Le Rempart : bastion du sexisme ordinaire de l’escalade
- Matthieu Amaré

- 14 nov. 2025
- 17 min de lecture
Suite au tollé généré par une de ses publications tapageuses qualifiée de sexiste, la direction du Rempart a publié un communiqué. Entre temps, Vertige Media a recueilli des dizaines de témoignages qui dépeignent l’atmosphère viriliste de la salle d’escalade ainsi que les agissements problématiques de son président, Jérôme Chaput. Qui, lui, s’en défend au nom de l’humour. Enquête sur une affaire qui ne fait plus rire grand monde.

On ne saura jamais vraiment pourquoi. L'électricité de l’instant ou un verre de trop. Mais une chose est sûre : quand Jérôme Chaput prend le micro, il est très chaud. Une petite foulée devant les affiches de la compétition, un sourire puis le regard bien planté dans l’assistance, cette annonce : « Alors vous savez pourquoi on fait une compétition 100% mecs ?! Parce que les meufs nous cassent les couilles ! »
Bad buzz, Rambo et un poisson d’avril
La scène est rapportée par une ancienne salariée, Caroline. Elle explique que depuis que les gérants du Rempart, une salle d’escalade située en Seine-et-Marne (77) ont commencé à introduire le concept de compétitions genrées en 2022 (100% mecs ou 100% filles, ndlr), les soirées sont devenues un peu électriques. Du gros son, des potes, de l’alcool. C’est particulièrement le cas pour le contest qui se déroule ce 12 mai 2023. « C’était l’anniversaire de Jérôme, le cofondateur et organisateur de l'événement, continue Caroline. Donc l’événement était particulièrement arrosé. » L’annonce du président et cofondateur du Rempart ne suscite pas de réaction. « Moi, derrière le bar, ça m’a évidemment choquée, confie Caroline. Mais les personnes présentes à l'événement étaient pour la majorité des proches de Jérôme, donc ils y étaient habitué·e·s. » Avant d’ajouter : « De toute façon, c’est l’humour du Rempart ».
Selon Caroline, cet humour se distille à chaque soirée organisée par la salle d’escalade. Hors les murs, il se répand aussi sur les réseaux sociaux à travers les textes de présentation de chaque événement posté par Le Rempart, sur Facebook ou Instagram. Pour une étape programmée en date du 4 avril 2022, les organisateurs parlent d’un « contest 100% mecs du biceps, de la sueur, de la bière et le retour du BBQ !! » en ajoutant « pour les filles c'est soirée avec un Cosmo à la main à matter les gars en attendant le contest 100% filles qui arrive le 16 mai ! » Justement, à l’orée du 16 mai 2022, le texte qui accompagne l'événement débarque en ligne : « Oubliez votre maquillage et vos faux ongles, des cris, du sang, des larmes, de la sueur et de la magnésie feront l’affaire ! » Si pour « le contest 100% mecs », la salle organisait un BBQ, là ce sera Poké Bowl. À chaque étape de contest, la même sauce secrète : des blagues mais aussi des « faits » comme des ouvertures « typées bonhommes » ou « des posters de Rambo et Marlène Chiappa (sic) dans Playboy à gagner. »
Jusqu'en fin 2023, Le Rempart fait de l’humour sans problème. Mais le 7 novembre, une publication annonce la tenue d’un autre « Contest 100% féminin » et fait cette fois polémique en ligne. Le texte en question intègre les mêmes ingrédients habituels mais cette fois une mention est ajoutée, témoignage que les anciennes blagues n’ont visiblement pas plu à tout le monde : « ⚠️L’humour est-il universel ? Perso, je crois pas, mais à vous de me dire ! Dans tous les cas, si vous êtes un peu susceptible, on vous aime beaucoup, alors ne lisez qu’à partir du petit cœur ! Par contre si vous aimez rire, allez-y ! ». Cette fois-ci, les réactions affleurent sur les réseaux sociaux. Certain·es grimpeur·ses publient leur indignation. Parmi eux·elles, Sophie Berthe, grimpeuse et activiste belge. Celle qui a lancé le hashtag #balancetongrimpeur l’année passée partage alors les stories et les témoignages de personnes choquées ou mal à l’aise face à l’humour du Rempart. Elle-même interloquée, elle épluche alors plusieurs autres publications de la salle du 77, notamment les récapitulatifs très fournis des contests, comme celui-ci datant de 2022. À ce propos, elle publie : « À quel moment tu peux te sentir respectée dans cette salle d’escalade en tant que personne sexisée, quand on parle de toi de cette manière ? (...) Une salle d’escalade ne peut pas publier ce genre d’article (...) plusieurs personnes m’ont envoyé un message pour me partager leur mal-être face aux newsletters du Rempart. De nouveau, je ne suis pas la seule à le penser. Je ne suis pas la seule à dénoncer. » En effet, fin 2023, plusieurs témoignages se répètent sur les réseaux sociaux.
