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- L'escalade en commun : la première salle entièrement co-gérée au monde
Dans une ville anglaise moyenne, un groupe de grimpeur·euses construit une salle d'escalade entièrement co-gérée par ses habitants. Propriété collective, gouvernance partagée, tarifs divisés par deux : Climbing Commons est une initiative unique au monde. Et le prototype d'une idée qui pourrait transformer bien plus que le seul univers de la grimpe. Deux bénévoles dans la salle d'escalade en construction, à Stroud (cc) Climbing Commons Chik soulève des haltères sans conviction dans une salle de musculation. Autour de lui, le ronronnement des tapis de course, l'odeur de caoutchouc chaud, la routine mécanique des corps en mouvement. Chik déteste ça. Le regard perdu sur l'éternelle barre de fonte devant lui, il divague. Et se met à rêver de pans de murs verticaux avec des prises multicolores. De séquences à chercher des mouvements fluides, de cet état de grâce où le cerveau se vide de tout sauf du prochain geste. Prix Nobel, tractions et verrou patrimonial Quelques jours plus tard, Chikara Shimasaki alias « Chik » raconte cette scène à Vertige Media, assis à la table de sa salle à manger. « Je déteste vraiment les salles de sport, lâche-t-il. J'ai la quarantaine, je grossis, je vieillis, mon corps se dégrade. Je suis un peu obligé. Mais chaque fois que j'y suis, qu'est-ce que j'ai envie de grimper... ». Le quadra ne se souvient plus vraiment comment il est tombé dans la grimpe. « Un peu comme tout le monde, je crois », évoque-t-il vaguement. Un ami l'y a initié, puis il y a pris goût. Et tout à coup, voilà qu'il se retrouve un jour dans les Pyrénées à faire une grande voie et à passer l'un des meilleurs séjours de sa vie. Chikara partage aussi que l'escalade l'a soigné d'un divorce compliqué. « C'est un sport qui vous permet de ne penser à rien d'autre que ce que vous faites, continue-t-il. La seule chose qui compte, c'est d'atteindre la prise suivante. C'est l'esprit zen. » Cette zénitude, le Britannique ne la retrouve plus vraiment depuis qu'il s'est installé à Stroud, ville moyenne du Gloucestershire, dans le sud-ouest de l'Angleterre, où il vit avec ses trois enfants. Ou du moins, très rarement. « Les seuls moments où je parvenais à grimper régulièrement, c'est quand je pouvais me le permettre financièrement, précise-t-il. Et des moments comme cela, il n'y en a pas eu beaucoup. » Autour de Stroud, les salles d'escalade ne sont pas légion. Il faut faire 25 km pour en trouver une. Et débourser généralement 500 livres par an pour y grimper régulièrement. Alors « Chik » ronge son frein en faisant de la muscu. Jusqu'à ce qu'au détour d'une série de tractions, une idée germe. « L'idée, ce n'est ni plus ni moins que de faire de l'escalade un bien commun » Chikara Shimasaki, porteur du projet « Climbing Commons » Très bientôt, Chikara Shimasaki devrait se retrouver à la tête d'un projet unique au monde : la première salle d'escalade entièrement co-gérée par les habitants d'une ville. Six cents mètres carrés de bloc, accès par empreinte digitale, tarif annuel à 300 livres. Tout a été pensé pour que l'espace soit non seulement accessible à tous·tes, mais aussi qu'il appartienne complètement à sa communauté. Nom de code ? « Climbing Commons ». « L'idée, ce n'est ni plus ni moins que de faire de l'escalade un bien commun », traduit Chikara. Financé par des centaines d'habitants, bâti par près de 80 bénévoles, le projet qui s'érige actuellement dans un ancien site industriel devrait ouvrir ses portes en mars 2026. Ces dernières années, si Chikara a grimpé de manière irrégulière, il a constamment cherché des solutions à la crise écologique et sociale. Ancien membre d'une ONG spécialisée dans la résolution de conflits, le jeune actif expérimente alors des méthodes pour construire de la cohésion sociale dans des contextes de divisions. Au cours de ses recherches, il tombe sur les travaux d'Elinor Ostrom, première femme à recevoir le prix Nobel d'économie en 2009. « Elle l'a notamment remporté pour son travail sur la gestion de ressources naturelles par des collectifs utilisant des formes de propriété collective, explique Chikara. C'est elle qui a théorisé les common-pool ressources, ces ressources qui sont des biens communs comme les forêts montagneuses de Suisse ou les terres communales d'Éthiopie qui ont survécu des centaines d'années. » L'économiste en tire des règles de base pour gérer ces « communs », de la prise de décisions aux mécanismes de résolution de conflits. « Une sorte de code de conduite de base, continue Chikara Shimasaki. Une consolidation de ce qui a fonctionné à travers le monde. Mais surtout selon moi, l'une des meilleures méthodologies pour construire de la cohésion sociale. » Dans son livre publié en 1990, La Gouvernance des biens communs : pour une nouvelle approche des ressources naturelles, la prix Nobel découvre qu'une certaine autogestion des biens est plus efficace et pérenne que le système capitaliste ou communiste. De cette découverte, Chikara en fera un bâton de pèlerin. Jusqu'à devenir un représentant des « Commons », sorte de mouvement dont les membres tentent d'appliquer les principes de feu Elinor Ostrom à l'ensemble de la société. Le quarantenaire dessine des schémas, trace des cercles concentriques, noircit des pages entières de notes. Il y pose les bases de la gouvernance multi-parties prenantes où trois entités – les financeur·euses, les usager·ères, les stewards (celles et ceux qui gèrent le projet au quotidien, ndlr) – président au destin d'un projet. Surtout, il souligne le rôle d'un quatrième acteur, les safeguarders, sorte de gardien·nes externes, sans intérêt financier, qui peuvent opposer un veto si les autres tentent de trahir les principes fondateurs. Et parmi eux, il y en a un qui les domine tous : l'asset lock, soit le verrou patrimonial. « En gros, le commun est invendable, impossible à privatiser et ce, à perpétuité. La propriété et la gouvernance appartiendront toujours à la communauté », résume Chikara. Dévers et des pas mûres À la fin de son travail d'exploration, le représentant des « Commons » aurait pu sauter au plafond. Sauf que la coquille est encore vide et que chaque fois qu'il tente d'expliquer le modèle des « Commons », ses interlocuteur·ices se pâment. « Leurs yeux devenaient vitreux, continue l'intéressé. Quand on parle de concepts aussi abstraits que l'économie post-croissance ou la gouvernance multi-niveaux, je peux le comprendre. Il me fallait donc trouver quelque chose de tangible, qui apporte des bénéfices à la communauté locale assez rapidement pour pouvoir le montrer du doigt et dire : voilà, c'est ça les communs ! » Et après quelques séances boring de développé-couché, cela ne fait plus aucun doute : l'escalade sera son cheval de Troie. « Les gars, on est en train de construire une putain de salle d'escalade ! » Michael Love, bénévole de « Climbing Commons » C'est à la fin de l'année 2022 que Chikara Shimasaki commence à caster sa garde rapprochée. « Ce qui est génial à Stroud, c'est qu'avec son passé de ville progressiste et militante, il suffit d'aller au pub pour trouver des gens qui ont envie de porter des projets sociétaux », explique-t-il. En l'espace de quelques mois, le core group est constitué. Parmi les six membres : Michael Love, ancien ingénieur chez Dyson. « Chik m'a dit qu'il allait à une conférence de la British Climbing Wall Association à Sheffield, raconte-t-il. J'étais dispo, j'ai sauté dans la voiture. Le temps du trajet, on a fait le même constat : il nous fallait une salle d'escalade chez nous, et rien qu'à nous. » Au-delà du noyau dur, un groupe de bénévoles enfle rapidement : électricien·nes, maçon·nes, graphistes, comptables... Une enquête est envoyée auprès de la population locale : combien de personnes grimperaient si une salle existait ? À quel prix ? À quelle fréquence ? Six cent vingt personnes répondent, fournissant des données géographiques, démographiques, économiques précises. Grâce à son background en design, Michael prend en charge les dessins techniques et les animations 3D. « On essayait de montrer concrètement aux gens ce qu'on voulait faire », explique-t-il. Jusqu'à l'été 2024, « Climbing Commons » n'est encore qu'une théorie. Mais en juin, « Chik » lance une campagne de crowdfunding en ligne. L'objectif de 20 000 livres est quasi-atteint en cinq jours. « Pour moi, c'est le moment où c'est devenu concret, déclare Chikara. On avait de l'argent sur le compte bancaire. » « Je me souviens de son enthousiasme, rembobine Michael Love. Il m'a dit : "Michael, on a fait la partie la plus difficile, on a levé des fonds". Je lui ai répondu : "Non mec, la partie la plus difficile c'est de construire le truc" ». Trois mois après, il ne reste plus rien des 20 000 livres et seulement 70% des murs sont érigés. Aucune assurance ne souhaite s'aventurer dans une expérience autonome inédite au Royaume-Uni. Et comme si cela ne suffisait pas, le conducteur des travaux quitte le projet en raison d'une naissance. « On s'est retrouvé dans la vallée du désespoir, reprend Michael. Tu as un pic d'enthousiasme puis tu descends très bas. » « Nous n'avons aucune incitation à la croissance et nous réduisons les barrières à l'entrée pour rendre accessible l'escalade à des populations qui n'y auraient jamais touché » Chikara Shimasaki, porteur du projet « Climbing Commons » À ce moment-là, Chikara Shimasaki reprend ses schémas et les principes fondateurs des « Commons » pour remettre de l'ordre. C'est lui qui reprendra la boîte à outils pour relancer le chantier. Lui encore qui ira chercher une subvention et une compagnie d'assurance qui veuille bien couvrir la future salle d'escalade. « Ça a beau être un modèle plat, sans hiérarchie, il faut quand même un leader qui sait motiver, précise Michael. Et Chikara est très doué pour valoriser les contributions des autres, autrement qu'avec de l'argent. » Le projet « Climbing Commons » se poursuit avec l'aide de 80 paires de bras. Une fois la charpente posée, les idées fusent. « On a fabriqué un mur à 40 degrés pour les grimpeurs expérimentés mais aussi un toboggan pour les enfants, raconte Michael. L'idée, c'était de contenter tout le monde. Moi je voyais mes dessins en 3D se réaliser, j'étais comme un dingue. Je faisais que dire : "Les gars, on est en train de construire une putain de salle d'escalade !" » Pendant ce temps-là, c'est l'intégralité des 600 répondant·e·s à l'enquête qui attendent l'ouverture de pied ferme. Selon Chikara, « Climbing Commons » aura suffisamment d'abonné·e·s pour tourner la première année sans problème. Le coût final du projet est estimé à 60 000 livres, en comptant un an de dépenses opérationnelles ainsi qu'une petite réserve de cash. Le sport le plus populaire d'Angleterre ? Depuis le départ, « Climbing Commons » a rencontré un enthousiasme unanime. La municipalité a trouvé son nouveau projet de cohésion sociale. L'Association of British Climbing Walls (ABCW), organe de régulation du secteur, a salué l'initiative pour sa capacité à rendre l'escalade accessible. La BBC en parle. Même les concurrents semblent conquis. À 25 km de là, à Bristol, la salle privée 270 Climbing Gym a prêté ses prises aux habitants de Stroud. « Ils ont compris que nous ne serons jamais une grande installation, explique Chikara Shimasaki. Nous n'avons aucune incitation à la croissance et nous réduisons les barrières à l'entrée pour rendre accessible l'escalade à des populations qui n'y auraient jamais touché. » Famille modeste, étudiant·es, demandeur·se d'emploi... autant de personnes qui, une fois passionnées, iront naturellement vers les grandes structures pour progresser, grimper en tête et tester des voies de vingt mètres. Cette coexistence se retrouve au coeur des ambitions des « Commons ». « Nous sommes en train de prouver qu'un projet comme celui-ci peut cohabiter avec le marché des salles commerciales, reprend « Chik ». Imaginer qu'une dizaine d'autres initiatives émergent dans le pays, c'est projeter que l'escalade peut devenir un des sports les plus populaires du pays. » Le quarantenaire est déjà sur le coup. Après l'ouverture des portes, il compte bien envoyer toolkit et autres playbook pour que différentes communautés locales s'en emparent. En attendant, Chikara Shimasaki entend imposer l'idée que grimper peut « désarmer les identités ». Une manière d'affirmer qu'au sein d'une société plus que jamais polarisée, la « contact theory » qui suppose de se faire rencontrer deux groupes opposés pour qu'ils s'entendent mieux ne fonctionne pas. Ce qui fonctionne, c'est « la diversité intra-groupe ». « Provoquer une diversité de points de vue au sein des groupes renforce la capacité des gens à créer des façons différentes de s'exprimer, souligne-t-il. En faisant découvrir l'escalade à des gens de milieux divers qui n'auraient peut-être jamais grimpé, ielles commenceront à voir l'escalade comme une façon de se définir autrement que par son métier, sa couleur de peau ou sa religion. Ielles verront les gens en couches, plutôt qu'en une seule image. » Quand on lui pose la question, Michael Love ne sait pas précisément comment se définir. Alors l'ancien ingénieur se gratte le crâne, remonte ses lunettes à grosse monture et cherche une certitude dans son engagement pour Climbing Commons. Et ce qui est certain, c'est qu'il est fier d'avoir « rendu sa ville meilleure ». « Dans 20 ans, j'espère pouvoir encore montrer notre salle en disant : "J'ai aidé à construire la première salle d'escalade en commun au monde" ». Michael et Chikara ont un avenir en commun : à ce moment-là, ils auront tous les deux 60 ans. Mais d'abord, dans quelques semaines, ils pourront enfin grimper chez eux. Et montrer au monde que c'est possible.
