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- Para-escalade : « La France est la première nation au monde »
À côté des finales haletantes et des médailles d’argent d’Oriane Bertone ou de Mejdi Schalck, la vraie réussite de l’équipe de France lors des Championnats du Monde d’escalade 2025, c’est son équipe para. Coach adjoint, Baptiste Cruzel revient sur ses performances « totalement exceptionnelles » et ce qu’elles disent de la méthode française ainsi que de la manière dont on visibilise les para-athlètes. Entretien plaqué or. © IFSC Vertige Media : Vous rentrez de Séoul avec 7 médailles dont 4 titres mondiaux. Quel est votre ressenti sur les performances de votre équipe ? Baptiste Cruzel : Pour moi, ces mondiaux sont une réussite. Les athlètes qui avaient déjà des titres ou de grosses performances internationales ont réussi à renouveler l'exploit. Pour les médailles de bronze, ce sont des grimpeurs·ses moins expérimenté·e·s sur ce type d'échéances à enjeux. Ils/elles ont quand même réussi à décrocher des médailles, donc je suis très satisfait pour eux aussi. Douze athlètes représentaient l’équipe de France de para-escalade sur ces Mondiaux. La grande majorité d’entre eux/elles ont accédé en finale, c'est une bonne chose. Globalement, le sentiment est très positif pour toute l'équipe. « Durer aussi longtemps à aussi haut niveau sans coup de mou, c'est remarquable » Vertige Media : Cette performance est-elle particulièrement marquante ? Baptiste Cruzel : La performance de l’équipe peut s'observer selon différents spectres. Il y a ces multiples médaillés installés depuis très longtemps. Pour Aloïs (Pottier, ndlr), c'est plus récent (2ème titre mondial, ndlr) mais pour les trois autres — Thierry Delarue, Solenne Piret et Lucie Jarrige — ils dominent leur catégorie depuis très longtemps (respectivement 5ème, 5ème et 6ème titre mondial, ndlr). Au vu de leur régularité et des performances qu'ils accomplissent, c'est totalement exceptionnel. Même au-delà de l'escalade, dominer autant et être quintuple champion du monde, c'est rare dans d'autres disciplines. Cette longévité n'est pas la norme dans le paralympisme : durer aussi longtemps à aussi haut niveau sans coup de mou, c'est remarquable. Derrière, nous avons un deuxième groupe qui pousse très fort, avec tous les grimpeurs sélectionnés pour ces Championnats du Monde. Ce sont les potentiels « médaillables » des prochaines années, avec une structuration de leur environnement performance qui se réalise au fil des mois et des années. Vertige Media : Comment la France se situe-t-elle au sein des autres nations ? Baptiste Cruzel : Nous observons et analysons les performances de chaque nation au niveau international depuis quelques années. De 2018 à 2024, sur l'ensemble des étapes internationales - Coupes du Monde et Championnats du Monde - si on classe par nombre de médailles d'or comme aux Jeux Olympiques et Paralympiques, la France est la première nation au monde. Il existe d'autres méthodes d'analyse, comme le rapport médailles/nombre d'habitants, mais je me fonde sur l'analyse classique des performances internationales. « J'ai l'impression que les voies de qualification de ces Championnats du Monde n'ont jamais été aussi difficiles. Les athlètes arrivent de plus en plus préparé·e·s et la concurrence est de plus en plus rude » Cependant, nous observons depuis deux ans l'arrivée de nombreux athlètes et la structuration de nouvelles nations. Les Américains arrivent massivement sur les podiums et en finales. Les Roumains sont très présents depuis longtemps. Les Japonais sont de plus en plus nombreux. La Chine arrive avec une stratégie uniquement tournée vers les Jeux Olympiques et Paralympiques. Ils ne sont pas encore au niveau des autres nations en termes de performance, mais ils se structurent et sont nombreux. Cela laisse présager qu'ils prendront une place importante dans les prochaines années. La discipline sera plus compétitive, ce qui n'est pas une mauvaise chose. Vertige Media : Concrètement, que signifie cette structuration des autres nations ? Baptiste Cruzel : Nous ne pouvons pas avoir toutes les informations sur leur structuration interne, mais nous observons qu'au fil des années, il y a de plus en plus de nouveaux grimpeurs concurrentiels dans les catégories. Le niveau de performance augmente aussi. Les voies de qualification de ces championnats du monde n'ont jamais été aussi difficiles. Les athlètes arrivent de plus en plus préparé·e·s et la concurrence est de plus en plus rude. Pour toutes les nations, l'enjeu est d'avoir des structures, des ouvertures et des prises cohérentes avec le haut niveau. Nous discutons régulièrement avec les coachs des autres nations pour identifier les axes de développement. Par exemple, les Roumains nous expliquent que leurs athlètes para-escalade sont très populaires dans leur pays, ce qui participe à une stratégie nationale de valorisation de cette discipline. Les Italiens et les Suisses commencent à développer des actions de détection, comme nous l'avons fait en France cette année. Baptiste Cruzel en pleine causerie © Aurèle Bremond Vertige Media : Qu'est-ce qui explique cette avance française ? Baptiste Cruzel : Il faut rendre à César ce qui est à César. Les athlètes multiples médaillé·e·s qui font briller la France sont avant tout des grimpeurs·ses passionné·e·s qui s'entraînent depuis très longtemps. Ils/elles ont cette envie, cette motivation, cette dynamique d'aller au plus haut niveau d'eux/elles-mêmes. C'est le fond de ces performances : des athlètes ultra-motivé·e·s animé·e·s par ce très haut niveau de performance et de dépassement. Il y a évidemment un environnement autour, sur lequel nous les accompagnons au mieux. L'équipe de France et les nouvelles dynamiques que nous instaurons avec les personnes de la fédération actives sur le sujet - Hélène Lerouge (référente para-escalade à la FFME, ndlr), Aristotelis (Liontos, entraîneur principal de l’équipe de France de para-escalade,ndlr), Hugues (Lhopital, coach adjoint, ndlr), le classificateur, le médecin de l'équipe - ont une influence considérable. La méthode française prend aussi sa source dans la cohésion d’équipe qui s’est instaurée au fil des regroupements, des stages, des compétitions avec une vision très tournée vers le collectif. Dans mes discussions avec certains multiples médaillés, j'ai l'impression qu'ils ne se sont jamais autant entraînés. « La moyenne d'âge en para-escalade est plus élevée qu'en escalade valide. Ce sont souvent des personnes avec des vies déjà structurées. Leur demander de déménager pour s'entraîner peut signifier perdre un emploi, vendre une maison » Vertige Media : Comment travaille l’équipe de France en termes de préparation des para-athlètes ? Baptiste Cruzel : Nous avons une notion de « glissement » où nous visualisons les athlètes à différents niveaux. L'objectif est que ces niveaux roulent : tout en haut, les athlètes de très haut niveau, multiples médaillé·e·s. Juste en dessous, celles et ceux qui tendent vers ce niveau. Puis, encore en dessous, les jeunes détecté·e·s cette année qui s'entraînent de plus en plus, structurent leur entraînement et rejoignent des clubs dynamiques. Cette dynamique vise à maintenir la France comme nation concurrentielle sur le court, moyen et long terme. Un de nos objectifs est de nous structurer au niveau des entraînements, du guidage et de l'accès à des structures qui permettent un projet cohérent de haut niveau. Nous menons ce travail par la création de séminaires et, à moyen terme, de formations pour la montée en compétences des guides et entraîneurs. Les athlètes doivent individuellement accéder aux structures les plus cohérentes près de chez eux, car il n'y a pas de Pôle France aujourd'hui. Vertige Media : Quelles évolutions seraient nécessaires pour optimiser votre préparation ? Baptiste Cruzel : Nous rêverions d'avoir un mur avec des ouvertures et des prises permettant aux athlètes de se mettre en situation de compétition au quotidien, mais ce n'est pas pour tout de suite. Il faut des moyens considérables, trouver le bon endroit en France, la bonne modalité. Il y a tout un tas de leviers à actionner. Il faut aussi considérer une donnée importante : la moyenne d'âge en para-escalade est plus élevée qu'en escalade valide. Ce sont souvent des personnes avec des vies déjà structurées. Leur demander de déménager pour s'entraîner peut signifier perdre un emploi, vendre une maison. Chez les grimpeurs valides, la moyenne d'âge plus basse rend ces contraintes moins pesantes. © IFSC Vertige Media : Pourquoi cette moyenne d'âge plus élevée ? Baptiste Cruzel : Les déficiences physiques et sensorielles arrivent statistiquement plus tard dans la vie. Plus on vieillit, plus on a de probabilités d'avoir des expériences de vie ou des pathologies menant à des déficiences. L'accès au sport pour les personnes en situation de handicap tend vers la démocratisation, mais peine encore à arriver précocement chez les très jeunes. Ces facteurs expliquent que les athlètes paralympiques, toutes disciplines confondues, aient des moyennes d'âge plus élevées que les athlètes olympiques. Vertige Media : Quels sont vos objectifs pour Los Angeles 2028 ? Baptiste Cruzel : En tant que staff, nous nous sommes fixé des objectifs, mais le principal est que les athlètes se fixent les leurs et les atteignent. Notre mission en tant que staff est de les accompagner et qu’ils puissent rayonner à leur juste valeur lors des Jeux. On peut imaginer que les multiples champion·nes du monde viseront le titre paralympique dans trois ans. Pour celles et ceux qui décrochent des médailles actuellement ou aspirent à en décrocher prochainement, ils/elles participeront également à cette quête de médailles. Vertige Media : Sur un plan plus personnel, comment vous êtes-vous impliqué dans la para-escalade ? Baptiste Cruzel : Depuis toujours, j'ai cette envie d'aider mon prochain. Jeune étudiant, je voulais faire kinésithérapeute, puis je me suis orienté vers l'ergothérapie - un métier paramédical qui consiste à accompagner les personnes pour qu'elles soient autonomes et indépendantes dans leurs gestes de la vie quotidienne. « Cette image de super-héros c’est de la survalorisation. On rend ces grimpeurs exceptionnels non pas par ce qu'ils font, mais par ce qu'ils sont. C'est dérangeant car cela ramène ces personnes à leur déficience » Durant ces études, j'ai orienté mes projets de groupe et mon mémoire autour de l'escalade comme moyen thérapeutique. Au milieu de ces études, le confinement est arrivé, provoquant une grosse remise en question. J'étais dans une période de recherche de performance personnelle en compétition et en bloc. Je me suis rendu compte que ce qui m'animerait vraiment serait de combiner les deux. J'ai donc fait des études dans le sport, spécialité escalade et entraînement sportif. En combinant les deux, je suis arrivé stagiaire auprès d'Aristotelis dans l'équipe de France. Petit à petit, il m'a laissé l'opportunité de me faire ma place et de participer au développement de l'équipe. Vertige Media : Qu'avez-vous appris en tant que passionné de cette discipline ? Baptiste Cruzel : Si je devais retenir une seule chose, c'est une image qu'Aristotelis et Hugues m'ont partagée quand j'ai commencé à les côtoyer : il ne faut pas visualiser un grimpeur para comme un grimpeur para. Il faut imaginer les grimpeurs, qu'ils soient para ou non, comme des pièces de puzzle. Toutes sont différentes - certaines dans les coins, d'autres sur les bords, d'autres au milieu. Chaque pièce a sa place quelque part, et il ne faut pas se dire qu'une pièce est fondamentalement différente d'une autre. C'est pareil en para-escalade. Peu importe que le grimpeur n'ait qu'une main, qu'une jambe, qu'il n'ait pas la vue. Ce qui compte, c'est son projet, ce qu'il a envie de faire dans l'escalade, comment il veut s'investir, ce qu'il est prêt à mettre pour son objectif. Effectivement, il faut parfois adapter - ne pas mettre de prises bouchées à quelqu'un qui n'a pas de main, par exemple - mais globalement, dans l'approche, il faut voir ça de la même façon. Cette image du puzzle m'a beaucoup fait réfléchir et a alimenté ma conception de la discipline. Vertige Media : Les récits médiatiques présentent souvent les para-athlètes comme des « super-héros ». Est-ce la bonne manière de les présenter ? Baptiste Cruzel : Je ne suis pas vraiment d'accord avec cette approche. Si un grimpeur para réalise une performance exceptionnelle sur le papier, qu'il soit para ou non, là oui, ça peut être jugé exceptionnel. Mais ce n'est pas parce qu'un grimpeur fait une voie - même sans forcer - et qu'il n'a qu'une main ou qu'une jambe que cela devient automatiquement exceptionnel. C'est de la survalorisation. On rend ces grimpeurs exceptionnels non pas par ce qu'ils font, mais par ce qu'ils sont. C'est dérangeant car cela ramène ces personnes à leur déficience. Leur déficience fait partie de ce qu’ils sont, mais c’est une erreur de s’arrêter à cela. Il me semble que ce n'est pas ce qu'ils viennent chercher en participant à une compétition. Ce qu'ils viennent chercher, c'est avant tout se dépasser et aller le plus loin possible dans leur performance personnelle. Ils ne viennent pas pour être idolâtrés parce qu'ils grimpent avec une seule main. Pendant les Jeux Paralympiques de Paris, on entendait partout : « C'est exceptionnel, ce sont des super-héros ». Un athlète l'a d'ailleurs remis en perspective sur un plateau de télévision (en réalité, il s'agissait du para-basketteur Sofyane Mehiaoui qui a répondu aux propos de Teddy Riner dans une story Instagram, ndlr) : « On n’est pas des super-héros, on est des athlètes. Donc, venez nous voir parce qu’on va faire des performances ». Vertige Media : Comment jugez-vous l'évolution de la visibilité de la para-escalade ? Baptiste Cruzel : Je suis forcément biaisé puisque je baigne dedans tout le temps, mais j'ai l'impression que petit à petit, ça se démocratise et devient plus visible. Cette impression s'appuie surtout sur des ressentis. J'observe que les récits, témoignages, démonstrations et publications tendent vers une augmentation de la visibilité. Vertige Media : Quel message souhaitez-vous faire passer sur la réalité de la para-escalade ? Baptiste Cruzel : C'est d'abord des athlètes qui s'investissent énormément dans leur développement sportif. Mais il ne faut pas oublier que la para-escalade, c'est une magnifique vitrine qui montre aussi à tous·tes les autres qu’ils/elles peuvent être accepté·e·s dans des clubs, avoir leur groupe de grimpeur·ses comme n'importe quel·le autre grimpeur·ses et vraiment kiffer leur pratique. L'équipe de France et les médailles, c'est formidable et c'est ce qui m'anime personnellement. Mais il ne faut pas oublier tous ces grimpeur·ses partout en France qui parfois ne savent même pas que la para-escalade existe en tant que discipline compétitive et paralympique.
