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Entretien exclusif : La FFME, les salles d'escalade et son Karma

Alors que l'ouverture de Karma La Villette accuse un peu de retard, Alain Carrière revient sur le développement des salles commerciales de la fédération. Philosophie, finances, ambitions et gros chiffres... Une interview suffisamment copieuse pour patienter avant l'inauguration en novembre du nouveau très gros projet de la Fédération Française de Montagne et de l'Escalade (FFME). Alors, bon ou mauvais karma ?


La fresque de Kamra Villette
La fresque de la nouvelle salle commerciale de la FFME : Karma La Villette © FFME

Vertige Media : Où en êtes-vous concrètement avec l'ouverture de Karma La Villette ? 


Alain Carrière : L’ouverture se fera en novembre. Je vous dirais bien début novembre, mais je préfère rester prudent. Vous savez, dans le bâtiment, il y a toujours du retard. On a l'électricité que depuis la semaine dernière. Nous n’avons donc pas encore pu faire tous les tests techniques, les raccordements des équipements de ventilation…


Vertige Media : Des événements sont-ils déjà prévus pour l’inauguration ?


Alain Carrière : On attend d'être sûr d'avoir la date d'ouverture. Il y aura une inauguration officielle avec la mairie de Paris mais rien n’est encore fixé. A priori, il y aura des dates où on fera venir les membres de l’Équipe de France avec, allez je vais le dire, des champion·nes du monde. En tout cas, je l’espère ! (l’interview a été réalisée avant les finales des Championnats du Monde à Séoul, ndlr)


Vertige Media : Pourquoi la FFME a-t-elle décidé de se lancer dans ce type de projet, disons, commercial ? 


Alain Carrière : Il n'y a pas de guillemets à mettre : c'est un projet commercial. Et je l'assume. La question que se pose la FFME mais plus globalement l’ensemble du mouvement sportif, c’est que nous vivons de subventions qui vont finir par diminuer. Nous savons bien que le prochain budget ne fera pas la part belle au sport. Ces subventions d’État représentent 10% du budget de la FFME. Ce n’est pas énorme mais en face, nous avons des besoins grandissants : de plus en plus de licencié·e·s, de plus en plus de pratiquant·e·s. Et des coûts plus importants, notamment de transports et d'hébergement lorsqu’il s’agit de déplacer l’équipe de France ou d’organiser des animations et des événements. Ces coûts supplémentaires sont communs à tout le mouvement sportif. Toutes les fédés se posent la question de diversifier leurs ressources.


« J’ai conscience que le business, et ses mots, peuvent choquer les gens. Mais on est dans un secteur qui peut dégager une activité commerciale rentable »

Vertige Media : Quelles sont vos ressources ?


Alain Carrière : En premier, ce sont les licences. Et nous avons déjà augmenté significativement son prix cette année. Ensuite, ce sont les partenaires. Troisièmement, les subventions. Et en dernier lieu, nous avons des fonds propres, qu’il s’agit de renforcer avec des projets comme celui de Karma La Villette.


Vertige Media : Qui est donc un moyen d’ajouter une ligne de revenu.


Alain Carrière : Exactement. J’ai conscience que le business, et ses mots, peuvent choquer les gens. Mais on est dans un secteur, l’escalade, qui peut dégager une activité commerciale rentable. Ce n’est pas nouveau pour la FFME. Nous avons déjà monté, en 2014, une salle commerciale à Fontainebleau. À l’époque, c’était une vraie opportunité pour nous puisque l’armée a d’abord remis à neuf le bâtiment du Centre National des Sports de la Défense (CNSD). Et à cette occasion, Vinci, qui avait remporté le lot, a voulu travailler avec nous pour en faire une salle d’escalade. Cette salle est devenue la première salle fédérale ouverte à tous puisqu’on s’est dit que plutôt que de faire une salle d’escalade pour l’Équipe de France militaire, on allait faire du business. L’armée nous a donné son accord et voilà. Grosso modo, l’an dernier, la salle a rapporté 220 000 euros au budget de la fédé. Un excédent de 220 000 euros, c’est deux euros de moins à demander à chaque licencié de la FFME.


Le futur espace bloc de Karma La Villette © FFME
Le futur espace bloc de Karma La Villette © FFME

Vertige Media : Et avec Karma La Villette, vous espérez faire quel excédent ?


Alain Carrière : Trois fois ça.


Vertige Media : Donc près de 700 000 euros. Quelle part représenterait cet excédent commercial sur le budget total de la fédération ?


Alain Carrière : Le budget de la FFME, c’est 12 millions. Donc la part peut sembler faible mais en réalité, elle représente beaucoup pour nous puisqu’on travaille ces projets commerciaux à la marge. On manque encore de moyens.


