top of page

FAIRE UNE RECHERCHE

Search this site

1315 résultats trouvés avec une recherche vide

  • L'escalade explose mais on a un gros problème

    L'escalade est présentée comme « le sport qui monte » jusqu'à en faire l'une des disciplines les plus cools de ces dix dernières années. Cet effet de loupe médiatique produit un impensé : celui d'une pratique toujours réservée à une élite. La solution ? Changer de récit en présentant ce qui compte vraiment : des faits. (cc) mebrooks01 / Unsplash Vous connaissez l'effet de loupe ? Quand plusieurs médias parlent d’un même sujet de la même façon, cela produit ce qu’on appelle un biais de représentativité. Deux millions de pratiquants. Un chiffre qui a doublé en deux ans. Des salles bondées qui poussent comme des champignons en centre-ville. Des compétitions incroyables. Des podiums à gogo. Des performances de dingos. Bref, c'est ça notre effet de loupe. Et vous l'avez compris, il grossit un soi-disant fait : l'escalade est devenue le sport le plus cool du monde. Dans Simulacres et Simulation (1981), un certain Jean Baudrillard disait ceci : « Le pouvoir n'existe plus que comme simulacre ». C'est une des citations les plus connues du philosophe français qui nous dit que nous vivons dans des représentations, souvent faussées par l'image, la médiatisation et le spectacle. Cette représentation médiatique de l'escalade cool crée l'illusion d'une démocratisation massive. Sauf que dans le réel, on raconte une toute autre histoire. Derrière la hype, les salles d'escalade tirent la langue. Des minorités sont discriminées. Toute une frange de la population n'a toujours pas accès à la pratique. La grimpe coûte cher. En capital économique mais également en capital culturel. Résultat ? Vous retrouvez les mêmes personnes dans vos salles et au pied de vos falaises. Généralement des gens qui ont de l'argent, du temps et des codes. Ceci est d'abord un problème de récit. Plus nous dirons que l'escalade est juste cool, plus nous produirons un impensé : celui de réfléchir aux obstacles qui empêchent énormément de gens de pratiquer l'escalade. Comment rendre l'escalade réellement inclusive ? Comment permettre à celles et ceux qui n'ont ni le capital économique ni le capital culturel d'y accéder ? Il existe d'innombrables voies. Mais nous sommes convaincues qu'une des plus importantes reste celle du contre-récit. Questionner les barrières culturelles. Penser la grimpe au-delà des performances inaccessibles et des filtres Instagram. Visibiliser d'autres pratiques, d'autres corps, d'autres histoires. Jetons notre loupe et représentons une pratique accessible à toutes et tous. Alors là, oui, l'escalade sera vraiment cool. Vertige Media s'est donné une mission : traiter l'escalade comme un fait social, culturel et politique. En trois mots ? Ouvrir la voix.

