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La guerre des falaises : comprendre six ans de chaos en Australie

En Australie, les falaises du Grampians et du mont Arapiles sont devenues le théâtre d’un conflit inédit : communautés autochtones, grimpeur·euses et administration s’y affrontent depuis 2019 autour d’un même rocher. Mémoire millénaire, interdictions massives, économie locale en apnée : six ans plus tard, un virage politique relance le feuilleton. Explications.


Grampians escalade
Parc national des Grampians, Halls Gap, Australie © Seiji Seiji

Le 20 et 21 septembre dernier, l’Australie a relancé un feuilleton que l’on croyait enlisé : d’un côté, un PDF au titre bureaucratique (What’s open / What’s Closed) qui liste enfin, secteur par secteur, ce qui est grimpable et ce qui reste interdit. De l’autre, un nouveau directeur de Parks Victoria, Lee Miezis, qui promet de « tourner la page des blanket bans », ces interdictions massives imposées depuis 2019, et d’en finir avec la fermeture indistincte de centaines de falaises au profit d’une gestion au cas par cas.


Pour mesurer la portée de ces annonces, il faut rappeler que Parks Victoria administre plus de 4 millions d’hectares de parcs et réserves, dont les Grampians et le mont Arapiles, véritables sanctuaires de l’escalade australienne. Quand l’organisme serre la vis, c’est toute une scène — locale comme internationale — qui suffoque : en 2019, ce sont des centaines de secteurs qui ont été rayés des topos d’un coup, y compris Arapiles, considéré comme un temple mondial de l’escalade traditionnelle.


Pris ensemble, ces signaux annoncent peut-être la sortie d’un conflit qui dure depuis six ans, où l’escalade s’est retrouvée coincée entre trois forces : les communautés autochtones qui défendent leurs lieux sacrés, l’administration qui brandit ses règlements comme des totems, et les grimpeur·euses qui voient leurs falaises disparaître du topo. Bref, une véritable guerre des falaises.


2019 — Le couperet tombe


Printemps 2019. Sans prévenir, Parks Victoria sort la tronçonneuse : près de 80 % des falaises du Grampians ferment d’un coup. Motif officiel ? Protéger des sites d’art rupestre aborigène, parfois vieux de plusieurs millénaires. Nom de code : blanket bans. En anglais, cela désigne une interdiction « couvrante », qui s’applique à tout un ensemble sans distinction. En clair : au lieu de fermer seulement les secteurs sensibles, l’administration a tiré un trait sur des zones entières, mélangeant les sites sacrés et les bouts de caillou sans gravure. Une mesure large, radicale, sans nuance.


Les grimpeur·euses hurlent. Les associations locales dénoncent une méthode « à la hache », qui met dans le même sac les secteurs sensibles et les autres. Résultat : les topos deviennent caducs, les stages d’escalade — qu’ils soient destinés aux clubs, aux écoles ou aux voyageurs étrangers — sont annulés, et à Natimuk, petit bourg voisin du mont Arapiles, les cafés se vident, conséquence directe de la chute de fréquentation des grimpeur·euses de passage.


En parallèle, les communautés autochtones, regroupées notamment au sein du Barengi Gadjin Land Council (BGLC), martèlent que ces falaises ne sont pas seulement du rocher à grimper mais des lieux spirituels et culturels. Pour elles, planter un spit dans certains secteurs équivaut à profaner un sanctuaire. L’escalade n’est plus seulement un sport en crise : elle devient le théâtre d’une confrontation culturelle et politique où chacun·e revendique sa légitimité sur le même bout de grès.


2020-2021 — Les années de plomb


Après le coup de massue de 2019, Parks Victoria tente de se racheter une image en sortant un nouvel outil administratif : la gestion « crag by crag ». Sur le papier, c’est du sur-mesure : on évalue secteur par secteur, on autorise au cas par cas. Dans la vraie vie, c’est surtout une promesse qui tourne au brouillon.


« La prise de décision était très confuse, avec des secteurs fermés à quelques mètres de secteurs restés ouverts »

Les assos de grimpe dénoncent une opacité totale : difficile de savoir qui décide quoi, sur quels critères, ni même quelles zones sont réellement fermées. Les cartes publiées sont floues, les explications absentes, et des secteurs voisins sont parfois traités de manière contradictoire. Les conseils autochtones défendent bec et ongles les zones sensibles, et l’administration, elle, s’abrite derrière son jargon. Le mot « transparence » disparaît vite du dictionnaire : cartes brouillonnes, interdictions confirmées sans justification claire. Chaque communiqué ressemble plus à une gifle bureaucratique qu’à une avancée.


