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- Fabrice Guillot : habiter la ville comme une falaise
Grimpeur élevé à Fontainebleau, co-signataire du manifeste des 19, pionnier de la danse verticale, Fabrice Guillot n’a jamais vraiment choisi entre le rocher et la ville. Avec la compagnie Retouramont, créée en 1989, il transforme façades, HLM et monuments historiques en terrains d’habitation poétique. Et pose une question vertigineuse : comment habiter le monde autrement que les pieds cloués au sol ? Fabrice Guillot dans son dojo © Vertige Media Fabrice Guillot reçoit dans un ancien dojo de banlieue parisienne, reconverti en studio de danse verticale. C’est là qu'il vit et qu'il travaille, lui le « banlieusard d’Île-de-France », grimpeur doué mais jamais « acharné », compagnon de cordée d’Antoine Le Menestrel et cofondateur, en 1989, de la compagnie Retouramont, aujourd’hui associée au Ballet de l’Opéra national du Rhin. Sa trajectoire tient de la grande traversée : des dimanches sous la pluie à Fontainebleau aux échafaudages de Notre-Dame pour l’ouverture des Jeux olympiques, des premiers murs d’escalade bricolés à des sculptures aériennes qui envahissent l’espace public. Depuis plus de quarante ans, Fabrice Guillot transforme l’escalade en langage chorégraphique et la verticalité en outil pour relire la ville, déplacer les regards et rouvrir ce qu’on croyait figé dans le béton. Petite pierre, grande question Son histoire commence par un non-choix. « Depuis tout petit, je me suis retrouvé à aller à Fontainebleau tous les dimanches, même sous la pluie, et à Chamonix tous les étés. Du coup, je n’ai pas du tout eu le choix. Ma mère grimpait même quand elle était enceinte », confie-t-il. Enfant de kinés passionnés de montagne, Fabrice grandit avec un rythme de grimpeur pro. Très vite, Fontainebleau devient pour lui bien plus qu’un terrain de jeu. « C'est presque une espèce d’archétype de la relation qu’on peut avoir au monde, dans le sens où tu es face à un petit rocher, qui va faire peut-être trois mètres, et ce rocher, c’est une question, en fait. C’est une question minérale », philosophe-t-il. Plutôt que d’y voir un « problème » à résoudre – comme dans le fameux boulder problem à l'anglaise – le chorégraphe y voit une énigme qui oblige à regarder de près, à imaginer, à composer avec la matière. Il continue : « Plus ce rocher est à ta limite de difficulté, plus tu es obligé de scruter la matière, de faire marcher ton imagination, d’imaginer un mouvement. Parce que je crois que si on est un peu attentif et éveillé, le monde est une question. » « Avec Antoine [Le Menestrel], on s’est dit qu’on n’avait pas envie de rentrer en compétition, mais que ça nous paraissait plus intéressant et plus créatif d’inventer les voies » Enfant, pourtant, il ne théorise rien. « On se tirait la bourre entre potes, comme tout le monde. Le sujet, c’était d’aller faire des blocs ou des voies difficiles », explique Fabrice Guillot. Ce n’est qu’après coup qu’il relit ces « petits objets », ce « concentré de difficultés incroyables », comme une école du regard et de l’invention. La falaise, elle, ajoute un paramètre : le vide. « Je pense que c’était surtout l’appréhension du vide, l’acceptation du vol, l’acceptation de se retrouver à 20 mètres de haut, avec les pieds à 3 mètres au-dessus du point, de ne pas savoir, tu ne peux plus redescendre, de continuer. Se retrouver loin au-dessus du point, comme ça, c’est… » Il laisse la phrase en suspens. On comprend que ce flottement-là – quelque part entre la peur et le plaisir – va devenir, plus tard, sa matière première. La recette du geste et le four de Bercy Dans les années 1980, au moment où les premiers murs artificiels d’escalade surgissent, avec eux arrivent les premières compétitions, leurs règles, leurs formats, leur promesse de reconnaissance. Antoine Le Menestrel et lui signent le manifeste des 19, un engagement contre la compétition dans l'escalade. Mais ils acceptent finalement d'y jouer tout de même un rôle : pas celui des athlètes, mais celui des ouvreurs. « Avec Antoine, on s’est dit qu’on n’avait pas envie de renter en compétition, mais que ça nous paraissait plus intéressant et plus créatif d’inventer les voies », explique le Francilien. Leur parti pris est radical : que le vainqueur soit celui qui maîtrise le plus large « répertoire gestuel ». Concrètement, cela veut dire poser des énigmes : « En compète, on mettait des voies où, par exemple, tu pouvais avoir un dièdre très dur. C’est quelque chose où tu vas avoir deux prises sur quatre mètres. Bon, j’exagère peut-être un peu. Deux prises sur trois mètres. Où il faut valoriser le pied-main. C’était quasiment illisible, en fait ». « Quand tu es à Bercy et que tu as peut-être 2 000 personnes, c’est un four, c’est clair » À l’époque, on les traite de doux dingues pendant que les copains s’entraînent « dans les plafonds, pour être très puissants ». Eux défendent l’idée que la force brute ne suffit pas dans un dièdre « avec deux grattons qu’il faut valoriser à mort ». Et on leur donne les clés du camion. Littéralement. « À l’époque, on nous a demandé : “Bon, il vous faut combien de temps pour ouvrir ?” Nous, on a dit : un mois. “Bon, d’accord, allez-y.” » Pour Bercy, les murs sont prémontés en morceaux, les profils dessinés avec Jean-Marc Blanche, sculpteur de surfaces et d’architectures verticales. Deux tours reliées par un pont, des dièdres, des fissures : un répertoire de reliefs « beaucoup plus développé que celui d’aujourd’hui, qui est hyper standardisé », lâche Fabrice Guillot. Le résultat, dans l’histoire de l’escalade, est devenu un cas d’école : un four médiatique. Un article du Monde parlera d’une catastrophe de lisibilité, d’un public perdu, d’une salle qui ne comprend pas ce qu’elle regarde. Fabrice Guillot ne nie pas : « Nous, quelque part, on avait envie de défendre ce que c’était que l’escalade libre, et cette pratique dans son ouverture gestuelle. On avait conscience qu’il y avait quelque chose qui était poussif au niveau de la forme spectaculaire. Un mec qui a une grosse résistance, il pouvait rester 20 minutes dans la voie. » Pas assez de public, pas assez de codes partagés, trop de lenteur. « Quand tu es à Bercy et que tu as peut-être 2 000 personnes, c’est un four, c’est clair », continue-t-il. L’épisode laissera des traces et nourrira durablement la prudence — pour ne pas dire la frilosité — de la grimpe française vis-à-vis des grands formats de compétition. Mais c’est aussi là que se cristallise un savoir-faire d’orfèvre en lisibilité. Quand il devient chef ouvreur à l’étranger, en Allemagne ou ailleurs, avec dans son équipe Wolfgang Güllich et Kurt Albert, il comprend que la réussite d’une compétition, c’est autant l’inventivité des mouvements que la clarté du podium. « Il faut absolument que le troisième tombe à mi-voie, le deuxième tombe encore quelques mètres plus haut et le premier peut-être qu'il sort. Et donc ce réglage, c’est un réglage de difficultés qui est hyper fin. Pour moi, la réussite de la compétition, c’était aussi ça : arriver à cette lisibilité, cette compréhension pour le public », explique l'ancien ouvreur. Là encore, derrière la technique, une idée revient : créer des situations lisibles, des récits de verticalité que des non-initié·es peuvent suivre. Ce souci de dramaturgie — tomber plus bas, tomber plus haut, sortir — migrera plus tard de la compétition vers le spectacle. Alors on danse La bascule vers la scène ne vient pas d’un coup de tête, mais d’une série de repérages. Les chorégraphes de Rock in Lichen s’intéressent à ce drôle de mouvement qui se développe à la Loubière (à La Turbie, près de Monaco, ndlr) autour d’un ovni nommé Patrick Bérault, ses traversées interminables et son gros caractère physique qui laisse « tout le monde sur le carreau ». Avec lui, avec Jean-Marc Blanche, ils créent « Salle de bain à la verticale », pièce pionnière de danse-escalade devenue culte. Suspendre une baignoire dans les gorges du Verdon, accrocher un décor domestique à une falaise : succès énorme en danse contemporaine, incompréhension totale du côté des grimpeur·ses, « Qu’est-ce que vous foutez avec votre truc ? ». « À un moment donné, je me suis dit : il y a tellement d’intérêt à travailler dans l’espace public, justement pour questionner ce territoire qui est difficile. Du coup, j’ai fait le choix de ne plus travailler dedans, mais d’être que dans l’espace public » Fabrice Guillot et Antoine Le Menestrel, eux, font partie de la vague d’après. Repérés, intégrés à la pièce suivante, Rosaniline, au Centre national de danse contemporaine d’Angers (CNDC). « Un lieu un peu ultime, avec, je ne sais plus, 2-3 mois de résidence, raconte l'intéressé. On faisait une barre classique tous les matins, il fallait aussi qu’on danse au sol. » C'est une rupture brutale car il s'agit de passer du rocher au cours de classique, du dièdre aux studios du CNDC. Mais il y trouve un plaisir inattendu : celui d’apporter un bagage gestuel, des « situations », des « règles du jeu » issues de l’escalade. Là où la danse contemporaine apporte une histoire de dramaturgie et de composition, l'escalade injecte une culture du mouvement utile, des prises, des appuis, du vide. Compagnie Retouramont © Vertige Media Très vite, l’envie de voler de ses propres ailes surgit. En mai 1989, avec Antoine Le Menestrel, il crée Retouramont. Le premier spectacle naît dans un dojo où l’on pratiquait autrefois karaté et méditation zen. « On a accroché ce petit mur 4 × 3 en dalle qui était vraiment le premier élément d’une pièce qui s’appelait "Page d’écriture". Il y avait un 4 × 3 en dalle et un 4 × 3 en dévers. C’était un duo qui durait, je pense, 50 minutes. Donc c’était un spectacle. C’était vraiment un spectacle », confie Fabrice Guillot. Tout est artisanal : un échafaudage, quelques dates, une économie bricolée grâce aux compétitions, aux cours, aux premiers cachets d’intermittent. Pas de chargé·e de diffusion, pas de structure lourde. Mais déjà, un rapport très précis au temps de création : des semaines et des semaines pour régler une chorégraphie, comme on enchaîne et répète une voie jusqu’à la connaître « comme une voix (sic) que tu connais parfaitement ». La suite, c’est une fidélité presque anormale à l’échelle d’une compagnie : « Il y en a qui sont là depuis presque le début. J’adore ce rapport à la fidélité et ça nous permet aussi, de création en création, d’avoir un répertoire extrêmement large et vivant. » Dans son discours, la notion de « répertoire » revient sans cesse : répertoire gestuel des grimpeur·ses en compétition, répertoire de figures et de situations pour les danseur·ses, répertoire d’agrès qui permettent d’habiter autrement chaque architecture. Une même obsession se décline sur plusieurs terrains. La ville pour massif Pendant des années, Retouramont travaille « dedans » et « dehors ». Des théâtres prestigieux (Bastille, Chaillot, scènes nationales) et des façades d’immeubles, des plateaux et des remparts. Puis vient une décision radicale : arrêter les salles et se consacrer à l’espace public. « À un moment donné, je me suis dit : il y a tellement d’intérêt à travailler dans l’espace public, justement pour questionner ce territoire qui est difficile, explique Fabrice Guillot. Du coup, j’ai fait le choix de ne plus travailler dedans, mais d’être que dans l’espace public. » Pour comprendre ce choix, il faut revenir à sa manière d’habiter la montagne. « Quand je suis en vacances sur un nouveau massif, premier jour, je fais une balade. De jour en jour, il y a quelque chose qui se tisse. Après, tu connais tout : les odeurs, les textures, la roche. » En quelques jours, le chorégraphe a le sentiment d’habiter un massif. En vingt ans, avoue-t-il, « j’ai du mal à habiter mon appartement et ma ville ». Problème de densité, de flux, de codes : la ville écrase, contraint, impose ses trajectoires. « On a parfois des retours de gens qui disent : “Je suis allégé”. Parce que la pesanteur, on la subit, il y a quelque chose de lourd, quand même. Et du coup, la ville, quelque part, se déplie, s’ouvre » La danse verticale devient alors un moyen de rapatrier dans la ville les ingrédients de l’escalade : exploration, appropriation, lecture fine de la matière, engagement physique. « Quand on se met à travailler avec ce projet "Réflexion de façade", où tu prends possession des fenêtres, tu vas voler d’un truc à un autre, tu tournes autour des piliers, tu as une autre vision de la ville, de l’intérieur. Tu connais la matière, la texture, la distance entre les bâtiments, puisque tu auras tiré ta tyrolienne, et du coup, ce petit bout de ville, à ce moment-là, je l’habite », affirme-t-il. Ce n’est plus seulement une scénographie : c’est un outil de relecture du territoire. Dans les quartiers populaires comme sur les sites patrimoniaux, Retouramont arrive avec des cordes, des poulies, des « agrès » — ces structures démontables qui tiennent dans un sac de voyage et déploient 40 m de diagonale et 20 m de haut — pour inventer des volumes dans lesquels les corps peuvent se glisser, se balancer, se rencontrer. « La diagonale entre les haubans au sol fait 40 m, ça monte à 20 m, et ça crée un espace, un volume qui envahit l’espace de la représentation. Les gens sont presque dans les haubans. » Dans les quartiers de grands ensembles, la scène se joue au pied des immeubles. Des enfants viennent essayer les baudriers, se suspendre depuis leur propre façade. Certains disent : « J’avais l’impression de voler ». Le mot revient plusieurs fois dans sa bouche : légèreté. « On a parfois des retours de gens qui disent : “Je suis allégé”. Parce que la pesanteur, on la subit, il y a quelque chose de lourd, quand même. Et du coup, la ville, quelque part, se déplie, s’ouvre. » Ce travail n’est pas qu’une « diffusion » de spectacles. C’est une présence au long cours : « Faire un travail de territoire, où pendant plusieurs années, on met un focus et on s’acharne un peu sur ce territoire et on multiplie les interlocuteurs. Une petite MJC, puis le bailleur social, puis un festival, puis une bibliothèque… » L’objectif ? « Participer à la réflexion sur la ville » avec des architectes, des urbanistes, des bailleurs, des directeurs de MJC, des programmateurs, des bibliothécaires. Jusqu’à inventer, avec l’architecte-urbaniste Stéphane Lemoine, un agrès sous forme de « moyen de transport en commun » : une grande roue de 3,50 m de diamètre qui embarque deux artistes et se promène dans l’espace public. Dans ce paysage, la danse verticale n’est pas un gadget spectaculaire plaqué sur la ville. C’est un outil de friction douce, un prétexte pour que les habitant·es se réapproprient leur environnement : « Par un détour un peu ludique, à la fois faire pratiquer les gens, mais voir du spectacle. C’est un territoire qui se déplie. On ré-ouvre des possibles dans un lieu ». Politique de la verticalité Cette réappropriation ne se limite pas aux « dortoirs » de périphérie. Elle concerne aussi les lieux les plus verrouillés, les plus surveillés, les plus symboliques. Quand on lui confie les échafaudages de Notre-Dame pour le passage de la flamme olympique , la machine administrative se déchaîne : inspection du travail, sécurité, chef de chantier, pompiers, zone plomb, douches obligatoires, etc. « Il y avait une complexité administrative, sécuritaire, organisationnelle qui était hyper forte, rembobine Fabrice Guillot. Vraiment un truc qu’on n’a jamais vécu jusque-là. Même les organisateur·rices, ils doutaient qu’on y arrive » Mais ils y arrivent. Vingt artistes, suspendu·es sur les échafaudages, dansent pendant que la flamme passe. Pour lui, l’enjeu dépasse de loin l’exploit technique. C’est la preuve que même « l’endroit le plus complexe » peut être réouvert par le geste artistique. « Ça veut dire qu’il n’y a pas de limite. Les façades, qui représentent peut-être 95 % de la ville, sont sans contrainte en fait. C’est-à-dire qu’on n’a aucune limite, si ce n’est qu’il faut arriver à convaincre un peu les gestionnaires. Alors qu’en bas, les 5 % qu’on se partage difficilement, c’est une zone de frottement », explique le chorégraphe. La formule est limpide : au sol, la ville est saturée, conflictuelle, réglementée à l’extrême. En hauteur, elle est encore, pour l’instant, un espace de liberté. La danse verticale met ce paradoxe en lumière, de manière spectaculaire mais aussi conceptuelle. « Dans ma pratique de l’escalade depuis toujours, il y a un rapport à essayer d’habiter au plus proche » « C’est aussi, d’une certaine façon, une forme d’acte politique, d’affirmer que la ville, c’est un espace ouvert. C’est la pratique qui crée la clairière, qui espace la pression qu’exerce la ville, ça la ré-ouvre, ça la poétise, et puis ça vient créer quelque chose qui est en rupture avec nos flux, nos préoccupations, qui se situent dans l’ordre de l’horizontalité. » La verticalité n’est pas ici un simple axe géométrique. C’est une direction mentale, un changement de registre : sortir des circuits utilitaires, se décaler de quelques mètres du sol pour faire apparaître d’autres lignes de force, d’autres histoires possibles. Le franchissement Dans tout son discours, un mot revient comme un leitmotiv : franchissement. Fabrice Guillot a d'ailleurs organisé, à la BnF, une rencontre sur ce thème, réunissant architectes, ingénieurs de ponts et artistes. « On est dans le rapport au franchissement. Quelles sont les disciplines qui permettent le franchissement dans l’espace public ? », apostrophe-t-il. Franchir, chez lui, n’est pas seulement passer un mur ou une paroi. C’est sortir d’un cadre, d’un usage, d’un récit. Franchir la frontière entre escalade et danse, entre sport et art, entre quartier et patrimoine, entre sol et vide, entre routine horizontale et projection verticale. Ce n'est pas un hasard si ses interlocuteur·rices les plus enthousiastes sont autant des bailleur·esses sociales·aux que des directeur·rices de festivals, autant des urbanistes que des entraîneur·ses ou des grimpeur·ses qui ne se retrouvent plus dans le récit dominant de la performance. À ses yeux, l’escalade vit aujourd’hui une « seconde adolescence » : explosion des salles, marketing de la difficulté, culture de la blessure exhibée sur Instagram, usage quasi exclusif du modèle compétitif. Lui regarde ça de biais, sans mépris, mais avec un léger recul. Ce qui l’intéresse, c’est l’« appétit de pratiques plurielles ». Le fait que des danseuses viennent tester l’escalade sur glace dans un atelier d’Antoine Le Menestrel, que des grimpeur·ses urbain·es inventent des topos sur les murs de Marseille ou de Paris, que des habitants de HLM découvrent un usage inédit de leur façade. La discipline, pour lui, ne doit pas se refermer sur un seul imaginaire. Elle doit rester cette « question » ouverte, ce rocher de trois mètres à Fontainebleau qui oblige à scruter, imaginer, ajuster. « Plus la laideur, la mesquinerie, la vilenie nous empoissent, nous emprisonnent, plus ce rapport à l’art, c’est ce rapport à la beauté. Et les artistes, pour moi, véritables, c’est des gens qui nous ouvrent des espaces comme ça de beauté », poétise Fabrice Guillot. La danse verticale de Retouramont, elle, propose un dépliage radical : des corps en baudrier qui se mettent à écrire dans le vide, des façades qui cessent d’être des limites pour devenir des pages, des villes qui s’ouvrent sur leurs angles morts, des habitant·es qui disent « j’avais l’impression de voler » en regardant leur propre immeuble. Dans sa bouche, une phrase du début résonne alors autrement : « Dans ma pratique de l’escalade depuis toujours, il y a un rapport à essayer d’habiter au plus proche ». Quarante ans après la création de Retouramont, il continue simplement à pousser cette logique jusqu’au bout : habiter au plus proche du rocher, au plus proche du mur, au plus proche du vide, au plus proche de ce que la ville pourrait être si on acceptait de la regarder autrement que depuis le trottoir.
