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« Dans un pays si divisé, c'est révolutionnaire » : en Syrie, l'escalade comme acte de reconstruction

Après la chute du régime Assad, des grimpeur·euse·s syrien·ne·s font renaître l'escalade dans un pays en pleine reconstruction. Reportage à Damas.


Un grimpeur en Syrie, sur le secteur de Monte Rosa
Monte Rosa, secteur d'escalade à une heure et demie de Damas, en Syrie © Alexandra Henry pour Vertige Media

L'air du lac Zarzar pique les narines, imbibé de la fraîcheur de la roche en ce matin de novembre. Moaz arrive tôt au pied des falaises, dévorant un mana'ish au zaatar (galette de pain typique des petits-déjeuners syriens, nda), acheté sur la route. Il faut rouler une demi-heure depuis Damas pour arriver à Monte Rosa, un ancien secteur d'escalade équipé avant la guerre par des grimpeur·euse·s suisses peu avant qu'ils ne quittent le pays. Un vieux topo de l'époque scanné en PDF a permis à Moaz de retrouver les voies. Il est à peine 7h30 quand il commence à installer les cordes et à inspecter les relais, en attendant que les apprenti·e·s grimpeur·euse·s débarquent pour leur premier cours d'escalade.


Retour d'exil 


Après quinze années de guerre civile, le régime de Bachar al-Assad s'effondre en décembre 2024 à la suite d'une offensive de 10 jours du groupe HTS (pour Hayat Tahrir al-Sham, « Organisation de défense du Levant », ndlr) dont le leader Ahmed al-Sharaa deviendra le nouveau président syrien par intérim. C'est le début d'un possible retour pour des millions de Syrien·ne·s réfugié·e·s à l'étranger.


En avril 2025, deux frères et une sœur syriens âgés de 32, 31 et 28 ans posent à nouveau le pied sur leur terre natale. Pour la première fois en quinze ans. Yassen, Moaz et Zahira Tassabehji ont grandi loin de la Syrie, entre Toronto et Squamish, au Canada. C'est là-bas qu'ils découvrent l'escalade. La chute du régime marque un tournant pour la fratrie : ce qui leur paraissait impensable devient soudain possible. « On s'est dit qu'on pouvait aider à faire bouger les choses si on revenait en Syrie, explique Yassen, les yeux qui pétillent. La chute du régime était notre seule condition pour rentrer. Depuis, c’est comme si un nouvel horizon s’était dessiné pour nous ! » La Syrie peut redevenir leur terrain de jeu.


« L'escalade n'est pas qu'un sport. C'est un espace où les Syriens, hommes et femmes, chrétiens et musulmans, déplacés et réfugiés, peuvent se rencontrer sur un pied d'égalité. Dans un pays aussi divisé, c'est révolutionnaire »

Moaz, grimpeur syrien, gestionnaire d'une salle d'escalade à Damas.


Mais ils reviennent dans un pays exsangue : plus de 90 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. Les infrastructures sportives sont inexistantes. Les ministères soutiennent symboliquement les initiatives, sans capacité réelle d'accompagnement. Cela dit, pour la fratrie, pas question d'attendre pour réaliser leur rêve commun : ramener l'escalade en Syrie, non pas comme un loisir marginal, mais comme un outil de reconstruction sociale, mentale et collective. Le nom du projet est d'ailleurs tout trouvé : Jabalna. « Notre montagne », en arabe.

Pour Moaz, « l'escalade n'est pas qu'un sport. C'est un espace où les Syriens, hommes et femmes, chrétiens et musulmans, déplacés et réfugiés, peuvent se rencontrer sur un pied d'égalité. Dans un pays aussi divisé, c'est révolutionnaire ». Son ambition va même plus loin : « On voudrait inscrire la Syrie sur la carte des lieux incontournables d'escalade. Nous voulons des salles, développer l'escalade en extérieur. Il faut que la Syrie devienne un endroit où les gens se disent : "Je veux grimper là-bas. Je veux voir à quoi ça ressemble" ».


