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KAYA, ou la bataille du topo à l’ère numérique

Un ouvreur du Wyoming (un État de l'ouest des États-Unis) accuse l'entreprise américaine KAYA d’avoir « plagié » son topo papier. Au-delà du clash, demeure une vraie question : crédit, droit d’auteur, gouvernance des données… et l’avenir de la mémoire des falaises.


Topo numérique escalade
© Iliya Jokic / Unsplash

Été 2025 : un post sur un forum en ligne allume la mèche. David Lloyd, auteur d’un guide de bloc au Rock Shop (Wyoming), affirme que KAYA aurait transposé l’index et le découpage du topo en version numérique sans son accord. L’affaire devient virale sur Reddit, puis gagne la presse outdoor américaine début octobre. À mesure que les commentaires s’empilent, le débat se déplace autour d'une question de fond : « qui écrit — et à qui appartient — la mémoire d’une falaise ? » Et, côté plateformes, « que doivent-elles aux auteur·es, aux clubs locaux et aux sites eux-mêmes ? »


KAYA, mode d’emploi


Née en 2019, à Boulder dans le Colorado, KAYA s’est d’abord présentée comme « l’application des grimpeur·se·s » : un journal d’ascensions (historiques, vidéos, commentaires), des outils de progression (suivi, analyse des données), et un réseau communautaire pensé pour relier la résine au rocher. En 2020, malgré l’année Covid, la plateforme passe de 35 à 230 salles partenaires et devient l’outil digital de compétitions pour USA Climbing (l'organisme national officiel qui gère et régule l'escalade de compétition, ndlr). Au printemps 2021, Kimberly Ang prend la direction et annonce une stratégie claire : faire de KAYA le hub de référence – gratuit pour les salles (gestion d’ouvertures, challenges, circuits) et payant pour les grimpeur·se·s (analyse des performances, recommandations personnalisées, découverte de voies). L’entreprise revendique alors près de 4 millions de dollars levés, via des investisseurs de l’écosystème fitness et des business angels, et une vision : agréger l’écosystème grimpe – ses données, ses pratiques, sa culture.


Cet ADN produit deux mouvements complémentaires :


  • Côté produit, KAYA aspire la beta dispersée (Instagram, YouTube, Vimeo), la normalise et la restitue via une interface mobile soignée. La promesse ? Tout au même endroit, disponible aussi bien en ligne que hors ligne.

  • Côté terrain, la marque joue la carte communautaire : collaborations avec des associations locales, opérations avec Access Fund, et une politique diversité & inclusion assumée (le « Climber’s Pledge », une collecte d’environ 40 000 dollars pour The Brown Ascenders). L’ambition affichée : fluidifier la circulation du savoir et outiller la progression… sans perdre le lien avec les organisations locales.


Entre 2022 et 2025, la trajectoire bouge : l'application passe d'agrégateur de beta à un éditeur de topos numériques. C’est là que le modèle devient sensible. KAYA met en avant une publication « responsable » : auteur·es identifié·es, travail de terrain revendiqué, attribution des historiques, et reversements aux structures locales. En face, certains auteur·e·s de topos papier redoutent une désintermédiation : quand une application centralise les « faits » (noms, cotations, emplacements) et capture l’audience, que reste-t-il de la valeur éditoriale (sélection, descriptions, cartographies, avertissements d’accès) ?


Assure-moi si tu peux


David Lloyd, ouvreur et auteur de topos (Wind River Range, Unaweep, Rock Shop) raconte dans un billet sur son blog avoir été approché début 2023 par KAYA avec un « Contribution Agreement » très verrouillé : en cas de rupture, la maison-mère Project 9a Labs, Inc « conserverait les « Reference Data » (noms, coordonnées GPS, cotations, etc.), assorti de clauses de renonciation (action collective, procès par jury) et de confidentialité. Côté partage, 60 % pour KAYA et pour l’auteur, un barème allant de 40 % sans avance à 2 250 dollars pour 0 % ensuite, contre 2 250 voies à documenter (noms, cotations, GPS, accès, historiques, descriptions, cartes, photos). Selon David Lloyd, « moins de 2 dollars de l’heure » quand son topo papier tournait à environ 8 dollars par bloc. Ce contexte contractuel éclaire le bras de fer qui suivra.