Mais la direction du Rempart modère les commentaires et le bad buzz retombe. Pendant ce temps-là, la salle d’escalade reprend le cours de ses publications humoristiques comme celle-ci sur un poisson d’avril du 1er avril 2024 où la salle fait croire à ses abonné·e·s qu’ils peuvent grimper nu·e·s le temps d’une journée. Au fur et à mesure de l’année, les publications s'adoucissent... jusqu’au 5 novembre dernier où le compte Instagram du Rempart s’embrase à l’annonce, sur Instagram, d’un autre contest « 100% filles ». Cette fois-ci, le post affiche la recette bien connue de la maison : de l’humour potache. Sauf que cette fois-ci, face au nombre de commentaires indignés, Le Rempart décide de dépublier dans la soirée. Puis, une semaine après, le mercredi 12 novembre, la salle publie un communiqué en expliquant que l’équipe « regrette profondément que cette publication ait pu être reprise ou détournée pour illustrer des comportements ou des valeurs qui ne reflètent en rien [la] salle. » Pas d’excuses, plutôt une mise au point car la communauté du Rempart s’est « toujours construite autour du respect, du partage, de la liberté et de l’égalité (...) »
« J’avais aussi de l’affection pour Jérôme. Je trouve qu’il a vraiment créé un truc bien avec le Rock Tour. Mais là, on a dépassé les bornes. C’est de la pure beauferie. »
Laura, grimpeuse amatrice participante du Rock Tour
Sous le post supprimé, Pauline – une grimpeuse habituée des événements du Rempart – avait exprimé son mécontentement en écrivant : « Encore des hommes qui n’ont rien compris au sujet... » Elle verra non seulement son commentaire effacé avec le post mais aussi l’annulation de sa participation à une étape du Rock Tour. Jérôme Chaput, cofondateur et président de la salle du Rempart est également fondateur du Rock Tour : un circuit d’escalade créé en 2015, devenu une référence en matière de contest privé. Grimpeuse angevine, Pauline s’était inscrite à l’édition d’Angers. Le lendemain de son commentaire, elle reçoit un email de Jérôme Chaput que nous publions ici qui lui explique que le remboursement de son inscription vient d’être réalisé. « J’imagine que tu ne tiens pas à financer un goujat dans mon genre », écrit-il. Sauf que Pauline, elle, n’avait rien demandé.

