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- Bassa Mawem, MBS Industry : « On se tire une balle dans le pied en gardant des salles ni assez accessibles, ni assez sécurisées »
MBS Industry, portée par Bassa et Mickaël Mawem avec Sébastien Kuehn, industrialise une promesse simple à formuler et très dure à faire adopter : rendre l’escalade praticable par « d’autres corps » que ceux que l’industrie met en vitrine. Harnais, contrôleur de sécurité, enrouleur motorisé : les produits sont certifiés, les pré-séries lancées, et l’entreprise ouvre désormais une levée de fonds… auprès de la communauté des grimpeur·euse·s. Un choix à la fois politique et commercial, pensé pour accélérer l’adoption d’un outil que ses fondateurs décrivent comme un « troisième virage » de l’escalade indoor. Entretien. Mickaël et Bassa Mawem © Léna Drapella / IFSC Dans les faits, l'escalade reste souvent un sport conçu pour des corps déjà compatibles avec le décor : murs calibrés, communication obsédée par le « beau geste », et un marché qui confond encore trop facilement accessibilité avec « option sympa ». Or MBS Industry revendique l’inverse : l’accessibilité comme standard, et la sécurité comme condition de confiance — donc de croissance. C’est aussi pour ça que l’entreprise veut faire entrer la communauté au capital. Pas seulement pour lever de l’argent, assurent les Mawem, mais pour fabriquer une base d’ambassadeurs, raccourcir un cycle de vente jugé interminable, et aligner les actionnaires sur « le sens » du projet plutôt que sur la seule rentabilité. Dans un échange avec Vertige Media, Bassa Mawem raconte la genèse (vingt ans d’observation), l’itinéraire industriel (des bricolages aux certifications), la rupture avec un partenaire clé, et la question qu’il veut mettre au centre de la pièce : « Est-ce que 299 € par mois, c’est trop cher pour rendre sa salle accessible à tout le monde ? » Vertige Media : À quel moment vous vous êtes dit que l’escalade devait devenir praticable pour d’autres corps que ceux que l’on voit d’habitude dans la communication du secteur ? Bassa Mawem : Depuis le tout début. Ce n’est pas un sujet apparu il y a deux ou trois ans : on y pense depuis qu’on est moniteurs. Simplement, pendant longtemps, on n’a pas eu les moyens — ni le cadre — pour le mettre en œuvre. Tant qu’on n’avait pas notre propre structure, tant qu’on n’était ni dirigeants ni actionnaires, on se heurtait à une réalité assez simple : si tu n’es pas celui qui décide, tu peux pousser une vision… mais tu ne peux pas l’imposer. Tu fais avec la direction qu’on te donne, et tu ajustes ton travail pour que ça fonctionne dans ce cadre-là. Le déclic opérationnel, c’est donc l’accès à notre outil : le moment où on a eu notre salle. Là, on a enfin pu appliquer, concrètement, ce qu’on avait en tête depuis le départ. L’imaginaire du sport est construit sur du « beau », pas sur la réalité : le sport-santé, les seniors, les personnes en surpoids — tous ceux qui pourraient pourtant trouver dans l’escalade un outil. Ça doit changer. Vertige Media : Et qu’est-ce qui vous a convaincus que ce sujet devait devenir central ? Bassa Mawem : Une observation sur la durée — et quand je dis « durée », je parle de vingt ans. On a fait du haut niveau, mais on a aussi travaillé dans les salles : moniteurs, puis responsables, puis directeurs. Et pendant toutes ces années, on a entendu la même injonction revenir : « Il faut faire venir ce public, il faut faire venir ce public. » Sauf que, concrètement, les conditions n’étaient pas là : les technologies n’existaient pas, les murs n’étaient pas réellement accessibles, et plus largement l’écosystème professionnel restait focalisé sur la performance et le visuel. L’idée dominante, c’était : il faut que les prises soient belles, que ceux qui grimpent soient « fit », que ce soit élégant, agréable à regarder. Mais est-ce que ça donne envie à un senior de se projeter ? Est-ce que ça donne envie à une personne en surpoids d’essayer ? Non. L’imaginaire du sport est construit sur du « beau », pas sur la réalité : le sport-santé, les seniors, les personnes en surpoids — tous ceux qui pourraient pourtant trouver dans l’escalade un outil. Ça doit changer. On le voit dans d’autres secteurs, comme la mode : pendant longtemps, on ne voyait jamais de personnes en surpoids mises en avant. Aujourd’hui, des marques le font, parce qu’elles ont compris l’enjeu : représenter le réel pour toucher tout le monde. Nous, on est en retard. Les salles sont en retard. Mais ça va devoir évoluer — parce que sinon, elles ferment. Donc soit elles ouvrent les yeux, soit elles vont dans le mur. Vertige Media : Du proto au produit, quelle a été l’étape la plus risquée — celle où le projet aurait pu s’arrêter ? Bassa Mawem : Le tout début, sans hésiter : trouver un industriel capable de nous produire une vraie preuve de concept. C’est vraiment là que tout aurait pu s’éteindre. Au départ, fin 2021 – début 2022, on se lance avec les moyens du bord. On fait venir une personne tétraplégique, on réunit Sébastien, le docteur Mouni et mon frère, et on essaie de détourner des principes qu’on connaît : les contrepoids, la survitesse, l’idée d’allègement. On tire des cordes, on installe des poulies, on bricole un système de compensation. Concrètement, ça ne fonctionne pas. Et en termes d’inclusion, c’était franchement mauvais : ce n’était ni fluide, ni digne, ni « praticable » au sens où on l’entend. Mais ça nous a servi de point de départ : on avait validé une intuition, pas une solution. Donc la question suivante a été simple : si on veut l’amener en salle, il faut que ce soit propre, sûr, et acceptable dans un environnement public. On a donc basculé vers un montage plus « industrialisable » : des racks à l’arrière du mur, un système de poulies, et côté grimpe, une seule corde visible. Là, ça marche. On réussit à faire grimper des personnes, et on tient enfin quelque chose qui ressemble à une preuve de concept. Il faut que ce qu’on fait ait un sens. Et aujourd’hui, on a monté une boîte qui, pour nous, a un potentiel énorme — au point de pouvoir changer durablement la discipline. Vertige Media : Le vrai tournant j'imagine que c’est la motorisation, l'industrialisation ? Bassa Mawem : Oui. À un moment, on comprend que si on veut passer d’un bricolage qui « marche à peu près » à quelque chose de sérieux, il faut motoriser. Donc on pense à un treuil. Et en creusant, on se rend compte que l’industrie dispose déjà de systèmes de compensation de poids — pas pour l’escalade, mais pour soulever des charges, des moteurs, des pièces. On commence par chercher en Allemagne, en visant de gros acteurs, mais c’est trop compliqué d’atteindre les bons interlocuteurs. Et puis on tombe sur un industriel, à Angers : il fait justement de la compensation de poids. Et en plus, c’est un alpiniste, il a une fondation. En termes de valeurs et de culture montagne, on coche toutes les cases — et il est en France. Je l’appelle, on se rencontre, il est partant. Il nous produit une preuve de concept qu’on achète autour de 20 000 euros. À ce moment-là, on se dit que ça peut devenir plus qu’un fournisseur : on lui propose d’entrer au capital. L’idée, c’est qu’il a une structure industrielle énorme, implantée dans 120 pays. Sur le papier, l’industrialisation devient presque « simple ». Mais plus le projet avance, plus la relation se tend : il veut la propriété intellectuelle. Ça traîne, ça se complexifie, et on finit par arrêter. On décide de chercher un bureau d’études pour développer une solution pensée, dès le départ, pour l’escalade. Et là, effectivement, tout s’accélère : on lève des fonds, parce que le développement dépasse le million d’euros, on monte l’équipe, on structure la production, on trouve un industriel… Après, ça va très vite. Vertige Media : Vous ouvrez une levée prioritairement auprès de la communauté des grimpeur·euse·s. Pourquoi ce choix maintenant ? Bassa Mawem : Parce qu’on est des gens de valeurs : il faut que ce qu’on fait ait un sens. Et aujourd’hui, on a monté une boîte qui, pour nous, a un potentiel énorme — au point de pouvoir changer durablement la discipline. Je vois l’histoire de l’escalade en plusieurs virages. Il y a eu l’escalade indoor. Il y a eu ensuite les enrouleurs automatiques, qui ont été, pour moi, une vraie révolution. Et le troisième virage, c’est cet outil : l’enrouleur motorisé. Il va ouvrir la discipline d’une autre manière — un peu comme le vélo à assistance a relancé et élargi la pratique du vélo. Donc oui, l’idée, c’est que cette « histoire » ne soit pas seulement la nôtre. Beaucoup de gens investissent via leur banque ou en Bourse, attendent un rendement, sans savoir vraiment où va leur argent. Là, on propose à la communauté d’investir dans un projet pour sa discipline — et qui a du sens. Et ce n’est pas seulement une levée « financière », c’est aussi une levée « d’adhésion ». On veut que les parts soient le plus possible partagées avec des personnes qui croient au projet et à ses valeurs, plutôt qu’avec des financiers qui ne regardent que la rentabilité. Aujourd’hui, mon frère et moi, on a autour de 35-40 % des parts ; demain, après les levées, on sera plutôt autour de 25-26-27 %. Et on assume ce partage. Il y a des dirigeants très attachés à des valeurs traditionnelles, et dès que tu arrives avec un nouvel outil, une nouvelle technologie, ça peut les braquer. Vertige Media : Quel est l’objectif « marché » de cette levée communautaire ? Bassa Mawem : La pénétration marché, clairement. On est sur quelque chose de très innovant, et donc le cycle de vente est très long. Il faut convaincre des dirigeants qui, souvent, sont d’abord des passionnés d’escalade — pas des profils formés au commerce ou à la conduite du changement. Et pour les embarquer, il ne suffit pas de présenter un produit : il faut leur faire adhérer à un virage, à une nouvelle manière de penser la salle et la pratique. C’est ça, le plus dur. Vertige Media : Vous êtes récemment passés dans l’émission « Qui veut être mon associé ? ». Quel était le contexte — et l’objectif pour vous ? Bassa Mawem : Oui, nous sommes récemment passés dans « Qui veut être mon associé ? ». L’idée était double : présenter notre solution et profiter de l’émission pour lancer officiellement notre levée de fonds 2026, orientée vers l’accélération marché. C’est l’équipe du programme qui nous a sollicités, séduite par notre trajectoire — d’anciens olympiens devenus entrepreneurs. L’objectif, pour nous, était de montrer que MBS Industry est une entreprise ambitieuse, structurée et prête à s’imposer : élargir notre réseau commercial, gagner en visibilité, et attirer des partenaires comme des talents. Vertige Media : Tu parles de dirigeants passionnés, parfois réticents aux évolutions technologiques. Bassa Mawem : Oui. Il y a des dirigeants très attachés à des valeurs traditionnelles, et dès que tu arrives avec un nouvel outil, une nouvelle technologie, ça peut les braquer. Mais, dans les faits, ils n’ont pas toujours le choix : quand tu as un groupe, quand tu dois tenir des résultats, tu es obligé d’avancer. Donc l’enjeu, c’est de leur montrer que la solution n’est pas seulement un outil « business » pour faire du chiffre. C’est un outil qui élargit la communauté de grimpeurs. Et si tu élargis la base, mécaniquement, tu augmentes aussi le nombre de passionnés : ceux qui vont basculer vers une pratique plus engagée, qui vont grimper en tête, aller dehors, s’investir. Camille, c’est un exemple très concret. Elle est en fauteuil, son médecin lui a dit d’essayer. Elle s’est retrouvée dans une communauté, elle a accroché. Cette année, elle va faire son deuxième championnat de France, et elle se forme pour devenir monitrice. Elle a basculé. J’aimerais que tout le monde se pose une question très simple : est-ce que 299 euros par mois, c’est trop cher pour rendre une salle accessible à tout le monde ? Vertige Media : Pourquoi un ticket d’entrée à 1 000 €, et comment éviter les malentendus autour du « rachat à 5 ans » ? Bassa Mawem : Le ticket à 1 000 €, c’est d’abord pour que ce soit accessible au plus grand nombre. Mais il faut être lucide : c’est contraignant pour nous. Plus tu as de petits actionnaires, plus la gouvernance devient lourde, parce qu’ils ont le même poids que les autres sur certaines signatures. Si une personne tarde — parce que ce n’est pas sa priorité — ça ralentit tout : documents, approbation des comptes, entrées d’actionnaires… Aujourd’hui, on a 95 personnes qui doivent signer ; demain, on peut monter à 150. À chaque étape, c’est long. Mais c’est un choix qu’on assume, parce que c’est important pour nous d’avoir cette diversité de profils. Et sur le « rachat à 5 ans », c’est probablement le point le plus complexe. C’est pour ça que je ne prends personne tant que je ne l’ai pas eu au téléphone. Je n’envoie pas un gros dossier dès le départ : c’est trop complexe, trop technique, avec des prévisionnels, et ça ne parle pas à tout le monde. Au téléphone, je fais surtout de la pédagogie : je rappelle les risques. Ils peuvent perdre leur argent, la valeur peut baisser, 100 euros peuvent devenir 75 euros si l’entreprise se dévalorise. Et je dis aussi quelque chose de très simple : l’argent investi ne doit pas être nécessaire. Si demain la personne a un souci avec sa voiture, il ne faut pas que ces 1 000 euros soient bloquants. Je préfère être très clair là-dessus, pour éviter de mettre les gens dans une situation compliquée. Vertige Media : Le pire scénario, ce serait quoi — et comment vous vous y préparez ? Bassa Mawem : Ça serait que l’adhésion au marché ne se fasse pas, ou qu’elle se fasse beaucoup trop lentement. On peut mettre toute l’énergie du monde, si le marché n’est pas prêt, ça n’ira pas vite. Et dans ce cas-là, il faut savoir ralentir, revoir le rythme, ajuster nos ambitions. On pourrait, par exemple, être obligés d’adopter un modèle plus « attentiste », avec moins de marketing, en attendant que la demande mûrisse. Mais le vrai enjeu, c’est l’adoption : c’est elle qui dicte la rythmique de la boîte. Donc notre réponse, c’est d’être sur tous les fronts. Politique, revendeurs, grands acteurs… parce que le marché français, notamment, est le plus compliqué : il est déjà saturé. Les salles existent, elles sont construites, et beaucoup ont le couteau sous la gorge. On leur demande de changer un fonctionnement, un modèle économique, une organisation : c’est dur. À l’inverse, sur un nouveau projet de salle, c’est plus simple : elle veut les dernières technologies, elle veut maximiser ses chances de réussite, donc elle est plus ouverte. Et même quand une salle s’équipe, ça ne suffit pas. Un outil, seul, ne produit pas de transformation. Sans effort derrière, il ne se passe rien : si les équipes ne sont pas formées, si l’accueil n’est pas adapté, si la salle n’a pas appris à travailler avec ce nouveau public, l’outil reste un objet de plus sur le mur. Or nous, on a fait une promesse : que ça amènerait un autre public. Donc il faut former, en continu. Et oui, on se heurte à un manque de professionnalisation. Il faut convaincre le haut — les dirigeants — et être sur le terrain avec les équipes, pour tenir la promesse. Vertige Media : S’il y a une idée que tu veux laisser en conclusion, ce serait laquelle ? Bassa Mawem : J’aimerais que tout le monde se pose une question très simple : est-ce que 299 euros par mois, c’est trop cher pour rendre une salle accessible à tout le monde ? Et est-ce que 15 euros par mois, c’est trop cher pour éviter qu’un pratiquant finisse en fauteuil — ou pire ? On parle beaucoup de rentabilité, mais il faut regarder la réalité en face : développer ce type de produit coûte cher. Aujourd’hui, sur les précommandes, on est à perte. On a demandé environ 10 000 euros à nos précommandeurs, et ça nous coûte plutôt autour de 16 000 euros. L’objectif, c’est l’économie d’échelle, plus tard. Pas tout de suite. Mais on a fait le choix d’être au plus bas possible. Et surtout, il y a un enjeu collectif. À chaque accident, tout le monde recule. À chaque personne qui vient parce qu’elle a vu l’escalade aux Jeux, sur les réseaux, et qui découvre que ce n’est pas pour elle, on fabrique des déçus. Et une personne déçue, c’est souvent tout un entourage qui ne mettra jamais un pied dans une salle. Donc oui : j’aimerais que cette question soit posée aux dirigeants. Parce qu’aujourd’hui, on se tire une balle dans le pied en gardant des salles ni assez accessibles, ni assez sécurisées. Interview sponsorisée par MBS Industry
