Salles d'escalade : la fin du rêve américain
- Matthieu Amaré
- il y a 25 minutes
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Pendant dix ans, l'escalade indoor nord-américaine a surfé sur une vague de croissance insolente. Ouvertures en cascade, capitaux affluant, boom post-olympique. Mais en 2025, la fête est finie. Selon le rapport annuel du Climbing Business Journal, 73 % des exploitant·e·s déclarent subir des conditions économiques dégradées. Tarifs douaniers, inflation, baisse de fréquentation, tensions sociales : l'industrie change d'ère. Plongée dans une mini-crise qui pourrait bien traverser l'Atlantique.

Comme d'habitude, en arrivant au travail le matin, Dana Caracciolo scrute ses tableaux de bord comme on guette un diagnostic médical. Petit check-in des entrées, auscultation de la boutique, pouls des abonnements. Anatomie d'une chute. En ce dernier trimestre de l'année 2025, le café de Dana a moins bon goût. Habituée à la croissance à deux chiffres, voilà que la responsable de la Doylestown Rock Gym – une salle d'escalade privée indépendante en Pennsylvanie – regarde ces visualisations zipper. La chute n'est pas si brutale, mais elle inquiète. D'autant plus que la maladie ne se voit pas que dans les chiffres, elle s'observe aussi un peu partout. « Les clients n'achètent plus de neuf à la boutique, ils nous disent désormais vertement qu'ils ne peuvent plus se permettre leurs petits plaisirs d'après séance, confie Dana Caracciolo à Climbing Business Journal (CBJ). Je vois même de plus en plus de chaussons avec des trous, histoire de gratter une session de plus... »
« Les années fastes sont terminées »
Un gestionnaire de réseau de salles américaines
L'anecdote porte. Car entre les murs des salles d'escalade privées américaines, elle résonne parmi les témoignages de la centaine d'exploitant·e·s que Climbing Business Journal a recueilli dans son rapport annuel. Publié le 8 février dernier, le document fait office de publication de référence pour l'industrie de l'escalade nord-américaine, voire mondiale. Et dans celui de 2025, dès l'introduction, le ton est donné : 73 % des responsables de salles rapportent des conditions économiques dégradées. Un chiffre qui marque un tournant. Et installe une réponse. Car à la question de savoir si l'âge d'or de l'escalade indoor est terminé outre-Atlantique, la réponse est oui.
Le coût de la vis
Comme souvent avec ce genre de rapport, les données parlent d'elles-mêmes. Si les ouvertures de salles ne diminuent pas fortement – en 2025, 40 nouvelles salles ont ouvert aux États-Unis contre 48 en 2024 – les établissements commencent à fermer. L'année dernière, ce sont 12 salles d'escalade qui mettaient la clé sous la porte. La croissance nette du secteur, quant à elle, s'établit à 4,7 %, contre 6,3 % l'année précédente et environ 10 % avant la pandémie. Les chiffres se lisent au décile près et ne traduisent pas un effondrement soudain. Cela dit, ils nivellent une trajectoire, vers le bas.
Car il y a plus inquiétant encore : la fréquentation recule. Le rapport de CBJ révèle que le trafic a diminué dans toutes les catégories de salles. Les petites structures (moins de 1 000 mètres carrés, nda) enregistrent une baisse de 4,9 %, les salles moyennes (entre 1 000 et 2 300 mètres carrés, nda) de 3,4 %, et les grandes enceintes (plus de 2 300 mètres carrés, nda) de 2,1 %. Même les grosses enseignes ne sont pas épargnées. Pendant ce temps, les coûts explosent. 85 % des salles déclarent avoir vu leurs dépenses totales augmenter. Les postes les plus touchés ? L'énergie, les assurances, et surtout la masse salariale. 85 % des exploitant·e·s ont dû augmenter leurs budgets salariaux, coincé·e·s entre inflation, pénurie de main-d'œuvre qualifiée et, dans certains cas, pressions syndicales. « Les conditions économiques et politiques sont plus difficiles pour la plupart des individus et des entreprises », résume Darrell Gschwendtner, propriétaire de Whetstone Climbing à Fort Collins, au Colorado.