- Réinventer la montagne : sortir de l’or blanc
Dans « Réinventons la montagne. Alpes 2030 : un autre imaginaire est possible » (Éditions du Faubourg), Fiona Mille, présidente de Mountain Wilderness France, dresse le portrait d'un territoire en surchauffe climatique et sociale. Entre recul des glaciers, fuite en avant vers la neige artificielle et spéculation immobilière, elle documente l'impasse d'un modèle économique fondé sur l'or blanc – et esquisse les pistes d'une réinvention possible. Un travail d'enquête qui résonne avec les constats formulés par d'autres acteurs de terrain, des rapports officiels aux initiatives locales qui tentent déjà de tracer d'autres chemins. Fiona Mille Quand Fiona Mille raconte son histoire, on entend en filigrane celle de la montagne française. Une famille de mineurs du Nord, l'extraction du charbon comme horizon, puis un basculement vers l'or blanc : ces décennies où l'économie des vallées s'est alignée sur le ski et la neige. Aujourd'hui, depuis Belledonne où elle vit à 1 100 m d'altitude, la présidente de Mountain Wilderness France parle d'un autre basculement : celui d'une montagne qui devient le révélateur de nos impasses climatiques et sociales, et d'un imaginaire qu'il va falloir changer plus vite que prévu. Dans un entretien vidéo publié par Reporterre le 15 novembre dernier, mené par Hervé Kempf – fondateur et directeur de la publication – dans la série « Le Monde d'après », Fiona Mille résume d'une formule ce travail à mener : « On ne part pas d'une page blanche ». Il existe déjà des initiatives, des conflits, des expériences locales qui dessinent autre chose. Encore faut-il les regarder en face. Une montagne en surchauffe Les données climatiques sont implacables. Selon le ministère de la Transition écologique et l’Observatoire national sur les effets du réchauffement, la température moyenne a augmenté d’environ 2 °C au cours du XXᵉ siècle dans les Alpes et les Pyrénées, contre 1,4 °C pour le reste de la France. Ce différentiel se lit à l’œil nu : manteau neigeux plus mince, pluie à la place de neige en moyenne montagne, éboulements plus fréquents, glaciers qui reculent. Une étude internationale publiée en 2025 estime que les glaciers du monde ont perdu près de 6 500 milliards de tonnes de glace entre 2000 et 2023, soit l’équivalent de trois piscines olympiques par seconde. Les Alpes figurent parmi les régions les plus touchées. Fiona Mille insiste sur ce point : ces chiffres ne sont pas une abstraction lointaine. Ils reconfigurent déjà la manière d’habiter les vallées, l’accès à l’eau, la sécurité des versants, la saisonnalité des activités agricoles et touristiques. Dans Réinventons la montagne, elle cite les projections d’enneigement qui annoncent des hivers de plus en plus aléatoires sous 1 800 ou 2 000 m, et rappelle que maintenir coûte que coûte le modèle du ski de piste n’est pas seulement une question de goût, mais de finances publiques et d’usage des ressources. Ces constats font écho aux observations de Baptiste Bouthier (La Revue Dessinée) et Laury-Anne Cholez (Reporterre), qui dans leur hors-série Le mal des montagnes documentent un « modèle à bout de souffle » : « La neige se raréfie, et pourtant, les investissements sont toujours plus importants », résume Baptiste Bouthier. Une « espèce d'aveuglement collectif massif » dont il ne mesurait pas « complètement la dimension avant ce travail ». La Cour des comptes, dans un rapport publié début 2024 sur les stations de montagne face au changement climatique, arrive à une conclusion très proche : les domaines de basse et moyenne altitude n’ont aucune garantie de viabilité à moyen terme, même en cas de politique climatique ambitieuse. Les investissements dans la neige de culture peuvent retarder l’échéance, mais pas renverser la tendance. Autrement dit, les montagnes servent de thermomètre géant. Et la colonne de mercure grimpe plus vite là-haut que partout ailleurs. La fin de la monoculture « neige » Dans ce contexte, la réaction dominante consiste moins à changer de modèle qu’à le prolonger. Canons à neige, retenues collinaires, réseaux de neige de culture, voire « usines à neige » capables de produire de la poudreuse par températures positives : tout ce qui peut donner quelques saisons de répit est mobilisé. À Super-Besse, dans le Massif central, l’installation d’une Snow Factory a cristallisé ce mouvement : produire de la neige « à la demande » pour sécuriser l’ouverture des pistes, même en l’absence de froid durable. Fiona Mille voit dans cette fuite en avant une forme de déni organisé. Au lieu de poser la question de fond – de quoi vivront ces territoires quand le ski de piste ne pourra plus porter l’essentiel de leur économie ? –, on investit dans des solutions qui repoussent le problème. Le parallèle avec l’histoire du charbon vient naturellement : dans les deux cas, une ressource considérée comme quasi-éternelle devient, en quelques décennies, un pari à perte. La critique ne vient pas seulement des associations écologistes. Comme l'ont montré Bouthier et Cholez, « aujourd'hui, la montagne est exploitée via des domaines skiables qui ne bénéficient qu'aux populations les plus riches », soulignant la dimension de justice sociale souvent invisibilisée. La Cour des comptes souligne elle aussi le risque de « dépendance aux subventions » pour des domaines skiables déjà déficitaires, en particulier dans les petites stations de moyenne montagne. Les travaux menés dans le cadre du projet AdaPT Mont-Blanc, porté par l’Observatoire de l’espace Mont-Blanc, montrent que la dégradation du permafrost et le recul des glaciers déstabilisent les versants et fragilisent déjà certaines infrastructures de haute montagne. D’autres études sur les risques d’origine glaciaire dans les Alpes constatent, elles, une augmentation du nombre de structures endommagées et des coûts de maintenance de ces ouvrages. Le débat ne se limite plus à un affrontement entre « amis du ski » et « ennemis du ski ». Il porte sur une question très concrète de hiérarchie des priorités : dans des territoires où l’on sait que les hivers seront plus courts et plus pauvres en neige, à quoi consacre-t-on l’argent public, les ressources en eau, l’énergie disponible ? Le logement comme ligne de fracture L’un des déplacements forts opérés par Fiona Mille consiste à troquer le mot « attractivité » contre celui d’« habitabilité ». La plupart des politiques de montagne continuent de se juger à l’aune des lits touristiques, des nuitées, des taux d’occupation. Or la question se pose de plus en plus crûment : les territoires qui accueillent les vacanciers peuvent-ils encore loger celles et ceux qui y vivent à l’année ? Les chiffres de l’Insee sonnent comme un diagnostic. En Provence-Alpes-Côte d’Azur, les logements de particuliers sont désormais détenus à 75 % par des ménages multipropriétaires, largement portés par la dynamique des résidences secondaires. Dans les communes touristiques, notamment en stations de ski, ces résidences dominent très largement le parc. Une analyse publiée le mois dernier montre qu’« en montagne, deux logements sur trois sont des résidences secondaires » dans plusieurs bassins des Alpes du Sud. Autrement dit, l’immobilier se remplit, mais pas nécessairement de vie. Chamonix en est l'illustration la plus marquante. La commune, haut lieu des sports de montagne, a décidé en 2025 d’interdire les nouvelles constructions de résidences secondaires, après avoir perdu 10 % de sa population en vingt-cinq ans. Plus de 70 % des logements y sont aujourd’hui des résidences secondaires ou des meublés touristiques. Le maire résume la situation d’une phrase : « Nous perdons notre âme à force de perdre des habitants ». Ce que décrit Fiona Mille – les saisonniers qui ne trouvent plus à se loger, les jeunes ménages contraints à des trajets interminables, les écoles qui ferment – se vérifie dans les études statistiques comme dans les récits de terrain. Les vallées continuent d’attirer des capitaux, mais elles perdent des habitants permanents. Le risque, à terme, est celui d’un décor vide : des villages transformés en copropriétés saisonnières, animés quelques semaines par an, silencieux le reste du temps. Là encore, l’enjeu n’est pas seulement social. Il est politique. Quand une part croissante du bâti appartient à des propriétaires absents, la capacité de décision locale se fragilise : moins de monde pour s’engager dans les associations, pour débattre des projets, pour contester ou soutenir des choix d’aménagement. La montagne devient un actif patrimonial, plus qu’un espace de vie. JO 2030 : l’impasse sous les projecteurs Dans ce paysage déjà fragilisé, les Jeux olympiques et paralympiques d’hiver de 2030 jouent le rôle d’accélérateur. Les Alpes françaises ont obtenu l’organisation de l’événement. Officiellement, il s’agira des « Jeux d’hiver les moins chers de l’histoire ». Le budget du comité d’organisation, adopté à l’automne 2025, s’élève à 2,132 milliards d’euros, dont près de 75 % de recettes privées, selon les chiffres communiqués par le COJO et relayés par la presse régionale. En coulisses, un rapport des inspections générales pointait pourtant dès 2025 un risque de déficit de plusieurs centaines de millions d’euros, malgré une contribution publique annoncée à 462 millions (État et régions). Pour Laury-Anne Cholez, comme elle l'expliquait à Vertige Media, l'absurdité du projet saute aux yeux : « Intellectuellement, je ne comprends pas comment on peut projeter des Jeux olympiques d'hiver en 2030, dans un contexte financier comme le nôtre, au vu des coûts et surcoûts. C'est quoi l'imaginaire que ça projette ? Ça m'échappe complètement. » Au-delà des chiffres, c’est le cadre juridique qui interroge. Un projet de loi spécifique, dit « loi olympique », a été présenté au printemps 2025 pour adapter la législation à l’événement : procédures d’urbanisme simplifiées, expropriations accélérées, voies olympiques, extensions du travail dominical, prolongation de dispositifs de vidéosurveillance algorithmique. Plusieurs ONG et élus ont dénoncé les dérogations prévues au droit de l’environnement, notamment la possibilité de contourner, pour certains aménagements, l’objectif de zéro artificialisation nette. Dans la vallée de Briançon, des habitants réunis à l’appel de Mountain Wilderness ont déjà exprimé leur malaise : difficile de parler de « Jeux durables » quand les projets envisagés reposent sur l’extension de pistes de ski, l’aménagement de nouveaux espaces pour la neige artificielle et la transformation d’un fort historique en village olympique. Certains collectifs, comme le CAOJOP, plaident pour des solutions beaucoup plus sobres, s’appuyant sur des infrastructures existantes ailleurs en Savoie. Fiona Mille place ces JO 2030 au cœur de sa réflexion : non pas comme un épiphénomène, mais comme un révélateur. Organiser, au milieu des années 2030, une grande fête du ski dans des Alpes déjà à +2 °C, mobiliser des milliards d’euros et une loi d’exception pour quelques semaines de compétition, c’est, de son point de vue, prolonger l’impasse plutôt que d’ouvrir le débat. La question qu’elle pose est simple : à quoi ces sommes et ces dérogations pourraient-elles servir si elles étaient orientées vers la transition des vallées ? Vercors : un projet XXL stoppé net Le bras de fer autour du projet de complexe touristique de Tony Parker, dans le Vercors, illustre une autre facette de cette bataille. L’ancien basketteur, via sa société Infinity Nine Mountain, portait le projet « Ananda Resort » : près de 700 lits haut de gamme, 99 appartements, commerces, séminaires, activités « indoor », le tout présenté comme un moteur pour un tourisme « quatre saisons » à Villard-de-Lans. En face, l’association Vercors Citoyen s’est structurée, a rassemblé plus de 800 adhérents, produit des arguments sur l’eau, le foncier, le trafic, l’emploi local. Le 15 septembre 2025, la préfecture a finalement rejeté la demande d’« Unité touristique nouvelle structurante », jugeant le projet « manifestement excessif » au regard des ressources disponibles et des impacts environnementaux. Un tel refus rappelle le cas historique de Cervières, ce village documenté par La Revue Dessinée et Reporterre qui, dans les années 1970, avait réussi à refuser l'implantation d'une station de ski. Des habitants, principalement bergers et agriculteurs, avaient fait plier les aménageurs – une victoire devenue « presque inimaginable aujourd'hui », souligne le hors-série. Cette décision ne résout pas tous les problèmes du Vercors. Mais il montre que des habitants peuvent faire bouger les lignes face à des investisseurs puissants et à des élus séduits par la promesse de « relance ». Pour Fiona Mille, ce type de victoire locale n’est pas anecdotique : il signale qu’un autre rapport de force devient possible, à condition d’argumenter sur ce qui fait l’habitabilité d’un territoire : l’accès à l’eau, la sobriété foncière, la capacité à maintenir des emplois diversifiés et pas seulement des postes saisonniers à bas salaire. Belledonne, là où elle vit, fournit d’autres exemples : réutilisation de bâtiments collectifs plutôt que construction neuve, projets de tiers-lieux mêlant culture, hébergement, télétravail, initiatives agricoles visant à relocaliser une partie de l’alimentation. Dans son essai, elle dresse une cartographie de ces micro-expériences, souvent portées par des collectifs, des coopératives ou des communes volontaires. Rien de spectaculaire : pas de ruban tricolore au pied d’un nouveau télésiège, pas de milliardaire à la manœuvre. Mais un travail patient pour remettre de la vie à l’année dans des bâtiments qui s’éteignaient. Changer d’approche, au sens littéral Dans le débat public, la question de la mobilité pourrait passer pour un détail. Elle ne l’est pas. Depuis 2007, Mountain Wilderness porte la campagne « Changer d’approche », qui promeut les sorties en montagne sans voiture individuelle et recense des itinéraires accessibles en train, en car ou en covoiturage sur le site changerdapproche.org. Le message est double. D’un côté, il s’agit de réduire l’empreinte carbone des loisirs en montagne : la voiture reste la première source d’émissions liées à ces pratiques. De l’autre, il s’agit de rappeler que la montagne est un territoire vivant, traversé de villages, de commerces, de gares, qui ne se résume pas au parking du front de neige. Une brochure de la campagne le formule ainsi : parcourir la montagne en mobilité douce, c’est aussi « participer à la vie locale ». Cette vision fait écho aux préoccupations de Laury-Anne Cholez sur la « consommation des lieux en montagne » : « On va quelque part, on consomme et on repart pour le mettre sur Instagram », déplore-t-elle, avant d'ajouter : « Il faut arrêter de se géolocaliser quand on fait une rando sur Instagram. Le lendemain, c'est 150 personnes qui se rendent à l'endroit où vous étiez seul·e. » Là encore, Fiona Mille ne présente pas ces choix comme des sacrifices héroïques, mais comme des façons concrètes de basculer d’une logique de consommation rapide à une logique de séjour, de rencontre, de temps long. On accepte un trajet plus lent, on compose avec les horaires des trains, on découvre d’autres vallées, d’autres saisons. Ce changement d’approche ne suffira évidemment pas, à lui seul, à résoudre les contradictions d’un modèle touristique très carboné. Mais il donne une idée de ce que pourrait être une montagne réellement réinventée : un espace où l’on vient moins souvent, plus longtemps, en tissant des liens avec celles et ceux qui y vivent, plutôt qu’en survolant le territoire entre deux rotations de télésiège. Un laboratoire politique à ciel ouvert L’intérêt du livre de Fiona Mille et de l’entretien publié par Reporterre tient peut-être à ceci : ils ne parlent pas de la montagne comme d’un « cas particulier », mais comme d’un concentré de questions qui traversent toute la société. Dans les courbes de température des Alpes, on lit le réchauffement global qui s’emballe. Dans la multiplication des résidences secondaires, on retrouve la spéculation immobilière qui vide aussi les centres-villes. Dans les JO d’hiver 2030, on voit se rejouer le récit des méga-événements censés apporter prospérité et rayonnement, mais financés pour une large part par de l’argent public et des dérogations juridiques. Dans le projet Parker du Vercors, on reconnaît l’attrait persistant pour les grandes opérations « clé en main », malgré les alertes écologiques. La montagne apparaît alors moins comme une périphérie que comme un laboratoire. Ce qui s’y décide – en matière de logement, d’eau, de mobilité, d’événements sportifs, de foncier – préfigure ce qui pourrait se jouer ailleurs demain. Comme le résumait Baptiste Bouthier dans son échange avec Vertige Media : « Cette contradiction se joue à l'échelle collective et individuelle. Quand on ne vous a jamais montré qu'un autre modèle était possible, vous ne savez pas qu'il existe. » C'est précisément ce manque d'imaginaire alternatif que tentent de combler les travaux de Fiona Mille, La Revue Dessinée et Reporterre. Fiona Mille ne propose pas de plan quinquennal ni de recette miracle. Elle plaide pour un changement d’imaginaire : accepter que la montagne ne soit plus d’abord un décor pour sports d’hiver, mais un ensemble de territoires habités, vulnérables, capables aussi de réinventer leurs usages. En creux, une chose est claire : si l’on continue à empiler pistes, résidences secondaires, JO et projets XXL sans se soucier des habitants, des glaciers et de l’eau, ce ne sont pas seulement les stations qui seront en crise, mais l’idée même de vivre en montagne. L’alternative se dessine déjà, dans les lignes parfois discrètes des rapports d’experts, des études de l’Insee, des arrêtés préfectoraux et des assemblées de village. Elle tient dans quelques mots simples : ralentir, partager, habiter. Le reste n’est, au fond, qu’une question de courage politique.