- Secours en montagne : le sauvetage sera politique
Le dernier rapport de la Cour des comptes propose de mettre fin à la gratuité des secours en montagne à l'horizon 2028. En sus, l'institution suggère de rationaliser l'organisation des sauvetages dont les coûts ne cesse de croître. Un chamboulement auquel nous avons confronté Blaise Agresti, ancien commandant du PGHM, et fin analyste du sujet. S'il se félicite que ce débat surgisse enfin, les prochaines avancées seront selon lui une question de courage politique. Explications. (cc) Martin Jernberg / Unsplash Publié le 11 février 2026, le dernier rapport de la Cour des comptes dresse un diagnostic d’ensemble sur les secours en montagne : un dispositif jugé « efficace », mais de plus en plus sollicité, coûteux et difficile à piloter. L'institution recense 9 912 interventions en 2024 (+18 % par rapport à 2018) et son communiqué évoque une hausse de 44 % depuis 2015, sur fond de diversification des pratiques, dans un environnement jugé « plus dangereux » avec le dérèglement climatique. Elle pointe aussi un enjeu structurel. Parce que les services ne classent pas toujours les interventions de la même manière, l'analyse du sauvetage en France fait ressortir des redondances, des statistiques fragiles et difficiles à comparer. Mesurer avant de trancher La Cour insiste cette fragilité de l’appareil statistique. Elle estime possible « d’améliorer fortement » le dispositif en fiabilisant la collecte et en harmonisant les pratiques de saisie. Sans règles communes, les chiffres se brouillent : activités différentes, gravités différentes, réalités opérationnelles incomparables. Dans notre échange, Blaise Agresti – ancien commandant du prestigieux Peloton de Gendarmerie de Haute Montagne (PGHM) – tente lui aussi d'éviter les lectures uniformes. La hausse des interventions existe, pose-t-il, mais elle ne raconte rien tant qu’on ne sait pas ce qui augmente : « En termes d'accidents, il y a des augmentations partout, mais c’est essentiellement sur de la randonnée ». Un secours en randonnée ne mobilise mécaniquement pas les mêmes moyens qu’une opération en haute montagne. Confondre les catégories, c’est fabriquer du débat sur des agrégats. Pour preuve, il cite le tableau de « catégorisation des victimes par activité » (2015-2024) qu’il a présentement sous les yeux : « Randonnée à pied, +54 %. Et ensuite, c’est le ski de randonnée qui a explosé, en passant de 348 à 607 accidents. » Les pratiques « spectaculaires » aimantent les récits. Les vrais accidents, eux, correspondent aux usages plus ordinaires, qui se sont massifiés. « Il n’y a aucune raison objective d’avoir trois services de secours. Il n’y a aucun argument qui tienne la route, au-delà de la notoriété institutionnelle de faire de la promotion pour chacune des institutions » Blaise Agresti Même prudence sur les coûts. Blaise Agresti rappelle que la Cour évoquait déjà, au début des années 2010, un coût moyen autour de 9 000€ par intervention. Il attribue une part importante de la hausse à des facteurs structurels – « Il y a surtout des charges sociales et des primes de risque » –, et à un poste très concret – « L’entretien des hélicoptères, un parc vieillissant ». Avant d’arbitrer, il faut donc comprendre ce qui relève de la mécanique – salaires, maintien en condition –, et ce qui relève d’un choix de doctrine ou d’organisation. Le millefeuille du secours Du rapport de 2011 à celui de 2026, la Cour des comptes revient sur la même difficulté : l'organisation du secours en montagne est complexe. Le secours spécialisé repose sur trois forces – PGHM, CRS montagne et services d’incendie et de secours –, avec des relais et renforts variables selon les situations. Le dispositif fonctionne, mais au prix de redondances et de frictions « parfois en concurrence », qui compliquent le pilotage. La Cour appelle à une rationalisation qui « doit enfin aboutir », en jouant sur les compétences, les implantations, les formations et l’usage de l’hélicoptère. Blaise Agresti, lui, tranche la question de la coexistence : « Il n’y a aucune raison objective d’avoir trois services. Il n’y a aucun argument qui tienne la route, au-delà de la notoriété institutionnelle de faire de la promotion pour chacune des institutions ». « Tous les gens qui ne payent pas d’impôts, qui ne contribuent pas au système du pacte social français, déjà ceux-là, ils devraient payer. Parce qu’ils paieraient en Suisse, ils paieraient en Italie. Donc, pourquoi ils paieraient dans toute l’Europe, sauf en France ? » Blaise Agresti Ce que détaille l'ancien commandant du PGHM, c’est le blocage. « La raison principale, elle est institutionnelle, elle est corporatiste », souligne-t-il. Il décrit également des « unités d’élite » qui servent de vitrine : « Sur la plaquette de recrutement des pompiers, des gendarmes, des CRS, on voit toujours le maître-chien, le CRS de montagne, etc. » À cela s’ajoutent des contraintes de périmètre, police, gendarmerie, territorialité, et un facteur plus sensible : la mémoire des morts, qui rend l’idée d’un transfert humainement explosive : « Pour des CRS de montagne, ça serait trahir le souvenir des collègues morts ». Il en déduit une mécanique politique : un dossier « marginal » à l’échelle de l’État, mais inflammable en interne et sur les territoires. Le sujet remonte lors des épisodes médiatiques, puis retombe quand le coût politique dépasse le bénéfice attendu. Dans ce cadre, Blaise Agresti évoque des scénarios, fusion sous statut militaire ou entité « neutre » adossée aux bases héliportées, et replace la discussion dans une doctrine plus large. « On a besoin d’une force capable d’aller partout, dans tous les territoires, pas que pour du sauvetage de touristes, mais aussi pour des catastrophes, des crues torrentielles, des glaciers qui vont s’effondrer. On a besoin d’une capacité de projection », affirme-t-il. La facture et le silence Dans son rapport, et plus précisément sur le financement, la Cour des Comptes avance avec prudence mais ouvre une discussion nouvelle. Il s'agirait d'« engager une évolution du cadre réglementaire afin de permettre, le cas échéant, une facturation des interventions », et rendre plus effective la réponse face à certains comportements à risque et autres recours abusifs. Blaise Agresti conteste l’idée d’une gratuité « évidente » et « éternelle » en revenant à une histoire longue : « Pendant un siècle et demi les sociétés de secours était dédommagées des frais du sauvetage : les nuits en refuge, le matériel, etc. Donc il y avait déjà une sorte de petite facture ». Il rappelle aussi le caractère « un peu hybride » du modèle français : facturation sur domaine skiable, souvent assurée, solidarité nationale hors domaine, avec une frontière qui devient difficile à expliquer quand des situations proches basculent d’un régime à l’autre. « Quand vous avez un professionnel qui meurt, la communauté s’enferme dans sa souffrance et n’arrive pas à regarder objectivement ce qui s’est passé, les causes profondes. » Blaise Agresti Il propose alors des critères par paliers. En commençant par faire payer ceux qui ne contribuent pas au financement collectif : « Tous les gens qui ne payent pas d’impôts, qui ne contribuent pas au système du pacte social français, déjà ceux-là, ils devraient payer. Parce qu’ils paieraient en Suisse, ils paieraient en Italie. Donc, pourquoi ils paieraient dans toute l’Europe, sauf en France ? » Ensuite, la nature de l’intervention : « Si vous êtes blessé, c’est gratuit. Si vous ne l’êtes pas, si vous vous êtes trompé d’itinéraire, que vous n’étiez pas au bon endroit, vous payez. » Il évoque enfin un reste à charge limité : « Peut-être qu’il faut garder aussi un principe de petit forfait résiduel ». Cependant, Blaise Agresti fixe une ligne rouge : une facturation globale toucherait au principe du « premier secours » : « Le problème de la bascule dans une facturation globale, c’est qu’elle rompt avec le principe de service public, de ce qu’on appelle le premier secours. Je trouve que c’est un signe d’une société évoluée et que ça serait bien de le garder. » La question du financement renvoie enfin à la prévention. Dans une vidéo publiée par nos confrères du Parisien, un guide défend la formation : « Je pense que c’est plus intéressant de former les gens (...), de les éduquer plutôt que de leur dire "no go". » Un autre rappelle l’incertitude : « La niveologie (…) c’est une science qui est compliquée, qui n’est pas une science exacte. » Blaise Agresti y rattache un prérequis : la culture du retour d’expérience. « Quand vous avez un professionnel qui meurt, la communauté s’enferme dans sa souffrance et n’arrive pas à regarder objectivement ce qui s’est passé, les causes profondes. » Et il pose : « L’erreur n’est pas une faute. Par contre, un professionnel qui ne cherche pas à comprendre ce qui s’est passé ni à en tirer des enseignements pour ensuite les partager, là oui, ça relève d’une faute. » La Cour appelle à renforcer cette prévention. Agresti insiste sur un levier complémentaire : documenter et publier, comme outre-Atlantique : « L’American Alpine Club, publie chaque année un rapport d’accident. Si on avait une publication de ce type, la culture de la sécurité changerait en dix ans ».
- « Dans un pays si divisé, c'est révolutionnaire » : en Syrie, l'escalade comme acte de reconstruction
Après la chute du régime Assad, des grimpeur·euse·s syrien·ne·s font renaître l'escalade dans un pays en pleine reconstruction. Reportage à Damas. Monte Rosa, secteur d'escalade à une heure et demie de Damas, en Syrie © Alexandra Henry pour Vertige Media L'air du lac Zarzar pique les narines, imbibé de la fraîcheur de la roche en ce matin de novembre. Moaz arrive tôt au pied des falaises, dévorant un mana'ish au zaatar (galette de pain typique des petits-déjeuners syriens, nda), acheté sur la route. Il faut rouler une demi-heure depuis Damas pour arriver à Monte Rosa, un ancien secteur d'escalade équipé avant la guerre par des grimpeur·euse·s suisses peu avant qu'ils ne quittent le pays. Un vieux topo de l'époque scanné en PDF a permis à Moaz de retrouver les voies. Il est à peine 7h30 quand il commence à installer les cordes et à inspecter les relais, en attendant que les apprenti·e·s grimpeur·euse·s débarquent pour leur premier cours d'escalade. Retour d'exil Après quinze années de guerre civile, le régime de Bachar al-Assad s'effondre en décembre 2024 à la suite d'une offensive de 10 jours du groupe HTS (pour Hayat Tahrir al-Sham, « Organisation de défense du Levant », ndlr) dont le leader Ahmed al-Sharaa deviendra le nouveau président syrien par intérim. C'est le début d'un possible retour pour des millions de Syrien·ne·s réfugié·e·s à l'étranger. En avril 2025, deux frères et une sœur syriens âgés de 32, 31 et 28 ans posent à nouveau le pied sur leur terre natale. Pour la première fois en quinze ans. Yassen, Moaz et Zahira Tassabehji ont grandi loin de la Syrie, entre Toronto et Squamish, au Canada. C'est là-bas qu'ils découvrent l'escalade. La chute du régime marque un tournant pour la fratrie : ce qui leur paraissait impensable devient soudain possible. « On s'est dit qu'on pouvait aider à faire bouger les choses si on revenait en Syrie, explique Yassen, les yeux qui pétillent. La chute du régime était notre seule condition pour rentrer. Depuis, c’est comme si un nouvel horizon s’était dessiné pour nous ! » La Syrie peut redevenir leur terrain de jeu. « L'escalade n'est pas qu'un sport. C'est un espace où les Syriens, hommes et femmes, chrétiens et musulmans, déplacés et réfugiés, peuvent se rencontrer sur un pied d'égalité. Dans un pays aussi divisé, c'est révolutionnaire » Moaz, grimpeur syrien, gestionnaire d'une salle d'escalade à Damas. Mais ils reviennent dans un pays exsangue : plus de 90 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. Les infrastructures sportives sont inexistantes. Les ministères soutiennent symboliquement les initiatives, sans capacité réelle d'accompagnement. Cela dit, pour la fratrie, pas question d'attendre pour réaliser leur rêve commun : ramener l'escalade en Syrie, non pas comme un loisir marginal, mais comme un outil de reconstruction sociale, mentale et collective. Le nom du projet est d'ailleurs tout trouvé : Jabalna. « Notre montagne », en arabe. Pour Moaz, « l'escalade n'est pas qu'un sport. C'est un espace où les Syriens, hommes et femmes, chrétiens et musulmans, déplacés et réfugiés, peuvent se rencontrer sur un pied d'égalité. Dans un pays aussi divisé, c'est révolutionnaire ». Son ambition va même plus loin : « On voudrait inscrire la Syrie sur la carte des lieux incontournables d'escalade. Nous voulons des salles, développer l'escalade en extérieur. Il faut que la Syrie devienne un endroit où les gens se disent : "Je veux grimper là-bas. Je veux voir à quoi ça ressemble" ». L'escalade pour rassembler Vers 8h30, un minibus blanc s'arrête au bord de la route. Moaz s'éloigne des falaises pour les accueillir. Onze élèves sortent à la queue leu leu : des adultes et des enfants, garçons et filles, tou·te·s grimpeur·euse·s débutant·e·s. L'excitation est palpable, mêlée à un peu d'appréhension. Beaucoup n'ont jamais quitté la ville pour ce type d'activité. Le site de falaises calcaires, équipé en 2005 par des grimpeur·euse·s suisses, est de nouveau accessible après des années de guerre. Le checkpoint qu'il fallait passer sous le régime de Bachar pour y accéder a disparu. Ici, aucune habitation à l'horizon. Juste le silence, parfois interrompu par des troupeaux de moutons qui passent au pied des voies, et qui contraste avec le chaos urbain de Damas. La Syrie regorge de paysages extrêmes : entre déserts arides et terres agricoles, aux vallées dominant des villes en ruines. La majorité des Syrien·ne·s n'ont pourtant jamais eu l'occasion de les parcourir. « C'est notre pays, revendique Zahira. La Syrie est juste incroyable, mais nous, Syriens, n'avons jamais pu en profiter. Après tout ce qu'on a vécu, on mérite de s'émerveiller à nouveau ! L'escalade permet ça : nous rassembler après tout ce qui nous a divisés. » À gauche, Myriam regarde Zahira lors de sa démonstration d'utilisation du Gri-Gri © Alexandra Henry pour Vertige Media Zahira a commencé à pratiquer l'escalade sérieusement il y a environ six ans. Ce qui avait débuté comme un sport a peu à peu transformé son rapport à la féminité. « J'ai vu comment cela a changé la manière dont je me sentais en tant que femme, raconte-t-elle. Je me sentais forte, plus confiante. » Lorsqu'elle est revenue en Syrie en avril 2025, le contraste a été saisissant : « J'ai vu que les femmes ici n'avaient pas ce genre d'exutoire. Souvent, on te dit ce que tu dois faire ou ne pas faire. Les femmes n'ont généralement pas le droit de prendre de la place. D'être fortes. De se sentir capables. Je veux que ça change ». Le projet s'oriente alors clairement vers l'inclusion : horaires réservés aux femmes, programmes pour enfants, pédagogie progressive, adaptation aux réalités locales. Le but est de toucher un public large, y compris dans les familles plus conservatrices et des publics qui n'auraient jamais imaginé pousser la porte d'un mur d'escalade. Grimper dans un pays miné Pour le moment, seul le secteur de Monte Rosa est praticable. La Syrie est l'un des pays les plus minés au monde et regorge d'engins non-explosés datant de la guerre. Explorer de nouveaux secteurs serait risqué pour les grimpeur·euse·s sans encadrement par des professionnel·le·s de déminage. « Il y a certaines cartes qui montrent les endroits qui ont été déminés. Mais ça va prendre du temps pour que les gens n'aient plus peur et qu'ils se sentent en sécurité en extérieur » Zahira, jeune grimpeuse syrienne Avant chaque sortie, Moaz, ingénieur de formation, passe des jours à parler avec les habitant·e·s : bergers et bergères, agriculteur·rice·s, commerçant·e·s, riverain·e·s. Ceux qui connaissent le terrain savent où marcher, où ne pas s'aventurer. Les itinéraires sont validés collectivement. Aucun déplacement n'est improvisé. « On regarde s'il y a du passage, s'il y a des excréments, complète Zahira. Si des animaux