John Pritchard, propriétaire et PDG de Stone Co. Climbing à College Station, au Texas, renchérit : « Le cœur de l'économie est faible. Nous avons trouvé des moyens de tenir un peu, mais en général, l'élan que nous avons connu en 2021 et 2022 n'existe plus depuis quelques années. » Un autre gestionnaire d'un réseau de salles qui a préféré garder l'anonymat le résume avec d'autres mots : « Les années fastes sont terminées. Il est désormais beaucoup plus difficile d’être rentable si l’on ne dispose pas de la taille critique et des structures nécessaires pour soutenir une croissance institutionnelle ou des opérations de fusion-acquisition ».
Derrière cette détérioration, le monde de l'escalade – comme beaucoup d'autres secteurs – cherche ses coupables, parfois fantômes. D'abord, les tarifs douaniers. Depuis 2024, l'administration Trump a réinstauré et alourdi une série de taxes sur les importations en provenance d'Asie et d'Europe. Or, une grande partie du matériel d'escalade indoor – prises, panneaux modulaires, systèmes d'assurage – est fabriquée à l'étranger. Mécaniquement, les grandes chaînes comme Movement, Touchstone ou Central Rock doivent désormais composer avec des chaînes d'approvisionnement plus coûteuses et moins prévisibles. « Je pense qu'il y a eu beaucoup d'incertitude économique cette année avec les tarifs douaniers et d'autres politiques gouvernementales qui ont joué un rôle dans la réduction du trafic de visiteurs de notre salle », abonde Javan Bowsher, gérant de Granite Arch Climbing Center à Rancho Cordova, en Californie.
« Les grimpeur·se·s assidu·e·s continuent de fréquenter régulièrement la salle. C'est la clientèle occasionnelle qui recule, ou ce sont les nouveaux·elles venu·e·s qui ne reviennent pas »
Nathan Craft, responsable d'Inner Peaks, une petite chaîne régionale de Caroline du Nord.
Ensuite, l'inflation persistante. Les coûts énergétiques restent élevés, les primes d'assurance s'envolent, et les loyers commerciaux continuent d'augmenter dans les grandes métropoles. « J'enfonce une porte ouverte, mais tout augmente, lâche Sharon Knorr, directrice des opérations chez MetroRock. Et les gens ont moins de revenus disponibles ». Parmi la multitude de verbatims sélectionnés dans le rapport de CBJ, tous convergent vers les comportements plus économes de la clientèle. En langage d'expert en économie, on appelle cela une « compression des dépenses discrétionnaires ». Traduit dans le quotidien d'une salle d'escalade, c'est une bière en moins après sa séance, un sandwich au déjeuner en lieu et place du resto de l'enseigne et des anniversaires qui ne s'organisent plus au milieu des voies. Nathan Craft, responsable d'Inner Peaks, une petite chaîne régionale de Caroline du Nord, le confirme : « Les grimpeur·se·s assidu·e·s continuent de fréquenter régulièrement la salle. C'est la clientèle occasionnelle qui recule, ou ce sont les nouveaux·elles venu·e·s qui ne reviennent pas. » Or, c'est souvent elle qui structure le chiffre d'affaires d'une salle avec ses repas en famille, ses achats de goodies et ces fêtes d'anniversaire.
Merci Patron
Toutes les salles ne subissent pas la crise de la même manière. Le rapport de CBJ révèle une fracture nette entre les grandes chaînes et les structures indépendantes. D'un côté, les mastodontes : Movement Climbing (34 sites), Central Rock (29), Touchstone (18). Ces groupes, souvent soutenus par des fonds d'investissement ou des capitaux privés, résistent mieux au pays de l'Oncle Sam. Dans le pays le plus propice au capital-risque du monde, leur taille leur permet de négocier des contrats d'achat groupés, d'absorber les hausses de coûts et de maintenir des budgets marketing agressifs. De l'autre, les petites salles indépendantes. Pour elles, la situation est critique. Coincées entre inflation et concurrence des chaînes, beaucoup peinent à maintenir leurs effectifs. Certaines ferment. D'autres sont rachetées. Bienvenue dans le darwinisme économique classique au travers duquel le rapport note que les 12 fermetures définitives de 2025 concernent exclusivement des structures de moins de 1 000 mètres carrés, situées majoritairement dans des zones rurales.
