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Secours en montagne : le sauvetage sera politique

Le dernier rapport de la Cour des comptes propose de mettre fin à la gratuité des secours en montagne à l'horizon 2028. En sus, l'institution suggère de rationaliser l'organisation des sauvetages dont les coûts ne cesse de croître. Un chamboulement auquel nous avons confronté Blaise Agresti, ancien commandant du PGHM, et fin analyste du sujet. S'il se félicite que ce débat surgisse enfin, les prochaines avancées seront selon lui une question de courage politique. Explications.


Chamonix
(cc) Martin Jernberg / Unsplash

Publié le 11 février 2026, le dernier rapport de la Cour des comptes dresse un diagnostic d’ensemble sur les secours en montagne : un dispositif jugé « efficace », mais de plus en plus sollicité, coûteux et difficile à piloter. L'institution recense 9 912 interventions en 2024 (+18 % par rapport à 2018) et son communiqué évoque une hausse de 44 % depuis 2015, sur fond de diversification des pratiques, dans un environnement jugé « plus dangereux » avec le dérèglement climatique. Elle pointe aussi un enjeu structurel. Parce que les services ne classent pas toujours les interventions de la même manière, l'analyse du sauvetage en France fait ressortir des redondances, des statistiques fragiles et difficiles à comparer.

Mesurer avant de trancher


La Cour insiste cette fragilité de l’appareil statistique. Elle estime possible « d’améliorer fortement » le dispositif en fiabilisant la collecte et en harmonisant les pratiques de saisie. Sans règles communes, les chiffres se brouillent : activités différentes, gravités différentes, réalités opérationnelles incomparables. Dans notre échange, Blaise Agresti – ancien commandant du prestigieux Peloton de Gendarmerie de Haute Montagne (PGHM) – tente lui aussi d'éviter les lectures uniformes. La hausse des interventions existe, pose-t-il, mais elle ne raconte rien tant qu’on ne sait pas ce qui augmente : « En termes d'accidents, il y a des augmentations partout, mais c’est essentiellement sur de la randonnée ». Un secours en randonnée ne mobilise mécaniquement pas les mêmes moyens qu’une opération en haute montagne.


Confondre les catégories, c’est fabriquer du débat sur des agrégats. Pour preuve, il cite le tableau de « catégorisation des victimes par activité » (2015-2024) qu’il a présentement sous les yeux : « Randonnée à pied, +54 %. Et ensuite, c’est le ski de randonnée qui a explosé, en passant de 348 à 607 accidents. » Les pratiques « spectaculaires » aimantent les récits. Les vrais accidents, eux, correspondent aux usages plus ordinaires, qui se sont massifiés.


« Il n’y a aucune raison objective d’avoir trois services de secours. Il n’y a aucun argument qui tienne la route, au-delà de la notoriété institutionnelle de faire de la promotion pour chacune des institutions »

Blaise Agresti


Même prudence sur les coûts. Blaise Agresti rappelle que la Cour évoquait déjà, au début des années 2010, un coût moyen autour de 9 000€ par intervention. Il attribue une part importante de la hausse à des facteurs structurels – « Il y a surtout des charges sociales et des primes de risque » –, et à un poste très concret – « L’entretien des hélicoptères, un parc vieillissant ». Avant d’arbitrer, il faut donc comprendre ce qui relève de la mécanique – salaires, maintien en condition –, et ce qui relève d’un choix de doctrine ou d’organisation.


Le millefeuille du secours


Du rapport de 2011 à celui de 2026, la Cour des comptes revient sur la même difficulté : l'organisation du secours en montagne est complexe. Le secours spécialisé repose sur trois forces – PGHM, CRS montagne et services d’incendie et de secours –, avec des relais et renforts variables selon les situations. Le dispositif fonctionne, mais au prix de redondances et de frictions « parfois en concurrence », qui compliquent le pilotage. La Cour appelle à une rationalisation qui « doit enfin aboutir », en jouant sur les compétences, les implantations, les formations et l’usage de l’hélicoptère. Blaise Agresti, lui, tranche la question de la coexistence : « Il n’y a aucune raison objective d’avoir trois services. Il n’y a aucun argument qui tienne la route, au-delà de la notoriété institutionnelle de faire de la promotion pour chacune des institutions ».