passent par ici, c'est que l'endroit est sécurisé. C'est le meilleur indicateur. » Pour la fratrie, l'objectif des sorties est aussi l'occasion d'installer une culture de confiance, dans un pays où celle entre les Syrien·ne·s a profondément été abîmée. « C'est l'un de nos plus gros challenges, mais on n'a aucun contrôle là-dessus, soupire Zahira. Il y a certaines cartes qui montrent les endroits qui ont été déminés. Mais ça va prendre du temps pour que les gens n'aient plus peur et qu'ils se sentent en sécurité en extérieur. » Sur les voies de Monte Rosa, les profils se mélangent. Des enfants grimpent sous le regard attentif de leurs parents. Des adultes découvrent la voie avec prudence. Les encouragements fusent. La peur se transforme peu à peu en concentration, puis en fierté. Depuis le début du projet, plusieurs centaines de personnes ont déjà essayé l'escalade, aussi bien en extérieur que lors d'initiations encadrées. Pour beaucoup, c'est une première expérience sportive depuis des années. « Notre objectif, dit Zahira au groupe, est que vous vous sentiez à l'aise et que vous ayez envie de recommencer. » Hiba Jneed, instructrice de Jabalna, s'avance pour enseigner le nœud de huit de façon ludique : « C'est comme un bonhomme de neige, explique-t-elle. Tu lui enfiles une écharpe autour du cou, puis tu lui mets une carotte sur le visage. » Des rires éclatent dans le groupe tandis qu'ils essaient de reproduire le bonhomme de neige en corde. Dès le départ, l'équipe insiste sur le respect de la nature. Ne rien laisser. Ne rien prendre. « La montagne n'est pas à nous, on ne fait que l'emprunter. » À gauche, Hiba, animatrice d'escalade, supervise l'assurage d'une apprentie grimpeuse. À droite, Andres, jeune grimpeur salvadorien en visite en Syrie © Alexandra Henry pour Vertige Media Mustaf Niddam, 56 ans, n'a jamais grimpé. Aujourd'hui, il est là avec sa fille Kinda, 23 ans, et sa cousine Myriam, également 23 ans. Myriam avoue avoir le vertige. « Mais l'équipe sait exactement ce qu'elle fait, dit-elle. Ça m'a rassurée. » Kinda a découvert Jabalna via une vidéo publiée par l'équipe sur Instagram. « Nous avons été privés de nos montagnes pendant trop longtemps. Je pense que l'escalade peut briser les barrières communautaires et sociales. C'est pour ça que ma famille est aussi là aujourd'hui », confie-t-elle. Pour elle, l'escalade impose l'entraide et l'écoute dans un pays fragmenté par quinze ans de guerre. Dans le groupe, il y a aussi Andres, un jeune grimpeur salvadorien, en visite en Syrie pour la première fois. Son t-shirt donne le ton : « Bad at climbing ». « C'est pour ne pas que les gens aient trop d'attente en me regardant grimper, s'amuse-t-il. Je n'ai même pas pensé à un quelconque risque sécuritaire en venant ici. J'ai confiance en l'équipe. Ils sont sérieux et compétents. » Chaque nœud est vérifié deux fois. Chaque assurage est supervisé. Ici, la confiance se gagne par la répétition. Une salle comme acte de reconstruction Le projet Jabalna ne se limite pas aux falaises. Le 8 janvier 2026, Moaz, Zahira et Yassen ouvrent la toute première salle de bloc de Syrie, située au sud-ouest du centre de Damas. Moaz en est l'ingénieur principal. Il a conçu la structure et en supervise sa construction. Il s'adapte aux matériaux disponibles localement, souvent avec des moyens limités. La salle est autofinancée. Le modèle est hybride : une entreprise à but lucratif pour assurer la survie économique, et une association, la Syrian Climbing Association, pour structurer la pratique, former, démocratiser et organiser des activités à bas coût. Moaz, Zahira et Yassen pendant les travaux de leur salle d'escalade, à Damas © Alexandra Henry pour Vertige Media Depuis l’ouverture, plusieurs centaines de personnes ont déjà grimpé sur les murs intérieurs. Certains commencent à fréquenter la salle régulièrement mais cela reste un coût. Dès lors, un système d’entraide s’est mis en place. À l’entrée, un pot solidaire contenant des balles est placé à l’accueil. Chaque balle représente la moitié du prix d’une entrée (100 000 livres syriennes soit à peu près 9 dollars, nda). Les personnes qui ne peuvent pas payer le tarif complet sont invitées à prendre une balle et donc, à ne régler que la moitié du prix. A contrario, ceux qui peuvent se le permettre sont invités à alimenter le pot. L’objectif est d’impliquer directement les visiteurs dans l’accessibilité du sport et de faire de la salle un espace solidaire. Les défis restent immenses : sanctions internationales, difficultés d'importation du matériel, absence de fédération nationale, financement précaire, pressions sociales persistantes. Mais l'élan est là. À long terme, la fratrie a d'autres ambitions: rééquiper des sites, mettre à jour les topos, former des encadrant·e·s, structurer une équipe nationale, organiser des compétitions régionales. Mais « shuay shuay ». Pas à pas. Pour eux, il s'agit avant tout de redonner aux Syriens l'accès à leur propre territoire, à leur nature. Et leur permettre de reprendre de la hauteur, au sens propre comme au figuré.
- La cotation en escalade : petite philosophie de l’humilité
6a, 7b, 8c... La cotation est censée mesurer la difficulté d'une voie. Sauf qu'elle échoue souvent à cette tâche. Et sert surtout à apprendre l’humilité. De la Rome antique à Adam Ondra, voici une petite philosophie de la cotation vécue à travers la grande aventure de l’égo. Ce boulard énorme... (cc) Vicky Sim / Unsplash On raconte que, de retour à Rome, les généraux romains victorieux défilaient sur un char. Divinisés pour un instant, ils se voyaient coiffés d’une couronne de laurier par un esclave. Alors qu’il brandissait la couronne au-dessus de leur tête, ce même esclave répétait à l’oreille du général : « Memento mori » – « Souviens-toi que tu es mortel ». Ainsi susurrée, la locution latine renvoie au sens le plus littéral du terme « humiliation » : celui du rappel à l’humilité de la simple condition humaine. Ces deux attitudes, célébrer et humilier, ne sont donc nullement incompatibles. Le triomphe élève ainsi au premier rang un individu, tout en le ramenant perpétuellement à la commune condition de ses pairs. Transposée à nos soi-disant triomphes verticaux, la cotation peut remplir une fonction similaire pour la communauté des grimpeur·euse·s. En effet, cette échelle, constituée d’un chiffre entre 3 et 9 et d’une lettre, a, b ou c, a été inventée dans l’objectif de mesurer la difficulté d’un passage et de le comparer à tous les autres du même degré – 6b, c’est plus dur que 6a, et deux 6a différents sont de difficultés comparables, même s’ils peuvent être largement différents dans leurs styles – ne remplit que très imparfaitement son office. Pour vous en rendre compte, essayez simplement un 6a ouvert par quelqu’un ayant une envergure 10 ou 20 % plus grande que la vôtre. Vous comprendrez alors très vite que la difficulté annoncée par l’ouvreur·euse n’est clairement pas la même pour vous, et donc que la cotation chargée de la mesurer échoue largement à la mission qui lui était assignée. C’est là, je crois, que notre petite histoire romaine devient intéressante. Car si le système de cotation demeure bien incapable de remplir sa tâche métrologique, il peut néanmoins servir d’autres desseins aussi ambivalents que le triomphe. L’égo movie D’un côté, la cotation a une évidente fonction glorificatrice. Celui ou celle qui, parmi ses pairs, s’élève à une cotation supérieure, en tire un prestige manifeste. Faire du 7 parmi ceux qui font du 6, ou faire une « noire » parmi ceux qui font du « rouge », voilà qui vous acquiert un statut. Quel que soit votre niveau, triompher d’un degré supplémentaire, afficher un carnet de croix bien rempli, témoignage de vos « victoires », permet d’obtenir du prestige, tout comme le général défilant sur son char se faisait précéder du butin rapporté de ses conquêtes. « Coter sec, au niveau de l’égo, c’est vraiment intéressant. Même si c’est important d’avoir de l’égo, avoir trop d’égo c’est quand même insupportable » Un moniteur d'escalade Néanmoins, la cotation peut aussi servir d’outil pour rappeler à l’ordre celles et ceux qui oublieraient l’exigence d’humilité à laquelle les grimpeur·euse·s sont collectivement tenu·e·s. Combien de vantard·e·s n’a-t-on pas ainsi envoyés « au carton » (selon l’expression relevée par Olivier Aubel dans L’escalade libre en France, nda) dans une voie ou un bloc censés être à leur portée, mais où la cotation était plus serrée que d’habitude ? Combien ont essuyé de sourires moqueurs face à leurs échecs dans des voies ou des blocs qu’ils prétendaient acquis ? À combien n’a-t-on pas rappelé plus ou moins sèchement le caractère sur-côté de tel bloc ou telle voie – qu’on appelle des « douilles » dans le jargon – qu’ils venaient de flasher ? C’est ce que me rapportait encore récemment un ami, grimpeur depuis près de trente ans et DE (Diplôme d’État, ndlr) en activité : « Je vais choisir des blocs, à l’entraînement, où [les personnes que j’encadre] peuvent perfer, soit en termes de style, soit en termes de cotation un peu gentille, pose-t-il. À l’inverse quelqu’un qui a besoin de revenir sur terre, je vais l’envoyer dans des trucs où il va se faire éclater. Quelqu’un qui a l’égo un peu surdimensionné, ça va le remettre un peu en place, et quelqu’un qui a besoin d’être valorisé, un peu plus introverti, bah on va aller chercher des cotations qui vont le valoriser. Coter sec, au niveau de l’égo, c’est vraiment intéressant. Même si c’est important d’avoir de l’égo, avoir trop d’égo c’est quand même insupportable. » On le voit, la cotation, loin de servir à décrire la difficulté d’un passage, a surtout une fonction normative, c'est-à-dire une fonction de « contrôle social », comme le souligne le doctorant Valentin Chémery. Car c’est sur sa base que seront distribués les lauriers, mais aussi par le piquant de ses épines que peut être administré le châtiment à celui ou celle qui s’imagine transcender la condition commune. La cotation est donc un redoutable instrument collectif pour réguler les comportements plutôt qu’un simple outil pour mesurer des difficultés prétendument objectives. Cela dit, cet usage, qui contrôle et impose aux individus certains comportements et les rappelle à la norme commune n’a pas seulement pour objet de réprimer, mais, paradoxalement, de protéger l’individu. Car, rappelé à sa condition humaine, il se voit éviter des sanctions plus terribles encore. Hubris, fatum et Adam Ondra « Il nous est difficile d'imaginer le vainqueur des Gaules parcourant la Sacra Via dans toute sa gloire, tandis que ses vétérans lui crient, lui chantent, qu'il a fait ses premières armes dans le lit du roi Nicomède et qu'il n'y avait pas le dessus ! », rapporte Georges Dumézil à propos du triomphe de César durant lequel ses légionnaires passèrent leur temps à lui lancer « railleries et insolences ». Cependant, précise immédiatement l’historien dans La religion romaine archaïque, (Payot, Paris, 2000, 708p., 37,50 euros), ces quolibets visaient, d’une façon devenue très étrange pour nous, à protéger le triomphateur « contre les risques invisibles que comportait […] une telle apothéose » . « Sommer l’individu de se souvenir de sa condition de grimpeur·euse·s ordinaire, c’est donc lui éviter un châtiment bien plus terrible » C’est qu’en effet, dans les croyances antiques, quiconque s’élevait, comme le général divinisé par le triomphe, au-dessus de la condition humaine, risquait de menacer le pouvoir de dieux qui, jaloux, pourraient bien vouloir se venger. Il y a donc, pour les Romains, pire que l’humiliation : il y a l’ « hubris ». Il y a le châtiment divin en regard duquel la moquerie n’est pas grand-chose, et même, contre lequel elle est une sorte de protection « magique ». Or, semble-t-il, l’expérience humiliante vécue par le ou la grimpeur·euse·s peut, elle aussi, représenter une protection contre une punition bien plus redoutable. C’est en substance ce que m’expliquait un jeune aspirant ouvreur d’une grande chaîne d’escalade. « Ceux qui oublient d’être humbles souvent on les exclut un peu, affirme-t-il. Genre ce collègue un peu sexiste qui va répondre à une collègue qui vient de faire un truc dur : "Ça doit être facile, vas-y je vais voir en chaussures d’approche". Bah on l’a jamais vu revenir le mec ! Parce qu’il s’est fait secouer dans tous les blocs, il n’a pas enchaîné et il s’est coincé. Nous, on a ri : il n’est pas resté humble. » On le voit, ce grimpeur rompt par son comportement répété avec les normes en vigueur dans la communauté. Il manque d’humilité, et fait preuve de misogynie. Il s’affranchit des attitudes attendues, celles plus propices à une ambiance pacifique et détendue, et finit par être exclu, frappé d’une sorte de fatum, comme si le ciel lui tombait sur la tête. « Les blocs l’ont rappelé à la réalité : c’est pas Adam Ondra ! », continue notre témoin. Sommer l’individu de se souvenir de sa condition de grimpeur·euse ordinaire, c’est donc lui éviter un châtiment bien plus terrible : l’exclusion pure et simple. Ce que les Anciens appelaient « ostracisme », qui chez eux déjà, constituait une des pires sanctions possibles, sorte de mort sociale pour l’individu rejeté hors du corps social. La violence symbolique de l’humiliation permet donc de prévenir et d’éviter une violence beaucoup plus importante qui ne manquerait pas d’advenir sans elle : le fait de se retrouver seul·e, d’être mis au ban du groupe, et de devoir errer, isolé·e, sans plus personne qui vous pare, vous parle, ou vous assure. Ni Rois ni Reines Ainsi, la cotation – les honneurs qu’elle vous gagne, les châtiments qu’elle permet d’infliger et ceux pires encore qu’elle prévient – semble n’avoir, en définitive, qu’une fonction socio-politique. Elle apparaît comme l’instrument normatif par lequel la communauté s’autorégule, grâce auquel elle évite des comportements qui la perturbent. « On a quand même une chance d’avoir une discipline où, peu importe le niveau, on peut partager, échanger, qu’il n’y a pas forcément dans d’autres sports. Et donc je trouve ça cool qu’il puisse y avoir cet échange et cette humilité » Un aspirant ouvreur « Car, reprend notre jeune aspirant ouvreur, si les grimpeurs de 8 ou de 9 avaient la même condescendance que certains peuvent avoir sur les grimpeurs de 6, les grimpeur·euse·s du 9 ne parleraient pas aux grimpeur·euse·s du 8, ceux du 8 à ceux du 7, et ainsi de suite. On a quand même une chance d’avoir une discipline où, peu importe le niveau, on peut partager, échanger, qu’il n’y a pas forcément dans d’autres sports. Et donc je trouve ça cool qu’il puisse y avoir cet échange et cette humilité. » Il n’y a de communauté que sur le fondement de la maîtrise de soi et de son égo. Maîtrise dont les défauts doivent être sanctionnés, et dont il appartient aux plus forts de témoigner afin de montrer l’exemple, non pas aux plus faibles, mais aux grimpeur·euse·s intermédiaires, celles et ceux suffisamment avancé·e·s pour se croire en droit de revendiquer une domination sur leurs pairs. Car c’est de l’humilité de chacun.e que naît la possibilité d’échanges et de dialogues sans lesquels nul lien social n’est possible. Et il est alors nécessaire d’humilier celles et ceux qui l’oublieraient, afin de leur éviter l’exclusion qui les guette s’iels témoignent de façon répétée de leur incapacité à s’y plier. Enfin, l’usage que nous venons de décrire dit quelque chose de la forme même de cette communauté socio-politique que constituent grimpeur·euse·s. Car, semble-t-il, il n’y a, ici comme à Rome, qu’un système : primus inter pares – premier parmi les pairs. Vous pouvez vous élever parmi la communauté, mais jamais outrepasser la condition commune et la dominer de l’extérieur, comme un monarque domine ses sujets. Tou·te·s sont soumis aux mêmes normes. Il n’y a ni rois ni reines parmi les grimpeur·euse·s, et même le ou la meilleur·e est susceptible de se voir décoter, déclasser. Malheur à qui oserait l’oublier, car on ne sera pas long à le leur rappeler, comme le susurre l’esclave et le chantent les soldats. Ou comme l’a expérimenté Adam Ondra lui-même, qui, depuis qu’il a raté le flash de la Marie-Rose (6a) à Fontainebleau, peut voir défiler les grimpeur·euse·s se filmant pour lui « mettre un but ». Quoi qu’il puisse être le premier, il n’en reste pas moins l’un de leurs pairs.