- De l’école aux salles privées : le grand mythe de l’escalade pour tous
Bleausard et ouvrier, Jean-Jacques Naëls traîne cinquante ans d'escalade à grimper, créer et réparer des circuits. Face au discours triomphant sur la « démocratisation » de l'escalade urbaine, il décortique les chiffres, analyse la sociologie des clubs et des salles, et démonte le mythe d'un sport devenu accessible à toutes et tous. Spoiler : seule l'école publique tient sa promesse démocratique. Attention, ça décape. (cc) Lori Ikeda / Unsplash Nous l’entendons partout. Depuis que l’escalade s’est installée en ville, elle est pratiquée par plus de 2 millions de personnes en France, voire 3 millions, allez. Pour mettre du beurre dans les épinards, on dit même que c’est la discipline sportive la plus pratiquée dans les établissements scolaires. Ce sont des données qu’on aime donner. Personnellement, je n’ai jamais trouvé confirmation de ces chiffres. En me penchant un peu sur la question, j’ai simplement trouvé que l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire plaçait l’escalade seulement à la 14ème place des sports les plus pratiqués en 2022. Montée de fièvre Mais bon, ce succès serait tellement spectaculaire qu’il n’est pas rare d’entendre des voix satisfaites dire que l’escalade s’est popularisée, mieux qu’elle s’est démocratisée. Nul ne peut ignorer que cet engouement pour l’escalade - en salle, notamment - va de pair avec une surcharge médiatique qui ne cesse de la promouvoir. Au point que l’on peut se demander ce qui plaît en premier lieu aux nouveaux adeptes : l’escalade à travers ses qualités intrinsèques, ou l’imagerie sociale qu’elle renvoie ? Est-ce vraiment une représentation de soi ultra séduisante et positive que l’escalade est capable de produire ? Dans ce cas, cette montée de fièvre résulterait d’un phénomène de société. Précisément : une mode. Une mode qui semble aller comme un gant à une certaine jeunesse bien en société et qui fleure bon l’oseille. D’où les exclamations condescendantes disant que l’escalade se « gentrifie », qu’elle est un sport de « bobos » comme si ce mot désignait une classe sociale, et comme si auparavant l’escalade était plus « populaire » qu’aujourd’hui. Au contraire, la vérité est que, idéalement, grâce aux murs d’escalade dans les cités, l’escalade aurait dû se « prolétariser », donc se démocratiser dans le bon sens du terme. « L'escalade demeure incontestablement une activité difficilement accessible à la classe sociale prolétarienne. L'explication ne semble pas être financière mais trouve des raisons culturelles et de démarquage sociologique » Au-delà des contradictions formulées à droite et à gauche, s’il est indéniable que les centaines de Structures Artificielles d’Escalade (SAE) commerciales et municipales érigées dans les métropoles ont contribué au succès quantitatif de l’escalade citadine, peut-on vraiment affirmer qu’elle est devenue accessible à toutes et tous ? On peut être tenté de le prétendre, puisque nombreux sont les clubs d’escalade dits populaires qui réunissent les conditions pour que l’escalade soit accessible « à tous ». En effet, les cotisations sont peu élevées, puisque allant de 55 euros à seulement 70 euros l’an suivant les clubs. Ces licences bon marché étant possibles du fait que le local et la structure d’escalade dont disposent les clubs sont gracieusement mis à disposition par la ville, que la gestion ludique du mur, l’animation et l’initiation sont dispensées en principe par des bénévoles convaincus, et que l’équipement nécessaire à l’escalade est prêté contre une caution. Ce qui implique qu’au pied de murs accessibles à toutes et tous, on devrait rencontrer des grimpeurs et grimpeuses de tous styles de vie, de toutes origines, alors que dehors, dans la vie civile, les diplômes, les salaires, la culture, le langage même, les séparent. Or, malgré ces facilités, il y a très peu de citadins aux salaires modestes qui viennent d’emblée s’adonner à l’escalade. En conclusion, même si les conditions semblent réunies pour que l’escalade se prolétarise dans ces clubs communaux, ce que l’on observe un peu partout, c’est qu’on y rencontre majoritairement des gens qui exercent un métier dit intellectuel et ont des revenus confortables. Cela signifie que les facilités d’accès profitent peu aux petits salaires, mais beaucoup aux salaires proches de ou supérieurs à la moyenne nationale. Un avantage qui ressemble à un privilège de classe d’une certaine manière puisque l’aumône du pauvre tombe dans la main du riche. C’est ainsi que, dans les clubs populaires, on y rencontre autant de « bobos » que dans les salles d’escalade commerciales à succès. Au passage, si « bobo » signifie être à l’aise pour choisir entre son club populaire et sa salle commerciale, je ne suis pas certain que ce soit mal. En tout cas, si je ne le suis pas encore, je veux bien en être un ! L’escalade de la vieille école C’est à croire que les vieux déterminants sociologiques découverts dans les années soixante opèrent toujours, sans que rien ne puisse les contrarier. Ce, même dans les clubs populaires et malgré le vieux vœu militant de « détruire ce qu’il faut bien appeler une rente socioculturelle. » C’est comme ça. En dépit de l’essor des SAE sur lesquelles reposait l’espoir de la démocratisation réelle de l’escalade, celle-ci demeure incontestablement une activité difficilement accessible à la classe sociale prolétarienne. L'explication ne semble pas être financière dès lors que l’on se cantonne au mur de son club, mais trouve des raisons culturelles et de démarquage sociologique. Je pense notamment à la forme de leadership qu’exercent celles et ceux qui ont une certaine aisance culturelle, à cette sorte d’autorité naturelle qu’ils font peser sur « les gens du peuple » qui y sont quotidiennement confrontés dans leur vie professionnelle. Quoi qu’il en soit, les clubs ne répondent pas toujours à l'aspiration de leurs publics dans la pratique de l’escalade. Sinon, il n’y aurait pas autant de murs commerciaux. Vous l’avez bien lu. J’ai l’air d’asséner que les déterminants sociétaux sont inflexibles et font loi partout. J’ai juste l’air car je pense que c’est faux. Il se trouve que l’escalade démocratique existe bien. Et l’unique voie de démocratisation en France est celle de l’école publique. Celle-ci est arrivée par l’action politique concrète au début des années quatre-vingt, précisément le 11 septembre 1981, lorsque, par décret, l’État a autorisé l’enseignement et la pratique de l’escalade par des enfants dans le cadre de la vie scolaire. Ce n’est pas anecdotique, puisque c’est suite à cette reconnaissance officielle de l’escalade comme sport à part entière et aux subventions consenties par l’État « à hauteur d’un tiers » pour promouvoir « ce nouveau sport citadin » que les municipalités, les départements et les régions ont été encouragés à financer la construction de nombreux murs « publics » partout en France. Des murs d’escalade que bien des clubs ont pu obtenir sans revendication particulière, en présentant simplement la discipline et en s’engageant éventuellement à en assurer la gestion. Oui, c’est bien grâce aux murs d’escalade subventionnés par la collectivité que chaque élève, quel que soit son milieu social, a pu être initié à l’escalade à l’égal de toutes les disciplines enseignées à l’école. C’est bel et bien sa mission démocratique. Et hors de l’école publique, la démocratisation de l’escalade reste ponctuelle et hasardeuse. Cela dit une chose des leviers de la démocratisation de l'escalade en France. Si les associations sont souvent des partenaires efficaces pour promouvoir et ouvrir les activités sportives au plus grand nombre, elles ne seront jamais assez puissantes. Pour bouleverser les déterminants culturels, sociaux et économiques : seul un État peut y parvenir.
- Accidents en escalade : le problème ce n’est plus le matériel, c’est nous
Escalade toujours plus populaire, matériel toujours plus fiable, protocoles de sécurité qui s’empilent… et pourtant les accidents restent là. Entre le dernier bilan d’accidentologie de la FFME et une étude nord-américaine, un même constat s’impose : dans une très large part des cas, ce n’est pas l’équipement le problème, c’est le facteur humain. Et le verrouillage alors ? © Vertige Media Le décor, on le connaît : une salle d’escalade de périphérie un soir de semaine, le pan de bloc saturé de grimpeur·ses qui enchaînent les runs et, un peu plus loin, les cordées serrées les unes contre les autres sous les néons, auto-enrouleurs qui montent et descendent en silence. C’est là que se produit une bonne partie des 303 accidents d’escalade recensés cette saison par la FFME, bloc et corde confondus, très majoritairement chez les majeur·es : près de 71 % des sinistres pour un public pourtant composé à moitié de mineur·es. En toile de fond, la fédération compte 0,38 sinistre pour 100 licencié·es, une proportion qui varie peu d’une saison à l’autre, malgré le matériel « plus sûr », les affiches pédagogiques et les formations. Pourquoi, alors, la courbe refuse-t-elle de descendre ? Peut-être parce que nous continuons obstinément à interroger le mousqueton, le frein, le système d’assurage et la notice, là où, de plus en plus clairement, c’est le cerveau qu’il faudrait mettre au centre du débat. C’est du moins ce que suggèrent les travaux de la chercheuse et grimpeuse américaine Valerie Karr, qui a passé plus de vingt ans d’accidents compilés par l’American Alpine Club au crible. Vous êtes le maillon faible Dans les rapports d’accidents, les histoires ne commencent jamais par « j’ai décidé de baisser la garde ». Elles parlent de mousquetons, de freins d’assurage, de cordes trop courtes, parfois de rocher qui casse. Puis, entre les lignes, on finit toujours par voir apparaître la même scène : quelqu’un qui était sûr·e de savoir, quelqu’un qui n’a pas osé dire, quelqu’un qui était trop fatigué·e pour voir le détail qui clochait. C’est ce sous-texte que Valerie Karr, grimpeuse et chercheuse en sciences sociales, a décidé de prendre au sérieux en se plongeant dans Accidents in North American Climbing (ANAC), la base de données que l'American Alpine Club alimente depuis les années 1940. Sur un corpus 2005–2024, elle applique la « théorie ancrée » : laisser les motifs sortir des récits plutôt que plaquer une grille pré-écrite. Son article, « Know the Ropes: Human Factors Behind Climbing Accidents », ne raconte pas seulement ce qui se passe, mais comment on en arrive là. Karr convoque l’effet Dunning-Kruger : plus on est compétent dans un contexte étroit, plus on a tendance à surestimer ce qu’on sait dans un contexte voisin mais plus complexe. Un de ses fils rouges, c’est la familiarité. À force de répéter la même manœuvre sans incident, le cerveau reclasse une action objectivement dangereuse dans la catégorie des gestes anodins, au même rayon mental que « descendre un escalier ». Dans les rapports ANAC, la scène est toujours la même : un·e grimpeur·se expérimenté·e termine une grande voie, installe un rappel « comme d’habitude », discute, ne teste pas le système, ne met pas de backup, se penche dans le vide… et découvre trop tard qu’il a oublié quelque chose. Sur le papier, on parlera de « mauvais montage du système de descente ». Karr y voit un cas d’école de normalisation du risque : avec l'habitude, on oublie que nos gestes ne sont pas anodins. Les sciences cognitives décrivent ce glissement depuis longtemps : la répétition sans conséquence érode la vigilance, même lorsque l’environnement ne devient jamais vraiment moins dangereux. Sauf qu’en escalade, on peut avoir tendance à transformer ce biais en modèle culturel. On admire celui ou celle qui « enchaîne les manips » sans y penser, on valorise l’aisance, la décontraction, le côté « je ne me prends pas la tête ». Celui ou celle qui vérifie tout, qui redemande, qui double les systèmes, passe vite pour parano. L’illusion de la maîtrise Autre motif fort dans l’analyse de Karr : le passage de la salle vers la falaise. ANAC regorge de cas de grimpeur·ses très fort·es en indoor qui se mettent sérieusement en danger sur des couennes ou des grandes voies à des niveaux théoriquement comparables. Vols mal gérés, dérives d’itinéraire, points manqués, relais bricolés ou mal compris. Sur le papier, toutes ces personnes ont le niveau. Ce qui manque, ce n’est pas la capacité physique à tenir des prises, c’est la cartographie mentale de l’environnement outdoor : rocher qui casse, points espacés, vires traîtresses, lecture de topo approximative, approches et descentes qui font partie du risque réel autant que la longueur clé. Au bout d’un certain nombre de micro-choix, notre capacité à arbitrer correctement se délite. Karr convoque alors l’effet Dunning-Kruger : plus on est compétent dans un contexte étroit, plus on a tendance à surestimer ce qu’on sait dans un contexte voisin mais plus complexe. Version grimpe ça donne : le corps sait faire du 7b à l’intérieur, le cerveau décide que « 7b, c’est 7b », et oublie qu’entre une voie de résine bien équipée et une dalle licheneuse avec un point tous les cinq mètres, il n’y a pas que la couleur des prises qui change. Dans ce cadre, les compétences les plus décisives – gestion de l’engagement, choix de voie adapté, capacité à renoncer – deviennent des compétences invisibles, et sont rarement enseignées de manière explicite. On apprend à progresser, rarement à reculer. Égos et cerveaux rincés S’il fallait n’entourer qu’un mot dans le texte de Karr, ce serait celui-là : transitions. Les moments où l’on bascule d’un système à un autre : on grimpe puis on redescend, on est assuré·e puis vaché·e, on passe de la grimpe en tête à l’auto-enrouleur, d'un tube à un assureur à freinage assisté, etc. Ces interstices cumulent tout ce que notre cerveau gère mal : fatigue en fin de voie ou de séance, distraction (on parle, on pense déjà à la suite), illusion d’être « sorti·e d’affaire » une fois le sommet ou le relais atteint. C’est précisément là qu’on démonte un dispositif qui fonctionne pour en remonter un autre, parfois plus complexe, avec du monde autour et pas assez de temps. Côté recommandations fédérales, cela devient : simplifier les systèmes, bannir les usines à gaz d’assurage ou de rappel, formaliser quelques règles d’or dès qu’on change de mode d’assurage. À ces ruptures techniques s’ajoutent des lignes de fracture plus sociales. Karr parle d’ « authority gradient », ce dénivelé symbolique entre deux personnes encordées : celui ou celle qui grimpe plus fort, qui connaît le site, qui a l’expérience, qui parle plus fort. Celui ou celle qu’on n’a pas envie de contredire sur le choix de voie ou le nœud d’encordement. Les cas qu’elle décrit pourraient se dérouler un dimanche quelconque à Buoux ou dans le Verdon. Une personne peu à l’aise en tête accepte de partir parce que son ou sa partenaire plus expérimenté·e insiste. Elle trouve que l’assurage est approximatif, mais n’ose pas le dire de peur de passer pour « ingrate » ou « reloue ». L’accident surviendra sur une chute, avec un vol beaucoup plus long que nécessaire. Ailleurs, un grimpeur très expérimenté utilise un nœud sophistiqué pour s’encorder, assure que « c’est bon », et son partenaire n’ose pas demander un huit standard. Le nœud se défait sur une chute. On peut continuer longtemps à comparer les freins d’assurage, à discuter de la taille de la bâche sur une voie d’auto-enrouleur, à raffiner les protocoles affichés en A3 au pied des parois. C’est utile, jusqu’à un certain point. Ajoutez à ça la fatigue mentale et le cocktail est complet. Karr s’appuie sur les travaux sur « l’épuisement du moi », et la fatigue décisionnelle : au bout d’un certain nombre de micro-choix, notre capacité à arbitrer correctement se délite. Dans les récits d’accidents, cela donne des manips ratées en fin de voie, des rappels bâclés après une longue journée, des options de descente médiocres choisies de nuit, des marches de retour sous-estimées. Le cerveau a mentalement classé la sortie en réussite, et le corps relâche alors la vigilance. C'est précisément là que le moindre détail oublié devient létal. Transposé dans la salle du mardi soir, l’image est limpide : journées pleines, cerveaux rincés, séances comprimées avant la fermeture. C’est dans ce créneau de fin de session, quand tout le monde est en pilotage automatique, que surgissent les erreurs d’assurage avec retour au sol, les oublis d’encordement sur enrouleur, les mauvaises réceptions en bloc parce qu’on « tente un dernier run ». Le risque n’augmente pas parce que les manips deviennent plus complexes, mais parce que l’attention, elle, est déjà rangée dans le sac. Changer de focale Ni la FFME ni Valerie Karr n’ont de solution miracle à vendre. Ce que leurs travaux expriment, c’est d’abord un changement de focale. Cesser de penser la sécurité comme un problème d’objets – quel frein, quelle longe, quel pictogramme au pied des murs – et commencer à la voir comme une culture : des réflexes partagés, une manière de se parler, un droit implicite à dire non. On peut continuer longtemps à comparer les freins d’assurage, à discuter de la taille de la bâche sur une voie d’auto-enrouleur, à raffiner les protocoles affichés en A3 au pied des parois. C’est utile, jusqu’à un certain point. Mais tant qu’on refusera d’intégrer quelques évidences – que l’erreur est inhérente à la pratique, que l’expérience n’immunise pas, que les rapports d’autorité et la fatigue cognitive pèsent aussi lourd que le diamètre de la corde – on restera coincé·es dans le même paradoxe statistique : un ratio de sinistres par licencié·e qui varie peu, malgré un environnement matériel de plus en plus « sécu ». Les milieux qui ont réellement fait baisser leurs courbes d’accidents – l’aviation, le bloc opératoire, certaines industries à risque – n’ont pas fabriqué des super-humains. Ils ont organisé le doute : check-lists obligatoires, rituels partagés, formation continue, droit explicite de contester une décision, culture du retour d’expérience où l’on décortique les presque-accidents avec autant de sérieux que les drames. On a passé des années à perfectionner la corde, les points, les freins. Le chantier qui s’ouvre est peut-être moins photogénique, mais probablement plus décisif : apprendre à grimper avec un peu plus de science de nous-mêmes.