  • Para-escalade : la lutte des cases

    Depuis un an, la para-escalade possède son ticket pour les Jeux Olympiques de Los Angeles 2028. Néanmoins, cette consécration cache une réalité plus complexe : une réduction drastique des catégories qui peut transformer l'inclusion en nouvelle forme d'exclusion. Comment un système conçu pour l'équité produit-il de l'injustice ? Analyse des rouages de la classification paralympique. Brayden Butler, athlète para-américain (RP2) lors des Championnats du Monde 2025 à Séoul © Nakajima/Timmerman/IFSC C'était il y a un an : l'arrivée officielle de la para-escalade au programme des Jeux paralympiques en 2028 à Los Angeles. Le monde paralympique célébrait alors une victoire. Le monde de l’escalade aussi. De loin, la nouvelle avait l’allure d'une décision historique, progressive, impactante. Pourtant, lorsqu’on se penche sur les détails, cette victoire a des conséquences au goût plus amer. Sur les vingt catégories parasportives existantes sur le circuit international de l'IFSC (la fédération internationale d’escalade sportive, ndlr) — réparties équitablement entre femmes et hommes — seules huit ont été retenues pour cette consécration olympique. Une réduction de 60 % qui ressemble moins à une sélection qu'à un tri. Rendez-vous compte : vous êtes grimpeur·se en déficience visuelle, catégorie B3 (pour blind, ndlr). Vous vous entraînez depuis des années, vous participez aux championnats du monde, vous rêvez de Los Angeles. Quand le verdict tombe, c’est votre horizon qui disparaît : seules les B1 hommes et les B2 femmes iront aux Jeux. Ou alors vous évoluez en AL1 (pour Lower Extremity Amputee, ndlr) avec vos limitations des membres inférieurs, mais là encore, seule la catégorie AL2 a survécu à la sélection. Bienvenue dans l'univers kafkaïen de la classification paralympique, où l'excellence sportive se conjugue avec une arithmétique impitoyable. Quand l'inclusion devient mathématique L'IPC — le Comité International Paralympique — n’a pas donné d’explications précises sur les raisons de ces choix. Mais deux arguments-massue servent régulièrement de justification. D'abord, « limiter le nombre de médailles distribuées ». Ensuite, « rendre le spectacle plus compréhensible pour le grand public ». Dit autrement : moins de complexité pour plus d'audience, moins de nuances pour plus de rentabilité. L'industrie du sport-spectacle n'aime pas le gris. Elle préfère les podiums éclairés, les histoires simples, les vainqueurs identifiables. Cette sélection dessine une géographie particulière du handicap « acceptable » : B1 pour les hommes (sans perception visuelle) et B2 pour les femmes (à l'acuité très réduite), AU2 pour les limitations des membres supérieurs, AL2 pour les atteintes des membres inférieurs, et RP1 pour la mobilité et la puissance réduite. Une taxonomie qui fait écho aux grandes heures de la classification scientifique, quand l'humanité se rangeait dans des cases étanches. Avec ce système de tri, des athlètes de haut niveau, des champions du monde parfois, se retrouvent soudainement « trop handicapés » ou « pas assez handicapés » pour mériter une place à la plus grande fête sportive. L'ironie est savoureuse : un système conçu pour inclure les personnes en situation de handicap finit par en exclure davantage. Les origines d'une obsession : classer pour égaliser Fondamentalement, ranger et classifier permet à notre cerveau de mieux discerner et comprendre le monde. Nous avons tracé des frontières entre les objets et la nature, entre les animaux et les humains, entre les hommes et les femmes, entre les jeunes et les vieux. C'est un besoin humain, presque une compulsion. Le monde sportif fonctionne majoritairement sur cette discrimination. Et pour cause : elle est conçue pour entretenir une fiction sportive — celle d'une égalité des chances sur la ligne de départ. Cette représentation reste au cœur de l'adhésion du public à la compétition. On veut croire que le meilleur gagne. Pas le plus riche ou le mieux né. Mais il faut remonter un peu dans l'histoire pour comprendre comment on en est arrivé là. L'histoire du sport olympique moderne est d'abord celle d'un entre-soi, dominé massivement à ses origines par les hommes occidentaux, puis s'élargissant progressivement aux femmes et aux athlètes issus d'autres continents. Suite à la mise en place d'activités sportives destinées aux soldats blessés après la Seconde Guerre mondiale, avec des visées thérapeutiques de réhabilitation physique (à Stoke Mandeville en Angleterre), c'est seulement en 1960 à Rome que les « invalides » ont pu participer à leurs propres jeux, séparés de ceux des « valides ». Les catégories para-sportives, une classification des corps, s'est construite progressivement à partir de là. L'institution sportive préfère ne pas se confronter à ces réalités, en ne se concentrant que sur ce qui est mesurable, visible et potentiellement classable : le corps. Les catégories sont censées garantir l'équité. Sauf que c'est une illusion, bien sûr. Car si vous dépassez le seul critère de « l'apparence » (être reconnu comme homme ou femme, par exemple), il devient évident qu'il est impossible de garantir que chaque athlète aura bénéficié de conditions d'entraînement équivalentes. Comme dans le monde sportif valide, certains ont accès à des entraîneurs de haut niveau, d'autres grimpent seuls dans une salle municipale. Certains viennent de familles aisées qui financent leur parcours, d'autres travaillent à côté. Certains ont accès à un système de santé de qualité, d'autres non. Cette mise aux normes des corps ne tient pas compte d'autres critères, pourtant directement liés aux facteurs de la performance : la qualité des parcours socio-sportifs, l'accès à un système de santé de qualité, ou la possibilité de bénéficier de ressources matérielles, financières et humaines à la hauteur des exigences du haut niveau. Cela fait beaucoup, pourtant, l'institution sportive préfère ne pas se confronter à ces réalités, en ne se concentrant que sur ce qui est mesurable, visible et potentiellement classable : le corps. Une athlète britannique lors de la Coupe du monde d'escalade à Innsbruck en 2025 ©️ Lena Drapella/IFSC Le coefficient fantôme : quand l'équité produit de la confusion L'histoire de la para-escalade en compétition l'illustre parfaitement. En 2011, à Arco, première compétition officielle avec 35 athlètes venus de 11 nations, les organisateurs ont expérimenté une approche différente : tout le monde grimpe les mêmes voies, mais un « coefficient de handicap » s'applique au classement