- Symon Welfringer : « J'ai beaucoup dit "Je t'aime" à mes compagnons de cordée... »
Le fameux esprit de cordée est très souvent associé aux valeurs de cohésion, de partage et de solidarité en montagne. C'est bien, mais c'est éluder la relation amoureuse qui peut naître entre deux compagnons d'expédition et celle qu'il faut gérer quand on a laissé un être cher derrière soi. Ces choses-là, l'alpiniste Symon Welfringer les a vécues, souvent intensément. Alors, pour la Saint-Valentin, il les partage sans fard à Vertige Media. Interview à coeur ouvert. L'amour, ça commence souvent par mettre des chemisettes © Mathieu Ruffray Vertige Media : Parviens-tu à décrire les sentiments que tu partages avec ton compagnon de cordée lors d'une expédition ? Symon Welfringer : Grâce à l'alpinisme et aux expéditions, j'ai accès à des sensations et des émotions très particulières. C'est une des raisons principales pour lesquelles je retourne en expé : j'ai envie de revivre ces émotions. Je suis quelqu'un d'assez sociable, j'ai toujours eu à cœur de tisser des amitiés fortes. J'aime rencontrer de nouvelles personnes, avoir des affinités, des visions similaires qui créent des coups de cœur amicaux, avec des hommes ou des femmes de manière totalement équivalente. Avec la montagne, ce lien de cordée amplifie tous ces éléments. L'espèce de coup de foudre amical que tu pourrais avoir dans un café, il va être amplifié par l'intensité, l'engagement, les conditions météorologiques, le danger. Ça t'amène vers un nouveau type de relation. Vertige Media : C'est-à-dire ? Symon Welfringer : C'est de l'amitié plus, plus, plus. Comme si tu étais ami sur la terre ferme, mais le fait de faire face ensemble à des événements complexes, à des dangers, à des conditions climatiques extrêmes, ça te rapproche. Physiquement d'abord, parce que tu es dans un cocon pendant une période très importante. Tu vis vraiment 24 heures sur 24 l'un sur l'autre. Le temps que j'ai passé avec mes compagnons de cordée – je pense surtout à Pierrick Fine et Charles Dubouloz –, on dort dans la même tente pendant quasiment deux mois. C'est rare, même dans les couples les plus proches. C'est une relation très particulière, à mi-chemin entre l'amitié et l'amour. « Du jour au lendemain, tu pars deux mois et c'est très compliqué à gérer. J'ai encore beaucoup de mal au départ des expéditions à ne plus ressentir cette culpabilité de quitter la personne que j'aime » Vertige Media : Qu'est-ce qui différencie les deux pour toi ? Symon Welfringer : C'est difficile de définir chaque mot, surtout ceux-là ! Pour moi ce qui les distingue, c'est peut-être l'intensité des sentiments et des choses que tu vis ensemble. Et cette intensité de cordée, elle est à mi-chemin entre les deux. C'est assez rigolo parce que souvent, en expédition, on se retrouve à se dire avec les gars : si on était en couple ensemble, ce serait quand même vachement plus simple. Plus jeune, je me disais même : si j'étais homo, ce serait peut-être moins compliqué. Puis avec le recul, j'y crois plus du tout. Il y aurait un million d'autres galères, bien sûr. Vertige Media : Tu veux dire que c'est compliqué pour ton couple dans la « vraie vie » ? Symon Welfringer : Oui, partir aussi longtemps, parfois sans pouvoir donner de nouvelles, c'est toujours problématique. Du jour au lendemain, tu pars deux mois, ça peut être compliqué à gérer. J'ai encore beaucoup de mal au départ des expéditions à ne plus ressentir cette culpabilité de quitter la personne que j'aime. Et en même temps, si cette personne m'aime, elle doit savoir que je suis passionné par l'alpinisme d'expédition. Que ça me constitue, que ça m'a construit. Aujourd'hui, la personne avec qui je partage ma vie le comprend tout à fait. J'ai très envie de construire une relation malgré ces absences qui sont parfois très longues et très particulières. Et je dois reconnaître que j'ai encore du mal là-haut à m'enlever la peur de mettre tout ça en péril. En vérité, ça m'a toujours stressé. L'amour que j'éprouve dans ma relation est bien plus important que l'amour que j'ai pour la montagne. Cette phrase qu'on dit parfois : « Moi, j'ai deux copines, c'est toi et la montagne », ça me parle pas du tout. « Moi, le contact physique est un truc qui me manque beaucoup. C'est hyper important. J'ai besoin de câlins » © Mathieu Ruffray Vertige Media : Comment gères-tu le manque en expédition ? Symon Welfringer : Il y a plusieurs phases. Au début, t'as une période d'une dizaine de jours où l'absence humaine se fait vraiment ressentir. C'est dur parce que tu sais que tu vas vers quelque chose d'engagé, que tu ne sais pas si tu vas revenir à 100 %. Ce truc me tord le cœur. Après, tu rentres dans une nouvelle phase. Tu captes que si tu es là, c'est que tu avais envie d'être là. Tu es là pour vivre ta passion, ce qui t'a construit. Et pendant ce moment-là, tes proches t'accompagnent dans l'esprit bien sûr, mais aussi grâce au téléphone satellite. C'est plus pragmatique, mais l'InReach (le nom de la technologie de communication satellite développée par Garmin, ndlr) maintient un lien puissant. Il y a peu de mots, mais ils sont écrits avec parcimonie et beaucoup de sincérité. C'est un vrai sujet en fait ! Il faut que tu te rappelles de l'époque du Nokia 3310 où tu avais les SMS tronqués. D'autant plus qu'en fonction des conditions, il peut y avoir des bugs. Donc quand tu envoies « Je t'aime, tout va bien », ça va. Mais quand tu veux avoir une conversation un peu deep et que le SMS 3 sur 8 part avant le 5 sur 8, ça peut être compliqué ! Vertige Media : Ces moments de manque, tu les partages avec ton compagnon de cordée ? Symon Welfringer : Carrément ! Non seulement je les partage, mais je les comble. Moi, le contact physique est un truc qui me manque beaucoup. C'est hyper important. J'ai besoin de câlins. C'est pour ça que je vais chercher ça avec Charles ou Pierrick. Et puis, quand tu as fini une ascension ou que ton compagnon de cordée vient de réchapper d'une crevasse comme ça a été le cas pour Charles sur le Gasherbrum 4, c'est pas une accolade de poto un peu bourré en fin de soirée. C'est une vraie étreinte. Un truc vraiment fort. Vertige Media : Tu leur as déjà dit « Je t'aime » à tes compagnons de cordée ? Symon Welfringer : Oui, à plusieurs reprises. Alors, c'est sur des périodes bien définies et plutôt par texto. Mais c'est parfois plus facile de leur dire à eux plutôt qu'à ma copine car c’est une relation bien différente. « C'est la montagne qui m'a permis de me poser la question de mon attirance envers les hommes ou les femmes » Oh, une infidélité à Charles Dubouloz (ici avec Laurent Thévenot) ! © Damien Largeron Vertige Media : On associe très souvent l'esprit de cordée à la solidarité, au partage, à la cohésion. Beaucoup moins à l'amour ou aux sentiments amicaux. Pourquoi ? Symon Welfringer : Le milieu de l'alpinisme a toujours été marqué par la virilité. T'as toujours eu l'impression qu'il fallait être un mec avec une barbe énorme, un vrai bonhomme... Le courage, l'abnégation, la solidité mentale et physique qu'il faut pour aller là-haut laissent peu de place à l'expression des sentiments amoureux. Et en même temps, je n'ai jamais autant parlé de ces sujets qu'avec Charles. Je vais te dire un truc, c'est la montagne qui m'a permis de me poser la question de mon attirance envers les hommes ou les femmes. Grâce aux expés, j'ai pu me poser la question sans les préjugés du monde extérieur. Si j'avais eu une part de moi homosexuelle, je pense que je l'aurais découvert assez rapidement grâce aux expéditions. Dans la vie de tous les jours, beaucoup de gens s'en rendent compte très tard à cause du jugement et du regard des autres. En expé, tu peux le découvrir vachement plus tôt. Vertige Media : Dans Le cavalier sans tête tu confies avoir eu un coup de foudre pour Charles Dubouloz. Symon Welfringer : Ouais, j'ai rencontré quelqu'un avec qui j'étais aligné sur ma vision de la montagne. Un bon compagnon de cordée, c'est quelqu'un qui dose l'engagement comme toi, qui voit la limite comme toi. Avec Charles, on partage cette limite. On était prêts à pousser tous les deux à la même intensité jusqu'au même moment. J'admire aussi la façon dont il exerce son métier d'alpiniste. On est différents, il va davantage être intéressé par les choses qui brillent, la fame. Mais j'ai énormément d'admiration pour ce qu'il entreprend, la manière dont il gère ses sponsors, sa communication, ses projets... Et puis, je le trouve stylé. J'aime bien ce qu'il dégage, son attitude, sa posture, son caractère. Bref, si tu fermes les yeux et que tu ne sais pas de qui je parle, tu te dis que je parle de ma meuf ! [rires]. « Les Japonais pensent qu'avec Charles, on est en couple dans la vie de tous les jours » Vertige Media : En même temps, certaines images le montrent bien... Symon Welfringer : Tu sais que Le Cavalier sans tête a été pas mal vu au Japon parce que Millet (sponsor de Symon et producteur du film, ndlr) a une filiale dans le pays ? Eh bien, là-bas, iels sont tous persuadé·e·s qu'on est en couple dans la vie de tous les jours. Des potes ont croisé des Japonais en expédition au Népal. Quand ils leur ont dit la vérité, les mecs étaient interloqués, presque ils tombaient des nues. C'était trop drôle. Bon après, même si vous n'êtes pas Japonais·e... © Mathurin Vauthier Vertige Media : Existe-t-il une forme de fidélité dans la cordée ? Symon Welfringer : C'est un sujet vraiment pas évident... Si Charles part faire un projet avec quelqu'un d'autre, je vais forcément ressentir un peu la jalousie. Et c'est complètement injustifié. Il n'y a pas d'exclusivité. Et c'est vraiment nul d'en mettre là-dedans. Mais ce serait mentir que de dire que je ne ressentirais rien. On a vécu tellement de trucs ensemble, des trucs tellement singuliers. À tel point que ça fait un peu bizarre que ton compagnon les vivent avec quelqu’un d’autre Vertige Media : On connaît tellement de destins tragiques en alpinisme. Comment te protèges-tu émotionnellement ? Symon Welfringer : Je ne me protège pas. Le faire, ça voudrait dire limiter mon expérience. Et j'ai trop envie de vivre les trucs à 3000%. Si ça arrive, je verrai au moment. Des accidents, on en a tous déjà vécu. Malheureusement, avec le temps, tu commences à accepter le truc... Mais m'en prémunir en me passant de la pommade, je ne le fais pas. Je pense que si je me protégeais, ça altèrerait trop la relation. Et ça me ferait passer à côté de trop de choses, trop de sentiments. Ce serait dommage.