- Western écolo au Texas : des falaises fermées pour tir aux moutons
Au Texas, dans un parc national où l’escalade est rare et rugueuse, le National Park Service annonce une folie : trois jours de fermetures pour laisser des hélicoptères tirer sur l’aoudad, un mouton venu d’ailleurs qui met en péril le bighorn local. Comment est-on arrivé à ce mauvais western écolo ? Réponses dans les méandres d'une décision lunaire qui raconte la manière dont notre accès à la nature, déjà fragile pour les pratiquant·e·s de l’escalade, peut être suspendu aux arbitrages plus que douteux. Bighorns (cc) Rohan Makhecha / Unsplash Big Bend, c’est d’abord une immensité : un parc grand comme la Corse, fait de canyons calcaires et de dômes volcaniques, où l’on croise plus souvent des coyotes que des grimpeur·se·s. Pour qui vient de France, c’est presque de la science-fiction : approches interminables, chaleur écrasante, eau rare. L’escalade y existe, mais comme une parenthèse marginale — quelques fissures obscures, des sommets d’obsidienne, et une règle absolue : pas de perçage. Alors quand les autorités annoncent que ces rares zones seront fermées début octobre pour des tirs aériens sur les aoudads (des moutons venus d’Afrique du Nord, ndlr) c’est une ironie parfaite : là où la grimpe est déjà marginale, ce sont les hélicos qui finissent par avoir priorité sur la verticale. Un désert où l’on grimpe à voix basse Soyons honnêtes : Big Bend ce n’est pas Fontainebleau. Ici, pas de circuits peints ni de crash pads en procession. Le parc le reconnaît lui-même : « Big Bend n’est généralement pas considéré comme une destination pour les grimpeur·se·s ». Et pourtant, quelques-uns s’y risquent, attirés par des parois « pittoresques, exigeantes et follement variées », pour reprendre la formule officielle. « Sur n’importe quelle voie, attendez-vous à du rocher pourri et à peu de bonnes fissures pour les coinceurs » Roger Sigland, guide local officieux L’escalade y est d’ailleurs officiellement découragée. Pourquoi ? Parce qu’il n’existe presque aucune littérature fiable — à peine un guide rudimentaire qu’on peut demander à l’accueil des centres de visiteurs du parc. Parce que le rocher passe du « correct » au « carrément terrifiant » selon le jargon local. Parce que la météo est impitoyable : chaleur écrasante, orages soudains. Et surtout parce que les approches sont des épreuves en soi, « longues, sans eau », comme l’admet le service fédéral des parcs américains (National Park Service). Roger Sigland, auteur d’un guide local officieux, résume la philosophie : « Sur n’importe quelle voie, attendez-vous à du rocher pourri et à peu de bonnes fissures pour les coinceurs » Bref, ici, rien n’est simple. Big Bend (cc) Michelle Williams / Unsplash La règle est claire : aucun perçage toléré. Ni perceuse électrique, ni perçage manuel, sauf autorisation expresse de la direction du parc. Quelques vieux spits subsistent, vestiges d’une époque moins regardante, certains posés illégalement. Leur remplacement est toléré, mais uniquement avec du matériel standardisé. Dans un parc où la moindre trace laissée compromet l’accès, les grimpeur·se·s savent qu’ils marchent sur un fil : leave no trace ou plus de trace du tout. Affichette et gros canons Les grimpeur·se·s locaux connaissent l’affichette : « Closed for Peregrine Falcons ». Ça soupire, ça patiente, parce qu’ils savent que la falaise appartient aussi aux oiseaux. Mais début octobre, le panneau changera de ton. Du 3 au 5, les Mesa de Anguila, Deadhorse Mountains, et des routes comme la Dagger Flat Road se ferment, non pas pour protéger un nid, mais pour permettre des opérations aériennes armées. « De grands groupes d’aoudads supplantent les mouflons d’Amérique pour l’eau et la nourriture, menacent la biodiversité et empêchent les visiteurs de vivre des conditions naturelles authentiques. » Communiqué du service fédéral des parcs américains De loin, ça ressemble à un western écologique : fermer trois canyons pour tirer sur des moutons. Mais si ça nous intéresse, c’est aussi parce que Big Bend, derrière ses airs de bout du monde, cache une micro-scène d’escalade — confidentielle, rugueuse, borderline. Une grimpe rare, presque clandestine, qui voit débarquer la logique des hélicos. Au même moment, l’État texan a autorisé les particuliers à pratiquer la chasse héliportée de l’aoudad hors parcs nationaux. Dans son communiqué, le service fédéral des parcs américains écrit noir sur blanc : « De grands groupes d’aoudads supplantent les mouflons d’Amérique pour l’eau et la nourriture, menacent la biodiversité et empêchent les visiteurs de vivre des conditions naturelles authentiques. » Le verdict est clair : l’aoudad, mouton nord-africain importé, gagne trop de terrain. Le bighorn, icône fragile du désert, perd. Le parc tranche : fermer pour protéger, protéger en éliminant. Far West biologique Le bighorn, c’est l’enfant du pays : cornes en arabesques, silhouette gravée dans les fresques rupestres, symbole vivant du désert américain. Sauf que l’icône décline. Ses effectifs au Texas ont fondu de moitié ces dernières années, affaiblis par une double peine : la concurrence directe pour l’eau et l’herbe, et une bactérie importée, Mycoplasma ovipneumoniae, qui s’invite dans ses poumons et décime ses troupeaux. Autrefois prince des crêtes, le bighorn se retrouve relégué à la marge, spectateur de son propre territoire. Aoudad (cc) Simone Dinoia / Unsplash En face, l’aoudad — son cousin nord-africain introduit au XXᵉ siècle — joue les conquérants. Imaginez un SUV sur mode désert : increvable, frugal, capable de survivre là où le natif peine à tenir. « Des centaines parcourent désormais la région », admet le service fédéral des parcs. Chaque canyon devient une scène d’occupation silencieuse : l’exotique s’installe, le local recule. Le duel, en vérité, n’a rien d’un duel : c’est un rouleau compresseur. C’est une drôle de pédagogie : enseigner la conservation à coups de fusil, et rappeler que même la nature la plus sauvage se gère parfois comme une base militaire. La réponse, au Texas, ne surprend pas : on dégaine l’hélico. Pas de compromis, pas de demi-mesure. On ferme les zones au public, et on lance les tirs aériens. Mais la scène brouille le récit héroïque de la conservation : car au même moment, l’État texan a autorisé les particuliers à pratiquer la chasse héliportée de l’aoudad hors parcs nationaux. Autrement dit, ce qui est présenté ici comme une opération scientifique de protection ressemble, vu de loin, à la généralisation d’une brutalité spectaculaire. On appelle ça protéger la biodiversité. Mais ça ressemble furieusement à un western écologique où les moutons font office de hors-la-loi. La nature sous gestion militaire Pour les gestionnaires, l’équation est limpide : des moutons perchés sur des reliefs imprenables, donc l’hélico comme seule solution. Pas d’alternative crédible, pas de terrain accessible pour une régulation au sol. Mais pour d’autres, c’est une ligne rouge franchie : transformer un parc national en champ de tir, c’est fissurer l’image de sanctuaire que ces espaces incarnent. On n’est plus dans la gestion discrète d’un milieu, mais dans une mise en scène quasi militaire de la biodiversité. On ferme une voie pour laisser naître un rapace, et tout le monde comprend. On ferme un canyon entier pour abattre des moutons importés, et la logique vacille. Le service des parcs promet que les secteurs rouvriront une fois les tirs terminés, mais précise dans son communiqué : « Les fermetures peuvent durer plus longtemps en cas de problèmes mécaniques ou de conditions météo défavorables. » En clair : si le rotor tousse ou si le ciel se couvre, l'accès restera fermé. C’est une drôle de pédagogie : enseigner la conservation à coups de fusil, et rappeler que même la nature la plus sauvage se gère parfois comme une base militaire. Escalader la contradiction Pour un lecteur ou une lectrice en France, l’histoire a de quoi dérouter. Chez nous, on ferme des falaises pour protéger un vautour fauve, un faucon pèlerin ou une colonie de chauves-souris. Jamais pour offrir champ libre à des hélicoptères armés. Mais derrière l’anecdote texane, le message est universel : l’accès à la roche n’est jamais un droit immuable. Il dépend d’arbitrages invisibles entre espèces, d’équilibres politiques, de choix de société qu’on ne lit pas toujours dans la trace de magnésie laissée sur une prise. À Big Bend, la grimpe est rare, confidentielle, ce qui la rend paradoxalement précieuse. Car c’est dans ces espaces marginaux que le contraste apparaît avec le plus de netteté : on ferme une voie pour laisser naître un rapace, et tout le monde comprend. On ferme un canyon entier pour abattre des moutons importés, et la logique vacille. Le désert devient miroir : il reflète à la fois la fragilité de notre liberté de grimper et la brutalité des moyens mobilisés pour sauver ce qu’on appelle, faute de mieux, « l’équilibre naturel ».
- Entretien exclusif : La FFME, les salles d'escalade et son Karma
Alors que l'ouverture de Karma La Villette accuse un peu de retard, Alain Carrière revient sur le développement des salles commerciales de la fédération. Philosophie, finances, ambitions et gros chiffres... Une interview suffisamment copieuse pour patienter avant l'inauguration en novembre du nouveau très gros projet de la Fédération Française de Montagne et de l'Escalade (FFME). Alors, bon ou mauvais karma ? La fresque de la nouvelle salle commerciale de la FFME : Karma La Villette © FFME Vertige Media : Où en êtes-vous concrètement avec l'ouverture de Karma La Villette ? Alain Carrière : L’ouverture se fera en novembre. Je vous dirais bien début novembre, mais je préfère rester prudent. Vous savez, dans le bâtiment, il y a toujours du retard. On a l'électricité que depuis la semaine dernière. Nous n’avons donc pas encore pu faire tous les tests techniques, les raccordements des équipements de ventilation… Vertige Media : Des événements sont-ils déjà prévus pour l’inauguration ? Alain Carrière : On attend d'être sûr d'avoir la date d'ouverture. Il y aura une inauguration officielle avec la mairie de Paris mais rien n’est encore fixé. A priori, il y aura des dates où on fera venir les membres de l’Équipe de France avec, allez je vais le dire, des champion·nes du monde. En tout cas, je l’espère ! (l’interview a été réalisée avant les finales des Championnats du Monde à Séoul, ndlr) Vertige Media : Pourquoi la FFME a-t-elle décidé de se lancer dans ce type de projet, disons, commercial ? Alain Carrière : Il n'y a pas de guillemets à mettre : c'est un projet commercial. Et je l'assume. La question que se pose la FFME mais plus globalement l’ensemble du mouvement sportif, c’est que nous vivons de subventions qui vont finir par diminuer. Nous savons bien que le prochain budget ne fera pas la part belle au sport. Ces subventions d’État représentent 10% du budget de la FFME. Ce n’est pas énorme mais en face, nous avons des besoins grandissants : de plus en plus de licencié·e·s, de plus en plus de pratiquant·e·s. Et des coûts plus importants, notamment de transports et d'hébergement lorsqu’il s’agit de déplacer l’équipe de France ou d’organiser des animations et des événements. Ces coûts supplémentaires sont communs à tout le mouvement sportif. Toutes les fédés se posent la question de diversifier leurs ressources. « J’ai conscience que le business, et ses mots, peuvent choquer les gens. Mais on est dans un secteur qui peut dégager une activité commerciale rentable » Vertige Media : Quelles sont vos ressources ? Alain Carrière : En premier, ce sont les licences. Et nous avons déjà augmenté significativement son prix cette année. Ensuite, ce sont les partenaires. Troisièmement, les subventions. Et en dernier lieu, nous avons des fonds propres, qu’il s’agit de renforcer avec des projets comme celui de Karma La Villette. Vertige Media : Qui est donc un moyen d’ajouter une ligne de revenu. Alain Carrière : Exactement. J’ai conscience que le business, et ses mots, peuvent choquer les gens. Mais on est dans un secteur, l’escalade, qui peut dégager une activité commerciale rentable. Ce n’est pas nouveau pour la FFME. Nous avons déjà monté, en 2014, une salle commerciale à Fontainebleau. À l’époque, c’était une vraie opportunité pour nous puisque l’armée a d’abord remis à neuf le bâtiment du Centre National des Sports de la Défense (CNSD). Et à cette occasion, Vinci, qui avait remporté le lot, a voulu travailler avec nous pour en faire une salle d’escalade. Cette salle est devenue la première salle fédérale ouverte à tous puisqu’on s’est dit que plutôt que de faire une salle d’escalade pour l’Équipe de France militaire, on allait faire du business. L’armée nous a donné son accord et voilà. Grosso modo, l’an dernier, la salle a rapporté 220 000 euros au budget de la fédé. Un excédent de 220 000 euros, c’est deux euros de moins à demander à chaque licencié de la FFME. Le futur espace bloc de Karma La Villette © FFME Vertige Media : Et avec Karma La Villette, vous espérez faire quel excédent ? Alain Carrière : Trois fois ça. Vertige Media : Donc près de 700 000 euros. Quelle part représenterait cet excédent commercial sur le budget total de la fédération ? Alain Carrière : Le budget de la FFME, c’est 12 millions. Donc la part peut sembler faible mais en réalité, elle représente beaucoup pour nous puisqu’on travaille ces projets commerciaux à la marge. On manque encore de moyens. « Je n’ai pas trop de doutes sur le succès de l’opération. Mais on peut toujours se tromper » Vertige Media : Ce projet présente-t-il un risque financier pour la fédération ? Alain Carrière : Bien sûr qu’il y a un risque. Les prévisions optimistes affichent de 500 à 700 000 euros d'excédent. Mais si ça ne marche vraiment pas, effectivement, on aura un souci. Après, on reste optimiste. On sera vigilant sur le démarrage mais on va faire une belle promotion de cette salle. Le projet est connu. Cette salle, on en parle. Elle est située dans un endroit où du monde viendra. C’est vrai qu’on a un gros emprunt (un peu plus de 3 millions d’euros, ndlr). Sur un budget à 12 millions, cela paraît important. Mais nos emprunteurs savent qu’on a un modèle économique raisonnable. On n’a pas eu besoin de leur annoncer que 200 personnes allaient grimper chaque jour pour les convaincre. Je n’ai pas trop de doutes sur le succès de l’opération. Mais on peut toujours se tromper. Vertige Media : La fédération a récemment augmenté le prix de la licence de 10 euros. Que répondez-vous à celles et ceux qui affirment que ce