« J’ai été choquée de la démarche, nous explique-t-elle. Personne ne m’a appelé, personne ne m’a demandé mon avis. J’ai donc décidé de poster ce qu’il m’arrivait sur les réseaux sociaux. » L’épisode devient viral, c’est une histoire dans l’histoire. Pauline n’est pas la seule grimpeuse amatrice du Rock Tour à s’être émue de la communication du Rempart. D’autres grimpeur·ses habitué·e·s de l'événement ont fait part à Vertige Media de leur immense déception. Pour eux·elles, cela signifie la fin de leur participation. « On en a beaucoup parlé autour de nous, confie Laura, une grimpeuse amatrice qui participe au Rock Tour depuis deux ans. Et on a décidé de boycotter l'événement. Je ne vois pas comment on peut faire autrement. » Laura* se dit « dégoûtée » car elle affectionne beaucoup le circuit de Rock Tour et l’ambiance qui allait avec. « C’était franchement unique en France, continue-t-elle. C’était hyper chaleureux, pour tous les niveaux, dans une bonne ambiance sans stress. » Laura décrit la convivialité, la bonne musique, les copain·ines avec qui boire des coups. « J’avais aussi de l’affection pour
Jérôme, continue Laura. Je trouve qu’il a vraiment créé un truc bien et c’est un super ouvreur. C’est aussi un bon fêtard et on savait qu’il pouvait faire deux ou trois vannes un peu border. Mais là, on a dépassé les bornes. C’est de la pure beauferie. »
Un président ne devrait pas dire ça
Contacté par téléphone, Jérôme Chaput confie à Vertige Media « ne pas comprendre tout ce torrent de haine qui s’abat sur lui, et sa salle ». Il continue : « Je ne pensais pas que cela puisse choquer les gens. J’avais l’impression, visiblement à tort, que ce n’était pas grave. Est-ce que cela mérite ce qu’il se passe après ? Est-ce qu’on n’a plus le droit de vivre, du coup ? Est-ce que je n’ai plus le droit d’ouvrir cette salle ? On a plus rien ? Attendez les gars, on a le droit de penser des choses différentes. Moi, je ne pense pas que les femmes soient inférieures aux hommes. On peut me prêter tous les maux mais pour moi, c’est l’exacte similitude entre les deux. » Au sujet du post dépublié par ses équipes mercredi 5 novembre au soir, le président du Rempart confie d’abord « ne pas être un spécialiste de la communication ». « Il y a une chose que je n’avais pas comprise, c’est que sur les réseaux sociaux, il faut être neutre. Alors que moi, je pensais que c’était un espace d’expression où l’on pouvait s’amuser. »
« Dans le bureau, à table, j’étais entourée d’hommes. Je me prenais des remarques sexistes tous les jours. Et quand je disais que ce n’était pas drôle, on me répondait que “j’étais trop sensible”, que “je n’avais pas d’humour”. Je me suis rendue compte que je râlais tout le temps, que je ne voulais plus me lever le matin. Je pense que j’étais à la limite du burn-out »
Caroline, ancienne salariée du Rempart
Quand Jérôme Chaput crée Le Rempart en 2020 avec cinq autres associés, il ouvre la salle avec une philosophie. « Moi j’aime beaucoup rire, je rigole de tout, confie-t-il au bout du fil. L’escalade pour moi c’est un sport où l’on vient se faire plaisir. C’est quelque chose de léger. Mon message, c’est : amusons-nous. » Une vision que le chef d’entreprise fait ruisseler dans sa communication, son management et ses équipes. Caroline a travaillé trois ans au Rempart. Au départ, elle faisait à l’accueil mais au bout d’un an, son supérieur lui propose un poste « à la comm’ ». La jeune femme s’installe alors dans « le bureau » avec Jérôme Chaput et un de ses associés, au fond de la salle. « Il nous expliquait qu’il fallait sortir de la communication convenue des autres salles d’escalade comme Climb Up (surnommée “Grimpe en Haut” dans certains posts du Rempart, ndlr), explique-t-elle. Je devais faire la base des textes des contests sur Google Doc, puis mes patrons rajoutaient plein de blagues avant de publier ». Au moment d’appuyer sur le bouton de mise en ligne, Caroline confie qu’elle était souvent gênée : « J’ai fini par prendre sur moi en me disant que c’était la ligne éditoriale du Rempart et que de toute façon les posts étaient écrits à la première personne du singulier donc les gens comprendraient que c’était surtout l’humour de Jérôme. »