- Observatoire de l'escalade : des chiffres et des leurres
Chaque année, des chiffres circulent pour décrire l’évolution de la pratique de l’escalade en France. L’édition 2025 de l’Observatoire de l’escalade, publiée par l’Union Sport & Cycle (USC) avec le concours de l’UDSE et de la FFME, avance notamment un volume de près de deux millions de pratiquant·e·s et un modèle économique des salles sous tension. Selon certains experts, ces données – largement reprises – posent toutefois question. Explications entre méthodes, lobbying et méthode Coué. © Julia Margeth Theuer / Unsplash Dans la version rendue publique, l’Observatoire s’appuie sur deux sources. D’un côté, un questionnaire adressé à 2 588 personnes de plus de 18 ans se déclarant concernées par l’escalade. De l’autre, un volet économique construit à partir des réponses de 100 salles privées marchandes issues de réseaux professionnels : l’USC (Unions Sport et Cycle, ndlr), organisation qui regroupe des entreprises du secteur sportif au sens large, et l’UDSE (Union Des Salles d'Escalade, ndlr) association représentante des salles d’escalade privées. Ce type de démarche peut produire des indications utiles — à condition de savoir précisément à qui l’on a parlé, comment, et avec quelles corrections. Sur ces points, l’USC indique à Vertige Media que l’enquête « pratiquant·e·s » a été conduite du 17 novembre au 10 décembre 2025, via un questionnaire en ligne, auprès d’un échantillon issu des bases clients des enseignes privées et de la base des licencié·e·s FFME. En revanche, la version publique ne précise pas les éléments qui permettent d’apprécier ce que ces résultats autorisent (et n’autorisent pas) à dire. Sans ces éléments, il devient difficile de trancher entre deux lectures : celle d’une photographie de l’escalade « en France », et celle — plus probable — d’un portrait de l’escalade telle qu’elle se pratique dans les cercles effectivement touchés par l’enquête. Autrement dit, l’étude a toute sa place comme baromètre de filière : un instrument qui aide des acteur·rice·s économiques à prendre la température d’un marché, à suivre des tendances, à documenter des tensions. La difficulté surgit lorsque ces résultats sont mobilisés comme s’ils décrivaient, à eux seuls, l’ensemble de la pratique au niveau national — alors qu’en statistique, la question décisive n’est pas seulement combien de personnes ont répondu, mais qui a eu, concrètement, la possibilité de répondre. Un recensement, ça trompe énormément Pour Olivier Aubel, sociologue des pratiques sportives, l’enjeu d’une enquête n’est pas d’abord le volume de réponses, mais la manière dont elles ont été obtenues. « La validité d’une enquête statistique dépend très clairement de son échantillon, de la manière dont on le constitue », insiste-t-il. Et il résume le principe d’une enquête représentative en une phrase : « Il faut que toute personne faisant partie de la population mère puisse avoir une chance d’être interviewée ». « Ils ont fait un sondage comme on le faisait à la fin du XIXᵉ siècle : “voilà le lien, répondez si vous voulez.” » Olivier Aubel, sociologue du sport et professeur à l’Université Grenoble Alpes. Dans les grandes enquêtes publiques, cette exigence se traduit par un cadre de sondage et un tirage contrôlé, puis par des corrections lorsque des déséquilibres apparaissent. Cela ne supprime pas l’incertitude, mais cela permet de savoir ce que l’on mesure — et surtout ce que l’on ne mesure pas. C’est notamment l’esprit de l'enquête nationale sur les pratiques physiques et sportives (ENPPS) menée par l’INJEP (Institut national de la jeunesse et de l'éducation populaire, ndlr). À l’inverse, lorsque le recrutement passe par des fichiers déjà constitués — ici, ceux des enseignes privées et de la FFME, selon l’USC — l’enquête a mécaniquement plus de chances d’atteindre des personnes déjà connectées à ces circuits. Olivier Aubel le formule de manière volontairement abrupte : « Ils ont fait un sondage comme on le faisait à la fin du XIXᵉ siècle : “voilà le lien, répondez si vous voulez.” » La formule est sévère, mais elle renvoie à un point technique : « Ils n’ont aucune maîtrise de leur échantillon. Aucune. Donc on peut observer des variations considérables d’une vague à l’autre ». Ces limites ne disqualifient pas l’étude. Elles invitent à la lire comme un baromètre, pas comme une enquête de référence. En escalade, le biais le plus évident est celui d’une surreprésentation de l’indoor privé : des pratiquant·e·s qui fréquentent des structures commerciales ou fédérales, voient passer des affiches, des newsletters, des publications sur les réseaux sociaux, et sont suffisamment engagé·e·s pour prendre le temps de répondre. Ce n’est pas illégitime : on obtient alors un bon portrait de celles et ceux que l’on touche. Mais la conclusion change : l’enquête ne décrit plus « l’escalade en France » au sens large. Elle décrit une escalade vue depuis ses points d’entrée les plus visibles, les salles, et ce qu’elles attirent. © Observatoire de l'escalade 2025 - USC Un indice, au moins, permet d’objectiver cette variabilité de public d’une année à l’autre : la part de répondant·e·s licencié·e·s FFME, annoncée comme très élevée dans l’édition précédente (65 % en 2024), est nettement plus faible dans l’édition 2025 (35 %). Un tel déplacement suggère des canaux de diffusion différents — et donc des populations différentes. Or lorsque le public change, la « tendance » observée peut traduire une évolution réelle… ou simplement le fait qu’on n’a pas interrogé les mêmes profils d’une année sur l’autre. Avant même de discuter les grandes conclusions, une lecture attentive du document fait apparaître un point plus simple : la manière dont certains chiffres sont présentés n’aide pas à les interpréter. Plusieurs résultats semblent reposer sur des questions à réponses multiples, sans que le document explicite clairement le mode de calcul. Lorsque l’Observatoire indique, par exemple, que 78 % des répondant·e·s pratiquent le bloc et 75 % la difficulté, tout en mentionnant que 53 % pratiquent les deux, la logique peut être statistiquement cohérente (cases multiples), mais elle devrait être explicitée, faute de quoi le lecteur non spécialiste peut conclure à une incohérence. © Observatoire de l'escalade 2025 - USC Même problème de lisibilité autour d’un indicateur de satisfaction présenté à 17,7 : note sur 20, score composite, moyenne d’items ? La valeur, isolée de son échelle et de sa méthode de construction, perd sa signification. Olivier Aubel pointe ici un enjeu récurrent des baromètres : un chiffre peut « faire sérieux » tout en restant peu opérant si l’on ne sait pas ce qu’il mesure. Enfin, les chiffres de consommation (« boire un verre après la séance », « se restaurer après la séance ») gagnent en apparence, mais perdent en précision si l’on ne sait pas où se déroule la consommation, à quelle fréquence, et dans quel type d’établissement. Les mêmes pourcentages peuvent décrire un modèle économique fondé sur la consommation sur place… ou une réalité beaucoup plus banale : manger ailleurs, après, dans la soirée. Ces limites ne disqualifient pas l’étude. Elles invitent à la lire comme un baromètre, pas comme une enquête de référence. « Deux millions », et moi, et moi, et moi ? Le chiffre le plus commenté — « près de deux millions de pratiquant·e·s » — dépend d’une question rarement explicitée : que signifie « pratiquer » ? En matière de statistiques sportives, le terme recouvre des réalités très différentes : une séance découverte, une pratique occasionnelle, une pratique régulière. Selon la définition retenue, on ne décrit pas le même phénomène — et, pour les salles, on ne parle pas de la même profondeur de marché. Les enquêtes publiques prennent soin de distinguer ces registres. Dans l’ENPPS (INJEP), l’escalade est ventilée entre salle et plein air, et la pratique est différenciée entre « au moins une fois dans l’année » et « régulière ». En 2020, l’escalade en salle est estimée à 1,9 % de la population (environ 1,1 million) « au moins une fois dans l’année », mais tombe à 0,7 % chez les pratiquant·e·s réguliers (environ 400 000). L’escalade en plein air suit la même logique : 1,2 % (environ 700 000) « au moins une fois », contre 0,1 % réguliers (environ 67 000). Le point saillant est connu de longue date en sociologie du sport : la base de celles et ceux qui essaient est structurellement plus large que le noyau de celles et ceux qui persistent. © ENPPS / INJEP - Chapitre 3 - Les sports de montagne © ENPPS / INJEP - Chapitre 3 - Les sports de montagne C’est ce glissement que souligne Olivier Aubel : une question formulée en « au cours des douze derniers mois » peut, de fait, compter comme « pratiquant·e » des personnes qui n’ont fait qu’une séance isolée. « Une séance dans l’année peut suffire à être compté comme pratiquant dans certaines enquêtes. Statistiquement, c’est cohérent. Sociologiquement, cela ne décrit pas le même phénomène qu’une pratique hebdomadaire », insiste-t-il. Et il résume d’une image la conséquence : une telle formulation peut « transformer une séance en centre de vacances en “pratique” ». Dans ce contexte, l’échange avec l’USC clarifie un point décisif : le chiffre de « près de deux millions » ne provient pas de l’enquête « pratiquant·e·s » (2 588 répondant·e·s), mais d’une étude distincte, « Sport dans la ville », menée en septembre 2025 sur « un échantillon représentatif de 2 000 Français ». La question posée était la suivante : « Au cours des 12 derniers mois, avez-vous pratiqué une activité physique ou sportive, ne serait-ce qu’occasionnellement ou durant vos vacances ? » (plus de cinquante activités testées). Autrement dit, on se situe d’emblée sur une définition large, de type « au moins une fois dans l’année », ce qui est cohérent pour estimer une population exposée ou curieuse de l’activité, mais ne décrit pas la même chose qu’un noyau de pratiquant·e·s réguliers. L’enjeu n’est donc pas de trancher entre un « bon » et un « mauvais » chiffre : les ordres de grandeur peuvent coexister s’ils ne mesurent pas la même chose. Mais cette clarification rappelle pourquoi les reprises médiatiques doivent être précises : comparer un volume « au moins une fois dans l’année » avec le noyau des pratiquant·e·s réguliers (environ 400 000, en salle en 2020 selon l'ENPPS) revient à superposer deux réalités différentes. Et c’est précisément ce que la version publique de l’Observatoire gagnerait à rendre plus lisible : à quel seuil de pratique ses chiffres renvoient, et de quelle escalade ils parlent — celle qui s’essaie, ou celle qui s’installe ? Méthode Coué L’Observatoire met également en avant une part de pratique féminine proche de 48 %. Pris comme une photographie, le chiffre est plausible — surtout si l’on parle d’escalade en salle. Les données publiques situent l’escalade indoor dans un ordre de grandeur voisin, autour de 44 % de femmes en 2020. Sur le niveau, les ordres de grandeur se répondent, avec 5 années d'écart. Dans un secteur où les établissements doivent justifier des trajectoires (auprès de partenaires, de propriétaires, d’élus locaux, de financeur·euse·s), les chiffres ont aussi une fonction : stabiliser une lecture. La question se complique dès que l’on passe du constat à la trajectoire. Dans la version publiée, l’indicateur est mis en perspective sur plusieurs années et accompagné d’une lecture de tendance — l’Observatoire évoquant une pratique « en voie de féminisation » et un mouvement qui « se poursuit ». Or, pour transformer une photographie en évolution, il faut pouvoir comparer des points dans le temps sans changer ce que l’on mesure. « Si on veut parler de processus, il faut deux points dans le temps, avec deux méthodologies comparables », rappelle Olivier Aubel. Il ajoute un élément souvent absent des reprises médiatiques : l’incertitude. « Il faut prendre les intervalles de confiance (…) et voir s’ils se croisent. » © Observatoire de l'escalade 2025 - USC C’est ici que la comparabilité devient centrale — et que le document se contredit partiellement. D’un côté, l’Observatoire met l’indicateur en perspective sur plusieurs années, avec des graphiques qui suggèrent une trajectoire. De l’autre, dans un échange avec Vertige Media, l’USC affirme que si la méthodologie générale est « la même » que l’an dernier, l’échantillon 2025 est différent — et même, selon elle, « plus représentatif » parce qu’il est moins influencé par les licencié·e·s (66 % de licencié·e·s dans l’édition précédente, 35 % cette année). Elle en tire une conséquence explicite : elle « déconseille toute comparaison avec la précédente édition » (hors taux de pratique). Autrement dit, l’Observatoire raconte une évolution tout en avertissant que la comparaison d’une année sur l’autre est fragile. Dans ces conditions, le 48 % reste informatif sur la population effectivement touchée par l’enquête. Alors, l’idée d' une féminisation qui se poursuit devrait être présentée avec beaucoup plus de prudence, faute d’éléments publics sur la stabilité du panel et sur l’incertitude statistique des écarts. Les résultats économiques et de consommation — fréquentation, chiffre d’affaires, panier, satisfaction — parlent d’abord aux salles privées, parce qu’ils touchent à la soutenabilité d’un modèle. Et c’est précisément là qu’il faut nommer la nature de l’objet : l’Observatoire est produit par l’Union Sport & Cycle, organisation professionnelle dont le rôle est de représenter des entreprises du sport, et co-porté avec l’UDSE, qui représente les salles privées. Autrement dit : ce document n’est pas conçu comme une enquête publique visant à décrire l’ensemble de la pratique française. C’est un instrument de filière, fait pour doter un secteur d’indicateurs, de repères, d’un récit intelligible — y compris à destination de partenaires, de financeur·euse·s, d’élu·e·s, d’investisseur·euse·s. Olivier Aubel le dit plus sèchement : dans ces univers, certains chiffres fonctionnent comme des repères performatifs. Ils ne servent pas seulement à constater. Ils finissent par cadrer ce qu’il devient possible de dire. « La méthode Coué », résume-t-il : un indicateur circule, s’installe, puis devient la grille de lecture de ce qui suit — surtout lorsque le protocole est peu discuté publiquement. Le point n’est pas de disqualifier l’Observatoire : comme baromètre sectoriel, il peut être utile, parfois même indispensable. Le problème commence ailleurs : dans la manière dont il est repris. Quand des médias spécialisés relaient ses chiffres comme s’il s’agissait d’une étude neutre sur « l’escalade en France », ils effacent sa fonction réelle — celle d’un outil produit par une organisation professionnelle — et transforment un document de filière en vérité générale. Au fond, la question n’est pas de choisir entre « étude » et « lobbying », comme si l’un annulait l’autre. L’USC fait ce que font les organisations professionnelles : produire des indicateurs et défendre un cadre de lecture. Ce qui mérite d’être questionné, c’est la réception : notre capacité collective à demander le « mode d’emploi » des chiffres avant de les laisser écrire, à notre place, la grande histoire de la pratique.
- Municipales 2026 et antifascime : la FSGT sort du bois
Héritage antifasciste, critique de l’austérité, inquiétude sur les libertés associatives, refus de rencontrer le RN : lors d’une conférence de presse tenue le 29 janvier, la FSGT a présenté son plaidoyer pour les municipales 2026 en assumant un discours peu courant dans le paysage sportif. Derrière la posture et les mots, une thèse simple : le sport associatif est une politique publique locale, qui se joue dans les budgets, l’accès aux équipements, les critères d’attribution et la reconnaissance du bénévolat. Club Grimpe 13 © FSGT Le sport préfère généralement les récits rassurants : un espace de dépassement, de fair-play, de neutralité. Une zone franche où l’on pourrait se contenter d’« organiser la pratique ». La FSGT, elle, part d’un constat inverse : si l’on veut un sport « pour toutes et tous », il faut regarder en face ce qui, concrètement, le rend possible — ou l’empêche. C’est en tout cas l’esprit de son plaidoyer pour les municipales 2026 : rappeler que les municipalités ne sont pas seulement des propriétaires de gymnases, mais des actrices de démocratie locale. « Les municipalités sont aussi le cœur battant de la démocratie de proximité », écrit la fédération. Et si ce cœur bat moins fort, ce n'est pas par accident : cela tient à des arbitrages, des règles implicites, des rapports de force, parfois à une « défiance » institutionnelle envers les associations. Antifascisti Dans la sillon de ce cadrage, la fédération fixe une frontière politique nette. À propos des municipales 2026, Céline Machado - co Présidente de la FSGT - annonce que la fédération présentera ses propositions aux candidat·es de « l’arc républicain », et précise : « La FSGT, dans ce sens, ne rencontrera pas les candidats du Rassemblement national. Nous ne pouvons pas tourner le dos à notre histoire ». L’argument est idéologique, mais il se veut aussi empirique. Dans des communes déjà dirigées par l’extrême droite, observe-t-elle, « la vie associative, le service public, la politique culturelle sont malmenées, voire sacrifiées au profit de projets identitaires ». Une alerte d’autant plus stratégique que le RN annonce viser une implantation locale inédite : près de « 650 listes » aux municipales 2026. Un chiffre que Sébastien Chenu, vice-président du parti, a d'ailleurs revendiqué au micro de France Info le 14 janvier, en le qualifiant de « du jamais vu ». Le cœur du plaidoyer s’inscrit dans cette même logique de protection. La FSGT insiste sur le rôle des municipalités dans « la protection et promotion des libertés associatives », et relie cette exigence à un malaise plus large : la « défiance » institutionnelle envers les associations, dont le Contrat d’engagement républicain (CER) serait l’un des symptômes les plus visibles. Timothée Brun - gestionnaire du développement territorial à la FSGT - estime que son usage montre que « son objectif initial est d’accentuer le contrôle de l’État sur les associations », rappelant que « certaines se sont vues supprimer des subventions » sur la base de ce même fondement. Le plaidoyer reprend la critique de manière explicite : « Depuis 2021, la FSGT conteste cet outil de contrôle des associations par l’État », en défendant une idée presque minimale, mais devenue controversée : « La confiance devrait être le socle préalable à une coopération efficiente et sereine ». Le texte résume également le risque politique évident : « Restreindre la parole ou conditionner le financement des associations à un alignement politique, c’est affaiblir la démocratie locale ». La guerre des créneaux À partir de là, le plaidoyer se déploie sur un terrain nettement plus concret, là où les principes se traduisent — ou se démentent — dans les faits : l’accès aux équipements. La FSGT plaide pour la rénovation et la construction d’équipements publics de proximité, mais surtout pour l’instauration d’une doctrine d’attribution : « Favoriser la mise à disposition gratuite des infrastructures municipales » et garantir « l’égalité de traitement entre les clubs, quelle que soit leur fédération agréée d’appartenance ». La revendication touche un point sensible du sport municipal : les créneaux. Dans beaucoup de villes, l’accès aux gymnases et aux salles n’est pas seulement affaire de besoins objectivés, mais d’habitudes et de hiérarchies implicites, avec une priorité de fait accordée aux clubs affiliés à des fédérations délégataires — comme c'est par exemple le cas de la FFME dans le champ de l’escalade — au détriment d’autres fédérations pourtant agréées, comme la FSGT, et de leurs clubs locaux. La FSGT met également en lumière un autre mécanisme de relégation, plus discret mais décisif : l’égalité femmes-hommes fabriquée par les plannings. Dans des pratiques « jugées souvent masculines », explique Timothée Brun, les équipements « priorisent facilement les séances d’entraînement des équipes masculines » et « relèguent les équipes féminines à des créneaux qui ne sont pas du tout adaptés ». L’enjeu n’est pas seulement symbolique : il est logistique, presque administratif, et donc profondément structurant. Thomas Valle (Coordinateur général), Céline Machado (Co Présidente) et Timothée Brun (Gestionnaire du développement territorial) / (cc) FSGT - Conférence de presse du 29/01/2026 Surtout, le plaidoyer pousse l’exigence d’inclusion jusqu’aux détails matériels : accessibilité universelle, ouverture des infrastructures scolaires hors temps scolaire, intégration des objectifs écologiques dans les rénovations — et la question des vestiaires. La fédération écrit noir sur blanc : « Vestiaires genrés et non-genrés, en non-mixité ou en mixité choisie ». Une manière de rappeler que l’égalité proclamée ne vaut rien si les lieux ne permettent pas de la vivre. Financer la durée Le second levier municipal identifié par la FSGT est financier — mais pensé dans le temps long. La fédération alerte sur la fragilisation du mouvement associatif par les coupes budgétaires successives : le sport associatif « ne peut plus être une variable d’ajustement budgétaire ». Le plaidoyer propose une orientation claire : « Privilégier le soutien financier au fonctionnement global des associations plutôt que des financements de projets afin d’assurer une visibilité pluriannuelle ». L’objectif est de sortir de la logique de l’exception et de l’événementiel, pour financer la continuité — celle qui permet d’accueillir, de former, de structurer et de tenir dans la durée. À cette stabilisation budgétaire, la FSGT associe une stabilisation politique. Le texte défend la création d’espaces structurés de concertation, l’élaboration d’un « projet associatif municipal » et la mise en place d’un dispositif de médiation en cas de différend — précisément pour éviter que la vie d’un club ne dépende d’un conflit personnel, d’un malentendu administratif ou d’un rapport de force informel. Enfin, la fédération rappelle que la co-construction ne saurait être un processus à sens unique. Timothée Brun évoque la nécessité de ne « pas forcément attendre que l’initiative vienne de la municipalité » et de « créer eux-mêmes cet espace ». Le plaidoyer illustre cette logique par un exemple concret : « À Briançon, nous n’avons pas attendu les élections pour donner notre avis sur la politique sportive municipale », et des propositions « alimentent aujourd’hui le programme d’une liste candidate ». La démonstration est limpide : isolées, les associations négocient. Rassemblées, elles produisent une parole politique. Ce que la FSGT met sur la table, le 29 janvier, n’est pas seulement un ensemble de revendications sectorielles. C’est une définition exigeante du sport associatif comme service public local : un espace qui suppose des moyens, des règles claires, une égalité d’accès et une liberté d’organisation — donc des municipalités prêtes à coopérer plutôt qu’à contrôler. La fédération résume son ambition pour 2026 d’une phrase sans détour : « Le soutien au sport associatif fédéré de proximité pour tou·tes a pleinement sa place dans un projet politique territorial coconstruit et partagé avec les citoyen·nes ». En clair : si les municipalités veulent se réclamer du sport « pour toutes et tous », elles devront assumer une ligne : des critères d’accès transparents, une égalité réelle entre clubs, et un soutien stable, plutôt qu’une administration au fil des demandes.