- EP Climbing introduit l’eucalyptus dans les murs d’escalade indoor
Pendant des années, l’équation « mur d’escalade = bouleau multiplis » semblait intangible. Puis les chaînes d’approvisionnement ont vacillé, révélant une dépendance aussi technique que géopolitique. EP Climbing avance aujourd’hui une option eucalyptus : une alternative validée qui sécurise la filière des murs d’escalade sans renoncer aux performances ni au rendu, et qui s’inscrit dans un cadre d’achats maîtrisé. Saint André des Alpes © EP Climbing Dans l’industrie des murs d’escalade, la qualité de l’expérience repose sur des détails invisibles : la tenue des ancrages, la stabilité dimensionnelle, le comportement à l’impact, la régularité d’aspect sous peinture, etc. Quand le « bouleau par défaut » se heurte aux secousses du monde réel, la question n’est pas tant « quoi mettre à la place ? », mais plutôt « comment diversifier sans dégrader » . Du moins, c’est l’angle retenu par EP Climbing : convertir une contrainte d’approvisionnement en marge de manœuvre technique et, ce faisant, réduire la pression sur une essence en tension — avec des preuves normatives, des pilotes sur site, et un cadre RSE vérifié. Pourquoi l’eucalyptus, et pourquoi maintenant ? 2022 fait office d’électrochoc : dans le sillage de la guerre en Ukraine, l’UE sanctionne les bois russe et biélorusse. Résultat : flambée des prix, pénuries ponctuelles, et circuits de réétiquetage via pays tiers dénoncés par des ONG. Traduction pour notre écosystème : dépendre d’une seule essence fragilise les projets (délais, devis) et brouille la traçabilité. Plutôt que de chercher des raccourcis, EP Climbing a choisi la voie longue : bâtir un deuxième standard matière — l’eucalyptus — testé, documenté, audité. « On vit dans un monde incertain : avoir plusieurs options pour un même produit, c’est une forme de résilience. » nous explique Tiphaine Lazard, International Marketing Manager chez EP Climbing. « L’eucalyptus, ça permet surtout de diminuer la pression sur le bouleau, qui est déjà une essence en tension… Ce n’est pas un bois miracle ni un argument de greenwashing : l’idée, c’est de rendre la filière plus robuste en répartissant la demande sur plusieurs essences. » Concrètement, EP Climbing préfère éviter la roulette russe : bois traçable (FSC®), code de conduite achats exigeant, audits internes pour s’assurer qu'aucun bois à traçabilité douteuse ne s’invite dans la chaîne. Diversifier n’a de sens que si on s'assure que la filière est propre de bout en bout. En parallèle, l'équipe de recherche et développement a travaillé plusieurs années sur les matériaux et leur durée de vie, avec une exigence simple : aucune concession sur la performance, l’esthétique ou la sécurité. L’eucalyptus entre au catalogue : une option de plus, mêmes normes, mêmes usages. Une essence qui fait le boulot Avant de parler « bois », EP Climbing a laissé parler les chiffres. Même protocole que pour le bouleau (EN 12572-1/2/3) : on tire, on fait tomber, on vérifie. Traction à 7,2 kN en vertical sans déformation, impact d’une masse de 22 kg lâchée de 1,5 m sans fissure, stabilité et ancrages conformes dans la durée. Il a fallu, au début, ajuster l’épaisseur ; depuis, l’eucalyptus coche les mêmes cases que le bouleau. « On n’était pas obligés d’aller si loin ; mais si on veut une vraie alternative, il faut l’éprouver comme le matériau historique. » South Block Park © EP Climbing Reste le juge de paix : le chantier. Trois contextes, même verdict. Saint-André-les-Alpes en 100 % eucalyptus : usage intensif, sensation et confort visuel au rendez-vous, stabilité dimensionnelle qui ne bronche pas malgré l’humidité. South Bloc Parc en mixte eucalyptus/bouleau : compatibilité parfaite et une ambiance « forêt » qui parle aux enfants, preuve que l’option peut aussi signer une identité. Zermatt, version intégrale en contexte alpin : variations climatiques marquées, tenue et fiabilité confirmées à l’usage. Sur un autre chantier, un détail qui compte : les monteurs n’ont pas vu la différence au montage. Et dans leur bouche, « comme d’habitude » sonne comme un certificat. Côté exploitation, pas de surprise sur le devis ni sur les délais : l’eucalyptus se cale sur le niveau du bouleau. La valeur se joue ailleurs. D’abord sur la continuité d’approvisionnement : une seconde référence matière, c’est moins de yo-yo tarifaire et plus de sérénité quand le marché se tend. Ensuite sur le rendu : un veinage parfois un peu plus présent, un « bois » qui vit bien sous peinture et peut marquer une zone d’une signature légère. EP Climbing pré-vient d’ailleurs les habitué·es : à nu, les toutes premières minutes peuvent laisser deviner des nuances — mieux vaut l’annoncer que décevoir. Enfin sur le message industriel & RSE : on ne promet pas un miracle, on répartit la demande et on sécurise la filière sans rien céder à la qualité. Au pied du mur : là où se joue l’empreinte Regarder un mur dans son ensemble, c’est admettre une réalité peu glamour : le plancher pèse lourd. Dans le bilan carbone d’une salle, les tapis tirent une part démesurée de l’addition. D’où un autre chantier engagé par EP Climbing, celui sur les mousses : une vingtaine de formulations mises à l’épreuve, non pas sur le papier mais en usage, là où se décident la tenue, la sécurité et la durée de vie. L’enjeu n’est pas de « cocher une case verte », mais d’arbitrer au réel entre deux vertus rarement simultanées : durabilité d’un côté, matière recyclée de l’autre. « On n’a pas encore la mousse recyclable et recyclée qui performe assez longtemps en usage réel… Entre une mousse +20 % durable et une mousse avec 15 % de recyclé mais moins robuste, le dilemme est concret. » Ce dilemme, EP Climbing le traite par la preuve : mieux vaut une mousse qui dure plus longtemps (qui engendre moins de remplacements, moins de transport, moins de déchets) qu’un pourcentage « réconfortant » qui s’effrite trop vite. En parallèle se posent les questions essentielles de filière : réparabilité des modules, démontabilité en fin de vie, traçabilité des lots, et capacité à standardiser ce qui peut l’être pour éviter les « impasses » de recyclage. Rien de spectaculaire, tout de structurant : on déplace l’effort là où l’impact est maximal, quitte à renoncer à la promesse facile pour préférer des gains mesurables et réplicables. Bref, du mur au tapis, même boussole : réduire la dépendance, réduire les déchets. L’eucalyptus desserre l’étau autour du bouleau ; les tapis allongent la durée là où l’empreinte pèse. Résultat : une filière moins fragile, sans rogner sur l’expérience des grimpeur·ses. Article sponsorisé par EP Climbing
- Solenne Piret : « Montrer une autre normalité, c'est le plus beau des combats »
Quintuple championne du monde de para escalade, Solenne Piret domine sa discipline depuis 2018. Mais derrière les médailles d'or se cache une pression grandissante, une quête d'équilibre entre compétition et projets en falaise, et un chemin d'acceptation semé d'embûches. À deux ans et demi des Jeux paralympiques de Los Angeles, la championne se livre sur son rapport au handicap, à la performance, et à ce rêve olympique qu'elle n'avait jamais osé imaginer. Interview géante. Solenne Piret à Paris, octobre 2025 © Vertige Media Vertige Media : Tu es sur le point de te réinstaller à Paris. C’est un retour aux sources pour toi ? Solenne Piret : En quelque sorte, car j’ai grandi à Paris même. Tous les dimanches, c’était systématique, on allait à Fontainebleau en famille. Ça fait clairement partie de mon enfance : la forêt, les cabanes, les blocs… Vertige Media : Tu es contente de revenir ? Solenne Piret : Oui, même si ce n’est pas l’endroit rêvé. Tu sais, j’ai vécu trois ans dans les Hautes-Alpes et je répète souvent que le soleil est super important dans mon équilibre personnel. Là-haut, j’en avais tout le temps. Et à Fontainebleau, même si c’est évidemment très cool pour la grimpe, j’appréhende un peu l’hiver. Le climat s’est vachement dégradé ces dernières années. Avec les températures qui augmentent, l'humidité crée une espèce de plafond nuageux qui garde l'humidité dans la forêt. Du coup, tu peux avoir des conditions pourries pendant trois voire quatre mois. Vertige Media : Tu reviens surtout pour ton projet sportif, n’est-ce pas ? Solenne Piret : Oui, parce qu’il y a Karma (la première salle fédérale de la FFME, ndlr) et toutes les salles à Paris. Ce retour, c’est aussi le moyen de retravailler avec mon ancien coach, Guillaume Levernier, et de m’ouvrir à d’autres formes de préparation. Il faut dire que dans les Hautes-Alpes, je m’entraînais beaucoup dans mon garage et je crois que je suis arrivée au bout du truc. Il faut que je change quelque chose d’autant plus que je suis en train de définir mon plan d’action pour les Jeux paralympiques de Los Angeles en 2028. « Sans les JO de Los Angeles, j’aurais peut-être arrêté la compétition » Vertige Media : Tu es déjà tendue vers cette perspective olympique ? Solenne Piret : Je ne le réalise pas encore complètement mais je pense que ça va commencer. Ce qui est certain c’est que c’est devenu le principal horizon de ma carrière sportive. Entretemps, il y aura des échéances, sûrement quelques compétitions et quelques projets mais le vrai projet avec un grand P, ce sont les Jeux paralympiques. Vertige Media : Cela fait désormais un an que l’on sait que l'escalade sera aux JO paralympiques de 2028. Qu’est-ce que cela a provoqué chez toi ? Solenne Piret : Sans ça, j’aurais peut-être arrêté la compétition. Chaque année, je pars de la dernière compétition en me disant : « Je vais voir pour l'année prochaine ». Maintenant, je suis pieds et mains liés (rires). Vertige Media : Tu es quintuple championne du monde, tu viens de ramener une médaille d'or des Championnats du monde de Séoul en septembre dernier. Est-ce que le rêve de médaille olympique te semble à portée de main ? Solenne Piret : Rien que d’aller aux JO de Los Angeles, je trouve que c’est un truc de ouf. Aujourd'hui, c'est un rêve que je touche du doigt et je n’y avais jamais pensé avant. Je vais aller plus loin : je n’y rêvais même pas. Je ne me disais trop rien à propos de l'olympisme puisque ça n'a jamais été présent dans mon paysage, dans mon éducation et dans mes potentiels horizons. Solenne Piret lors d'une compétition à Salt Lake City en 2024 © xsloba pour l'IFSC. Vertige Media : Tu peux déjà te représenter ce que cela va être ? Solenne Piret : Non, je ne me suis pas trop projetée. En vérité, je n'ai pas vraiment grandi dans cette ambiance. On n'a jamais regardé les Jeux à la télé avec mes parents. Ils sont bien plus sensibles à l'extérieur, à la nature, à la montagne, qu'à la compétition. Ça leur parle vachement moins et du coup, ils ne nous ont pas du tout élevé·e·s là-dedans. Maintenant, grâce aux copain·ines, aux connaissances, aux partenaires de grimpe qui sont déjà allé·e·s aux JO, j’en ai forcément davantage entendu parler. Mais j’avoue être encore assez distante. Et puis, c’est trop tôt. Je n’ai pas envie de me mettre la pression. « Parfois, la tendance générale vise à minimiser ce travail quand tu commences à enchaîner les titres. Mais vraiment, ce n’est pas du tout un acquis. Ça ne l’est jamais » Vertige Media : Dans pas mal d’interviews, tu dis que tu te la mets beaucoup, la pression. Solenne Piret : Complètement. Quand je me mets sur une ligne de départ… [Elle reprend]. C’est surtout le cas aujourd'hui, en fait. Je pense que plus le temps passe, plus j'accumule les victoires, et plus je me mets de la pression. Désormais, je me retrouve un peu dans un schéma où ne pas faire première n'est plus une option. Vertige Media : Donc c’est une pression que tu te mets toi-même ? Solenne Piret : Je suis attendue, c’est clair. Mais je n’envisage pas moi-même de faire une médaille d'argent. Je me mets rarement la pression vis-à-vis du regard des autres ou de la déception que je pourrais provoquer chez eux. Parce que je sais très bien que si je ne gagne pas, les gens ne vont pas être déçus. Pour autant, je supporte rarement celles et ceux qui me disent : « Ça va aller, tout va rouler pour toi ». J’ai envie de leur répondre que ça roule parce que ça fait un an que je m’entraîne quotidiennement pour ça ! C’est un travail de longue haleine que les gens autour de moi ne mesurent pas vraiment. Parfois, la tendance générale vise à minimiser ce travail quand tu commences à enchaîner les titres. Mais vraiment, ce n’est pas du tout un acquis. Ça ne l’est jamais. Vertige Media : Aujourd'hui, quelle est ta place dans ta catégorie ? Solenne Piret : Clairement, j'arrive sur les compétitions en sachant que je suis la personne à abattre. Mes concurrents progressent et je vois que ça pousse derrière donc c’est aussi ce qui me permet de rester concentrée. Vu de l’extérieur, les gens me disent que j’ai l’air super sereine. Mais moi, j’ai l’impression d’avoir un petit bonhomme qui rentre dans ma tête et qui vient tout remuer à l’intérieur. Quand je finis une compétition, il y a tout qui retombe et je suis complètement vidée. Vertige Media : Tu as le temps de célébrer quand même ? Solenne Piret : Sur le podium, juste après la compétition, oui. Mais je t’avoue que c'est de plus en plus court. Je pense que c'est parce que j'ai d'autres attentes. Ce sont des choses qui ne se disent pas trop mais aux derniers Championnats du monde, quand je gagne, je suis déçue de ma performance. Je ne suis pas arrivée en haut de la voie alors que c’est censé être possible. Ça a été ouvert pour. C’est une sorte de frustration qui naît du ressenti de te dire que tu n’es pas au top niveau. Vertige Media : Pourquoi ce sont des choses qui ne se disent pas trop ? Solenne Piret : Parce que c'est insupportable ! Quelqu'un qui gagne son cinquième Championnat du monde et qui dit : « Je suis un peu déçue de ma performance », c’est détestable ! (rires) Vertige Media : As-tu une forme d’exigence esthétique dans ta grimpe ? Solenne Piret : Clairement ! Personne n'a envie de grimper comme un énorme patapouf. Essayer de trouver une forme de flow, c'est le but ultime. Vertige Media : Tu le trouves, cet état de flow ? Solenne Piret : De plus en plus. J’essaie d’être de mieux en mieux concentrée pour le trouver. Généralement, en compétition, je passe les deux premiers tiers de la voie à essayer de faire abstraction du public, des éléments autour. Je les entends puis dans le dernier tiers, je parviens enfin à me mettre dans ma bulle. Et là, je n’entends plus rien. Cap ou Pas Cap, le film sur l'ascension du Grand Capucin par Solenne Piret, réalisé par Jérôme Tanon. Vertige Media : Tu es en ce moment en train de présenter ton dernier film, Cap ou pas cap sur ton ascension en trad du Grand Capucin, un des sommets majeurs du massif du Mont-Blanc. Quel lien ce projet fait-il avec ta carrière en compétition ? Solenne Piret : Si je théorise un peu, c'est très certainement utile dans la confiance en soi. Après, on ne va pas se mentir, c'est tellement éloigné, que ça n'a pas vraiment de lien. Une personne me demandait lors d’une projection si ça me préparait un peu mieux à la compèt. La réponse est non. Pour moi, ce sont deux pratiques différentes. « Dans ma famille, personne ne m’a jamais dit que je ne pouvais pas faire les choses à cause de mon handicap. D’ailleurs, on n’a jamais utilisé ce mot à la maison » Vertige Media : Pourquoi te lances-tu dans ce type de projet en extérieur ? Solenne Piret : Parce que cela contribue à mon équilibre. C’est absolument nécessaire à mon bien-être. Je ne pourrais pas faire que de la compétition, que de la résine. J’ai aussi fait le Grand Capucin parce que c’est une belle ligne, un sommet magnifique. Je l’ai fait entourée de mes proches en posant un challenge : réaliser quelque chose que je n’avais jamais fait, en tête, en posant moi-même mes protections. Forcément, ça me porte. Je repousse mes limites. Quelques mois plus tôt, on était à Squamish (un spot situé en Colombie-Britannique, au Canada, ndlr). J’ai voulu tester une voie en tête. Un truc assez facile dans le 5+. Et là, panique totale. À ce moment-là, je me suis dit : « Le Grand Capucin, c’est mort, ma pauvre. Tu t’es mis dans de beaux draps ». C’est mon entourage qui m’a ensuite remotivé. Vertige Media : En parlant d’entourage, tu es un peu tombée dans l’escalade dès l’enfance… Solenne Piret : Oui, mes parents grimpaient beaucoup. Tous les dimanches, on allait en forêt de Fontainebleau faire du bloc. S'il pleuvait, on allait quand même en forêt pour marcher. Mon père est de Grenoble, il a fait beaucoup de montagne. Il a même été chasseur alpin. C'est marrant parce que je pense que j'ai mis du temps à me mettre à la montagne, à cause d’un sentiment un peu « en réaction ». Mon père nous a beaucoup parlé de montagne sans jamais nous amener faire ce qu'il avait fait. C'était un peu son truc qu'il a fait plus jeune et qu'il gardait pour lui. Vertige Media : Comment tes parents vous ont encouragé·e·s à grimper avec tes frères et sœurs ? Solenne Piret : Ça se passait de manière assez naturelle. On arrivait, on mettait les chaussons, et voilà. On passait toute la journée dans la forêt, alors monter sur ces blocs était une des options de jeu parmi d’autres. Puis mon père partait faire ces trucs - les fameux circuits de Bleau - et nous on grimpait un peu autour. J’ai commencé à me rendre compte qu’on pratiquait l’escalade quand mon grand frère et ma grande sœur ont commencé à faire les mêmes blocs que mon père. Là, je me suis dit : « Ah ouais, ils sont super forts. C’est ça, grimper ». Vertige Media : Et toi tu les as suivis tout de suite ? Solenne Piret : J'avais envie, mais je savais que j'allais être limitée. En réalité, j'ai toujours évité de me retrouver dans cette frustration d'être limitée par le fait qu'il me manque une main. Je suis toujours restée dans des intensités vraiment beaucoup plus basses. Et même mon petit frère, je l'ai un peu embarqué là-dedans. Je pense que c’est le moment où je me suis aperçue que mon petit frère pouvait être plus fort que moi. Assez naturellement, je lui proposais de faire autre chose que de l’escalade du genre : « Viens, on fera ça plus tard, on va plutôt faire des cabanes ». C’était inconscient mais je ne voulais pas me retrouver en situation de ne pas être capable de faire quelque chose. Vertige Media : Tu avais donc pris conscience que ton handicap était un facteur limitant ? Solenne Piret : Oui. À cette époque-là, je devais avoir dix ans. Et là, je savais que l'absence de ma main droite (due à une agénésie donc une malformation de naissance, ndlr) ne pouvait pas m'amener à faire certains trucs. Mais encore une fois, c’était assez inconscient. Ce n’était pas une angoisse. Dans ma famille, personne ne m’a jamais dit que je ne pouvais pas faire les choses à cause de mon handicap. D’ailleurs, on n’a jamais utilisé ce mot à la maison. Encore aujourd’hui, mes parents ne parlent pas de mon handicap. Vertige Media : Comment en parliez-vous alors ? Solenne Piret : Mes parents me disaient « ton petit bras ». C'est comme ça qu'on appelait ça. Ils m'ont dit que j'étais une petite fille différente. Mais c'est tout, ce sont les seuls mots que j'ai entendus. [Elle marque une pause] Ma mère me disait : « Fais gaffe, parce que tu n’es pas comme les autres, alors n’hésite pas à ramener de bonnes notes à la maison ». Avec le recul, je pense que mes parents s’inquiétaient de mon intégration. Ils voulaient que je sois irréprochable et que j’en fasse deux fois plus pour ne pas être lésée dans la vie. Justement parce que je portais cette différence. Vertige Media : Comment tu vivais cela à ce moment-là ? Solenne Piret : Ça m'a forcément mis une certaine pression. Je n'ai pas du tout aimé les études, l'école. Pourtant, ça s'est bien passé. J'ai eu une mention au bac, j'ai sauté une classe... Mais ce ne sont pas de bons souvenirs parce que je pense qu'au fond de moi, il y avait cette pression de me dire qu'il fallait absolument que je sois la première tout le temps. Solenne Piret à Paris, en octobre 2025 © Vertige Media Vertige Media : À propos de tes camarades de classe ou de tes ami·e·s de collège/lycée tu as confié un truc assez dingue : qu’il y avait des gens autour de toi qui n’avaient jamais vu qu’il te manquait une main. C’est vrai ? Solenne Piret : Oui, mais d’abord parce que je le cachais. J'avais développé toute une technique et une gestuelle qui faisaient qu’on pouvait ne pas le voir. L’histoire que je raconte c’est la fois où un photographe me contacte pour faire des photos pour un magazine. Son nom me disait quelque chose et je lui demande alors si on n'était pas dans la même classe ensemble. Il me dit que oui. Et puis au moment de faire les photos, il m’a confié qu’il ne se souvenait ni de moi et encore moins du fait qu’il me manque une main. J’ai trouvé ça fou. On est resté un an dans la même classe et je pensais qu’à cet âge-là, quelqu’un qui a un avant-bras en moins, c’était une chose qui te marquait. « La première fois que ma thérapeute a utilisé le mot handicap, elle a bien vu que ça me troublait. Je lui ai répondu : “En fait, on ne l’a jamais énoncé comme cela”. Et elle m’a répondu : “C’est pourtant ce que c’est”. Ça a été hyper dur » Maintenant, au-delà de ce cas spécifique, je relis un peu l’histoire différemment. J’ai quand même tout fait pour ne pas me retrouver dans la situation de montrer ma différence. J'ai d’autres histoires improbables. J'ai déjà été avec un petit copain – pas très longtemps, une semaine – et le mec ne l'a pas vu ! Celles et ceux qui savaient, on n’en parlait pas. Je vivais autour mais jamais avec. Vertige Media : Des années après, à 24 ans, tu décides de faire une psychothérapie. Qu'est-ce qui t'a poussé à prendre cette décision ? Solenne Piret : Un mal-être persistait. Malgré tous les trucs cools qui se passaient dans ma vie – j'avais mon diplôme d'archi, j'avais un taf, j'étais revenue sur Paris auprès de tous mes potes – je n’étais vraiment pas bien. Je subissais les émotions. J’étais devenue assez invivable dans le sens où je ressentais tout très fort. Et ça ne faisait qu’empirer. Je me suis alors pas mal nourrie de lectures sur l’intelligence émotionnelle. Mais c’est un peu grâce à ma belle-sœur qui avait poussé mon frère à faire une psychothérapie. Quand j’ai vu le changement chez lui, je me suis dit qu’il fallait que je le fasse. Vertige Media : Et c’est cette psychothérapeute qui nomme, pour la première fois, ton handicap. Solenne Piret : Oui, ça a été la première personne à me parler de « handicap ». Au début, ça a été très dur de l’entendre. La première fois qu’elle a utilisé cette terminologie, elle a bien vu que ça me troublait. Je lui ai répondu : « En fait, on ne l’a jamais énoncé comme cela ». Et elle m’a répondu : « C’est pourtant ce que c’est ». Ça a été hyper dur. Elle aussi a fini par abandonner le mot. Mais d’un autre côté, ça a aussi eu l’effet d’un électrochoc. À force de tourner autour du pot, ça t’empêche d’avancer dans la vie. À partir de là, on a travaillé sur l’acceptation de cette différence. Vertige Media : Tu peux nous dire comment vous avez travaillé ? Solenne Piret : Avec des exercices. Des petits exercices qui n’étaient pas toujours faciles. Je devais par exemple me balader dans la rue en T-shirt pour me confronter aux regards des autres. Je l’ai fait, ça va mieux, mais c’est toujours un peu compliqué pour moi. « Il y a tout un imaginaire autour du handicap. Quand tu prononces ce mot, les gens entendent « pas capable ». Quand tu me côtoies régulièrement, tu te rends bien compte qu’il n’y a absolument rien qui me handicape dans la vie » Vertige Media : Le fait d’avoir accepté le mot handicap a-t-il changé ton regard sur ta propre différence ? Solenne Piret : J’ai adopté le mot en me disant que visiblement, ça parlait à tout le monde. Mais j’ai aussi remarqué que c’est un terme que les gens utilisent quand ils ne te connaissent pas. Plus on me connaît, moins on utilise ce mot. Il y a tout un imaginaire autour du handicap. Quand tu prononces ce mot, les gens entendent « pas capable ». Quand tu me côtoies régulièrement, tu te rends bien compte qu’il n’y a absolument rien qui me handicape dans la vie. Il n’y a pas de situation où je ne peux pas faire les choses. Vertige Media : Cette notion de capacité semble importante pour toi… Solenne Piret : C'est ce qui me définit. Les gens qui me connaissent ne parlent plus de handicap grâce à cela. D’ailleurs, personne n’est en situation de handicap. C’est plutôt la société qui n’est pas adaptée. Vertige Media : C’est un sujet sur lequel tu milites ? Solenne Piret : Non, pas tellement. Je pense que j’exerce une forme de militantisme au travers de ma carrière ainsi que ma médiatisation. Cela prend une autre forme. Le fait d’avoir un film présenté à Montagne en Scène, pour moi, c’est juste une énorme étape. En plus, c’est un film qui ne parle pas de handicap. C’est un film qui donne à voir une autre normalité. C’est juste un film de grimpe. Tu ramènes juste une diversité dans un paysage médiatique qui a toujours catégorisé tout le monde. Et ça, c’est le plus beau des combats.