final pour rétablir une forme d'équité face à une exigence de difficulté commune. Ce système présentait l'intérêt de chercher une forme d’égalité, en tenant compte des singularités de chaque participante et participant, tout en leur proposant de se confronter aux mêmes voies. Mais face aux problématiques apparues — complexité de définition du coefficient de limitation, installation de prises ou mouvements se révélant impossibles à réaliser — ce système a été rapidement abandonné. Un autre facteur largement déterminant, que l'on retrouve encore à l'œuvre dans la décision actuelle de l'IPC, aura aussi été celui de l'incompréhension générée par le classement sportif : la personne ayant grimpé le plus haut dans la voie pouvait ensuite se retrouver au milieu du classement final, après l'application du coefficient. Incompréhensible pour le public, invendable pour les médias. De fait, dans le monde sportif contemporain, toute pratique sportive se doit d'être facilement lisible et compréhensible par les spectateurs et spectatrices. Pouvoir assurer une forme de suspense savamment entretenu, afin de consacrer la « glorieuse incertitude du sport » - selon l'expression attribuée à André Malraux -, devient un facteur essentiel de médiatisation élargie permettant de générer le plus de revenus financiers. Le médecin classificateur : un arbitre du destin ? Quelques jours avant une grande compétition, des athlètes surentraînés se retrouvent devant un médecin classificateur officiel. Sa mission ? Déterminer qui va dans quelle catégorie. Cette décision, qui s'appuie sur l'étude du dossier médical attribuant un certain nombre de points, est une source récurrente de stress et de malaise. Durant ces classifications, les athlètes qui se sont beaucoup préparé·es pour venir participer au jeu de la compétition, sont évalué·es sur leur corps médicalisé et non leur corps sportif. Cette étape préalable devient alors le premier crux de la compétition, qu'il ne faut pas rater sous peine de voir ses possibilités de performance réduites ou même annulées. Le handicap visible justifie une catégorisation que l'inégalité invisible ne mérite pas. Ou plutôt : on accepte que l'inégalité existe partout, mais on ferme les yeux. Sauf pour les personnes en situation de handicap. Si certaines catégories « passent » sans problème (amputations par exemple), d'autres donnent lieu à des décisions qui peuvent varier dans le temps. D’une saison à l’autre, ou même au milieu d’une compétition, certain·es se sont ainsi vu changer de catégorie ou même exclues du circuit. Ceci est particulièrement le cas pour les catégories RP ou B qui peuvent recouvrir un panel de limitations extrêmement large, aux effets hétérogènes selon les personnes. Les classificateurs se retrouvent pourtant dans l’obligation de trancher de façon catégorique. Cette discrimination tend à produire régulièrement de forts sentiments d'injustice : athlètes déclarés « non classifiables » la veille de la compétition, athlètes reclassés dans une catégorie moins favorable, athlètes se situant juste à la marge basse entre deux groupes et se retrouvant en difficulté avec des concurrents bien moins impactés par leurs déficiences. Solenne Piret lors des Championnats du monde à Séoul en 2025 © Nakajima/Timmerman/IFSC Il est intéressant de remarquer que ce principe de tri des corps, destiné à rendre le jeu sportif à la fois équitable en chances de succès et permettre la comparaison des performances sportives, n'existe pas dans les catégories dites « valides » qui sont centrées sur la discrimination sexuelle (à laquelle s'ajoute parfois celle du poids corporel). Cette mise aux normes des corps ne tient pas compte d'autres critères directement liés aux facteurs de la performance : les parcours socio-sportifs favorisés ou non, les conditions d'accès à un système de santé de qualité, la possibilité de bénéficier de ressources matérielles, financières et humaines à la hauteur des exigences du haut niveau. Le handicap visible justifie une catégorisation que l'inégalité invisible ne mérite pas. Ou plutôt : on accepte que l'inégalité existe partout, mais on ferme les yeux. Sauf pour les personnes en situation de handicap. Pour elles, on regarde très attentivement, on mesure, on classe, on trie. C'est une forme de discrimination bienveillante qui peut finir par produire de l'exclusion. Le projet de rendre la pratique sportive accessible se heurte alors à un paradoxe du haut-niveau : les corps, souvent meurtris, redeviennent les seuls critères d'appartenance ou de rejet du groupe, en fonction de leur conformité ou non aux règles en vigueur. On s'éloigne alors des attentes d'un sport « pour toutes et tous » qui validerait l'accès à la compétition uniquement sur des critères d'engagement et de performance, comme c'est le cas pour les catégories considérées comme « valides ». Le développement paralympique de l'escalade peut en revanche être l'occasion de réfléchir aux risques qu'il peut faire courir à notre sport lorsqu'il conduit à placer les personnes dans des cases. Le mythe fondateur du sport moderne — celui des individus jugés équivalents, et donc aptes à se mesurer ensemble — se confronte ainsi aux réalités de la diversité des corps et des psychés. Cette catégorisation qui permet de faire exister la para-escalade en compétition entre ainsi en tension avec les perspectives d'une pratique réellement inclusive, considérant les personnes avant tout comme des sportives et sportifs performants, et non pas d'abord comme des corps déficients. Mieux comprendre pour réinventer ? Rejeter en bloc ce système serait contre-productif, et vouloir « effacer les handicaps » reviendrait à nier les réalités des parcours de vie des personnes concernées. Le développement paralympique de l'escalade peut en revanche être l'occasion de réfléchir à ce besoin de catégorisation entre « eux et nous », et des risques qu'il peut faire courir à notre sport lorsqu'il conduit à placer les personnes dans des cases, réduites à des étiquettes stigmatisantes. Prendre le temps de chercher à comprendre la complexité de ces enjeux sous-jacents permet sans doute de rester lucide face aux simplifications produites par le spectacle médiatique. Dans nos clubs, nos salles et nos falaises, il doit nous interroger sur les formes que peut prendre un loisir partagé, en se rappelant que l'escalade reste avant tout un espace ouvert d'adaptation et d'expression. Le rocher ne nous demande pas notre catégorie. Chacun et chacune peut y trouver ses propres adaptations pour en faire son propre terrain de réussite.