- Décrochage sportif : l'escalade perd ses adolescentes
Le 13 janvier 2025, l'étude MGEN révélait que 45,2% des adolescentes françaises abandonnent le sport avant 15 ans malgré un intérêt réel. L'escalade échapperait-elle à cette hécatombe ? Les chiffres de la FFME montrent un décrochage marqué entre 11-14 ans et 15-20 ans, plus important chez les filles que chez les garçons. Derrière le discours rassurant d'une pratique « en voie de féminisation », l'escalade reproduit des mécanismes d'exclusion similaires aux autres sports. Des leviers existent pourtant pour inverser la tendance. (cc) iam_os / Unsplash Côté pile, l'escalade se targue d'une féminisation en marche. Côté face, les adolescentes disparaissent des clubs. Selon l'Observatoire 2025 de l'Union Sport & Cycle en partenariat avec la FFME, 48% des pratiquants sont des femmes, et 58% des néo-pratiquants le sont, confirmant « une tendance à la parité quasi-atteinte ». L'édition 2024 affichait déjà 42% de pratiquantes globales et 58% de nouvelles venues. Ces chiffres portent essentiellement sur la pratique libre en salle d'escalade artificielle (SAE), un public adulte et loisir qui masque une autre réalité : celle des clubs et de l'engagement structuré. Cette réalité, l'étude publiée le 13 janvier 2025 par la Mutuelle générale de l'éducation nationale (MGEN) l'éclaire d'un jour nouveau. Menée par l'institut Kantar auprès de 507 jeunes filles de 13 à 20 ans, l'enquête révèle que 45,2% des adolescentes françaises renoncent à la pratique sportive avant l'âge de 15 ans, « malgré un intérêt réel pour le sport pratiqué ». Ces renoncements ne résultent pas d'un désamour mais de facteurs extérieurs à leur volonté : contraintes sociales, stéréotypes de genre, transformations corporelles liées à la puberté, culture de la compétition jugée dissuasive. Des freins que l'escalade, malgré son image de discipline moderne, ne parvient pas à contourner. « C'est un effet de la socialisation genrée, inégalitaire, sexuée des filles et des garçons dans notre société » Aurélia Mardon, sociologue du sport Les chiffres de la FFME (Fédération française de la montagne et de l'escalade, ndlr), que Vertige Media a pu consulter, le confirment. Entre 11-14 ans et 15-20 ans, le nombre de licenciées chute de 39%, passant de 14 500 à 8 815. Chez les garçons, la baisse est moindre : 31%, de 14 500 à 10 039 licenciés. L'écart se creuse ensuite davantage : entre 21 et 24 ans, on ne compte plus que 1 320 licenciées, soit une chute de 85% par rapport à la tranche d'âge précédente. « Pourquoi l'escalade échapperait à cette logique alors même qu'elle est construite sur un modèle compétitif et sur le modèle d'un corps masculin ? », interroge Aurélia Mardon, sociologue spécialisée sur les questions de genre dans le sport et auteure de Prendre de la hauteur (Presses universitaires de Lyon, 2024, 224 p.), un ouvrage consacré à l'escalade. Une question qui résonne bien au-delà du discours convenu d'un sport qui se « féminise ». Les chiffres de licencié·e·s en escalade de la FFME Belle comme un camion Les 48% de pratiquantes mises en avant par l'Observatoire USC ne distinguent ni les tranches d'âge, ni la pérennité de l'engagement. « Il faut poser la question de l'âge. Quelles sont les catégories d'âge qui pratiquent ? Et est-ce que c'est sur le long terme ? », insiste Aurélia Mardon. Les néo-pratiquantes adultes venues tester l'escalade en SAE masquent l'hémorragie silencieuse des adolescentes dans les clubs. Parmi les raisons qui expliquent ce décrochage identifiées par l'enquête MGEN, la dimension compétitive occupe une place centrale. « La dimension compétitive des pratiques sportives va être un frein à la pratique des filles, parce que les filles, contrairement aux garçons, sont beaucoup moins socialisées à s'investir dans la dimension compétitive », analyse Aurélia Mardon. « C'est un effet de la socialisation genrée, inégalitaire, sexuée des filles et des garçons dans notre société. Donc ça touche tous les sports. » La sociologue a enquêté dans plusieurs clubs d'escalade et constaté des différences frappantes. Dans les clubs loisirs où la dimension compétitive était mise de côté au profit d'une pratique collective, les groupes d'adolescents restaient stables et mixtes. À l'inverse, dans les clubs axés sur la compétition et qui valorisaient les performances, le décrochage des filles était manifeste. « Moins il y a de filles et moins les filles ont envie d'être présentes, résume-t-elle. Pour se sentir à l'aise dans un groupe, il faut que ce groupe valorise la présence féminine, leur compétence aussi. » Or, en escalade, même hors compétition officielle, la culture de la performance imprègne la pratique en SAE. Les cotations affichées sur chaque voie transforment chaque séance en évaluation permanente. Progresser devient une injonction, la comparaison une norme. Les réseaux sociaux amplifient cette pression en mettant en scène des corps performants et des réussites spectaculaires. Pour les adolescentes déjà confrontées à une multiplication des espaces d'évaluation, le sport censé être un espace de liberté devient un terrain supplémentaire de jugement. « Les garçons, dans ces clubs-là, vont s'approprier justement l'escalade parce que c'est une façon de valoriser leur statut », observe Aurélia Mardon. Les travaux de la sociologue et de ses collègues montrent que cette appropriation masculine de la dimension compétitive ne relève pas d'une aptitude naturelle mais d'une socialisation différenciée qui finit par créer un environnement hostile aux adolescentes. La transformation corporelle à l'adolescence constitue une autre raison majeure révélée par l'étude MGEN. 63% des adolescentes estiment que la prise de poids ou le développement de la poitrine rendent la pratique sportive moins agréable. En escalade, discipline physiquement exigeante qui sollicite intensément le haut du corps, cette question prend une dimension particulière. Aurélia Mardon a observé chez les grimpeuses adolescentes un paradoxe révélateur. « Elles valorisent le fait d'être plus fortes que les filles de leur âge. Elles valorisent le fait d'être musclées, mais jusqu'à un certain point. » Celui qui marque la frontière invisible des canons de beauté. Musclée, oui, mais pas trop. Forte, mais pas au point de déroger aux normes esthétiques qui enjoignent les femmes à rester fines. Lors de compétitions, Aurélia Mardon a entendu des remarques jamais formulées franchement mais chuchotées : « Elle est trop musclée », « Elle est gaulée comme un frigo », « Elle est tanquée ». Des commentaires qui ne visent jamais les garçons et qui révèlent le tabou persistant autour du muscle féminin. « Il y a cette idée que non, les filles ne doivent pas dépasser une certaine mesure pour respecter les canons de beauté », résume la sociologue. Cette problématique a notamment été au cœur de la campagne « Climb Like a Woman » lancée par la grimpeuse professionnelle Nolwen Berthier le 8 mars 2025 pour dénoncer les stéréotypes qui pèsent sur le corps des grimpeuses et, plus largement, des sportives. À cette question du corps musclé s'ajoute celle des menstruations. « Quand j'avais travaillé sur ce que les menstruations font aux jeunes filles dans leur manière de vivre tous les jours, et donc dans leur accès au sport, elles m'avaient vraiment dit que le sport, ça pouvait être gênant pour la pratique sportive, raconte Aurélia Mardon. Pourquoi ? Parce qu'on continue encore d'entourer de tabous les menstruations. Je ne parle pas des douleurs, parce que les douleurs, ça entre aussi en compte, mais la peur de la tache, c'est encore une peur qui est profonde et qui n'a vraiment pas lieu d'être. C'est une construction sociale. » L'escalade porte également en elle une ambivalence autour du rapport poids-puissance. Si ce rapport est souvent valorisé comme une voie pour contourner la question de la force pure, il comporte aussi des risques. La question des troubles alimentaires en escalade de haut niveau a été soulevée à plusieurs reprises par des grimpeuses comme Janja Garnbret, Caroline Ciavaldini ou Emily Harrington, certaines parlant même de fléau. Une problématique qui s'enracine dès l'adolescence, moment où le corps se transforme et où les repères corporels changent. Rôles-modèles et climat inclusif Face à ces mécanismes de décrochage, les leviers existent mais restent souvent inexploités. Aurélia Mardon insiste sur l'importance des rôles-modèles féminins. Dans l'un des clubs loisirs où elle a enquêté, deux éducatrices sportives encadraient les cours. « Ça changeait. C'était incroyable », se souvient-elle. « Ça renvoyait une image de la compétence féminine. Oui, les filles peuvent. Elles peuvent être compétentes dans l'ouverture de voie, la transmission, etc. » Cette présence féminine dans des postes d'autorité naturelle — coach, ouvreuse, dirigeante — crée un climat différent et forme un regard différent sur la compétence sportive, y compris chez les garçons. Mais au-delà de la représentativité, il y a la question du climat quotidien. « Parfois, il peut y avoir des blagues dans les collectifs de pratique. Ces blagues, elles ont parfois des connotations sexistes, observe Aurélia Mardon. Tout ça, ça crée un climat qui peut être dissuasif. Donc c'est important de ne pas faire comme si on n'avait pas entendu, de ne pas faire comme si ça n'existait pas. Mais au contraire de publiquement décortiquer les logiques. » Pour cela, la formation des éducateurs sportifs est essentielle. « Ça peut paraître être la tarte à la crème mais cela permet de les interroger sur les freins à la pratique des adolescentes. Qu'est-ce qu'on peut mettre en place pour éviter des décrochages ? » L'enquête MGEN propose des pistes concrètes : réfléchir aux tenues, ne pas laisser passer certaines remarques, créer des espaces de parole sur les menstruations. La question centrale reste celle de la valorisation. Aurélia Mardon s'appuie sur les travaux de sa collègue Carine Guérandel, maîtresse de conférences en sociologie : « Si on valorise la pratique des filles, les résultats en compétition ou les performances des filles, alors les filles vont être à même de s'investir sur le long terme. » Les accompagner dans le milieu de la compétition, les soutenir en cas de difficultés, célébrer leurs réussites autant que celles de leurs homologues masculins. Le décrochage des adolescentes n'est pas qu'une perte à court terme. Il hypothèque l'avenir de l'égalité dans l'escalade. « Les habitudes corporelles, les habitudes sportives, c'est le résultat de la socialisation. Laisser faire ce décrochage, c'est exclure une partie de la population de pratiques qui peuvent apporter beaucoup de choses. Il y a des questions de leadership aussi. S'il y a moins de rôles modèles, fatalement, les femmes vont moins s'identifier à des figures d'autorité comme les coachs. Elles vont moins avoir envie de s'y investir », analyse Aurélia Mardon. Pour autant, l'escalade dispose d'atouts objectifs pour rompre ce cercle vicieux. « Ce que je trouvais génial moi dans l'escalade, c'est que c'est un sport qui est intéressant parce qu'il mobilise des compétences qui sont très diverses. Tant la force que la lecture, le fait de savoir se placer, la force dans les doigts, la stratégie. C'est un sport qui, potentiellement, peut ouvrir beaucoup de possibilités », souligne la sociologue. Cette diversité des compétences sollicitées offre une opportunité de ne pas enfermer la pratique dans un modèle unique, centré sur la force brute ou la compétition pure. Les chiffres FFME révèlent un décrochage significatif, mais celui-ci n'est pas une fatalité. Les clubs et salles disposent de leviers concrets : former les éducateurs aux enjeux de genre, multiplier les rôles modèles féminins dans l'encadrement, créer des espaces de pratique non-compétitifs, valoriser explicitement les pratiques féminines, lever les tabous autour des menstruations et des transformations corporelles. L'escalade, discipline jeune encore en structuration, dispose d'atouts pour construire des pratiques plus inclusives. Reste à savoir si elle saura les saisir.