- Lauriane Miara : « Je nous souhaite qu’une seule chose : vivre en paix »
À Annecy, après la projection de L'Art Vivant, le public reste suspendu aux images de Laponie et aux mots de celle qui les a peintes. Entre aquarelles délicates et trous noirs intérieurs, entre cabanes finlandaises et vallées alpines bétonnées, il fallait donc aller voir cette artiste qui dessine ce qu'elle ne parvient pas à toucher. Douceur, dureté, refuge : bienvenue dans le monde de Lauriane Miara. Lauriane Miara (à droite) et son élève (à gauche) lors d'un atelier où l'apprend à peindre la montagne © Vertige Media La séance vient de se terminer à Annecy. Dans la salle, on discute encore du film, de ces plans de Laponie, de cette voix calme qui raconte les glaciers qui reculent. Lauriane Miara, elle, s’enfonce un peu plus au fond de son fauteuil, comme pour se soustraire encore quelques secondes aux regards. Elle prévient dans un demi-sourire : « Je m’installe au fond du fauteuil. Ce n’est pas pour avoir une attitude hautaine. C’est pour me détendre le dos ». Le détail a l’air anodin, mais il dit déjà beaucoup. Ce réflexe de désamorcer, de justifier le moindre geste, de ne pas laisser croire qu’elle « prend la pose ». La graphiste et illustratrice française fait partie de ces personnes qui, une fois qu’on les a croisées, continuent à habiter le paysage intérieur. On ne saura pas vraiment qualifier l'empreinte qu'elle laissera sur son fauteuil ce soir-là, mais on prendra bien confiance de la trace qu'elle a laissée au public d'Annecy après la projection de son documentaire, L'Art Vivant, à l'occasion de la dernière édition du festival Femmes en Montagne. Sur l'écran, Lauriane Miara parle de trous noirs, de déracinement, de canicules alpines et d'hypnoses capitalistes pour peindre son portrait, celui d'une artiste fascinée par les grands espaces sauvages de montagne. Entre les laavus - abris forestiers de Laponie et les câbles de Bourg-Saint-Maurice où elle habite, la protagoniste du documentaire témoigne d'une oeuvre fragile et questionne la place de ses semblables dans ces territoires. Avec une certaine justesse, puisque le jury du festival lui a décerné le Prix Environnement. Légère ironie que de commencer notre conversation avec la lauréate qui nous partage d'emblée son aversion pour les écrans. L'Art Vivant sera bientôt diffusé à la Radio télévision suisse (RTS), une des premières chaînes télévisées du pays. Ces écrans, elle les fuit par écoeurement physique et pourtant, il va bien falloir composer avec. Alors, Lauriane Miara invoque ce qui compose souvent la réalisation de ses aquarelles : la paix. Et le calme qui y surgit. « On me parle souvent de douceur, confie-t-elle. On me dit "c'est la douceur de Lauriane", je le lis parfois aussi. Pour moi, c’est très étrange, parce que je ne me sens pas du tout comme quelqu’un de doux. J’ai plutôt l’impression d’être quelqu’un de dur. » La lutte invisible Lorsqu’elle parle de ce qu’elle vit, l'artiste ne se cache pas derrière les périphrases. Quand elle parle de trou noir, elle en parle au sens littéral du terme. « Il y a un moment, dans ma vie, où je suis tombée dans un trou, raconte-t-elle.Vraiment, c’est un trou noir. Je n’ai pas de meilleure image que ça. Après, il a fallu remonter. Maintenant, ça va mieux, mais je dois toujours être dans une lutte un peu quotidienne pour ne pas me laisser absorber par ce même trou noir. C’est un peu comme si je marchais sur un sol troué. » Les mots sont précis, le sens est à l'avenant. Plusieurs fois dans l'échange, Lauriane Miara laissera la place aux épreuves sans forcément les nommer. Pour elle, avancer consiste à repérer, anticiper, ajuster. Non pas pour « optimiser » son quotidien, mais pour rester debout. « Je dois faire attention à comment je dors, à ce que je mange, à ce que je bois, à ce que je consomme, à mon rythme de vie, à la façon dont je travaille aussi, continue-t-elle. Il faut que je fasse attention à beaucoup de choses pour ne pas retomber. » « Le voyage en train, je ne le perçois pas comme un arrachement, mais vraiment comme un fil qui est déroulé. Je trouve ça très doux. Je pars de chez moi à pied, je vais à la gare, une gare familière, et petit à petit, le fil du voyage se déroule » Dans cette quête de soi, l'illustratrice explique placer le centre de gravité du côté des autres, loin de son propre confort. « Dans ma vie, les angoisses prennent énormément de place. C’est très envahissant. Et je n’ai pas du tout envie de transmettre mes angoisses, par respect », souffle-t-elle. Ces dernières années, la verbalisation sur la santé mentale est partout. Comme un impératif moral. Chez Lauriane Miara, il s'agit plutôt d'une éthique de la non-contagion. Lauriane Miara, à Annecy, novembre 2025 © Vertige Media C’est là que son travail prend une épaisseur particulière. Vu de loin, les aquarelles de Lauriane Miara ressemblent à ce qu’on projette sur elle : douceur, lignes simples, palettes délicates, cabanes perdues, banquises miniatures, forêts silencieuses. On pourrait y voir une énième déclinaison de la slow life mise en image. Néanmoins, quand c'est elle qui en parle, l'artiste déplace complètement le centre du tableau. « Au départ, le dessin, c’est à la fois un refuge, certainement, parce que je cherche à dessiner des choses qui représentent un apaisement auquel je n’ai pas accès, explique-t-elle. C'est donc presque un fantasme que je dessine. Quand je peins, je peux être dans cet apaisement-là. Je peux le toucher du doigt, en tout cas. » Du vert et pas de murs Le documentaire montre Lauriane Miara dans une cabane, en Laponie, une bougie allumée, puis sous un laavu, cet abri ouvert qui laisse passer les bruits de la nuit. Pour beaucoup d’entre nous, dormir dans tel endroit, en hiver, au milieu de la forêt, renvoie à une certaine définition de la vulnérabilité. Chez elle, c’est exactement l’inverse. « Là-bas, je dors bien, affirme-t-elle. J’ai des gros problèmes de sommeil, j’en ai eu et j’en ai toujours, mais dans ces environnements-là, non, je dors bien. Je ne sais pas trop l’expliquer. Peut-être le fait de sentir le froid, de voir les étoiles. Je trouve ça plus rassurant que d’être chez moi, dans une petite ville, dans ma petite chambre, dans mon truc fermé, fermé, fermé. Quand je dors en montagne ou en forêt, c’est plus marqué : j’ai l’impression d’être à l’abri. On ne va pas me trouver. Il ne peut rien se passer, il ne peut rien m’arriver. C’est hyper apaisant. » « Je vois de plus en plus les câbles de remontées mécaniques, les lignes à haute tension, tous les aménagements. Ça prend de plus en plus de place, parce que c’est une vallée où il y aura un enneigement potentiellement plus longtemps qu’ailleurs. C’est cauchemardesque » Tout est renversé : la chambre fermée devient angoissante, la nuit dehors devient protectrice. La cabane, dit-elle, est « très hermétique », elle « crée une barrière entre ce qui se passe dehors et ce qui se passe dedans ». Le laavu, lui, la remet dans la continuité du monde vivant : on entend, on sent, on n’est plus séparé. La même logique s’observe dans sa manière de voyager. Dans le film, lorsqu’elle lâche que « quatre jours de train, ça passe assez vite », la salle rit. Il y a une forme de connivence : on a intégré que le temps de transport devait être compressé, qu’il fallait « arriver vite ». Elle, elle défend exactement l’inverse. « Le voyage en train, je ne le perçois pas comme un arrachement, mais vraiment comme un fil qui est déroulé. Je trouve ça très doux. Je pars de chez moi à pied, je vais à la gare, une gare familière, et petit à petit, le fil du voyage se déroule. » L’avion, à l’inverse, est vécu comme une violence compacte : « Tu es parachuté dans un environnement complètement inconnu, dans un temps beaucoup trop court et pas du tout naturel. Ce ne sont pas les mêmes températures, pas les mêmes sons, pas les mêmes odeurs. Tout à coup, c’est brutal ». Derrière le débat « train contre avion », on touche à quelque chose de plus profond : la possibilité de faire coïncider ce que le corps perçoit et ce que le paysage raconte. Le train laisse la tête rattraper le mouvement. L’avion, lui, enchaîne les scènes comme une story Instagram. Au bout de la ligne, il y a la taïga, l'immense « montagne forestière » du Grand Nord . Et surtout, il y a le retour, qu’elle décrit comme un arrachement, bien plus dur que le départ. « Quand on a fait le documentaire à la fin de notre itinérance en ski pulka, je n’arrivais plus à parler. J’étais en larmes. Je n'arrivais plus à parler parce qu’on allait partir. En réalité, je voulais vraiment repartir dans la taïga. Je me sentais assez mal », confie-t-elle. Aujourd’hui, Lauriane Miara vit à Bourg-Saint-Maurice. Le point de chute est né d’une histoire d’amour, elle y a découvert un territoire qui, pendant un temps, lui convenait. « Pas la ville en elle-même, mais les montagnes autour, reprend-t-elle. Il y a des espaces sauvages suffisamment grands pour pouvoir y vivre quelques années, en tout cas. » Mais là aussi, le sauvage recule. Et elle l'observe, tous les jours : « Je vois de plus en plus les câbles de remontées mécaniques, les lignes à haute tension, tous les aménagements. Ça prend de plus en plus de place, parce que c’est une vallée où il y aura un enneigement potentiellement plus longtemps qu’ailleurs. C’est cauchemardesque. Même si c’est sauvage, c’est comme si ce n’était plus assez sauvage pour moi. » Loin de la coquetterie, l'artiste le pose comme un constat. Celui d’une personne dont la santé psychique dépend, très concrètement, de la possibilité de se frotter à des espaces qui ne sont pas entièrement organisés par les humains. « Les glaciers reculent dans les Alpes, c’est fini, ils vont disparaître, c’est plié, on le sait. Mais derrière un glacier, il n’y a pas rien. Il y a des nouveaux écosystèmes qui se développent. Et ces espaces-là, il faut les protéger tout de suite des infrastructures, de l’élevage, etc. » Son premier déracinement, elle l’a vécu plus tôt, en quittant le milieu rural du nord-est où elle a grandi. L'artiste n’en fait pas un roman familial dramatique, mais elle ne le minimise pas non plus : « Pour le coup, c’est un déracinement. Ce n’est pas un déchirement, c’est juste un déracinement. Je me suis implantée ailleurs. Parce que je n’étais pas bien. Il y avait des choses dont il fallait que je m’éloigne pour pouvoir exister, tout simplement. Exister ou juste grandir, me développer. Ce qui n’aurait pas été possible à l’endroit d’où je viens. » Dans le film, elle évoque les difficultés par lesquelles elle est passée. Elle sait que cela pourrait heurter ses proches. « Mes parents ne sont pas très curieux de ce que je fais. Ils ne comprennent pas trop. Ce que j’évoque brièvement dans le film, ça reste un énorme tabou avec eux. » Il y a, là aussi, un choix de protection mutuelle : ne pas tout dire, ne pas tout montrer, accepter qu’une partie de l’histoire reste sous la surface. Le déracinement n’est pas un règlement de comptes, c’est une condition de survie. Après les glaciers Ce rapport au sauvage ne reste pas dans le registre du ressenti. Il structure aussi son travail actuel avec le glaciologue Jean-Baptiste Bosson et le collectif Marge Sauvage, autour des écosystèmes post-glaciaires. « Les glaciers reculent dans les Alpes, c’est fini, ils vont disparaître, c’est plié, on le sait, assène-t-elle. Mais derrière un glacier, il n’y a pas rien. Il y a de nouveaux écosystèmes qui se développent. Et ces espaces-là, il faut les protéger tout de suite des infrastructures. » Des scientifiques définissent des zones, observent quelles espèces arrivent en premier, reviennent chaque année. Lauriane Miara, quant à elle, prend cette matière brute et en fait une bande dessinée, à paraître chez Actes Sud. « Il faut repenser notre rapport au temps, à la famille, à la manière de vivre nos amitiés, nos amours. Parce que ça, je pense que ce sont des choses qui nous sont volées par un mal qu’on ne nomme pas beaucoup. Mais je crois que ça s’appelle le capitalisme. Et il ne faut pas se laisser faire » Elle enchaîne : « On veut parler de ce qu’on fait des milieux sauvages dans les Alpes. Quels sont-ils ? Comment les qualifier ? Qu’est-ce qu’on en fait ? Est-ce qu’il faut en faire quelque chose ? Est-ce que ça appartient aux hommes ? Est-ce qu’on se considère, nous, comme faisant partie du vivant, et à ce moment-là on peut autoriser les humains à habiter ces espaces-là ? Ou est-ce qu’on considère qu’on est une espèce à part ? » On retrouve là, mais explicitées, les questions que ses aquarelles posaient déjà silencieusement : est-ce que la montagne est un décor pour nos loisirs ou un sujet à part entière ? Est-ce qu’on se comporte comme une espèce parmi d’autres ou comme un propriétaire pressé de tout amortir avant la fonte définitive ? Le bonheur, c'est les autres On pourrait croire qu’avec ce rapport au temps long, aux trains qui déroulent, aux glaciers qui disparaissent, Lauriane Miara vit en marge des flux numériques. C’est plus compliqué que ça. L'artiste a un téléphone, des réseaux, comme tout le monde. Elle s’en sert pour travailler, communiquer. Mais elle a développé une forme de méfiance active. « C’est moi qui décide quand je prends le téléphone et que je vais chercher les infos. Je l’utilise, puis je coupe pendant longtemps, puis je réutilise quand il faut, puis je recoupe pendant longtemps. » Elle raconte ces périodes où elle se surprend à y passer « beaucoup trop de temps ». Son corps, là encore, réagit physiquement : « Je ressens l’écœurement très rapidement. C’est physique, je ressens vraiment de la nausée. Et là, je sais qu’il faut que je m’en éloigne. » N'y voyez pas un discours de décroissance numérique, il s'agit d'un diagnostic politique. « Il faut repenser notre rapport au temps, à la famille, à la manière de vivre nos amitiés, nos amours, continue-t-elle. Parce que ça, je pense que ce sont des choses qui nous sont volées par un mal qu’on ne nomme pas beaucoup. Mais je crois que ça s’appelle le capitalisme. Et il ne faut pas se laisser faire. » La montagne, le dessin, la déconnexion, tout ça n’est pas chez Lauriane Miara une esthétique de niche : c’est une tentative de ne pas se laisser dissoudre. « On ne peut pas me souhaiter grand-chose, parce que j’ai tout. Mon souhait, il est plutôt collectif. Je nous souhaite qu’une seule chose : vivre en paix » Face à ce qu’elle appelle « l’hypnose » des écrans, elle revendique un droit très simple, qui ressemble presque à une provocation en 2025 : le droit de rêvasser. Elle le décrit très concrètement : s’imposer des moments où elle ne fait rien, écoute de la musique, laisse la tête partir « un peu comme dans un rêve ». Elle parle de l’ennui de l’enfance comme d’un espace de création « immense » et constate, avec une tristesse calme : « J’ai l’impression que c’est fini. Maintenant, les enfants ne s’ennuient plus. Et ça, c’est dramatique. » Encore une fois, l'artiste le sait : ce monde qui ne tourne pas très rond autour d'elle ne touche pas directement sa condition. Car le bonheur, c'est les autres. « On ne peut pas me souhaiter grand-chose, parce que j’ai tout, explique-t-elle. Mon souhait, il est plutôt collectif. Je nous souhaite qu’une seule chose : vivre en paix. » Puis, alors qu'on allait tout éteindre, Lauriane Miara reformule comme pour marquer le coup. « Ma vie, si elle est comme ça jusqu’à la fin, ça me va. Maintenant, oui. »
- USA : 30 ans de prison pour un projet de fusillade sur un rassemblement de grimpe
