capricieuse, mais pour dire ce qui a le droit de parler à quoi — et à quelles conditions. Après le contrat, la réalité Pour démêler ce qui relève de la technique et ce qui tient au contrat, nous avons soumis le sujet à Maître Rahou, avocate en Propriété Intellectuelle (IP) et en Technologies de l'Information (IT). Son regard, précautionneux — et c’est le principe de prudence ici — ne préjuge pas de l’issue, mais remet des jalons là où l’intuition s’égare souvent. D’abord, dit-elle en substance, le « cerveau » d’une board n’est pas une idée mais une forme : tant que rien n’a été cédé noir sur blanc, la propriété intellectuelle du logiciel original appartient à celui qui l’a écrit. À l’inverse, l’idée — allumer des prises, synchroniser des tentatives, classer des blocs — ne se protège pas. Toute la ligne de crête est là : copier un actif protégé (du code, une architecture originale) tombe sous la contrefaçon ; redévelopper une solution visant la même finalité sans reprendre l’actif d’autrui peut rester licite. Encore faut-il le prouver : distinguer une ressemblance fonctionnelle de la reprise d’un code n’est pas un débat d’opinion, c’est une affaire d’éléments techniques. Vient ensuite ce que le terrain appelle parfois « compatibilité », et que les juristes nomment contrat. Les clauses de « connexions autorisées » et d’interdiction d’ingénierie inverse ne sont pas des notes de bas de page : elles fixent ce qui a le droit de parler à quoi — application, contrôleur, rubans — et à quelles conditions. Dans notre affaire, la mise à jour des conditions d’utilisation d’Aurora le 27 février 2023, puis l’accord d’achat intérimaire d’avril 2024, ont précisément pour effet de formaliser ce cadre. Si une partie branche du matériel que l’autre n’autorise pas, la question n’est plus seulement technique : elle devient contractuelle, et peut fonder des demandes d’injonctions ou de dommages-intérêts si le juge suit cette lecture. Que regardera un tribunal ? « Le texte, la chronologie et la preuve », résume Maître Rahou. Le texte : quelles clauses exactes, dans quel ordre, avec quel droit applicable ? La chronologie : qui a fait quoi, quand, au regard des dates charnières (conditions 2023, accord 2024) ? La preuve : similitude de code ou simple convergence fonctionnelle ? À cela s’ajoutent les effets allégués — accès aux données, compatibilités, support — et la proportionnalité des remèdes sollicités. Le reste — rumeurs, impressions de terrain — pèse peu face à un micrologiciel documenté. Au fond, la querelle Kilter–Aurora tient dans une équation simple et cruelle : plus le logiciel organise l’expérience, plus il gouverne l’objet. La justice dira où passe la frontière entre une interopérabilité organisée par contrat et une reproduction interdite. En attendant, rappelle l’avocate, la meilleure protection des acteurs tient dans la documentation : ce qui est branché, ce qui est modifié, sous quel titre — et à quelle date. Le droit n’éteint pas les LED. Il dit seulement qui a le doigt sur l’interrupteur.

