L’ICE : un évènement qui peut rester de glace ?
- Pierre-Gaël Pasquiou
- il y a 10 heures
- 5 min de lecture
À L’Argentière-la-Bessée, l’ICE Climbing Écrins continue de rassembler, chaque hiver, plusieurs centaines de pratiquant·e·s autour de la cascade de glace. Mais derrière l’image d’un rendez-vous solidement installé dans le paysage montagnard, l’édition 2026 s’inscrit dans un contexte particulier : changement d’équipe organisatrice, baisse des subventions publiques, réchauffement climatique. Alors, comment composer dans l'incertitude ?

L’ICE Climbing Écrins n’a jamais été un événement spectaculaire au sens classique du terme. Pas de tribunes, peu de mise en scène, encore moins de promesses clinquantes. Depuis trente-six ans, le rendez-vous hivernal de L’Argentière-la-Bessée suit une autre logique : permettre à des pratiquant·e·s de tous horizons de découvrir ou de perfectionner la cascade de glace, au contact direct du territoire et de celles et ceux qui y vivent.
En 2026, cette apparente stabilité masque pourtant une transition importante. Après dix années d’organisation portées par Cathy Jolibert, l’événement change de mains. Une reprise discrète, collective, sans rupture affichée, mais qui oblige la nouvelle équipe à regarder l’ICE autrement : non plus seulement depuis l’expérience des participant·e·s, mais depuis ses fondations — son économie, son rapport à la pratique, et les valeurs qu’il met concrètement en œuvre.
Reprendre sans rompre
La passation ne s’est pas faite dans l’urgence. Julie Gégout, ostéopathe, originaire des Hautes-Alpes, travaillait déjà sur l’événement depuis plusieurs années lorsqu’elle apprend, avec Maëlle Le Ligné et Oriane Jouneau, que Cathy Jolibert s’apprête à passer la main. « On savait que ça allait arriver », raconte-t-elle. La reprise s’organise progressivement, jusqu’à former un noyau de cinq personnes, rejoint par deux guides, Octave Garbolino et Nil Bertrand.
L’événement ne tient pas principalement sur les partenaires privés. Son équilibre repose sur trois piliers : les inscriptions, les subventions publiques et, dans une bien moindre mesure, les stands de marques.
L’équipe revendique une organisation horizontale. Pas de direction incarnée, pas de figure unique. Ce choix impose un tempo plus lent, mais aussi une méthode : comprendre avant d’ajuster. « On connaissait beaucoup la surface, mais pas ce qu’il y avait en dessous de l’iceberg », résume Julie Gégout. La formule renvoie à l’écart entre l’événement tel qu’il est vécu — les cascades, les ateliers, les soirées — et ce qui le rend possible : les partenariats, les plannings, les équipes historiques, l’équilibre logistique. L’édition 2026 a donc été pensée comme une année d’observation. L’équipe maintient l’architecture générale, s’appuie sur des personnes en place parfois depuis vingt ou trente ans, et évite les changements brusques. Mais elle imprime déjà une manière de faire. Les inscriptions ont été ouvertes d’abord à celles et ceux qui n’étaient jamais venu·es, avant d’être proposées aux ancien·nes. Selon Julie Gégout, près des trois quarts des participant·e·s de cette édition découvraient l’ICE.

Au total, l’événement a rassemblé environ 500 personnes, en incluant 70 invité·es accueilli·es dans un cadre solidaire. Le signal est clair : éviter que le festival ne se referme sur un cercle d’habitué·es, et rappeler qu’un rendez-vous de montagne n’est pas seulement une affaire de niveau ou d’équipement, mais aussi de conditions d’accès — à une pratique, à un territoire, à un imaginaire.
Un modèle fragile, assumé comme tel
Sur le plan économique, l’ICE Climbing Écrins fonctionne à rebours de ce que l’on pourrait imaginer. L’événement ne tient pas principalement sur les partenaires privés. Son équilibre repose sur trois piliers : les inscriptions, les subventions publiques et, dans une bien moindre mesure, les stands de marques. Le budget global avoisine les 100 000 euros. Environ la moitié provient des inscriptions. Les partenaires — principalement les marques présentes sur le salon — représentent autour de 10 000 euros. Le reste dépend des collectivités territoriales.
La diversification existe, mais elle reste périphérique. Elle répond surtout à des besoins ponctuels — récupération, accompagnant·e·s, météo — plutôt qu’à une stratégie de substitution.
Cette dépendance est assumée, mais elle inquiète. « Ça tient sur les subventions. Aujourd’hui, ça tient. Demain, on verra », dit Julie Gégout sans détour. Les demandes sont déposées à l’automne, les réponses arrivent souvent en février ou mars, alors que l’événement est déjà engagé. L’ICE se construit donc avec une part d’incertitude : si une aide diminue — ou disparaît — l’ajustement se fait après coup, sur un budget déjà consommé. Dans ce contexte, les choix possibles sont rapidement contraints. Si les subventions baissent, il faut arbitrer : augmenter le prix des inscriptions, rendre payants des concerts jusque-là gratuits, ou réduire certains postes. Aucun de ces scénarios n’est neutre. Tous touchent à ce qui fait, précisément, l’identité de l’ICE : un événement pensé pour rester accessible, malgré une pratique qui, par nature, suppose du temps, du déplacement et un certain coût.