Un grimpeur de 41 ans, originaire de Portland (Oregon), a été condamné à 30 ans de prison pour avoir préparé une fusillade de masse lors d’un rassemblement d’escalade à Smith Rock, l’un des sites les plus connus des États-Unis. Arrêté la veille de l’événement en 2023, alors qu’il était en possession de plusieurs armes à feu et de munitions, il a été reconnu coupable de multiples tentatives de meurtre. Retour sur une affaire qui a marqué la communauté locale de la grimpe. (cc) Ben Kitching - Grimpeuse à Smith Rock Smith Rock, c’est un nom familier pour de nombreux·se grimpeur·ses, y compris en France : un site emblématique de l’escalade sportive américaine, régulièrement cité dans les topos et les vidéos. À l’automne 2023, ce décor de carte postale est pourtant passé tout près d’être associé à une tout autre histoire : celle d’une fusillade de masse visant un rassemblement de grimpeur·ses. Ce scénario ne s’est jamais matérialisé. Des proches ont pris au sérieux des messages inquiétants, les autorités ont réagi, et un homme a été arrêté avant même le début de l’événement. Deux ans plus tard, la justice de l’Oregon vient de refermer ce dossier avec une condamnation lourde : 30 ans de prison pour l’auteur du projet. Voici ce que l’on sait de cette affaire, vue depuis la communauté de l’escalade. Smith Rock, week-end presque ordinaire Les faits remontent à l’automne 2023. À Smith Rock State Park, dans l’Oregon, se tient chaque année le Craggin’ Classic, un rassemblement organisé par l’American Alpine Club. Au programme : ateliers, grimpe en falaise et soirées, avec plusieurs centaines de participant·es attendu·es sur le week-end. Quelques jours avant l’événement, un grimpeur de 41 ans, Samson Garner, résidant à Portland, envoie à son ex-compagne et à d’anciens proches une série de messages particulièrement inquiétants. Il y évoque de façon explicite l’idée de tirer sur des grimpeur·ses et des spectateur·rices lors de rassemblements outdoor, et mentionne notamment le Craggin’ Classic. Les échanges sont suffisamment précis pour alerter son entourage, qui décide de prévenir la police. Lors des audiences, la défense a insisté sur cet état psychologique, évoquant un homme dépressif, isolé, qui aurait davantage voulu se suicider que commettre une attaque de masse. Informés de ces menaces, les enquêteurs de Portland ouvrent une enquête et suivent ses déplacements. Le 19 octobre 2023, veille officielle du rassemblement, l’homme est repéré dans le secteur de Smith Rock. Il est interpellé sur un parking de départ de sentiers, non loin du site, alors qu’il revient d’une sortie à VTT. Dans son véhicule, les forces de l’ordre découvrent un fusil de type semi-automatique, plusieurs pistolets, un gilet tactique et un volume important de munitions. Il est aussitôt placé en détention provisoire et poursuivi pour un ensemble de chefs liés à la préparation d’une attaque armée. Malgré cette arrestation, les autorités estiment que la menace est circonscrite à un seul individu. Le Craggin’ Classic est maintenu, avec un dispositif de sécurité renforcé. L’événement se déroule finalement sans incident, et une partie des participant·es ne découvre l’ampleur de la menace que dans les semaines qui suivent. Un grimpeur en chute libre Selon la presse locale américaine, Samson Garner n’est pas un inconnu dans la communauté de l’outdoor de Portland. Grimpeur régulier, il a été membre d’une association de montagne locale et participait à des activités en falaise et en montagne. Les éléments présentés au tribunal dressent le portrait d’un homme dont la situation personnelle s’est nettement détériorée dans les années précédant les faits : séparation conflictuelle, éloignement de ses enfants, difficultés financières, problèmes d’addiction. C’est dans ce contexte que ses proches ont vu apparaître des messages mêlant détresse personnelle, propos suicidaires et menaces très explicites de passage à l’acte. Lors des audiences, la défense a insisté sur cet état psychologique, évoquant un homme dépressif, isolé, qui aurait davantage voulu se suicider que commettre une attaque de masse. Mais pour l’accusation, l’élément décisif est ailleurs : au-delà des mots, l’intéressé avait effectivement pris la route, transporté des armes et des munitions, et s’était rendu sur place à la veille d’un événement présenté comme très fréquenté. Pour un lectorat français, une affaire de fusillade déjouée peut sembler presque « typique » du contexte américain, marqué par une circulation bien plus large des armes à feu et par une succession de drames dans des écoles, des lieux publics ou des événements culturels. Le procès s’est tenu en 2025 devant un tribunal du comté de Deschutes, qui couvre notamment la région de Smith Rock. Après environ trois semaines d’audience, un jury a déclaré Samson Garner coupable de plusieurs dizaines de chefs d’accusation, dont de nombreuses tentatives de meurtre et des infractions liées au port et à l’usage illégal d’armes à feu. La peine a été prononcée début novembre : 30 ans de prison. Le tribunal a retenu plusieurs chefs principaux de tentative de meurtre, assortis de peines exécutées de manière consécutive et non simultanée, ce qui explique la durée totale de l’incarcération. Une période de supervision post-carcérale est également prévue à l’issue de sa peine. Pour justifier cette sévérité, la juge a insisté sur le caractère concret de la menace : déplacement sur les lieux, arsenal complet à bord du véhicule, ciblage d’un événement rassemblant de nombreuses personnes. Le fait qu’aucun coup de feu n’ait été tiré tient, selon l’analyse de la cour, à l’intervention des proches et des forces de l’ordre, et non à une renonciation volontaire de l’accusé. American crime story Pour un lectorat français, une affaire de fusillade déjouée peut sembler presque « typique » du contexte américain, marqué par une circulation bien plus large des armes à feu et par une succession de drames dans des écoles, des lieux publics ou des événements culturels. Ce dossier-ci touche toutefois un univers plus familier aux grimpeur·ses : celui des rassemblements. Cette affaire rappelle surtout une chose : nos falaises et nos salles ne sont jamais totalement à l’abri des failles du monde qui les entoure. À Smith Rock, la fusillade est restée à l’état de projet avorté. À Memphis Rox, en revanche, le drame s’est produit, laissant deux morts et une communauté sous le choc.
- Le Rempart : bastion du sexisme ordinaire de l’escalade
Suite au tollé généré par une de ses publications tapageuses qualifiée de sexiste, la direction du Rempart a publié un communiqué. Entre temps, Vertige Media a recueilli des dizaines de témoignages qui dépeignent l’atmosphère viriliste de la salle d’escalade ainsi que les agissements problématiques de son président, Jérôme Chaput. Qui, lui, s’en défend au nom de l’humour. Enquête sur une affaire qui ne fait plus rire grand monde. On ne saura jamais vraiment pourquoi. L'électricité de l’instant ou un verre de trop. Mais une chose est sûre : quand Jérôme Chaput prend le micro, il est très chaud. Une petite foulée devant les affiches de la compétition, un sourire puis le regard bien planté dans l’assistance, cette annonce : « Alors vous savez pourquoi on fait une compétition 100% mecs ?! Parce que les meufs nous cassent les couilles ! » Bad buzz, Rambo et un poisson d’avril La scène est rapportée par une ancienne salariée, Caroline. Elle explique que depuis que les gérants du Rempart, une salle d’escalade située en Seine-et-Marne (77) ont commencé à introduire le concept de compétitions genrées en 2022 (100% mecs ou 100% filles, ndlr), les soirées sont devenues un peu électriques. Du gros son, des potes, de l’alcool. C’est particulièrement le cas pour le contest qui se déroule ce 12 mai 2023. « C’était l’anniversaire de Jérôme, le cofondateur et organisateur de l'événement, continue Caroline. Donc l’événement était particulièrement arrosé. » L’annonce du président et cofondateur du Rempart ne suscite pas de réaction. « Moi, derrière le bar, ça m’a évidemment choquée, confie Caroline. Mais les personnes présentes à l'événement étaient pour la majorité des proches de Jérôme, donc ils y étaient habitué·e·s. » Avant d’ajouter : « De toute façon, c’est l’humour du Rempart ». Selon Caroline, cet humour se distille à chaque soirée organisée par la salle d’escalade. Hors les murs, il se répand aussi sur les réseaux sociaux à travers les textes de présentation de chaque événement posté par Le Rempart, sur Facebook ou Instagram. Pour une étape programmée en date du 4 avril 2022, les organisateurs parlent d’un « contest 100% mecs du biceps, de la sueur, de la bière et le retour du BBQ !! » en ajoutant « pour les filles c'est soirée avec un Cosmo à la main à matter les gars en attendant le contest 100% filles qui arrive le 16 mai ! » Justement, à l’orée du 16 mai 2022, le texte qui accompagne l'événement débarque en ligne : « Oubliez votre maquillage et vos faux ongles, des cris, du sang, des larmes, de la sueur et de la magnésie feront l’affaire ! » Si pour « le contest 100% mecs », la salle organisait un BBQ, là ce sera Poké Bowl. À chaque étape de contest, la même sauce secrète : des blagues mais aussi des « faits » comme des ouvertures « typées bonhommes » ou « des posters de Rambo et Marlène Chiappa (sic) dans Playboy à gagner. » Jusqu'en fin 2023, Le Rempart fait de l’humour sans problème. Mais le 7 novembre, une publication annonce la tenue d’un autre « Contest 100% féminin » et fait cette fois polémique en ligne. Le texte en question intègre les mêmes ingrédients habituels mais cette fois une mention est ajoutée, témoignage que les anciennes blagues n’ont visiblement pas plu à tout le monde : « ⚠️L’humour est-il universel ? Perso, je crois pas, mais à vous de me dire ! Dans tous les cas, si vous êtes un peu susceptible, on vous aime beaucoup, alors ne lisez qu’à partir du petit cœur ! Par contre si vous aimez rire, allez-y ! ». Cette fois-ci, les réactions affleurent sur les réseaux sociaux. Certain·es grimpeur·ses publient leur indignation. Parmi eux·elles, Sophie Berthe, grimpeuse et activiste belge. Celle qui a lancé le hashtag #balancetongrimpeur l’année passée partage alors les stories et les témoignages de personnes choquées ou mal à l’aise face à l’humour du Rempart. Elle-même interloquée, elle épluche alors plusieurs autres publications de la salle du 77, notamment les récapitulatifs très fournis des contests, comme celui-ci datant de 2022. À ce propos, elle publie : « À quel moment tu peux te sentir respectée dans cette salle d’escalade en tant que personne sexisée, quand on parle de toi de cette manière ? (...) Une salle d’escalade ne peut pas publier ce genre d’article (...) plusieurs personnes m’ont envoyé un message pour me partager leur mal-être face aux newsletters du Rempart. De nouveau, je ne suis pas la seule à le penser. Je ne suis pas la seule à dénoncer. » En effet, fin 2023, plusieurs témoignages se répètent sur les réseaux sociaux. Mais la direction du Rempart modère les commentaires et le bad buzz retombe. Pendant ce temps-là, la salle d’escalade reprend le cours de ses publications humoristiques comme celle-ci sur un poisson d’avril du 1er avril 2024 où la salle fait croire à ses abonné·e·s qu’ils peuvent grimper nu·e·s le temps d’une journée. Au fur et à mesure de l’année, les publications s'adoucissent... jusqu’au 5 novembre dernier où le compte Instagram du Rempart s’embrase à l’annonce, sur Instagram, d’un autre contest « 100% filles ». Cette fois-ci, le post affiche la recette bien connue de la maison : de l’humour potache. Sauf que cette fois-ci, face au nombre de commentaires indignés, Le Rempart décide de dépublier dans la soirée. Puis, une semaine après, le mercredi 12 novembre, la salle publie un communiqué en expliquant que l’équipe « regrette profondément que cette publication ait pu être reprise ou détournée pour illustrer des comportements ou des valeurs qui ne reflètent en rien [la] salle. » Pas d’excuses, plutôt une mise au point car la communauté du Rempart s’est « toujours construite autour du respect, du partage, de la liberté et de l’égalité (...) » « J’avais aussi de l’affection pour Jérôme. Je trouve qu’il a vraiment créé un truc bien avec le Rock Tour. Mais là, on a dépassé les bornes. C’est de la pure beauferie. » Laura, grimpeuse amatrice participante du Rock Tour Sous le post supprimé, Pauline – une grimpeuse habituée des événements du Rempart – avait exprimé son mécontentement en écrivant : « Encore des hommes qui n’ont rien compris au sujet... » Elle verra non seulement son commentaire effacé avec le post mais aussi l’annulation de sa participation à une étape du Rock Tour. Jérôme Chaput, cofondateur et président de la salle du Rempart est également fondateur du Rock Tour : un circuit d’escalade créé en 2015, devenu une référence en matière de contest privé. Grimpeuse angevine, Pauline s’était inscrite à l’édition d’Angers. Le lendemain de son commentaire, elle reçoit un email de Jérôme Chaput que nous publions ici qui lui explique que le remboursement de son inscription vient d’être réalisé. « J’imagine que tu ne tiens pas à financer un goujat dans mon genre », écrit-il. Sauf que Pauline, elle, n’avait rien demandé. Le post du 5 novembre dépublié par les équipes du Rempart « J’ai été choquée de la démarche, nous explique-t-elle. Personne ne m’a appelé, personne ne m’a demandé mon avis. J’ai donc décidé de poster ce qu’il m’arrivait sur les réseaux sociaux. » L’épisode devient viral, c’est une histoire dans l’histoire. Pauline n’est pas la seule grimpeuse amatrice du Rock Tour à s’être émue de la communication du Rempart. D’autres grimpeur·ses habitué·e·s de l'événement ont fait part à Vertige Media de leur immense déception. Pour eux·elles, cela signifie la fin de leur participation. « On en a beaucoup parlé autour de nous, confie Laura, une grimpeuse amatrice qui participe au Rock Tour depuis deux ans. Et on a décidé de boycotter l'événement. Je ne vois pas comment on peut faire autrement. » Laura* se dit « dégoûtée » car elle affectionne beaucoup le circuit de Rock Tour et l’ambiance qui allait avec. « C’était franchement unique en France, continue-t-elle. C’était hyper chaleureux, pour tous les niveaux, dans une bonne ambiance sans stress. » Laura décrit la convivialité, la bonne musique, les copain·ines avec qui boire des coups. « J’avais aussi de l’affection pour Jérôme, continue Laura. Je trouve qu’il a vraiment créé un truc bien et c’est un super ouvreur. C’est aussi un bon fêtard et on savait qu’il pouvait faire deux ou trois vannes un peu border. Mais là, on a dépassé les bornes. C’est de la pure beauferie. » Un président ne devrait pas dire ça Contacté par téléphone, Jérôme Chaput confie à Vertige Media « ne pas comprendre tout ce torrent de haine qui s’abat sur lui, et sa salle ». Il continue : « Je ne pensais pas que cela puisse choquer les gens. J’avais l’impression, visiblement à tort, que ce n’était pas grave. Est-ce que cela mérite ce qu’il se passe après ? Est-ce qu’on n’a plus le droit de vivre, du coup ? Est-ce que je n’ai plus le droit d’ouvrir cette salle ? On a plus rien ? Attendez les gars, on a le droit de penser des choses différentes. Moi, je ne pense pas que les femmes soient inférieures aux hommes. On peut me prêter tous les maux mais pour moi, c’est l’exacte similitude entre les deux. » Au sujet du post dépublié par ses équipes mercredi 5 novembre au soir, le président du Rempart confie d’abord « ne pas être un spécialiste de la communication ». « Il y a une chose que je n’avais pas comprise, c’est que sur les réseaux sociaux, il faut être neutre. Alors que moi, je pensais que c’était un espace d’expression où l’on pouvait s’amuser. » « Dans le bureau, à table, j’étais entourée d’hommes. Je me prenais des remarques sexistes tous les jours. Et quand je disais que ce n’était pas drôle, on me répondait que “j’étais trop sensible”, que “je n’avais pas d’humour”. Je me suis rendue compte que je râlais tout le temps, que je ne voulais plus me lever le matin. Je pense que j’étais à la limite du burn-out » Caroline, ancienne salariée du Rempart Quand Jérôme Chaput crée Le Rempart en 2020 avec cinq autres associés, il ouvre la salle avec une philosophie. « Moi j’aime beaucoup rire, je rigole de tout, confie-t-il au bout du fil. L’escalade pour moi c’est un sport où l’on vient se faire plaisir. C’est quelque chose de léger. Mon message, c’est : amusons-nous. » Une vision que le chef d’entreprise fait ruisseler dans sa communication, son management et ses équipes. Caroline a travaillé trois ans au Rempart. Au départ, elle faisait à l’accueil mais au bout d’un an, son supérieur lui propose un poste « à la comm’ ». La jeune femme s’installe alors dans « le bureau » avec Jérôme Chaput et un de ses associés, au fond de la salle. « Il nous expliquait qu’il fallait sortir de la communication convenue des autres salles d’escalade comme Climb Up (surnommée “Grimpe en Haut” dans certains posts du Rempart, ndlr), explique-t-elle. Je devais faire la base des textes des contests sur Google Doc, puis mes patrons rajoutaient plein de blagues avant de publier ». Au moment d’appuyer sur le bouton de mise en ligne, Caroline confie qu’elle était souvent gênée : « J’ai fini par prendre sur moi en me disant que c’était la ligne éditoriale du Rempart et que de toute façon les posts étaient écrits à la première personne du singulier donc les gens comprendraient que c’était surtout l’humour de Jérôme. » Assez vite, l’humour de Jérôme Chaput ne fait pas rire tout le monde. Son entourage professionnel prend parfois la mouche. Les frustrations s’accumulent. Jusqu’à l’explosion. Un jour, une dispute éclate entre le président et un de ses associés. Ce dernier ne tient plus, il s'emporte devant la clientèle et se réfugie dans la cuisine en criant. Caroline est témoin. « Ils n’étaient jamais d’accord, pose-t-elle. Mais là, il a explosé. Jérôme a pour habitude de mal parler aux gens et depuis des mois, ils prenaient son associé pour son employé en le rabaissant devant les client·e·s. » Résultat : cet associé, toujours actionnaire du Rempart, a fini par partir. « C’est un trait caractéristique de la personnalité de Jérôme Chaput, continue Caroline. C’est un leader, mais un leader qui met les autres à bout. » Elle-même relate une scène d’humilation - « une parmi d’autres » - où la jeune femme se retrouve avec son patron à table tandis qu’une cliente vient les interpeller. « Ce bloc est vraiment dur dites-donc ! », dit-elle. Et Jérôme Chaput de répondre : « Tu rigoles ou quoi ? Même Caro a réussi à le faire ! » « Il a quand même créé de super trucs, à commencer par le Rock Tour, poursuit Gabriel. Il va vraiment dans le fond de chaque projet. Le problème, c’est qu’il ne met pas les formes et cela se fait au détriment de la qualité de ses relations au travail » Gabriel, un ancien collaborateur de Jérôme Chaput C'est Jérôme Au-delà de son humour clivant, le fondateur du Rock Tour a une certaine réputation dans le milieu de l’escalade. Ancien compétiteur national, fort grimpeur de bloc, celui qu’on surnomme « Jéjé du Cuvier » (en référence à un secteur bien connu de Bleau, ndlr) a multiplié les projets ces dernières années. Au sein de la PME intitulée Globe Climber créée en février 2015, il a lancé le Rock Tour, Le Rempart mais aussi des séminaires d’entreprise, des stages et des cours d’escalade en forêt et même un escape game baptisé « La Quête du Bloc Ultime ». « C’est quelqu’un qui bosse énormément et qui y met beaucoup d’énergie, indique Gabriel, un moniteur d’escalade qui a collaboré avec Jérôme Chaput à l’été 2025. On peut lui reprocher beaucoup de choses mais pas d’aller au bout de ses idées. » Divers témoignages comme celui de Gabriel – provenant de gens qui ont travaillé avec lui mais qui souhaitent rester anonymes – décrivent un entrepreneur acharné, couteau suisse, très créatif. « Il a quand même créé de super trucs, à commencer par le Rock Tour, poursuit Gabriel. Il va vraiment dans le fond de chaque