« Je n’ai pas trop de doutes sur le succès de l’opération. Mais on peut toujours se tromper »

Vertige Media : Ce projet présente-t-il un risque financier pour la fédération ?


Alain Carrière : Bien sûr qu’il y a un risque. Les prévisions optimistes affichent de 500 à 700 000 euros d'excédent. Mais si ça ne marche vraiment pas, effectivement, on aura un souci. Après, on reste optimiste. On sera vigilant sur le démarrage mais on va faire une belle promotion de cette salle. Le projet est connu. Cette salle, on en parle. Elle est située dans un endroit où du monde viendra. C’est vrai qu’on a un gros emprunt (un peu plus de 3 millions d’euros, ndlr). Sur un budget à 12 millions, cela paraît important. Mais nos emprunteurs savent qu’on a un modèle économique raisonnable. On n’a pas eu besoin de leur annoncer que 200 personnes allaient grimper chaque jour pour les convaincre. Je n’ai pas trop de doutes sur le succès de l’opération. Mais on peut toujours se tromper.


Vertige Media : La fédération a récemment augmenté le prix de la licence de 10 euros. Que répondez-vous à celles et ceux qui affirment que ce projet commercial se fait sur leur dos ?


Alain Carrière : Que c’est exactement l'inverse. Tout d’abord, j’en conviens, ce qu’on a demandé aux adhérent·e·s de nos clubs, c’est énorme. On a beaucoup hésité, on a beaucoup travaillé pour l’expliquer et on a réussi à convaincre. Mais Il ne s’agit pas de faire peser l’emprunt sur les adhérent·e·s. Ce sont des croyances qui ne s’appuient pas sur la réalité des faits.


« Sur ces sujets financiers, le grand sport national, c’est d’être sceptique sur les paroles des personnes qui assument des responsabilités »

Vertige Media : Mais on pourrait se dire que si les projets commerciaux ne fonctionnent pas, ils entraînent aussi toutes les activités de la fédération…


Alain Carrière : Alors c'est vrai que c'est la fédération qui emprunte. Et si personne ne vient grimper à la Villette, on sera sûrement embêté. Mais on cherchera à faire en sorte que ce ne soit pas les licencié·e·s qui payent. Pour l’instant, l’activité des salles Karma Fontainebleau et Karma La Villette font partie du budget de la fédération. Ce n’est pas une filiale. Peut-être que ça le sera un jour mais, aujourd’hui, ce n’est pas le cas. Nos budgets sont sectorisés. Chaque activité possède des lignes budgétaires différentes, clairement identifiées. Quand on fait des Assemblées Générales, on essaie de l’expliquer avec pédagogie. Il n'y a jamais eu de ligne du budget à la fédération pour équilibrer les comptes de Karma à Bleau. Et ce sera pareil pour la Villette. Sur ces sujets-là, le grand sport national, c’est d’être sceptique sur les paroles des personnes qui assument des responsabilités. Les gens se fondent sur des croyances. C'est difficile de combattre des croyances.


Vertige Media : Concrètement, en quoi ces salles fédérales profitent aux clubs ?


Alain Carrière : Encore une fois, grâce à son excédent, Karma Fontainebleau rapporte deux euros par licencié. C'est deux euros que la fédé va mettre au service de ses clubs et de ses athlètes. Ce sera davantage quand Karma La Villette sera excédentaire. Et je pense qu'elle le sera rapidement.


Vertige Media : Fin 2021, l’Union des salles d’escalade (UDSE) accusait la FFME de sortir de son rôle. Comment avez-vous vécu cette période ?


Alain Carrière : Difficilement. On n’a jamais caché nos intentions. En Assemblée Générale, on communiquait déjà clairement sur le fait que nous allions faire un emprunt pour monter une salle à la Villette. À l’époque, Karma Fontainebleau existait depuis six ans. L’UDSE a découvert ça et ils ont tout confondu. Ils méconnaissaient le dossier. Quand ils nous ont dit qu’on profitait des subventions d’État, c’était une erreur. Les subventions de l’État en faveur du développement de l’escalade sont uniquement fléchées vers les clubs et sur le haut-niveau. Donc effectivement, l’UDSE a communiqué avant de se renseigner. Mais bon, le monde actuel est fait comme ça. Ils ont fait des posts avec toute la finesse dont les réseaux sociaux sont capables. On a fait deux ou trois réunions pour expliquer qu'on payait l'impôt sur les sociétés, qu'on payait la TVA... La première réunion était un peu tendue mais voilà, on s’est expliqué. À ce moment-là ont appris que beaucoup de fédérations sportives avaient aussi des activités commerciales. Et aujourd’hui, ils ont compris. On travaille même ensemble sur des sujets communs comme la pollution des salles ou le recyclage de matériel.


