L'homme pluriel : quand l'escalade redéfinit l'identité
- Matthieu Amaré

- il y a 4 heures
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« Tu fais quoi dans la vie ? » Vous avez peut-être remarqué que cette question – pourtant obsessionnelle ailleurs – passe rarement le pas de la porte d'une salle d'escalade ou celui d'un pied de falaise. Peut-être parce que la grimpe crée les conditions d'une pluralité identitaire théorisée par Bernard Lahire dans L'Homme Pluriel ? Tout à fait. Alors analysons cette couche de socialisation qui permet de se définir autrement.

C'est frappant n'est-ce pas ? Adossé·e au frigo en plein milieu de la contre-soirée de la cuisine, coincé·e au resto entre deux personnes inconnues ou en plein repas des voisins, personne ne vous demandait jamais si vous grimpez du 7a. Pas plus si vous cuisinez bien ou mal et si vous êtes une bête aux échecs. Obsédées par ce qui se passe entre 9h et 17h, nos sociétés occidentales modernes ont imposé une question quasi-invariable. Elle se conjuge avec tout rapport social et domine tous les départs de voie conversationnelles. « Et toi sinon, tu fais quoi dans la vie ? »
J'ai le complexe du contexte
Le paradoxe frappe tout autant. Ces mêmes sociétés modernes sont pourtant ultra-différenciées : chacun·e traverse quotidiennement une dizaine d'univers sociaux distincts — famille, travail, amis, sport, associations. Nous devrions être des caméléons identitaires, riches de ces expériences multiples. Eh bah non. L'injonction sociale reste la même : se présenter comme un être indivisible. Souvent du même type : qui se lève pour aller bosser, qui rentre le soir pour regarder un truc à la télé. Un type qui a une profession, un diplôme, une origine.
Bernard Lahire a consacré son œuvre à déconstruire cette illusion. Dans L'Homme Pluriel (Nathan, collection Essais & Recherche, 392 p), le sociologue français démontre que nous sommes tou·te·s des acteur·rice·s pluriel·le·s, composé·e·s de multiples « répertoires de schèmes d'action ». Chaque contexte social dépose en nous des manières de faire, de penser, de sentir. Ces répertoires coexistent comme des « plis » successifs, des couches de socialisation qui se superposent sans jamais s'effacer complètement. « L'acteur est le produit de l'expérience de socialisation dans des contextes sociaux multiples et hétérogènes », écrit Bernard Lahire. Nous sommes pluriel·le·s par construction.
Cette pluralité se trouve pourtant constamment rabattue sur une identité principale. Les « coordonnées personnelles » — nom, profession, catégorie socioprofessionnelle — fonctionnent comme des abstractions unificatrices qui masquent notre complexité réelle. Bernard Lahire parle d'« habitus clivé » pour décrire cette tension entre ce que nous sommes (pluriel·le·s) et ce que la société attend de nous (unifié·e·s). Cette réduction produit des souffrances, particulièrement visibles chez les « transfuges de classe » qu'il étudie, tiraillé·e·s entre leurs différentes appartenances sociales.
« Les acteurs incorporent des manières de faire, de penser et de sentir qui sont liées aux contextes dans lesquels ils évoluent »
Bernard Lahire
Vingt ans avant Lahire, Pierre Bourdieu a montré dans « Comment peut-on être sportif ? » (un texte publié pour la première fois en 1980 dans le recueil Questions de sociologie aux éditions de Minuit, ndlr) que les pratiques sportives se distribuent selon une logique de classe. Les classes populaires investissent les sports de force, de sacrifice, de contact physique — boxe, football, rugby — où le corps s'engage frontalement. Les classes supérieures privilégient les sports d'esthétique, de contrôle, de maîtrise — tennis, natation, golf — où le corps bourgeois « s'épargne » la violence du contact. Cette distribution traduit et reproduit les dispositions corporelles liées à l'habitus de classe.
L'escalade occupe une position plus ambiguë dans cet espace. Elle emprunte à la fois à la force brute – tenir sur de petites prises, se tracter – et à l'esthétique du mouvement – la fluidité, l'économie gestuelle, le placement. Mais c'est surtout dans sa dimension sociale qu'elle se distingue : la transmission des savoirs s'opère horizontalement, entre pairs. On partage les beta, on décompose les mouvements, on conseille sur le placement des pieds. Cette sociabilité du conseil crée un contexte relationnel spécifique, différent du rapport hiérarchique au coach ou de la solitude compétitive du tennis. Bernard Lahire s'est justement penché sur ce type de contexte. Il montre que « le contexte présent a le pouvoir d'activation ou d'inhibition du passé incorporé ». Dit autrement : selon l'environnement, certains de nos répertoires de schèmes s'activent tandis que d'autres restent en sommeil. Le bureau active les dispositions professionnelles, la famille sollicite d'autres parts de nous-mêmes, les loisirs en révèlent d'autres encore.