projet. Le problème, c’est qu’il ne met pas les formes et cela se fait au détriment de la qualité de ses relations au travail. » Le moniteur d’escalade indépendant évoque plusieurs contrariétés l’été de sa collaboration avec le fondateur de Globe Climber. Des changements d’organisation de dernière minute, une pression constante, des communications tendues. Gabriel l’admet, cela arrive dans toutes les boîtes. Mais ce dernier souffle aussi que Jérôme Chaput a ceci de particulier qu’il s’immisce dans tous les compartiments de la vie de ses collaborateur·ices. « Il se permettait des grands raisonnements sur la façon dont je devais vivre ma vie, poursuit Gabriel. Je suis toujours allé de petit boulot en petit boulot, et il l’évoquait toujours avec mépris. Pour moi, c’est quelqu’un qui n’aime pas d’autres façons de travailler que la sienne. » Dans plusieurs de ses communications, Jérôme Chaput insiste sur l’effort, le mérite, la détermination et ne laisse aucune place à « l’excuse ». « C’est une façon de voir la vie qui peut prendre des tournures parfois assez radicales, continue le jeune Bleausard. Avec les enfants qu’on encadrait, il était vraiment dans la compétition. Il m’expliquait qu’il les avait défoncés à un jeu de tractions. Il était fier parce que la semaine d’après, les gamins étaient revenus plus forts. » Le choeur des hommes Avant que le post du Rempart ait été dépublié le 5 novembre dernier, plusieurs hommes habitués de la salle ont également exprimé leur mécontentement. Le lendemain, certains d’entre eux ont reçu un message que s’est procuré Vertige Media où il écrit : « Ainsi je travaille comme un dingue, en délaissant ma famille, les amis, l’escalade, l’argent. Ces sacrifices je les fais pour mes clients, pour qu’ils soient libres de grimper comme ils l’entendent... » Au téléphone, à plusieurs reprises, le patron du rempart a aussi invoqué « le boulot de dingue » qu’il faisait pour les autres, qu’il a aidés, à qui il a proposé un job parfois en les croisant en pleine forêt. Beaucoup de témoignages viennent le confirmer. Comme beaucoup de faits indiquent que tout autour de lui, des collaborateur·ices partent. D’abord, un premier associé du Rempart en 2022, puis un autre l’année d’après. Entre-temps, c’est Caroline qui obtient une rupture conventionnelle en juin 2023 pour refermer la porte d’une salle qu’elle voulait quitter depuis un an. « J’avais une montagne de travail pour laquelle je n’étais pas bien payée, confie-t-elle. Dans le bureau, à table, j’étais entourée d’hommes. Je me prenais des remarques sexistes tous les jours. Et quand je disais que ce n’était pas drôle, on me répondait que “j’étais trop sensible”, que “je n’avais pas d’humour”. Je me suis rendue compte que je râlais tout le temps, que je ne voulais plus me lever le matin. Je pense que j’étais à la limite du burn-out ». Quand Caroline claque la porte du Rempart, elle referme définitivement le chapitre de trois années d’expériences professionnelles dégradées. Si la jeune femme a connu de très bons moments à la salle, elle décide de ne plus y retourner et coupe tous les réseaux qui la connectent à son ancien lieu de travail. « J’ai mis plus d’un an à m’en remettre, confie-t-elle. J’avais peur de croiser Jérôme, même voir sa camionnette c’était quelque chose qui pouvait me faire vriller. J’ai ressassé longtemps tout ce qu’il s’est passé en me demandant si au fond ce n’était pas moi le problème parce que des ami·e·s continuaient d’aller à la salle. » Après le départ de Caroline et sans associés divergents, Jérôme Chaput continue d’imprimer sa vision de l’amusement et de l’humour au Rempart. Désormais, il ne faut pas que celle-ci ne soit que dans les textes en ligne mais dès le comptoir d’accueil. Plusieurs ancien·nes salarié·e·s ont relaté à Vertige Media les formations de certain·e·s membres de l’équipe. Un petit groupe de nouvelles recrues se réunissait dans une autre salle d’escalade à la demande de la direction. Objectif : leur inculquer les principes de l’accueil au Rempart. « On nous a d’abord vaguement expliqué qu’il fallait avoir de l’humour pour travailler chez eux, puis on nous a mis en situation, décrit l'une d’entre elles. C’était comme au théâtre où il fallait jouer des rôles. Je jouais le rôle de l'hôtesse d’accueil et mon formateur m’expliquait qu’il fallait que je dise à un petit garçon et sa maman que la raison pour laquelle il devait venir grimper dans la salle, c’était parce qu’il y avait des belles gosses. » « Je suis dans la salle et je crois entendre le mot “fesse” dans les enceintes. Je ne suis pas certaine d'avoir entendu le mot mais cela m’interpelle tellement que je suis allée le voir pour lui demander. Il a nié, m’a dit que jamais de la vie il aurait parlé de fessier au micro. Et puis il me sort : “Le tien est pas mal en revanche” » Eva, une cliente du Rempart « C’était de l’humour. » De tous les propos ou les situations vexatoires évoquées, Jérôme Chaput s’en défend avec le même argumentaire. S’il évoque parfois des « maladresses » ou « des failles », il affirme aussi que beaucoup de personnes apprécient ses blagues au Rempart. Vertige Media s’est entretenu avec une d’entre elles, Marion*, abonnée de la première heure. Elle certifie que la majorité des événements de la salle ainsi que leur ambiance n’ont jamais posé de problème à personne. Par ailleurs, elle indique que Pauline – la grimpeuse angevine – y prenait souvent part et se demande pourquoi elle n’a rien dit avant. Elle assure aussi que les hommes qui ont commenté le post « avaient la tête basse » le lendemain. Après le post du 5 novembre, des digues ont vraisemblablement sauté au Rempart laissant une atmosphère étrange où la vérité n’est nulle part, le ressentiment partout et où des gens qui critiquent la communication « sexiste et misogyne » du gérant le soir viennent y grimper le lendemain. Jérôme Chaput le répète à l’envi au cours de notre échange : « Ce qui me déçoit le plus, c’est que des gens que je connais très bien ont préféré balancer leur commentaire sur les réseaux plutôt que de venir me parler ». Il l’assure : personne ne l’a jamais confronté à sa communication maladroite. « Cela fait trois ans qu’on fait les mêmes posts, jamais personne n’est venu me voir pour se plaindre, continue-t-il. Une fois en forêt, j’ai croisé Sophie Berthe, elle était assise à côté de moi, elle ne m’a même pas parlé. Mais discutons ! Expliquez-moi ! J’ai besoin d’arguments ! » C’est oublier l’analyse approfondie de la grimpeuse-activiste à propos des communications du Rempart en 2023, largement partagée sur les réseaux sociaux. C’est oublier les messages privés que Jérôme Chaput envoie à celles et ceux qui osent lui écrire et dans lesquels il se victimise : « Pour toi, je suis sûrement trop misogyne ou incompétent », « Vous pensez que je suis un salaud, misogyne, goujat et sûrement tout ce qui va avec raciste, homophobe et compagnie ». Si Jérôme Chaput veut vraiment discuter, pourquoi utilise-t-il cette rhétorique de la victimisation qui met sa remise en question à distance ? Les vraies questions sont ailleurs : est-ce que Jérôme Chaput a manifestement eu des agissements sexistes ? Est-ce que sa salle a fait l’objet d’accusations de misogynie ou de sexisme ? A priori, non. Pas de traces sur les réseaux sociaux ni dans un quelconque post ou avis Google. Mais depuis l’emballement médiatique autour du Rempart, plusieurs sources ont témoigné à Vertige Media des épisodes problématiques dont certains sont précis, datés et confirmés par des témoins. La fête est finie Ça commence par une ambiance. À mesure que la relation avec certains de ses associés se dégrade, Jérôme Chaput invite de plus en plus d’amis proches à la salle. Une ancienne cliente, habituée à tel point qu’elle donnait parfois un coup de main au bar, parle d’une « ambiance macho » où « les mecs l’appellent chérie au comptoir et trinquent “aux putes” ». Très vite, le mercredi soir devient « le soir des potes de Jérôme ». « En gros, ils prennent possession du sauna (qui est mixte au Rempart, ndlr), y mettent un fût de bière et y restent toute la soirée, continue-t-elle. Quand ils sont sur les tapis de la salle, ils regardent les femmes ou les débutants et font des remarques du genre : “Regarde comment elle est nulle à chier celle-là”. » Cette ancienne habituée a cessé de venir grimper au Rempart depuis plus d’un an. « Quand on me dit que chez moi, les femmes ne sont pas en sécurité, c’est faux. J’ai quand même organisé un contest féminin alors que tout le monde me disait de ne pas le faire. Je me suis battu pour le faire et je prends des seaux d’insultes. » Jérôme Chaput D’autres clientes certifient que les « mercredis soir » existent toujours. Parmi elles, Eva a décidé de ne plus y aller ce soir-là. La jeune femme indique adorer Le Rempart, son ambiance, le personnel, ses ouvertures et sa communauté d’abonn·e·s qui s’est transformée en cercle d’ami·e·s proches. Cela dit, elle évite « les deux gérants de la salle » : Jérôme Chaput et son associé. Entre elles et eux, un grand malaise s’est installé à mesure de propos qu’elles jugent « sexualisants, dégradants et inacceptables ». « Cela a commencé avec l’associé de Jérôme qui une fois, a trouvé mon maillot de bain deux pièces aux objets trouvés, raconte-t-elle. En me le rendant il m’a une fois dit : "Ça a dû plaire aux mecs du sauna dis-donc. D'ailleurs la prochaine fois que tu vas au sauna, fais-moi signe". Puis il a réitéré, puis une autre fois. Trois fois.C’est devenu tellement lourd que j’ai dû me plaindre. » Un autre épisode, « plus grave », s’est déroulé peu de temps après, en janvier 2025, pendant un contest 100% dalle. Elle poursuit : « Jérôme Chaput est au micro et deux grimpeuses sont en train de grimper. Je suis dans la salle et je crois entendre le mot “fesse” dans les enceintes. Je ne suis pas certaine d'avoir bien entendu le mot mais cela m’interpelle tellement que je suis allée le voir pour lui demander. Il a nié, m’a dit que jamais de la vie il aurait parlé de fessier au micro. Et puis il me sort : “Le tien est pas mal en revanche” ». Eva reste prostrée. « Vous savez comme quand votre cerveau bug et que vous restez figée », décrit-elle. Si elle ne réagit pas dans l’instant, la grimpeuse ne renouvelle pas son abonnement de la salle peu de temps après, à cause de l'incident. « Je n’étais vraiment pas bien, poursuit-elle. Personnellement, je viens grimper pour voir mes ami·e·s mais aussi prendre confiance en moi. Et avec ces remarques sexualisantes, j’avais l’impression qu’on me regardait comme un bout de chair. Je me suis soudainement sentie très mal à l’aise » Eva part du Rempart mais se rend vite compte que ce n’est pas la bonne solution. Parce qu’elle quitte ses ami·e·s, son loisir, sa passion. « J’ai essayé d’arrêter, glisse-t-elle. Puis je me suis isolée. J’ai fini par me dire que je ne devais pas perdre une partie importante de ma vie pour deux gérants qui me mettent mal à l’aise. Pourquoi ce serait aux personnes à qui on a manqué de respect d’en pâtir ? » Si Eva témoigne aujourd’hui, c’est aussi pour briser une omerta et verbaliser ce que peuvent vivre beaucoup de femmes au Rempart. « Je ne veux pas que la salle ferme, affirme-t-elle. Mais je ne veux pas non plus que les comportements de ses deux gérants continuent. » À l’autre bout du fil, Jérôme Chaput nie. « Quand on me dit que chez moi, les femmes ne sont pas en sécurité, c’est faux, assène-t-il. J’ai quand même organisé un contest féminin alors que tout le monde me disait de ne pas le faire. Je me suis battu pour le faire et je prends des seaux d’insultes. Alors pourquoi je le fais ? Parce que quand les filles viennent, elles sont contentes. » À l’heure où nous publions, ni Jérôme Chaput ni Le Rempart n’ont publié d’excuses, simplement « des regrets ». Pendant ce temps-là, le tollé suscité par la dernière communication de la salle de Seine-et-Marne continue d’éclabousser le monde de l’escalade puisque Globe Climber a annoncé hier l’annulation d’une étape du Rock Tour, à Angers. À Vert-Saint-Denis, beaucoup de grimpeur·ses qui fréquentent Le Rempart s’interrogent sur le climat de leur salle, et s'inquiètent de son futur sort. Lors de notre échange téléphonique, Jérôme Chaput nous glissait : « Ce n’est pas l’humour le problème, c’est moi ». Certains le savent déjà puisque parmi les actionnaires, il en existe qui ne cautionnent déjà plus les agissements de son président. Selon nos informations, l’un d’entre eux aurait même demandé la convocation d'une assemblée générale extraordinaire pour délibérer sur le futur de l’organisation. Et cela ne devrait pas faire rire tout le monde. *Le prénom a été modifié
- Deux ascensions remettent Gaza au sommet des conversations
Au Colorado (États-Unis) puis à Java (Indonésie) : en quelques jours, deux actions spectaculaires rappellent — n’en déplaise à celles et ceux qui somment de « laisser la montagne tranquille » — qu’une paroi n’est plus seulement un décor, c’est aussi un média. (cc) Ari Yulison / Instagram Alors que l’attention internationale portée à Gaza se relâche au gré d’annonces de cessez-le-feu et de bilans qui descendent en bas de page, des grimpeur·euse·s choisissent la verticalité pour rappeler que le conflit n’est pas clos. À Golden (Colorado, États-Unis), une bannière « Stop the Genocide » surgit au-dessus d’un secteur très fréquenté. Sur le mont Raung (Java, Indonésie), une expédition plante côte à côte les drapeaux indonésien et palestinien. Deux gestes courts, impeccablement visibles, qui font remonter le sujet en haut des fils d’actualité — et des conversations. Deux gestes, une scène mondiale Le 9 novembre 2025, au secteur Canal Zone (Clear Creek Canyon), huit personnes suspendent une bannière « Stop the Genocide » d’environ 7,5 m × 3 m — la même toile déjà utilisée sur El Capitan en 2024. L’installation est annoncée « réversible » : pas de perçage, temps court (environ deux heures), retrait immédiat. Le porte-voix du groupe, Parker Schiffer, enseignant et grimpeur, assume une stratégie de visibilité ordinaire : installer le message sur un axe routier où passent automobilistes, cyclistes et grimpeur·euse·s, autrement dit un public mixte et non captif. Le pari est simple : rappeler plutôt que convaincre, remettre un sujet à hauteur de regard dans un moment de relâchement médiatique. Le 11 novembre 2025, l’expédition « 1,000 Mountain Climbers for Palestine » atteint le mont Raung (3 344 m) et tient une brève cérémonie : lecture d’un texte de soutien, drapeaux indonésien et palestinien plantés côte à côte, images reprises par la presse locale. L’action s’inscrit dans le Bulan Solidaritas Palestina 2025 (Mois de solidarité avec la Palestine), coordonné par des organisations indonésiennes de sensibilisation et de collecte — dont l’Aqsa Working Group, réseau associatif très implanté. À la clé : pédagogie (expliquer, contextualiser, ritualiser) et levée de fonds (notamment pour un projet d’hôpital mère-enfant à Gaza), avec des images pensées pour une large circulation nationale. Ce qui relie Golden et le Raung dépasse la géographie : dans les deux cas, la hauteur sert d’outil de récit. Une falaise de bord de route et un volcan n’ont pas la même symbolique, mais ils partagent une propriété rare : transformer un message en image immédiatement lisible, facile à relayer, qui déborde le seul milieu de la grimpe. Pourquoi maintenant ? D’abord, le moment. Une trêve, même partielle, ralentit la couverture sans éteindre la crise. L’agenda médiatique se réorganise, l’actualité « chaude » se déplace, et ce déplacement produit un angle mort : on sait que « quelque chose » se joue encore, sans le voir. Ces actions s’attaquent précisément à ce vide : elles réinjectent de la présence — non par la démonstration sportive, mais par l’évidence visuelle. Ensuite, les publics. Aux États-Unis, la bannière de Golden vise le quotidien : on passe dessous, on photographie, on débat, parfois on s’agace — mais on re-met des mots sur un sujet qu’on croyait « en pause ». En Indonésie, où la solidarité pro-palestinienne est massive et durable, la séquence du Raung fonctionne comme un rite civique : elle agrège associations, médias et donateur·rice·s, et s’inscrit dans un calendrier national de soutien. Deux dramaturgies très différentes, une même fonction : maintenir la visibilité. Enfin, la forme. Là où la montagne se politise, la réversibilité devient la ligne de crête : temps court, aucune trace, pas d’entrave durable aux autres usager·ère·s. Cette hygiène d’intervention n’est pas un détail. C’est une condition d’acceptabilité dans des milieux où l’accès se négocie (écologie, foncier, capacité d’accueil). Elle distingue une action qui ajoute du sens d’un coup d’éclat qui fabrique une réaction hostile. Ce que ces gestes disent de la montagne — et de nous La montagne n’a jamais été neutre : elle est traversée par des arbitrages (accès, biodiversité, tourisme), des récits (héros, tragédies, conquêtes) et des prises de position. La nouveauté n’est donc pas la politisation, mais le mode opératoire : des gestes brefs, soignés, contextualisés, conçus pour vivre autant sur place que dans l’économie des images. C’est là que la grimpe joue un rôle spécifique : elle offre trois atouts logistiques — hauteur, lisibilité, compacité — à condition d’assumer trois devoirs : respect du lieu, des autres, des règles locales. On peut discuter de l’opportunité — certain·e·s continueront de dire « la montagne, c’est le refuge, laissez-la tranquille ». On peut aussi constater que ces actions n’usent pas ce refuge. Elles l’empruntent pour signaler : « ce n’est pas terminé ». Dans un paysage saturé de discours, l’ascension — brève, propre, assumée — devient pointeur : elle ne clôt rien, elle désigne ce qu’on s’apprêtait à ne plus voir.