« Tous les gens qui ne payent pas d’impôts, qui ne contribuent pas au système du pacte social français, déjà ceux-là, ils devraient payer. Parce qu’ils paieraient en Suisse, ils paieraient en Italie. Donc, pourquoi ils paieraient dans toute l’Europe, sauf en France ? »

Blaise Agresti


Ce que détaille l'ancien commandant du PGHM, c’est le blocage. « La raison principale, elle est institutionnelle, elle est corporatiste », souligne-t-il. Il décrit également des « unités d’élite » qui servent de vitrine : « Sur la plaquette de recrutement des pompiers, des gendarmes, des CRS, on voit toujours le maître-chien, le CRS de montagne, etc. » À cela s’ajoutent des contraintes de périmètre, police, gendarmerie, territorialité, et un facteur plus sensible : la mémoire des morts, qui rend l’idée d’un transfert humainement explosive : « Pour des CRS de montagne, ça serait trahir le souvenir des collègues morts ». Il en déduit une mécanique politique : un dossier « marginal » à l’échelle de l’État, mais inflammable en interne et sur les territoires. Le sujet remonte lors des épisodes médiatiques, puis retombe quand le coût politique dépasse le bénéfice attendu.


Dans ce cadre, Blaise Agresti évoque des scénarios, fusion sous statut militaire ou entité « neutre » adossée aux bases héliportées, et replace la discussion dans une doctrine plus large. « On a besoin d’une force capable d’aller partout, dans tous les territoires, pas que pour du sauvetage de touristes, mais aussi pour des catastrophes, des crues torrentielles, des glaciers qui vont s’effondrer. On a besoin d’une capacité de projection », affirme-t-il.


La facture et le silence


Dans son rapport, et plus précisément sur le financement, la Cour des Comptes avance avec prudence mais ouvre une discussion nouvelle. Il s'agirait d'« engager une évolution du cadre réglementaire afin de permettre, le cas échéant, une facturation des interventions », et rendre plus effective la réponse face à certains comportements à risque et autres recours abusifs. Blaise Agresti conteste l’idée d’une gratuité « évidente » et « éternelle » en revenant à une histoire longue : « Pendant un siècle et demi les sociétés de secours était dédommagées des frais du sauvetage : les nuits en refuge, le matériel, etc. Donc il y avait déjà une sorte de petite facture ». Il rappelle aussi le caractère « un peu hybride » du modèle français : facturation sur domaine skiable, souvent assurée, solidarité nationale hors domaine, avec une frontière qui devient difficile à expliquer quand des situations proches basculent d’un régime à l’autre.


« Quand vous avez un professionnel qui meurt, la communauté s’enferme dans sa souffrance et n’arrive pas à regarder objectivement ce qui s’est passé, les causes profondes. »

Blaise Agresti


Il propose alors des critères par paliers. En commençant par faire payer ceux qui ne contribuent pas au financement collectif : « Tous les gens qui ne payent pas d’impôts, qui ne contribuent pas au système du pacte social français, déjà ceux-là, ils devraient payer. Parce qu’ils paieraient en Suisse, ils paieraient en Italie. Donc, pourquoi ils paieraient dans toute l’Europe, sauf en France ? » Ensuite, la nature de l’intervention : « Si vous êtes blessé, c’est gratuit. Si vous ne l’êtes pas, si vous vous êtes trompé d’itinéraire, que vous n’étiez pas au bon endroit, vous payez. » Il évoque enfin un reste à charge limité : « Peut-être qu’il faut garder aussi un principe de petit forfait résiduel ».


Cependant, Blaise Agresti fixe une ligne rouge : une facturation globale toucherait au principe du « premier secours » : « Le problème de la bascule dans une facturation globale, c’est qu’elle rompt avec le principe de service public, de ce qu’on appelle le premier secours. Je trouve que c’est un signe d’une société évoluée et que ça serait bien de le garder. »


La question du financement renvoie enfin à la prévention. Dans une vidéo publiée par nos confrères du Parisien, un guide défend la formation : « Je pense que c’est plus intéressant de former les gens (...), de les éduquer plutôt que de leur dire "no go". » Un autre rappelle l’incertitude : « La niveologie (…) c’est une science qui est compliquée, qui n’est pas une science exacte. » Blaise Agresti y rattache un prérequis : la culture du retour d’expérience. « Quand vous avez un professionnel qui meurt, la communauté s’enferme dans sa souffrance et n’arrive pas à regarder objectivement ce qui s’est passé, les causes profondes. » Et il pose : « L’erreur n’est pas une faute. Par contre, un professionnel qui ne cherche pas à comprendre ce qui s’est passé ni à en tirer des enseignements pour ensuite les partager, là oui, ça relève d’une faute. »


La Cour appelle à renforcer cette prévention. Agresti insiste sur un levier complémentaire : documenter et publier, comme outre-Atlantique : « L’American Alpine Club, publie chaque année un rapport d’accident. Si on avait une publication de ce type, la culture de la sécurité changerait en dix ans ».

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