C'est à l'été 2025 que la mèche s’allume. Lloyd accuse KAYA dans un post sur un forum d’avoir transformé son travail papier sur Rock Shop en guide numérique monétisé sans son accord. La discussion quitte les commentaires, enflamme Reddit. Très vite, on dépasse le cas personnel : qui peut rééditer quoi, comment, et avec quelle reconnaissance des auteur·rice·s historiques ? De leur côté, les auteur·ices de topos papier pointent l’angle mort : ne pas copier la prose n’empêche pas de tirer parti du travail éditorial d’autrui sans en payer le coût — années de repérage, de sélection, de cartographie, de choix de lignes et d’avertissements d’accès.


© Reddit
© Reddit

Au milieu de ce thread Reddit, Matt DeSantis — auteur à l'origine du guide pour Rock Shop proposé par KAYA — complexifie le tableau. Il revendique un travail de terrain substantiel : « chaque bloc visité », recoupements de sources publiques (blogs, vieilles vidéos), échanges avec des ouvreur·ses, et assume une consultation du livre de Lloyd pour vérifier des historiques, pas pour « réécrire ». Surtout, il avance une plus-value : plus d’infos d’accès et un périmètre élargi. Il précise également reverser une part récurrente à l’association locale de Lander (à Wyoming), et défend l’idée qu’un guide numérique accélère la mise à jour des infos sensibles (accès, propriétés privées, nidifications) si la gouvernance locale est associée.


L'avis de la presse spécialisée américaine


GearJunkie — média outdoor américain reconnu pour ses tests matos et sa couverture d’actualités (randonnée, trail, grimpe, industrie) — replace l’affaire sur une ligne de fracture ancienne. D’un côté, les formes protégées d’un topo papier (rédaction, croquis, photos, mise en page). De l’autre, les faits publics (noms, cotations, positions, historiques de premières) que des plateformes peuvent agréger sans violer le droit d’auteur. Entre les deux, la zone grise qui compte : la valeur de curation — choisir, hiérarchiser, prévenir, cartographier — décisive pour la pratique, mais difficile à protéger juridiquement.


Le média insiste aussi sur l’effet plateforme : centraliser l’audience, c’est déplacer la reconnaissance — morale et économique — des auteur·es et des structures locales vers l’application. Deux angles d’inquiétude ressortent :


  • La désintermédiation des topos papier et des revenus qui finançaient l’équipement, l’entretien et la pédagogie d’accès

  • La gouvernance de l’information sensible (sentiers, parkings, propriétés privées, nidifications), qui exige du temps long et des relais locaux.


Côté défense, GearJunkie restitue la ligne de KAYA — « des faits, pas de prose protégée », des ratés reconnus et la promesse d’un cadre plus carré (attribution, validation, retraits). Reste l’angle mort : comment reconnaître — et rémunérer — la part non copiable d’un topo, celle qui transforme une liste en mémoire praticable d’une falaise ? En creux, la question devenue centrale : qui écrit, qui diffuse, et qui décide de ce qui doit — ou non — être publié, mis à jour, ou retenu.


Qui arbitre l’accès — et selon quelles règles ?


Entre foncier privé, nidifications et capacité d’accueil, l’accès n’est pas une donnée neutre : c’est une décision collective. Dans les faits, ce sont les associations locales de grimpe (LCO), les propriétaires et, selon les sites, les fédérations qui connaissent les fragilités, négocient les compromis et assument les conséquences si ça dérape. Une application peut informer et outiller. Elle ne décide pas. En 2025, KAYA publie « Data ethos & retrospective », reconnaît des « apprentissages » et promet des garde-fous (traçabilité, attribution par défaut, retraits/déclassements). Très bien sur le principe, reste l’épreuve du terrain : qui est consulté, à quel moment, sur quels critères, et avec quelle capacité de dépublication rapide quand les signaux virent au rouge (surfréquentation, parkings saturés, sentiers ravinés, périodes de reproduction) ?


Concrètement, un cadre crédible tient en peu de choses, mais il doit être formalisé : droit de regard local écrit (référent·e·s, délais de réponse), listes verte/rouge par secteurs avec fenêtres saisonnières explicites, bannières d’accès visibles dans l’application (foncier privé, parkings, sentiers, interdictions temporaire), granularité ajustable de la donnée en zones sensibles (géolocalisation floutée, toponymes génériques), journal public des changements (qui modifie quoi, quand, pourquoi) et canal de signalement simple pour les usager·ère·s. Dit autrement : l’information ne doit pas seulement être juste, elle doit être gouvernée. Sans cadre partagé, la meilleure carte devient un accélérateur d’impacts. Avec lui, elle redevient un outil de protection — aux États-Unis comme ailleurs.

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