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60 % de sportifs victimes de violences : le sport fabrique-t-il ses propres abus ?

Une étude publiée en ce début d’année 2026 révèle que 59,7 % des licencié·es interrogé·es déclarent avoir subi au moins une forme de violence dans leur club actuel. Le chiffre claque. Mais c’est sa logique interne qui dérange : plus la pratique est compétitive, intensive et institutionnalisée, plus l’exposition augmente. Car derrière les individus, toute une architecture du sport de performance pose question.


Coupe du Monde escalade Chamonix
Coupe du monde IFSC 2024 à Chamonix © David Pillet

Il y a deux manières de lire un chiffre comme 59,7 %. La première consiste à y voir un scandale. La seconde, plus dérangeante, consiste à y voir un symptôme. Dans Interpersonal violence in French sports clubs: who are the victims?, publié début 2026, Géraldine Marsollier et Olivier Bosselut établissent un constat : près de six licencié·es sur dix interrogé·es déclarent avoir subi au moins une forme de violence dans leur club actuel. Le chiffre est massif. Mais l’étude ne se contente pas d’empiler des cas. Elle met en évidence un gradient : l’exposition augmente quand la pratique devient plus intensive, plus compétitive et plus institutionnalisée. Autrement dit, la question n’est pas seulement « qui a dérapé ? », mais « dans quelles configurations le risque monte ? ».


La violence comme fait social


Commençons par l’ossature : 59,7 % des répondant·es déclarent avoir subi au moins une violence interpersonnelle dans leur club actuel. Dans le détail, 40,3 % évoquent des violences psychologiques, 24,1 % de la négligence, 15,1 % des violences physiques et 6,7 % des violences sexuelles. Une minorité — 3,8 % — dit avoir subi l’ensemble des formes mesurées. Pris séparément, ces chiffres frappent. Pris ensemble, ils racontent autre chose qu’une addition d’« affaires » : une cohérence. La violence la plus fréquente n’est pas celle qui fait la une. Elle n’a pas besoin de cris ni de coups pour produire ses effets. Elle s’installe dans un climat : remarques qui rabotent, mises à l’écart, comparaisons dégradantes, pression qui se déguise en « exigence », et cette petite pédagogie de l’humiliation qui finit par passer pour un passage obligé.


« Il y a une violence permanente, qui a lieu dans les institutions et qui a lieu de plus en plus fréquemment et de plus en plus férocement quand on monte en niveau »

Valentin Sansonetti


À ce stade, l’étude invite à changer de focale. La violence n’est pas seulement un acte isolé : c’est une relation. Elle suppose une asymétrie, une autorité, une dépendance — bref, un cadre. Or un club n’est pas un simple lieu de pratique. C’est une micro-institution : il distribue des statuts, impose des normes, fabrique des réputations, organise l’accès au temps de jeu, aux compétitions, aux sélections. Il socialise autant qu’il entraîne. Géraldine Marsollier et Olivier Bosselut notent d’ailleurs un point qui, méthodologiquement, n’a l’air de rien mais dit beaucoup : les participant·es exposé·es à certaines violences abandonnent plus souvent le questionnaire. Même anonymisée, la parole se retire. Comme si le sport apprenait aussi, très tôt, à ravaler — et à confondre le silence avec la solidité.


Valentin Sansonetti, auteur de La loi du plus sport, résume cette intuition dans nos échanges : « Il y a une violence permanente, qui a lieu dans les institutions et qui a lieu de plus en plus fréquemment et de plus en plus férocement quand on monte en niveau. » Il formule également un principe qui aide à comprendre ce que la statistique peine parfois à dire : « Le sport moderne repose sur une logique où il faut mériter sa place. Et pour mériter, il faut souffrir. » Dans un univers où les places sont rares, où l’accès aux compétitions, aux créneaux et aux sélections se joue dans des rapports hiérarchiques, la frontière entre « exigence » et maltraitance peut se brouiller, et la parole a parfois un coût.


La performance comme principe organisateur


L’étude devient plus dérangeante lorsqu’elle met au jour une relation simple : l’exposition augmente avec l’intensité. Les sportif·ves qui s’entraînent plus de dix heures par semaine déclarent davantage de violences (68,9 %) que celles et ceux en dessous de cinq heures (54,2 %). Même logique côté niveaux : les pratiquant·es engagé·es au niveau national rapportent plus de violences (70,6 %) que les pratiquant·es en loisir (53,6 %). Il faut être précis : ce gradient ne prouve pas que la performance « cause » mécaniquement la violence. Il indique en revanche que, dans les espaces les plus compétitifs, les rapports de dépendance pèsent davantage. Plus le niveau monte, plus l’athlète dépend d’intermédiaires : entraîneur·e, sélectionneur·e, commission, fédération. Cette dépendance a des effets concrets : accès aux compétitions, temps de jeu, visibilité, financements, parfois articulation avec le scolaire ou le professionnel. Quand les places sont rares et les décisions concentrées, contester peut devenir risqué, et l’adaptation prend souvent le dessus.