Quand les revenus stagnent et que les actionnaires exigent des rendements, quelqu'un doit payer. Et c'est rarement l'actionnaire.
Cette consolidation accélérée pose aussi une question structurelle : quel modèle économique pour l'escalade indoor américaine va-t-il imposer ? Les grandes chaînes, souvent adossées à des fonds de private equity (investissements dans des entreprises non cotées en bourse, ndlr), doivent dégager des marges pour satisfaire leurs actionnaires. Movement, racheté en 2019 par El Cap Holdings – lui-même soutenu par un fonds d'investissement –, en est l'exemple le plus frappant. Dans ce contexte, de nouvelles négociations sociales apparaissent. Depuis 2021, 18 salles d'escalade américaines se sont syndiquées, principalement au sein des groupes Movement, Touchstone et VITAL. Comme le montrait notre reportage publié en janvier 2026, de plus en plus de travailleur·se·s de l'escalade réclament des salaires décents, des protections contre le harcèlement et des conditions de travail plus sûres. En face, les directions résistent, arguant des marges trop serrées. Quand les revenus stagnent et que les actionnaires exigent des rendements, quelqu'un doit payer. Et c'est rarement l'actionnaire.
Entre peur et seconde jeunesse
Face au décrochage, le rapport de CBJ identifie tout de même quelques prises. Le plus frappant : les programmes jeunesse. En 2025, les inscriptions d'enfants et d'adolescent·e·s ont explosé dans certaines régions. Le Midwest enregistre une hausse de 84 % de nouveaux inscrits aux cours collectifs et aux équipes de compétition. « Nous avons fait [de la programmation jeunesse] une priorité, explique Christopher Deal, propriétaire de Fargo Climbing dans le Dakota du Nord. En partie parce que nous avions besoin de plus de ventes et de ventes plus fiables. » Laura Bellisle, propriétaire de Black Hill Basecamp dans le Dakota du Sud, confirme : « Les adhésions et les programmes pour enfants ont fortement augmenté – représentant toute notre croissance ».
L'innovation technologique offre aussi des pistes. En 2025, plusieurs fabricants ont lancé des systèmes de gamification fondés sur l'intelligence artificielle, des capteurs de hauteur pour les auto-assureurs, et des outils de gestion de l'ouverture de voies assistés par IA. Un moyen, espèrent certain·e·s exploitant·e·s, de fidéliser une clientèle plus jeune et d'optimiser les coûts opérationnels. Enfin, la spécialisation bloc se confirme. En 2025, 73 % des nouvelles salles ouvertes en Amérique du Nord sont des gyms exclusivement dédiés au bloc. Coûts d'installation plus bas, rotation plus rapide de la clientèle, et public plus large. Une évolution qui reflète un changement culturel : l'escalade n'est plus seulement un sport de performance, c'est devenu une activité sociale, urbaine, accessible.
Malgré ces niches d'économies et les facteurs de soutenabilité que peuvent constituer les nouveaux matériaux comme les murs en bambou de Walltopia ou ceux en eucalyptus d'EP Climbing, 61 % des exploitant·e·s s'attendent à une augmentation de leurs revenus. Un chiffre qui cache des disparités énormes. Les grandes chaînes tablent sur une croissance modérée. Les petites structures indépendantes, elles, espèrent juste… survivre.
Retour en Pennsylvanie. Dana Caracciolo continue d'observer ses tableaux de bord dans sa morning routine. En ce début d'année 2026, les chiffres n'ont pas bougé. La crise non plus. Comme beaucoup d'exploitant·e·s de petites structures, la patronne a appris à naviguer à vue dans un environnement devenu imprévisible. Elle fait désormais partie d'une génération de porteur·se·s de projets qui doit – souvent, pour la première fois – composer avec la fin d'un rêve qui promettait une croissance mécanique. Alors, comme un clin d'oeil imposé à la pratique, les gestionnaires de salles d'escalade doivent aussi apprendre à gérer avec un sentiment qu'ils et elles connaissent bien. Car selon Miura Hawkins, une autre PDG du secteur : « L'impression que je retire des propriétaires de salles dans tout l'hémisphère occidental, c'est la peur ».