Grampians Escalade
Grampians VIC, Australie © Sop Y

Pendant ce temps, Natimuk continue de tirer la langue, et à l’international, le dossier fait les gros titres de la presse spécialisée comme chez PlanetMountain. Les fédés observent avec curiosité ce champ de bataille grandeur nature, où mémoire culturelle et liberté de grimper s’affrontent sous l’œil goguenard de la bureaucratie.


2022-2023 — Les premiers assouplissements


Il faut attendre encore deux ans pour que le fameux « crag by crag » produise enfin quelque chose de visible. Quelques falaises rouvrent, certaines interdictions s’assouplissent. Chaque victoire, même minuscule, est vécue comme une bouffée d’air : retrouver un secteur, c’est déjà reprendre un peu de liberté.


Mais le soulagement ne dure pas. Pourquoi ce site rouvre-t-il quand un autre, identique au premier regard, reste fermé ? Mystère. Les critères semblent avoir été griffonnés au dos d’un ticket de métro. L’administration promet de la finesse, mais sur le terrain, c’est toujours un casse-tête. « La prise de décision était très confuse, avec des secteurs fermés à quelques mètres de secteurs restés ouverts », constatait déjà en 2020 Matt Brooks, guide local agréé.


« Les "blanket bans" ne fonctionnent pas. (...) La clé, c’est d’être inclusif·ve, transparent·e et collaboratif·ve »

Résultat : l’escalade revient, mais au compte-gouttes. On n’est plus dans le bannissement brutal, on est dans le rationnement organisé. Une victoire, certes, mais servie à la louche : la grimpe autorisée comme on distribue des coupons de ravitaillement.


2024-2025 — Le virage Miezis


Septembre 2025, nouveau casting à la tête de Parks Victoria : Lee Miezis prend la direction et, surprise, le discours change de tonalité. Dans un long entretien à Vertical Life, il affirme que « Les "blanket bans" ne fonctionnent pas. (...) La clé, c’est d’être inclusif·ve, transparent·e et collaboratif·ve » et donc son souhait d’en finir avec les interdictions massives. Après six ans de verrouillage, entendre ça relève presque du miracle bureaucratique.


Dans la foulée, Miezis sort sa boîte à annonces : des rangers réinstallés à Natimuk, une pause dans le plan de gestion d’Arapiles, et l’engagement de travailler secteur par secteur avec des règles plus lisibles. Mais la vraie nouveauté est ailleurs : Miezis ne parle plus seulement « d’inclure » les communautés autochtones comme dans les plans précédents, il en fait la pierre angulaire de son discours. Reste à voir si ça dépasse le registre des promesses.


Escalade Australie
Grampians VIC, Australie © Gagandeep Singh

Les communautés autochtones, justement, ne crient pas victoire. Leur ligne n’a pas changé : protéger en priorité les sites culturels, quitte à fermer des secteurs si nécessaire. Pour elles, le virage de Parks ne sera crédible que s’il s’accompagne de garanties solides, pas seulement des annonces. En clair : Miezis peut bien dire que « l’époque des "blanket bans" est derrière nous », les gardien·nes du territoire rappellent que l’accès reste une concession, jamais un droit acquis.


Alors, vrai tournant ou simple changement de vocabulaire ? Grimpeur·euses comme communautés autochtones, épuisé·es par six ans de bras de fer, oscillent entre espoir et méfiance. Cessez-le-feu ou paix durable ?


Le grand tableur


La veille de l’entretien de Miezis, Parks Victoria a publié un document aussi clair qu’expéditif : What’s open / What’s Closed. Derrière ce titre bureaucratique, un simple PDF qui coche, ligne après ligne, ce qui est autorisé ou non. Rien de glamour : c’est du Excel pur jus. Mais pour les grimpeur·euses, c’est une révolution. Pour la première fois depuis six ans, les règles du jeu sont claires.


La liste ne fait pas que soulager les pratiquant·es : elle reflète aussi l’influence des communautés autochtones. Certains secteurs restent fermés car jugés trop sensibles, d’autres sont ouverts sous conditions. Autrement dit, la co-gestion promise par Miezis prend ici forme, à travers un mélange de concessions, de compromis et de lignes rouges infranchissables.


La leçon australienne


On pourrait croire que cette histoire ne concerne que des Australiens, à l’autre bout du monde. Ce serait une erreur. Car ce qui s’y joue, c’est exactement ce que vivent toutes les communautés de grimpe : des fermetures de sites en France, qu’elles soient liées à la biodiversité, à des arrêtés municipaux ou à des logiques de paperasse.


La leçon australienne est limpide : quand les institutions imposent d’en haut, ça casse. Quand elles construisent avec, ça tient — même si ça prend du temps. L’affaire Grampians/Arapiles est un rappel que la falaise n’est jamais neutre : elle est sociale, économique, politique, culturelle. Et si tout cela semble lointain vu d’ici, c’est peut-être un avant-goût : la liberté de grimper est fragile, et rien ne garantit qu’elle durera.

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