projet commercial se fait sur leur dos ? Alain Carrière : Que c’est exactement l'inverse. Tout d’abord, j’en conviens, ce qu’on a demandé aux adhérent·e·s de nos clubs, c’est énorme. On a beaucoup hésité, on a beaucoup travaillé pour l’expliquer et on a réussi à convaincre. Mais Il ne s’agit pas de faire peser l’emprunt sur les adhérent·e·s. Ce sont des croyances qui ne s’appuient pas sur la réalité des faits. « Sur ces sujets financiers, le grand sport national, c’est d’être sceptique sur les paroles des personnes qui assument des responsabilités » Vertige Media : Mais on pourrait se dire que si les projets commerciaux ne fonctionnent pas, ils entraînent aussi toutes les activités de la fédération… Alain Carrière : Alors c'est vrai que c'est la fédération qui emprunte. Et si personne ne vient grimper à la Villette, on sera sûrement embêté. Mais on cherchera à faire en sorte que ce ne soit pas les licencié·e·s qui payent. Pour l’instant, l’activité des salles Karma Fontainebleau et Karma La Villette font partie du budget de la fédération. Ce n’est pas une filiale. Peut-être que ça le sera un jour mais, aujourd’hui, ce n’est pas le cas. Nos budgets sont sectorisés. Chaque activité possède des lignes budgétaires différentes, clairement identifiées. Quand on fait des Assemblées Générales, on essaie de l’expliquer avec pédagogie. Il n'y a jamais eu de ligne du budget à la fédération pour équilibrer les comptes de Karma à Bleau. Et ce sera pareil pour la Villette. Sur ces sujets-là, le grand sport national, c’est d’être sceptique sur les paroles des personnes qui assument des responsabilités. Les gens se fondent sur des croyances. C'est difficile de combattre des croyances. Vertige Media : Concrètement, en quoi ces salles fédérales profitent aux clubs ? Alain Carrière : Encore une fois, grâce à son excédent, Karma Fontainebleau rapporte deux euros par licencié. C'est deux euros que la fédé va mettre au service de ses clubs et de ses athlètes. Ce sera davantage quand Karma La Villette sera excédentaire. Et je pense qu'elle le sera rapidement. Vertige Media : Fin 2021, l’Union des salles d’escalade (UDSE) accusait la FFME de sortir de son rôle. Comment avez-vous vécu cette période ? Alain Carrière : Difficilement. On n’a jamais caché nos intentions. En Assemblée Générale, on communiquait déjà clairement sur le fait que nous allions faire un emprunt pour monter une salle à la Villette. À l’époque, Karma Fontainebleau existait depuis six ans. L’UDSE a découvert ça et ils ont tout confondu. Ils méconnaissaient le dossier. Quand ils nous ont dit qu’on profitait des subventions d’État, c’était une erreur. Les subventions de l’État en faveur du développement de l’escalade sont uniquement fléchées vers les clubs et sur le haut-niveau. Donc effectivement, l’UDSE a communiqué avant de se renseigner. Mais bon, le monde actuel est fait comme ça. Ils ont fait des posts avec toute la finesse dont les réseaux sociaux sont capables. On a fait deux ou trois réunions pour expliquer qu'on payait l'impôt sur les sociétés, qu'on payait la TVA... La première réunion était un peu tendue mais voilà, on s’est expliqué. À ce moment-là ont appris que beaucoup de fédérations sportives avaient aussi des activités commerciales. Et aujourd’hui, ils ont compris. On travaille même ensemble sur des sujets communs comme la pollution des salles ou le recyclage de matériel. Vertige Media : D’autres projets de salles fédérales sont-ils à l’étude ? Alain Carrière : On ne ferme aucune porte. Il y a parfois des opportunités qui se présentent. Ça m’arrive de rencontrer des gens qui ont envie de travailler avec nous. Il y aura probablement d’autres Karma. Mais rien de concret à court terme. « L'effet JO est limité à cause du manque d'installations et du manque d'encadrants » Vertige Media : Depuis 20 ans, les licencié·e·s de la FFME ont quasiment doublé. Pourtant, votre directeur du département « Développement et Équipement », Vincent Maratrat, expliquait récemment que le territoire souffrait d’un manque criant d’installations. Comment l’expliquer ? Alain Carrière : Nos clubs grimpent sur des structures généralement construites par des collectivités.On grimpe donc sur des installations municipales, para-municipales, départementales. C’est le modèle sportif français. Et quand une collectivité locale construisait un mur, elle ne se disait que très rarement : « Tiens, on va mettre de l’escalade. » Depuis 10 ans, l’équipe de Vincent Maratrat essaie de faire du lobbying auprès des élus pour expliquer que l’escalade est aussi un sport indoor et qu’on peut faire des murs assez facilement. Donc c’est en train de changer, on en a de plus en plus mais ils sont très mal répartis sur le territoire. Si un gamin de province a envie de faire de l’escalade aujourd’hui, il est très probable qu’il faille faire une demi-heure de voiture pour l’emmener grimper. Et sa famille va peut-être lui demander de choisir un autre sport. © FFME Vertige Media : Ce maillage du territoire est donc clé pour l’avenir de la discipline… Alain Carrière : En effet, c’est pour cela qu’on intervient au salon des maires, des départements, qu’on accompagne nos structures déconcentrées… Et puis on fait la promotion de l’escalade auprès des collectivités et des gens qui les financent. On a un plan national de développement des structures artificielles d'escalade qui existe depuis plus de 20 ans et sur lequel on mettait de l'argent. Aujourd'hui, les collectivités pensent plus facilement à l'escalade. Maintenant, il faudrait davantage travailler sur des murs qui tiennent la route. Parce que faire des murs de 7 mètres de haut, comme il y en a plein dans les collèges, c'est absurde. Vertige Media : Pourquoi c'est absurde ? Alain Carrière : Parce que c’est hyper dangereux ! Le risque de retour au sol est quasi permanent. Il faudrait monter des murs d’au moins 9 mètres pour la difficulté. Et quand les structures ont une hauteur limitée, il vaudrait mieux mettre du bloc. Cette question des structures est centrale. Je l’ai redit à la ministre (des sports, Marie Barsacq, ndlr) à la Fête du Sport (le 14 septembre dernier, ndlr) quand je l’ai croisée. Elle me demande toujours s’il y a eu un « effet JO » pour l’escalade. Je lui ai répondu qu’il était limité à cause du manque de structures et du manque d’encadrants. Vertige Media : L’augmentation des licencié·e·s de la FFME impacte-t-elle la fréquentation des salles privées ? Alain Carrière : Oui. Nos licencié·e·s n’ont malheureusement pas accès aux structures d’escalade le dimanche, par exemple. De toute manière, ces deux mondes ne sont pas étanches. Il arrive souvent que nos clubs fassent des sorties en salle privée. Vertige Media : L’inverse est-il vrai ? Alain Carrière : C’est moins évident. Certaines salles ont monté des équipes de compétition et font venir des athlètes un peu connus qui font eux-mêmes un peu de promo pour le club mais ça reste marginal. L’intérêt de prendre une licence n’est pas perçu par les clients des salles commerciales. De notre côté, on doit réfléchir à nos produits licence. Est-ce que nous n’avons pas une marge de progression vis-à-vis des clients des salles privées qui ne connaissent parfois même pas l'existence de la fédération ? Je n’ai pas la réponse mais je me pose souvent la question. Vertige Media : Êtes-vous confiant sur la santé financière de la fédération ? Alain Carrière : Je suis confiant. On a augmenté la licence de façon extrêmement importante. Encore une fois, on a beaucoup hésité mais nous n'avions pas trop le choix pour anticiper le développement de la structure. Cela nous permet d’affronter les défis qui se poseront l’an prochain avec un peu plus de marge. Je suis optimiste sur l’avenir mais, financièrement, cela ne se fera pas sans quelques tensions.
- Scarpa Drago XT : 43 sessions pour apprendre que la précision fatigue moins que la force
Scarpa nous a proposé de tester les Drago XT en toute liberté. Quarante-trois sessions plus tard, le constat s’impose : un chausson qui mise sur la précision, qui demande un temps d’adaptation, et qui interroge ce fragile équilibre entre confort, durabilité et efficacité. Scarpa Drago XT © Vertige Media Au fil des semaines, les Drago XT ont dessiné leur propre trajectoire : des premières séances marquées par la tension typique des modèles Scarpa à la découverte progressive d’un chausson qui sait récompenser les placements justes et l’escalade économe. La gomme tendre use vite ses qualités d’adhérence, mais elle offre en retour un surcroît de confiance. Le talon ne convainc pas toutes les morphologies, mais la pointe délivre une précision rare. L’XT ne révolutionne rien, mais affine beaucoup : il ne transforme pas la grimpe, il la rend plus lisible — ce qui, pour un chausson, est déjà pas mal. La Vibram XS Grip 2, adhérence immédiate Scarpa a équipé le Drago XT de la Vibram XS Grip 2, une gomme bien connue des grimpeur·euse·s. Tendre et sensible, elle épouse le moindre relief et offre une accroche rassurante, que ce soit sur les volumes lisses des salles modernes ou sur les micro-rebords d’une dalle calcaire. C’est précisément cette souplesse qui fait son efficacité : la gomme se déforme légèrement, répartit la pression et augmente la surface de contact. Mais cette qualité a un revers. Plus une gomme est tendre, plus elle s’use vite. Après une quarantaine de sessions, les marques d’abrasion apparaissent sur la pointe du gros orteil, là où la cambrure concentre la pression. Rien d’inhabituel pour de l’XS Grip 2 : c’est un compromis assumé, où la confiance et la sensibilité se paient en millimètres de caoutchouc. Le talon, entre amélioration et limites Scarpa a retravaillé le talon du Drago XT avec un design texturé et une gomme intégrale, censés corriger les limites souvent reprochées au Drago premier du nom. Dans les faits, les talonnages se verrouillent plus facilement, la tenue est plus franche et les crochetages plus fiables. Mais le talon parfait n’existe pas. Selon la morphologie du pied, on peut encore ressentir ce flottement — ce « talon flottant » que beaucoup pointaient déjà — et avoir l’impression que l’arrière du pied n’est pas totalement calé. Un vrai progrès, donc, mais pas une réponse universelle. Une phase d’adaptation nécessaire La réputation de Scarpa n’est pas totalement infondée : enfiler un modèle de performance de la marque n’a jamais rimé avec confort immédiat. Les premières séances rappellent ce que cela signifie : une pression marquée sur l’avant du pied, une voûte tenue de force, et cette sensation que le chausson impose d’abord sa loi avant de se mettre au service du·de la grimpeur·euse. Le Drago XT est construit en microsuède, un tissu synthétique qui imite le daim. Contrairement au cuir naturel, il ne se détend pas au point de faire gagner une demi-pointure, mais il s’assouplit légèrement, se tasse et finit par mieux épouser le pied. Après deux ou trois sessions, la rigidité initiale recule, la douleur disparaît progressivement et l’XT atteint son équilibre : exigeant mais supportable, technique sans devenir punitif. Une cambrure qui oriente la grimpe La cambrure du Drago XT repose sur le last FZR, l’un des plus agressifs de Scarpa : un profil tendu, pensé pour concentrer la puissance sur l’avant du pied. Ce profil permet de charger le gros orteil avec efficacité et d’exploiter des appuis minuscules qui resteraient inaccessibles avec un chausson plat. Cette logique demande toutefois une adaptation. Les grimpeur·euse·s issu·e·s de modèles plus neutres doivent apprendre à poser le pied différemment : placements plus précis, pression localisée, vigilance accrue pour ne pas user prématurément la gomme. Une fois maîtrisée, la cambrure devient un véritable levier : elle verrouille les micro-prises, stabilise les crochetages et donne cette sensation de tenue qui change la manière d’aborder certains pas. Une logique centrée sur la précision Avec le recul des 43 sessions, le Drago XT révèle une ligne directrice nette : il valorise la justesse plus que la force. La pointe répond aux appuis propres, la cambrure canalise l’énergie, la gomme amplifie chaque ajustement. Tout dans sa conception pousse à travailler le placement plutôt qu’à compenser par les bras. Ce n’est pas un chausson qui transforme une grimpe du jour au lendemain, mais il façonne des habitudes durables : poser plus propre, lire la paroi avec plus de finesse, accepter que la précision fatigue moins que la puissance. L’XT n’est pas qu’un outil de performance : il se comporte parfois comme un formateur discret, exigeant mais juste. En conclusion Le Drago XT n’est pas un chausson consensuel. Sa gomme tendre s’use plus vite qu’une semelle rigide, son talon ne convient pas à tou·te·s, et il demande une vraie période d’acclimatation. Mais s’arrêter à ces contraintes, ce serait passer à côté de ce qu’il apporte réellement. Au fil des sessions, il s’impose comme un compagnon de progression. Un chausson qui incite à grimper fin plutôt que fort, qui rappelle que l’économie de geste est souvent plus payante que la brutalité. Un modèle exigeant, qui ne flatte pas l’ego mais qui rend plus lucide — et c’est sans doute le meilleur service qu’un chausson puisse rendre. Fiche technique Modèle : Scarpa Drago XT Tige : Microsuède (synthétique) multi-panneaux Fermeture : Double velcro Intercalaire : Flexan 1.0 mm, pad flottant sous le gros orteil Système de tension : PCB-Tension + SRT (M50 rubber) Semelle : Vibram XS Grip 2, 3,5 mm (1/3 longueur) Talon : IHC (gomme 3 mm, texturé) Cambrure : Forte (last FZR, profil asymétrique agressif) Poids : ~200 g (pointure 41, ±10 g selon taille) Tailles : 35 à 45 (½ pointures) Fabrication : Italie Prix public : ≈ 150 € (observé entre ~145 et 180 €, selon distributeur) Idéal pour : Bloc indoor/outdoor, voies sportives exigeantes, grimpe de précision (ce n’est pas un chausson pensé pour la grande voie ou les longues sessions confort)
- La guerre des falaises : comprendre six ans de chaos en Australie