  • Guérin et la littérature de montagne : « S’ouvrir, c’est la seule façon de rester vivants »

    En trente ans, les Éditions Guérin rachetées par Paulsen en 2011, ont sans doute publié ce qui se fait de mieux dans la littérature de montagne. À l’occasion de leur anniversaire cet automne, il fallait donc aller voir celui qui a pour mission de perpétuer l’héritage et de tirer le fil rouge de l’avenir de la maison. Passé, présent, futur : Charlie Buffet s’offre à volonté. Charlie Buffet, taille patron © Vertige Media Il suffit parfois de trois livres sur une table pour provoquer une émotion. Quand Charlie Buffet époussette du petit doigt la broutille invisible du livre qu’il tient dans la main, un ange passe. Puis une confidence survient : « Pour moi, Bonatti représente ce qu’il y a de plus pur dans l’alpinisme. C’était un homme en accord absolu avec ses principes, capable de raconter magnifiquement son rapport à la montagne ». Sur le bureau, reposent trois petits livres rouges. Assis sur un fauteuil à roulettes, le directeur éditorial les manipule du bout des doigts. Cet automne, la maison d’édition fête ses 30 ans. Et pour l’occasion, elle republie deux textes sur l’histoire de l’alpinisme : Le Pilier de Walter Bonatti (alpiniste italien du siècle dernier, ndlr) et Sur l’Annapurna de Louis Lachenal (alpiniste français du siècle dernier, ndlr). Puis un autre intitulé L’amont des sources, de l’anthropologue Nastassja Martin qui explore des pistes de réflexion radicales pour penser la disparition des glaciers. « Ce sont trois livres qui définissent nos engagements, souffle Charlie Buffet. L’axe que j’ai voulu donner à cet anniversaire, c’est d’affirmer qu’une maison d’édition n’est pas définie par son passé mais par ce qu’elle va chercher. » Charlie et la chocolaterie À 60 ans passés, il faut dire que ce journaliste de formation tient un sacré héritage au bout des doigts. À 30 ans, et désormais intégrée au sein des Éditions Paulsen, la collection Guérin fait figure d’autorité littéraire dans le landerneau des récits montagnards. Ses couvertures rouges sont même devenues cultes dans le milieu. Ce passé oblige. Et forme un défi permanent : perpétuer l'héritage d'une maison mythique dans un monde de la montagne en mutation accélérée. Depuis son fauteuil, Charlie Buffet acquiesce, puis reformule : « 30 ans d'édition, c'est un beau patrimoine. Mais ce qui nous caractérise vraiment, ce sont nos questionnements sur ce qui se passe aujourd'hui. On reste à l'écoute, on reste curieux, on reste sérieux dans notre tentative de trouver le sens de ce que vivent les acteurs de la montagne ». En 2025, quand il s’agit de montagne, le sens de l’ascension peut flécher vers plusieurs parcours différents. La boussole de Guérin ? « Il faut qu’il y ait de la pente », résume son directeur éditorial dans un sourire. Mais aujourd’hui, les sentiers des reliefs sont foulés par de nouvelles personnes. La pente est devenue tendance et pose des problèmes en escalier. Parmi eux : concilier la tradition littéraire alpine avec l'émergence des influenceurs sur les réseaux sociaux. Ou maintenir l'exigence éditoriale tout en répondant aux impératifs économiques d'un groupe dirigé par un milliardaire suisse : Frederik Paulsen. © Vertige Media C’est donc un ancien journaliste – contributeur de Libération, du Monde, d’Alpinisme et Randonnée et auteur de plusieurs ouvrages de référence sur la montagne – à qui l’on a confié la direction éditoriale de la collection Guérin. Aujourd’hui, Charlie Buffet incarne tous les défis qui s’y rattachent. Pas de quoi faire rougir le soixantenaire au visage émacié, dont on ne saurait dire si les traits tirés sont la conséquence de ses courses en montagne ou des nuits grignotées par la lecture. Charlie Buffet est conscient de ses responsabilités. Mais préfère d’abord rappeler une certitude : Guérin, c’est d’abord Michel. Le rouge et l’espoir En 1995, Michel Guérin, ancien publicitaire reconverti dans l’édition, lance sa propre maison. « C’est sûr que ça commence par le rouge, relance Charlie Buffet. Il venait