Valentin Sansonetti le résume ainsi : quand le haut niveau de la performance « régit l’ensemble de la pratique », cela « désingue énormément de gens ». Dit autrement, un modèle conçu pour produire une élite ne sélectionne pas seulement des performances. Il sélectionne aussi des comportements, des manières d’obéir au cadre, de tenir la pression, d’accepter la dureté. Et comme il trie, il produit mécaniquement des perdant·es : des corps usés, des adolescent·es qui apprennent tôt que l’obéissance est une compétence, des sportif·ves qui comprennent que leur place est conditionnelle. Dans ces configurations de rareté et de dépendance, les abus ne deviennent pas « désirés ». Ils deviennent plus faciles à installer et plus difficiles à contester.


L’institution face à elle-même : le cas FFME


Les chiffres prennent une autre dimension quand on regarde ce qu’il se passe après un signalement. Dans le cadre de notre travail, Vertige Media a documenté un cas de signalement d’agressions sexuelles concernant une grimpeuse de l’équipe de France. C’est là que la violence devient aussi un objet administratif, juridique et politique. Dans ce cas, la frontière entre sphère privée et responsabilité fédérale est mobilisée. La procédure s’ouvre, puis impose ses temporalités : délais, échanges, arbitrages, mesures conservatoires qui tardent. Pendant ce temps, l’athlète concernée continue d’évoluer dans un environnement qui n’a pas encore été reconfiguré.


« Si on ne parle que des records et des exploits, on ne s’intéresse jamais aux violences, aux traumatismes, au processus »

Valentin Sansonetti


Ce que le cas de la FFME met en lumière ne se résume pas à une volonté de dissimulation. La mécanique est plus froide, plus structurelle : une fédération n’est pas seulement une instance morale, c’est une machine à organiser des carrières, des collectifs, des calendriers, des résultats. Elle doit arbitrer, sans toujours le dire, entre deux impératifs qui entrent en collision quand la violence surgit : protéger les personnes et protéger la continuité du système. Autrement dit, la question n’est pas seulement « est-ce qu’on a voulu cacher ? », mais « qu’est-ce qu’une institution de performance sait faire — et ne sait pas faire — quand un événement menace l’ordre de la performance ? ».


Le haut niveau repose sur des investissements lourds : humains, financiers, symboliques. Un·e entraîneur·e performant·e est un actif. Un collectif national est un capital. Une réputation internationale est un enjeu. Dans ce contexte, la gestion d’un signalement ne se joue pas seulement sur des principes affichés. Elle se heurte aussi à des contraintes très concrètes : calendrier sportif, image publique, stabilité interne, peur du précédent.


Valentin Sansonetti a cette formule, dans nos échanges : « Si on ne parle que des records et des exploits, on ne s’intéresse jamais aux violences, aux traumatismes, au processus ». L’affaire FFME cristallise cette tension : entre la nécessité de protéger les personnes et celle de préserver l’institution. L’étude de Géraldine Marsollier et Olivier Bosselut en donne l’ampleur. Le cas fédéral en montre la matérialité, et la manière dont une violence, une fois signalée, devient aussi une question de gouvernance.


Le modèle, ou la question qui fâche


Reste une question de fond : que permet de dire, et de ne pas dire, un chiffre comme 59,7 % ? L’étude ne transforme pas chaque club en coupable. Elle pointe un risque qui se distribue selon des configurations. Les violences déclarées sont plus fréquentes chez les pratiquant·es les plus intensif·ves et chez celles et ceux engagé·es au niveau national, et cette pente invite à regarder les mécanismes qui accompagnent la performance : rareté des places, concentration des décisions, dépendances fortes, culture du « mérite ».


L’enjeu, au fond, n’est pas de « réparer l’image » du sport. Il est de prendre au sérieux ce que montrent les données et ce que racontent les personnes qui les vivent : si l’on veut réduire le risque, il faut interroger les espaces où il augmente, et ce que ces espaces tolèrent, normalisent ou taisent.

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