En Australie, les falaises du Grampians et du mont Arapiles sont devenues le théâtre d’un conflit inédit : communautés autochtones, grimpeur·euses et administration s’y affrontent depuis 2019 autour d’un même rocher. Mémoire millénaire, interdictions massives, économie locale en apnée : six ans plus tard, un virage politique relance le feuilleton. Explications. Parc national des Grampians, Halls Gap, Australie © Seiji Seiji Le 20 et 21 septembre dernier, l’Australie a relancé un feuilleton que l’on croyait enlisé : d’un côté, un PDF au titre bureaucratique (What’s open / What’s Closed) qui liste enfin, secteur par secteur, ce qui est grimpable et ce qui reste interdit. De l’autre, un nouveau directeur de Parks Victoria, Lee Miezis, qui promet de « tourner la page des blanket bans », ces interdictions massives imposées depuis 2019, et d’en finir avec la fermeture indistincte de centaines de falaises au profit d’une gestion au cas par cas. Pour mesurer la portée de ces annonces, il faut rappeler que Parks Victoria administre plus de 4 millions d’hectares de parcs et réserves, dont les Grampians et le mont Arapiles, véritables sanctuaires de l’escalade australienne. Quand l’organisme serre la vis, c’est toute une scène — locale comme internationale — qui suffoque : en 2019, ce sont des centaines de secteurs qui ont été rayés des topos d’un coup, y compris Arapiles, considéré comme un temple mondial de l’escalade traditionnelle. Pris ensemble, ces signaux annoncent peut-être la sortie d’un conflit qui dure depuis six ans, où l’escalade s’est retrouvée coincée entre trois forces : les communautés autochtones qui défendent leurs lieux sacrés, l’administration qui brandit ses règlements comme des totems, et les grimpeur·euses qui voient leurs falaises disparaître du topo. Bref, une véritable guerre des falaises. 2019 — Le couperet tombe Printemps 2019. Sans prévenir, Parks Victoria sort la tronçonneuse : près de 80 % des falaises du Grampians ferment d’un coup. Motif officiel ? Protéger des sites d’art rupestre aborigène, parfois vieux de plusieurs millénaires. Nom de code : blanket bans. En anglais, cela désigne une interdiction « couvrante », qui s’applique à tout un ensemble sans distinction. En clair : au lieu de fermer seulement les secteurs sensibles, l’administration a tiré un trait sur des zones entières, mélangeant les sites sacrés et les bouts de caillou sans gravure. Une mesure large, radicale, sans nuance. Les grimpeur·euses hurlent. Les associations locales dénoncent une méthode « à la hache », qui met dans le même sac les secteurs sensibles et les autres. Résultat : les topos deviennent caducs, les stages d’escalade — qu’ils soient destinés aux clubs, aux écoles ou aux voyageurs étrangers — sont annulés, et à Natimuk, petit bourg voisin du mont Arapiles, les cafés se vident, conséquence directe de la chute de fréquentation des grimpeur·euses de passage. En parallèle, les communautés autochtones, regroupées notamment au sein du Barengi Gadjin Land Council (BGLC), martèlent que ces falaises ne sont pas seulement du rocher à grimper mais des lieux spirituels et culturels. Pour elles, planter un spit dans certains secteurs équivaut à profaner un sanctuaire. L’escalade n’est plus seulement un sport en crise : elle devient le théâtre d’une confrontation culturelle et politique où chacun·e revendique sa légitimité sur le même bout de grès. 2020-2021 — Les années de plomb Après le coup de massue de 2019, Parks Victoria tente de se racheter une image en sortant un nouvel outil administratif : la gestion « crag by crag ». Sur le papier, c’est du sur-mesure : on évalue secteur par secteur, on autorise au cas par cas. Dans la vraie vie, c’est surtout une promesse qui tourne au brouillon. « La prise de décision était très confuse, avec des secteurs fermés à quelques mètres de secteurs restés ouverts » Les assos de grimpe dénoncent une opacité totale : difficile de savoir qui décide quoi, sur quels critères, ni même quelles zones sont réellement fermées. Les cartes publiées sont floues, les explications absentes, et des secteurs voisins sont parfois traités de manière contradictoire. Les conseils autochtones défendent bec et ongles les zones sensibles, et l’administration, elle, s’abrite derrière son jargon. Le mot « transparence » disparaît vite du dictionnaire : cartes brouillonnes, interdictions confirmées sans justification claire. Chaque communiqué ressemble plus à une gifle bureaucratique qu’à une avancée. Grampians VIC, Australie © Sop Y Pendant ce temps, Natimuk continue de tirer la langue, et à l’international, le dossier fait les gros titres de la presse spécialisée comme chez PlanetMountain. Les fédés observent avec curiosité ce champ de bataille grandeur nature, où mémoire culturelle et liberté de grimper s’affrontent sous l’œil goguenard de la bureaucratie. 2022-2023 — Les premiers assouplissements Il faut attendre encore deux ans pour que le fameux « crag by crag » produise enfin quelque chose de visible. Quelques falaises rouvrent, certaines interdictions s’assouplissent. Chaque victoire, même minuscule, est vécue comme une bouffée d’air : retrouver un secteur, c’est déjà reprendre un peu de liberté. Mais le soulagement ne dure pas. Pourquoi ce site rouvre-t-il quand un autre, identique au premier regard, reste fermé ? Mystère. Les critères semblent avoir été griffonnés au dos d’un ticket de métro. L’administration promet de la finesse, mais sur le terrain, c’est toujours un casse-tête. « La prise de décision était très confuse, avec des secteurs fermés à quelques mètres de secteurs restés ouverts », constatait déjà en 2020 Matt Brooks, guide local agréé. « Les "blanket bans" ne fonctionnent pas. (...) La clé, c’est d’être inclusif·ve, transparent·e et collaboratif·ve » Résultat : l’escalade revient, mais au compte-gouttes. On n’est plus dans le bannissement brutal, on est dans le rationnement organisé. Une victoire, certes, mais servie à la louche : la grimpe autorisée comme on distribue des coupons de ravitaillement. 2024-2025 — Le virage Miezis Septembre 2025, nouveau casting à la tête de Parks Victoria : Lee Miezis prend la direction et, surprise, le discours change de tonalité. Dans un long entretien à Vertical Life, il affirme que « Les "blanket bans" ne fonctionnent pas. (...) La clé, c’est d’être inclusif·ve, transparent·e et collaboratif·ve » et donc son souhait d’en finir avec les interdictions massives. Après six ans de verrouillage, entendre ça relève presque du miracle bureaucratique. Dans la foulée, Miezis sort sa boîte à annonces : des rangers réinstallés à Natimuk, une pause dans le plan de gestion d’Arapiles, et l’engagement de travailler secteur par secteur avec des règles plus lisibles. Mais la vraie nouveauté est ailleurs : Miezis ne parle plus seulement « d’inclure » les communautés autochtones comme dans les plans précédents, il en fait la pierre angulaire de son discours. Reste à voir si ça dépasse le registre des promesses. Grampians VIC, Australie © Gagandeep Singh Les communautés autochtones, justement, ne crient pas victoire. Leur ligne n’a pas changé : protéger en priorité les sites culturels, quitte à fermer des secteurs si nécessaire. Pour elles, le virage de Parks ne sera crédible que s’il s’accompagne de garanties solides, pas seulement des annonces. En clair : Miezis peut bien dire que « l’époque des "blanket bans" est derrière nous », les gardien·nes du territoire rappellent que l’accès reste une concession, jamais un droit acquis. Alors, vrai tournant ou simple changement de vocabulaire ? Grimpeur·euses comme communautés autochtones, épuisé·es par six ans de bras de fer, oscillent entre espoir et méfiance. Cessez-le-feu ou paix durable ? Le grand tableur La veille de l’entretien de Miezis, Parks Victoria a publié un document aussi clair qu’expéditif : What’s open / What’s Closed. Derrière ce titre bureaucratique, un simple PDF qui coche, ligne après ligne, ce qui est autorisé ou non. Rien de glamour : c’est du Excel pur jus. Mais pour les grimpeur·euses, c’est une révolution. Pour la première fois depuis six ans, les règles du jeu sont claires. La liste ne fait pas que soulager les pratiquant·es : elle reflète aussi l’influence des communautés autochtones. Certains secteurs restent fermés car jugés trop sensibles, d’autres sont ouverts sous conditions. Autrement dit, la co-gestion promise par Miezis prend ici forme, à travers un mélange de concessions, de compromis et de lignes rouges infranchissables. La leçon australienne On pourrait croire que cette histoire ne concerne que des Australiens, à l’autre bout du monde. Ce serait une erreur. Car ce qui s’y joue, c’est exactement ce que vivent toutes les communautés de grimpe : des fermetures de sites en France, qu’elles soient liées à la biodiversité, à des arrêtés municipaux ou à des logiques de paperasse. La leçon australienne est limpide : quand les institutions imposent d’en haut, ça casse. Quand elles construisent avec, ça tient — même si ça prend du temps. L’affaire Grampians/Arapiles est un rappel que la falaise n’est jamais neutre : elle est sociale, économique, politique, culturelle. Et si tout cela semble lointain vu d’ici, c’est peut-être un avant-goût : la liberté de grimper est fragile, et rien ne garantit qu’elle durera.
- Caroline Ciavaldini et le féminisme en escalade : « Croire que la bascule est faite, c’est se mettre le doigt dans l’œil »
Ancienne compétitrice de haut niveau devenue exploratrice de voies engagées, Caroline Ciavaldini poursuit aujourd’hui sa trajectoire du côté des coulisses en endossant un rôle inédit chez La Sportiva : « coordinateurs du Climbing Team ». Un poste pensé pour accompagner la nouvelle génération d’athlètes, notamment sur les sujets qui fâchent. Stéréotypes persistants, subjectivité des ouvertures, « discrimination positive » ou féminisme-washing... la grimpeuse parle cash. Ce qui donne une interview sans détour. © Coralie Havas Vertige Media : Quand on demande « a-t-on encore besoin de féminisme dans l’escalade ? », on suppose que certain·es pensent la bataille gagnée. Pour toi, c'est une illusion de confort ou une réalité ? Caroline Ciavaldini : C’est clairement une illusion, sinon on ne s’embêterait pas à organiser des événements. Pour moi, la réponse est évidente, mais je sais que dès que je dis ça, certaines personnes s’en offusquent et affirment que « non, ce n’est plus un besoin aujourd’hui ». Il y a quelques années, même James (Pearson, son compagnon, ndlr) aurait répondu cela. Et effectivement, si tu ne t’es pas penché sur le sujet, ça ne te pose pas de problème : tu peux croire que tout va bien. Ce n’est plus une inégalité énorme, mais elle existe encore. Vertige Media : Et tu penses que le féminisme dans l'escalade, c'est un combat social ou c'est un outil pour reconfigurer la pratique elle-même ? Caroline Ciavaldini : C'est clairement un combat social. En tout cas, avec Grimpeuses, l’idée c’est de se servir du sport, de l’escalade, pour faire évoluer notre société. Parce que oui, on adore l’escalade, mais si ça ne concernait que l’escalade, ce ne serait pas un si gros problème que ça. Vertige Media : Tu as débuté à une époque où les grimpeuses étaient largement minoritaires. Tu te considérais déjà comme féministe ou c'est venu plus tard ? Caroline Ciavaldini : Je n’étais pas du tout féministe. Et d’ailleurs, quand tu me dis que les grimpeuses étaient minoritaires, ça me choque. Pourtant, en falaise, j’étais effectivement très souvent la seule femme. Par contre, en compétition, j’ai toujours trouvé un champ très égalitaire. On peut reprocher beaucoup de choses à la compète, mais ses règles imposent un système qui, pour le coup, est assez juste. D’ailleurs, l’athlète la mieux rémunérée aujourd’hui, c’est une femme : Janja Garnbret. Moi, je me suis intéressée au sujet tardivement. À 28 ans, j’ai été invitée au Women’s Climbing Symposium, un événement d’escalade au féminin en Angleterre. J’y suis allée uniquement parce que j’étais payée. Ça me gonflait d’avance de me dire que j’allais passer une journée uniquement avec des femmes, que c’était un combat déjà gagné et donc inutile. Et j’en suis sortie en me disant qu’il y avait vraiment quelque chose à faire. J'ai été très surprise. Quelques années plus tard, j’ai commencé à travailler sur l’idée du festival Grimpeuses. Et là, j’ai dû me battre : d’abord avec James, qui trouvait ça débile et sans intérêt, puis avec les marques que j’ai approchées. Après huit ans de Grimpeuses, je continue de voir des situations qui justifient largement qu’on s’attaque encore à ce sujet. « Après, c’est vrai aussi qu’il y a moins de femmes qui osent se professionnaliser en outdoor, moins de modèles… donc moins d’histoires à raconter » Est-ce que tu observais des modèles féminins, ou au contraire un manque de références qui a pesé dans ta construction d’athlète ? Caroline Ciavaldini : À une époque, dans les magazines spécialisés, tu avais soixante pages sur les athlètes masculins avec des super histoires, et à la fin quelques pages sur les grimpeuses, dont Catherine Destivelle. Mais tu la voyais en maillot, sur de jolies photos, sans aucune information : pas d’interview, rien. Elles existaient, mais ce qui semblait intéresser les lecteurs, c’était de voir des grimpeuses en tenue moulante, la jambe bien haute. À mon époque, quand j’étais dans le circuit, j’avais quand même des modèles de femmes comme Stéphanie Bodet. Mais côté aventure ou montagne, il n’y en avait pas. Et du coup, quand j’ai rencontré James à 25 ans, je le trouvais complètement fou de prendre autant de risques. Ce n’était pas du tout un univers que je considérais comme « féminin », et pourtant ça m’attirait. Il a fallu qu’il me convainque que j’en étais capable. Les femmes qui dépassent les archétypes existent, mais on nous a souvent conditionnée à une vie « sécurisée ». L’aventure passait pour une originalité. Vertige Media : La médiatisation progresse ou c'est un effet de façade ? Vois-tu une vraie bascule ? Caroline Ciavaldini : Depuis que je suis passée de l’autre côté avec mon travail pour La Sportiva, en accompagnant pas mal d’athlètes, je vois que côté marques il y a encore souvent 70 à 80 % d’hommes sous contrat. Parfois on affiche une façade 50-50, mais côté salaires, ce n’est pas du tout la même histoire. Et c’est une tendance que tous les managers avec qui j’échange confirment. © Coralie Havas Après, c’est vrai aussi qu’il y a moins de femmes qui osent se professionnaliser en outdoor, moins de modèles… donc moins d’histoires à raconter. La seule façon de s'en sortir, c’est d'être conscient du problème, de faire un peu de discrimination positive, sans en faire trop non plus. Tu ne racontes pas une histoire nulle parce que c’est une fille, à la place d’une histoire géniale parce que c’est un garçon. On n’en est pas à la « bascule », on avance petit pas par petit pas. Mais croire que la bascule est faite, c’est se mettre le doigt dans l’œil. « Si, en tant que fille, tu n’as vu que des ouvreurs, tu ne te projettes pas en ouvreuse » Vertige Media : Les salles ont permis d'élargir l’accès à la pratique aux femmes. Mais reproduisent-elles aussi des