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Symon Welfringer : « J'ai beaucoup dit "Je t'aime" à mes compagnons de cordée... »

Le fameux esprit de cordée est très souvent associé aux valeurs de cohésion, de partage et de solidarité en montagne. C'est bien, mais c'est éluder la relation amoureuse qui peut naître entre deux compagnons d'expédition et celle qu'il faut gérer quand on a laissé un être cher derrière soi. Ces choses-là, l'alpiniste Symon Welfringer les a vécues, souvent intensément. Alors, pour la Saint-Valentin, il les partage sans fard à Vertige Media. Interview à coeur ouvert.


Symon Welfringer
L'amour, ça commence souvent par mettre des chemisettes © Mathieu Ruffray

Vertige Media : Parviens-tu à décrire les sentiments que tu partages avec ton compagnon de cordée lors d'une expédition ?


Symon Welfringer : Grâce à l'alpinisme et aux expéditions, j'ai accès à des sensations et des émotions très particulières. C'est une des raisons principales pour lesquelles je retourne en expé : j'ai envie de revivre ces émotions. Je suis quelqu'un d'assez sociable, j'ai toujours eu à cœur de tisser des amitiés fortes. J'aime rencontrer de nouvelles personnes, avoir des affinités, des visions similaires qui créent des coups de cœur amicaux, avec des hommes ou des femmes de manière totalement équivalente. Avec la montagne, ce lien de cordée amplifie tous ces éléments. L'espèce de coup de foudre amical que tu pourrais avoir dans un café, il va être amplifié par l'intensité, l'engagement, les conditions météorologiques, le danger. Ça t'amène vers un nouveau type de relation.


Vertige Media : C'est-à-dire ?


Symon Welfringer : C'est de l'amitié plus, plus, plus. Comme si tu étais ami sur la terre ferme, mais le fait de faire face ensemble à des événements complexes, à des dangers, à des conditions climatiques extrêmes, ça te rapproche. Physiquement d'abord, parce que tu es dans un cocon pendant une période très importante. Tu vis vraiment 24 heures sur 24 l'un sur l'autre. Le temps que j'ai passé avec mes compagnons de cordée – je pense surtout à Pierrick Fine et Charles Dubouloz –, on dort dans la même tente pendant quasiment deux mois. C'est rare, même dans les couples les plus proches. C'est une relation très particulière, à mi-chemin entre l'amitié et l'amour.


« Du jour au lendemain, tu pars deux mois et c'est très compliqué à gérer. J'ai encore beaucoup de mal au départ des expéditions à ne plus ressentir cette culpabilité de quitter la personne que j'aime »

Vertige Media : Qu'est-ce qui différencie les deux pour toi ?


Symon Welfringer : C'est difficile de définir chaque mot, surtout ceux-là ! Pour moi ce qui les distingue, c'est peut-être l'intensité des sentiments et des choses que tu vis ensemble. Et cette intensité de cordée, elle est à mi-chemin entre les deux. C'est assez rigolo parce que souvent, en expédition, on se retrouve à se dire avec les gars : si on était en couple ensemble, ce serait quand même vachement plus simple. Plus jeune, je me disais même : si j'étais homo, ce serait peut-être moins compliqué. Puis avec le recul, j'y crois plus du tout. Il y aurait un million d'autres galères, bien sûr.


Vertige Media : Tu veux dire que c'est compliqué pour ton couple dans la « vraie vie » ?

Symon Welfringer : Oui, partir aussi longtemps, parfois sans pouvoir donner de nouvelles, c'est toujours problématique. Du jour au lendemain, tu pars deux mois, ça peut être compliqué à gérer. J'ai encore beaucoup de mal au départ des expéditions à ne plus ressentir cette culpabilité de quitter la personne que j'aime. Et en même temps, si cette personne m'aime, elle doit savoir que je suis passionné par l'alpinisme d'expédition. Que ça me constitue, que ça m'a construit. Aujourd'hui, la personne avec qui je partage ma vie le comprend tout à fait. J'ai très envie de construire une relation malgré ces absences qui sont parfois très longues et très particulières. Et je dois reconnaître que j'ai encore du mal là-haut à m'enlever la peur de mettre tout ça en péril. En vérité, ça m'a toujours stressé. L'amour que j'éprouve dans ma relation est bien plus important que l'amour que j'ai pour la montagne. Cette phrase qu'on dit parfois : « Moi, j'ai deux copines, c'est toi et la montagne », ça me parle pas du tout.


« Moi, le contact physique est un truc qui me manque beaucoup. C'est hyper important. J'ai besoin de câlins »

Vertige Media : Comment gères-tu le manque en expédition ?


Symon Welfringer : Il y a plusieurs phases. Au début, t'as une période d'une dizaine de jours où l'absence humaine se fait vraiment ressentir. C'est dur parce que tu sais que tu vas vers quelque chose d'engagé, que tu ne sais pas si tu vas revenir à 100 %. Ce truc me tord le cœur.

Après, tu rentres dans une nouvelle phase. Tu captes que si tu es là, c'est que tu avais envie d'être là. Tu es là pour vivre ta passion, ce qui t'a construit. Et pendant ce moment-là, tes proches t'accompagnent dans l'esprit bien sûr, mais aussi grâce au téléphone satellite. C'est plus pragmatique, mais l'InReach (le nom de la technologie de communication satellite développée par Garmin, ndlr) maintient un lien puissant. Il y a peu de mots, mais ils sont écrits avec parcimonie et beaucoup de sincérité. C'est un vrai sujet en fait ! Il faut que tu te rappelles de l'époque du Nokia 3310 où tu avais les SMS tronqués. D'autant plus qu'en fonction des conditions, il peut y avoir des bugs. Donc quand tu envoies « Je t'aime, tout va bien », ça va. Mais quand tu veux avoir une conversation un peu deep et que le SMS 3 sur 8 part avant le 5 sur 8, ça peut être compliqué !