- Patagonia attaque Pattie Gonia : le mythe du capitalisme militant
La marque californienne Patagonia a déposé plainte contre la drag queen activiste Pattie Gonia pour contrefaçon, réclamant un euro symbolique et l'interdiction de commercialiser des produits sous ce nom. Un paradoxe pour une entreprise qui a bâti sa réputation sur son militantisme environnemental et social. Et une nouvelle affaire qui révèle les contradictions évidentes d'un oxymore : le « capitalisme militant ». (cc) capture d'écran de @thepattiegonia / YouTube Quand une icône de l'écologie attaque une militante écologiste, quelque chose cloche forcément. Le 21 janvier 2026, Patagonia, la marque californienne fondée par le grimpeur et activiste Yvon Chouinard, a déposé une plainte devant le tribunal fédéral de Californie contre Pattie Gonia, drag queen devenue l'une des figures les plus visibles de l'activisme environnemental et LGBTQ+ aux États-Unis. Le motif principal, parmi cinq autres chefs d'accusation : contrefaçon. L'enjeu financier : un dollar symbolique et l'interdiction de commercialiser des produits portant le nom « Pattie Gonia ». Mais au-delà des questions juridiques, cette affaire met en lumière les contradictions d'une entreprise qui incarne depuis des décennies les paradoxes d'un concept impossible : le capitalisme militant. Quand la Patagonie devient un champ de bataille Wyn Wiley, de son vrai nom, a créé le personnage de Pattie Gonia en fusionnant drag queen et militantisme écologique. En quelques années, cette figure haute en couleur est devenue incontournable dans le monde de l'outdoor américain. Partenariats avec The North Face, film documentaire, conférence TED, reconnaissance par Time Magazine et National Geographic : Pattie Gonia a réussi à imposer un discours sur l'inclusivité en montagne et l'urgence climatique, touchant un public bien au-delà des communautés queer. Elle a cofondé une association dédiée à l'éducation environnementale pour les personnes LGBTQ+ et racisées, et participé à la création du Queer Outdoor and Environmental Job Board, un outil gratuit visant à aider les personnes queer à trouver des emplois dans les domaines de l'outdoor et de l'environnement. Pattie Gonia et Patagonia partagent fondamentalement les mêmes valeurs. Mais dans le monde des marques déposées, les bonnes intentions ne suffisent pas. Tout commence en février 2022. À cette époque, Pattie Gonia collabore avec la marque Hydroflask (une entreprise américaine de gourdes, ndlr), ce qui attire l'attention de Patagonia. Les équipes juridiques de la marque californienne contactent alors Wyn Wiley par email pour lui demander de ne pas commercialiser de produits portant un nom ou un logo « substantiellement similaires » à ceux de Patagonia. Selon la plainte déposée le 21 janvier 2026, qui révèle ces échanges, Wyn Wiley accepte verbalement. Pendant trois ans, l'accord informel tient. Puis, début 2025, Pattie Gonia lance un site de merchandising et commence à vendre des produits portant son nom de scène. « C'est un fait troublant pour une entreprise qui prétend être "en affaires pour sauver notre planète natale" » Pattie Gonia, au sujet de Patagonia en février 2025 Patagonia réagit immédiatement et demande l'arrêt de cette commercialisation. Mais la réponse de Wyn Wiley, envoyée par email en février 2025, ne se limite pas à une défense juridique. Elle contre-attaque sur le terrain moral. D'abord, elle rappelle que le nom « Pattie Gonia » s'inspire « d'une région en Amérique du Sud » — argument qui souligne que Patagonia, la marque, n'a pas plus de droits sur ce nom géographique qu'une drag queen. Ensuite, elle révèle avoir découvert l'existence de Lost Arrow, filiale de Patagonia qui a vendu du matériel tactique à l'armée américaine, générant des millions de dollars. « C'est un fait troublant pour une entreprise qui prétend être "en affaires pour sauver notre planète natale" », écrit-elle dans un message versé au dossier. Lost Arrow a été rebaptisée ForgeLine Solutions en 2022, mais la marque californienne aurait engrangé des millions de dollars via cette activité, selon le site américain Gear Junkie. En septembre 2025, Pattie Gonia dépose une demande de marque déposée auprès de l'office américain des brevets et des marques. Quatre mois plus tard, Patagonia l'attaque en justice. Lorsqu'on se penche sur les produits que commercialise Pattie Gonia sur son site, difficile d'y voir un emprunt évident – encore moins une contrefaçon – de la marque californienne. La drag queen vend essentiellement des t-shirts, sold-out depuis la plainte dont elle est l'objet, où il est inscrit « Pattie Gonia hiking club » ou des slogans comme « Promote lesbianism » (Soutenez le lesbianisme, ndlr) ou « Feral Bisexual » (bisexuel·le sauvage, ndlr). Dans certaines prises de parole, comme lors de l'annonce du million de followers sur son compte Instagram, l'activiste porte effectivement des gants qui singent le logo de Patagonia. Mais, comme elle le précise dans les communications révélées dans le dossier de plainte, elle ne commercialise pas ce type d'articles. Ce n'est pas la première fois que Patagonia se montre inflexible sur le terrain juridique. L'entreprise a bâti une réputation de défenseur acharné de sa marque, multipliant les procès contre quiconque ose s'en approcher d'un peu trop près. En 2023, elle poursuivait Gap pour la conception et la commercialisation d'une polaire trop ressemblante aux siennes. En 2024, c'était Nordstrom qui se retrouvait visé pour la vente de contrefaçons. En 2019, Patagonia attaquait même Anheuser-Busch pour avoir lancé une bière portant le nom « Patagonia ». La marque a également mené des batailles juridiques contre Fratagonia, Catagonia, Petagonia, Petrogonia ou encore Gatagonia — des marques plutôt satiriques, certes, mais jugées trop proches de son territoire sémantique. Dans certains cas, Patagonia a su s'attaquer à plus puissant qu'elle. En 2018, l'entreprise n'avait pas hésité à poursuivre le président Donald Trump après la réduction drastique de la superficie de deux monuments naturels protégés. Un combat symbolique qui avait renforcé son image de marque dite « militante », prête à défier le pouvoir politique pour défendre l'environnement. Mais cette fois, avec Pattie Gonia, le rapport de force est inversé. Patagonia réclame un dollar symbolique. Sur le papier, l'entreprise ne cherche pas à la ruiner. Mais un procès, même pour un euro symbolique, représente un fardeau colossal pour une activiste indépendante. Il y a d'abord les frais d'avocat·es, potentiellement des dizaines de milliers de dollars pour se défendre face à une multinationale équipée d'un arsenal juridique de premier plan. Il y a ensuite la charge émotionnelle d'affronter un géant de l'industrie de l'outdoor, secteur où Pattie Gonia a construit sa carrière et sa communauté. Enfin, il y a le risque réputationnel : être poursuivi·e en justice, même injustement, laisse des traces. « Patagonia doit protéger ses marques iconiques, même quand elle soutient ou approuve les opinions, le message ou les objectifs de Pattie Gonia » L'entreprise Patagonia, dans un communiqué Le symbole est d'autant plus dérangeant que Patagonia se revendique alliée des communautés LGBTQ+. La marque n'a jamais caché son soutien aux causes progressistes, et certaines de ses concurrentes, comme The North Face, ont multiplié les partenariats avec Pattie Gonia elle-même dans le cadre de campagnes LGBTQ+. Voir Patagonia, icône de l'inclusivité, attaquer en justice une drag queen activiste crée une dissonance difficile à ignorer. « Patagonia doit protéger ses marques iconiques, même quand elle soutient ou approuve les opinions, le message ou les objectifs de Pattie Gonia », écrit l'entreprise dans sa plainte. Mais cette logique, aussi rationnelle soit-elle sur le plan commercial, entre en collision frontale avec l'image que Patagonia cultive depuis des décennies. Peut-on vraiment être à la fois entreprise et militante sans compromis ? L'impossible équilibre David Gelles, journaliste du New York Times et auteur de Dirtbag Billionaire, la biographie d'Yvon Chouinard parue en 2025, a consacré des pages entières à disséquer la complexité de l'entreprise. Sur son Substack, il réagissait ainsi : « Pour une entreprise qui a été prête à s'attaquer au président Trump, poursuivre une drag queen indépendante qui se bat elle aussi pour sauver la planète, c'est une image discordante ». L'auteur ne remet pas en cause la sincérité de l'engagement de Patagonia — il rappelle d'ailleurs que la famille Chouinard a donné l'intégralité de ses parts en 2022, créant le Holdfast Collective, une structure qui redistribue les profits de l'entreprise à des causes environnementales. Mais il souligne aussi que Patagonia reste « pleine de problèmes ». Dans son livre, David Gelles évoque d'autres tensions : le micro-management tyrannique de Chouinard, ses colères légendaires, sa volonté de croissance malgré un discours prônant la décroissance ou ses 1001 redirections stratégiques qui ont éprouvé ses équipes et le développement de la marque. Dans le chapitre 7, il détaille avec précision la collaboration surprenante de la marque avec l'armée américaine, qu'elle qualifie elle-même de « military work » au travers de sa filiale, Lost Arrow. Toutes ces contradictions ne font sûrement pas de Patagonia une entreprise comme les autres. Elles révèlent surtout l'impossibilité à concilier militantisme sincère et logique capitaliste. Ce procès contre Pattie Gonia n'est qu'un symptôme supplémentaire d'une tension structurelle : celle d'une marque qui doit protéger ses actifs commerciaux tout en prétendant incarner des valeurs qui transcendent le profit. Comme le souligne David Gelles et beaucoup d'autres, Patagonia reste un modèle unique dans le paysage du capitalisme contemporain. Peu d'entreprises peuvent se targuer d'avoir donné l'intégralité de leurs profits à des causes environnementales, d'avoir attaqué un président en exercice, ou d'avoir financé des projets de conservation à grande échelle. Mais ce procès contre Pattie Gonia rappelle que même les entreprises les plus vertueuses ne peuvent échapper aux contradictions inhérentes à leur nature commerciale. Protéger une marque, c'est défendre un actif économique. Soutenir une activiste, c'est porter des valeurs. Et souvent - voire en permanence – ces deux logiques entrent en conflit. « Patagonia est une étude de cas complexe et fascinante », explique le journaliste du New York Times pour faire la promotion de Dirtbag Billionaire. Il semblerait que l'entreprise créée par un grimpeur californien vagabond a toujours su tirer profit de ses dissonances. Même quand elle pose de vrais cas de conscience, les actions de Patagonia semblent toujours recueillir les faveurs de la presse, des expert·es ou du monde économique. Suffirait-il d'une tribune d'Yvon Chouinard dans un grand quotidien américain en faveur de la communauté LGBTQ+ pour éteindre la polémique en cours ? Sans doute. Il reste que son attaque en justice contre une activiste comme Pattie Gonia est un coup porté à l'expansion d'un militantisme que Patagonia prétend soutenir. Qu'elle le veuille ou non, cette action dessert le mouvement militant, le fragilise, l'entache. Mais quoi de plus commun pour une entreprise capitaliste qui cherche avant tout à préserver ses propres intérêts, quitte à vouloir tout contrôler et s'approprier tout un pan de la culture outdoor ? Rien de plus normal pour une marque qui est finalement comme les autres.
- Progresser en escalade grâce à un canard en plastique
Dans la culture informatique, il existe une technique aussi originale qu’efficace : expliquer un problème à un interlocuteur qui ne répond pas, un canard en plastique. Transposée à l’escalade, cette discipline de l’explication pourrait bien faire ce que beaucoup de séances n’osent pas faire : transformer une méthode de grimpe qui ne fonctionne pas en diagnostic. Donc en progrès. Allez ! © Al Elmes / Unsplash La scène est habituelle : un·e grimpeur·euse tombe au même endroit, redescend, remonte, retombe, recommence — et, à mesure que les essais s’empilent, les explications se raccourcissent. « Pas de peau », « Pas la caisse », « C'est morpho », « Pas mon style ». Parfois, c’est vrai. Souvent, c’est surtout commode : cela referme le dossier en donnant l’impression qu’il n’y avait rien à comprendre. Sauf que l’escalade n’est pas seulement un sport de force et de peau ; c’est un sport de petites décisions, empilées à haute fréquence. Où placer un pied, quand verrouiller, quel angle de bassin choisir, à quel moment respirer, quand relâcher... Bref, très souvent, on échoue non pas faute de puissante, mais de logique : une hypothèse implicite, une lecture approximative, une séquence pensée trop vite. C'est alors que dans cette sombre histoire, le canard devient lumineux. Ni gadget ni gri-gri : il devient un dispositif de lucidité. Il oblige à mettre des mots sur ce que l’on fait, jusqu’à entendre, dans sa propre phrase, l’endroit exact où cela ne marche plus. Qu'est-ce qui est jaune et qui apprend ? Le « rubber duck debugging » vient d’un livre, et d’une certaine idée de la rigueur. Dans The Pragmatic Programmer (1999), Andrew Hunt et David Thomas décrivent une technique volontairement frugale : quand un problème résiste, on l’explique, pas à pas, à un tiers — pas pour qu’il ou elle trouve la solution, mais pour que la solution se révèle au moment même où l’on tente de rendre sa logique cohérente. Le canard n’est qu’une mise en scène : un auditeur parfait, silencieux, disponible, qui oblige à dérouler jusqu’au bout. La psychologie de l’apprentissage décrit bien ce mécanisme sous le nom d’« auto-explication » : se forcer à expliquer améliore la compréhension parce que l’explication, en produisant du lien, fait aussi apparaître les trous. Le détail qui a fait fortune tient en une anecdote devenue canonique. À l’Imperial College London, David Thomas travaillait avec un assistant de recherche, Greg Pugh, réputé excellent développeur. Pugh transportait un petit canard jaune et le posait sur son terminal. Quand ça coinçait, il reprenait depuis le début, phrase après phrase. Le canard ne répondait pas — mais l’explication finissait souvent par faire apparaître l’incohérence qui, jusque-là, se cachait dans les raccourcis mentaux. Le livre insiste d’ailleurs sur l’essentiel : canard, plante en pot, nounours, peu importe. Ce qui compte, c’est l’obligation d’expliciter. C’est précisément pour cela que la méthode a dépassé le folklore d’open space. Elle a été intégrée à la pédagogie : CS50, le cours d’informatique de Harvard, la présente explicitement comme une technique de débogage, au même titre que des outils plus « sérieux », en expliquant qu’une logique bancale se trahit dès qu’on la raconte correctement. À une époque, sur le campus, des étudiant·es recevaient même leur propre « ddb » — duck debugger. Il est d'ailleurs toujours en vente sur la boutique en ligne de la prestigieuse université. Le fameux canard en plastique CS50 ddb © The Harvard Shop En somme, le canard est un petit appareil de rigueur : la version portable d’une idée simple — si une logique ne peut pas être dite clairement, il y a de bonnes chances qu’elle ne soit pas claire du tout. Parler, c’est tester Pourquoi cette méthode fonctionne-t-elle si souvent, y compris chez des personnes très expérimentées ? Parce que verbaliser n’est pas « raconter » : c’est soumettre une idée à une contrainte de cohérence. Tant qu’un raisonnement reste intérieur, il peut vivre dans un brouillard confortable — un mélange de sensations, d’intuitions, de raccourcis. Dès qu’il passe par la phrase, il doit choisir un ordre, une causalité, une justification. Et c’est là que les failles se signalent : une hypothèse jamais formulée, un enchaînement qui « tient » parce qu’on ne l’a jamais vraiment déroulé, un « ça devrait marcher » qui s’effondre au premier effort de précision. Le « canard de grimpe » consiste à faire exactement l’inverse : raconter la séquence comme si elle devait être comprise par quelqu’un d’extérieur. La psychologie de l’apprentissage décrit bien ce mécanisme sous le nom d’« auto-explication » : se forcer à expliquer améliore la compréhension parce que l’explication, en produisant du lien, fait aussi apparaître les trous. Autrement dit, on n’apprend pas seulement en accumulant des essais, mais en rendant ses propres démarches intelligibles — donc critiquables. Dans le champ sportif, une cousine plus opérationnelle existe : l’auto-discours (« self-talk »). Là encore, ce n’est pas le mantra vague qui sert à se donner du courage, mais une forme de guidage attentionnel. Des consignes courtes, orientées action, qui stabilisent la décision au moment où tout tend à se brouiller : « pied d’abord », « bassin proche », « souffle », « pousse ». Lorsque cet auto-discours est instructionnel, la littérature suggère qu’il peut soutenir la performance en canalisant l’attention vers les bons indices et en réduisant le bruit. Le canard pousse simplement cette logique jusqu’à son point le plus exigeant : il ne se contente pas d’un mot-clé, il réclame le détail. Et le détail a une vertu impitoyable : il interdit l’à-peu-près. C’est précisément pour cela qu’il fait progresser. Le canard de grimpe L’escalade connaît déjà l’idée d’« externaliser » sa pensée : la lecture. On observe, on anticipe, on se raconte une méthode. Mais cette narration est souvent une version courte de nous-mêmes — une histoire qui va vite, qui saute des étapes, qui suppose que le corps « fera le reste ». On annonce une intention (« atteindre le bac ») sans écrire le chemin (« avec quel pied, quel angle de bassin, quel timing, quel relâchement »). On confond une direction et une stratégie. La verbalisation a cet avantage : elle oblige à reconstituer la chaîne, et une chaîne rend les alibis plus difficiles à maintenir. Le « canard de grimpe » consiste à faire exactement l’inverse : raconter la séquence comme si elle devait être comprise par quelqu’un d’extérieur. Pas pour jouer au ou à la coach, mais pour se donner une obligation rare : être clair·e. On commence par poser une question sèche : où est la complexité, précisément ? Le crux, la sortie, la gestion de l’effort, la lecture, la peur, la coordination ? Puis on déroule, mouvement par mouvement, en nommant ce qui organise réellement l’action : la relation entre mains et pieds, la place du bassin, l’orientation du regard, le rythme, la respiration. Et on ajoute une formule simple, mais redoutable : « … pour obtenir quoi ? » — « Je mets le pied là… pour obtenir quoi ? » — « Je verrouille ici… pour obtenir quoi ? » — « Je change de main maintenant… pour obtenir quoi ? » Ce n’est pas une question rhétorique. C’est une manière de rendre les mouvements redevables d’une intention. Le canard n’a pas à valider la réponse, il sert à faire apparaître l’instant où la réponse manque. Le fameux « euh ». En escalade, ce « euh » dit souvent plus vrai que l’échec lui-même : il marque l’endroit où la séquence n’était pas difficile : elle était simplement mal comprise. Sans transformer la séance en audit, le simple fait de verbaliser fait remonter trois classiques — non pas des « fautes », mais des pièges cognitifs très ordinaires, et donc très efficaces pour saboter une progression. Le bug d’objectif : croire qu’on cherche la solution la plus efficiente, alors qu’on cherche surtout celle qui coûte le moins en inconfort. Sur le papier, l’écart est invisible. Dans le corps, il est immense. On appelle « méthode » une stratégie de minimisation du risque, puis on s’étonne que ça ne tienne pas quand la voie exige justement l’inverse : s’engager, se placer, accepter un moment d’instabilité. Le bug de causalité : incriminer la prise — « elle est mauvaise » — quand la cause se trouve un mètre avant. Un pied posé trop tôt, un bassin resté loin, un verrou pris au mauvais moment, une respiration trop coupée. La verbalisation a cet avantage : elle oblige à reconstituer la chaîne, et une chaîne rend les alibis plus difficiles à maintenir. Le bug du tout-en-même-temps : modifier trois paramètres d’un coup, réussir une fois « parce que ça passe », et baptiser cela « la bonne méthode ». On ne vient pas de comprendre : on vient d’obtenir un accident heureux. Et l’accident possède un défaut majeur : il ne se reproduit pas. Le canard, lui, ramène à une discipline plus austère — mais plus rentable : isoler une variable, tester, apprendre. Une hypothèse, pas un roman Le moment décisif, après le diagnostic, c’est l’hygiène d’essais. Le canard ne sert à rien si l’on retourne ensuite au mode « loterie » — celui où l’on recommence en espérant que, cette fois, le corps fera mieux par magie. Tester n’est pas répéter : tester, c’est modifier une variable identifiable et regarder ce que cela produit. Un essai pour un pied, pas pour « tout le bas du corps ». Un essai pour un timing, pas pour « être plus dynamique ». Un essai pour une orientation de hanche, pas pour « mieux se placer ». Un essai pour une micro-pause, pas pour « gérer la pompe ». Un essai pour respirer au bon moment — pas quand l’apnée a déjà fait son travail. Ce minimalisme a quelque chose de frustrant parce qu’il est lent, presque trop sobre pour une discipline où l’on confond souvent intensité et efficacité. Mais c’est précisément sa force : il produit de la connaissance, pas seulement de la fatigue. Il rend l’amélioration traçable. Il transforme un progrès en compréhension plutôt qu’en souvenir vague (« je l’ai fait une fois »). Au fond, le canard n’ajoute ni force, ni peau, ni courage. Il ajoute quelque chose de plus rare : une méthode pour ne pas se mentir. Il convertit l’échec en information, puis l’information en progression. Dans un sport où l’on romantise facilement « l’instinct », il rappelle une vérité libératrice : on ne progresse pas seulement en répétant. On progresse en répétant avec une explication. Et lorsqu’une explication s’effondre, ce n’est pas un drame. C’est, enfin, un point de départ.