- Salles d'escalade : la fin du rêve américain
Pendant dix ans, l'escalade indoor nord-américaine a surfé sur une vague de croissance insolente. Ouvertures en cascade, capitaux affluant, boom post-olympique. Mais en 2025, la fête est finie. Selon le rapport annuel du Climbing Business Journal, 73 % des exploitant·e·s déclarent subir des conditions économiques dégradées. Tarifs douaniers, inflation, baisse de fréquentation, tensions sociales : l'industrie change d'ère. Plongée dans une mini-crise qui pourrait bien traverser l'Atlantique. (cc) Alexander Williams / Unsplash Comme d'habitude, en arrivant au travail le matin, Dana Caracciolo scrute ses tableaux de bord comme on guette un diagnostic médical. Petit check-in des entrées, auscultation de la boutique, pouls des abonnements. Anatomie d'une chute. En ce dernier trimestre de l'année 2025, le café de Dana a moins bon goût. Habituée à la croissance à deux chiffres, voilà que la responsable de la Doylestown Rock Gym – une salle d'escalade privée indépendante en Pennsylvanie – regarde ces visualisations zipper. La chute n'est pas si brutale, mais elle inquiète. D'autant plus que la maladie ne se voit pas que dans les chiffres, elle s'observe aussi un peu partout. « Les clients n'achètent plus de neuf à la boutique, ils nous disent désormais vertement qu'ils ne peuvent plus se permettre leurs petits plaisirs d'après séance, confie Dana Caracciolo à Climbing Business Journal (CBJ). Je vois même de plus en plus de chaussons avec des trous, histoire de gratter une session de plus... » « Les années fastes sont terminées » Un gestionnaire de réseau de salles américaines L'anecdote porte. Car entre les murs des salles d'escalade privées américaines, elle résonne parmi les témoignages de la centaine d'exploitant·e·s que Climbing Business Journal a recueilli dans son rapport annuel. Publié le 8 février dernier, le document fait office de publication de référence pour l'industrie de l'escalade nord-américaine, voire mondiale. Et dans celui de 2025, dès l'introduction, le ton est donné : 73 % des responsables de salles rapportent des conditions économiques dégradées. Un chiffre qui marque un tournant. Et installe une réponse. Car à la question de savoir si l'âge d'or de l'escalade indoor est terminé outre-Atlantique, la réponse est oui. Le coût de la vis Comme souvent avec ce genre de rapport, les données parlent d'elles-mêmes. Si les ouvertures de salles ne diminuent pas fortement – en 2025, 40 nouvelles salles ont ouvert aux États-Unis contre 48 en 2024 – les établissements commencent à fermer. L'année dernière, ce sont 12 salles d'escalade qui mettaient la clé sous la porte. La croissance nette du secteur, quant à elle, s'établit à 4,7 %, contre 6,3 % l'année précédente et environ 10 % avant la pandémie. Les chiffres se lisent au décile près et ne traduisent pas un effondrement soudain. Cela dit, ils nivellent une trajectoire, vers le bas. Car il y a plus inquiétant encore : la fréquentation recule. Le rapport de CBJ révèle que le trafic a diminué dans toutes les catégories de salles. Les petites structures (moins de 1 000 mètres carrés, nda) enregistrent une baisse de 4,9 %, les salles moyennes (entre 1 000 et 2 300 mètres carrés, nda) de 3,4 %, et les grandes enceintes (plus de 2 300 mètres carrés, nda) de 2,1 %. Même les grosses enseignes ne sont pas épargnées. Pendant ce temps, les coûts explosent. 85 % des salles déclarent avoir vu leurs dépenses totales augmenter. Les postes les plus touchés ? L'énergie, les assurances, et surtout la masse salariale. 85 % des exploitant·e·s ont dû augmenter leurs budgets salariaux, coincé·e·s entre inflation, pénurie de main-d'œuvre qualifiée et, dans certains cas, pressions syndicales. « Les conditions économiques et politiques sont plus difficiles pour la plupart des individus et des entreprises », résume Darrell Gschwendtner, propriétaire de Whetstone Climbing à Fort Collins, au Colorado. John Pritchard, propriétaire et PDG de Stone Co. Climbing à College Station, au Texas, renchérit : « Le cœur de l'économie est faible. Nous avons trouvé des moyens de tenir un peu, mais en général, l'élan que nous avons connu en 2021 et 2022 n'existe plus depuis quelques années. » Un autre gestionnaire d'un réseau de salles qui a préféré garder l'anonymat le résume avec d'autres mots : « Les années fastes sont terminées. Il est désormais beaucoup plus difficile d’être rentable si l’on ne dispose pas de la taille critique et des structures nécessaires pour soutenir une croissance institutionnelle ou des opérations de fusion-acquisition ». Derrière cette détérioration, le monde de l'escalade – comme beaucoup d'autres secteurs – cherche ses coupables, parfois fantômes. D'abord, les tarifs douaniers. Depuis 2024, l'administration Trump a réinstauré et alourdi une série de taxes sur les importations en provenance d'Asie et d'Europe. Or, une grande partie du matériel d'escalade indoor – prises, panneaux modulaires, systèmes d'assurage – est fabriquée à l'étranger. Mécaniquement, les grandes chaînes comme Movement, Touchstone ou Central Rock doivent désormais composer avec des chaînes d'approvisionnement plus coûteuses et moins prévisibles. « Je pense qu'il y a eu beaucoup d'incertitude économique cette année avec les tarifs douaniers et d'autres politiques gouvernementales qui ont joué un rôle dans la réduction du trafic de visiteurs de notre salle », abonde Javan Bowsher, gérant de Granite Arch Climbing Center à Rancho Cordova, en Californie. « Les grimpeur·se·s assidu·e·s continuent de fréquenter régulièrement la salle. C'est la clientèle occasionnelle qui recule, ou ce sont les nouveaux·elles venu·e·s qui ne reviennent pas » Nathan Craft, responsable d'Inner Peaks, une petite chaîne régionale de Caroline du Nord. Ensuite, l'inflation persistante. Les coûts énergétiques restent élevés, les primes d'assurance s'envolent, et les loyers commerciaux continuent d'augmenter dans les grandes métropoles. « J'enfonce une porte ouverte, mais tout augmente, lâche Sharon Knorr, directrice des opérations chez MetroRock. Et les gens ont moins de revenus disponibles ». Parmi la multitude de verbatims sélectionnés dans le rapport de CBJ, tous convergent vers les comportements plus économes de la clientèle. En langage d'expert en économie, on appelle cela une « compression des dépenses discrétionnaires ». Traduit dans le quotidien d'une salle d'escalade, c'est une bière en moins après sa séance, un sandwich au déjeuner en lieu et place du resto de l'enseigne et des anniversaires qui ne s'organisent plus au milieu des voies. Nathan Craft, responsable d'Inner Peaks, une petite chaîne régionale de Caroline du Nord, le confirme : « Les grimpeur·se·s assidu·e·s continuent de fréquenter régulièrement la salle. C'est la clientèle occasionnelle qui recule, ou ce sont les nouveaux·elles venu·e·s qui ne reviennent pas. » Or, c'est souvent elle qui structure le chiffre d'affaires d'une salle avec ses repas en famille, ses achats de goodies et ces fêtes d'anniversaire. Merci Patron Toutes les salles ne subissent pas la crise de la même manière. Le rapport de CBJ révèle une fracture nette entre les grandes chaînes et les structures indépendantes. D'un côté, les mastodontes : Movement Climbing (34 sites), Central Rock (29), Touchstone (18). Ces groupes, souvent soutenus par des fonds d'investissement ou des capitaux privés, résistent mieux au pays de l'Oncle Sam. Dans le pays le plus propice au capital-risque du monde, leur taille leur permet de négocier des contrats d'achat groupés, d'absorber les hausses de coûts et de maintenir des budgets marketing agressifs. De l'autre, les petites salles indépendantes. Pour elles, la situation est critique. Coincées entre inflation et concurrence des chaînes, beaucoup peinent à maintenir leurs effectifs. Certaines ferment. D'autres sont rachetées. Bienvenue dans le darwinisme économique classique au travers duquel le rapport note que les 12 fermetures définitives de 2025 concernent exclusivement des structures de moins de 1 000 mètres carrés, situées majoritairement dans des zones rurales. Quand les revenus stagnent et que les actionnaires exigent des rendements, quelqu'un doit payer. Et c'est rarement l'actionnaire. Cette consolidation accélérée pose aussi une question structurelle : quel modèle économique pour l'escalade indoor américaine va-t-il imposer ? Les grandes chaînes, souvent adossées à des fonds de private equity (investissements dans des entreprises non cotées en bourse, ndlr), doivent dégager des marges pour satisfaire leurs actionnaires. Movement, racheté en 2019 par El Cap Holdings – lui-même soutenu par un fonds d'investissement –, en est l'exemple le plus frappant. Dans ce contexte, de nouvelles négociations sociales apparaissent. Depuis 2021, 18 salles d'escalade américaines se sont syndiquées, principalement au sein des groupes Movement, Touchstone et VITAL. Comme le montrait notre reportage publié en janvier 2026, de plus en plus de travailleur·se·s de l'escalade réclament des salaires décents, des protections contre le harcèlement et des conditions de travail plus sûres. En face, les directions résistent, arguant des marges trop serrées. Quand les revenus stagnent et que les actionnaires exigent des rendements, quelqu'un doit payer. Et c'est rarement l'actionnaire. Entre peur et seconde jeunesse Face au décrochage, le rapport de CBJ identifie tout de même quelques prises. Le plus frappant : les programmes jeunesse. En 2025, les inscriptions d'enfants et d'adolescent·e·s ont explosé dans certaines régions. Le Midwest enregistre une hausse de 84 % de nouveaux inscrits aux cours collectifs et aux équipes de compétition. « Nous avons fait [de la programmation jeunesse] une priorité, explique Christopher Deal, propriétaire de Fargo Climbing dans le Dakota du Nord. En partie parce que nous avions besoin de plus de ventes et de ventes plus fiables. » Laura Bellisle, propriétaire de Black Hill Basecamp dans le Dakota du Sud, confirme : « Les adhésions et les programmes pour enfants ont fortement augmenté – représentant toute notre croissance ». L'innovation technologique offre aussi des pistes. En 2025, plusieurs fabricants ont lancé des systèmes de gamification fondés sur l'intelligence artificielle, des capteurs de hauteur pour les auto-assureurs, et des outils de gestion de l'ouverture de voies assistés par IA. Un moyen, espèrent certain·e·s exploitant·e·s, de fidéliser une clientèle plus jeune et d'optimiser les coûts opérationnels. Enfin, la spécialisation bloc se confirme. En 2025, 73 % des nouvelles salles ouvertes en Amérique du Nord sont des gyms exclusivement dédiés au bloc. Coûts d'installation plus bas, rotation plus rapide de la clientèle, et public plus large. Une évolution qui reflète un changement culturel : l'escalade n'est plus seulement un sport de performance, c'est devenu une activité sociale, urbaine, accessible. Malgré ces niches d'économies et les facteurs de soutenabilité que peuvent constituer les nouveaux matériaux comme les murs en bambou de Walltopia ou ceux en eucalyptus d'EP Climbing, 61 % des exploitant·e·s s'attendent à une augmentation de leurs revenus. Un chiffre qui cache des disparités énormes. Les grandes chaînes tablent sur une croissance modérée. Les petites structures indépendantes, elles, espèrent juste… survivre. Retour en Pennsylvanie. Dana Caracciolo continue d'observer ses tableaux de bord dans sa morning routine. En ce début d'année 2026, les chiffres n'ont pas bougé. La crise non plus. Comme beaucoup d'exploitant·e·s de petites structures, la patronne a appris à naviguer à vue dans un environnement devenu imprévisible. Elle fait désormais partie d'une génération de porteur·se·s de projets qui doit – souvent, pour la première fois – composer avec la fin d'un rêve qui promettait une croissance mécanique. Alors, comme un clin d'oeil imposé à la pratique, les gestionnaires de salles d'escalade doivent aussi apprendre à gérer avec un sentiment qu'ils et elles connaissent bien. Car selon Miura Hawkins, une autre PDG du secteur : « L'impression que je retire des propriétaires de salles dans tout l'hémisphère occidental, c'est la peur ».
- 60 % de sportifs victimes de violences : le sport fabrique-t-il ses propres abus ?
Une étude publiée en ce début d’année 2026 révèle que 59,7 % des licencié·es interrogé·es déclarent avoir subi au moins une forme de violence dans leur club actuel. Le chiffre claque. Mais c’est sa logique interne qui dérange : plus la pratique est compétitive, intensive et institutionnalisée, plus l’exposition augmente. Car derrière les individus, toute une architecture du sport de performance pose question. Coupe du monde IFSC 2024 à Chamonix © David Pillet Il y a deux manières de lire un chiffre comme 59,7 %. La première consiste à y voir un scandale. La seconde, plus dérangeante, consiste à y voir un symptôme. Dans Interpersonal violence in French sports clubs: who are the victims?, publié début 2026, Élise Marsollier et Grégoire Bosselut établissent un constat : près de six licencié·es sur dix interrogé·es déclarent avoir subi au moins une forme de violence dans leur club actuel. Le chiffre est massif. Mais l’étude ne se contente pas d’empiler des cas. Elle met en évidence un gradient : l’exposition augmente quand la pratique devient plus intensive, plus compétitive et plus institutionnalisée. Autrement dit, la question n’est pas seulement « qui a dérapé ? », mais « dans quelles configurations le risque monte ? ». La violence comme fait social Commençons par l’ossature : 59,7 % des répondant·es déclarent avoir subi au moins une violence interpersonnelle dans leur club actuel. Dans le détail, 40,3 % évoquent des violences psychologiques, 24,1 % de la négligence, 15,1 % des violences physiques et 6,7 % des violences sexuelles. Une minorité — 3,8 % — dit avoir subi l’ensemble des formes mesurées. Pris séparément, ces chiffres frappent. Pris ensemble, ils racontent autre chose qu’une addition d’« affaires » : une cohérence. La violence la plus fréquente n’est pas celle qui fait la une. Elle n’a pas besoin de cris ni de coups pour produire ses effets. Elle s’installe dans un climat : remarques qui rabotent, mises à l’écart, comparaisons dégradantes, pression qui se déguise en « exigence », et cette petite pédagogie de l’humiliation qui finit par passer pour un passage obligé. « Il y a une violence permanente, qui a lieu dans les institutions et qui a lieu de plus en plus fréquemment et de plus en plus férocement quand on monte en niveau » Valentin Sansonetti À ce stade, l’étude invite à changer de focale. La violence n’est pas seulement un acte isolé : c’est une relation. Elle suppose une asymétrie, une autorité, une dépendance — bref, un cadre. Or un club n’est pas un simple lieu de pratique. C’est une micro-institution : il distribue des statuts, impose des normes, fabrique des réputations, organise l’accès au temps de jeu, aux compétitions, aux sélections. Il socialise autant qu’il entraîne. Élise Marsollier et Grégoire Bosselut notent d’ailleurs un point qui, méthodologiquement, n’a l’air de rien mais dit beaucoup : les participant·es exposé·es à certaines violences abandonnent plus souvent le questionnaire. Même anonymisée, la parole se retire. Comme si le sport apprenait aussi, très tôt, à ravaler — et à confondre le silence avec la solidité. Valentin Sansonetti, auteur de La loi du plus sport, résume cette intuition dans nos échanges : « Il y a une violence permanente, qui a lieu dans les institutions et qui a lieu de plus en plus fréquemment et de plus en plus férocement quand on monte en niveau. » Il formule également un principe qui aide à comprendre ce que la statistique peine parfois à dire : « Le sport moderne repose sur une logique où il faut mériter sa place. Et pour mériter, il faut souffrir. » Dans un univers où les places sont rares, où l’accès aux compétitions, aux créneaux et aux sélections se joue dans des rapports hiérarchiques, la frontière entre « exigence » et maltraitance peut se brouiller, et la parole a parfois un coût. La performance comme principe organisateur L’étude devient plus dérangeante lorsqu’elle met au jour une relation simple : l’exposition augmente avec l’intensité. Les sportif·ves qui s’entraînent plus de dix heures par semaine déclarent davantage de violences (68,9 %) que celles et ceux en dessous de cinq heures (54,2 %). Même logique côté niveaux : les pratiquant·es engagé·es au niveau national rapportent plus de violences (70,6 %) que les pratiquant·es en loisir (53,6 %). Il faut être précis : ce gradient ne prouve pas que la performance « cause » mécaniquement la violence. Il indique en revanche que, dans les espaces les plus compétitifs, les rapports de dépendance pèsent davantage. Plus le niveau monte, plus l’athlète dépend d’intermédiaires : entraîneur·e, sélectionneur·e, commission, fédération. Cette dépendance a des effets concrets : accès aux compétitions, temps de jeu, visibilité, financements, parfois articulation avec le scolaire ou le professionnel. Quand les places sont rares et les décisions concentrées, contester peut devenir risqué, et l’adaptation prend souvent le dessus. Valentin Sansonetti le résume ainsi : quand le haut niveau de la performance « régit l’ensemble de la pratique », cela « désingue énormément de gens ». Dit autrement, un modèle conçu pour produire une élite ne sélectionne pas seulement des performances. Il sélectionne aussi des comportements, des manières d’obéir au cadre, de tenir la pression, d’accepter la dureté. Et comme il trie, il produit mécaniquement des perdant·es : des corps usés, des adolescent·es qui apprennent tôt que l’obéissance est une compétence, des sportif·ves qui comprennent que leur place est conditionnelle. Dans ces configurations de rareté et de dépendance, les abus ne deviennent pas « désirés ». Ils deviennent plus faciles à installer et plus difficiles à contester. L’institution face à elle-même : le cas FFME Les chiffres prennent une autre dimension quand on regarde ce qu’il se passe après un signalement. Dans le cadre de notre travail, Vertige Media a documenté un cas de signalement d’agressions sexuelles concernant une grimpeuse de l’équipe de France. C’est là que la violence devient aussi un objet administratif, juridique et politique. Dans ce cas, la frontière entre sphère privée et responsabilité fédérale est mobilisée. La procédure s’ouvre, puis impose ses temporalités : délais, échanges, arbitrages, mesures conservatoires qui tardent. Pendant ce temps, l’athlète concernée continue d’évoluer dans un environnement qui n’a pas encore été reconfiguré. « Si on ne parle que des records et des exploits, on ne s’intéresse jamais aux violences, aux traumatismes, au processus » Valentin Sansonetti Ce que le cas de la FFME met en lumière ne se résume pas à une volonté de dissimulation. La mécanique est plus froide, plus structurelle : une fédération n’est pas seulement une instance morale, c’est une machine à organiser des carrières, des collectifs, des calendriers, des résultats. Elle doit arbitrer, sans toujours le dire, entre deux impératifs qui entrent en collision quand la violence surgit : protéger les personnes et protéger la continuité du système. Autrement dit, la question n’est pas seulement « est-ce qu’on a voulu cacher ? », mais « qu’est-ce qu’une institution de performance sait faire — et ne sait pas faire — quand un événement menace l’ordre de la performance ? ». Le haut niveau repose sur des investissements lourds : humains, financiers, symboliques. Un·e entraîneur·e performant·e est un actif. Un collectif national est un capital. Une réputation internationale est un enjeu. Dans ce contexte, la gestion d’un signalement ne se joue pas seulement sur des principes affichés. Elle se heurte aussi à des contraintes très concrètes : calendrier sportif, image publique, stabilité interne, peur du précédent. Valentin Sansonetti a cette formule, dans nos échanges : « Si on ne parle que des records et des exploits, on ne s’intéresse jamais aux violences, aux traumatismes, au processus ». L’affaire FFME cristallise cette tension : entre la nécessité de protéger les personnes et celle de préserver l’institution. L’étude de Élise Marsollier et Grégoire Bosselut en donne l’ampleur. Le cas fédéral en montre la matérialité, et la manière dont une violence, une fois signalée, devient aussi une question de gouvernance. Le modèle, ou la question qui fâche Reste une question de fond : que permet de dire, et de ne pas dire, un chiffre comme 59,7 % ? L’étude ne transforme pas chaque club en coupable. Elle pointe un risque qui se distribue selon des configurations. Les violences déclarées sont plus fréquentes chez les pratiquant·es les plus intensif·ves et chez celles et ceux engagé·es au niveau national, et cette pente invite à regarder les mécanismes qui accompagnent la performance : rareté des places, concentration des décisions, dépendances fortes, culture du « mérite ». L’enjeu, au fond, n’est pas de « réparer l’image » du sport. Il est de prendre au sérieux ce que montrent les données et ce que racontent les personnes qui les vivent : si l’on veut réduire le risque, il faut interroger les espaces où il augmente, et ce que ces espaces tolèrent, normalisent ou taisent.