Assez vite, l’humour de Jérôme Chaput ne fait pas rire tout le monde. Son entourage professionnel prend parfois la mouche. Les frustrations s’accumulent. Jusqu’à l’explosion. Un jour, une dispute éclate entre le président et un de ses associés. Ce dernier ne tient plus, il s'emporte devant la clientèle et se réfugie dans la cuisine en criant. Caroline est témoin. « Ils n’étaient jamais d’accord, pose-t-elle. Mais là, il a explosé. Jérôme a pour habitude de mal parler aux gens et depuis des mois, ils prenaient son associé pour son employé en le rabaissant devant les client·e·s. » Résultat : cet associé, toujours actionnaire du Rempart, a fini par partir. « C’est un trait caractéristique de la personnalité de Jérôme Chaput, continue Caroline. C’est un leader, mais un leader qui met les autres à bout. » Elle-même relate une scène d’humilation - « une parmi d’autres » - où la jeune femme se retrouve avec son patron à table tandis qu’une cliente vient les interpeller. « Ce bloc est vraiment dur dites-donc ! », dit-elle. Et Jérôme Chaput de répondre : « Tu rigoles ou quoi ? Même Caro a réussi à le faire ! »
« Il a quand même créé de super trucs, à commencer par le Rock Tour, poursuit Gabriel. Il va vraiment dans le fond de chaque projet. Le problème, c’est qu’il ne met pas les formes et cela se fait au détriment de la qualité de ses relations au travail »
Gabriel, un ancien collaborateur de Jérôme Chaput
C'est Jérôme
Au-delà de son humour clivant, le fondateur du Rock Tour a une certaine réputation dans le milieu de l’escalade. Ancien compétiteur national, fort grimpeur de bloc, celui qu’on surnomme « Jéjé du Cuvier » (en référence à un secteur bien connu de Bleau, ndlr) a multiplié les projets ces dernières années. Au sein de la PME intitulée Globe Climber créée en février 2015, il a lancé le Rock Tour, Le Rempart mais aussi des séminaires d’entreprise, des stages et des cours d’escalade en forêt et même un escape game baptisé « La Quête du Bloc Ultime ». « C’est quelqu’un qui bosse énormément et qui y met beaucoup d’énergie, indique Gabriel, un moniteur d’escalade qui a collaboré avec Jérôme Chaput à l’été 2025. On peut lui reprocher beaucoup de choses mais pas d’aller au bout de ses idées. » Divers témoignages comme celui de Gabriel – provenant de gens qui ont travaillé avec lui mais qui souhaitent rester anonymes – décrivent un entrepreneur acharné, couteau suisse, très créatif. « Il a quand même créé de super trucs, à commencer par le Rock Tour, poursuit Gabriel. Il va vraiment dans le fond de chaque projet. Le problème, c’est qu’il ne met pas les formes et cela se fait au détriment de la qualité de ses relations au travail. »
Le moniteur d’escalade indépendant évoque plusieurs contrariétés l’été de sa collaboration avec le fondateur de Globe Climber. Des changements d’organisation de dernière minute, une pression constante, des communications tendues. Gabriel l’admet, cela arrive dans toutes les boîtes. Mais ce dernier souffle aussi que Jérôme Chaput a ceci de particulier qu’il s’immisce dans tous les compartiments de la vie de ses collaborateur·ices. « Il se permettait des grands raisonnements sur la façon dont je devais vivre ma vie, poursuit Gabriel. Je suis toujours allé de petit boulot en petit boulot, et il l’évoquait toujours avec mépris. Pour moi, c’est quelqu’un qui n’aime pas d’autres façons de travailler que la sienne. » Dans plusieurs de ses communications, Jérôme Chaput insiste sur l’effort, le mérite, la détermination et ne laisse aucune place à « l’excuse ». « C’est une façon de voir la vie qui peut prendre des tournures parfois assez radicales, continue le jeune Bleausard. Avec les enfants qu’on encadrait, il était vraiment dans la compétition. Il m’expliquait qu’il les avait défoncés à un jeu de tractions. Il était fier parce que la semaine d’après, les gamins étaient revenus plus forts. »