L'escalade, par sa structure relationnelle — l'interdépendance vitale entre grimpeur·euse et assureur·euse, l'objectivité de la difficulté, la vulnérabilité partagée face au vide — crée les conditions d'une mise en veille temporaire des identités sociales dominantes. Non pas qu'elles disparaissent, mais elles cessent momentanément d'être le principal critère de reconnaissance et d'interaction. La paroi agit comme un contexte qui appelle d'autres parties de nous-mêmes. Et au hasard : celles qui n'ont rien à voir avec notre fiche de paie par exemple.
Prendre le pli
Toute pratique sociale régulière laisse une trace dans notre corps et notre esprit sous forme de schèmes d'action. « Les acteurs incorporent (sous forme de schèmes d'action, d'habitudes, de sensibilités, etc.) des manières de faire, de penser et de sentir qui sont liées aux contextes dans lesquels ils évoluent », écrit Bernard Lahire. L'escalade, pratiquée régulièrement, constitue une socialisation secondaire qui vient enrichir notre stock de dispositions. Ce qui s'incorpore en grimpant transforme notre rapport au monde. Le vide devient un partenaire de vigilance plutôt qu'une source de terreur paralysante. L'effort change de nature : la résistance se fait familière, l'échec répété cesse d'être vécu comme une défaite pour devenir un processus normal de progression. La confiance vitale envers l'assureur·euse constitue une expérience relationnelle rare dans nos sociétés où les liens sont souvent plus superficiels ou plus instrumentaux.
« Chaque socialisation crée un pli qui se superpose aux autres sans les effacer. Notre personnalité ressemble davantage à un feuilleté qu'à un bloc homogène »
Le partage de la beta — cette transmission tactique de l'information sur la manière de réaliser un mouvement — crée une sociabilité fondée sur la coopération plutôt que sur la compétition pure. Une grammaire gestuelle spécifique se développe, une proprioception affinée qui modifie notre rapport à notre propre corps. Tous ces schèmes constituent un nouveau répertoire qui vient s'ajouter aux précédents. « L'acteur pluriel est le produit de l'intériorisation d'une pluralité de schèmes d'action ou d'habitudes », insiste le sociologue français et directeur de recherche au CNRS. Le « je suis grimpeur·euse » ne remplace pas le « je suis enseignant·e » ou le « je suis parent ». Ces identités coexistent, s'articulent, entrent parfois en tension. Lahire utilise la métaphore du « pli » empruntée au philosophe et scientifique allemand du XVIIe siècle Gottfried Wilhelm Leibniz : chaque socialisation crée un pli qui se superpose aux autres sans les effacer. Notre personnalité ressemble davantage à un feuilleté qu'à un bloc homogène.
Cette pluralité ne reste pas théorique, elle se joue concrètement. Nous opérons constamment des « transferts de schèmes » d'un contexte à l'autre. La cadre stressée qui trouve en grimpant un rapport au temps ralenti, contemplatif, peut parfois réactiver ce rapport au temps ailleurs. Le travailleur manuel qui expérimente en salle une sociabilité horizontale où son avis compte autant que celui de l'ingénieure intègre cette expérience dans son répertoire identitaire. La personne issue de l'immigration qui, sur la paroi, vit une interaction où son origine n'est pas un marqueur immédiat fait l'expérience d'une autre forme de reconnaissance sociale.
Bernard Lahire parle ainsi de « plasticité dispositionnelle » qui désigne notre capacité à activer différents répertoires selon les contextes. L'escalade enrichit cette plasticité en ajoutant une couche de socialisation qui dialogue avec les autres. Parfois en harmonie — le·la grimpeur·euse-ingénieur·e retrouve dans la résolution d'un mouvement le plaisir de la résolution de problème. Parfois en tension — le·la grimpeur·euse-salarié·e doit arbitrer entre une session et des heures supplémentaires. Mais dans tous les cas, cette multiplication des expériences de socialisation élargit notre gamme de possibles identitaires.

« On ne peut jamais échapper complètement à son passé incorporé », prévient Lahire. Les dispositions forgées dans l'enfance, les ressources économiques et culturelles dont on dispose continuent de jouer un rôle important. L'escalade n'échappe pas aux mécanismes de reproduction sociale qu'elle suspend temporairement. Les barrières sont connues : capital économique (abonnement mensuel, matériel, déplacements), capital culturel (familiarité avec les pratiques sportives de loisir, ethos de l'audace corporelle), capital social (cooptation, réseau de partenaires d'assurage). Les données sociodémographiques le confirment : l'escalade reste massivement pratiquée par des CSP+, diplômé·e·s du supérieur, urbain·e·s. L'homogénéité ethno-raciale frappe. Les codes esthétiques — doudoune technique, van aménagé, vocabulaire outdoor — trahissent cette homogénéité sociale. Un sport qui pourrait désarmer les identités reste lui-même socialement très marqué.