  • « Tomber pour mieux se relever » : la résilience est-elle une injonction dangereuse ?

    C’est devenu un des bangers de l’époque. Mantra de nos sociétés modernes et concept sexy de la performance, la « résilience » s'est érigée en qualité première pour exceller en escalade, comme dans la vie. Pourtant, bien plus complexe qu'un slogan de développement personnel, le concept peut s’avérer pernicieux si on se l’approprie trop individuellement. Explications, à grands renforts de sciences sociales. (cc) Alex Moliski / Unsplash Cet article est le deuxième épisode d'Heavy Mental, notre nouvelle série qui décrypte les concepts psychologiques clés de l'escalade, sous le poids de la performance. Elle est rédigée par Léo Dechamboux, préparateur mental et co-auteur avec Fred Vionnet de l'ouvrage de référence Le Mental du grimpeur. « Ce qui ne tue pas nous rend plus fort·e. » « Nos cicatrices laissent passer la lumière. » « À cœur vaillant rien d’impossible. » Le besoin de résilience est partout. D’autant plus après les épisodes liés à l’épidémie de Covid-19. S’adapter à toute situation, se relever, être fort.e dans l’adversité fait désormais partie des objectifs de tous les programmes de développement personnel et occupe une large place dans les champs d’action de la préparation mentale. Appliquée à notre milieu de l’escalade, la métaphore est facile : « Tomber sept fois, se relever huit ». Mais pourquoi la résilience est omniprésente dans nos sociétés moderne et qu’est-ce qu’elle signifie, au juste ? Entrer en résilience La recherche en psychologie du sport a définitivement embrassé la hype de la résilience. Si elle s'intéresse au sujet depuis longtemps, ses chercheur·ses ont considérablement accéléré leurs travaux ces dernières années. Toutes et tous décrivent la résilience comme un processus dynamique d’adaptation permettant de maintenir un équilibre psychologique malgré l’adversité. La résilience ne désigne donc pas un trait de personnalité fixe, mais une capacité en mouvement, modulée par le contexte et l’expérience. Dit autrement, c’est la capacité à surmonter une difficulté et à rebondir en retrouvant de manière indépendante un fonctionnement optimal. Deux leviers principaux y contribuent. D’abord, il s'agit de percevoir les facteurs de stress comme des défis plutôt que des menaces. Ensuite, il faut réfléchir activement aux stratégies pour y répondre. Si un.e grimpeur·se résilient·e se blesse par exemple, i·elle sera capable de traverser cette épreuve en tant que challenge à relever, d’accepter la situation ainsi que ses conséquences, d’analyser les causes contrôlables à l’origine de cet accident (par exemple un manque d’échauffement) et d’apprendre de cette épreuve à plus long terme. Le raisonnement est le même avec chaque épreuve que vous pouvez traverser dans vos aventures verticales. Les principaux facteurs d’abandon sont liés à l’environnement des sportif·ves : pression à la performance, manque de soutien social, conflit avec le staff technique... Comme souvent, pour optimiser une habileté mentale, il faut se pencher vers ses antécédents. En 2000, Edward L. Deci et Richard M. Ryan, auteurs de référence autour de la motivation et du bien-être psychologique, ont souligné l’importance du soutien des besoins psychologiques fondamentaux - autonomie, compétence, appartenance - dans la construction d’une résilience durable. Vingt ans après, dans une autre étude intitulée « The power of feedback revisited », trois chercheurs - Benedikt Wisniewski, Klaus Zierer et John Hattie - réaffirment que les feedbacks sont indispensables à l’expression d’une résilience optimale. Ces derniers peuvent aider à la compréhension des erreurs — « Tu aurais pu optimiser ton placement et ta respiration au point de repos » motivationnels — « Tu vas y arriver, ce n’est qu’une épreuve à passer » — ou sociaux — « On s’est fait rouler dessus, mais c’était vraiment cool de passer cette séance ensemble ». Seul avec du monde autour La résilience a donc des racines personnelles liées à l’environnement direct des grimpeur·ses. En 2023, Alejandro Padilla-Crespo s’est intéressé aux différences entre les grimpeur·euses de niveau avancé et les débutant·es. Le chercheur et coach en escalade espagnol a plus précisément analysé leurs réponses psychologiques distinctes face à un facteur de stress. Il montre ainsi dans son étude que la capacité à réguler ses émotions et la confiance en soi (dont nous avons parlé dans le précédent article de la série Heavy Mental, ndlr) sont les clés individuelles d’une résilience optimale. Cela dit, il certifie également que l’expérience joue un rôle majeur dans l’expression de ces paramètres. Plus une personne a de l’expérience dans la pratique, plus elle aura tendance à avoir confiance en ses capacités. Plus elle aura tendance à réussir et à gérer son anxiété et sa frustration. Plus elle aura la capacité de rebondir efficacement après un revers. Le contexte est donc fondamental dans la construction de la résilience. Pour définitivement le démontrer, une étude de 2024 s’est quant à elle intéressée aux facteurs de résilience et aux facteurs d’abandon chez les jeunes grimpeur·euses de haut niveau. Elle montre que les principaux facteurs d’abandon sont liés à l’environnement de ces jeunes sportif·ves : pression à la performance, manque de soutien social, conflit avec le staff technique, fatigue liée à une surcharge d’entraînement. À l’inverse, parmi les facteurs de résilience partagés, on observe le plaisir intrinsèque, un soutien parental et amical stables, une capacité à interpréter les échecs comme des situations d’apprentissage et une flexibilité mentale importante dans la reformulation des attentes et des buts. Encore une fois, c’est bel et bien le climat motivationnel instauré par l’entourage direct qui prime. « Esprit Kaizen » : le grand plat de résilience Vous l’aurez compris, vous n’êtes pas seul·e. Face à la frustration ou l’échec, la résilience se construit dans une dimension collective. Elle s’ancre dans un environnement social, culturel et institutionnel. Pourtant, les formules convenues de nos sociétés néo-libérales conjuguent en permanence la résilience au singulier. « Ce qui ne tue pas rend plus fort » est matraqué dans la pub, le sport, le coaching et les épisodes de DBZ. Qu’est-ce qu’il s’en dégage ? L’idée que l’individu doit se reconstruire seul et transformer chaque chute en opportunité. En escalade, tenir bon coûte que coûte, se relever et progresser n’est donc pas qu’une vertu. Elle impose une charge cognitive à des individus en quête de croissance. Inoxtag illustre parfaitement cette dynamique avec son film Kaïzen : travailler pour atteindre ses buts, redoubler d’efforts face aux difficultés, se relever et grandir à chaque épreuve. En servant un certain modèle économique, ces