- David Sacher, Vital Climbing et l’envers du décor des salles américaines
Pendant que le marché français s’interroge sur la stagnation de la croissance, la syndicalisation et la montée en gamme — jusqu’à l’idée même de « social club » (café, yoga, communauté) — les États-Unis font figure de laboratoire : certaines tensions y sont apparues plus tôt, et parfois plus brutalement. Alors pour comprendre ce qu'il s'y joue, Vertige Media a échangé avec David Sacher de Vital Climbing. Un réseau américain construit sur une obsession de la qualité et son cofondateur qui a traversé quinze ans de mutation dans le secteur. David Sacher à VITAL Brooklyn © Madeleine Stanley En France, il y a une petite tentation à parler des salles américaines comme d’un futur déjà écrit : murs gigantesques, abonnements haut de gamme, café intégré, et, en arrière-plan, une culture du risque juridique qui semble tout dicter. Le problème des caricatures, c’est qu’elles font gagner du temps… et perdre le réel. Si l’on veut lire les tendances qui pourraient structurer le marché demain — consolidation, durcissement de la concurrence, pression sur les coûts fixes, recomposition des relations sociales dans les salles — encore faut-il interroger quelqu’un qui ne « commente » pas l’industrie, mais la fabrique. David Sacher est de ceux-là : Vital Climbing s’est construit à l’ancienne, au sens littéral, et a grandi en misant sur une idée simple – et coûteuse – : pour réduire le risque, il faut rendre le produit irrésistible. Entretien. Vertige Media : Comment décririez-vous le marché des salles aux États-Unis ? David Sacher : J’aimerais beaucoup en savoir plus sur le marché français, parce que je ne sais presque rien : l’Europe est un peu une boîte noire pour moi. Pour les États-Unis, en revanche, tout dépend du point de comparaison. Si vous prenez une industrie ultra compétitive — la grande distribution ou la tech, par exemple — les salles d’escalade restent un secteur plutôt confortable, amical, « sympa » à faire tourner. Les collègues, les concurrents, les clients : c’est un environnement vraiment agréable. En revanche, si vous comparez à ce que c’était il y a quinze ans, le marché est beaucoup plus développé, beaucoup plus professionnel. Les attentes des clients sont bien plus élevées. Donc c’est devenu plus compétitif, parce qu’il faut être excellent dès le départ. Et il est aussi plus difficile de trouver un endroit où ouvrir a vraiment du sens : il y a déjà énormément de salles aux États-Unis (900 en Amérique du Nord, selon les dernières informations de Climbing Business Journal, ndlr). Ce n’est pas impossible, il reste des opportunités, mais on n’est plus à l’époque où vous pouviez lancer une pièce en l'air et vous dire que ça allait fonctionner. « Créer une salle, c’est un peu comme ouvrir un restaurant : c’est très risqué. C’est toujours une lutte » Vertige Media : Le marché américain propose des abonnements chers et des salles premium. L'escalade indoor devient-elle un sport de classes moyennes supérieures ? David Sacher : Ce n’est pas mon ressenti. Si vous comparez au fitness en général, l’escalade reste souvent plus abordable que beaucoup d’autres types d’abonnements. Oui, par rapport à un « Planet Fitness » (une chaîne américaine de salles de sport low-cost, ndlr) c’est plus cher. Mais à l’échelle du secteur, on est plutôt sur du milieu de gamme — voire du bas de gamme — si vous comparez aux salles de fitness premium, très spécialisées. Vital New-York ou We Work ? © Madeleine Stanley Je pense aussi que la valeur que proposent les salles, même au haut de gamme, est extrêmement élevée. Beaucoup d’abonnements incluent aujourd’hui des cours variés : yoga, cycling, fitness, l’escalade, des cours d’escalade, des espaces d’entraînement, des vestiaires… Nous, quand on construit une salle, on se demande : quelle valeur on apporte ? Et cette valeur demeure remarquable, même si les prix ont augmenté en vingt ans. Vertige Media : Beaucoup de salles américaines ressemblent de plus en plus à des clubs sociaux : café, yoga, évènements, entraînements… C’est une évolution « naturelle » ou surtout une logique business pour justifier des abonnements plus chers ? David Sacher : Je trouve que c’est une très bonne chose. L’escalade est intrinsèquement sociale. Prenez le bloc, par exemple : vous vous regroupez, vous regardez quelqu’un grimper, vous rencontrez des gens, vous encouragez, vous discutez, vous félicitez. C’est le socle social du sport. Vital ou le Shangri-La ? © Madeleine Stanley Ensuite, vous prenez ce groupe, vous allez dehors, et vous vivez une vraie aventure ensemble : ça renforce les liens. Les gens ont besoin de lieux comme ça dans leur vie, des endroits où les voisins se rencontrent, interagissent, se soutiennent. Et l’escalade a de la chance : tout ça vient très naturellement. Donc oui, c’est normal qu’on l’assume pleinement dans la façon dont on conçoit, construit et fait vivre nos salles. C’est une des choses que je préfère le plus dans ce métier. « Je veux que chez Vital, une personne se sente fière et heureuse d’être qui elle est — et de qui elle va devenir en faisant partie de notre salle » Vertige Media : Quand une personne entre dans une salle Vital pour la première fois, qu’est-ce que vous voulez qu’elle ressente immédiatement ? David Sacher : Je veux qu’elle se sente fière et heureuse d’être qui elle est — et de qui elle va devenir en faisant partie de notre salle. Je veux qu’elle sente que c’est un endroit où elle peut être enthousiaste à propos de son « futur soi » : socialement, avec les gens qu’elle va rencontrer et qui deviendront des amis. Physiquement, avec les compétences qu’elle va apprendre et la condition qu’elle va construire. Et même dans les rêves lointains, les aventures, les expériences auxquelles elle sera connectée. Vous pouvez vous mettre à la grimpe, vous faire des ami·e·s à la salle, partor en voyage... Cela peut devenir une partie de votre identité, de votre histoire. Vertige Media : Qu’est-ce que vous voulez protéger coûte que coûte, même si le marché pousse dans l’autre sens ? David Sacher : L’atmosphère positive des salles. Cette vibe est unique, je ne l’ai pas retrouvée ailleurs. Une salle comme centre communautaire : un endroit où les amis se retrouvent, où l’on rencontre des gens, où l’on tombe amoureux, où l’on se marie. C’est ce que je veux préserver au-dessus de tout. Si ça disparaissait, si les salles devenaient comme une salle de sport classique — vous venez, vous faites votre entraînement, vous partez — ce serait une tragédie. Je ne pense pas que ça arrivera, tout indique l’inverse. Mais c’est clairement ce que je ne voudrais pas voir changer. Vertige Media : Comment vous faites coexister une forte identité locale avec une marque et un réseau cohérents ? David Sacher : Honnêtement, je ne me soucie pas tant que ça d’une cohérence nationale. Pour moi, le plus important, c’est de faire ce qui est juste pour un lieu, un bâtiment, un quartier. Et puis, si vous regardez nos salles, ça saute aux yeux : la plus petite fait autour de 200 m², et les plus grandes dépassent 4 600 m². Vouloir imposer une cohérence trop stricte avec des échelles pareilles, ce serait absurde. Et puis on n’est pas non plus à une taille qui nous empêcherait d’être personnellement très investis dans chaque salle. On n’en a construit que six. Donc on peut faire de chacune un projet très « fait avec amour », très intensif. C’est ce qu’on fait. Vital New-York (Lower East Side) © Madeleine Stanley Vertige Media : Qu'est-ce qui fait la particularité de Vital Climbing ? David Sacher : Une chose qui nous distingue peut-être, c’est qu’on pense qu’on peut rendre l’ouverture d’une salle moins risquée… avec une exigence extrêmement forte en terme de qualité. Si le produit est à couper le souffle, irrésistible, tellement convaincant que les gens tombent amoureux du lieu, alors je pense que les chances que ça ne marche pas diminuent. Oui, ça augmente le risque parce que c’est plus cher et plus difficile à faire. Mais à l'arrivée, les gens voient ce que vous avez construit et ils veulent venir. Vertige Media : Comment en êtes-vous venu à monter des salles d'escalade ? David Sacher : J'ai toujours aimé voyager et partir à l’aventure. Aujourd'hui j'ai trois jeunes enfants et une vie de banlieue assez classique mais dans le passé j'ai fait un peu d’escalade, et surtout du parapente. Je ne vole plus parce que j’ai eu un accident presque mortel juste avant de devenir père de famille. À 21 ans, juste après la fac, j’ai fait une traversée à vélo en solo : du nord de l’Alaska jusqu’au sud de l’Argentine. Je n’avais pas de boulot, pas de carrière. Et pendant ce voyage, surtout les derniers mois, j’étais obsédé par ce que j’allais faire en rentrant. Ça tournait en boucle dans ma tête. Je me souviens d’une journée particulièrement pénible, avec beaucoup de vent, vers la fin du voyage. J’essayais de fuir mentalement le moment présent, de me projeter dans un endroit plus heureux. Et la vision qui est venue, c’était une petite salle d’escalade ouverte 24/24 où je pourrais traîner avec mes amis, m’asseoir sur un vieux canapé, écouter de la musique, faire un barbecue. On aurait pu griller du poisson de la plage, cuisiner, passer du temps ensemble, et grimper. C’est là que l’idée est née, et que j’ai décidé que c'était ce que je voulais faire. Vertige Media : Quand vous avez commencé avec une première salle locale, vous saviez déjà que vous vouliez créer quelque chose de plus grand ? David Sacher : Oui, je pense que dès le début je me disais : « On fait ça, et si ça marche, ce serait super d'ouvrir une deuxième salle ». Donc oui, cette vision était là dès le départ. Mais la vision initiale était très différente. On imaginait ouvrir plein de petites salles, autour de 200 m², un peu comme un grand box de stockage, et les dupliquer partout dans le pays. Ça nous semblait être la manière la plus simple, la plus fun et la plus évidente de grandir. Avec le temps, salle après salle, on a fait plus grand, plus grand, plus grand. Vertige Media : On observe aujourd'hui des groupes qui rachètent beaucoup de salles autour d'eux. Est-ce que l'on prend la direction d'un oligopole, ou il y aura toujours de la place pour des indépendants ? David Sacher : Il y aura toujours de la place pour les indépendants. Pensez à l’industrie du café : Starbucks est gigantesque, mais son expansion s’est aussi accompagnée d’une explosion de petits coffee shops. Je crois qu’ils se poussent mutuellement à faire mieux. Le marché va se consolider, certes, mais il restera toujours des opportunités pour les acteurs indépendants. Vertige Media : Du point de vue français, quand on pense aux États-Unis, on pense aux procès, à la responsabilité, aux assurances… À quel point cela façonne la façon dont vous concevez et gérez une salle ? David Sacher : C'est très important, très lourd et extrêmement cher. Rien que l’assurance coûte une fortune. On doit être méticuleux sur la conception des salles et sur nos opérations pour satisfaire les exigences des assureurs. Ça ne recoupe d'ailleurs pas toujours les choses « évidentes » auxquelles vous penseriez spontanément en matière de sécurité. Par exemple, les assureurs veulent souvent que les clients regardent une vidéo avant de grimper. On peut discuter de l’impact réel d’une vidéo sur les statistiques d’accidents, comparé à des sujets comme la qualité de l’assurage ou l’état des sols. C’est juste malheureux que la culture américaine soit aussi procédurière. J’ai passé du temps en Europe, j’y ai fait plein de choses, et je n’ai jamais eu à signer de décharge. Donc je sais que c’est possible de faire fonctionner une société sans tout ça, et j’aimerais que les États-Unis s’en rapprochent. Vertige Media : Vu de l’extérieur, gérer une salle peut sembler cool. De l’intérieur, quelle est la réalité économique d’un réseau comme Vital ? David Sacher : Créer une salle, c’est un peu comme ouvrir un restaurant : c’est très risqué. C’est toujours une lutte. Nous, dans notre première salle, on a vécu derrière le mur pendant environ un an, en dormant sur des chutes de mousse récupérées au sol. Et, honnêtement, c’était la période la plus fun — et peut-être la plus « cool », paradoxalement — parce qu’on bricolait tout pour que ça tienne, pour que ça démarre. Vous êtes au milieu d’un truc qui enthousiasme les gens. C’est excitant, très gratifiant. Le fameux American way of life © Dabian Canales Si vous avez de la chance, si ça marche, vous pouvez changer d’échelle, et ça peut devenir un bon business. Perso, j'aime le fait qu'une salle d'escalade reste simple. Vous n'avez pas d’inventaire qui entre et qui sort, la technologie ne change pas si vite, c’est une activité centrée sur l’humain Beaucoup de mes amis les plus proches viennent de cette industrie. Économiquement, ça dépend : cela peut être une montagne russe. Vous devez le savoir quand vous ouvrez une salle. Vertige Media : Quels sont les postes de dépense les plus critiques ? David Sacher : Probablement le loyer et l’assurance. La masse salariale est une dépense importante, bien sûr, mais beaucoup de gens qui ouvrent une salle compensent en travaillant eux-mêmes autant que nécessaire — et c’est aussi mon cas. Le loyer, parce que si vous voulez rester compétitif dans une industrie déjà dense, vous devez parfois choisir un emplacement plus central, donc plus cher. Et c’est un compromis difficile : est-ce que le lieu justifie le loyer ? Avant, les salles étaient plutôt situées dans des zones industrielles, un peu à l’écart. Aujourd’hui, elles sont beaucoup plus centrales. L'assurance, quant à elle, a explosé ces dernières années. C’est devenu une charge énorme, très pénible à absorber. « Avec la syndicalisation, il y a aujourd’hui un vrai décalage entre le staff et le management. Je trouve ça inutile et malheureux. Ça n’a pas besoin d’être comme ça » Vertige Media : Est-il possible de construire de grands réseaux de salles tout en restant socialement accessibles, côté tarifs ? David Sacher : Si vous cherchez une salle vraiment peu chère, vous tomberez plutôt sur une petite salle « garage » : plus artisanale, plus bricolée, plus compacte. Peut-être qu’une même entreprise en possède une, deux, cinq, voire davantage — mais ça restera des structures modestes. Il y aura toujours une niche pour ça. Je ne pense pas non plus que les prix vont augmenter sans sans fin. Dans certaines industries, quand un marché s'agrandit, on peut même voir les prix baisser. Et des salles plus anciennes, qui n’ont pas forcément investi dans l’entretien ou dans la modernisation, se retrouvent parfois dans un marché plus concurrentiel où, pour rester attractives, elles doivent baisser leurs tarifs de manière assez nette. Donc je pense qu’il y aura toujours une gamme de prix. Et un propriétaire ne construira pas une salle que les clients ne peuvent pas s'offrir : ça n’aurait aucun sens. Vital ou un Apple Store ? © Madeleine Stanley Vertige Media : On voit les ouvreur·euses et salarié·es pousser pour plus de reconnaissance et de protection. Vous pensez que c’est un frémissement ou une bascule structurelle ? David Sacher : Je ne pense pas que ce soit un simple frémissement. Je pense que ça va continuer. Le personnel de beaucoup, beaucoup de salles va pousser dans ce sens. Les syndicats sont très proactifs aujourd’hui : ils viennent se présenter aux salles, ils se rendent visibles. Donc oui, je pense que ce sera un sujet majeur de l’industrie — au moins pour la prochaine décennie. Vertige Media : Qu’est-ce que vous aimeriez voir disparaître du monde des salles dans les dix prochaines années ? David Sacher : Avec la syndicalisation, il y a aujourd’hui un vrai décalage entre le staff et le management. Je trouve ça inutile et malheureux. Ça n’a pas besoin d’être comme ça. Je pense que les managers à tous les niveaux — responsables de programme, directeurs de salle, et même propriétaires — veulent créer un endroit positif, faire les choses correctement pour le staff, et sont sincèrement ouverts à travailler ensemble et à faire évoluer les choses. Parfois, un ton hostile apparaît parce que les changements ne vont pas assez vite, ou pas exactement dans la direction souhaitée. Et je ne pense pas que ce soit la meilleure manière de construire une culture — ni même d’obtenir les changements qu’on veut. Il y a des façons plus saines, plus productives, plus constructives d’avoir ces conversations. Et sinon… c’est un fantasme, et je vais avoir des ennuis en le disant : mais si on pouvait ne plus avoir de poussière de magnésie dans l’air, ce serait merveilleux. Même avec les systèmes de filtration, tout devient poussiéreux. J’adorerais qu’il n’y ait plus de poussière, plus de saleté. Vertige Media : Si un jeune grimpeur vous dit qu’il veut ouvrir sa propre salle, vous lui dites « foncez » ou « fuyez » ? David Sacher : Foncez. Clairement, foncez. Mais soyez conscient que vous pouvez échouer. Faites un budget : estimez combien ça va coûter, mettez une grosse marge de sécurité pour les dépassements, puis prenez votre chiffre final… et doublez-le. Et vous serez peut-être proche de la réalité.