L'escalade pour rassembler


Vers 8h30, un minibus blanc s'arrête au bord de la route. Moaz s'éloigne des falaises pour les accueillir. Onze élèves sortent à la queue leu leu : des adultes et des enfants, garçons et filles, tou·te·s grimpeur·euse·s débutant·e·s. L'excitation est palpable, mêlée à un peu d'appréhension. Beaucoup n'ont jamais quitté la ville pour ce type d'activité. Le site de falaises calcaires, équipé en 2005 par des grimpeur·euse·s suisses, est de nouveau accessible après des années de guerre. Le checkpoint qu'il fallait passer sous le régime de Bachar pour y accéder a disparu. Ici, aucune habitation à l'horizon. Juste le silence, parfois interrompu par des troupeaux de moutons qui passent au pied des voies, et qui contraste avec le chaos urbain de Damas. La Syrie regorge de paysages extrêmes : entre déserts arides et terres agricoles, aux vallées dominant des villes en ruines. La majorité des Syrien·ne·s n'ont pourtant jamais eu l'occasion de les parcourir. « C'est notre pays, revendique Zahira. La Syrie est juste incroyable, mais nous, Syriens, n'avons jamais pu en profiter. Après tout ce qu'on a vécu, on mérite de s'émerveiller à nouveau ! L'escalade permet ça : nous rassembler après tout ce qui nous a divisés. »

Des grimpeurs syriens dans le secteur de Monte Rosa
À gauche, Myriam regarde Zahira lors de sa démonstration d'utilisation du Gri-Gri © Alexandra Henry pour Vertige Media

Zahira a commencé à pratiquer l'escalade sérieusement il y a environ six ans. Ce qui avait débuté comme un sport a peu à peu transformé son rapport à la féminité. « J'ai vu comment cela a changé la manière dont je me sentais en tant que femme, raconte-t-elle. Je me sentais forte, plus confiante. » Lorsqu'elle est revenue en Syrie en avril 2025, le contraste a été saisissant : « J'ai vu que les femmes ici n'avaient pas ce genre d'exutoire. Souvent, on te dit ce que tu dois faire ou ne pas faire. Les femmes n'ont généralement pas le droit de prendre de la place. D'être fortes. De se sentir capables. Je veux que ça change ». Le projet s'oriente alors clairement vers l'inclusion : horaires réservés aux femmes, programmes pour enfants, pédagogie progressive, adaptation aux réalités locales. Le but est de toucher un public large, y compris dans les familles plus conservatrices et des publics qui n'auraient jamais imaginé pousser la porte d'un mur d'escalade.


Grimper dans un pays miné


Pour le moment, seul le secteur de Monte Rosa est praticable. La Syrie est l'un des pays les plus minés au monde et regorge d'engins non-explosés datant de la guerre. Explorer de nouveaux secteurs serait risqué pour les grimpeur·euse·s sans encadrement par des professionnel·le·s de déminage.


« Il y a certaines cartes qui montrent les endroits qui ont été déminés. Mais ça va prendre du temps pour que les gens n'aient plus peur et qu'ils se sentent en sécurité en extérieur »

Zahira, jeune grimpeuse syrienne


Avant chaque sortie, Moaz, ingénieur de formation, passe des jours à parler avec les habitant·e·s : bergers et bergères, agriculteur·rice·s, commerçant·e·s, riverain·e·s. Ceux qui connaissent le terrain savent où marcher, où ne pas s'aventurer. Les itinéraires sont validés collectivement. Aucun déplacement n'est improvisé. « On regarde s'il y a du passage, s'il y a des excréments, complète Zahira. Si des animaux passent par ici, c'est que l'endroit est sécurisé. C'est le meilleur indicateur. » Pour la fratrie, l'objectif des sorties est aussi l'occasion d'installer une culture de confiance, dans un pays où celle entre les Syrien·ne·s a profondément été abîmée. « C'est l'un de nos plus gros challenges, mais on n'a aucun contrôle là-dessus, soupire Zahira. Il y a certaines cartes qui montrent les endroits qui ont été déminés. Mais ça va prendre du temps pour que les gens n'aient plus peur et qu'ils se sentent en sécurité en extérieur. »


Sur les voies de Monte Rosa, les profils se mélangent. Des enfants grimpent sous le regard attentif de leurs parents. Des adultes découvrent la voie avec prudence. Les encouragements fusent. La peur se transforme peu à peu en concentration, puis en fierté. Depuis le début du projet, plusieurs centaines de personnes ont déjà essayé l'escalade, aussi bien en extérieur que lors d'initiations encadrées. Pour beaucoup, c'est une première expérience sportive depuis des années. « Notre objectif, dit Zahira au groupe, est que vous vous sentiez à l'aise et que vous ayez envie de recommencer. » Hiba Jneed, instructrice de Jabalna, s'avance pour enseigner le nœud de huit de façon ludique : « C'est comme un bonhomme de neige, explique-t-elle. Tu lui enfiles une écharpe autour du cou, puis tu lui mets une carotte sur le visage. » Des rires éclatent dans le groupe tandis qu'ils essaient de reproduire le bonhomme de neige en corde. Dès le départ, l'équipe insiste sur le respect de la nature. Ne rien laisser. Ne rien prendre. « La montagne n'est pas à nous, on ne fait que l'emprunter. »