principes se sont transférés à la psychologie contemporaine. Résultat : la résilience est devenue un mantra dans le sport. En escalade, nous n’y échappons pas. De cette manière, la pugnacité et le progrès permanent deviennent le centre des préoccupations du/de la grimpeur·se et les placent au pied du mur : nous serions les seul·es responsables de nos réussites et de nos échecs. Pire, nous serions seul·es à pouvoir y faire face. Selon cette logique, le contexte social est invisibilisé et seuls demeurent des fragilités psychologiques à corriger individuellement. Celles et ceux qui sont moins à l’aise dans cet exercice de rebond immédiat en viennent à culpabiliser. Dans un article critique intitulé « Resisting Resilience », l'auteur Mark Neocleous décrit cette « habileté mentale » comme une stratégie politique de pacification, invitant les individus à absorber les chocs d’un système sans chercher à en remettre en cause les origines structurelles. En escalade, tenir bon coûte que coûte, se relever et progresser n’est donc pas qu’une vertu. Elle impose une charge cognitive à des individus en quête de croissance. C'est le symptôme d’une époque où on ne laisse plus le temps ni l’opportunité de vivre et de comprendre ses émotions, face à l’échec et aux difficultés. Ainsi, être bon.ne grimpeur.euse signifie uniquement devoir toujours avancer. À force de prôner le rebond permanent, on en vient à trop tirer sur la corde. Dans le sport, comme dans la vie, la surenchère mentale finit par peser sur le corps et sur les émotions. Les recherches récentes sur la « fatigue de la résilience » (The Problem with Resilience, 2025 ndlr) remettent cette injonction en question et en montrent un certain nombre de limites : La résilience est devenue une norme morale, un devoir implicite. En manquer relève d’un manque de volonté et d’une forme de fragilité. Cette norme devient un outil de régulation et encourage le conformisme. Elle limite la remise en question de l’autorité et célèbre la capacité à tenir plutôt qu’à s’effondrer ou revendiquer un soutien structurel. Pire, elle banalise l’adaptation à l’inacceptable, notamment au harcèlement (de la part des staffs techniques par exemple), à la surcharge d’entraînement, aux violences sexistes et sexuelles, au bizutage… Elle invisibilise les différences structurelles des disciplines comme l’escalade, pourtant marqueuses de classe. La grimpe devient alors cette « grande famille » qui se voile la face. Et bien évidemment, l’ensemble de ces conséquences se traduit par des manifestations cognitives et affectives telles que la honte, la culpabilité, l’isolement, ou la fatigue mentale excessive. La « résilience féminine » est devenue une performance sociale : celle de la femme moderne, incassable, célébrée pour sa force intérieure mais sommée de taire le contexte systémique de ses luttes. Résilience et inégalités structurelles « C’est morpho. » Dans les salles de grimpe, la formule fuse, presque de manière anodine. Mais derrière ce réflexe, se cachent les inégalités structurelles qui traversent nos murs : corps, genre, âge, ressources. Comme souvent, les minorités en paient le prix psychologique. En 2018, Rosalind Gill et Shani Orgad montraient déjà comment la « résilience féminine » est devenue une performance sociale : celle de la femme moderne, incassable, célébrée pour sa force intérieure mais sommée de taire le contexte systémique de ses luttes. En sport, cette rhétorique se traduit par des frontières invisibles : exceller sans paraître agressive, performer sans masculiniser son image (O’Brien, 2021). Cette « résilience cadrée », façonnée par le regard masculin, devient alors une condition d’inclusion. Comme l’ont observé Jack Hewitt et Nollaig Mc Evilly (2022), les grimpeuses intègrent souvent cette norme pour « tenir leur place » dans un environnement genré dans lequel il faut prouver, encaisser, rebondir. Mais la résilience en escalade n’est pas qu’une affaire de genre, elle est aussi affaire de classe. L’accès à la nature, aux salles ou aux falaises dépend d’un capital culturel, économique et logistique qui détermine qui peut ou non « se forger un mental ». En 2023, Guillermo Sanz-Junoy et ses collègues montrent que les ressources psychosociales comme le soutien perçu, l’expérience, le capital culturel ou la stabilité de l’environnement influencent directement la capacité à rebondir après un échec. On demande donc aux plus précaires et aux minorisé·es d’être plus résilient·es que les autres, de transformer les obstacles en apprentissages là où les privilégiés disposent déjà de marges de sécurité, alors même que l’accès à l’expression de la résilience est structurellement inégal. Dans nos sports comme ailleurs, la résilience reste une qualité admirée, attendue, inégalement distribuée. La grande désescalade ou le retour de la lenteur Et si, au lieu de chercher à rebondir toujours plus vite, on acceptait simplement de se poser ? Dans une société obsédée par la performance et la réparation immédiate, penser une résilience décroissante revient à réhabiliter la lenteur, la vulnérabilité et la sobriété psychologique. C’est admettre que l’équilibre ne se trouve pas dans le rebond permanent, mais dans la souplesse : celle qui accepte la chute, la fatigue et le doute comme des étapes du processus, pas des failles à corriger. L’escalade offre un terrain d’expérimentation rare pour ce type de résilience. Tomber, recommencer, se confronter à la paroi : autant de micro-échecs qui invitent à une forme d’attention lente. L’état de flow, ce moment où le geste, le souffle et la concentration s’accordent, ne naît d’ailleurs pas de la lutte mais de l’accord subtil entre exigence et relâchement. La progression devient un espace d’équilibre plutôt qu’un sprint vers la réussite. De même, les travaux portant sur le feedback montrent que l’apprentissage véritable naît de boucles lentes d’essais, d’erreurs et de réflexion partagée. Le progrès ne s’impose pas : il se cultive, à plusieurs, dans un climat de confiance. Réhabiliter le repos, la récupération et la pause, c’est donc aussi redonner une place à la coopération et au collectif dans la construction de soi. Dans la continuité des approches décroissantes il devient possible d’envisager la résilience non comme un rebond, mais comme un ralentissement. Réhabiliter la lenteur, c’est se redonner le droit à la fragilité et à la sobriété psychologique. Dans cette perspective, désescalader devient un geste politique autant que psychologique. C’est refuser l’injonction à tenir coûte que coûte, c’est revendiquer le droit à la pause, à l’écoute et à la lenteur. C’est enfin ouvrir une parenthèse pour prendre un peu de la hauteur et comprendre les origines structurelles de nos difficultés plutôt que de ne pointer que nos failles personnelles.