- L’ICE : un évènement qui peut rester de glace ?
À L’Argentière-la-Bessée, l’ICE Climbing Écrins continue de rassembler, chaque hiver, plusieurs centaines de pratiquant·e·s autour de la cascade de glace. Mais derrière l’image d’un rendez-vous solidement installé dans le paysage montagnard, l’édition 2026 s’inscrit dans un contexte particulier : changement d’équipe organisatrice, baisse des subventions publiques, réchauffement climatique. Alors, comment composer dans l'incertitude ? Pelvoux © PEMA L’ICE Climbing Écrins n’a jamais été un événement spectaculaire au sens classique du terme. Pas de tribunes, peu de mise en scène, encore moins de promesses clinquantes. Depuis trente-six ans, le rendez-vous hivernal de L’Argentière-la-Bessée suit une autre logique : permettre à des pratiquant·e·s de tous horizons de découvrir ou de perfectionner la cascade de glace, au contact direct du territoire et de celles et ceux qui y vivent. En 2026, cette apparente stabilité masque pourtant une transition importante. Après dix années d’organisation portées par Cathy Jolibert, l’événement change de mains. Une reprise discrète, collective, sans rupture affichée, mais qui oblige la nouvelle équipe à regarder l’ICE autrement : non plus seulement depuis l’expérience des participant·e·s, mais depuis ses fondations — son économie, son rapport à la pratique, et les valeurs qu’il met concrètement en œuvre. Reprendre sans rompre La passation ne s’est pas faite dans l’urgence. Julie Gégout, ostéopathe, originaire des Hautes-Alpes, travaillait déjà sur l’événement depuis plusieurs années lorsqu’elle apprend, avec Maëlle Le Ligné et Oriane Jouneau, que Cathy Jolibert s’apprête à passer la main. « On savait que ça allait arriver », raconte-t-elle. La reprise s’organise progressivement, jusqu’à former un noyau de cinq personnes, rejoint par deux guides, Octave Garbolino et Nil Bertrand. L’événement ne tient pas principalement sur les partenaires privés. Son équilibre repose sur trois piliers : les inscriptions, les subventions publiques et, dans une bien moindre mesure, les stands de marques. L’équipe revendique une organisation horizontale. Pas de direction incarnée, pas de figure unique. Ce choix impose un tempo plus lent, mais aussi une méthode : comprendre avant d’ajuster. « On connaissait beaucoup la surface, mais pas ce qu’il y avait en dessous de l’iceberg », résume Julie Gégout. La formule renvoie à l’écart entre l’événement tel qu’il est vécu — les cascades, les ateliers, les soirées — et ce qui le rend possible : les partenariats, les plannings, les équipes historiques, l’équilibre logistique. L’édition 2026 a donc été pensée comme une année d’observation. L’équipe maintient l’architecture générale, s’appuie sur des personnes en place parfois depuis vingt ou trente ans, et évite les changements brusques. Mais elle imprime déjà une manière de faire. Les inscriptions ont été ouvertes d’abord à celles et ceux qui n’étaient jamais venu·es, avant d’être proposées aux ancien·nes. Selon Julie Gégout, près des trois quarts des participant·e·s de cette édition découvraient l’ICE. Cervières © PEMA Au total, l’événement a rassemblé environ 500 personnes, en incluant 70 invité·es accueilli·es dans un cadre solidaire. Le signal est clair : éviter que le festival ne se referme sur un cercle d’habitué·es, et rappeler qu’un rendez-vous de montagne n’est pas seulement une affaire de niveau ou d’équipement, mais aussi de conditions d’accès — à une pratique, à un territoire, à un imaginaire. Un modèle fragile, assumé comme tel Sur le plan économique, l’ICE Climbing Écrins fonctionne à rebours de ce que l’on pourrait imaginer. L’événement ne tient pas principalement sur les partenaires privés. Son équilibre repose sur trois piliers : les inscriptions, les subventions publiques et, dans une bien moindre mesure, les stands de marques. Le budget global avoisine les 100 000 euros. Environ la moitié provient des inscriptions. Les partenaires — principalement les marques présentes sur le salon — représentent autour de 10 000 euros. Le reste dépend des collectivités territoriales. La diversification existe, mais elle reste périphérique. Elle répond surtout à des besoins ponctuels — récupération, accompagnant·e·s, météo — plutôt qu’à une stratégie de substitution. Cette dépendance est assumée, mais elle inquiète. « Ça tient sur les subventions. Aujourd’hui, ça tient. Demain, on verra », dit Julie Gégout sans détour. Les demandes sont déposées à l’automne, les réponses arrivent souvent en février ou mars, alors que l’événement est déjà engagé. L’ICE se construit donc avec une part d’incertitude : si une aide diminue — ou disparaît — l’ajustement se fait après coup, sur un budget déjà consommé. Dans ce contexte, les choix possibles sont rapidement contraints. Si les subventions baissent, il faut arbitrer : augmenter le prix des inscriptions, rendre payants des concerts jusque-là gratuits, ou réduire certains postes. Aucun de ces scénarios n’est neutre. Tous touchent à ce qui fait, précisément, l’identité de l’ICE : un événement pensé pour rester accessible, malgré une pratique qui, par nature, suppose du temps, du déplacement et un certain coût. Tour Freissinières © PEMA Ce cadre explique aussi certaines décisions de 2026. Pour encadrer les groupes invité·es, l’équipe s’appuie sur un partenariat avec plusieurs bureaux des guides du territoire, qui mobilisent des encadrant·e·s sur la base du volontariat, dans le cadre d’accords internes à leurs structures. Le dispositif permet d’ouvrir l’événement à des publics qui n’auraient pas forcément pu y accéder, tout en limitant un poste de dépense qui, les années précédentes, pesait sur le budget. Derrière l’affichage solidaire, il y a donc aussi une réalité très concrète : tenir les prix bas, dans une période de contraction budgétaire, suppose de réinventer des équilibres. La glace, sans promesse La question de l’avenir de la cascade de glace traverse nécessairement l’événement. Le réchauffement climatique rend la pratique plus incertaine, plus variable, parfois impossible. L’ICE ne cherche pas à contourner cette réalité. « On n’a pas envie de mentir », insiste Julie Gégout. Certaines années sont favorables, d’autres beaucoup moins. Il est déjà arrivé que des sorties prévues soient remplacées par d’autres activités, faute de conditions. L’un des points les plus discutés reste l’« autowash », ce dispositif qui demande à chacun·e de laver son assiette et ses couverts, et que Julie Gégout dit « fort contesté » L’équipe conteste toutefois l’idée d’un glissement général vers des ateliers « à côté » de la glace. Les ordres de grandeur qu’elle avance sont les suivants : environ 300 personnes par jour engagées sur des sorties glace, contre une cinquantaine réparties sur l’ensemble des autres ateliers. La diversification existe, mais elle reste périphérique. Elle répond surtout à des besoins ponctuels — récupération, accompagnant·e·s, météo — plutôt qu’à une stratégie de substitution.Sur l’artificialisation, la ligne est prudente. Les structures existantes servent de solution de repli, notamment pour l’initiation. Mais l’équipe ne souhaite pas, à ce stade, compenser systématiquement l’absence de glace naturelle par des installations artificielles. « Pour le moment, on avance année après année », dit Julie Gégout. Si la glace est là, elle est au centre. Si elle ne l’est pas, l’événement s’adapte. C’est dans les choix logistiques que cette philosophie apparaît le plus nettement. Repas végétariens, produits locaux, vaisselle à faire soi-même : ces décisions, héritées des éditions précédentes, sont maintenues sans ambiguïté. L’un des points les plus discutés reste l’« autowash », ce dispositif qui demande à chacun·e de laver son assiette et ses couverts, et que Julie Gégout dit « fort contesté ». Les critiques viennent aussi de professionnel·le·s de la montagne, parfois agacé·es par ce qu’ils perçoivent comme une surcouche de contraintes. Julie Gégout ne cherche pas à convaincre. Elle rappelle l’alternative : servir 500 repas par soir implique soit du jetable en masse, soit une organisation plus contraignante. La ligne est posée moins comme une leçon que comme une cohérence. Reste une gêne plus contemporaine : le nom. En 2026, « ICE » ne renvoie plus seulement à la glace. L’acronyme évoque aussi, pour une partie du public, la police américaine de l’immigration. Julie Gégout en sourit, puis reconnaît l’embarras : « Est-ce qu’en 2026, on peut encore s’appeler l’ICE ? Je ne sais pas. Mais on était là en premier ».