de la pub, il avait un vrai sens du marketing. Si vous regardez les archives des alpinistes dans les années 50, tout le monde grimpait en chaussettes rouges. Michel a compris qu’il y avait un code, un dress code pourrait-on dire aujourd’hui. Le choix du rouge pour alerter, pour toucher un large public, ça vient de là. » La couleur emblématique devient rapidement le fil conducteur d'un catalogue qui se distingue aussi par sa cohérence éditoriale. Car Michel Guérin, autodidacte passionné, développe une approche unique : faire de la montagne une affaire de mots. « Michel était une tête chercheuse, reprend Charlie Buffet. Il ne dormait que quatre heures par nuit. Il pouvait se passionner aussi bien pour l'alpinisme que pour tout ce qui passait à sa portée. Sa curiosité était insatiable. » « C'est aussi dans cet esprit que la maison s'est construite : donner la parole à ceux qu'on avait fait taire » Charlie Buffet Dès ses débuts, la maison se distingue par des choix éditoriaux audacieux. En 1996, Michel Guérin prend une décision qui va même marquer l'histoire de l'édition alpine : il publie la version non censurée des Carnets du Vertige de Louis Lachenal. Pour la première fois, le compagnon de cordée de Maurice Herzog lors de la conquête de l'Annapurna en 1950 peut s'exprimer en dehors du joug de son chef d’expédition. Un événement majeur dans l'histoire de l'alpinisme français. « C'est la première fois qu'on déterrait un texte polémique sur la montagne », souligne Charlie Buffet. « Herzog est alors passé pour un censeur, quelqu'un qui avait réécrit l'histoire. Michel Guérin a eu le courage de publier la vérité de Lachenal. C'est aussi dans cet esprit que la maison s'est construite : donner la parole à ceux qu'on avait fait taire ». Cette approche iconoclaste fait rapidement des Éditions Guérin une référence incontournable. La maison publie les grands noms de l'alpinisme français et international et fidélise une communauté de lecteur·ices passionné·es. Mais cette réussite reste précaire. « Michel faisait absolument tout, et tout seul, confie Charlie Buffet. La maison avait de bonnes intuitions, était reconnue, mais elle avançait sur une ligne de crête » En octobre 2007, Michel Guérin meurt brutalement à l’âge de 55 ans. L'onde de choc traverse toute la communauté alpine. À l'époque, Charlie Buffet vit à Pékin. C'est Marie-Christine Guérin, veuve du fondateur, et Christophe Raylat, figure connue du milieu et rédacteur en chef de Montagnes Magazine, qui le contactent. « Tout le monde était désemparé, se souvient Charlie Buffet. On se demandait si on allait réussir à continuer, si la maison allait survivre… » Depuis la Chine, le journaliste participe alors à distance aux « petits conseils éditoriaux » créés pour sauver la maison. « Au départ, on me sollicitait uniquement pour rattraper des textes, précise l’intéressé en faisant le signe des guillemets. Autrement dit, des projets qui étaient mal embarqués et que je devais relever. Parfois, il n'y avait que deux chapitres écrits à 15 jours de la date limite de rendu. » Par la force des choses, le journaliste s'investit de plus en plus. En une décennie, il publie pas moins de huit ouvrages et orchestre l’édition d’une encyclopédie monumentale intitulée 100 Alpinistes, publiée à l’occasion des 20 ans de Guérin. Nous sommes en 2015 et ironie de l’histoire, c’est la même année que les Éditions Guérin sont radiées du registre du commerce. Quatre ans auparavant, le richissime entrepreneur-explorateur suédois, Frederik Paulsen, avait racheté la totalité de l'ancienne maison. Le rachat est vécu comme un soulagement de la part des proches du fondateur des livres rouges. D’aucuns pensent même que c’est une opportunité. En quelques années, l’investissement du milliardaire nordique va leur donner raison : Guérin devient une collection qui augmente sa production d’ouvrages. Frederik Paulsen installe les équipes qui se professionnalisent dans des bureaux du 6ème arrondissement de Paris. « Si Guérin est devenu une référence, c’est par la qualité de ses textes. Il faut que ce