Le choeur des hommes
Avant que le post du Rempart ait été dépublié le 5 novembre dernier, plusieurs hommes habitués de la salle ont également exprimé leur mécontentement. Le lendemain, certains d’entre eux ont reçu un message que s’est procuré Vertige Media où il écrit : « Ainsi je travaille comme un dingue, en délaissant ma famille, les amis, l’escalade, l’argent. Ces sacrifices je les fais pour mes clients, pour qu’ils soient libres de grimper comme ils l’entendent... » Au téléphone, à plusieurs reprises, le patron du rempart a aussi invoqué « le boulot de dingue » qu’il faisait pour les autres, qu’il a aidés, à qui il a proposé un job parfois en les croisant en pleine forêt. Beaucoup de témoignages viennent le confirmer. Comme beaucoup de faits indiquent que tout autour de lui, des collaborateur·ices partent. D’abord, un premier associé du Rempart en 2022, puis un autre l’année d’après. Entre-temps, c’est Caroline qui obtient une rupture conventionnelle en juin 2023 pour refermer la porte d’une salle qu’elle voulait quitter depuis un an. « J’avais une montagne de travail pour laquelle je n’étais pas bien payée, confie-t-elle. Dans le bureau, à table, j’étais entourée d’hommes. Je me prenais des remarques sexistes tous les jours. Et quand je disais que ce n’était pas drôle, on me répondait que “j’étais trop sensible”, que “je n’avais pas d’humour”. Je me suis rendue compte que je râlais tout le temps, que je ne voulais plus me lever le matin. Je pense que j’étais à la limite du burn-out ».
Quand Caroline claque la porte du Rempart, elle referme définitivement le chapitre de trois années d’expériences professionnelles dégradées. Si la jeune femme a connu de très bons moments à la salle, elle décide de ne plus y retourner et coupe tous les réseaux qui la connectent à son ancien lieu de travail. « J’ai mis plus d’un an à m’en remettre, confie-t-elle. J’avais peur de croiser Jérôme, même voir sa camionnette c’était quelque chose qui pouvait me faire vriller. J’ai ressassé longtemps tout ce qu’il s’est passé en me demandant si au fond ce n’était pas moi le problème parce que des ami·e·s continuaient d’aller à la salle. » Après le départ de Caroline et sans associés divergents, Jérôme Chaput continue d’imprimer sa vision de l’amusement et de l’humour au Rempart. Désormais, il ne faut pas que celle-ci ne soit que dans les textes en ligne mais dès le comptoir d’accueil. Plusieurs ancien·nes salarié·e·s ont relaté à Vertige Media les formations de certain·e·s membres de l’équipe. Un petit groupe de nouvelles recrues se réunissait dans une autre salle d’escalade à la demande de la direction. Objectif : leur inculquer les principes de l’accueil au Rempart. « On nous a d’abord vaguement expliqué qu’il fallait avoir de l’humour pour travailler chez eux, puis on nous a mis en situation, décrit l'une d’entre elles. C’était comme au théâtre où il fallait jouer des rôles. Je jouais le rôle de l'hôtesse d’accueil et mon formateur m’expliquait qu’il fallait que je dise à un petit garçon et sa maman que la raison pour laquelle il devait venir grimper dans la salle, c’était parce qu’il y avait des belles gosses. »