Ce cadre explique aussi certaines décisions de 2026. Pour encadrer les groupes invité·es, l’équipe s’appuie sur un partenariat avec plusieurs bureaux des guides du territoire, qui mobilisent des encadrant·e·s sur la base du volontariat, dans le cadre d’accords internes à leurs structures. Le dispositif permet d’ouvrir l’événement à des publics qui n’auraient pas forcément pu y accéder, tout en limitant un poste de dépense qui, les années précédentes, pesait sur le budget. Derrière l’affichage solidaire, il y a donc aussi une réalité très concrète : tenir les prix bas, dans une période de contraction budgétaire, suppose de réinventer des équilibres.
La glace, sans promesse
La question de l’avenir de la cascade de glace traverse nécessairement l’événement. Le réchauffement climatique rend la pratique plus incertaine, plus variable, parfois impossible. L’ICE ne cherche pas à contourner cette réalité. « On n’a pas envie de mentir », insiste Julie Gégout. Certaines années sont favorables, d’autres beaucoup moins. Il est déjà arrivé que des sorties prévues soient remplacées par d’autres activités, faute de conditions.
L’un des points les plus discutés reste l’« autowash », ce dispositif qui demande à chacun·e de laver son assiette et ses couverts, et que Julie Gégout dit « fort contesté »
L’équipe conteste toutefois l’idée d’un glissement général vers des ateliers « à côté » de la glace. Les ordres de grandeur qu’elle avance sont les suivants : environ 300 personnes par jour engagées sur des sorties glace, contre une cinquantaine réparties sur l’ensemble des autres ateliers. La diversification existe, mais elle reste périphérique. Elle répond surtout à des besoins ponctuels — récupération, accompagnant·e·s, météo — plutôt qu’à une stratégie de substitution.Sur l’artificialisation, la ligne est prudente. Les structures existantes servent de solution de repli, notamment pour l’initiation. Mais l’équipe ne souhaite pas, à ce stade, compenser systématiquement l’absence de glace naturelle par des installations artificielles. « Pour le moment, on avance année après année », dit Julie Gégout. Si la glace est là, elle est au centre. Si elle ne l’est pas, l’événement s’adapte.
C’est dans les choix logistiques que cette philosophie apparaît le plus nettement. Repas végétariens, produits locaux, vaisselle à faire soi-même : ces décisions, héritées des éditions précédentes, sont maintenues sans ambiguïté. L’un des points les plus discutés reste l’« autowash », ce dispositif qui demande à chacun·e de laver son assiette et ses couverts, et que Julie Gégout dit « fort contesté ». Les critiques viennent aussi de professionnel·le·s de la montagne, parfois agacé·es par ce qu’ils perçoivent comme une surcouche de contraintes. Julie Gégout ne cherche pas à convaincre. Elle rappelle l’alternative : servir 500 repas par soir implique soit du jetable en masse, soit une organisation plus contraignante. La ligne est posée moins comme une leçon que comme une cohérence.
Reste une gêne plus contemporaine : le nom. En 2026, « ICE » ne renvoie plus seulement à la glace. L’acronyme évoque aussi, pour une partie du public, la police américaine de l’immigration. Julie Gégout en sourit, puis reconnaît l’embarras : « Est-ce qu’en 2026, on peut encore s’appeler l’ICE ? Je ne sais pas. Mais on était là en premier ».