codes sexistes ? Caroline Ciavaldini : Oui. Avec un œil averti — comme celui d’Aurélia Mardon, que j’ai rencontrée grâce à vous lors d’une conférence au Salon de l’Escalade - tu vois bien que les garçons occupent le centre et les filles restent sur les côtés. Comme ailleurs. Dans les gros dévers, il y a beaucoup plus de garçons ! Et les filles sont dans les dalles, sans faire trop de bruit. Oui, l’hypersexualisation existe, c’est d’ailleurs pour ça que certaines salles interdisent le torse nu. Il y a des comportements de drague, des archaïsmes, comme partout. Vertige Media : Quand on parle de « regard féministe », qu’est-ce que ça change concrètement dans l’ouverture ou l’entraînement ? Caroline Ciavaldini : D’abord, cela permet de constater qui ouvre. En 2024, il y a toujours beaucoup plus d’ouvreurs que d’ouvreuses. Certains hommes vivent mal que des salles cherchent des ouvreuses, sans percevoir à quel point ils ont eu tous les feux au vert. Si, en tant que fille, tu n’as vu que des ouvreurs, tu ne te projettes pas en ouvreuse. Mais c’est vrai pour d’autres métiers aussi : je me suis rendu compte très récemment, en discutant avec Romain Desgranges, que je ne m’étais jamais projetée entraîneur — parce qu’on a 98 % d’entraîneurs masculins. Et puis il y a la question du corps. Tailles de doigts, envergures, morphologies… En bloc, c’est flagrant : les cotations sont faites par des hommes, pour des gabarits d’hommes. Marine Thévenet a fait du 8C. Pourtant, certains 7A ne « marchent » pas pour elle parce qu’elle est petite. En salle, c’est pire qu’en extérieur — et même dehors, les cotations restent majoritairement masculines. On a besoin d’ouvertures féminines. Ça arrive, mais c’est rare. La cotation est subjective, oui, mais la subjectivité s’alimente à des codes. Vertige Media : Dans les films ou les récits d’expédition, qu’apporte un regard féministe : renoncer aux codes classiques de « l’exploit », ou simplement élargir la manière de raconter ? Caroline Ciavaldini : Le gros problème, c’est déjà de comprendre quels codes on suit. Quand tu regardes beaucoup de films de femmes racontés par des femmes, tu te rends compte que le récit est souvent différent : plus d’émotions, moins de culte du « drapeau planté au sommet ». On a tellement appris aux hommes à réprimer leurs émotions que ça finit forcément par peser dans la narration. « C’est aussi ça qui compte : au-delà de qui tient la plume, c’est le ton, les choix éditoriaux, les récits qu’on décide de mettre en avant » Vertige Media : Certaines grimpeuses revendiquent la neutralité sportive et refusent l’étiquette « féministe ». Est-ce que tu comprends cette posture ? Caroline Ciavaldini : Je le comprends. J’ai plein de copines « pas féministes d’étiquette » — mais qui, dans leurs pratiques, le sont clairement. Le mot fait peur : beaucoup pensent qu’il s’agit de repousser les hommes pour prendre toute la place. Alors qu’en réalité, si on dit simplement « aller vers une société égalitaire », tout le monde est d’accord. On n’utilise pas les mêmes mots, mais sur le fond, on se retrouve. © Coralie Havas Vertige Media : Certaines salles ou marques mettent en avant leur soutien à des événements féministes, mais sans forcément transformer leur fonctionnement. Arkose, partenaire de Grimpeuses, en est un exemple. Et quelque part, c’est un peu la même chose pour nous à Vertige Media : nous sommes deux hommes à tenir la rédaction. Est-ce qu’il n’y a pas un risque de se donner bonne conscience plutôt que de changer en profondeur ? Caroline Ciavaldini : Grimpeuses s’organise effectivement en partie chez Arkose, et évidemment ils valorisent ce partenariat. Et oui, ça reste une entreprise montée par des hommes. Dans une certaine mesure, je peux comprendre que l'on puisse parler de récupération. Mais il y a aussi l’autre face de tout ça : Arkose nous écoute, comme La Sportiva ou The North Face, et ces partenaires apprennent beaucoup au fil des années. On trouvera toujours des points où « ils ne font pas assez », mais si on ne les accompagne pas, rien ne change. Se contenter de dire « c’est nul », ça ne fait pas avancer. Moi, ce qui m’importe, c’est de les pousser à évoluer. Et pour Vertige Media, en fait, tu mets déjà le doigt dessus tout seul. Vous êtes deux hommes à la barre, mais la manière dont vous traitez vos sujets fait que les lectrices sentent qu’elles sont bienvenues. C’est aussi ça qui compte : au-delà de qui tient la plume, c’est le ton, les choix éditoriaux, les récits qu’on décide de mettre en avant. Vertige Media : Si on sort du seul prisme du genre, le milieu est-il prêt à regarder ses autres angles morts comme les origines, le handicap, la couleur de peau ? Caroline Ciavaldini : Honnêtement, pas encore. On cherche des athlètes qui représentent ces réalités, et on en trouve très peu. Mais une fois que tu as levé le voile sur l’inégalité hommes/femmes, tu es plus prêt à voir les autres. C’est aussi pour ça qu’on a ouvert Grimpeuses aux hommes : beaucoup d’entre eux sont en demande d’éducation, de décodage. Si on veut avancer collectivement, il faut que tout le monde soit partie prenante. Les 4 et 5 octobre, Grimpeuses sera de retour en Île-de-France pour une deuxième édition. Samedi à Arkose Nanterre : ateliers, grimpe coachée, tables rondes et même une conférence-spectacle d’Eline Le Menestrel avant l’apéro. Dimanche, changement de décor : Fontainebleau, Mont Ussy, crashpads sur le dos et discussions au pied des blocs, entre écologie, mobilité douce et récits de grimpe au féminin. Au cœur du week-end : comment grimper, oui, mais aussi comment penser la grimpe autrement — avec des questions de performance, de corps, de stéréotypes, de territoires. 📅 4 & 5 octobre 2025 📍 Arkose Nanterre / Mont Ussy (Fontainebleau) 👉 Inscriptions : www.grimpeuses.com/paris2025
- Arc'teryx sous le feu des critiques : quand le marketing outdoor dévisse
Le 19 septembre 2025, la marque canadienne d'équipement outdoor organisait un spectacle pyrotechnique sur les crêtes sacrées du plateau tibétain. Trois jours plus tard, face au tollé international, Arc'teryx retirait sa vidéo en présentant ses excuses. Et en posant un vrai problème : comment une enseigne si soucieuse de la nature a pu piétiner à ce point son environnement ? (cc) Viden wang / YouTube Les crêtes tibétaines scintillent sous le soleil d'altitude. À plus de 4 000 mètres, près de Gyantsé (une ville historique et culturelle du Tibet, ndlr) le plateau s'étend à perte de vue dans cette immensité minérale où le vent sculpte les roches depuis des millénaires. Soudain, une traînée de feu et de fumée colorée serpente le long d'une arête sacrée, dessinant dans le ciel raréfié les contours flamboyants d'un dragon mythologique. L'image est saisissante, presque irréelle : sur ces terres où les bouddhistes tibétains viennent se recueillir depuis des siècles, la pyrotechnie trace un trait artificiel spectaculaire. Ce 19 septembre 2025, Arc'teryx pensait signer un coup de maître. La prestigieuse marque canadienne d'équipement outdoor venait de réaliser « Rising Dragon », une performance artistique ambitieuse en partenariat avec Cai Guo-Qiang, l'artiste chinois mondialement reconnu pour ses créations pyrotechniques, notamment celles des Jeux Olympiques de Pékin en 2008. Mais ce qui devait être une prouesse marketing s'est rapidement transformé en bourbier. L'art de l'embrasement L'idée semblait pourtant audacieuse : marier l'expertise technique d'une marque synonyme d'aventure extrême avec le génie créatif d'un maître de la pyrotechnie. Le concept ? Faire « voler » un dragon le long des crêtes himalayennes grâce à un tracé de feu et de fumées colorées. Le but ? Créer une œuvre d'art éphémère à couper le souffle dans l'un des paysages les plus spectaculaires de la planète. Mais dès la publication des premières vidéos sur les réseaux sociaux, l'enthousiasme cède place à l'indignation. Immédiatement, les images déclenchent un tollé. Les critiques fusent de toutes parts : comment une marque qui bâtit son image sur le respect de la nature peut-elle organiser un feu d'artifice dans un écosystème aussi fragile ? « Imaginer vendre des vestes à 800 dollars pour les amoureux de la montagne, puis défoncer les montagnes » Un internaute sur Instagram La contradiction apparaît alors comme un dragon dans la pièce. Arc'teryx, qui cultive une image de communion avec la nature et de respect des environnements extrêmes, vient d'organiser un spectacle pyrotechnique dans l'un des écosystèmes les plus préservés de la planète. Les reproches se concentrent sur plusieurs points sensibles : l'impact environnemental potentiel sur un écosystème d'altitude particulièrement vulnérable, les risques pour la faune, la flore, les sols et l'eau de cette région. Mais aussi la dimension culturelle explosive : ces crêtes sont considérées comme sacrées par les bouddhistes tibétains. Quand les excuses empirent la crise Face à la tempête, Arc'teryx et Cai Guo-Qiang tentent de limiter les dégâts. Le dimanche 21 septembre, soit deux jours après l'événement, la marque publie des excuses publiques et retire la vidéo de ses plateformes. Arc'teryx reconnaît alors que l'événement est « désaligné » avec ses valeurs, tandis que l'artiste présente également ses excuses. Sur son compte Instagram, la marque reconnaît que « cet événement était en opposition directe avec notre engagement envers les espaces naturels, avec ce que nous sommes et ce que nous voulons être en tant qu'équipe et en tant que communauté », ajoutant qu’elle « traite ce sujet directement avec l’artiste local impliqué et avec [leur] équipe en Chine ». Mais cette tentative de récupération tourne au fiasco. Deux messages d'excuses distincts sont publiés : l'un en chinois sur les réseaux sociaux chinois, l'autre en anglais sur Instagram. La différence de ton entre ces deux communications alimente un second backlash, cette fois en Chine, où les internautes dénoncent une approche à géométrie variable. La version internationale des excuses soulignait l’incompatibilité de l’événement avec les principes outdoor de la marque, tandis que la déclaration en chinois déplaçait l’accent vers la célébration culturelle et la collaboration locale — ce que certains critiques ont perçu comme une tentative d’Arc’teryx de rejeter la responsabilité sur l’équipe basée en Chine. « Ne présentez pas cela comme la seule ‘faute de l’équipe en Chine’. Arc’teryx est une marque mondiale — vous êtes responsables de ce que fait votre marque dans chaque région », pouvait-on lire dans un commentaire sur Instagram. Pour justifier l'opération, Arc'teryx et ses partenaires avancent plusieurs arguments : utilisation de matériaux biodégradables, déplacement préalable des troupeaux, éloignement de la faune avec des blocs de sel, et conformité à des standards « olympiques » internationaux. Ces promesses sont vivement contestées par les critiques, qui y voient une tentative de greenwashing a posteriori mais surtout une opération qui contrevient totalement au positionnement premium et exigeant de la marque canadienne. « Imaginer vendre des vestes à 800 dollars pour les amoureux de la montagne, puis défoncer les montagnes », a commenté un utilisateur sur Instagram. « Le climat mondial se dégrade déjà, et ces foutus personnes ne laissent vraiment aucune chance de survie aux animaux et plantes sauvages », a déclaré un utilisateur de Weibo. Le paradoxe du marketing « nature » L'affaire prend rapidement une dimension officielle. Les autorités de Shigatsé annoncent l'ouverture d'une enquête avec vérification sur site après la polémique. Cette investigation officielle marque un tournant : ce qui était initialement perçu comme une simple bourde marketing devient un cas d'étude pour les autorités environnementales chinoises. Plus révélateur encore, la China Advertising Association (CAA) intervient publiquement dans le débat. L'organisation professionnelle à but non lucratif critique publiquement la marque et appelle à un marketing plus responsable, signalant une prise de conscience sectorielle des dérives potentielles du marketing empirique. L'épisode illustre surtout l'ignorance ou l'absence totale de discernement d'acteurs supposément légitimes quand il s'agit de lancer des campagnes Cette affaire révèle plusieurs tensions contemporaines du marketing outdoor. D'abord, celle de l'écoblanchiment en altitude : comment concilier l'image « nature » d'une marque avec des actions marketing potentiellement destructrices ? La contradiction entre promesses environnementales et pratiques réelles interroge sur l'authenticité des engagements écologiques des marques de sport outdoor. Ensuite, la question culturelle et spirituelle. Le charivari provoqué par ces feux d'artifice sur une montagne sacrée tibétaine rappelle que le marketing globalisé doit composer avec les sensibilités locales, particulièrement dans des régions où la dimension sacrée du paysage reste prégnante. Enfin, l'épisode illustre surtout l'ignorance ou l'absence totale de discernement d'acteurs supposément légitimes quand il s'agit de lancer des campagnes. Le faire, c'est non seulement piétiner des siècles d'histoire et de culture locale mais surtout oublier que ce sont désormais des milliers de personnes connectées qui peuvent - bien heureusement - scruter et dénoncer l'incurie des marques irresponsables. L'affaire Arc'teryx au Tibet pose une question fondamentale : jusqu'où peut aller le marketing dans des environnements fragiles ? Alors que les marques outdoor cherchent constamment à renouveler leur communication dans un secteur ultra-concurrentiel, cette polémique pourrait marquer un tournant. D'un côté, elle dit beaucoup de la course à l'échalote à laquelle se sont adonnées les enseignes pour événementialiser toujours un peu plus leur communication. On peut aisément imaginer que ce qui restera comme l'un des épisodes les plus problématiques de l'histoire d'Arc'teryx va provoquer de solides brainstorming en interne afin d'empêcher la récidive. De l'autre, l'enquête officielle en cours donnera-t-elle naissance à de nouvelles réglementations ? Les autres marques du secteur tireront-elles les leçons de cette controverse pour adapter leurs stratégies ? Entre les sommets himalayens et les bureaux marketing, l'escalade de cette polémique interroge sur l'évolution d'un secteur qui prétend célébrer la nature tout en cherchant sans cesse à la théâtraliser. Une chose est certaine : l'épisode du « dragon tibétain » restera comme un cas d'école sur les limites à ne pas franchir quand on veut faire du business avec le sacré.