Des grimpeurs syriennes à Monte Rosa
À gauche, Hiba, animatrice d'escalade, supervise l'assurage d'une apprentie grimpeuse. À droite, Andres, jeune grimpeur salvadorien en visite en Syrie © Alexandra Henry pour Vertige Media

Mustaf Niddam, 56 ans, n'a jamais grimpé. Aujourd'hui, il est là avec sa fille Kinda, 23 ans, et sa cousine Myriam, également 23 ans. Myriam avoue avoir le vertige. « Mais l'équipe sait exactement ce qu'elle fait, dit-elle. Ça m'a rassurée. » Kinda a découvert Jabalna via une vidéo publiée par l'équipe sur Instagram. « Nous avons été privés de nos montagnes pendant trop longtemps. Je pense que l'escalade peut briser les barrières communautaires et sociales. C'est pour ça que ma famille est aussi là aujourd'hui », confie-t-elle. Pour elle, l'escalade impose l'entraide et l'écoute dans un pays fragmenté par quinze ans de guerre. Dans le groupe, il y a aussi Andres, un jeune grimpeur salvadorien, en visite en Syrie pour la première fois. Son t-shirt donne le ton : « Bad at climbing ». « C'est pour ne pas que les gens aient trop d'attente en me regardant grimper, s'amuse-t-il. Je n'ai même pas pensé à un quelconque risque sécuritaire en venant ici. J'ai confiance en l'équipe. Ils sont sérieux et compétents. » Chaque nœud est vérifié deux fois. Chaque assurage est supervisé. Ici, la confiance se gagne par la répétition.


Une salle comme acte de reconstruction


Le projet Jabalna ne se limite pas aux falaises. Le 8 janvier 2026, Moaz, Zahira et Yassen ouvrent la toute première salle de bloc de Syrie, située au sud-ouest du centre de Damas. Moaz en est l'ingénieur principal. Il a conçu la structure et en supervise sa construction. Il s'adapte aux matériaux disponibles localement, souvent avec des moyens limités. La salle est autofinancée. Le modèle est hybride : une entreprise à but lucratif pour assurer la survie économique, et une association, la Syrian Climbing Association, pour structurer la pratique, former, démocratiser et organiser des activités à bas coût.


Des Syriennes montrent les muscles dans leur nouvelle salle d'escalad
Moaz, Zahira et Yassen pendant les travaux de leur salle d'escalade, à Damas © Alexandra Henry pour Vertige Media

Depuis l’ouverture, plusieurs centaines de personnes ont déjà grimpé sur les murs intérieurs. Certains commencent à fréquenter la salle régulièrement mais cela reste un coût. Dès lors, un système d’entraide s’est mis en place. À l’entrée, un pot solidaire contenant des balles est placé à l’accueil. Chaque balle représente la moitié du prix d’une entrée (100 000 livres syriennes soit à peu près 9 dollars, nda). Les personnes qui ne peuvent pas payer le tarif complet sont invitées à prendre une balle et donc, à ne régler que la moitié du prix. A contrario, ceux qui peuvent se le permettre sont invités à alimenter le pot. L’objectif est d’impliquer directement les visiteurs dans l’accessibilité du sport et de faire de la salle un espace solidaire. 


Les défis restent immenses : sanctions internationales, difficultés d'importation du matériel, absence de fédération nationale, financement précaire, pressions sociales persistantes. Mais l'élan est là. À long terme, la fratrie a d'autres ambitions: rééquiper des sites, mettre à jour les topos, former des encadrant·e·s, structurer une équipe nationale, organiser des compétitions régionales. Mais « shuay shuay ». Pas à pas. Pour eux, il s'agit avant tout de redonner aux Syriens l'accès à leur propre territoire, à leur nature. Et leur permettre de reprendre de la hauteur, au sens propre comme au figuré.

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