- L'homme pluriel : quand l'escalade redéfinit l'identité
« Tu fais quoi dans la vie ? » Vous avez peut-être remarqué que cette question – pourtant obsessionnelle ailleurs – passe rarement le pas de la porte d'une salle d'escalade ou celui d'un pied de falaise. Peut-être parce que la grimpe crée les conditions d'une pluralité identitaire théorisée par Bernard Lahire dans L'Homme Pluriel ? Tout à fait. Alors analysons cette couche de socialisation qui permet de se définir autrement. Vous pensez qu'ils sont combien dans sa tête là ? (cc) Sean Benesh / Unsplash C'est frappant n'est-ce pas ? Adossé·e au frigo en plein milieu de la contre-soirée de la cuisine, coincé·e au resto entre deux personnes inconnues ou en plein repas des voisins, personne ne vous demandait jamais si vous grimpez du 7a. Pas plus si vous cuisinez bien ou mal et si vous êtes une bête aux échecs. Obsédées par ce qui se passe entre 9h et 17h, nos sociétés occidentales modernes ont imposé une question quasi-invariable. Elle se conjuge avec tout rapport social et domine tous les départs de voie conversationnelles. « Et toi sinon, tu fais quoi dans la vie ? » J'ai le complexe du contexte Le paradoxe frappe tout autant. Ces mêmes sociétés modernes sont pourtant ultra-différenciées : chacun·e traverse quotidiennement une dizaine d'univers sociaux distincts — famille, travail, amis, sport, associations. Nous devrions être des caméléons identitaires, riches de ces expériences multiples. Eh bah non. L'injonction sociale reste la même : se présenter comme un être indivisible. Souvent du même type : qui se lève pour aller bosser, qui rentre le soir pour regarder un truc à la télé. Un type qui a une profession, un diplôme, une origine. Bernard Lahire a consacré son œuvre à déconstruire cette illusion. Dans L'Homme Pluriel (Nathan, collection Essais & Recherche, 392 p), le sociologue français démontre que nous sommes tou·te·s des acteur·rice·s pluriel·le·s, composé·e·s de multiples « répertoires de schèmes d'action ». Chaque contexte social dépose en nous des manières de faire, de penser, de sentir. Ces répertoires coexistent comme des « plis » successifs, des couches de socialisation qui se superposent sans jamais s'effacer complètement. « L'acteur est le produit de l'expérience de socialisation dans des contextes sociaux multiples et hétérogènes », écrit Bernard Lahire. Nous sommes pluriel·le·s par construction. Cette pluralité se trouve pourtant constamment rabattue sur une identité principale. Les « coordonnées personnelles » — nom, profession, catégorie socioprofessionnelle — fonctionnent comme des abstractions unificatrices qui masquent notre complexité réelle. Bernard Lahire parle d'« habitus clivé » pour décrire cette tension entre ce que nous sommes (pluriel·le·s) et ce que la société attend de nous (unifié·e·s). Cette réduction produit des souffrances, particulièrement visibles chez les « transfuges de classe » qu'il étudie, tiraillé·e·s entre leurs différentes appartenances sociales. « Les acteurs incorporent des manières de faire, de penser et de sentir qui sont liées aux contextes dans lesquels ils évoluent » Bernard Lahire Vingt ans avant Lahire, Pierre Bourdieu a montré dans « Comment peut-on être sportif ? » (un texte publié pour la première fois en 1980 dans le recueil Questions de sociologie aux éditions de Minuit, ndlr) que les pratiques sportives se distribuent selon une logique de classe. Les classes populaires investissent les sports de force, de sacrifice, de contact physique — boxe, football, rugby — où le corps s'engage frontalement. Les classes supérieures privilégient les sports d'esthétique, de contrôle, de maîtrise — tennis, natation, golf — où le corps bourgeois « s'épargne » la violence du contact. Cette distribution traduit et reproduit les dispositions corporelles liées à l'habitus de classe. L'escalade occupe une position plus ambiguë dans cet espace. Elle emprunte à la fois à la force brute – tenir sur de petites prises, se tracter – et à l'esthétique du mouvement – la fluidité, l'économie gestuelle, le placement. Mais c'est surtout dans sa dimension sociale qu'elle se distingue : la transmission des savoirs s'opère horizontalement, entre pairs. On partage les beta, on décompose les mouvements, on conseille sur le placement des pieds. Cette sociabilité du conseil crée un contexte relationnel spécifique, différent du rapport hiérarchique au coach ou de la solitude compétitive du tennis. Bernard Lahire s'est justement penché sur ce type de contexte. Il montre que « le contexte présent a le pouvoir d'activation ou d'inhibition du passé incorporé ». Dit autrement : selon l'environnement, certains de nos répertoires de schèmes s'activent tandis que d'autres restent en sommeil. Le bureau active les dispositions professionnelles, la famille sollicite d'autres parts de nous-mêmes, les loisirs en révèlent d'autres encore. L'escalade, par sa structure relationnelle — l'interdépendance vitale entre grimpeur·euse et assureur·euse, l'objectivité de la difficulté, la vulnérabilité partagée face au vide — crée les conditions d'une mise en veille temporaire des identités sociales dominantes. Non pas qu'elles disparaissent, mais elles cessent momentanément d'être le principal critère de reconnaissance et d'interaction. La paroi agit comme un contexte qui appelle d'autres parties de nous-mêmes. Et au hasard : celles qui n'ont rien à voir avec notre fiche de paie par exemple. Prendre le pli Toute pratique sociale régulière laisse une trace dans notre corps et notre esprit sous forme de schèmes d'action. « Les acteurs incorporent (sous forme de schèmes d'action, d'habitudes, de sensibilités, etc.) des manières de faire, de penser et de sentir qui sont liées aux contextes dans lesquels ils évoluent », écrit Bernard Lahire. L'escalade, pratiquée régulièrement, constitue une socialisation secondaire qui vient enrichir notre stock de dispositions. Ce qui s'incorpore en grimpant transforme notre rapport au monde. Le vide devient un partenaire de vigilance plutôt qu'une source de terreur paralysante. L'effort change de nature : la résistance se fait familière, l'échec répété cesse d'être vécu comme une défaite pour devenir un processus normal de progression. La confiance vitale envers l'assureur·euse constitue une expérience relationnelle rare dans nos sociétés où les liens sont souvent plus superficiels ou plus instrumentaux. « Chaque socialisation crée un pli qui se superpose aux autres sans les effacer. Notre personnalité ressemble davantage à un feuilleté qu'à un bloc homogène » Le partage de la beta — cette transmission tactique de l'information sur la manière de réaliser un mouvement — crée une sociabilité fondée sur la coopération plutôt que sur la compétition pure. Une grammaire gestuelle spécifique se développe, une proprioception affinée qui modifie notre rapport à notre propre corps. Tous ces schèmes constituent un nouveau répertoire qui vient s'ajouter aux précédents. « L'acteur pluriel est le produit de l'intériorisation d'une pluralité de schèmes d'action ou d'habitudes », insiste le sociologue français et directeur de recherche au CNRS. Le « je suis grimpeur·euse » ne remplace pas le « je suis enseignant·e » ou le « je suis parent ». Ces identités coexistent, s'articulent, entrent parfois en tension. Lahire utilise la métaphore du « pli » empruntée au philosophe et scientifique allemand du XVIIe siècle Gottfried Wilhelm Leibniz : chaque socialisation crée un pli qui se superpose aux autres sans les effacer. Notre personnalité ressemble davantage à un feuilleté qu'à un bloc homogène. Cette pluralité ne reste pas théorique, elle se joue concrètement. Nous opérons constamment des « transferts de schèmes » d'un contexte à l'autre. La cadre stressée qui trouve en grimpant un rapport au temps ralenti, contemplatif, peut parfois réactiver ce rapport au temps ailleurs. Le travailleur manuel qui expérimente en salle une sociabilité horizontale où son avis compte autant que celui de l'ingénieure intègre cette expérience dans son répertoire identitaire. La personne issue de l'immigration qui, sur la paroi, vit une interaction où son origine n'est pas un marqueur immédiat fait l'expérience d'une autre forme de reconnaissance sociale. Bernard Lahire parle ainsi de « plasticité dispositionnelle » qui désigne notre capacité à activer différents répertoires selon les contextes. L'escalade enrichit cette plasticité en ajoutant une couche de socialisation qui dialogue avec les autres. Parfois en harmonie — le·la grimpeur·euse-ingénieur·e retrouve dans la résolution d'un mouvement le plaisir de la résolution de problème. Parfois en tension — le·la grimpeur·euse-salarié·e doit arbitrer entre une session et des heures supplémentaires. Mais dans tous les cas, cette multiplication des expériences de socialisation élargit notre gamme de possibles identitaires. Bernard Lahire « On ne peut jamais échapper complètement à son passé incorporé », prévient Lahire. Les dispositions forgées dans l'enfance, les ressources économiques et culturelles dont on dispose continuent de jouer un rôle important. L'escalade n'échappe pas aux mécanismes de reproduction sociale qu'elle suspend temporairement. Les barrières sont connues : capital économique (abonnement mensuel, matériel, déplacements), capital culturel (familiarité avec les pratiques sportives de loisir, ethos de l'audace corporelle), capital social (cooptation, réseau de partenaires d'assurage). Les données sociodémographiques le confirment : l'escalade reste massivement pratiquée par des CSP+, diplômé·e·s du supérieur, urbain·e·s. L'homogénéité ethno-raciale frappe. Les codes esthétiques — doudoune technique, van aménagé, vocabulaire outdoor — trahissent cette homogénéité sociale. Un sport qui pourrait désarmer les identités reste lui-même socialement très marqué. Ce constat ne contredit pas les théories du sociologue, membre du Centre Max Weber, il précise même son raisonnement. Il distingue les contextes qui produisent du « désajustement » — décalage entre nos dispositions et les attentes du contexte — et les contextes qui renforcent l'ajustement. Pour celles et ceux qui ont les ressources pour accéder à l'escalade, elle constitue effectivement un contexte de désajustement partiel où d'autres répertoires peuvent s'activer. Mais l'accès même à ce contexte reste socialement filtré. Les « interstices » — ces espaces intermédiaires où nos identités secondaires peuvent s'exprimer — restent néanmoins précieux même s'ils ne bouleversent pas complètement les structures sociales. « Les acteurs pluriels trouvent dans la diversification de leurs appartenances et de leurs pratiques des ressources pour ne pas être totalement assignés à une seule identité », écrit Bernard Lahire dans L'Homme Pluriel. L'escalade offre cet interstice : un espace où expérimenter temporairement d'autres versions de soi, où activer des répertoires qui restent en sommeil ailleurs. L'escalade comme félicité Bernard Lahire dépasse la simple description de notre pluralité intérieure pour poser une question politique : dans quelles conditions pouvons-nous exprimer pleinement cette pluralité ? « Plus un individu est engagé dans des univers sociaux différenciés, plus il développe des dispositions hétérogènes », observe-t-il. À l'inverse, l'enfermement dans un seul univers social — que ce soit par contrainte économique, géographique ou culturelle — appauvrit notre répertoire de possibles. L'escalade illustre ce que Lahire appelle les « conditions de félicité » de l'acteur pluriel : des contextes qui permettent l'activation de répertoires variés, qui ne nous assignent pas à une seule dimension identitaire. Elle montre aussi les limites structurelles de cette félicité : tant que l'accès reste socialement filtré, elle ne peut remplir pleinement cette fonction de pluralisation. « L'homme pluriel est un produit social qui se caractérise par la pluralité de ses dispositions, de ses compétences, de ses croyances et de ses goûts » Bernard Lahire « La pluralité interne n'est pas synonyme de liberté absolue, mais elle ouvre des marges de manœuvre », rappelle Lahire. Chaque nouveau pli incorporé élargit notre gamme de schèmes mobilisables, notre capacité à naviguer entre différents contextes sociaux. L'escalade, comme socialisation secondaire, ajoute cette marge. Non pas une libération totale des déterminismes sociaux — le sociologue rejette ce romantisme — mais un enrichissement du répertoire identitaire. « L'homme pluriel est un produit social qui se caractérise par la pluralité de ses dispositions, de ses compétences, de ses croyances et de ses goûts », résume Lahire. Cette pluralité n'est ni chaos ni fragmentation pathologique : c'est notre condition normale dans les sociétés différenciées. Le problème survient quand les institutions sociales — le travail, l'administration, les interactions quotidiennes — nous forcent constamment à nous présenter en masquant notre complexité réelle. L'escalade offre un modèle réduit de ce que pourrait être une société qui reconnaîtrait et valoriserait cette pluralité plutôt que de la nier. Sur la paroi, nous ne sommes pas d'abord notre profession ou notre origine. Nous sommes la somme momentanée de nos différents répertoires activés : le corps qui grimpe, l'esprit qui résout le mouvement, la confiance partagée avec l'assureur·euse, la sociabilité du conseil. Cette expérience reste rare dans nos sociétés où l'identité administrative et professionnelle écrase les autres dimensions. Bernard Lahire nous donne les outils pour comprendre ce que nous vivons intuitivement en grimpant : la possibilité temporaire d'être nous-mêmes autrement, en activant des répertoires qui restent en sommeil dans d'autres contextes. L'escalade ne nous libère pas magiquement de nos identités sociales, elle les met en veille le temps d'une voie, d'une session, d'un projet. Elle ajoute un pli supplémentaire à notre identité plurielle, enrichit notre stock de schèmes mobilisables. Bernard Lahire montre qu'adossé·e·s à un frigo, au resto ou avec nos voisins, nous souffrons de la réduction identitaire, du fait d'être constamment ramené·e·s à une seule dimension de nous-mêmes. Multiplier les contextes de socialisation, traverser des univers sociaux hétérogènes, incorporer des répertoires variés : c'est ce qui nous rend plus capables de naviguer dans la complexité sociale. Plus plastique, en somme. Et le plastique, parfois, c'est fantastique.
- Cairn : pourquoi c’est une très bonne nouvelle pour l'escalade
À rebours des images de vide et de bravoure qui font généralement office de vitrine pour l’escalade, Cairn met au premier plan ce qui fait réellement grimper. Sorti le 29 janvier, le jeu du studio indépendant français The Game Bakers a rapidement dépassé son statut d’« objet de niche ». Une trajectoire qui dit quelque chose de plus intéressant qu’un simple « bon démarrage » : la grimpe séduit aussi quand on cesse d’en faire un spectacle. © Cairn Le Monde l’a mis à l’agenda dès le lancement, The Guardian lui consacrait une critique le même jour, et Courrier international relayait l’enthousiasme de la presse anglo-saxonne. C'est un raz-de-marée. Une couverture presse généraliste, bien loin des cercles d'initiés du monde de la grimpe. Pourtant, à première vue, Cairn n’a rien d’un produit d’appel pour l’escalade. Le jeu – dont les ventes ont déjà dépassé les 200 000 exemplaires — ne court pas après le plan héroïque, ne cherche pas à convertir le risque en divertissement, ne transforme pas la hauteur en argument. Il fait un pari plus exigeant — et, au fond, plus fidèle : une ascension qui se gagne dans la qualité de l’attention, pas dans l’intensité du spectacle. Le moment de sa sortie rend ce parti pris difficile à manquer. L’escalade vient de traverser une séquence de surchauffe médiatique avec l’ascension d’Alex Honnold sur Taipei 101, promue comme un rendez-vous mondial sur Netflix. Ce genre d’événement a une vertu : il fait parler. Et un effet secondaire : il simplifie. Il ramène la pratique à une question binaire — possible ou impossible, admirable ou irresponsable. Cairn arrive juste après, non pour arbitrer, mais pour déplacer le centre de gravité. Il ne demande pas : « Est-ce que c’est possible ? ». Il pose : « Qu’est-ce qui tient, et qu’est-ce qui lâche ? » Et, surtout, qu’est-ce qu’on fait du corps entre les deux. Topo mental Dans Cairn, la paroi ne coopère pas. Elle ne vous « met » pas sur la bonne voie, ne souligne rien, ne vous prend pas par la main. Elle est là, opaque, et c’est à vous de fabriquer de la lisibilité : repérer une aspérité qui peut faire office d’arrêt, estimer la distance où planter le prochain piton, anticiper ce que votre corps sera capable de tenir — pas maintenant, mais dans trente secondes, quand l’épaule commencera à brûler. On comprend vite que l’enjeu n’est pas de trouver « la » solution, mais de composer une suite de décisions qui ne se contredisent pas. Un mouvement peut sembler évident et ruiner la suite. Un autre, moins élégant, vous laisse une marge. Le jeu ne récompense pas l’audace, il récompense la lecture. Il ne valorise pas le geste qui impressionne, mais celui qui économise : une main placée un peu plus bas pour garder de la force, un pied plus « moche » mais qui stabilise, une correction discrète plutôt qu’un pari. Les grimpeur·euse·s s’y reconnaissent parce que c’est exactement ce qu’on fait, dehors ou en salle, quand on cesse de grimper « à l’instinct » : on arrête de se demander si c’est « beau », on se demande si ça tient. Le plaisir, ici, ne vient pas de la hauteur, mais de la justesse. De ce moment où une paroi qui paraissait illisible devient, soudain, praticable — pas parce que le jeu a été généreux, mais parce que vous avez compris quelque chose. Et Cairn accroche aussi des joueur·euse·s qui ne grimpent pas. Il ne demande pas une culture de l’escalade. Il propose une situation claire : lire un terrain, prendre une décision, en payer le prix. Jesper Juul, critique et théoricien du jeu vidéo, a décrit ce mécanisme simplement : on accepte la contrainte parce qu’elle donne un sens aux progrès. Ici, le progrès n’est pas un trophée : c’est un regard qui s’affine. À ce stade, le jeu a déjà fait bouger quelque chose d’important pour la pratique. La montagne cesse d’être un décor de vertige. Elle redevient une surface pleine de possibilités, mais avare en garanties. Et l’escalade, une affaire d’attention avant d’être une affaire de bravoure. Tenir un corps Dans Cairn, on comprend vite que l’on ne contrôle pas une grimpeuse : on administre une situation. Les appuis ne sont pas des points d’accroche « validés » par le jeu, ce sont des prises possibles, parfois médiocres, parfois trompeuses, et c’est à vous de décider si elles valent le coup. La différence se joue là : le jeu ne vous demande pas d’exécuter, il vous demande d’arbitrer. Cette logique produit une forme d’erreur très particulière, rare dans le jeu vidéo : l’erreur lente. On ne tombe pas sur un faux pas spectaculaire, mais sur une addition de petites dettes. Une posture tenue une seconde de trop. Une main placée trop haut par orgueil, puis impossible à « rentabiliser ». Un pied « à peu près » qui oblige le reste du corps à compenser. La chute, quand elle arrive, ressemble moins à une punition qu’à un relevé de comptes. Le studio a explicitement cherché ce type de cohérence. Emeric Thoa explique avoir fait travailler l’équipe avec des spécialistes de la montagne, puis tester le jeu avec des grimpeur·euse·s, notamment pour affiner la lecture d’itinéraire et la crédibilité des sensations. On peut discuter de l’étiquette « réaliste ». On discutera plus difficilement de ce que le jeu réussit à transmettre : une économie du mouvement, faite de marges, de compromis. Le son et la fatigue servent alors de tableau de bord. La respiration ne fait pas décor : elle signale. On apprend à reconnaître le moment où ça tient encore, mais où ça ne tiendra plus longtemps — et, surtout, où la décision se déplace. Dans une pratique souvent racontée comme une victoire sur le vide, Cairn s’obstine à rappeler une vérité moins photogénique : grimper, c’est aussi savoir s’économiser, et savoir renoncer. Le spectacle fabrique du débat, pas des pratiquant·e·s Les grandes séquences médiatiques de l’escalade ont une efficacité redoutable : elles donnent une image simple. Un corps, du vide, une conséquence possible. Dans les années 1980, La Vie au bout des doigts a joué ce rôle. Le film a ouvert une porte — mais la pièce dans laquelle il faisait entrer le public était surtout celle du vertige. Ce que beaucoup ont retenu, ce n’est pas la lecture de la paroi, ni la patience du mouvement. C’est une idée brève, et dissuasive : « C’est dangereux ». La beauté, oui. La pratique, moins. Le direct, aujourd’hui, pousse cette logique encore plus loin. La séquence d’Alex Honnold sur Taipei 101 a suscité ce que produit toujours un risque rendu public : friction, fascination, morale instantanée. Le dispositif fabrique un événement, donc un récit, donc un moteur. Et ce moteur, c’est le danger. C’est lui qui se partage, qui s’argumente, qui polarise. Mais il produit aussi un effet de fond : il transforme l’escalade en exception — quelque chose qu’on regarde comme on regarde une prouesse, pas comme on imagine un apprentissage. Cairn ne fait pas comme si le risque n’existait pas. Il refuse simplement d’en faire le sujet. Dans le jeu, la chute n’est pas un climax : elle ressemble à une facture. Elle arrive après une série de petites décisions mal calibrées : une seconde de trop dans une posture, un appui « à peu près », une solution choisie parce qu’on voulait gagner du temps ou économiser un piton. Le vertige n’est plus un raccourci narratif. Il devient un arrière-plan. Ce que le jeu met au premier plan, c’est la compétence qui évite de tomber. Et c’est peut-être ce qui rend son succès intéressant pour la pratique. Cairn ne se diffuse pas parce qu’il exhibe un danger spectaculaire, mais parce qu’il rend l’escalade intelligible : une discipline de lecture, d’économie, de lucidité. Autrement dit : quelque chose qu’on peut admirer, bien sûr — mais aussi, éventuellement, avoir envie d’apprendre.
