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La cotation en escalade : petite philosophie de l’humilité

6a, 7b, 8c... La cotation est censée mesurer la difficulté d'une voie. Sauf qu'elle échoue souvent à cette tâche. Et sert surtout à apprendre l’humilité. De la Rome antique à Adam Ondra, voici une petite philosophie de la cotation vécue à travers la grande aventure de l’égo.


Cotations escalade
Ce boulard énorme... (cc) Vicky Sim / Unsplash

On raconte que, de retour à Rome, les généraux romains victorieux défilaient sur un char. Divinisés pour un instant, ils se voyaient coiffés d’une couronne de laurier par un esclave. Alors qu’il brandissait la couronne au-dessus de leur tête, ce même esclave répétait à l’oreille du général : « Memento mori » – « Souviens-toi que tu es mortel ». Ainsi susurrée, la locution latine renvoie au sens le plus littéral du terme « humiliation » : celui du rappel à l’humilité de la simple condition humaine. Ces deux attitudes, célébrer et humilier, ne sont donc nullement incompatibles. Le triomphe élève ainsi au premier rang un individu, tout en le ramenant perpétuellement à la commune condition de ses pairs.


Transposée à nos soi-disant triomphes verticaux, la cotation peut remplir une fonction similaire pour la communauté des grimpeur·euse·s. En effet, cette échelle, constituée d’un chiffre entre 3 et 9 et d’une lettre, a, b ou c, a été inventée dans l’objectif de mesurer la difficulté d’un passage et de le comparer à tous les autres du même degré – 6b, c’est plus dur que 6a, et deux 6a différents sont de difficultés comparables, même s’ils peuvent être largement différents dans leurs styles – ne remplit que très imparfaitement son office. Pour vous en rendre compte, essayez simplement un 6a ouvert par quelqu’un ayant une envergure 10 ou 20 % plus grande que la vôtre. Vous comprendrez alors très vite que la difficulté annoncée par l’ouvreur·euse n’est clairement pas la même pour vous, et donc que la cotation chargée de la mesurer échoue largement à la mission qui lui était assignée. C’est là, je crois, que notre petite histoire romaine devient intéressante. Car si le système de cotation demeure bien incapable de remplir sa tâche métrologique, il peut néanmoins servir d’autres desseins aussi ambivalents que le triomphe.


L’égo movie


D’un côté, la cotation a une évidente fonction glorificatrice. Celui ou celle qui, parmi ses pairs, s’élève à une cotation supérieure, en tire un prestige manifeste. Faire du 7 parmi ceux qui font du 6, ou faire une « noire » parmi ceux qui font du « rouge », voilà qui vous acquiert un statut. Quel que soit votre niveau, triompher d’un degré supplémentaire, afficher un carnet de croix bien rempli, témoignage de vos « victoires », permet d’obtenir du prestige, tout comme le général défilant sur son char se faisait précéder du butin rapporté de ses conquêtes.


« Coter sec, au niveau de l’égo, c’est vraiment intéressant. Même si c’est important d’avoir de l’égo, avoir trop d’égo c’est quand même insupportable »

Un moniteur d'escalade


Néanmoins, la cotation peut aussi servir d’outil pour rappeler à l’ordre celles et ceux qui oublieraient l’exigence d’humilité à laquelle les grimpeur·euse·s sont collectivement tenu·e·s. Combien de vantard·e·s n’a-t-on pas ainsi envoyés « au carton » (selon l’expression relevée par Olivier Aubel dans L’escalade libre en France, nda) dans une voie ou un bloc censés être à leur portée, mais où la cotation était plus serrée que d’habitude ? Combien ont essuyé de sourires moqueurs face à leurs échecs dans des voies ou des blocs qu’ils prétendaient acquis ? À combien n’a-t-on pas rappelé plus ou moins sèchement le caractère sur-côté de tel bloc ou telle voie – qu’on appelle des « douilles » dans le jargon – qu’ils venaient de flasher ? C’est ce que me rapportait encore récemment un ami, grimpeur depuis près de trente ans et DE (Diplôme d’État, ndlr) en activité : « Je vais choisir des blocs, à l’entraînement, où [les personnes que j’encadre] peuvent perfer, soit en termes de style, soit en termes de cotation un peu gentille, pose-t-il. À l’inverse quelqu’un qui a besoin de revenir sur terre, je vais l’envoyer dans des trucs où il va se faire éclater. Quelqu’un qui a l’égo un peu surdimensionné, ça va le remettre un peu en place, et quelqu’un qui a besoin d’être valorisé, un peu plus introverti, bah on va aller chercher des cotations qui vont le valoriser. Coter sec, au niveau de l’égo, c’est vraiment intéressant. Même si c’est important d’avoir de l’égo, avoir trop d’égo c’est quand même insupportable. »