Ce constat ne contredit pas les théories du sociologue, membre du Centre Max Weber, il précise même son raisonnement. Il distingue les contextes qui produisent du « désajustement » — décalage entre nos dispositions et les attentes du contexte — et les contextes qui renforcent l'ajustement. Pour celles et ceux qui ont les ressources pour accéder à l'escalade, elle constitue effectivement un contexte de désajustement partiel où d'autres répertoires peuvent s'activer. Mais l'accès même à ce contexte reste socialement filtré. Les « interstices » — ces espaces intermédiaires où nos identités secondaires peuvent s'exprimer — restent néanmoins précieux même s'ils ne bouleversent pas complètement les structures sociales. « Les acteurs pluriels trouvent dans la diversification de leurs appartenances et de leurs pratiques des ressources pour ne pas être totalement assignés à une seule identité », écrit Bernard Lahire dans L'Homme Pluriel. L'escalade offre cet interstice : un espace où expérimenter temporairement d'autres versions de soi, où activer des répertoires qui restent en sommeil ailleurs.
L'escalade comme félicité
Bernard Lahire dépasse la simple description de notre pluralité intérieure pour poser une question politique : dans quelles conditions pouvons-nous exprimer pleinement cette pluralité ? « Plus un individu est engagé dans des univers sociaux différenciés, plus il développe des dispositions hétérogènes », observe-t-il. À l'inverse, l'enfermement dans un seul univers social — que ce soit par contrainte économique, géographique ou culturelle — appauvrit notre répertoire de possibles. L'escalade illustre ce que Lahire appelle les « conditions de félicité » de l'acteur pluriel : des contextes qui permettent l'activation de répertoires variés, qui ne nous assignent pas à une seule dimension identitaire. Elle montre aussi les limites structurelles de cette félicité : tant que l'accès reste socialement filtré, elle ne peut remplir pleinement cette fonction de pluralisation.
« L'homme pluriel est un produit social qui se caractérise par la pluralité de ses dispositions, de ses compétences, de ses croyances et de ses goûts »
Bernard Lahire
« La pluralité interne n'est pas synonyme de liberté absolue, mais elle ouvre des marges de manœuvre », rappelle Lahire. Chaque nouveau pli incorporé élargit notre gamme de schèmes mobilisables, notre capacité à naviguer entre différents contextes sociaux. L'escalade, comme socialisation secondaire, ajoute cette marge. Non pas une libération totale des déterminismes sociaux — le sociologue rejette ce romantisme — mais un enrichissement du répertoire identitaire. « L'homme pluriel est un produit social qui se caractérise par la pluralité de ses dispositions, de ses compétences, de ses croyances et de ses goûts », résume Lahire. Cette pluralité n'est ni chaos ni fragmentation pathologique : c'est notre condition normale dans les sociétés différenciées. Le problème survient quand les institutions sociales — le travail, l'administration, les interactions quotidiennes — nous forcent constamment à nous présenter en masquant notre complexité réelle.
L'escalade offre un modèle réduit de ce que pourrait être une société qui reconnaîtrait et valoriserait cette pluralité plutôt que de la nier. Sur la paroi, nous ne sommes pas d'abord notre profession ou notre origine. Nous sommes la somme momentanée de nos différents répertoires activés : le corps qui grimpe, l'esprit qui résout le mouvement, la confiance partagée avec l'assureur·euse, la sociabilité du conseil. Cette expérience reste rare dans nos sociétés où l'identité administrative et professionnelle écrase les autres dimensions. Bernard Lahire nous donne les outils pour comprendre ce que nous vivons intuitivement en grimpant : la possibilité temporaire d'être nous-mêmes autrement, en activant des répertoires qui restent en sommeil dans d'autres contextes. L'escalade ne nous libère pas magiquement de nos identités sociales, elle les met en veille le temps d'une voie, d'une session, d'un projet. Elle ajoute un pli supplémentaire à notre identité plurielle, enrichit notre stock de schèmes mobilisables.
Bernard Lahire montre qu'adossé·e·s à un frigo, au resto ou avec nos voisins, nous souffrons de la réduction identitaire, du fait d'être constamment ramené·e·s à une seule dimension de nous-mêmes. Multiplier les contextes de socialisation, traverser des univers sociaux hétérogènes, incorporer des répertoires variés : c'est ce qui nous rend plus capables de naviguer dans la complexité sociale. Plus plastique, en somme. Et le plastique, parfois, c'est fantastique.