- "Emprises", l’escalade en sculpture, de Fontainebleau à Bastille par Ivan Le Pays
Bobigny, un jour de grisaille parisienne. Dans un atelier du Wonder, Ivan Le Pays donne forme à des sculptures qui capturent l’essence du mouvement, inspirées par les rochers de Fontainebleau. Grimpeur et artiste, il vit dans une tension créative entre ses deux passions : la grimpe et l’art. « L’idée, c’est d’explorer ce que l’escalade peut devenir quand elle se libère du cadre de la performance », explique-t-il, les mains noircies de poussière de bois brûlé, la matière première de ses œuvres. © Vertige Media Ce mois-ci, c’est au cœur du partenariat Les Prises de la Bastille entre Arc’teryx et Climbing District, qu’Ivan inaugure "Emprises", une exposition singulière. Des volumes sculpturaux qui semblent tout droit sortis de la forêt de Fontainebleau tapissent le mur d’escalade : ils défient les grimpeurs, non par des prises colorées et des chemins tracés, mais par une invitation au mouvement brut. « Il n’y a pas de ‘top’ ici, pas de point d’arrivée. Juste des gestes à trouver, à inventer », dit-il en ajustant un volume noirci par le feu. Son objectif : pousser les visiteurs à repenser leur grimpe, à jouer sur des sculptures qui ne dictent rien, mais incitent à ressentir. Arc'teryx, ou l’aventure commune Depuis quatre ans, Ivan collabore avec Arc'teryx, la marque d’outdoor réputée pour son exigence technique. C’est en Alaska, lors d’un projet où il tatouait en pleine nature, qu’il attire leur attention. Leur collaboration s’approfondit ensuite dans les Alpes, où Ivan mène installations et projets artistiques pour l'Arc'teryx Alpine Academy. « C’était naturel qu’on bosse ensemble, je pense. Ils voient l’art comme une extension de la nature », partage-t-il. Chaque été, il propose à Arc'teryx une idée nouvelle : direction artistique, installation éphémère, exploration des gestes. En 2023, c’est à Chamonix que son nouveau projet prend forme, avec pour vision de créer un pont créatif, inspiré par la danse-escalade des années 80, ce mouvement hybride où l’escalade s’affranchit du rocher. Ivan s’est nourri des écrits de Patrick Berhault, le pionnier qui, fasciné par la danse, réussissait à tisser des liens improbables entre deux mondes apparemment opposés. « Patrick Bérault, il a travaillé à faire un pont entre l’escalade et le monde de la danse en créant… la danse escalade dans les années 80, et j’ai été fasciné… par le pont qu’il réussissait à faire entre deux milieux qui sont antinomiques à la base. » Cette quête a imprégné sa relation avec Arc'teryx : ici, l'art rencontre l'escalade. Pour Ivan, les sculptures exposées à Bastille incarnent cette vision. « Patrick Bérault, il a travaillé à faire un pont entre l’escalade et le monde de la danse en créant… la danse escalade dans les années 80, et j’ai été fasciné… par le pont qu’il réussissait à faire entre deux milieux qui sont antinomiques à la base. » © Vertige Media Une exposition immersive, ouverte à toutes et tous Ce qui rend cette exposition unique, c’est qu’elle est conçue pour être touchée, escaladée. Pas de barrière entre l’œuvre et le visiteur. En collaboration avec Thomas, ouvreur chez Climbing District, Ivan propose une expérience nouvelle : faire évoluer les blocs tout au long de l’événement. Les grimpeuses et grimpeurs pourront découvrir l’art sous un angle inédit, explorant non pas une performance mais un geste, une sensation. « Ces volumes, c’est comme un prolongement des rochers de Fontainebleau. Je veux que les gens se sentent libre de chercher leurs propres mouvements sans contrainte », précise-t-il. Ce processus, selon Ivan, est une réflexion sur la manière dont le corps réagit à l’espace. « Ces sculptures en bois brûlé… j’aimerais que ça recrée la sensation de chercher le mouvement, de ne pas avoir uniquement à suivre une couleur… » © Vertige Media Les volumes, façonnés dans du bois brûlé, viennent d’une technique traditionnelle japonaise, le shou-sugi-ban, qui fixe le bois pour en faire une matière durable et résistante. Ce choix esthétique n’est pas anodin. Le bois brûlé offre une texture organique qui rappelle les surfaces de grès de Fontainebleau. Pour Ivan, cette matière est une passerelle vers la nature : « Ces sculptures en bois brûlé… j’aimerais que ça recrée la sensation de chercher le mouvement, de ne pas avoir uniquement à suivre une couleur… mais d’essayer de comprendre comment ton corps va se positionner sur un volume. » Workshops et dialogue autour du mouvement Dans le cadre de cette exposition, Ivan et Thomas animeront des workshops autour de l’ouverture de voie et du geste. Ivan, avec sa vision artistique, et Thomas, avec sa technique, s’allient pour proposer des ateliers où les participants pourront expérimenter des volumes changeants. « On est en dialogue constant. Lui, il a une rigueur technique ; moi, je vais dans l’expression. Ça se complète bien, et je pense que ça peut ouvrir des perspectives pour les grimpeurs comme pour les artistes. » « Avec l’impulsion de la FSGT, [ils ont fait] un documentaire hyper intéressant sur des architectes et des projets un peu utopiques de faire venir la montagne à des gens qui n’y avaient pas accès. » © Vertige Media Les visiteurs pourront aussi découvrir les réflexions qui ont guidé Ivan, inspirées par le documentaire " Des montagnes dans nos villes " et les utopies des années 80 visant à rapprocher la nature des citadins. Il parle aussi de Jean-Marc Blanche, créateur du Willie Wall, sculpture d’escalade en béton dans la banlieue parisienne « avec l’impulsion de la FSGT, [ils ont fait] un documentaire hyper intéressant sur des architectes et des projets un peu utopiques de faire venir la montagne à des gens qui n’y avaient pas accès. » Le mouvement, une philosophie en soi Ivan Le Pays ne cherche pas à figer l’escalade dans des règles strictes ou des objectifs de performance. Pour lui, l’art de la grimpe est avant tout une exploration corporelle. « J’aime l’idée qu’il n’y a pas une seule solution. Selon la prise, l’orientation, chacun trouvera son propre équilibre . » C’est pourquoi il a refusé d’attribuer des objectifs précis aux sculptures : aucun « top », pas de code couleur, pas de cotation. Depuis le 6 novembre, l’exposition d'Ivan chez Climbing District Bastille , en partenariat avec Arc'teryx, permet au public de découvrir une facette plus libre et artistique de l’escalade. Les sculptures seront sur le mur d'escalade pour une durée limitée, avant d'être déplacées vers un format d'exposition pour le reste du mois. Les visiteurs pourront également explorer des rendus 3D et les illustrations ayant inspiré les structures en bois. Ivan invite ainsi chacun à toucher, grimper et ressentir, pour réfléchir à la liberté du mouvement et au lien entre l’art et la nature. Car au-delà de la performance, l’escalade devient ici une philosophie, une manière de se reconnecter à soi-même et à l’environnement. Toutes les informations et le programme complet à retrouver ici .
- Le bord de la terre : l'expo sur le vertige d'une montagne qui s'en va
À Poush, à quelques mètres seulement du bitume vibrant d’Aubervilliers, se cache une montagne imaginaire et poétique où l’art contemporain vient questionner les mythes du vertical. Alors que l’exposition Le bord de la terre touche à sa fin, il vous reste trois occasions de vivre cette ultime ascension artistique, à commencer par une nocturne festive et musicale ce mercredi 16 juillet. Sortez vos chaussures de randonnée et laissez-vous embarquer dans un récit en six chapitres où photographes, sculpteurs et performeurs vous guideront jusqu’à ce point précis où le sol disparaît, laissant place au vertige. © Simon Jung L’art, tout comme l’alpinisme, est souvent une histoire de limites : limites physiques, géographiques, mais surtout poétiques. À l’instar d’un grimpeur cherchant dans les hauteurs une forme d’absolu, les onze artistes réunis à Poush repoussent ici les frontières de notre imaginaire montagnard. Loin des clichés du sommet à conquérir, l’exposition Le bord de la terre propose de lire la montagne autrement. Chaque œuvre agit comme une prise sur la paroi verticale d’un récit collectif, invitant les visiteurs à avancer par étapes successives, du rêve romantique à la réalité tangible d’une nature en transformation. Un voyage aux confins de la montagne « Je vais en montagne parce que c’est là-haut qu’est arrivé le bord de la terre », écrivait l’auteur italien Erri De Luca. C’est cet esprit du bout du monde que l’exposition collective Le bord de la terre cherche à capturer. Présentée à Poush (Aubervilliers) depuis le 22 mai, cette expédition artistique touche à sa fin avec trois derniers rendez-vous à ne pas manquer cette semaine. Jusqu’au samedi 19 juillet 2025, les visiteurs – grimpeurs, montagnards de cœur ou simples curieux – sont invités à parcourir ce voyage sensible en six chapitres à travers l’imaginaire de la montagne. L’exposition déploie une scénographie ambitieuse occupant l’ensemble du bâtiment Le Rift de Poush, un terrain d’exploration artistique vertical et labyrinthique. Dès l’entrée, Le bord de la terre annonce la couleur : il s’agit d’arpenter la montagne comme on tournerait les pages d’un récit d’aventure. Six chapitres structurent le parcours, autant de tableaux vivants qui explorent la montagne sous différents versants, « du paysage romantique à l’objet d’étude ». On passe d’une vision onirique inspirée des grands peintres romantiques à la rencontre avec le Pic du midi, dans un film d'anticipation où des jeunes qui observent, depuis une nature préservée, autant nos maigres horizons que notre propre finitude. Et il suffit parfois d'un glaçon suspendu à un plan d'eau pour illustrer le caractère définitif d'un monde qui s'en va. Comme celui des glaciers suisses qu'on entoure d'immenses bâches pour les protéger de la fonte et dont le résultat photographiques donn l'impression qu'à défaut de les conserver, on les emporte dans des linceuls. Car Le bord de la terre n'élude pas les enjeux immédiats de nos sociétés. Elle nous place même devant des faits accomplis, et inéluctables, nous forçant à mesurer par l'art et la poésie, combien il est parfois absurde d'observer des montagnes qui se dressent alors que notre avenir se tasse. Bref, le changement climatique est là, partout, tout le temps. Et certaines performances haut-perchées paraissent bien moins folles que l'histoire tragique qu'il se cache derrière les oeuvres. Artistes en cordée : regards croisés sur la montagne Pour donner vie à ce récit collectif, les commissaires Simon Jung, Jeanne de La Masselière et Inès Massonie ont réuni onze artistes dont les œuvres dialoguent avec l’univers montagnard. Chacun en devient conteur et témoin, mêlant réalité et imaginaire. Téo Becher, Simon Boudvin, Julia Borderie & Éloïse Le Gallo, Claude Cattelain, Caroline Corbasson, Max Coulon, Antonin Detemple, Matthieu Gafsou, Julia Gault et Noémie Goudal composent ainsi un panorama d’une grande richesse. Chaque artiste apporte un point de vue singulier sur la montagne : paysages en mutation, verticalité, géologie en mouvement, frontières, perception, corps en effort. © Simon Jung Parmi les œuvres emblématiques, la série Soulèvements de Noémie Goudal réinvente la géologie à travers d'étonnantes illusions visuelles. Les échelles de Simon Boudvin symbolisent le franchissement des frontières naturelles. Claude Cattelain incarne la poésie du geste inutile à travers ses performances physiques. Matthieu Gafsou révèle les contradictions de nos pratiques touristiques, tandis que Julia Gault met en scène la précarité de toute verticalité. Le duo Julia Borderie & Éloïse Le Gallo questionne quant à lui la montagne comme espace vécu, traversé de récits et d’expériences humaines. Nocturne et dernières invitations Si cette aventure artistique touche à son terme, elle n’a pas dit son dernier mot. Mercredi 16 juillet, une nocturne spéciale est organisée à Poush pour célébrer la montagne jusqu’au bout de la nuit. Dès 17h, les commissaires proposeront une visite guidée gratuite pour partager les coulisses du projet. La soirée se prolongera en musique – de quoi faire vibrer le Rift aux sons inspirés par les sommets. Pour celles et ceux qui ne pourraient monter à bord de la nocturne, deux dernières sessions de rattrapage sont prévues : vendredi 18 et samedi 19 juillet (jour de clôture), aux horaires habituels d’ouverture de Poush (15h-19h). L’entrée est libre et gratuite. Avant que le sol ne se dérobe tout à fait – et que l’exposition ne ferme ses portes – venez vivre in situ cette dernière ascension imaginaire. Derniers jours pour découvrir "Le bord de la terre" à Poush, 153 avenue Jean-Jaurès, Aubervilliers (M° Quatre-Chemins). Ouvert vendredi 18 et samedi 19 juillet 2025, 15h-19h. Nocturne exceptionnelle le mercredi 16 juillet à partir de 17h (visite guidée suivie d’une soirée musicale). Entrée libre.