- « Mur des prothèses » : en Allemagne, l’écologie qui exclut
À Dresde, une paroi surnommée « Prothesenwand » (« Mur des prothèses ») a longtemps permis à des grimpeur·ses en situation de handicap de grimper sur roche, dehors, grâce à un équipement adapté. Depuis le rachat du terrain par la municipalité en 2019, l’escalade y est interdite au nom de la protection de la nature : prises démontées, ancrages scellés, goujons arrachés. Malgré une pétition et une expertise écologique jugée favorable par les clubs, la fermeture reste totale. L’affaire est désormais devant les tribunaux, avec un jugement attendu en 2026. © Thomas Türpe - Deutschen Alpenvereins (DAV) Il existe des mots qui, en politique publique, fonctionnent comme des sceaux. « Biodiversité » en fait partie. Non pas parce qu’il faudrait le suspecter — l’effondrement du vivant n’a rien d’une posture — mais parce qu’il peut, quand il est brandi sans méthode, rendre certaines décisions indiscutables : on ne débat plus, on s’incline. La Prothesenwand raconte ce moment où une cause juste, la protection d’un milieu, devient une machine froide : on ferme, on efface, et l’exclusion se fait passer pour du bon sens. Le Plauenscher Grund n’est pas une cathédrale minérale : c’est une lisière, un ravin boisé pris dans un entre-deux urbain, déjà traversé de traces humaines. Autrement dit : un endroit où l’écologie ne devrait pas être une religion du sanctuaire, mais un art du commun. Et c’est là que le dossier devient embarrassant : il ne s’agit pas d’opposer « l’escalade » à « la nature », mais de faire tenir ensemble deux biens publics légitimes — la sauvegarde du vivant et l’accès au vivant. La qualité d’une politique se mesure alors à une chose très simple : sa capacité à produire de la nuance. L’idée que dehors aussi, c’est possible On pourrait réduire la Prothesenwand à une liste d’aménagements : prises artificielles fixées sur la roche, points d’assurage rapprochés, logique d’accessibilité pensée pour des contraintes physiques spécifiques. Sauf que, dans les sports de nature, la technique n’est jamais neutre : elle dessine un public, donc une frontière. Dans les années 1990, des passionné·es équipent une portion de paroi avec l’accord du propriétaire de l’époque. Le surnom, « Prothesenwand », n’a rien d’un storytelling : il raconte sans détour une réalité que les récits sportifs aiment parfois contourner — il y a des corps appareillés, amputés, fragilisés, et ces corps-là n’ont pas souvent droit au rocher autrement que sous forme de « belle histoire ». Le printemps 2021 devient le point de non-retour. Sans concertation avec les clubs, la ville fait démonter les prises artificielles. Des ancrages sont scellés au ciment. À l’automne, les goujons restants sont arrachés au marteau. Ici, le dehors n’était pas une métaphore, mais une pratique. Des grimpeur·ses en situation de handicap pouvaient grimper sur roche, sentir la matière, lire les aspérités, composer avec l’équilibre et la fatigue — et accéder à ce que l’outdoor apporte de spécifique : une densité, une incertitude, une liberté. Le site ne proposait pas une version réduite de la grimpe, mais une expérience pleine, rendue possible par quelques choix d’équipement. C’est précisément ce qui en faisait une anomalie précieuse : un endroit où l’inclusion ne restait pas cantonnée à des espaces propres, intérieurs, contrôlés, autrement dit à l’imaginaire social qui voudrait que les personnes en situation de handicap soient « à l’abri » du monde. Et comme toutes les anomalies précieuses, la Prothesenwand tenait à peu de choses : quelques personnes déterminées, un accord de propriété, une continuité d’usage. Une inclusion par la pratique, donc fragile par nature. Du principe de précaution au coup de marteau En 2019, la ville de Dresde rachète le terrain. La paroi change alors de statut, mais surtout de regard : elle n’est plus un lieu vécu, elle devient un objet administratif — et donc un risque potentiel. La municipalité invoque la protection de la nature : biotope sensible, espèces à préserver, dérangement, impacts cumulés. Rien de tout cela n’est absurde en soi. La question, dans ce type de dossier, n’a jamais été de savoir si l’activité laisse une trace, mais quelle trace, où, à quel moment, et comment on la régule. Or ce qui frappe ici, ce n’est pas la vigilance écologique, c’est l’absence de gradation. Dans la plupart des conflits d’accès, l’intelligence se niche dans les demi-mesures : fermeture saisonnière, secteur sanctuarisé, secteur accessible, règles de passage, gouvernance partagée avec les clubs. Bref : une écologie qui accepte la complexité du réel. À Dresde, la réponse se réduit au binaire : tout ou rien. Les clubs engagent une procédure en 2025, estimant que l’interdiction totale est disproportionnée et que la ville outrepasse le cadre réglementaire. Jugement attendu en 2026. Le printemps 2021 devient le point de non-retour. Sans concertation avec les clubs, la ville fait démonter les prises artificielles. Des ancrages sont scellés au ciment. À l’automne, les goujons restants sont arrachés au marteau. On ne suspend pas, on efface. On ne temporise pas, on rend le retour en arrière coûteux, matériellement et symboliquement. Dans ces gestes, il y a quelque chose d’étrangement contemporain : une écologie qui se prouve par l’acte irréversible, comme si l’irréversibilité garantissait la vertu. Puis vient la pancarte « Accès interdit », qui ne décrit pas un cadre, mais clôt un débat. Le rocher est renvoyé à une fiction de pureté — et l’usage inclusif, lui, disparaît sans alternative. Quand l’inclusion ne pèse pas bien lourd Côté clubs et usager·es, la réaction n’a rien d’un bras de fer romantique : c’est, au contraire, une tentative de rendre le débat rationnel. Une pétition recueille environ 1 600 signatures. Une expertise écologique indépendante est commandée. Un compromis est proposé : gérer, sectoriser, encadrer. Préserver là où c’est sensible, autoriser là où l’impact est faible. Autrement dit : faire de la politique au sens noble, organiser la coexistence entre intérêts légitimes. La municipalité refuse. Et c’est là que le dossier devient un symptôme : le refus du compromis ne dit pas seulement quelque chose de la nature, il dit quelque chose du pouvoir. Une fermeture totale est administrativement confortable. Elle évite la négociation, la confiance, les zones grises, l’effort de gouverner finement. Elle est aussi, souvent, la manière la plus rapide de faire porter le coût à celles et ceux qui pèsent le moins politiquement. Le conflit finit donc au tribunal. Les clubs engagent une procédure en 2025, estimant que l’interdiction totale est disproportionnée et que la ville outrepasse le cadre réglementaire. Jugement attendu en 2026. En attendant, aucune solution de remplacement n’est proposée pour les grimpeur·ses à mobilité réduite concerné·es — et ce détail, très prosaïque, est peut-être le plus accablant : on a fermé. On n’a rien ouvert. Et c’est ici que l’affaire parle, très directement, à un public français. En France, la para-escalade gagne en visibilité, en structuration, en résultats. Mais l’outdoor accessible reste rare, fragile, presque absent — la pratique handi se fait majoritairement en salle, par nécessité autant que par histoire. La Prothesenwand raconte, en négatif, ce que cela implique : même lorsqu’un site inclusif existe en pleine nature, il peut disparaître d’un trait, au nom d’un autre bien commun appliqué sans nuance. La question n’est donc pas « faut-il protéger la nature ? ». La question est plus mature : quelle écologie voulons-nous, quand elle doit arbitrer entre deux causes justes ? Une écologie-sanctuaire qui ferme et s’absout par la pancarte, ou une écologie-commune qui protège en organisant l’accès, en assumant la complexité, en refusant que le dehors redevienne, par défaut, une affaire de valides. À Dresde, pour l’instant, l’arbitrage tient en deux mots : « Accès interdit ». Tout l’enjeu, maintenant, est de savoir si la justice — ou un sursaut politique — réintroduira ce que la pancarte a supprimé : de la nuance, du dialogue, et un peu de courage dans l’art de gouverner le vivant.
- Alex Honnold sur Netflix : « Ce n'est pas de l'escalade, c'est un cirque »
Le 23 janvier prochain, Netflix diffusera en direct l'ascension sans corde de Taipei 101 – une tour de 508 mètres de haut – par la star américaine Alex Honnold. Un événement mondial largement médiatisé qui divise la communauté de l'escalade. Vertige Media a réuni trois voix expertes : Alain Robert, légende du solo intégral, Anthony Andolfo, jeune grimpeur dans ses traces, et Owen Clarke, journaliste américain spécialiste de l'escalade. Un dialogue qui souffle le show et le froid. Alex Honnold en bas de la tour Taipei © Netflix Casting 🎙️ Alain Robert – Surnommé le « Spiderman français », il a grimpé plus de 150 gratte-ciels en solo à travers le monde, dont Taipei 101 avec une corde en 2004. 🎙️ Anthony Andolfo – Grimpeur français de 31 ans, il pratique le free solo sur rocher et bâtiments depuis 4 ans. Dans les traces d'Alain Robert, il a notamment grimpé la tour Montparnasse et une tour à Melbourne, pour laquelle il a fait une semaine de prison. 🎙️ Owen Clarke – Journaliste américain spécialisé en escalade, il a interviewé Alex Honnold à plusieurs reprises. Vertige Media : Quand vous avez appris que Netflix allait diffuser en direct l'ascension d'Alex Honnold de Taipei 101 sans corde, quelle a été votre première réaction ? Anthony Andolfo : J'ai trouvé ça génial. Je ne m'attendais pas à ce que le free solo sur building soit médiatisé un jour. Il faut savoir que nous, sur les bâtiments, on se fait systématiquement taper sur les doigts. Moi, j'ai fait une semaine de prison en Australie pour ça. Alain aussi a eu droit à la prison. La dernière tour que j'ai faite, Montparnasse, j'ai fait 36 heures de garde à vue. Donc je me suis dit : c'est cool que ça ne soit pas forcément montré comme un truc illégal pour une fois. Alain Robert : Moi, je n'ai pas trouvé ça très surprenant. J'ai fait 4 ou 5 directs pour des grosses chaînes télé avec des millions de téléspectateurs. J'ai grimpé en solo devant des caméras à Caracas, dans les Émirats, à Rio de Janeiro, au Canada. Pour moi, ce n'est pas une nouveauté. La grosse différence, c'est le retentissement mondial. Mais ça, c'est parce que c'est Netflix. Owen Clarke : Honnêtement, ça ne m'a pas trop intéressé. Après, je pense que la plupart des gens ont réagi en se disant soit : « Wow, c'est génial ». Soit en criant à la trahison, au fait qu'Alex Honnold se parjure. Moi perso, ma réaction a été : « Sympa, Alex va se faire de l'argent, bonne chance à lui ». « Netflix, c'est une machine à faire du pognon. Pour eux, l'escalade a explosé sur un plan médiatique. Alors ils y vont » Alain Robert Alain Robert sur la Sears Tower, à Chicago © Coll. Alain Robert Vertige Media : Comment expliquez-vous l'intérêt de Netflix pour le free solo et cette décision d'en faire un événement en direct ? Owen Clarke : Je pense que c'est assez sinistre en réalité. Les créateurs de contenu, des plus petits aux plus gros comme Netflix, surenchérissent en permanence pour capter notre attention. Anthony Andolfo : L'escalade a quand même explosé ces dernières années. La discipline est devenue olympique, le documentaire d'Alex, Free Solo, a remporté un Oscar... Netflix se doit de couvrir ce qui est devenu un phénomène, et Alex Honnold leur donne cette possibilité. Alain Robert : Netflix, c'est une machine à faire du pognon. Pour eux, l'escalade a explosé sur un plan médiatique. Alors ils y vont. Et ils ne font pas dans la dentelle. Ce que j'observe, c'est qu'on peut désormais parler librement des pratiques comme le solo intégral. Avant, ce n'était pas le cas. Owen Clarke : Ce qui me dérange, c'est cette culture du « Regardez comme je suis dangereux, comme je risque ma vie ». On voit ça partout maintenant : des influenceur·ses qui postent des trucs toujours plus fous pour faire le buzz. Netflix participe à ça. Après, est-ce que je pense qu'Alex fait quelque chose de mal ? Non. Je le connais un peu et je sais qu'il va utiliser l'argent de cette ascension pour sa fondation (destinée aux projets environnementaux et notamment à l'énergie solaire dans les communautés défavorisées, ndlr). Ce n'est pas un mec qui dépense son argent en grosses voitures et en champagne. Anthony Andolfo : Je ne pense pas qu'il ait lui-même pris l'initiative de faire cette ascension. C'est quelqu'un d'assez introverti, un puriste, on l'a tous vu dans Free Solo. Limite plus rattaché au rocher que tout ce qui se passe autour. En revanche, il dit qu'il pense à Taipei 101 depuis 2012, ça fait 13 ans quand même. Alain Robert : Quand je suis passé sur son émission de podcast il y a 15 jours, Alex m'a dit que c'était juste une expérience nouvelle pour lui. Mais sa vie, c'est clair, elle est sur le rocher. Elle n'est pas sur les buildings. Les buildings, c'est juste un truc un peu différent pour lui. Dans la bande-annonce que j'ai vue, tu as la sensation qu'il poursuit un grand rêve. Ce n'est pas vraiment ce qu'il m'a dit pendant notre discussion. On sent quand même que Netflix fait monter la sauce par rapport à ce qu'Alex pense vraiment. Owen Clarke : Alex m'a déjà dit qu'il trouvait ça cool de grimper des buildings. Il y a même des gratte-ciels qu'il voulait faire depuis longtemps. Le truc, c'est que c'est généralement illégal et irrespectueux de le faire sans permission. Il est assez carré là-dessus. Donc je pense qu'avoir l'opportunité de le faire légalement, avec le soutien de la ville, ça résout ce problème pour lui. Alain Robert : En 2013, avec National Geographic, il s'était intéressé au Burj Khalifa (la plus haute tour du monde, ndlr). Mais le building est impossible à grimper en solo. Alors celui qui a été retenu, c'est Taipei 101, à Taïwan. D'une, la tour peut effectivement être grimpée sans corde. De deux, c'est assez haut. De trois, le gouvernement a donné son accord. En vérité, la grimpe sur building, c'est surtout politique. Quand le gouvernement taïwanais m'a contacté pour la grimper en 2004, c'est parce qu'ils pensaient que la tour était maudite. Des types mourraient tous les jours pendant la construction. Je devais conjurer le sort, en quelque sorte... Vertige Media : D'un point de vue technique, comment évaluez-vous la difficulté de cette ascension ? Alain Robert : Il y a quelques temps, j'ai créé une échelle de cotation pour évaluer la difficulté des ascensions sur les gratte-ciels (avec David Chambre, ndlr). Elle va de 1 à 10. Pour Taipei 101, je pense que ça vaut un 5 ou un 6. Alex a récemment affirmé que pour lui, c'était du 6c+. Il a donc une très grande marge par rapport à son niveau maximum. Je ne me fais aucun souci pour lui. Il a pris bien plus de risques en grimpant El Capitan. Anthony Andolfo : Pour moi aussi, l'ascension est maîtrisée à 100%. Il s'est bien préparé, et quand il va se lancer, tout sera carré. La pression pour lui, c'est peut-être le fait que ce soit médiatisé, en live. Mais c'est quelqu'un qui a l'habitude d'être filmé maintenant. « Nous sommes confronté·e·s à des tragédies que l'on regarde sur nos téléphones tous les jours. Si Alex tombait, ce ne serait certainement pas la chose la plus traumatisante de la semaine » Owen Clarke Alex Honnold à Taïwan © Netflix Owen Clarke : C'est quand même une escalade assez basique. C'est le même mouvement répété 100 fois. Alex s'entraîne tout le temps. Il fait du free solo et du scrambling de haut niveau régulièrement dans les environs de Vegas où il vit. Je suis d'accord, sa marge de sécurité est très large. Et puis tout a été planifié pendant des mois. Ils ont inspecté la voie, nettoyé, vérifié que tout était solide. Ce n'est pas comme Alain qui grimpait parfois sans savoir si un boulon était desserré ou pas. Alain Robert : C'est sûr que quand j'ai grimpé Taipei 101, on n'était pas vraiment dans les mêmes conditions. J'avais 15 points de suture au coude, il pleuvait des cordes et il y avait du vinyle sur 30% des poutres avec de l'huile dessus pour pouvoir les enlever. Je pensais la faire en deux heures, j'ai mis le double. Alex est assujetti à un horaire, mais vu son niveau et sa forme du moment, il devrait grimper rapidement. Ce sont 8 mêmes blocs – c'est le chiffre de la chance en Chine – espacés par des plateformes de 3 mètres de large s'il veut se reposer. Anthony Andolfo : Le facteur le plus important à prendre en compte, c'est l'endurance. Sur un bâtiment, tu ne te reposes jamais vraiment. Sur Montparnasse, c'était le même mouvement gauche-droite pendant 200 mètres. À Melbourne, j'ai eu plus de mal parce que c'était déversant par moments, mais mentalement, tu ne doutes jamais. Une fois que tu as fait le premier mouvement, il faut que tu arrives en haut, tu n'as plus le choix. Vertige Media : Qu'en est-il de la question de la responsabilité ? Owen Clarke : Je ne pense pas qu'Alex ait une quelconque responsabilité. C'est sa vie. On sait qu'il va faire attention, il n'est pas stupide. Chaque jour sur Instagram, je vois des vidéos de gens qui se font exploser en Palestine ou qui meurent de faim au Soudan. Ici aux États-Unis, on a vu une femme se faire assassiner dans la rue en direct. Ce sont des tragédies que l'on voit sur nos téléphones et auxquelles nous sommes confronté·e·s tous les jours. Si Alex tombait, ce ne serait certainement pas la chose la plus traumatisante de la semaine. Anthony Andolfo : C'est vrai que c'est délicat. La moindre erreur, c'est la vie de quelqu'un qui part, et c'est du direct. Moi, c'est un reproche qu'on m'a souvent fait : « Si tu tombes, je vais être traumatisé à vie ». Mais je ne demande pas aux gens de regarder. Par contre, la responsabilité de donner envie à des gens de le faire, ça, oui, ça peut être embêtant. On me le reproche aussi. Les gens me voient, ils veulent le faire. Alain Robert : Il faut arrêter, Alex Honnold n'a aucune responsabilité. C'est un professionnel de l'escalade. Quand les gens montent dans leur voiture, ils ne s'identifient pas à Lewis Hamilton que je sache... Owen Clarke : Je pense que Netflix a davantage de responsabilité. Ce sont des géants médiatiques qui poussent toujours plus le buzz dans l'extrême. Ils sont constamment confrontés à la stagnation de leurs abonné·es. Il leur en faut toujours plus, alors ils organisent des spectacles un peu absurdes. S'il se passe quelque chose, ce sera leur faute. Moi, perso, je suis juste content qu'Alex puisse prendre leur argent [rires]. Alain Robert : Cette question éternelle de notre responsabilité face au danger, je pense qu'elle vient aussi du rapport occidental à la mort. Les gens sont obsédés par ça. Ils ont tellement peur de la mort que quand ils voient d'autres personnes faire des trucs un peu dangereux, ça les ramène à leur propre fin. J'habite à Bali, la plupart des gens sont bouddhistes ici. La mort, on la célèbre, c'est une fête. Il faut arrêter de la considérer comme la punition ultime. « Quand je grimpe un building, c'est la verticalité pure. La liberté, absolue. C'est le seul moment où quand je grimpe, je commence à chanter » Anthony Andolfo Anthony Andolfo sur la tour Total, à Paris © Coll. Anthony Andolfo Vertige Media : Des millions de personnes vont regarder l'ascension, cela change-t-il quelque chose ? Alain Robert : Peu de gens le savent, mais quand j'ai grimpé pour Sabado Sensacional à Caracas en 2002, j'étais déguisé en Spider-Man pour la promo du film d'alors. L'opération a rassemblé plusieurs millions de téléspectateurs en direct. Quand j'ai grimpé à Abu Dhabi après une autre ascension, toute la ville klaxonnait. Il y avait des embouteillages sur plus de 150 km. C'était la fête. J'ai ressenti beaucoup d'amour. Owen Clarke : Je pense qu'il y a quelque chose de beau dans ce qu'Alain faisait. L'ascension sur building peut avoir un certain pouvoir, une certaine beauté. En revanche, je ne pense pas que ce pouvoir se dégage quand tu planifies l'ascension et que tu la fais en direct sur Netflix. C'est juste un spectacle de cirque à ce moment-là. Alain Robert : C'est différent, oui. Moi, je viens d'une époque où l'escalade n'était pas médiatisée, c'était du one shot. Les ascensions étaient plus spontanées. Là, avec Netflix, on nous bombarde d'infos sur les réseaux sociaux depuis deux mois. « J'ai découvert d'autres horizons en faisant le show, d'autres façons de vivre, d'autres cultures. J'ai aimé ça. Et je pense qu'Alex va adorer » Alain Robert Anthony Andolfo : Pour moi, l'ascension d'un immeuble reste une quête très personnelle. Peu importe qui regarde et ce qu'il en pense, cela reste un refuge pour beaucoup de gens. J'ai fait quelques trucs en solo sur les buildings, et je ne fais pas ça pour la gloire. J'ai 2 000 abonné·e·s sur Instagram, je m'en fous. En revanche, j'aime bien ce côté où je suis dans ma bulle quand je grimpe. Sur un immeuble, la verticalité est pure. La liberté, absolue. C'est le seul moment où quand je grimpe, je commence à chanter. Alain Robert : Moi, j'ai découvert d'autres horizons en faisant le show, d'autres façons de vivre, d'autres cultures. J'ai aimé ça. Et je pense qu'Alex va adorer. Pendant l'ascension, tu ne penses pas trop parce que tu es concentré. Mais Alex, il aura une telle marge sur Taipei 101 qu'il va pouvoir faire un peu le spectacle. Je l'ai prévenu : les gens ne veulent pas te voir tomber, ils vont te pousser vers le haut, t'acclamer à chaque mouvement vers le sommet. Vertige Media : Quelle trace cette ascension va-t-elle laisser dans l'histoire de l'escalade ? Anthony Andolfo : Je pense que pour beaucoup de puristes, ça ne va pas forcément être très bien vu. Par contre, dans l'histoire de l'escalade, c'est intéressant parce que ça va être la première fois qu'il y a un solo en live diffusé dans le monde entier. En termes de popularisation de l'escalade, c'est quelque chose d'énorme. Pour moi, c'est peut-être même l'un des plus gros événements liés à l'escalade grand public qui va avoir lieu. Et ça va être compliqué de faire mieux. Owen Clarke : Je ne sais pas vraiment. C'est un coup médiatique, du cirque, ce n'est pas une vraie réalisation en escalade. Pour moi, une véritable réalisation, c'est quand un nouveau niveau de difficulté est débloqué, ou quand une voie est cochée pour la première fois et que n'importe qui peut ensuite essayer de le répéter. Là, Alex a eu la permission parce que c'est Alex Honnold. D'autres personnes ne pourront pas aller répéter ça, ils se feront probablement arrêter. Alain Robert : Moi je pense que ça va quand même laisser une trace. Je ne sais pas vraiment laquelle mais Netflix, c'est plus de 300 millions d'abonné·e·s dans le monde. La portée est énorme. En revanche, pour Alex, ça ne va rien changer. Il n'a plus rien à prouver à personne. Ses grands moments d'escalade, il les a déjà vécus. L'ascension de la tour Taipei 101 sera diffusée sur Netflix en direct samedi 24 janvier à 2h du matin.
- 2026 : 10 prédictions absurdes sur le monde de l'escalade
Puisque tout le monde semble y aller de ses prédictions sur une année qui a démarré en roue libre, Vertige Media a décidé de vous régaler en vous offrant 10 prophéties absurdes sur notre petit monde de la grimpe. Quoique. Cela peut aussi être lu comme autant de promesses — pas si zinzins – d'une micro-société qui a également décidé de nous donner des vertiges insoupçonnés. L'escalade en folie 1. Ouverture de la première salle privée pour cadres surchargé·es Une nouvelle chaîne de salles d'escalade débarque à Paris. Le concept ? Fusionner grimpe et productivité absolue. Venir avec votre animal de compagnie hypoallergénique, réserver un·e coach mental·e qui vous encourage en anglais motivationnel, bénéficier d'un espace de méditation sonore entre deux blocs, tout y est. L'escalade n'est plus une activité. Elle devient un décor pour des vies qui refusent de s'interrompre. L'adhésion coûte 890 euros par mois. Les prises sentent la fleur d'oranger. 2. Janja Garnbret se met au trail et écrase les hommes Après avoir vidé l'escalade de tout suspense, Janja Garnbret s'attaque au trail. Certains y voient une provocation. D'autres, une révolution dans l'histoire des rapports homme-femme. La championne slovène, elle, laisse parler. Et fonce. Dès la première course, Janja Garnbret reprend les participants de l'UTMB un par un et finit par s'imposer en s'autorisant, tout sourire, un petit selfie pour son sponsor sur la ligne d'arrivée. Prochaine étape : le saut à la perche. Et en fin d'année, le bras de fer. 3. Mickael Mawem défie un robot militaire Face à l'escalade militaire mondiale et aux tensions croissantes à ses frontières, la France dévoile son nouveau dispositif de défense : un robot militaire doté d'une force surhumaine. La démonstration médiatique est orchestrée avec soin. Le robot soulève des charges, brise des obstacles, inspire la confiance stratégique. Le live de présentation animé par Hugo Décrypte rassemble plus de 4 millions de Français·es sur YouTube. Parmi eux, Micka Mawem, qui, depuis le chat, propose un défi au ministère des Armées en posant sa question préférée : « Duel de tractions. Votre robot contre moi. Qui gagne ? ». Pull-up. 4. Red Bull envoie une grimpeuse escalader un satellite en orbite Galvanisé par le succès de ses vidéos d'ascensions insolites, Red Bull franchit une nouvelle étape : envoyer une grimpeuse dans l'espace pour escalader un satellite. La grimpeuse sélectionnée, dont l'identité restera secrète, s'entraîne en apesanteur depuis six mois. Les prises sont magnétiques. Le vide, absolu. La chute, théoriquement impossible. La marque à la taurine prend alors le concept par les cornes en proposant une véritable mise en abîme de l'escalade. Le tout, avec un projet chiffré à 180 millions d'euros. Résultat : 12 millions de vues en trois heures. L'escalade terrestre avait un plafond. Red Bull vient de le traverser. 5. Le premier deepfake de l'histoire de l'escalade sportive L'histoire commence dans une grotte reculée du Groenland. En mars, un grimpeur inconnu poste une vidéo et annonce une dinguerie : une ligne cotée 11b. Adam Ondra profite d'une manoeuvre militaire tchèque pour venir vérifier sur place. Le GOAT fait vingt-quatre jours de siège à -37 degrés. Il hurle. Il s'ouvre les doigts. Tombe et retombe avant de capituler. Deux semaines plus tard, une enquête bien ficelée de Kayoo TV révèle l'impensable : la vidéo est le premier deepfake d'envergure de l'escalade sportive. Le grimpeur n'existe pas. La ligne n'a jamais été tentée. La grotte, elle, résonne encore. 6. La lutte des travailleurs de l'escalade débouche sur le ticket-resto à 5 euros Au printemps, des rassemblements éclatent devant toutes les franchises des grandes chaînes de salles d'escalade françaises. Les ouvreur·euses réclament une reconnaissance de leurs conditions de travail. Les manifestations se multiplient : Paris, Lyon, Toulouse, Bordeaux. Six mois de négociations tendent le secteur comme jamais, jusqu'à la fumée blanche. Et une mesure, une vraie. Les ouvreur·euses obtiennent des tickets restaurant d'une valeur de 5 euros, valables uniquement pour l'ouverture exceptionnelle des contests privés organisés entre 18h et 2h du matin. L'Union des salles d'escalade (UDSE) publie un communiqué en se félicitant d'une « avancée sociale majeure ». 7. Seb Berthe échoue à terminer toutes les violettes des salles de bloc d'Europe à vélo Fidèle à ses convictions écologiques, Seb Berthe décide de réaliser toutes les violettes – les plus dures en salle de blocs – d'Europe en les rejoignant à vélo. 11 232 salles, 0 kérosène, 0 compromis. À la 380e salle, ses doigts se transforment en knackis trop cuites. À la 420e, le grimpeur belge commence à voir des prises qui n'existent pas. Après la 450e, 11 000 km de vélo et 33 000 D+, « Seb » entre en transe. À Berlin, devant une nouvelle salle flambant neuve, il tente d'écrire « Free Palestine » avec de la magnésie sur le fronton vitré (ça fera « Free Pal » du coup, ndlr). En legging rose, il est interpellé trois heures plus tard par la police allemande, endormi contre un plot à vélo. 8. Lucien Martinez lance son compte OnlyFans Après un livre, une expo et trois émissions sur Twitch, Lucien Martinez lance un compte OnlyFans où il grimpe nu sur les blocs mythiques de Fontainebleau. Instantanément, les abonnements explosent. Les commentaires oscillent entre admiration technique et confusion totale. Martinez enchaîne Big Boss, L'Abattoir, Carnage. Nu. Efficace. Les puristes crient au scandale. Les gens pragmatiques s'abonnent. Séduit·e·s, les équipes d'OnlyFans créent une catégorie « Sports extrêmes ». Au bout de trois semaines, Lucien Martinez publie un rappel : tous ces blocs, c'était au-dessus de 7a. Dans une story Instagram, il précise : « C'est sérieux, l'escalade ». 9. Alpinisme : Symon Welfringer pousse l'éloge de l'échec absolu Hanté par deux échecs successifs au Pakistan, Symon Welfringer théorise son concept d'éloge de l'échec jusqu'à son climax. Dans une interview retentissante, il annonce ne plus partir en expédition et rester au lit. Son argumentaire : l'alpinisme est devenu trop élitiste, inaccessible, déconnecté. Les gens ont besoin de s'identifier à des projets qu'ils peuvent réaliser. Rester chez soi, c'est donc refuser l'injonction permanente à la performance. Le jeune alpiniste lance un appel aux sponsors pour financer cette non-expédition. The North Face refuse. Patagonia hésite encore. Symon Welfringer ne grimpe plus mais lance une ligne de vêtements : « Stay Horizontal ». Le slogan fait un carton. 10. Licencié·es : La FFME dévoile enfin les vrais chiffres Fraîchement nommée à la présidence de la FFME, Sandra Berger détaille son programme en rupture totale avec la direction précédente. En conférence de presse, elle sanctuarise la vérité des faits, « rien que les faits ». En projetant un tableau Excel, elle dévoile alors « les vrais chiffres » des licencié·e·s de la fédération : 300 personnes. La consternation est immédiate. L'exercice de transparence est total. BONUS : Alain Robert annonce grimper le mur des Lamentations en free solo Après avoir commenté le live d'Alex Honnold sur Netflix, Alain Robert annonce son prochain exploit : escalader le mur des Lamentations à Jérusalem sans corde. En quête de reconnaissance, le French Spider-man présente le projet comme « une passerelle verticale entre les peuples ». Depuis Bali, lors d'un live sur Instagram, Alain Robert affirme vouloir « éteindre les flammes du mal des colons israéliens avec du champagne ». Aucune chaîne de télévision ne mord à l'hameçon tandis que l'évènement crée une escalade diplomatique sans précédent entre la France et Israël.