  • Pourquoi nos chaussons d’escalade sentent : anatomie d’une odeur qui colle

    Coincé dans un étau de gomme et de microfibres, le pied d’un·e grimpeur·se mène une vie parallèle. Chaleur, humidité, manque d’air : c'est la serre idéale. C'est alors que la biologie s’invite dans le geste, et que l’odeur devient un langage qui raconte la pratique, les matériaux, les risques dermatologiques, les rituels. Et les limites techniques d’une industrie qui met l’adhérence au sommet, quitte à sacrifier la ventilation. © Chewool Kim 19 h 12, salle de bloc en centre-ville. Volumes pastels alignés comme des totems, le vernis du contreplaqué renvoie une lumière blanche et docile. Dans l’air, ce mélange devenu banal : de l'alcool — la magnésie liquide, désormais standard — et de caoutchouc tiédi. Scratch, scratch : un·e grimpeur·se libère ses pieds. Ce n’est pas un courant d’air, c’est une densité neuve : une note âcre, piquante, immédiatement lisible. C’est l’odeur exacte du chausson d’escalade. Universelle, trans-niveaux, indifférente au palmarès : elle colle autant à la première dalle en 5a qu’au dernier mouv' d’un 8b au pan. Et derrière ce parfum, une histoire précise : chimie, matériaux, hygiène, culture — et ce folklore de superstitions qui, souvent, tient lieu de méthode. Une serre microbiologique aux pieds Pour le sentir vraiment, il faudrait rapetisser et se glisser entre un orteil et la paroi interne du chausson. Climat constant : 30°C environ, humidité proche de la saturation, circulation d’air négligeable. La peau est gainée d’un film composite — sueur fraîche, micro-écailles de kératine, traces de magnésie agglutinée. Or la sueur, à sa sortie, ne sent rien : 99 % d’eau, des sels, un peu d’urée. L’odeur naît après, quand la flore cutanée se met à table. Le cuir a un défaut : il se détend, il se déforme. Mais il a une vertu essentielle : il respire. Sous le pied, territoire densément peuplé, les glandes eccrines versent la solution aqueuse, les apocrines ajoutent lipides et protéines : c'est un buffet ouvert. Le casting est connu (par les profs de bio, ndlr) : Brevibacterium linens (cousin des croûtes de fromages), Corynebacterium jeikeium, Staphylococcus epidermidis. En dégradant acides gras et acides aminés, elles libèrent des composés organiques volatils : acide isovalérique pour la note rance qui s’accroche, thiols soufrés (méthanethiol) pour la pointe piquante, acides gras à chaîne courte pour ce métallique gras que l’on reconnaît sans le nommer. Tant que le pied reste confiné, ces molécules s’accumulent. Quand on retire le chausson, elles s’envolent d’un bloc. Et là, c'est l’effet « porte de cave  ». Ce phénomène n’est pas propre à l’escalade : bottes de hockey, chaussures de ski, gants de boxe y goûtent aussi. Mais le chausson pousse la logique à l’extrême : quasi pas de volume d’air libre, fit serré, zéro répit ventilatoire. Dans un environnement fermé, chaud et humide, la densité bactérienne sur peau et textile grimpe vite. En deux jours d’usage, on frôle des charges de surface capables de transformer le chausson performant en incubateur portatif. On l’oublie souvent : l’odeur a une histoire. Dans les années 1980-90, la majorité des chaussons étaient taillés dans du cuir non doublé. Le cuir a un défaut : il se détend, il se déforme. Mais il a une vertu essentielle : il respire. Il absorbe une part d’humidité, il amortit la moiteur, il laisse la peau respirer un peu. On choisissait petit, on souffrait quelques séances, et l’on gagnait — au passage — une fenêtre de tolérance olfactive. Un spray antifongique de temps en temps fait plus que masquer une odeur : il raccourcit le cycle des hôtes indésirables. Au tournant des années 2000, la microfibre synthétique s’impose. Fit stable, géométrie constante, performance reproductible : le rêve industriel. Mais le revers est immédiat : perméabilité à l’air quasi nulle, rétention d’humidité prolongée. Le chausson devient une seconde peau étanche, un bocal étroit où rien ne s’évapore. Les fabricants tentent d’équilibrer l’équation : doublures techniques type Coolmax, traitements à base d’argent, textiles dits « respirants ». En laboratoire, l’effet antibactérien est mesuré. Sur le terrain, il s’érode vite — lavages rares, torsions répétées, abrasion des fibres. Le chausson vit trop durement pour que la chimie reste stable. © Logan Gutierrez Certaines innovations plus radicales — perforations microventilées, inserts textiles hybrides — ont fini abandonnées. À chaque fois, la même sentence : perte de rigidité, d’adhérence ou de durabilité. Dans un secteur où le grip et la précision règnent, la moindre concession olfactive coûte trop cher. C’est un choix technique, mais aussi culturel : un chausson qui sent moins, c’est souvent un chausson qui glisse plus. Et ça, personne n’en veut. Il y a des jours où l’odeur ne dit rien d’autre que la séance : un reste de chaleur, de caoutchouc, de peau. Et puis il y a ces soirs où la note change — plus âcre, plus insistante —, où le pied gratte, chauffe, se zèbre de petites fissures. En grimpe on apprend vite à composer avec l’inconfort, alors on tarde. Mais le diagnostic peut être costaud : une mycose interdigitale, parfois surinfectée. Les fabricants, flairant la faille, ont tenté de la border plutôt que de la combler. La prévention n’a rien d’exotique : laver puis surtout sécher les pieds après la séance, laisser les chaussons ouverts à l’air libre, éviter le bocal du sac fermé, espacer l’usage en alternant deux paires quand on peut. Un spray antifongique de temps en temps fait plus que masquer une odeur : il raccourcit le cycle des hôtes indésirables. Et quand ça persiste — démangeaisons qui s’installent, peau qui se fend, odeur « plus lourde » —, la meilleure performance reste de vite consulter. © Jabastin Jayaraj Odeur et identité : une histoire de cloison (nasale) La réponse trahit l’appartenance. Les pieds nus revendiquent le toucher — cette lecture millimétrée du grain, le retour d’information immédiat sur la compression d’une réglette, la certitude de ne rien interposer entre la peau et la gomme. La chaussette, même fine, introduit un filtre, un souffle d’épaisseur qui rassure certain·es et hérisse les autres. Les fabricants, flairant la faille, ont tenté de la border plutôt que de la combler. Ocún, Lurbel et quelques autres marques de chaussettes glissent au catalogue des modèles ultrafins, polyamide ou laine mérinos, promesse d’invisibilité, traitements antibactériens en appoint. La tolérance olfactive n’a rien d’un simple seuil sensoriel. C’est un marqueur culturel. Reste la part symbolique, tenace. Pied nu, on revendique une intimité avec le geste, un refus des amortisseurs. Avec chaussette, on signe pour la durée, pour l’hygiène, pour ce confort qui permet de rester dans la tête au lieu de penser à ses