bouquin rouge, quand vous l’avez entre les mains, vous ne le lâchiez plus » Charlie Buffet Il arrive à Charlie Buffet de regarder par la fenêtre pour chercher des réponses dans le bal des voitures qui roulent sur le boulevard Saint-Germain. Nous sommes situés à l’étage des bureaux des Éditions Paulsen mais lui préfère travailler en bas, avec les équipes. « Je suis souvent de passage vous savez », indique celui qui habite en région parisienne et qui part souvent en vadrouille, dans les pentes. Qu’importe, depuis 2017, le journaliste-auteur peut profiter des atours de l’adorable petite cour du bâtiment dans la peau du nouveau directeur éditorial de la collection Guérin. « Je n’étais pas là lors du rachat donc..., sourit-il en esquivant une question. Ce qui ne m’a quand même pas empêché de savoir que les intentions de Frederik Paulsen n'étaient pas de se mêler de politique éditoriale. » Depuis huit ans, Charlie Buffet l'affirme : il travaille en toute liberté. « La seule réponse que je peux vous donner, c’est qu'on ne me dicte pas ce que je dois publier. ». Caresse sur un livre. Un ange passe. Puis une relance : « Ce qui ne veut pas dire que je ne suis pas ouvert aux suggestions. Lors d’une de ses explorations en Antarctique, Frederik Paulsen a rencontré un scientifique qui avait fait un bouquin sur l’Everest. J’ai trouvé ça intéressant. J’ai essayé de le traduire. Il peut donc y avoir une interférence éditoriale [sic] mais je reste comptable de tout ce que je publie » Pour autant, le directeur éditorial de Guérin n’évolue pas dans un vide économique. Après 30 ans, la collection Guérin doit garder le pied sûr face au vertige de la rentabilité. « La pression que met Frederik Paulsen, c’est qu’il veut une boîte qui ne s’installe pas dans un déficit, pose Charlie Buffet. Il veut qu’on agisse avec la tension du “ça doit marcher”. Je suis obligé d’intégrer ça. Une maison comme celle-ci doit être durable. » Problème de niche Pour y parvenir, Charlie Buffet peut compter sur une dizaine de personnes autour de lui. Une petite équipe qui fait en sorte de garder le cap de l’objectif sommital : 12 livres par an. « C’est physiquement ma limite, confie l’éditeur. Sortir un bouquin par mois, c’est déjà énorme. » D’autant plus que ce dernier lit tout, traduit tout, édite tout. Et se paie même parfois le luxe de publier ses propres livres comme le dernier en date sur Claude Jaccoux, connu comme le doyen des guides de haute-montagne du pays : L’invitation à l’altitude. (Paulsen, 124p, 21 euros). Charlie Buffet est à hue et à dia. Le syndrome Michel Guérin ? Pas tout à fait. « Michel était très tourné vers l’extérieur, un peu moins centré sur les textes, répond-il. Moi je suis plus dans l’interne, dans la qualité des textes. Je suis éditeur. Je ne laisse pas passer un mot que je n’assume pas. Et je vais vous dire, si Guérin est devenu une référence, c’est par la qualité de ses textes. Il faut que ce bouquin rouge, quand vous l’avez entre les mains, vous ne le lâchiez plus. » Charlie Buffet dans les bureaux des Éditions Paulsen, à Paris, en septembre 2025 © Vertige Media Difficile de savoir si la greffe prend bien chez l’ensemble de la communauté de lecteur·ices. En revanche, certains succès commerciaux donnent raison à Charlie Buffet. À commencer par le livre de Stéphanie Bodet. Intitulé À la verticale de soi (Paulsen, 304p, 25 euros), l'ouvrage a dépassé les 21 000 exemplaires vendus. « Je suis très fier, confie l’éditeur. Parce que c'est le premier livre d’escalade que j’ai fait. C’est vraiment un livre de grimpeuse. » D’ordinaire, le directeur éditorial indique que la maison ne tire jamais en dessous de 2000 exemplaires. « Ce qui me rassure, c’est qu’on a un lectorat hyper fidèle, continue-t-il. Nous avons pas mal de lecteur·ices qui achètent tous les livres que l'on publie chaque année. » Charlie Buffet n’est pas un homme de chiffres. À chaque question qui aborde une donnée, il se gratte la tête et nous renvoie à notre travail de vérification. L’éditeur est beaucoup plus loquace quand il s’agit de penser à l'avenir et