- « Graou », le premier film de Vertige Media sur la légende du Verdon
Vertige Media sort son premier film ! « Graou » raconte l’histoire de la rencontre entre les fondateurs du média d’escalade et une figure de la grimpe du Verdon. Un court-métrage de 20 minutes, projeté en avant-première le 24 septembre prochain à Paris, où se mêlent légendes, escalade pure et engagée ainsi qu’un peu de grand n’importe quoi. Cinéma, tchi-tcha. Bruno Clément dit « Graou » et Pierre-Gaël Pasquiou, fondateur de Vertige Media en mai 2025 dans le Verdon © Vertige Media La première fois qu’on a entendu parler de Graou, c’était au téléphone. La discussion n’avait a priori rien à voir avec l’équipeur le plus prolifique de France. Il s’agissait d’une autre « légende » du monde de l’escalade : Alain Robert. Après une interview gargantuesque de Philippe Poulet sur l’homme araignée, ce dernier nous a parlé d’un nouveau topo qui allait sortir sur les Gorges du Verdon. Comme ça, pour info. Le rédacteur en chef du magazine Vertical a quand même participé à la mise en page de la nouvelle bible de la Mecque de l’escalade, éditée par Jean-Baptiste Tribout. Mais surtout, Philippe nous le glisse parce que ce serait l’occasion de faire un reportage sur l’auteur du topo : un certain « Graou ». « Mi ours, mi lézard » À nos oreilles, le surnom claque comme il s’entend : un rugissement bestial. Et l’image qu’il évoque ne renvoie pas tout de suite à celle d’un grimpeur qui fait de la poésie. Assez directement, s'entrechoquent dans nos têtes le portrait d’un type qui ne s'embarrasse pas trop avec de la crème hydratante quand il a fini de grimper. Et, bingo, c’est bel et bien le tableau que nous peint Philippe Poulet. « Graou, c’est un mec mi-ours mi-lézard, lâche-t-il en roue libre. Un type qui vit depuis 35 ans dans le Verdon, reculé du monde, mais qui est sans doute le meilleur équipeur de France. » Quand vous êtes journaliste et que vous entendez une phrase pareille, vous sentez généralement que vous êtes en présence d’un bon sujet. Philippe le sait et en (ab)use. Mais la vérité vraie, c’est qu'on n'a jamais entendu parler du bonhomme. À ce moment-là, on ne sait rien de plus. Philippe Poulet a raccroché en se bidonnant sur de jeunes grimpeurs qui ont encore beaucoup de choses à apprendre. Alors, on se renseigne. Quand vous partez avec un biais, celui-ci se confirme toujours au fur et à mesure de vos recherches. Il n’existe pas beaucoup de choses sur « Graou » en ligne et les rares contenus qui défilent sous nos yeux ont tendance à valider la nature sauvage de l’animal. En l'occurrence deux premières chose : un article du Monde de 2012 intitulé « Les derniers sauvages de l'escalade », et un document d’archive où on voit Graou lancer des chèvres sur un pauvre touriste allemand. On exagère à peine mais croyez-nous, la fièvre grandit. Et avec elle, l’envie d’aller rencontrer le héros local. Il n’a pas fallu déployer beaucoup d'arguments pour convaincre deux amis réalisateurs, Tristan Lochon et Julien Demond, que nous avions là matière à filmer quelque chose d’intéressant. Depuis notre première conversation au téléphone, on a quand même un peu creusé notre sujet. Il apparaît que notre homme a quand même un nom - Bruno Clément - et que grâce à cela, on a non seulement eu la possibilité d’élargir nos recherches mais aussi de demander à notre entourage si la réputation du type se hissait à la hauteur de son surnom rugissant. Réponse : Graou est une légende. Il y a celles et ceux qui aiment et celles et ceux qui n’aiment pas mais une chose est sûre : Bruno Clément s’est taillé une place au panthéon de l’escalade française. Une autre certitude : personne n’a dosé le versant animal du personnage. Comme si toutes et tous s'accordent à nourrir la légende d’une vie qui évolue décidément en marge de celle des hommes. Évidemment, le côté sauvage ravit toujours les réalisateurs quand ils entament un projet. Ça promet de l’aspérité, du relief, du jus. Sauf que sur le chemin, Tristan et Julien ont changé d’angle. Il ne s’agit plus vraiment de faire un film sur Graou. Il s’agit de faire un film sur « Vertige Media qui part à la rencontre de Graou ». Ah. Ils n’en démordent pas, la nuance change tout et devient même une condition au fait qu’ils montent sur le projet. Nous, on se regarde avec le peu de contenance qu’il nous reste en se disant en chœur qu’un « bon sujet » est en train de devenir le saut dans le vide qu’on n’avait pas envie de faire. D’autant plus qu’à l’autre bout du fil, Bruno est déjà très chaud. Il vient de nous donner son accord pour venir chez lui, à La Palud-sur-Verdon, le filmer dans son environnement naturel. Et ça commencera par une voie dans le 8 qu’il va ouvrir « façon Graou ». Avec ses mots, ça donne « un truc qui me plait bien quoi ». Dans nos têtes, ça donne « sortez-nous de là ». C’est alors qu’ont commencé les nuits incisées par les vertiges et les recherches sur Google Images. Attention spoiler : quand vous n'êtes jamais allé dans le Verdon et que vous tapez le nom des Gorges suivi de « escalade », il vous faudra attendre deux secondes avant que vos mains ne deviennent moites. Depuis votre petit smartphone, 300 mètres de vide vous contemplent. Et quand vous ajoutez à cela la tête d’un type qui vous intime de descendre un surplomb en rappel, vous pouvez vite vous demander pourquoi vous vous êtes lancés dans ce boulot qui n’a jamais porté aussi bien son nom. Une nouvelle soirée vertigineuse Au final, quoi ? Si on écrit ces lignes, c’est que vous vous doutez bien qu’on a survécu. Non seulement, nous avons survécu à l’expérience en elle-même mais aussi à l’idée qu’on se faisait du personnage principal. Le portrait de Graou que nous avions publié il y a quelques mois en est le résultat. Le film que nous sortons raconte l’histoire d'une rencontre. De l’ensemble du processus qui nous a mené à cette petite baraque de La Palud à la découverte d’un grimpeur qui mérite bien tous les contes qui lui sont associés. Et entre les deux : des moments vertigineux et une certaine idée de l’escalade - pure, libre, engagée - qui semble résister à tout lorsqu’elle est pensée depuis le sommet des Gorges du Verdon. Graou, c’est donc notre premier film. Après avoir longuement travaillé sur le projet et son personnage principal, on ne sait toujours pas vraiment pourquoi Bruno Clément a été surnommé ainsi. Même le principal intéressé l’ignore. Plein d’histoires s’entremêlent, aucune ne se répète. C’est pour cela que ce titre nous plaisait bien. Chacun·e pourra se faire sa propre idée en regardant le parcours d’un grimpeur exceptionnel et des gars un peu flippés qui ont essayé de suivre sa trace. Car au-delà d’un film sur une légende du Verdon, ce sont sans doute les 20 minutes qui résument le mieux Vertige Media depuis ses débuts. Deux types qui se lancent dans une aventure verticale en ne sachant pas vraiment dans quoi ils mettent les mains. Le reste, c’est à vous de voir. L'affiche du film 'Graou' réalisé par Julien Demond et Tristan Lochon © Vertige Media Le film sera projeté pour la première fois le mercredi 24 septembre prochain lors d’une soirée exceptionnelle à la Villa Gypsy, à Paris. Venez découvrir en exclusivité Graou en présence des réalisateurs et de la rédaction de Vertige Media. La projection sera suivie d’un cocktail, dans la joie et la bonne humeur. ⚠️ Attention, places (très) limitées ! Réservez vite votre place ici. Graou est un film de vingt minutes réalisé par Julien Demond et Tristan Lochon et produit par Vertige Media.
- EP Climbing : 40 ans à visser l’histoire de l’escalade
Quarante ans, ce n’est pas seulement un cap pour une entreprise : c’est un morceau d’histoire de l’escalade. Celle qui part d’un garage de bricoleurs et qui finit sous les projecteurs olympiques, avec des volumes si gros qu’on pourrait presque y garer une voiture. © 40 ans : de l’innovation à la référence – L’histoire d’Entre-Prises. Derrière l’histoire d’EP, c’est aussi celle de l’escalade qui se raconte : ses audaces, ses contradictions, sa lente conquête de la lumière. Quarante ans, à l’échelle d’un sport qui ne s’est vraiment inventé en salle qu’hier, c’est presque une épopée. Entre les doigts râpés sur des prises coulées dans du béton de résine et les volumes monumentaux homologués par l’IFSC, se dessine la métamorphose d’une discipline. Une discipline qui n’a jamais cessé de balancer entre fidélité au rocher et invention d’un monde artificiel. Et dans ce récit, EP Climbing a joué le rôle d’allumette : parfois étincelle, parfois brasier. Quand l’histoire commence au fond d’un garage Dans les années 80, l’escalade se vivait surtout dehors, entre falaises calcaires et blocs de grès. L’indoor existait, mais tenait davantage du bricolage associatif que d’une discipline codifiée : un pan vissé dans une cave de club, quelques murs universitaires en Grande-Bretagne, et des prises coulées dans le béton, aussi mobiles qu’un banc en pierre. On s’acharnait sur les mêmes reliefs jusqu’à user la peau plus que l’imagination. La salle n’était pas encore un terrain de jeu, juste un abri quand la météo faisait grève. C’est dans ce décor figé qu’entre en scène un ingénieur venu des Alpes, François Savigny. Grimpeur obstiné, bricoleur inspiré, il met au point un objet à l’apparence anodine mais porteur d’une révolution : la première prise amovible, moulée dans du béton de résine. Dit comme ça, on imagine mal un tremblement de terre. Pourtant, c’en est un : pour la première fois, un mur peut se réinventer à l’infini. L’escalade découvre la possibilité de se raconter autrement que par les caprices du rocher. En 1985, Savigny fonde ENTRE-PRISES, future EP Climbing. L’année suivante, ses prises équipent la première compétition indoor, à Vaulx-en-Velin. Trois ans plus tard, c’est le mur de Leeds pour la toute première Coupe du Monde. En quelques saisons, l’escalade passe du garage bricolé aux événements internationaux. Et EP se glisse dans la photo de famille, comme cette pièce de Lego qui, sans bruit, finit par soutenir tout l’édifice. Et soudain, l’escalade parle sa propre langue L’escalade est un sport jeune, et comme tout adolescent, elle grandit par crises soudaines plus que par sages évolutions. Les années 90 en sont la preuve : sous l'impulsion de EP Climbing ce sont les grimpeur·euses eux-mêmes qui se mettent à shaper. Patrick Edlinger, Lynn Hill, François Legrand, les frères Petit… chacun·e traduit son obsession dans la résine : des prises pour tester le geste pur, d’autres pour martyriser les biceps, ou pour affiner la subtilité du placement. Les macros débarquent, les micros à visser aussi. On n’ajoute pas juste des bouts de plastique : on invente une grammaire. Et derrière cette langue nouvelle, c’est une esthétique qui prend forme. Puis vient le temps des grands volumes. Avec Chris Sharma et Laurent Laporte, les murs arrêtent de singer les falaises. On n’y rejoue plus la nature, on invente des mouvements inédits, parfois improbables, que nulle fissure du Verdon n’aurait jamais permis. L’arrivée du PU (polyuréthane) en 2012 accélère la métamorphose : plus léger, plus résistant, il autorise toutes les folies. Les ouvreur·euses deviennent des dramaturges : la salle se change en théâtre où chaque bloc est une mise en scène. © 40 ans : de l’innovation à la référence – L’histoire d’Entre-Prises. Et dans les coulisses, EP Climbing ne se contente pas d’apporter les accessoires : la marque écrit aussi le scénario. Du système MOZAIK, modulable comme un puzzle géant, aux parcours ludiques de CLIP ‘N CLIMB, elle ose des concepts qui déplacent les lignes. EP n’a pas seulement accompagné l’évolution de l’escalade : elle en a parfois changé la bande-son. Le point d’orgue arrive en 2023 avec le TITAN, premier fronton de bloc standardisé en partenariat avec l’IFSC. Testé aux Mondiaux de Berne, adopté aux Jeux de Paris, il marque une nouvelle ère. Désormais, un·e grimpeur·euse de Tokyo ou de Lille peut se confronter au même bloc que l’élite mondiale. Produire plus, polluer moins : mission impossible ? L’histoire d’EP ne se résume pas à une succession de trouvailles techniques. Elle raconte aussi une montée en puissance. En 2002, l’entreprise intègre le groupe ABEO, mastodonte français de l’équipement sportif. Avec lui, changement de dimension : usines dernier cri, puissance d’export, force de frappe capable de livrer plus de 10 000 projets dans le monde. L’artisanat des débuts s’efface, remplacé par une logique industrielle assumée. Le garage savoyard a laissé place à la chaîne de production. Mais cette réussite pose une question qui dépasse largement le cas EP : comment rester fidèle à l’esprit d’un sport né dans la poussière des falaises quand on le reproduit désormais à la tonne, en panneaux calibrés et en volumes standardisés ? Comment concilier l’imaginaire du rocher avec la réalité d’un produit livré en palette ? Pour tenter de résoudre ce paradoxe, EP sort la carte RSE. Peintures sans solvants, bois certifié FSC, calculs d’empreinte carbone, emballages allégés en plastique : la panoplie est complète. L’entreprise s’allie même à des acteurs comme Greenholds ou Eco Climb’In pour tester le recyclage des prises et donner une seconde vie aux volumes usés. Des gestes nécessaires, sans doute sincères, mais qui n’effacent pas le fond du problème. © 40 ans : de l’innovation à la référence – L’histoire d’Entre-Prises. Car le paradoxe est tenace : l’escalade indoor a ouvert le sport au plus grand nombre, mais chaque mur construit, chaque tapis fabriqué, pèse lourd dans la balance carbone. EP ne l’ignore pas. En lançant une calculatrice destinée à mesurer l’impact de toute la filière, la marque prend même le risque de pointer ses propres contradictions. Un pari risqué, mais peut-être salutaire : car l’avenir de l’escalade ne se jouera pas dans l’illusion d’une pureté intacte, mais dans la capacité à regarder ces contradictions en face — et à grimper avec, plutôt que contre elles. Derrière chaque mur, des visages Feuilleter le livret anniversaire d’EP, ce n’est pas tomber sur une froide litanie de brevets : c’est croiser des visages, des styles, des époques. Patrick Edlinger, Lynn Hill, Catherine Destivelle, Jibé Tribout, Shauna Coxsey, Alexander Megos… tous et toutes ont, à un moment, façonné une prise, ouvert une voie ou fait vibrer une compétition sur un mur siglé EP. Chacun·e a laissé une empreinte. Pas seulement sur le plastique, mais dans l’imaginaire collectif de ce sport. Et la chaîne ne s’est pas rompue. Avec l’événement « Top Chef Ouvreur » lancé en 2017, EP met en lumière la nouvelle génération d’artisans du geste. Des collectifs, des créateurs et créatrices comme Simon Favrot ou Florent Bonvarlet injectent leur inventivité et leurs folies douces dans les volumes. EP leur fournit un terrain d’expression, mais ce sont elles et eux qui nourrissent l’imaginaire de toute une communauté. © 40 ans : de l’innovation à la référence – L’histoire d’Entre-Prises. C’est peut-être là que réside la vraie singularité d’EP : dans cette capacité à cristalliser une énergie collective. Car derrière chaque mur flambant neuf, il y a aussi un club qui s’agite, une asso qui rame pour faire vivre le lieu, des enfants qui découvrent la verticalité avec des yeux écarquillés, et des para-athlètes qui redéfinissent le mot « limite ». EP peut bien brandir un slogan — « L’escalade pour toutes et tous » — mais ce sont les pratiquant·es qui l’incarnent au quotidien. Des passionné·es parfois invisibles, mais sans qui l’industrie ne serait qu’une coquille vide. En somme, l’escalade n’est pas qu’une affaire de panneaux et de résine. C’est une affaire de gens. De transmission, d’expérimentation, et de rêves partagés, vissés au mur comme autant de prises d’histoires collectives. L’histoire d’un sport qui ne tient pas en place On pourrait réduire ces quarante ans à une success story bien huilée. Ce serait confortable, mais incomplet. Car l’histoire d’EP Climbing est aussi celle d’un sport qui s’invente encore : comment rester fidèle au rocher tout en acceptant les néons des salles ? Comment élargir l’accès sans tomber dans la standardisation ? Comment grandir sans abîmer ce qui nourrit la pratique ? Le livret anniversaire ne livre pas de vérité définitive. Mais il rappelle une évidence : l’escalade n’est pas seulement une affaire de murs et de résine. C’est une tension permanente entre nature et artifice, entre collectif et industrie, entre jeu et performance. Et c’est peut-être pour ça qu’on l’aime : parce qu’elle ne tient jamais en place. 👉 Le livret anniversaire d’EP Climbing retrace quatre décennies d’innovations et de passion, avec photos, archives et témoignages. À feuilleter et télécharger ici. Article sponsorisé par EP Climbing