orteils. Deux visions se toisent sans vraiment s’affronter : le culte de la sensation et la politique du corps qui dure. Entre les deux, comme toujours en escalade, chacun choisit sa vérité. Et l’odeur, en arrière-plan, raconte tranquillement la cohérence du choix. © Nick Page En falaise, le vent se charge du ménage symbolique : il disperse les effluves et ne laisse que la mémoire de l’effort. En salle, climatisée, cadrée, vernissée, l’odeur reste, sédimente, s’invite dans la mise en scène d’un lieu pensé autant pour le sport que pour la sociabilité. Dans un club associatif, elle devient un rite : on se chambre et on s’accorde sur des seuils que seuls les initié·es comprennent. Dans une salle branchée, elle détonne, craquelle l’image de bien-être, rappelle que l’escalade n’est pas qu’une palette pastel et du bois blond. Dans tous les sports, il y a des gri-gris : les chaussettes « porte-bonheur » du basketteur, la serviette pliée du nageur, le strap de poignet jamais lavé. En escalade, le chausson fait office de talisman, chargé non pas de chance mais de mémoire. La tolérance olfactive n’a rien d’un simple seuil sensoriel. C’est un marqueur culturel. Elle sépare deux manières d’habiter le sport : celles et ceux qui intègrent l’inconfort comme une preuve — « Ici, on grimpe pour de vrai » — et celles et ceux qui préfèrent lisser les aspérités pour préserver le plaisir, le temps, la tête. On pourrait croire à un débat hygiène contre performance, c’est plus subtil. L’odeur devient langage de classe verticale, clin d’œil d’appartenance, signe discret d’un habitus : accepter que le corps parle, même quand il dérange. Sur les forums, la fracture tient en deux répliques. « Mes chaussons sentent mauvais. Ça prouve que je grimpe ». Et la réponse, sèche : « Ou que tu ne les as pas laissés respirer depuis 2018 ». Derrière la boutade, une vérité : l’odeur encode des pratiques (ouvrir le sac ou le refermer aussitôt), des rythmes (enchaîner sans repos ou espacer), des espaces (falaise ventilée, salle saturée). Elle raconte qui on est dans le jeu, quelle place on donne au corps, à l’autre, au décor. Et, surtout, ce qu’on accepte d’emmener avec soi quand on quitte le mur. Innovations contre l’odeur : l’angle mort Dans les allées d’Outdoor by ISPO, l'un des salons les plus importants de la discipline, les stands brillent de promesses : nouvelles gommes « hyper-stick », géométries affûtées, coloris léchés. L’odeur, elle, reste en marge, traitée comme un bonus cosmétique, un argument de fin de brochure. Les marques ont pourtant tenté des choses. Elles ont semé de l’argent dans les doublures, baptisé « antibactérien » ce qui l’était en éprouvette, percé la matière de micro-alvéoles pour laisser « respirer » la bête, convoqué des fibres naturelles gorgées de vertus présumées. Sur la table du labo, l’activité antimicrobienne coche les cases. Sur un mur, dans une vraie vie de torsions, de sueur, de lavages rares, tout se délave. L’ion se lessive, la perforation devient faiblesse, le textile qui boit finit par moisir. La physique du geste est ingrate : ce qui ventile assouplit, ce qui absorbe déforme, ce qui tue la flore irrite parfois la peau. Et au bout du compte, c’est toujours la même hiérarchie qui s’impose, silencieuse et têtue — adhérence, tenue, précision. Les odeurs court-circuitent le raisonnement. Elles vont droit au système limbique, réveillent sans prévenir des sensations anciennes, des émotions intactes. Il y a bien eu des tentatives plus retorses, des compromis habiles qui promettaient de passer entre les gouttes. Néanmoins, le terrain tranché. Une micro-perforation mal placée se transforme en ligne de rupture après trois mois d’usage intensif. Un tissu « naturel » qui absorbe trop fabrique sa propre humidité stagnante. Une doublure imprégnée d’agent « actif » perd son efficacité à la première saison et laisse une sensation de carton. L’industrie sait tout cela, les chefs produits aussi. Alors on présente l’hygiène à voix basse et l’on revient au cœur du contrat : coller sans broncher. C’est un angle mort assumé, presque culturel. Tant que l’odeur ne devient pas affaire sanitaire, elle reste le prix discret de la performance. On visse un bouchon sur la jarre, on resserre le fit, on promet du « grip » et on espère que l’utilisateur fera sa part — aération, alternance, nettoyage sommaire. Un pacte tacite lie la marque et la communauté : personne n’a envie d’un chausson sente bon mais glisse. Entre deux défauts, la grimpe choisit toujours celui qui laisse grimper. Superstitions et mémoire olfactive Demandez à un·e grimpeur·se en plein projet s’il ou elle lave ses chaussons entre deux séances : le sourire vient avant la réponse. « Surtout pas. » Officiellement, on invoque la forme : « Ça change le fit, ça ruine la gomme ». Officieusement, c’est autre chose — une superstition intime, un pacte sensoriel qu’on ne rompt pas à la veille d’un enchaînement. L’odeur devient une ancre, une empreinte chimique du mental. Elle raconte les tentatives passées, la réglette qui a résisté, le souffle coupé d’un mouv raté, le grain d’un pan à la lumière du soir. C’est un parfum d’histoire : celle du corps qui revient, du rituel qui rassure. Dans tous les sports, il y a des gri-gris : les chaussettes « porte-bonheur » du basketteur, la serviette pliée du nageur, le strap de poignet jamais lavé. En escalade, le chausson fait office de talisman, chargé non pas de chance mais de mémoire. On dit que le mental joue à cinquante pour cent ; lui, il garde la trace des cinquante autres. L’odeur, ici, ne repousse pas : elle rappelle. Elle réactive un état, une concentration, une forme. C’est peut-être pour cela que certain·es refusent de tout nettoyer : ce n’est pas de la négligence, c’est une manière de rester dans la continuité, de ne pas effacer la trace olfactive de la progression. Les neurosciences confirment ce que l’instinct savait déjà : les odeurs court-circuitent le raisonnement. Elles vont droit au système limbique, réveillent sans prévenir des sensations anciennes, des émotions intactes. D’où cette brusque immersion quand on reconnaît une senteur familière — un savon, un bois, ou un chausson. En escalade, ce retour d’image est un carburant discret : un rappel sensoriel que le corps se souvient avant la tête. Une madeleine de Proust... au méthanethiol. L’odeur des chaussons d’escalade, au fond, n’est pas une punition. C’est une archive invisible. Elle condense la biologie — la flore, la sueur, la chimie des COV —, les choix techniques, et toute une culture verticale qui accepte, rit ou s’agace selon le contexte. On peut la combattre, la camoufler, l’ignorer. Mais elle revient, toujours. Et dans sa persistance, il y a peut-être une vérité brute : celle d’un corps engagé, répété, vivant — une trace aussi tenace que l’envie de grimper.