Vertige Media : D’autres projets de salles fédérales sont-ils à l’étude ?


Alain Carrière : On ne ferme aucune porte. Il y a parfois des opportunités qui se présentent. Ça m’arrive de rencontrer des gens qui ont envie de travailler avec nous. Il y aura probablement d’autres Karma. Mais rien de concret à court terme.


« L'effet JO est limité à cause du manque d'installations et du manque d'encadrants »

Vertige Media : Depuis 20 ans, les licencié·e·s de la FFME ont quasiment doublé. Pourtant, votre directeur du département « Développement et Équipement », Vincent Maratrat, expliquait récemment que le territoire souffrait d’un manque criant d’installations. Comment l’expliquer ?


Alain Carrière : Nos clubs grimpent sur des structures généralement construites par des collectivités.On grimpe donc sur des installations municipales, para-municipales, départementales. C’est le modèle sportif français. Et quand une collectivité locale construisait un mur, elle ne se disait que très rarement : « Tiens, on va mettre de l’escalade. » Depuis 10 ans, l’équipe de Vincent Maratrat essaie de faire du lobbying auprès des élus pour expliquer que l’escalade est aussi un sport indoor et qu’on peut faire des murs assez facilement. Donc c’est en train de changer, on en a de plus en plus mais ils sont très mal répartis sur le territoire. Si un gamin de province a envie de faire de l’escalade aujourd’hui, il est très probable qu’il faille faire une demi-heure de voiture pour l’emmener grimper. Et sa famille va peut-être lui demander de choisir un autre sport.


Intérieur Karma Villette
© FFME

Vertige Media : Ce maillage du territoire est donc clé pour l’avenir de la discipline…


Alain Carrière : En effet, c’est pour cela qu’on intervient au salon des maires, des départements, qu’on accompagne nos structures déconcentrées… Et puis on fait la promotion de l’escalade auprès des collectivités et des gens qui les financent. On a un plan national de développement des structures artificielles d'escalade qui existe depuis plus de 20 ans et sur lequel on mettait de l'argent. Aujourd'hui, les collectivités pensent plus facilement à l'escalade. Maintenant, il faudrait davantage travailler sur des murs qui tiennent la route. Parce que faire des murs de 7 mètres de haut, comme il y en a plein dans les collèges, c'est absurde.


Vertige Media : Pourquoi c'est absurde ?


Alain Carrière : Parce que c’est hyper dangereux ! Le risque de retour au sol est quasi permanent. Il faudrait monter des murs d’au moins 9 mètres pour la difficulté. Et quand les structures ont une hauteur limitée, il vaudrait mieux mettre du bloc. Cette question des structures est centrale. Je l’ai redit à la ministre (des sports, Marie Barsacq, ndlr) à la Fête du Sport (le 14 septembre dernier, ndlr) quand je l’ai croisée. Elle me demande toujours s’il y a eu un « effet JO » pour l’escalade. Je lui ai répondu qu’il était limité à cause du manque de structures et du manque d’encadrants.


Vertige Media : L’augmentation des licencié·e·s de la FFME impacte-t-elle la fréquentation des salles privées ?


Alain Carrière : Oui. Nos licencié·e·s n’ont malheureusement pas accès aux structures d’escalade le dimanche, par exemple. De toute manière, ces deux mondes ne sont pas étanches. Il arrive souvent que nos clubs fassent des sorties en salle privée.


Vertige Media : L’inverse est-il vrai ?


Alain Carrière : C’est moins évident. Certaines salles ont monté des équipes de compétition et font venir des athlètes un peu connus qui font eux-mêmes un peu de promo pour le club mais ça reste marginal. L’intérêt de prendre une licence n’est pas perçu par les clients des salles commerciales. De notre côté, on doit réfléchir à nos produits licence. Est-ce que nous n’avons pas une marge de progression vis-à-vis des clients des salles privées qui ne connaissent parfois même pas l'existence de la fédération ? Je n’ai pas la réponse mais je me pose souvent la question.


Vertige Media : Êtes-vous confiant sur la santé financière de la fédération ?


Alain Carrière : Je suis confiant. On a augmenté la licence de façon extrêmement importante. Encore une fois, on a beaucoup hésité mais nous n'avions pas trop le choix pour anticiper le développement de la structure. Cela nous permet d’affronter les défis qui se poseront l’an prochain avec un peu plus de marge. Je suis optimiste sur l’avenir mais, financièrement, cela ne se fera pas sans quelques tensions.

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