d’aborder les enjeux éditoriaux majeurs. « On est un éditeur de niche, plante-t-il. Mais il ne faut pas que l’on s’enferme. Il faut pousser les murs de la niche, aller chercher de nouveaux publics. C’est la seule façon de rester vivants. » « Je suis obligé de penser contre moi, répond Charlie Buffet. Spontanément, je n’ai aucune envie d’aller vers les influenceurs. Mais, en tant qu’éditeur, je ne peux pas m’interdire d’essayer de savoir comment la montagne communique avec le grand public » Charlie Buffet Benjamin Védrines vs Inoxtag Comme si la douzaine de livres Guérin ne suffisait pas, Charlie Buffet a rédigé cet été une série en six épisodes pour Le Monde, intitulée Everest Business. Dans le premier volet, le journaliste consacre une large place à la récente expérience d’Inès Benazzouz alias Inoxtag. « On s’écrit, livre-t-il. Inoxtag me répond à chaque fois très vite, très gentiment. Ça ne va pas plus loin pour l’instant mais j’essaie. » Essayer quoi ? « De le faire publier chez nous », lâche-t-il du tac au tac. Il y aurait de quoi rougir. La collection Guérin essaie de publier un influenceur. Cela pourrait choquer, surtout au moment où la maison publie un livre-confession de Benjamin Védrines (Solitude, ndlr) (Paulsen, 148p, 21 euros). Lui qui incarne peut-être aujourd’hui le mieux la tradition alpine. D’un côté Védrines, de l’autre Inoxtag. Le grand écart ? « Je suis obligé de penser contre moi, répond Charlie Buffet. Spontanément je n’ai aucune envie d’aller vers les influenceurs. Mais en tant qu’éditeur, je ne peux pas m’interdire d’essayer de savoir comment la montagne communique avec le grand public. Et nous devons tous l’avouer, Inoxtag communique bien avec le public. C’est un passeur. Et le rôle d’une maison d’édition aujourd’hui, c’est d’être à l’écoute des passeurs. » Le directeur éditorial porte un regard bienveillant sur toute cette nouvelle génération qui s'attaque aux pentes. Le souci ? De Nadir Dendoune – le journaliste franco-algérien qui a gravi l'Everest en 2008 sans expérience en alpinisme – qui a publié chez JC. Lattès Un tocard sur le toit du monde (221p, 18 euros) à Mathis Dumas – le guide d’Inoxtag dans tous ses films – qui vient de publier une autobiographie illustrée, L’Ascension, chez Michel Lafon (208 p, 22,95 euros), Charlie Buffet voit chacun de ses membres lui passer sous le nez. C’est donc tant bien que mal que l’éditeur essaie d’agrandir la niche. De son propre aveu, c’est un travail de longue haleine, qui prend du temps chez Guérin, dont le public est cornaqué par les puristes. « Je me souviens pour l’encyclopédie des 20 ans, je me suis battu pour imposer Kilian Jornet dans les 100 Alpinistes, reprend l'intéressé. À l'époque, tout le monde me disait que c’était n’importe quoi. Aujourd’hui, non seulement Kilian a fait taire tout le monde avec ses performances mais il a aussi publié des textes sur la montagne qui sont magnifiques ». L’imposer dans une encyclopédie servira de valeur étalon pour la suite : « C’est sans doute la décision la plus contestée, mais aussi l'une des plus importantes que j’ai prise dans ma vie d’éditeur ». Cela dit, parfois, la fortune d’un milliardaire suédois ne suffit pas. Bien qu'il a plusieurs fois obtenu le blanc-seing de « l’ultra-terrestre », les traductions de ses textes ont toujours filé ailleurs. Encore une fois. Seul l’avenir dira si le directeur éditorial parvient à afficher un membre de la « nouvelle génération d'alpinistes » à son tableau de croix. En attendant, le directeur éditorial le martèle : « Dans les années 50, la France entière pouvait se projeter dans les alpinistes grâce aux grandes expéditions alpines. Aujourd’hui, ces alpinistes ont des visages différents ». Comme beaucoup de choses désormais, l'accès au savoir sur la montagne est de plus en plus fragmenté et le prétendu « effet Kaizen » en a dynamité les codes. Dans le fracas d’un monde qui change, Charlie Buffet a bien entendu la détonation. En regardant en haut, il faudra manifestement rester dans la pente. Et être très attentif, pour pouvoir surfer sur l’avalanche.