- 8 600 voies menacées : la grande braderie des forêts américaines
Aux États-Unis, la « Roadless Rule », qui protège 24 millions d’hectares de forêts nationales, est sur la sellette. Le ministère de l’Agriculture envisage son abrogation, ouvrant la voie à de nouvelles routes et à des coupes massives. Pour la communauté grimpante, l’enjeu est immense : des milliers de voies, de Tensleep Canyon à la Wind River Range, sont concernées. Wind River Range, Wyoming © Alex Moliski Il faut imaginer les forêts américaines comme un échiquier : des millions d’hectares quadrillés de routes forestières, de concessions, de clairières industrielles. Et puis, des cases préservées, sans routes, où l’on accède encore à pied, où l’on campe au bord d’un ruisseau, où l’on grimpe au prix d’approches interminables. Ces zones, les « roadless areas », incarnent un certain visage du sauvage américain. Y renoncer, c’est plus qu’une réforme technique : c’est une fracture culturelle, écologique et politique. Une règle née à l’ère Clinton 2001. L’administration Clinton adopte la « Roadless Rule » (réglementation des zones sans route, ndlr) : un texte interdisant la construction de routes et l’exploitation forestière commerciale dans près de 24 millions d’hectares (58,5 millions d’acres) de forêts nationales. L’idée : préserver les zones les plus sauvages, maintenir la biodiversité et garantir un espace de nature accessible, loin du bitume et des bulldozers. Ce n’était pas un détail : 24 millions d’hectares, c’est l’équivalent de la moitié de la France. Un patchwork de forêts et de montagnes qui, sans cette règle, auraient pu être quadrillées de routes forestières et de coupes industrielles. En un décret, Clinton a donc figé une partie de l’Amérique dans une carte postale d’Amérique intacte. Deux décennies plus tard, ces « roadless areas » couvrent encore environ 18 millions d’hectares (45 millions d’acres). Pour les grimpeur·euses, ce sont des sanctuaires : Tensleep Canyon, avec ses milliers de colonnettes calcaires, la Wind River Range et ses parois granitiques démesurées, ou encore des vallées anonymes où l’approche se mesure en journées de marche. Le grand retour des bulldozers Le 17 septembre 2025, le ministère de l’Agriculture (USDA) a clos une consultation publique sur l’abrogation pure et simple de la règle. Derrière l’épaisseur des textes juridiques, une décision : rouvrir la porte aux routes, aux coupes industrielles et aux exploitations minières dans des zones jusqu’ici protégées. Les arguments officiels ? Des routes supplémentaires pour mieux combattre les incendies, la promesse d’emplois, un « développement économique local ». Le vocabulaire parle de « flexibilité » et de « modernisation » — la novlangue habituelle pour désigner ce qui ressemble surtout à un permis d’exploiter. Pour les grimpeur·euses, l’effet est immédiat : une épée de Damoclès au-dessus de secteurs entiers. Selon l’ONG Outdoor Alliance, plus de 8 600 voies et blocs pourraient être concernés. Tensleep Canyon, la Wind River Range, mais aussi des centaines de falaises moins connues risquent de se retrouver prises dans le sillage des bulldozers. Quand les grimpeur·euses deviennent lobbyistes Aux États-Unis, défendre les falaises ça passe aussi par des cases à cocher et des formulaires en ligne. Depuis la fin août, l’Access Fund a lancé une campagne nationale pour inciter la communauté à commenter la consultation. « Protect Thousands of Backcountry Climbs » : le slogan est clair, l’urgence palpable. La mécanique est simple : inonder l’administration de réactions pour rendre politiquement coûteux le passage en force. Si la mobilisation se poursuit, certains estiment que le nombre de commentaires pourrait atteindre des centaines de milliers, voire plus. Et derrière les chiffres, une réalité : l’escalade est devenue un acteur politique à part entière. Les associations outdoor savent rédiger des policy briefs, organiser des campagnes numériques, mobiliser des ambassades locales dans les clubs. C’est une forme de lobbying assumée, et presque paradoxale : pour défendre l’accès au sauvage, il faut apprendre à manier le langage des bureaucrates et à saturer leur boîte mail. L’autre visage de l’Amérique sauvage Dans ces lieux, ce qui fait la magie, ce n’est pas seulement le rocher : c’est l’effort qu’il faut consentir pour l’atteindre, l’impression d’avoir gagné un coin du monde à la force des mollets. En rouvrant la porte aux bulldozers, l’USDA change la définition même de ce qu’on appelle le « sauvage » américain. La bataille autour de la Roadless Rule dépasse évidemment très largement la grimpe. C’est un bras de fer politique : d’un côté, un gouvernement qui brandit l’emploi et la croissance pour justifier l’ouverture. De l’autre, une communauté outdoor qui tente de défendre ce qu’il reste de sauvage, formulaires en ligne à l’appui. C’est aussi une tragédie écologique annoncée : routes qui fragmentent les forêts, coupes massives qui bouleversent les sols, corridors de vie animale transformés en impasses. La consultation est close, le verdict tombera dans les prochains mois. Personne ne sait encore si la Roadless Rule sera abrogée, amendée ou maintenue. Mais une chose est sûre : ce qui se joue ici, c’est la définition même du « sauvage » aux États-Unis. Et, au passage, le sort de milliers de voies et de blocs qui ont fait rêver des générations.
- Équipe de France d’escalade : « On arrive aux Championnats avec un esprit conquérant »
L’Équipe de France de l’escalade est sur le point de débuter la compétition la plus importante de son année, à Séoul. Pour l’occasion, Damien You, le directeur de la haute performance de la FFME, revient longuement sur l’état des troupes, leurs chances de victoire et la nette évolution d’une sélection qui s’est bien installée dans le top 5 mondial. Thierry Delarue, quadruple champion du monde en para-escalade. Ici, aux Championnats du Monde de Bern, en 2023 © David Pillet Vertige Media : Dans quel état d'esprit l'Équipe de France aborde-t-elle ces Championnats du Monde à Séoul ? Damien You : Avec un esprit conquérant. Il y a des grimpeurs·ses qui, pour certains, viennent avec de grosses ambitions, d'autres qui sont un peu plus jeunes et qui sont aussi là pour vivre une expérience de qualité. Dans notre délégation, il y a 12 grimpeurs·ses para, 6 garçons, 6 filles. Et il y a 17 grimpeurs·ses valides avec 9 garçons et 8 filles. On vient juste d'arriver, on s'installe, on prend nos marques. Vertige Media : Est-ce que vous vous êtes assigné des objectifs concrets ? Damien You : On ne fonctionne pas comme ça. J'ai toujours pris pour habitude de ne jamais faire de pronostics avant les compétitions parce que ça peut rajouter une pression supplémentaire sur les grimpeurs·ses. Ils n'ont pas besoin de ça. En revanche, il est évident qu'au regard de ce qu'ont fait certain·e·s sur la saison, un certain nombre d'entre eux/elles ont des ambitions élevées. Vertige Media : Pourtant, le fait d’afficher des ambitions et des objectifs peut donner aux compétiteurs un but précis… Damien You : Oui, mais c’est très individuel. Collectivement, je le répète, on arrive à Séoul avec un esprit conquérant. Ce qui ne veut pas dire qu’on va se mettre en tête un objectif de médaille ou de podium. Je pense que les athlètes se le disent suffisamment en amont de la compétition. Après, je ne veux pas faire de langue de bois non plus. Nous avons tous observé que nos grimpeur·ses ont fait d’excellents résultats sur les compétitions cette année. « Celle·eux qui ont un statut de favori·te se seront préparé·e·s en amont. D’autres vont arriver avec la trouille » Vertige Media : Jusqu’à penser que certain·e·s entament la compétition avec un statut de quasi-favori, comme Oriane Bertone. Comment gérez-vous cela avec les entraîneurs nationaux ? Damien You : On le sait, mais ce n'est pas la peine d'y passer trop de temps. Surtout pour un tel événement qui est le rendez-vous le plus important de l’année. Celle·eux ont un statut de favori·te, se seront préparé·e·s en amont. D’autres vont débarquer avec la trouille, parce que c'est leurs premiers Championnats du Monde, et c'est un truc énorme. Bref, ce sont des facteurs très individuels. C'est pour ça que je préfère ne pas parler de tel·le ou tel·le. Camille Pouget lors de la Coupe du Monde à Chamonix en 2025 © David Pillet Vertige Media : Sur les performances globales de l’Équipe de France d’escalade, quel bilan dressez-vous de cette saison régulière post-JO ? Damien You : C'est toujours particulier. Effectivement, après les JO, certain·e·s grimpeur·se ont tendance à se relâcher après 4 ans d’investissement, et c'est bien normal. Et puis il y a aussi un contexte particulier : on va passer d’un combiné bloc-diff à des disciplines individuelles. Ça change un peu la donne. Ce que je vois sur cette saison de Coupe du Monde, c'est que l'équipe de bloc a fait d'excellents résultats. Elle arrive donc avec des ambitions assez fortes. Il y a eu des choses intéressantes en difficulté, même si c'est un cran en dessous. « Ce que je retiens de ces JO, c’est une expérience particulière, un peu douloureuse pour certain·e·s, mais qui leur permet d’avancer dans une aventure extraordinaire » Vertige Media : Avez-vous ressenti ce fameux « post-Olympic blues » chez les athlètes de l’Équipe de France ? Damien You : Clairement. Mais pas que chez les athlètes, il se perçoit aussi sur le staff. Encore une fois, il y a forcément une forme de décompensation après les Jeux. Comme tous les athlètes qui ont participé aux Jeux - même ceux qui ont réussi et qui ont gagné la médaille d'or -, il y a eu un moment un peu particulier, un peu bizarre. Un certain nombre d'entre eux·elles se sont fait accompagner par des psychologues et des préparateurs mentaux. Et puis on les a accompagné·e·s aussi dans le retour progressif à la compétition sans précipiter les choses. On leur a laissé le temps de revenir tranquillement. Et puis d’autres ont encore besoin de prendre le temps. Ce n'est pas grave. Vertige Media : Quelle analyse faites-vous de la performance de l'Équipe de France aux JO, avec un an de recul ? Damien You : Contrairement à la perception de chacun, l'Équipe de France n'était pas favorite sur ces Jeux. Il y avait des ouvertures pour que certain·e·s athlètes gagnent des médailles mais ils/elles n'ont pas réussi à saisir les opportunités. Il faut dire que le contexte était un peu particulier avec une très forte attente. Certain·e·s l’ont bien abordé. Pour d’autres, ça a été un peu le choc. Il y avait beaucoup de jeunes dans l’équipe. C’était leur première expérience olympique. La très grande majorité d’entre eux·elles sont déjà reparti·e·s sur la préparation de Los Angeles 2028. Donc ce que je retiens de ces JO, c’est une expérience particulière, un peu douloureuse pour certain·e·s, mais qui leur permet d’avancer dans une aventure extraordinaire. Vertige Media : À vous entendre, c'était un peu la première phase d'un projet qui doit maturer encore quatre ans, pour Los Angeles… Damien You : Non, non. Ils ont joué les Jeux à fond. Évidemment, à leur âge, on s’était toutes et tous dit que cela pouvait être une expérience pour la suite. Mais ça ne sert à rien d’aller aux Jeux en disant : « Je vise ceux d’après ». Quand on voit la difficulté de se qualifier pour les JO, on n’y va pas en se disant : « Je vais voir comment c’est et puis on verra après ». On joue le jeu à fond, à chaque fois. Mais effectivement, cette équipe jeune, conquérante, compétitive réunit beaucoup d’espoirs pour les JO de 2028. « Un certain nombre de grimpeur·ses manquent de constance dans la compétition. Ils/elles ont besoin d’aborder la dimension mentale un peu différemment » Vertige Media : Vous parlez beaucoup de l'importance de la préparation mentale. En quoi est-elle devenue un élément majeur dans la préparation d'un athlète ? Damien You : Quand vous regardez les Jeux ou les Championnats du Monde, finalement, c’est une compétition comme les autres. Il y a des voies à terminer, des blocs à faire. Ce sont des choses que les athlètes réalisent quasi quotidiennement à l’entraînement. En revanche, le contexte autour de l’événement sera toujours différent. C’est sur ça qu’il faut travailler. Et il ne faut pas le faire à trois semaines de la compétition. Il y a un long travail en amont qui va s’adapter aux qualités de chacun·e. En fonction des aptitudes et de l’expérience des un·e·s et des autres, on va privilégier des axes de travail plus ou moins importants dans les domaines de la dimension mentale. Pour certain·es, ça va être la concentration. Pour d’autres, ça va être la visualisation ou la gestion d’un événement pour lequel ils ont le statut de favoris. Sam Avezou à la Coupe du Monde à Chamonix en 2024 © David Pillet Vertige Media : On entend souvent dire que le mental du sportif de haut niveau français serait « friable ». L'escalade n’échappe pas à la règle. L’entendez-vous ? Damien You : Il faudrait comparer tous les athlètes du monde pour voir si effectivement les athlètes français n'ont pas le mental comparé à d’autres. Après, il est vrai qu'un certain nombre de grimpeurs·ses manquent de constance dans la compétition. Ils/elles ont soit besoin d'élever leur niveau pour pouvoir être plus à l'aise soit d’aborder la dimension mentale un peu différemment. Mais selon moi, c’est une espèce de rengaine qui est un peu... (Il réfléchit) Je ne l'entends pas que dans l'escalade. On l'entend aussi beaucoup au tennis. Vertige Media : D'où cela vient selon vous ? Damien You : Je pense que la dimension mentale est encore un sujet peu compris. Pour le coup, en escalade, ça fait un petit moment qu'on la travaille à l'entraînement. Ensuite, je pense que cette critique relève aussi du fameux « French bashing ». Je préfère être précis dans l'analyse de chacun·e des grimpeur·ses pour savoir ce qui ne leur convient pas, pour pouvoir être pertinent. On balance souvent des généralités quand on parle de dimension mentale alors que c’est une dimension complexe, avec des domaines très différents. Vertige Media : Comment situez-vous aujourd'hui la France parmi les grandes nations de l'escalade mondiale ? Damien You : Elle est dans le top 5, clairement. « L’escalade se développe, c’est certain. On a changé de braquet. Ce n’est