- Arnaud Guillemot et l’accessibilité fantôme du monde de la montagne
La montagne a ses pentes, la société a ses seuils — et Arnaud Guillemot connaît les deux. Ingénieur des « risques opérationnels » à Grenoble, passionné d’alpinisme et sourd, il a appris que l’obstacle le plus tenace n’est pas toujours sur l’arête, mais dans les critères flous, les informations absentes et les portes « ouvertes » qu’on ne vous laisse pas franchir. Il raconte comment cette expérience a nourri « Silence, on grimpe », un collectif qui traque l’accessibilité… quand elle existe sur le papier, mais disparaît au moment de la rendre visible. Arnaud Guillemot sur la Roche de la Muzelle © Vertical Flow Un festival lui propose de monter sur scène, de dire « un petit mot », devant 3 000 personnes. Arnaud Guillemot lit le message, pose le téléphone, laisse passer une minute, puis tranche. « J’ai répondu : "Oui, je vais le faire". Parce que… si je ne le fais pas, qui le fera ? » Ce n’est pas une scène héroïque, c’est une scène de bascule. Elle dit tout ce que Arnaud Guillemot raconte ensuite : le moment où l’on comprend qu’un angle mort ne se corrige pas avec de la bonne volonté générale, mais avec du travail précis — parfois ingrat, souvent invisible, toujours méthodique. Et surtout : elle dit que l’accessibilité n’est pas, pour lui, une posture. C’est une conséquence. Celle d’années passées à naviguer dans des systèmes qui affichent des règles sans les rendre lisibles, qui promettent des « ouvertures » tout en laissant les personnes concerné·es se débrouiller dans les angles morts. Faux sommet Le projet de devenir guide a longtemps été, pour Guillemot, une ligne de crête — sportive, bien sûr, mais surtout institutionnelle. « Je ne peux pas transmettre un message par radio, je ne peux pas téléphoner », pose-t-il. Alors plutôt que d’en faire une fatalité, il traite la question comme un problème à objectiver : il vérifie, consulte, et va voir le secours en montagne à Grenoble pour comprendre ce qui bloque réellement. Il en ressort avec une conclusion qui déplace le centre de gravité : l’enjeu existe, mais il n’est pas — ou plus — un argument total. Les outils ont évolué, les pratiques aussi. L’accès à l’alerte ne se résume pas à une radio tenue en main. Autrement dit : si la porte se ferme, ce n’est pas uniquement à cause de la transmission radio. Le verrou est ailleurs. « On m’a ouvert la porte, mais on ne veut pas me laisser rentrer » Et c’est là que commence ce qu’il décrit comme un tunnel : relances, silences, réponses qui n’atterrissent jamais au même endroit, décisions toujours remises à une semaine. Au bout, une sensation qu’il formule sans pathos, avec la précision d’un diagnostic : « On m’a ouvert la porte, mais on ne veut pas me laisser rentrer ». Arnaud Guillemot sur l'Aiguille Argentière © Etienne Chavignon Même lorsqu’il se présente aux épreuves, le malaise ne vient pas de l’exigence en soi. Il vient de la zone grise : ce moment où l’on vous compare aux autres, puis où l’on vous explique qu’il ne s’agit pas d’un concours — tout en vous évaluant comme si c’en était un. Arnaud Guillemot revient souvent à un point très simple, très concret : l’absence de retour exploitable. « Comme les examinateurs ne débriefent pas correctement, tu as toujours l’impression qu’il y a quelque chose derrière », assène-t-il. Son propos n’est pas « on m’a injustement recalé ». Son propos, c’est : sans débrief clair, l’échec devient inutilisable. Et quand l’échec est inutilisable, l’institution ne sélectionne pas seulement : elle épuise. Ce que cette séquence produit, au fond, c’est un déplacement. Arnaud Guillemot ne parle plus seulement d’effort, mais d’accès. Non pas l’accès romantique — « la montagne pour toutes et tous » — mais l’accès concret : des critères lisibles, des retours exploitables, des conditions d’entrée qu’on ne découvre pas au dernier moment, quand la porte se referme. Accessibilité fantôme C’est ici que « Silence, on grimpe » cesse d’être un « à-côté » et devient une continuité. Concrètement, « Silence, on grimpe », c’est un collectif né autour d’une idée simple : si les festivals de films de montagne veulent être des lieux de récit et de partage, alors encore faut-il que ces récits soient accessibles — et que l’information sur cette accessibilité soit lisible. Leur outil principal, c’est une enquête : recenser les événements, vérifier ce qui est annoncé, ce qui est effectivement proposé, et publier un état des lieux qui distingue les efforts réels des effets d’annonce. Arnaud Guillemot situe le départ : « Ça a commencé par une enquête en novembre 2022 ». D’abord par à-coups, puis de façon de plus en plus structurée. Jusqu’au moment où l’évidence devient insoutenable : il ne peut plus porter ça seul. « J’ai bossé au moins mille heures bénévolement ». Il parle de semaines de « 50 heures », d’insomnies, d’une tête qui tourne en boucle — et de ce moment typiquement « projet » où l’on comprend que la seule manière de tenir, c’est de former un collectif. Là où beaucoup s’attendent à un débat technique (sous-titres ou pas sous-titres), Arnaud Guillemot insiste sur autre chose : l’information. Le nerf de la guerre, c’est ce qui est annoncé — ou pas. Il décrit des événements où des films sont sous-titrés, mais où rien ne l’indique. Résultat : l’accessibilité existe, mais reste inutilisable pour les personnes concerné·es, donc elle n’existe pas socialement. « Il y avait beaucoup d’événements qui avaient des films sous-titrés, mais aucune information sur leur site internet ». « C’est facile de soutenir toutes les causes du monde, mais s’il n’y a pas d’accès, ça ne marche pas » Pire : certains écrivent noir sur blanc que ce n’est pas accessible, alors que, sur place, des séances le sont (au moins partiellement). Là, on n’est plus seulement dans le « manque de moyens ». On bascule dans une désorientation qui casse la confiance : le public apprend à ne plus croire les annonces, et les personnes concerné·es apprennent à ne plus se déplacer. Dans un univers d’événements, ce n’est pas un détail : l’accès commence bien avant la salle. Il commence au moment où l’on se projette… ou au moment où l’on renonce. Arnaud Guillemot sur La Meije © Pierrick Merino Face à ça, « Silence, on grimpe » répond par une méthode : enquêter, cartographier, relancer, et publier un état des lieux. Valoriser quand ça progresse, pointer quand ça n’avance pas. Pas pour « punir », insiste Arnaud Guillemot, mais pour rendre l’inaction visible — et surtout pour éviter le piège classique : applaudir si fort le moindre effort qu’on rend le reste du chemin intouchable. Il faut savoir se réjouir d’une « mention » ajoutée, sans transformer une marche de dix centimètres en sommet. Effet domino À la fin de notre échange, Arnaud Guillemot formule ce qui ressemble à la thèse cachée de tout son récit : « En fait, tous les problèmes sont liés ». Rendre la culture de montagne accessible, ce n’est pas seulement « ajouter des sous-titres ». C’est permettre à des publics de revenir, de se sentir légitimes, de fréquenter des lieux qui, sinon, restent des vitrines sans portes. Et, par ricochet, c’est obliger l’écosystème — festivals, médias, institutions — à cesser de traiter l’accessibilité comme une option décorative. La phrase la plus sèche arrive presque comme une mise en garde contre le militantisme d’apparat : « C’est facile de soutenir toutes les causes du monde, mais s’il n’y a pas d’accès, ça ne marche pas ». On peut y entendre un reproche. On peut aussi y voir un diagnostic très contemporain : l’époque aime les valeurs, moins les dispositifs. Or, dans la montagne comme ailleurs, ce sont les dispositifs — et la façon de les rendre lisibles — qui décident de qui entre, et de qui reste dehors, même quand la porte a l’air entrouverte. Et c’est peut-être là le lien le plus clair entre ses deux fronts, celui de la filière guide et celui des festivals : la pente n’est pas toujours sur le terrain. Parfois, elle est dans les règles mal expliquées. Dans les débriefs trop flous. Dans les mentions absentes. Dans cette façon qu’a le monde de vous dire « c’est ouvert » — puis de vous laisser deviner, seul, comment passer.
- Le skate, la grimpe et la sensation du vent
À 23 ans, Deva Rocca a réalisé un film d'escalade qui ne ressemble à aucun autre. Ni exploit, ni performance, encore moins de héros. Juste des skateurs parisiens découvrant les falaises d'Ailefroide entre émerveillement et galères. Tourné au caméscope, La Sensation du vent raconte une expérience de vie à 100 à l'heure, les fenêtres grandes ouvertes. Un premier film qui sonne comme un album de rock adolescent : imparfait, saturé et terriblement vivant. Quand on arrive en montagne © Deva Rocca Ça a cogné partout. Quand Deva reprend conscience, elle a mal à la tête et se demande si cette caravane qui file avec des Hollandais au volant est bien réelle. Tout de suite, elle demande où est Isaure, son amie, qui était assise à l'arrière. Les Bataves lui répondent vaguement qu'ils sont sur la route de l'hôpital, et qu'il ne faut pas s'inquiéter. La scène qu'ils lui décrivent ensuite fait pourtant bien peur. La voiture dans laquelle était Deva a fait une sortie de route puis quatre tonneaux avant de s'immobiliser au milieu d'un champ. La conductrice, rencontrée sur BlaBlaCar, s'est endormie au volant. Isaure et Deva étaient aussi en plein sommeil. Installée à l'avant, cette dernière ne se souvient de pas grand-chose mis à part les chocs un peu partout, et le bruit du chaos. Dans la caravane, il n'y a que la tête qui lui fait mal. Arrivée à l'hôpital, elle apprendra qu'Isaure s'est cassée la jambe. « Pour nous sortir de la voiture, les pompiers ont défoncé la vitre à coups de pelle », rembobine Deva, désormais confortablement assise sur le canapé de son appartement parisien. Quand la police est arrivée, elle m'a demandé si j'avais des objets de valeur à récupérer. J'ai instantanément répondu : "Ma caméra" ». Les policiers sont surpris. Ils ont bien découvert un objet, mais il ressemble plutôt à un caméscope bon marché. Deva leur explique qu'elle est en train de tourner un film. Tout le monde pense que la jeune femme est en état de choc. « Entre ce qu'il venait de se passer et mon caméscope à 50 balles, personne n'a cru que la première chose que j'allais faire en partant, c'était retourner sur le tournage de mon film. » © Deva Rocca Un an et demi après, La sensation du vent est projeté pour la première fois au cinéma de l'Arlequin, dans le sixième arrondissement de Paris. Désormais disponible sur YouTube, ce documentaire de 40 minutes réalisé par Deva Rocca raconte l'histoire d'un groupe de skateurs parisiens débarqués à Ailefroide, dans les Hautes-Alpes, pour découvrir l'escalade en falaise. Le film porte en lui la sortie de route qui l'a – un peu – constitué. Loin des documents d'escalade habituels, donc. Pas de récit héroïque, ni de paroi à conquérir. Juste un kaléidoscope d'émotions qui se fragmentent entre la peur, l'émerveillement, les galères et les accidents. Autant on emporte le vent Deva Rocca a 19 ans lorsqu'elle termine son premier grand voyage au bout de l'ennui. Hôtesse d'accueil dans une agence immobilière, la jeune femme doit faire quelque chose. Alors elle tape sur Google : « Comment écrire un scénario ». Elle ne connaît rien au cinéma, n'a jamais touché de caméra mais elle a terriblement envie. « Je me suis dit : je vais faire un film. C'est aussi simple que ça », explique-t-elle en visio, les yeux plantés dans la caméra de son ordinateur. Pendant six mois, l'apprentie cinéaste construit un dossier avec un découpage technique, des personnages, des situations ubuesques. « Au départ, je voulais faire une fiction, continue Deva Rocca. Un truc un peu étrange, hyper dur à faire. J'étais sans prod, sans acteur et le rendu n'était vraiment pas ouf. Mes potes galéraient à jouer. Je galérais à filmer. » « C'était leur première fois sur ce genre de terrain, reprend Deva Rocca. Moi, je sais qu'un éboulement, ça n'arrive jamais. Et que si ça arrive, c'est un vrai danger mortel. C'était la deuxième fois qu'on manquait de mourir sur le tournage » Deva Rocca En glissant sur son skate, la jeune femme improvise. Elle prend des scènes sur le vif, saisit des moments suspendus, capte des instants volés. Et se rend compte qu'elle tient peut-être quelque chose. « C'est le moment où je quitte mon envie de fiction pour basculer dans le documentaire un peu sauvage », résume-t-elle. Plus de découpage technique, le film se fait à mesure que des choses se passent, ou ne se passent pas. Au gré du vent. Résultat, au bout du bout, il y a deux téraoctets de rushs. Dedans : des skateurs entassés dans des voitures qui passent leurs bras par la fenêtre. Des plans de guitare autour du feu. Des interviews décadrées dans des chambres d'ados. Des plans-séquences dans la nature luxuriante d'Ailefroide. Des rires, des vannes, des pleurs, des cris. La sensation du vent est un documentaire choral à la croisée des genres. Un film qui ressemble à celles et ceux qui l'ont fait : jeunes, un peu perdus et terriblement vivants. © Deva Rocca La mort, elle, a pourtant failli s'inviter une deuxième fois sur le plateau. Après l'accident de voiture sur la route du tournage dont elle ressortira indemne, la réalisatrice prévoit une première scène sur les falaises d'Ailefroide où ses protagonistes apprennent à grimper en moulinette. À l'image, on voit une jeune femme s'exclamer qu'il y a « des chutes de pierre », sans s'inquiéter pour autant. « C'était leur première fois sur ce genre de terrain, reprend Deva Rocca. Moi, je sais que ça n'arrive jamais. Et que si ça arrive, c'est un vrai danger mortel. C'était la deuxième fois qu'on manquait de mourir sur le tournage. » La réalisatrice filme tout. Le retour de l'hôpital, les galères, les pleurs, l'atmosphère tendue. La sensation du vent devient parfois le documentaire d'un film en train de se faire. « J'ai choisi de mettre toutes ces scènes au montage car elles racontent vraiment l'aventure, confie-t-elle. Et encore, j'en avais tellement... J'aurais carrément pu faire un film Jackass. » Stupeur et tremblements Depuis ses 16 ans, Deva Rocca retourne à Ailefroide tous les étés. C'est même devenu vital. Pour elle, c'est juste « le plus bel endroit sur terre pour grimper ». Granit, grandes voies, trad, randos, camping sauvage. Quand elle décide d'emmener ses potes skateurs parisiens là-bas, elle est persuadée qu'ils vont tous s'émerveiller. Elle les connaît si bien. Ils skatent ensemble tous les jours Place des Fêtes, à Bastille. Elle sait qu'ils partagent la même soif de liberté que les grimpeurs, le même rapport à la prise de risque, la même pratique comme art de vivre. Mais une fois sur place, beaucoup paniquent. « Je pensais que l'expérience de la montagne était universelle, pose-t-elle. En fait, pas du tout. Pour certain·e·s, elle fait trop peur, elle est trop grande, elle est incontrôlable. » Deva prend une claque, griffonne sur un petit carnet ses révélations. Au fil du tournage, il deviendra un véritable carnet d'aventure, noirci de pensées, de photos, de souvenirs. L'apprentie cinéaste pensait « faire kiffer tous ses potes », comme Galam qui siffle tout le temps et qui depuis le film se fait un devoir de retourner en falaise. Elle apprend aussi qu' « on n'est pas tous fait·es pour aimer la montagne ». Des certitudes s'éteignent, tout comme la fausse bonne idée d'intellectualiser la relation entre skateurs et grimpeurs, forcément faits pour s'entendre. « Je savais que c'était deux communautés qui pouvaient bien s'entendre, replace-t-elle. Mais sans plus. D'ailleurs, il y a ce cliché du skateur qui va forcément kiffer l'engagement dans la grimpe parce qu'il prend des risques sur le bitume. Ce n'est pas vrai. Mes potes qui font des gros kickflip au-dessus de dizaines de marches d'escalier ont eu très peur sur les falaises. » « J'en ai marre des films qui vont chercher à perpète une signification philosophique à la neige blanche qui tombe du ciel. On se perd dans le réel » Deva Rocca Si La sensation du vent est aussi un film sur la transmission, son autrice a tenu à le laisser brut, spontané, avec ses fêlures et ses interrogations. « Je n'aime pas les films qui prétendent tout expliquer et qui sur-intellectualisent tout, défend-t-elle. J'en ai marre en fait. Marre des films qui vont chercher à perpète une signification philosophique à la neige blanche qui tombe du ciel. On se perd dans le réel. » Pour Deva Rocca, de ces films, l'industrie du film outdoor en est farcie. Elle poursuit : « C'est joli, c'est filmé avec des caméras de fou. Mais au final, on se perd. C'est plus difficile de s'identifier. Moi, je n'ai rien à promouvoir d'hyper profond et d'hyper philosophique. Je vais juste faire kiffer mes potes et transmettre ce que je connais. » Deva Rocca n'a pas connu la pulsion pour la grimpe dans un boulot ennuyeux. Son histoire avec l'escalade remonte à l'enfance, lorsque son père – chasseur alpin – l'emmène sur des terrains verticaux. À 15 ans, elle commence à grimper dans le Var. Plutôt douée, elle intègre un groupe espoir du CAF. Là-bas, elle se formera à la grande voie, au trad, à l'alpinisme. Elle grimpe les parois de Corse, du Verdon, de Buoux, des Calanques, des Alpes... « C'était les meilleures années possibles. C'était l'approche la plus naturelle, la plus douce, la plus challengeante aussi. » Quand la jeune femme arrive à Paris pour ses études de sciences politiques et de droit, elle découvre l'escalade en salle. « Au début, c'était horrible, affirme-t-elle en rigolant. J'ai toujours grimpé pour le plaisir et là j'avais l'impression que tout le monde grimpait pour progresser. » En apprenant à domestiquer le choc culturel, Deva Rocca se fait aussi une promesse : parce qu'elle sait que l'escalade a bien plus à offrir que des prises en plastique, elle emmènera ses ami·e·s sur le rocher. « J'étais déconnectée du réel » Le 8 novembre 2024, l'Arlequin est plein à craquer. Quatre cents personnes sont venues regarder la première fois sur le caillou de jeunes qui font de la planche à roulette. L'ambiance est ultra-festive. Les skateur·ses hurlent dans la salle. Au moment du générique, la salle est en feu. Deva Rocca est entourée, embrassée, félicitée. C'est un moment de célébration intense. Et pourtant, la jeune femme n'est pas là. Mentalement, elle est déjà très bas. Loin de tous les tops. « Je me suis déconnectée du réel, confie-t-elle. Pendant la projection, j'étais actrice de mon propre corps. Il n'y avait rien de concret. » S'ensuivent trois mois de dépression. « J'étais dans mon lit, je me disais : "C'est fini en fait, je ne vais plus rien faire de ma vie". C'était trop dur ». À gauche, Deva Rocca © Deva Rocca La sensation du vent a été tournée à l'été 2023. Il aura fallu onze mois de montage pour tout ficeler. En rendant justice à l'âme qu'elle a voulu y faire habiter. « Ce film, c'est vraiment une partie de moi, de mon histoire, reprend Deva Rocca. L'escalade, ça occupe la moitié de ma vie depuis le lycée. Ce film, il m'a hanté pendant deux ans. » Au bout du tunnel, la réalisatrice reprend la première version, la raccourcit et fait ressortir une idée, qu'elle avait couchée sur ce fameux carnet : « La vérité, c'est que je me retrouve plus dans les gens que je me retrouve dans les sports ». Dans le rétroviseur, dansent les souvenirs d'une jeunesse qui s'enivre d'un nouveau projet. À fond la caisse, ils crient, ferment les yeux et laissent passer un bras par la fenêtre. Devant, il y a un monde vertical. Derrière, il y a un caméscope qui capte l'instant. Il n'y aura pas de respiration haletante, de manip' de corde, de cotations, de réta, d'arêtes sommitales, de crevasses, de résilience, d'exploit. Simplement des tonneaux d'émotions et la candeur d'une génération à laquelle une jeune femme qui s'ennuyait a décidé de redonner toute sa splendeur. Loin des réponses au sommet et des théories qui se ressemblent, il y a des choses qui ne s'expliquent pas mais qui se ressentent. Parmi elles, il y a La sensation du vent.