On le voit, la cotation, loin de servir à décrire la difficulté d’un passage, a surtout une fonction normative, c'est-à-dire une fonction de « contrôle social », comme le souligne le doctorant Valentin Chémery. Car c’est sur sa base que seront distribués les lauriers, mais aussi par le piquant de ses épines que peut être administré le châtiment à celui ou celle qui s’imagine transcender la condition commune. La cotation  est donc un redoutable instrument collectif pour réguler les comportements plutôt qu’un simple outil pour mesurer des difficultés prétendument objectives. Cela dit, cet usage, qui contrôle et impose aux individus certains comportements et les rappelle à la norme commune n’a pas seulement pour objet de réprimer, mais, paradoxalement, de protéger l’individu. Car, rappelé à sa condition humaine, il se voit éviter des sanctions plus terribles encore.


Hubris, fatum et Adam Ondra 


« Il nous est difficile d'imaginer le vainqueur des Gaules parcourant la Sacra Via dans toute sa gloire, tandis que ses vétérans lui crient, lui chantent, qu'il a fait ses premières armes dans le lit du roi Nicomède et qu'il n'y avait pas le dessus ! », rapporte Georges Dumézil à propos du triomphe de César durant lequel ses légionnaires passèrent leur temps à lui lancer « railleries et insolences ». Cependant, précise immédiatement l’historien dans La religion romaine archaïque, (Payot, Paris, 2000, 708p., 37,50 euros), ces quolibets visaient, d’une façon devenue très étrange pour nous, à protéger le triomphateur « contre les risques invisibles que comportait […] une telle apothéose » .


« Sommer l’individu de se souvenir de sa condition de grimpeur·euse·s ordinaire, c’est donc lui éviter un châtiment bien plus terrible »

C’est qu’en effet, dans les croyances antiques, quiconque s’élevait, comme le général divinisé par le triomphe, au-dessus de la condition humaine, risquait de menacer le pouvoir de dieux qui, jaloux, pourraient bien vouloir se venger. Il y a donc, pour les Romains, pire que l’humiliation : il y a l’ « hubris ». Il y a le châtiment divin en regard duquel la moquerie n’est pas grand-chose, et même, contre lequel elle est une sorte de protection « magique ». Or, semble-t-il, l’expérience humiliante vécue par le ou la grimpeur·euse·s peut, elle aussi, représenter  une protection contre une punition bien plus redoutable. C’est en substance ce que m’expliquait un jeune aspirant ouvreur d’une grande chaîne d’escalade. « Ceux qui oublient d’être humbles souvent on les exclut un peu, affirme-t-il. Genre ce collègue un peu sexiste qui va répondre à une collègue qui vient de faire un truc dur : "Ça doit être facile, vas-y je vais voir en chaussures d’approche". Bah on l’a jamais vu revenir le mec ! Parce qu’il s’est fait secouer dans tous les blocs, il n’a pas enchaîné et il s’est coincé. Nous, on a ri : il n’est pas resté humble. »