plus la même chose » Vertige Media : Et si vous deviez caractériser la spécificité de cette équipe ? Damien You : Bonne question. C'est compliqué, parce que cela consiste à faire un résumé d'individualités. Maintenant, je peux revenir sur l'état d'esprit dont je parlais au début de l’entretien. Moi, je les sens bien. Je les sens conquérants. Après, ça ne présage rien. Ils/elles sont toutes et tous passionné·e·s, motivé·e·s. On pourrait dire qu’en bloc, on est bons en dalle mais faire un tableau précis de nos forces dans chaque discipline, c’est compliqué. Si on parle un peu des athlètes para, je vois aussi qu’on peut nourrir de vrais espoirs en termes de performance. D’une manière plus générale, on a des athlètes qui se soutiennent, qui s’encouragent, qui s’entraînent ensemble dans un état d’esprit solidaire. On a des entraîneurs qui changent de discipline. C’est un groupe soudé, il n’y a pas de clan. Tout le monde se connaît et tout le monde a envie que ça marche. Vertige Media : Sentez-vous que cette Équipe de France monte en puissance ? Damien You : Si on se concentre sur le bloc, oui, clairement. On a toute une densité de jeunes qui arrivent et qui commencent à avoir quelques résultats. En difficulté, ça commence aussi. On a un jeune grimpeur qui a fait un podium cette année (Max Bertone, le frère d’Oriane, a remporté la médaille d’argent à Bali, ndlr). Je vois une génération de grimpeur·ses qui a envie, fortement aidée par des cadres qui ont arrêté mais qui sont désormais dans le staff et qui les poussent à fond. Vertige Media : L’escalade se développe. C’est désormais une discipline olympique. Diriez-vous que ce nouvel écosystème permet à l’Équipe de France d’être plus compétitive qu’avant ? Damien You : Oui, c'est certain. On a changé de braquet. Ce n’est plus la même chose. Et en même temps, il y a plus de compétitions donc plus de choses à assumer. Avec désormais trois disciplines olympiques distinctes et les paralympiques, ça fait beaucoup pour la fédération. Mais franchement, même si parfois on peut être dans le creux de la vague, on est quand même présent partout. Et globalement, les résultats de l’Équipe de France sont quand même très bons. Vertige Media : Est-ce que cet engouement de l'escalade amateur, notamment avec le développement des salles commerciales, profite aussi au système fédéral ? Damien You : Bien sûr. Ça crée de l'engouement, ça donne envie à des jeunes de pratiquer. Je vais encore souvent grimper en salles, un peu partout. Souvent, à la télé, il y a une étape de Coupe du Monde qui tourne. Donc les liens entre ces salles commerciales, les clubs et l'Équipe de France, se renforcent. Cet engouement permet aussi d’avoir davantage de structures d’escalade de qualité. Il crée aussi des supporters qui ont envie de pousser derrière l’équipe. C’est un cercle vertueux. Le programme des Championnats du Monde 2025 de Séoul
- The Future of Climbing : l’escalade tous azimuts
Dans un film à la promesse immense, Cédric Lachat a tenté de défricher l’avenir de l’escalade, entre coup de gueule et responsabilité environnementale. Pour y parvenir, le grimpeur pro a collaboré avec le réalisateur Guillaume Broust qui, lui, a tenté de mettre en récit les mille questions que pose le futur d’une discipline en pleine mutation. Pas simple. Cédric Lachat © Guillaume Broust À Saint-Léger, un homme s’énerve sur la paroi rocheuse. Plus il grimpe, plus il peste. Chaque prise devient une occasion de gueuler. Ce n’est pas l’ouverture ou la difficulté de la voie qui le rend fou, mais les décibels qu’il entend d’ici, alors qu’il était venu se percher tranquille sur ces falaises cultissimes du sud de la Drôme. En bas, des gens ont mis de la musique. Un peu trop fort, sans doute. Le grimpeur est un sanguin. Mais cette fois-ci, il ne s’emporte plus : il pète carrément les plombs. Une fois revenu au sol, l’homme saisit l’enceinte et la jette par terre. De rage. Coup de sang, malaise et gros programme Cet homme, c’est Cédric Lachat. À l’approche de la quarantaine, l’ancien champion d’Europe de bloc multiplie les projets difficiles dans les voies dures. Après le plastique des compétitions officielles, le grimpeur suisse se plaît à enchaîner les 9a sur le rocher. Ce jour-là, à Saint-Léger, Lachat ne court pas après la perf mais veut grimper tranquille dans le respect et le calme de la nature. Il ne le sait pas encore, mais ce coup de gueule sera le point de départ d’un des films les plus ambitieux sur l'histoire de la grimpe. Quelques années plus tard, Cédric Lachat fait désormais un peu de route pour présenter The Future of Climbing dans toute la France. Un documentaire de 52 minutes dont la promesse est immense : expliquer d’où vient l’escalade et ce à quoi elle ressemblera. Pour la respecter, le grimpeur suisse a collaboré avec Guillaume Broust, réalisateur indépendant de films d’aventure et de sport outdoor. Au micro de Vertige Media, ce dernier se souvient : « Cette histoire à Saint-Léger, c’était un peu sketch. Cédric en avait marre de voir des grimpeur·ses ne pas respecter l’environnement dans lequel ils/elles pratiquaient. Alors à partir de ce coup de sang, on a d’abord voulu parler de l’accès à la nature par l’homme. » Les deux hommes se connaissent bien. Quelques années auparavant, ils ont sorti ensemble Swissway to Heaven, un documentaire sur le projet de Cédric Lachat d’enchaîner les cinq grandes voies les plus difficiles de Suisse. La bande-annonce de The Future Of Climbing « Le truc, c’est que Cédric voulait vraiment faire un film pour essayer d’éduquer les gens, reprend Guillaume Broust. Moi, je ne voulais surtout pas faire ça. » Avant de passer en indépendant, le réalisateur a passé 18 ans chez Petzl en tant que responsable de la production vidéo et de l’évènementiel. « Il pouvait m’arriver de faire venir 5000 personnes en Chine depuis le bout du monde pour des évènements promotionnels de grimpe, confie l’intéressé. J’ai des bagages. Cédric aussi, puisqu’il dit lui-même qu’il a fait des trucs peu recommandables. Bref, je n’étais pas très à l’aise. » Les deux collaborateurs prennent alors du recul et essaient de trouver le meilleur moyen de jumeler le projet de responsabilisation de Cédric Lachat à l’envie de parler de l’évolution de la discipline. Il en résulte un documentaire assez global sur la pratique de l’escalade à travers divers messages : sensibiliser les grimpeurs·ses au respect de l’environnement, continuer à pratiquer sereinement l’escalade sur les sites naturels, maintenir l’équipement des sites en état et analyser le développement des salles, leurs enjeux et les nouvelles pratiques. Vaste programme. Un FOMO énorme « Cela donne une image, explique Guillaume Broust. Un cliché d’où en est le sport, aujourd’hui. » De son propre aveu, le réalisateur déclare que ce film aurait pu être produit sur n’importe quel sport d’évasion. Les questions sociales et culturelles qui traversent la discipline sont les mêmes en ski, en VTT ou en surf. De son propre aveu aussi, The Future of Climbing aurait pu être une série en 10 épisodes. « C’était mon souhait, glisse-t-il. J’avais tellement de matière que je me suis dit plein de fois que des séquences étaient un film dans le film. » D’autant plus que le casting est extra-large : Solenne Piret, Éline Le Menestrel, Marc Le Menestrel, Dave Graham, Chris Sharma, Alex Huber, Julia Chanourdie… Toutes et tous prêtent leur vision de la discipline à la caméra avec évidemment autant de points de vue différents. « Pour des questions de moyens et parce que Cédric voulait aussi un seul film, on a fait un 52 minutes », explique Guillaume Broust qui s’est déplacé à travers la France mais aussi en Espagne, à Meschia en Italie ainsi que dans les vallées du Tessin, en Suisse. Au-delà de celui de faire court, le principal défi a été de sensibiliser les pratiquants à la fragilité des falaises et des milieux naturels sans avoir l’air d’y apposer un propos moralisateur. Alors, le film s’appuie beaucoup sur l’auto-dérision de Cédric Lachat qui multiplie les scènes burlesques, parfois potaches, autour de malheureuses habitudes : allumer une enceinte au pied d’une voie, traîner un crash-pad par terre ou traverser au milieu d’un troupeau de vaches… « J’ai entendu pas mal de personnes me dire que c’est à cause des grimpeurs de salle que l’on fermait des sites naturels. Mais en enquêtant, je me suis aperçu qu’à Buoux, en 88, la falaise, elle ferme déjà ! » Guillaume Broust, réalisateur de The Future of Climbing Une fois le coup de gueule traité, il a fallu mettre en récit les différents points de vue mais aussi l’évolution et les nouveaux enjeux de la discipline. « J’ai dû penser le travail comme une trajectoire, confie le réalisateur. Ça a été mon fer de lance pour pouvoir faire un film qui s’adresse à la fois aux grimpeurs qui pensaient tout savoir et au grand public qui ne connaissait rien. » Après s’être arraché les cheveux pour résumer l’histoire de l’escalade en 5 minutes, Guillaume Broust commence sa trajectoire en s’assignant une mission : ne pas tomber dans le piège du qui a tort et qui a raison. « C’était ma ligne de crête, continue l’intéressé. J’ai entendu pas mal de personnes me dire que c’est à cause des grimpeurs de salle que l’on fermait des sites naturels. Mais en enquêtant, je me suis aperçu qu’à Buoux, en 88, la falaise, elle ferme déjà ! C’est un mec de la FFCAM (Fédération Française des Clubs Alpins et de Montagne, ndlr) qui m’a soufflé un jour : “Tu sais, Guillaume, il existe aussi de très mauvais grimpeurs en site naturel”. À partir de là, je me suis méfié des discours dénonciateurs. » Guillaume Broust en mission impossible ©ALopez Le syndrome des parkings En s’informant sur la gestion des sites naturels, le réalisateur est pris d’un FOMO énorme. « Je soulevais une pierre, un autre sujet de film surgissait », dit-il. Guillaume Broust a envie de parler de tout : du déconventionnement, des grimpeur·euses face à la biodiversité et même de la gestion nord-américaine des parcs nationaux confrontée aux populations indigènes. Sur la route, il croise mille témoignages mais se forge aussi des convictions. Parmi elles ? Les parkings. « Ça paraît tout bête mais je pense que les parkings sont un énorme enjeu dans l’activité, explique-t-il. Ils font fermer plus de sites que le déconventionnement ! Si tu as envie de réguler la pratique mais que tu coules une dalle qui peut accueillir 70 bagnoles, on n’arrivera jamais à protéger les sites. » En proposant un regard sur l’évolution de la grimpe, Guillaume Broust livre en réalité une vaste réflexion sur la surfréquentation des espaces naturels. « J’ai aussi décorrélé le nombre et le comportement, explique-t-il. Tu as beau avoir les personnes les plus respectueuses du monde, si elles viennent en masse dans un endroit, elles l’abîmeront. » Les solutions ? « Je n’ai pas la réponse, répond le vidéaste. Je pense juste qu’il y en a plusieurs et que certaines sont radicales. Un glaciologue me soufflait qu’il vaudrait mieux prendre un endroit et “le pourrir”. Tu fais venir 1000 personnes par jour dans cet endroit et tu sanctuarises les autres. Évidemment, tout le monde n’est pas d’accord. » « Pour ma génération, la finalité de l’escalade, c’était d’aller sur le rocher. Même dans les années 2000, les premiers pans et les premières salles étaient conçus pour s’entraîner. Aujourd’hui, aller dans une salle d’escalade est devenu une fin en soi » Guillaume Broust, réalisateur de The Future of Climbing À l’entendre, tout l’avenir de l’escalade se situerait dans la protection de la nature. Au bout du film, ce passionné de sport outdoor alerte contre le délire des réseaux sociaux. « Ce qui se passe aux Dolomites est un drame, remet-il. Faire la queue pour refaire une photo qu’on a vue, ça me sidère. » Alors le réalisateur se met dans les pas d’Éline Le Menestrel qui incite les athlètes à ne plus partager leurs réalisations sur les réseaux sociaux afin d’empêcher la hype qui incitera forcément les gens à y aller. « Les athlètes ont une grande responsabilité, continue Guillaume Broust. Mais si je dois retenir une chose qui dessinera le futur de l’escalade, c’est que tout le monde devra faire sa part. Grimpeur pro, propriétaires de sites, gestionnaires de parcs, assos… une vraie discussion doit avoir lieu. Et elle doit se faire d’abord entre locaux car chaque lieu a ses propres problématiques. » Pif, paf, pouf Il serait alors tentant de résumer The Future Of Climbing comme un documentaire de grimpe qui tente de sensibiliser le grand public au bon respect des lieux de pratique. La vision d’avenir de l’escalade que tente d’esquisser Cédric Lachat et Guillaume Broust serait peinte de grimpeur·ses à brosses, débarquant à vélo dans un silence absolu, loin des nids d’oiseaux et des clichés d’Instagram. Mais paradoxalement, un autre message s’affiche en exergue sur la page du film : « Et si le futur de l’escalade était la salle ? ». Dans la fameuse « trajectoire » qu’entend suivre le réalisateur, il y a aussi sa propre expérience. À 45 ans, le Grenoblois a plus de vingt ans de grimpe derrière lui. « Pour ma génération, la finalité de l’escalade, c’était d’aller sur le rocher, décrit-il. Même dans les années 2000, les premiers pans et les premières salles étaient conçus pour s’entraîner. Aujourd’hui, aller dans une salle d’escalade est devenu une fin en soi. » Sous les toits des salles commerciales, une nouvelle forme de grimpeurs émerge, sensiblement séduite par le bloc et les nouveaux mouvements que suggèrent les ouvertures modernes, inspirées par le parkour et la gymnastique. « On voulait aussi le montrer dans le film. Cédric, qui est quand même un ancien champion d’Europe n’arrive pas à passer certains blocs d’une salle à Paris, confie Guillaume Broust qui surnomme ces nouvelles ouvertures le “pif, paf, pouf”. Quand tu regardes l’évolution des compétitions, tu t’aperçois qu’Adam Ondra n’y arrive plus non plus. Aujourd’hui les mouvements doivent être esthétiques parce que le spectacle doit être beau. » L'équipe technique du film en interview avec Chris Sharma, dans sa salle, à Barcelone © Cédric Lachat Au-delà des compétitions, toute une génération semble se régaler sur les murs des salles de blocs privées. Quand on s’intéresse à l’escalade, difficile de rater le reel de cette jeune grimpeuse qui publie son jeté entre deux prises. Ou de celui qui a réussi son projet de voie qu’il a digitalisé sur une kilter-board. La grimpe bouillonne aussi d’innovations et les salles ont bien compris qu’il fallait allier la praticité au confort. « Elles ont réussi le tour de force de devenir des lieux de vie, résume Guillaume Broust. Et franchement, il fallait être visionnaire il y a 15 ans pour penser qu’une salle de grimpe pouvait être un lieu où on peut aussi boire des coups et profiter d’un sauna. » Parce qu’elles sont indéniablement devenues cool, les salles commerciales se sont imposées dans le paysage de la nouvelle grimpe. Logique qu’elles prennent une bonne place dans le grand kaléidoscope que propose The Future Of Climbing. Entre tout, il vous faudra sûrement piocher plusieurs choses dans le documentaire à mille voies que Cédric Lachat et Guillaume Broust ont produit. Face à l'immensité des questions et des réponses à choix multiples, il sera aisé pour quiconque de voir ce qu'il veut dans l'avenir de l'escalade. Mais dites-vous une chose : vous pourrez le faire en mettant la musique à fond. Voir : The Future Of Climbing (uniquement disponible en Vod - 5 euros)