- KAYA, ou la bataille du topo à l’ère numérique
Un ouvreur du Wyoming (un État de l'ouest des États-Unis) accuse l'entreprise américaine KAYA d’avoir « plagié » son topo papier. Au-delà du clash, demeure une vraie question : crédit, droit d’auteur, gouvernance des données… et l’avenir de la mémoire des falaises. © Iliya Jokic / Unsplash Été 2025 : un post sur un forum en ligne allume la mèche. David Lloyd, auteur d’un guide de bloc au Rock Shop (Wyoming), affirme que KAYA aurait transposé l’index et le découpage du topo en version numérique sans son accord. L’affaire devient virale sur Reddit, puis gagne la presse outdoor américaine début octobre. À mesure que les commentaires s’empilent, le débat se déplace autour d'une question de fond : « qui écrit — et à qui appartient — la mémoire d’une falaise ? » Et, côté plateformes, « que doivent-elles aux auteur·es, aux clubs locaux et aux sites eux-mêmes ? » KAYA, mode d’emploi Née en 2019, à Boulder dans le Colorado, KAYA s’est d’abord présentée comme « l’application des grimpeur·se·s » : un journal d’ascensions (historiques, vidéos, commentaires), des outils de progression (suivi, analyse des données), et un réseau communautaire pensé pour relier la résine au rocher. En 2020, malgré l’année Covid, la plateforme passe de 35 à 230 salles partenaires et devient l’outil digital de compétitions pour USA Climbing (l'organisme national officiel qui gère et régule l'escalade de compétition, ndlr). Au printemps 2021, Kimberly Ang prend la direction et annonce une stratégie claire : faire de KAYA le hub de référence – gratuit pour les salles (gestion d’ouvertures, challenges, circuits) et payant pour les grimpeur·se·s (analyse des performances, recommandations personnalisées, découverte de voies). L’entreprise revendique alors près de 4 millions de dollars levés, via des investisseurs de l’écosystème fitness et des business angels, et une vision : agréger l’écosystème grimpe – ses données, ses pratiques, sa culture. Cet ADN produit deux mouvements complémentaires : Côté produit, KAYA aspire la beta dispersée (Instagram, YouTube, Vimeo), la normalise et la restitue via une interface mobile soignée. La promesse ? Tout au même endroit, disponible aussi bien en ligne que hors ligne. Côté terrain, la marque joue la carte communautaire : collaborations avec des associations locales, opérations avec Access Fund, et une politique diversité & inclusion assumée (le « Climber’s Pledge », une collecte d’environ 40 000 dollars pour The Brown Ascenders). L’ambition affichée : fluidifier la circulation du savoir et outiller la progression… sans perdre le lien avec les organisations locales. Entre 2022 et 2025, la trajectoire bouge : l'application passe d'agrégateur de beta à un éditeur de topos numériques. C’est là que le modèle devient sensible. KAYA met en avant une publication « responsable » : auteur·es identifié·es, travail de terrain revendiqué, attribution des historiques, et reversements aux structures locales. En face, certains auteur·e·s de topos papier redoutent une désintermédiation : quand une application centralise les « faits » (noms, cotations, emplacements) et capture l’audience, que reste-t-il de la valeur éditoriale (sélection, descriptions, cartographies, avertissements d’accès) ? Assure-moi si tu peux David Lloyd, ouvreur et auteur de topos (Wind River Range, Unaweep, Rock Shop) raconte dans un billet sur son blog avoir été approché début 2023 par KAYA avec un « Contribution Agreement » très verrouillé : en cas de rupture, la maison-mère Project 9a Labs, Inc « conserverait les « Reference Data » (noms, coordonnées GPS, cotations, etc.), assorti de clauses de renonciation (action collective, procès par jury) et de confidentialité. Côté partage, 60 % pour KAYA et pour l’auteur, un barème allant de 40 % sans avance à 2 250 dollars pour 0 % ensuite, contre 2 250 voies à documenter (noms, cotations, GPS, accès, historiques, descriptions, cartes, photos). Selon David Lloyd, « moins de 2 dollars de l’heure » quand son topo papier tournait à environ 8 dollars par bloc. Ce contexte contractuel éclaire le bras de fer qui suivra. C'est à l'été 2025 que la mèche s’allume. Lloyd accuse KAYA dans un post sur un forum d’avoir transformé son travail papier sur Rock Shop en guide numérique monétisé sans son accord. La discussion quitte les commentaires, enflamme Reddit. Très vite, on dépasse le cas personnel : qui peut rééditer quoi, comment, et avec quelle reconnaissance des auteur·rice·s historiques ? De leur côté, les auteur·ices de topos papier pointent l’angle mort : ne pas copier la prose n’empêche pas de tirer parti du travail éditorial d’autrui sans en payer le coût — années de repérage, de sélection, de cartographie, de choix de lignes et d’avertissements d’accès. © Reddit Au milieu de ce thread Reddit, Matt DeSantis — auteur à l'origine du guide pour Rock Shop proposé par KAYA — complexifie le tableau. Il revendique un travail de terrain substantiel : « chaque bloc visité », recoupements de sources publiques (blogs, vieilles vidéos), échanges avec des ouvreur·ses, et assume une consultation du livre de Lloyd pour vérifier des historiques, pas pour « réécrire ». Surtout, il avance une plus-value : plus d’infos d’accès et un périmètre élargi. Il précise également reverser une part récurrente à l’association locale de Lander (à Wyoming), et défend l’idée qu’un guide numérique accélère la mise à jour des infos sensibles (accès, propriétés privées, nidifications) si la gouvernance locale est associée. L'avis de la presse spécialisée américaine GearJunkie — média outdoor américain reconnu pour ses tests matos et sa couverture d’actualités (randonnée, trail, grimpe, industrie) — replace l’affaire sur une ligne de fracture ancienne. D’un côté, les formes protégées d’un topo papier (rédaction, croquis, photos, mise en page). De l’autre, les faits publics (noms, cotations, positions, historiques de premières) que des plateformes peuvent agréger sans violer le droit d’auteur. Entre les deux, la zone grise qui compte : la valeur de curation — choisir, hiérarchiser, prévenir, cartographier — décisive pour la pratique, mais difficile à protéger juridiquement. Le média insiste aussi sur l’effet plateforme : centraliser l’audience, c’est déplacer la reconnaissance — morale et économique — des auteur·es et des structures locales vers l’application. Deux angles d’inquiétude ressortent : La désintermédiation des topos papier et des revenus qui finançaient l’équipement, l’entretien et la pédagogie d’accès La gouvernance de l’information sensible (sentiers, parkings, propriétés privées, nidifications), qui exige du temps long et des relais locaux. Côté défense, GearJunkie restitue la ligne de KAYA — « des faits, pas de prose protégée », des ratés reconnus et la promesse d’un cadre plus carré (attribution, validation, retraits). Reste l’angle mort : comment reconnaître — et rémunérer — la part non copiable d’un topo, celle qui transforme une liste en mémoire praticable d’une falaise ? En creux, la question devenue centrale : qui écrit, qui diffuse, et qui décide de ce qui doit — ou non — être publié, mis à jour, ou retenu. Qui arbitre l’accès — et selon quelles règles ? Entre foncier privé, nidifications et capacité d’accueil, l’accès n’est pas une donnée neutre : c’est une décision collective. Dans les faits, ce sont les associations locales de grimpe (LCO), les propriétaires et, selon les sites, les fédérations qui connaissent les fragilités, négocient les compromis et assument les conséquences si ça dérape. Une application peut informer et outiller. Elle ne décide pas. En 2025, KAYA publie « Data ethos & retrospective », reconnaît des « apprentissages » et promet des garde-fous (traçabilité, attribution par défaut, retraits/déclassements). Très bien sur le principe, reste l’épreuve du terrain : qui est consulté, à quel moment, sur quels critères, et avec quelle capacité de dépublication rapide quand les signaux virent au rouge (surfréquentation, parkings saturés, sentiers ravinés, périodes de reproduction) ? Concrètement, un cadre crédible tient en peu de choses, mais il doit être formalisé : droit de regard local écrit (référent·e·s, délais de réponse), listes verte/rouge par secteurs avec fenêtres saisonnières explicites, bannières d’accès visibles dans l’application (foncier privé, parkings, sentiers, interdictions temporaire), granularité ajustable de la donnée en zones sensibles (géolocalisation floutée, toponymes génériques), journal public des changements (qui modifie quoi, quand, pourquoi) et canal de signalement simple pour les usager·ère·s. Dit autrement : l’information ne doit pas seulement être juste, elle doit être gouvernée. Sans cadre partagé, la meilleure carte devient un accélérateur d’impacts. Avec lui, elle redevient un outil de protection — aux États-Unis comme ailleurs.
- Para-escalade : extension du domaine de la lutte des cases
Si la catégorisation paralympique peut produire de l'exclusion, faut-il pour autant tout rejeter ? Non, bien entendu. Pourtant, si la para-escalade de compétition est un vecteur puissant d’incitation, elle n'est que la face visible d'une discipline bien plus riche. En salles, sur les falaises, dans les clubs, d’autres escalades se pratiquent. Alors, comment construire un espace commun des escalades ? (cc) LOGAN WEAVER / Unsplash Dans une première partie, Hugues Lhopital décryptait à quel point la classification paralympique, même en voulant produire de l’équité, pouvait générer de l’exclusion. Séoul, septembre 2025. Championnats du monde de para-escalade. Pavitra Vandenhoven, grimpeuse belge d'origine indienne, double championne du monde en AL11 (pour Lower Extremity Amputee, ndlr), est conduite à concourir cette fois avec les hommes. Lors de la deuxième voie de qualification, elle termine 2ème ! Devant elle : Angelino Zeller, l'Autrichien quadruple champion du monde qui va décrocher l'or, et derrière elle : tous les autres concurrents masculins de la catégorie. Au final, elle terminera quatrième du classement général mixte. Ce moment, en apparence anecdotique, raconte quelque chose d'important sur ce que permet la para-escalade lorsqu’on déplace le regard porté sur les rigidités de la classification. Ici, les catégories par déficience priment sur le genre. Hommes et femmes grimpent les mêmes voies, alternativement. Le classement reste ensuite genré, mais le fait que Pavitra ait pu performer à ce niveau, sur une voie mixte, face à des hommes, dit quelque chose sur la possibilité d'une autre approche. Quand l'adaptation devient subversive Le travail exceptionnel accompli par les ouvreuses et ouvreurs engagés dans l'aventure de la para-escalade en témoigne. Ces professionnel·les de plus en plus performant·e·s sont capables d'ouvrir des itinéraires de compétition permettant à plusieurs catégories de s'exprimer, même dans des voies partagées. Cette créativité interroge nos représentations binaires de la performance. Elle nous force à reconnaître que « la performance » n'est pas une chose unique et mesurable, mais une multiplicité de façons de résoudre un problème moteur. Pavitra grimpe différemment d'Angelino, qui grimpe différemment d'une personne déficiente visuelle. Mais tou·tes peuvent grimper sur la même voie, et tou·tes peuvent y exceller. Reconnaître simplement la créativité gestuelle de ces athlètes, et leur travail d'adaptation aux contraintes dictées par les voies, ouvre un nouveau regard sur le handicap. Mais attention au piège : renvoyer les para-grimpeuses et grimpeurs à l'attribut de « super-héros » qui auraient « dépassé leur handicap » en accomplissant des performances exceptionnelles revient à faire perdurer le stigmate et à les enfermer dans une identité « handicapée ». C'est une forme insidieuse de discrimination bienveillante. Tant qu'on continue à voir le handicap comme quelque chose à « dépasser », on perpétue l'idée que c'est un problème, une réduction, une insuffisance. Alors que ces singularités peuvent être reconnues simplement comme des variations parmi d'autres dans l'infinie diversité des corps humains. Les escalades invisibles La para-escalade de compétition, dans sa version institutionnelle (régie par des règles et des modalités fixées par les fédérations nationales et internationales, ndlr) ne constitue évidemment pas la seule modalité de pratique. Des personnes grimpent en autonomie, avec des proches, en salle, en club ou en milieu naturel, sans obligation de se faire reconnaître comme étant en situation de handicap et sans avoir besoin de se référer à une catégorie particulière. Beaucoup vivent avec des situations de handicap invisibles, peu ou pas médiatisables. D'autres grimpent également dans le cadre d'activités thérapeutiques ou rééducatives, accompagnées par des professionnels de l'activité physique adaptée qui utilisent l'escalade comme un support de réhabilitation. Ici, pas de catégories, mais seulement (et surtout) de l'accessibilité par de la présence humaine ainsi que des adaptations du support et des modalités d'escalade en fonction des attentes et des besoins de chaque personne. « Cette représentation de mondes distincts, de deux escalades qui ne se rencontreraient jamais, peut devenir oppressante si elle entérine l'idée qu'il y a d’un côté une « vraie » escalade – celle des valides – et une « autre » – celle des personnes en situation de handicap. Mais c'est faux » Hugues Lhopital C'est dans ces espaces que se joue quelque chose de plus radical que dans les compétitions officielles. Parce que là, il n'y a pas de classification médicale préalable. Il n'y a pas de classification pour savoir qui est « assez handicapé » ou pas. Reste des questions simples et concrètes : Comment cette personne peut-elle grimper aujourd'hui ? Quelles adaptations lui proposer ? Quel est son objectif personnel ? L'escalade, dans ces contextes, retrouve sa véritable nature : un espace ouvert d'adaptation et d'expression. Le rocher ne demande pas notre catégorie. Il interroge juste les ressources que nous pouvons mettre en œuvre, et développer, pour parvenir à attraper une prise et à se mouvoir dans une voie. Et chacun.e y trouve ses propres défis, ses propres solutions et réussites. Le vocable « para-escalade » a été choisi pour s'aligner sur les autres parasports, en référence aux Jeux paralympiques. L'utilisation de ce préfixe évoque l'idée d'une voie alternative, qui existerait « à côté » de la voie classique. Mais la définition géométrique des voies parallèles nous renvoie à l'image de deux droites qui ne se rejoignent jamais et n'ont donc aucun point commun. Cette représentation de mondes distincts, de deux escalades qui ne se rencontreraient jamais, peut devenir oppressante si elle entérine l'idée qu'il y a d’un côté une « vraie » escalade – celle des valides – et une « autre » escalade – celle des personnes en situation de handicap. Deux mondes parallèles, fermés l'un à l'autre, qui ne partagent rien. Mais c'est faux. Et c'est justement ce que les salles, les clubs, les falaises naturelles nous rappellent : ces escalades ne sont que les différentes facettes d’un même tout. Une même escalade, avec d'infinies variations, d'infinies façons de la pratiquer, d'infinies adaptations possibles. « Voir un enfant admirer, les yeux brillants, des para-grimpeuses et grimpeurs présentant des déficiences proches des siennes, légitime alors tout l'engagement et l'énergie mise au service de la compétition en para-escalade » Vers un espace commun Les catégories, comme les règles du jeu en escalade, restent mouvantes. Ce sont des constructions sociales, communément admises dans un espace-temps donné. La bi-catégorisation de l'humanité entre deux « sexes », particulièrement prégnante dans le domaine sportif, est ainsi interrogée de façon de plus en plus vive par la reconnaissance scientifique de l'existence de personnes ne correspondant pas aux critères de tri et se situant alors entre deux groupes ou dans les deux en même temps. La remise en cause de cette séparation, érigée en norme, vient questionner de façon radicale un système hiérarchisé de comparaison des performances. En présupposant qu'il y aurait avantage à être dans un groupe jugé plus performant qu'un autre, on relègue de fait l'autre groupe à des performances moindres, forcément plus désavantageuses. Aloïs Pottier, membre de l'équipe de France de para-escalade, champion du monde, ici à Séoul dans la catégorie RP1 © Nakajima/Timmerman/IFSC Tenir compte de la réalité des conséquences de certaines déficiences sur la grimpe, sans chercher à invisibiliser la singularité des personnes, doit nous conduire à essayer de sortir de la comparaison stérile des performances entre « valides » et « non-valides » – à l'image des comparaisons hommes-femmes. Que peut-on objectivement dire de la cotation d'une voie réalisée avec ou sans la vue, avec une ou deux jambes ? Rien de définitif. Rien qui permette une hiérarchie claire et surtout nécessaire. La para-escalade de compétition institutionnelle n'est qu'une modalité de pratique parmi d'autres. Elle a son intérêt : elle crée de la visibilité, elle inspire des paragrimpeuses et grimpeurs qui se voient représentés dans le sport de haut niveau, elle pousse l'innovation en matière d'ouverture de voies et d'entraînement. C'est toujours une belle réussite lorsqu'une personne concernée, voyant des champions et championnes performer, se sent alors légitime pour accéder elle aussi à la performance. Voir un enfant admirer, les yeux brillants, des para-grimpeuses et grimpeurs présentant des déficiences proches des siennes, et entendre ses parents dire : « Merci, on a enfin trouvé un sport qui lui correspond », légitime tout l’engagement et l’énergie déployés au service de la compétition en para-escalade. Mais celle-ci ne doit alors pas écraser les autres formes de pratique. Elle ne doit pas devenir la seule légitimité de l'escalade pour les personnes en situation de handicap. Parce que là où la compétition exclut – par la catégorisation, par la médicalisation, par la sélection – l'escalade « ordinaire » inclut simplement. Dépasser les catégories nous oblige donc à dépasser ces représentations entre des mondes différents, embarqués sur deux lignes vouées à ne jamais se croiser ni se rencontrer. Construisons plutôt un espace commun des escalades, ouvert et riche de ses hétérogénéités et de sa plasticité, comme un témoignage en mouvement de l'infinie diversité de l'humain. Un espace où coexistent la compétition et le loisir, la performance et l'adaptation, la classification et la liberté. Un espace où chacun peut trouver sa place — non pas parce que sa place a été assignée à une case, mais parce qu'on a créé un espace assez grand, assez flexible, assez accueillant pour que tout le monde puisse y exister. Après tout, face à la roche, nous sommes tou.tes des humain·es inadapté·e·s qui cherchons nos prises.