Vertige Media : Ces moments de manque, tu les partages avec ton compagnon de cordée ?


Symon Welfringer : Carrément ! Non seulement je les partage, mais je les comble. Moi, le contact physique est un truc qui me manque beaucoup. C'est hyper important. J'ai besoin de câlins. C'est pour ça que je vais chercher ça avec Charles ou Pierrick. Et puis, quand tu as fini une ascension ou que ton compagnon de cordée vient de réchapper d'une crevasse comme ça a été le cas pour Charles sur le Gasherbrum 4, c'est pas une accolade de poto un peu bourré en fin de soirée. C'est une vraie étreinte. Un truc vraiment fort.

Vertige Media : Tu leur as déjà dit « Je t'aime » à tes compagnons de cordée ?


Symon Welfringer : Oui, à plusieurs reprises. Alors, c'est sur des périodes bien définies et plutôt par texto. Mais c'est parfois plus facile de leur dire à eux plutôt qu'à ma copine car c’est une relation bien différente.


« C'est la montagne qui m'a permis de me poser la question de mon attirance envers les hommes ou les femmes »
Symon Welfringer
Oh, une infidélité à Charles Dubouloz (ici avec Laurent Thévenot) ! © Damien Largeron

Vertige Media : On associe très souvent l'esprit de cordée à la solidarité, au partage, à la cohésion. Beaucoup moins à l'amour ou aux sentiments amicaux. Pourquoi ?


Symon Welfringer : Le milieu de l'alpinisme a toujours été marqué par la virilité. T'as toujours eu l'impression qu'il fallait être un mec avec une barbe énorme, un vrai bonhomme... Le courage, l'abnégation, la solidité mentale et physique qu'il faut pour aller là-haut laissent peu de place à l'expression des sentiments amoureux. Et en même temps, je n'ai jamais autant parlé de ces sujets qu'avec Charles. Je vais te dire un truc, c'est la montagne qui m'a permis de me poser la question de mon attirance envers les hommes ou les femmes. Grâce aux expés, j'ai pu me poser la question sans les préjugés du monde extérieur. Si j'avais eu une part de moi homosexuelle, je pense que je l'aurais découvert assez rapidement grâce aux expéditions. Dans la vie de tous les jours, beaucoup de gens s'en rendent compte très tard à cause du jugement et du regard des autres. En expé, tu peux le découvrir vachement plus tôt.


Vertige Media : Dans Le cavalier sans tête tu confies avoir eu un coup de foudre pour Charles Dubouloz.


Symon Welfringer : Ouais, j'ai rencontré quelqu'un avec qui j'étais aligné sur ma vision de la montagne. Un bon compagnon de cordée, c'est quelqu'un qui dose l'engagement comme toi, qui voit la limite comme toi. Avec Charles, on partage cette limite. On était prêts à pousser tous les deux à la même intensité jusqu'au même moment. J'admire aussi la façon dont il exerce son métier d'alpiniste. On est différents, il va davantage être intéressé par les choses qui brillent, la fame. Mais j'ai énormément d'admiration pour ce qu'il entreprend, la manière dont il gère ses sponsors, sa communication, ses projets... Et puis, je le trouve stylé. J'aime bien ce qu'il dégage, son attitude, sa posture, son caractère. Bref, si tu fermes les yeux et que tu ne sais pas de qui je parle, tu te dis que je parle de ma meuf ! [rires].


« Les Japonais pensent qu'avec Charles, on est en couple dans la vie de tous les jours »

Vertige Media : En même temps, certaines images le montrent bien...


Symon Welfringer : Tu sais que Le Cavalier sans tête a été pas mal vu au Japon parce que Millet (sponsor de Symon et producteur du film, ndlr) a une filiale dans le pays ? Eh bien, là-bas, iels sont tous persuadé·e·s qu'on est en couple dans la vie de tous les jours. Des potes ont croisé des Japonais en expédition au Népal. Quand ils leur ont dit la vérité, les mecs étaient interloqués, presque ils tombaient des nues. C'était trop drôle.


Symon Welfringer
Bon après, même si vous n'êtes pas Japonais·e... © Mathurin Vauthier

Vertige Media : Existe-t-il une forme de fidélité dans la cordée ?


Symon Welfringer : C'est un sujet vraiment pas évident... Si Charles part faire un projet avec quelqu'un d'autre, je vais forcément ressentir un peu la jalousie. Et c'est complètement injustifié. Il n'y a pas d'exclusivité. Et c'est vraiment nul d'en mettre là-dedans. Mais ce serait mentir que de dire que je ne ressentirais rien. On a vécu tellement de trucs ensemble, des trucs tellement singuliers. À tel point que ça fait un peu bizarre que ton compagnon les vivent avec quelqu’un d’autre


Vertige Media : On connaît tellement de destins tragiques en alpinisme. Comment te protèges-tu émotionnellement ?

Symon Welfringer : Je ne me protège pas. Le faire, ça voudrait dire limiter mon expérience. Et j'ai trop envie de vivre les trucs à 3000%. Si ça arrive, je verrai au moment. Des accidents, on en a tous déjà vécu. Malheureusement, avec le temps, tu commences à accepter le truc... Mais m'en prémunir en me passant de la pommade, je ne le fais pas. Je pense que si je me protégeais, ça altèrerait trop la relation. Et ça me ferait passer à côté de trop de choses, trop de sentiments. Ce serait dommage.

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