« Je suis dans la salle et je crois entendre le mot “fesse” dans les enceintes. Je ne suis pas certaine d'avoir entendu le mot mais cela m’interpelle tellement que je suis allée le voir pour lui demander. Il a nié, m’a dit que jamais de la vie il aurait parlé de fessier au micro. Et puis il me sort : “Le tien est pas mal en revanche” »
Eva, une cliente du Rempart
« C’était de l’humour. » De tous les propos ou les situations vexatoires évoquées, Jérôme Chaput s’en défend avec le même argumentaire. S’il évoque parfois des « maladresses » ou « des failles », il affirme aussi que beaucoup de personnes apprécient ses blagues au Rempart. Vertige Media s’est entretenu avec une d’entre elles, Marion*, abonnée de la première heure. Elle certifie que la majorité des événements de la salle ainsi que leur ambiance n’ont jamais posé de problème à personne. Par ailleurs, elle indique que Pauline – la grimpeuse angevine – y prenait souvent part et se demande pourquoi elle n’a rien dit avant. Elle assure aussi que les hommes qui ont commenté le post « avaient la tête basse » le lendemain. Après le post du 5 novembre, des digues ont vraisemblablement sauté au Rempart laissant une atmosphère étrange où la vérité n’est nulle part, le ressentiment partout et où des gens qui critiquent la communication « sexiste et misogyne » du gérant le soir viennent y grimper le lendemain. Jérôme Chaput le répète à l’envi au cours de notre échange : « Ce qui me déçoit le plus, c’est que des gens que je connais très bien ont préféré balancer leur commentaire sur les réseaux plutôt que de venir me parler ». Il l’assure : personne ne l’a jamais confronté à sa communication maladroite. « Cela fait trois ans qu’on fait les mêmes posts, jamais personne n’est venu me voir pour se plaindre, continue-t-il. Une fois en forêt, j’ai croisé Sophie Berthe, elle était assise à côté de moi, elle ne m’a même pas parlé. Mais discutons ! Expliquez-moi ! J’ai besoin d’arguments ! » C’est oublier l’analyse approfondie de la grimpeuse-activiste à propos des communications du Rempart en 2023, largement partagée sur les réseaux sociaux.
C’est oublier les messages privés que Jérôme Chaput envoie à celles et ceux qui osent lui écrire et dans lesquels il se victimise : « Pour toi, je suis sûrement trop misogyne ou incompétent », « Vous pensez que je suis un salaud, misogyne, goujat et sûrement tout ce qui va avec raciste, homophobe et compagnie ». Si Jérôme Chaput veut vraiment discuter, pourquoi utilise-t-il cette rhétorique de la victimisation qui met sa remise en question à distance ? Les vraies questions sont ailleurs : est-ce que Jérôme Chaput a manifestement eu des agissements sexistes ? Est-ce que sa salle a fait l’objet d’accusations de misogynie ou de sexisme ? A priori, non. Pas de traces sur les réseaux sociaux ni dans un quelconque post ou avis Google. Mais depuis l’emballement médiatique autour du Rempart, plusieurs sources ont témoigné à Vertige Media des épisodes problématiques dont certains sont précis, datés et confirmés par des témoins.
La fête est finie
Ça commence par une ambiance. À mesure que la relation avec certains de ses associés se dégrade, Jérôme Chaput invite de plus en plus d’amis proches à la salle. Une ancienne cliente, habituée à tel point qu’elle donnait parfois un coup de main au bar, parle d’une « ambiance macho » où « les mecs l’appellent chérie au comptoir et trinquent “aux putes” ». Très vite, le mercredi soir devient « le soir des potes de Jérôme ». « En gros, ils prennent possession du sauna (qui est mixte au Rempart, ndlr), y mettent un fût de bière et y restent toute la soirée, continue-t-elle. Quand ils sont sur les tapis de la salle, ils regardent les femmes ou les débutants et font des remarques du genre : “Regarde comment elle est nulle à chier celle-là”. » Cette ancienne habituée a cessé de venir grimper au Rempart depuis plus d’un an.