  • Le plus grand mur d'escalade naturel au monde va être détruit pour une autoroute

    À Buenos Aires, La Palestra Nacional de Andinismo, unique infrastructure d'entraînement en roche naturelle de 2 400 m², est menacée de démolition par l'extension d'un pont autoroutier. Depuis six ans, les grimpeur·ses se mobilisent contre ce projet de 15 millions de dollars qui priverait la capitale argentine — et la communauté internationale — d'un patrimoine sportif irremplaçable. (cc) James Qualtrough / Unsplash Le soleil de septembre tape fort sur les dalles d'ardoise. Dans le quartier de Núñez, au nord de la capitale argentine, se dresse un double mur de 17 mètres, hérissé de fissures naturelles qui serpentent vers le ciel. La Palestra Nacional de Andinismo — littéralement « centre d'entraînement national d'alpinisme » — bourdonne comme chaque week-end depuis 1982. Une centaine de grimpeur·ses s'échauffent, répètent leurs mouvements, partagent leurs techniques sur ces 2 400 mètres carrés de pierre d'ardoise importée de la province de San Luis, située à 800 km à l'ouest de Buenos Aires. Pourtant, cette course contre la montre a pris un nouveau sens depuis que Jorge Macri, maire de la ville, a confirmé en décembre 2024 la démolition de ce qui est considéré comme le plus grand mur d'escalade urbain en roche naturelle au monde. Un patrimoine unique menacé par le béton L'enjeu dépasse largement les frontières argentines. Construite en 1982 au sein du Centre National de Haut Rendement Sportif (CeNARD), La Palestra reproduit fidèlement les difficultés techniques de la Cordillère des Andes : fissures parallèles, dalles, cheminées, autant d'éléments impossibles à retrouver dans les salles d'escalade classiques. « Nous n'avons pas de montagnes ici. Pour accéder à de la vraie escalade, il faut voyager deux heures en voiture ou 1 200 kilomètres », explique Maria Perin au magazine américain Climbing. « Ce mur rocheux est notre montagne dans la ville. » Face à La Palestra : un projet autoroutier de 15 millions de dollars mené par AUSA (Autopistas Urbanas Sociedad Anónima), l'entreprise publique chargée des infrastructures urbaines, pour étendre le pont Labruna. L'objectif ? Connecter l'Université de Buenos Aires au nouveau Parc de l'Innovation dans le cadre du plan de « modernisation » du nord de la capitale. « La coexistence avec La Palestra est impossible », ont déclaré des sources de la municipalité au quotidien La Nación pour justifier la décision, expliquant que l'espace aérien nécessaire au passage du pont ne permet pas de conserver le mur d'escalade en l'état. Cette bataille mobilise la communauté argentine et trouve des échos internationaux. Le 6 septembre dernier, plus de 100 grimpeur·ses ont manifesté dans les rues de Buenos Aires, arborant casques, baudriers et cordes, certains projetant de la poudre colorée dans l'air selon les images diffusées sur les réseaux sociaux. Leur slogan : « No a la Demolición » (Non à la démolition, ndlr). Une pétition lancée sur Change.org a déjà recueilli plus de 4 500 signatures de soutien international. Pour comprendre l'ampleur de la potentielle perte, il faut saisir ce que représente La Palestra pour la formation des grimpeur·ses. « Quand vous allez à El Chaltén (capitale argentine de l'escalade et de l'alpinisme, située en Patagonie, ndlr) et qu'il y a une fissure dans la roche, vous êtes confiant pour l'escalader parce que vous avez fait la même chose à Buenos Aires », expliquait l'économiste et instructeur Fabricio Gatti à Climbing Magazine. Cette infrastructure unique permet l'apprentissage de techniques impossibles à maîtriser ailleurs : placement de coinceurs dans les fissures, construction d'ancrages naturels, escalade de cheminées, rappels sur grandes longueurs. « Il n'y a pas d'autres endroits en Argentine (...) C'est pourquoi c'est si important pour nous. C'est le seul endroit où nous pouvons vraiment apprendre » Fabricio Gatti, moniteur d'escalade argentin Chaque semaine, entre 500 et 700 personnes fréquentent le site : grimpeur·ses amateur·ices et professionnel·les, mais aussi guides de montagne, pompiers, forces spéciales et personnel de secours en montagne. Les deux murs parallèles de 40 mètres de long offrent 150 voies de difficulté variée, des dalles lisses aux surplombs techniques, reproduisant fidèlement la géologie andine. Cette fonction pédagogique explique la mobilisation internationale. « Il n'y a pas d'autres endroits en Argentine — peut-être Mendoza, peut-être El Chaltén, mais ils sont très loin de Buenos Aires. C'est pourquoi c'est si important pour nous. C'est le seul endroit où nous pouvons vraiment apprendre », soulignait Fabricio Gatti dans le même entretien. Six années de combat La bataille ne date pas d'hier. Dès 2019, lors de la première annonce du projet d'extension, les membres du Centro Andino Buenos Aires (CABA) avaient organisé une première manifestation et demandé le classement du site comme patrimoine culturel protégé. Sans succès. La situation s'est compliquée juridiquement : bien que La Palestra soit construite sur un terrain national (le CeNARD dépend du secrétariat aux Sports de la Nation), sa gestion est désormais municipale depuis la création du Parc de l'Innovation. En mai 2025, un juge municipal a accordé une mesure conservatoire suspendant temporairement la démolition, mais cette protection reste précaire. Les travaux du pont Labruna ont débuté en janvier 2025 pour une ouverture prévue mi-2026. « Nous ne savons pas ce que nous allons faire, confiait Fabricio Gatti à Climbing. C'est un vrai chaos. Nous ne savons pas ce qui va se passer. » Face à la pression, la municipalité a proposé la construction d'une nouvelle palestra au Parc Olympique de Villa Soldati, dans le sud de Buenos Aires. Mais cette solution ne convainc pas la communauté. « Ils veulent construire un espace de bloc, et ce n'est évidemment pas la même chose », expliquait Fabricio Gatti à Climbing. « Les prises de salle d'escalade ne sont pas comparables à la vraie pierre, surtout pour enseigner l'escalade traditionnelle, la construction d'ancrages et les techniques de fissures. » Autres griefs : l'éloignement géographique, les problèmes d'accessibilité et surtout la capacité réduite. Alors que La Palestra peut accueillir plus de 400 personnes simultanément, le projet de remplacement ne pourrait en recevoir que 150 selon Rafael Masid, référent du Club Andino, interrogé par le média argentin Tiempo Argentino. Plus inquiétant encore : dix mois après l'annonce, aucun travail n'a commencé sur ce site alternatif. « La Fédération argentine de ski et d'alpinisme a signé un accord en février dernier pour la construction d'une nouvelle Palestra, mais nous sommes en octobre et il n'y a aucune nouvelle », s'alarmait Rafael Masid dans le même média. L'héritage des « ladrilleros » Cette résistance s'enracine dans une tradition porteña (habitante de Buenos Aires, du nom du port de la ville, ndlr) vieille de plusieurs décennies. Dans les années 1950, les membres du Centro Andino Buenos Aires s'entraînaient le dimanche à Escobar, sur les hautes parois de brique d'une ancienne distillerie fermée depuis 1890. « Cela nous a valu le surnom de « ladrilleros » (les bricoleurs, ndlr), que nous ont donné des Français qui avaient escaladé la face sud de l'Aconcagua et qui ont partagé un week-end avec nous dans ce lieu, surpris par l'habileté de nos grimpeurs s'entraînant sur la verticale absolue », raconte Julio Corradi, membre à vie du Centro Andino, sur le site officiel de l'organisation. C'est ce même Julio Corradi qui, en 1982, convainc le secrétaire aux Sports Alberto Dallo de financer la construction de La Palestra. Le projet mobilise la communauté entière : conception 100% argentine, importation d'ardoise depuis San Luis, collage minutieux de milliers de pierres pour reproduire les aspérités naturelles. Un grimpeur sur La Palestra de Buenos Aires (cc) bariloche1 / Wikimedia Commons Au-delà de Buenos Aires, la menace qui pèse sur La Palestra révèle une tension universelle entre développement urbain et préservation patrimoniale. Dans un monde où l'escalade connaît un essor sans précédent depuis son entrée olympique, la disparition de ce laboratoire unique interroge sur la capacité des métropoles à concilier croissance économique et héritage sportif. Car l'enjeu dépasse la simple question d'un équipement local. La Palestra incarne un modèle de formation qui a essaimé bien au-delà de l'Argentine, inspirant la création d'infrastructures similaires sur d'autres continents. Sa destruction enverrait un signal inquiétant : celui d'une époque où les considérations financières à court terme l'emportent systématiquement sur la transmission des savoirs et la préservation des lieux de mémoire. L'issue de cette bataille, attendue dans les prochains mois avec la décision judiciaire finale, résonnera donc bien au-delà du Río de la Plata. Elle dira si les communautés sportives peuvent encore peser face aux logiques spéculatives, si le patrimoine peut résister à l'urgence du béton. Et dans une discipline où chaque prise compte, les voies potentiellement perdues de Buenos Aires seraient une leçon de moins pour les générations futures de grimpeur·ses du monde entier.

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