On le voit, ce grimpeur rompt par son comportement répété avec les normes en vigueur dans la communauté. Il manque d’humilité, et fait preuve de misogynie. Il s’affranchit des attitudes attendues, celles plus propices à une ambiance pacifique et détendue, et finit par être exclu, frappé d’une sorte de fatum, comme si le ciel lui tombait sur la tête. « Mes blocs l’ont rappelé à la réalité : c’est pas Adam Ondra ! », continue notre témoin. Sommer l’individu de se souvenir de sa condition de grimpeur·euse ordinaire, c’est donc lui éviter un châtiment bien plus terrible : l’exclusion pure et simple. Ce que les Anciens appelaient « ostracisme », qui chez eux déjà, constituait une des pires sanctions possibles, sorte de mort sociale pour l’individu rejeté hors du corps social. La violence symbolique de l’humiliation permet donc de prévenir et d’éviter une violence beaucoup plus importante qui ne manquerait pas d’advenir sans elle : le fait de se retrouver seul·e, d’être mis au ban du groupe, et de devoir errer, isolé·e, sans plus personne qui vous pare, vous parle, ou vous assure.


Ni Rois ni Reines 


Ainsi, la cotation – les honneurs qu’elle vous gagne, les châtiments qu’elle permet d’infliger et ceux pires encore qu’elle prévient – semble n’avoir, en définitive, qu’une fonction socio-politique. Elle apparaît comme l’instrument normatif par lequel la communauté s’autorégule, grâce auquel elle évite des comportements qui la perturbent.  


« On a quand même une chance d’avoir une discipline où, peu importe le niveau, on peut partager, échanger, qu’il n’y a pas forcément dans d’autres sports. Et donc je trouve ça cool qu’il puisse y avoir cet échange et cette humilité »

Un aspirant ouvreur


« Car, reprend notre jeune aspirant ouvreur, si les grimpeurs de 8 ou de 9 avaient la même condescendance que certains peuvent avoir sur les grimpeurs de 6, les grimpeur·euse·s du 9 ne parleraient pas aux grimpeur·euse·s du 8, ceux du 8 à ceux du 7, et ainsi de suite. On a quand même une chance d’avoir une discipline où, peu importe le niveau, on peut partager, échanger, qu’il n’y a pas forcément dans d’autres sports. Et donc je trouve ça cool qu’il puisse y avoir cet échange et cette humilité. »


Il n’y a de communauté que sur le fondement de la maîtrise de soi et de son égo. Maîtrise dont les défauts doivent être sanctionnés, et dont il appartient aux plus forts de témoigner afin de montrer l’exemple, non pas aux plus faibles, mais aux grimpeur·euse·s intermédiaires, celles et ceux suffisamment avancé·e·s pour se croire en droit de revendiquer une domination sur leurs pairs. Car c’est de l’humilité de chacun.e que naît la possibilité d’échanges et de dialogues sans lesquels nul lien social n’est possible. Et il est alors nécessaire d’humilier celles et ceux qui l’oublieraient, afin de leur éviter l’exclusion qui les guette s’iels témoignent de façon répétée de leur incapacité à s’y plier. 


Enfin, l’usage que nous venons de décrire dit quelque chose de la forme même de cette communauté socio-politique que constituent grimpeur·euse·s. Car, semble-t-il, il n’y a, ici comme à Rome, qu’un système : primus inter pares – premier parmi les pairs. Vous pouvez vous élever parmi la communauté, mais jamais outrepasser la condition commune et la dominer de l’extérieur, comme un monarque domine ses sujets. Tou·te·s sont soumis aux mêmes normes. Il n’y a ni rois ni reines parmi les grimpeur·euse·s, et même le ou la meilleur·e est susceptible de se voir décoter, déclasser. Malheur à qui oserait l’oublier, car on ne sera pas long à le leur rappeler, comme le susurre l’esclave et le chantent les soldats. Ou comme l’a expérimenté Adam Ondra lui-même, qui, depuis qu’il a raté le flash de la Marie-Rose (6a) à Fontainebleau, peut voir défiler les grimpeur·euse·s se filmant pour lui « mettre un but ». Quoi qu’il puisse être le premier, il n’en reste pas moins l’un de leurs pairs.

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