« Quand on me dit que chez moi, les femmes ne sont pas en sécurité, c’est faux. J’ai quand même organisé un contest féminin alors que tout le monde me disait de ne pas le faire. Je me suis battu pour le faire et je prends des seaux d’insultes. »
Jérôme Chaput
D’autres clientes certifient que les « mercredis soir » existent toujours. Parmi elles, Eva a décidé de ne plus y aller ce soir-là. La jeune femme indique adorer Le Rempart, son ambiance, le personnel, ses ouvertures et sa communauté d’abonn·e·s qui s’est transformée en cercle d’ami·e·s proches. Cela dit, elle évite « les deux gérants de la salle » : Jérôme Chaput et son associé. Entre elles et eux, un grand malaise s’est installé à mesure de propos qu’elles jugent « sexualisants, dégradants et inacceptables ». « Cela a commencé avec l’associé de Jérôme qui une fois, a trouvé mon maillot de bain deux pièces aux objets trouvés, raconte-t-elle. En me le rendant il m’a une fois dit : "Ça a dû plaire aux mecs du sauna dis-donc. D'ailleurs la prochaine fois que tu vas au sauna, fais-moi signe". Puis il a réitéré, puis une autre fois. Trois fois.C’est devenu tellement lourd que j’ai dû me plaindre. » Un autre épisode, « plus grave », s’est déroulé peu de temps après, en janvier 2025, pendant un contest 100% dalle. Elle poursuit : « Jérôme Chaput est au micro et deux grimpeuses sont en train de grimper. Je suis dans la salle et je crois entendre le mot “fesse” dans les enceintes. Je ne suis pas certaine d'avoir bien entendu le mot mais cela m’interpelle tellement que je suis allée le voir pour lui demander. Il a nié, m’a dit que jamais de la vie il aurait parlé de fessier au micro. Et puis il me sort : “Le tien est pas mal en revanche” ».
Eva reste prostrée. « Vous savez comme quand votre cerveau bug et que vous restez figée », décrit-elle. Si elle ne réagit pas dans l’instant, la grimpeuse ne renouvelle pas son abonnement de la salle peu de temps après, à cause de l'incident. « Je n’étais vraiment pas bien, poursuit-elle. Personnellement, je viens grimper pour voir mes ami·e·s mais aussi prendre confiance en moi. Et avec ces remarques sexualisantes, j’avais l’impression qu’on me regardait comme un bout de chair. Je me suis soudainement sentie très mal à l’aise » Eva part du Rempart mais se rend vite compte que ce n’est pas la bonne solution. Parce qu’elle quitte ses ami·e·s, son loisir, sa passion. « J’ai essayé d’arrêter, glisse-t-elle. Puis je me suis isolée. J’ai fini par me dire que je ne devais pas perdre une partie importante de ma vie pour deux gérants qui me mettent mal à l’aise. Pourquoi ce serait aux personnes à qui on a manqué de respect d’en pâtir ? » Si Eva témoigne aujourd’hui, c’est aussi pour briser une omerta et verbaliser ce que peuvent vivre beaucoup de femmes au Rempart. « Je ne veux pas que la salle ferme, affirme-t-elle. Mais je ne veux pas non plus que les comportements de ses deux gérants continuent. » À l’autre bout du fil, Jérôme Chaput nie. « Quand on me dit que chez moi, les femmes ne sont pas en sécurité, c’est faux, assène-t-il. J’ai quand même organisé un contest féminin alors que tout le monde me disait de ne pas le faire. Je me suis battu pour le faire et je prends des seaux d’insultes. Alors pourquoi je le fais ? Parce que quand les filles viennent, elles sont contentes. »
À l’heure où nous publions, ni Jérôme Chaput ni Le Rempart n’ont publié d’excuses, simplement « des regrets ». Pendant ce temps-là, le tollé suscité par la dernière communication de la salle de Seine-et-Marne continue d’éclabousser le monde de l’escalade puisque Globe Climber a annoncé hier l’annulation d’une étape du Rock Tour, à Angers. À Vert-Saint-Denis, beaucoup de grimpeur·ses qui fréquentent Le Rempart s’interrogent sur le climat de leur salle, et s'inquiètent de son futur sort. Lors de notre échange téléphonique, Jérôme Chaput nous glissait : « Ce n’est pas l’humour le problème, c’est moi ». Certains le savent déjà puisque parmi les actionnaires, il en existe qui ne cautionnent déjà plus les agissements de son président. Selon nos informations, l’un d’entre eux aurait même demandé la convocation d'une assemblée générale extraordinaire pour délibérer sur le futur de l’organisation. Et cela ne devrait pas faire rire tout le monde. *Le prénom a été modifié