  • États-Unis : réparer l’accès à l’escalade sans abîmer le vivant

    De l’Utah au Vermont, la principale organisation de défense des droits des grimpeurs aux États-Unis, l’Access Fund, multiplie depuis plus de trente ans des micro-projets pour maintenir l’accès aux falaises sans dégrader les milieux. Rien que cet automne, douze chantiers supplémentaires prolongeront la méthode. Peu de grandiloquence, beaucoup de travail et des alliances locales : une écologie appliquée de l’escalade, patiente et vérifiable. © Access Fund 32 000 dollars, douze chantiers et une idée simple. À Boulder, dans l'État américain du Colorado, l’Access Fund privilégie la mécanique fine — marches, kiosques d’information, arrachage d’invasives, études locales. Autant de gestes modestes qui permettent de pérenniser l’accès aux sites. On est moins dans la posture que dans la maintenance : il s'agit de montrer ce qui se fait et de mesurer ce que cela change. Social Boulder Aux États-Unis, la nature n’est pas un acquis : c’est un arrangement permanent. L’actualité récente, entre garde-fous écologiques assouplis, relance de forages et controverses climatiques, n’a fait qu’en renforcer l’évidence : l’accès à la nature se renégocie, parfois discrètement, à chaque alternance et à chaque conflit d’usage. Dans ce contexte, une falaise ouverte tient à peu de choses : un·e propriétaire conciliant·e, un sentier entretenu à la main, un panneau de tolérance à l’entrée d’un canyon. L’abondance du territoire peut donner l’illusion de la simplicité. La réalité, c’est qu’une partie non négligeable des sites tient debout parce que les grimpeur·euses, avec d’autres acteurs locaux, les maintiennent. Depuis plus de trente ans, l’Access Fund orchestre cette ingénierie discrète. Née en 1991 à Boulder, dans le sillage du comité d’accès de l’American Alpine Club et sur fond de « bolt wars » (littéralement « guerre des goujons », qui désigne les conflits apparus dans le monde de l’escalade autour de l’équipement permanent de voies avec des goujons (ou spits), ndlr) l’organisation a fait un choix fondateur : défendre l’escalade sans prétendre trancher les querelles d’éthique, et concentrer l’effort sur l’ouverture des sites et la qualité des milieux. Au fil du temps, elle a tissé un réseau de plus de 150 organisations locales, lancé dès 1991 un programme de micro-subventions — plus de 1,5 million de dollars injectés dans l’entretien, l’éducation et les études — et mis en place, en 2009, un fonds de prêt tournant destiné aux urgences foncières : on achète, on sécurise, on rembourse, puis l’argent repart sauver un autre morceau de rocher. « Nous rachetons des sites menacés pour éviter qu’ils ne deviennent des résidences de luxe, et nous construisons des sentiers pour que les grimpeur·euses y accèdent sans tout piétiner » L'équipe de l'Access Fund Le bilan ? Plus de 90 acquisitions aidées et environ 7 700 hectares préservés pour l’escalade. Sur le terrain, cela se traduit par des servitudes négociées, des parcelles rachetées, des bénévoles formé·es, des marches posées plutôt que des barrières dressées. Autrement dit, une écologie qui n’est pas une incantation mais un métier, avec des procédures, des partenaires et des chiffres qui tiennent. De ces chantiers disséminés se dégage un concept assez simple : rendre à la nature ce qu’elle offre, sans qu'elle devienne un musée. « Nous rachetons des sites menacés pour éviter qu’ils ne deviennent des résidences de luxe, et nous construisons des sentiers pour que les grimpeur·euses y accèdent sans tout piétiner », résume l’équipe de l’Access Fund. Peu de budgets, beaucoup de bras, et cette idée têtue : la liberté d’accès n’a de sens que si elle s’entretient. Réparer le(s) vivant(s) Parmi les douze projets de l’automne, quelques scènes suffisent à comprendre la méthode. On le voit par exemple à Moab, dans l'Utah : l’enjeu n’est pas d’interdire, mais de rendre visible ce qui ne l’est pas. Des panneaux indiquent la période de mise bas du mouflon d’Amérique et signalent les zones sensibles. On demande un détour saisonnier plutôt qu’une fermeture. L’idée est simple : partager le canyon sans perturber le vivant, en ajustant nos passages quand il le faut. Plus au nord, Bolton Dome rappelle que l’écologie commence au ras du sol. On consolide la base du site avec un escalier et un muret pour contenir l’érosion, stabiliser le pied-de-voie et préserver l’approche. Rien de spectaculaire, mais l’essentiel est là : un accès durable dépend d’abord de la qualité du support sur lequel on marche. À Ouray, dans le Colorado, l’écologie devient une méthode suivie. L’hiver, on pompe l’eau d’un ruisseau pour « cultiver » la glace. Au printemps, on la restitue. Il y a une part d’artifice, mais pas d’esbroufe : l’objectif est assumé, maintenir une pratique qui fait vivre la vallée en maîtrisant la ressource, avec un dispositif transparent et monitoré dans le temps. Dans le Red River Gorge, un vaste réseau de canyons situé dans le Kentucky, on prend la mesure des choses — au sens propre. On met à jour l’étude d’impact économique d'une division de l'Eastern Kentucky University (EKU) pour disposer de faits simples à partager avec la vallée : combien dépensent les grimpeur·euses, où, et avec quels effets (nuits d’hôtel, repas, emplois saisonniers, impact des événements). L’objectif n’est pas de sacraliser le dollar, mais de parler la langue des élu·es et des commerces quand il faut défendre un accès, planifier un parking ou négocier une fermeture saisonnière. Une solution pour donner des repères concrets là où d'autres arguments resteraient trop abstraits. Et parce qu’un site ne tient jamais seul, un évènement fédérateur comme The Land We Share réunit, le temps d’une journée, grimpeur·euses, éleveur·euses, représentant·es autochtones et responsables publics. L’ambition n’est pas l’unanimité, elle est plus modeste et plus utile : écrire des règles, reconnaître les tensions, organiser la cohabitation. Cohabiter plutôt qu’exclure L’expression « écologie de terrain » a beaucoup servi et s’est parfois vidée de sa substance. Elle retrouve ici un contenu précis. Les membres de l’Access Fund posent, consolident, signent. Leur écologie est faite de sueur et de compromis : des accords avec des propriétaire·es privé·es, des concessions négociées avec des agences fédérales, des heures de bénévolat qui laissent moins de traces que d’ouvrage, mais qui, accumulées, finissent par faire basculer un site du côté du possible. Il n’y a rien d’héroïque dans cette manière de faire, et c’est toute sa force. Tenir une falaise ouverte suppose d’arbitrer des questions de propriété, d’accès, de responsabilité et de financement, et de le faire sans fracturer les usages. Il ne s’agit pas d’opposer « protéger » et « pratiquer », mais d’organiser leur cohabitation et d’écrire des règles capables de résister à la fois aux intempéries et aux changements d’humeur politiques. On peut le dire sans emphase : on ne sauve pas des falaises avec des slogans. L’Access Fund ne défend pas une posture : elle défend une méthode, qui consiste à réparer, signaler, mesurer et convaincre. Cette politique du caillou n’a rien d’une théorie : c’est une pratique patiente qui fait tenir ensemble des intérêts, des usages et des rêves, et qui, chantier après chantier, laisse des preuves plutôt que des promesses.

  • Matcha, tote bag… et magnésie : le « performative male » à l’assaut des murs

    Dans les salles comme sur les falaises, le féminisme a gagné en visibilité : affiches, chartes, soirées dédiées, stories engagées. Très bonne nouvelle. Mais que se passe‑t‑il quand il faut diriger, renommer une voie douteuse, traiter un signalement ou assurer des ouvertures ? Le « performative male » — allié impeccable pour communiquer, plus discret quand il s’agit de remettre des clés — s’est glissé dans nos habitudes. Cet article remonte la corde, point par point, pour distinguer l’affichage de la redistribution réelle du pouvoir. © Vertige Media Le terme vient des campus, mais la question est concrète. On sait depuis Bourdieu que nos goûts tracent des frontières, et depuis Judith Butler (philosophe américaine, ndlr) que le genre est un faire répété. On peut l’habiller de slogans, ou en revoir la mécanique : comment on accueille, qui ouvre et qui décide. C’est moins photogénique qu’une story, plus décisif qu’un hashtag. Ce texte n’instruit pas un procès  : il fait un contrôle technique. Harcèlement qui persiste, beta non sollicitée érigée en réflexe, disparitions des pratiquantes au moment des responsabilités, ouverture et récits encore majoritairement masculins — et, surtout, ce qui marche quand on documente, redistribue et rend des comptes. Petit lexique pour grimpeurs de mauvaise foi (et les autres) « Allié », c’est joli à dire. Ça l’est moins quand ça doit coûter. On parle d’alliance performative quand l’engagement brille en vitrine — post bien tourné, soirée dédiée — mais ne déplace ni un créneau, ni un budget, ni une décision. L’allié, le vrai, se mesure à ses pertes consenties : un peu de confort, un bout de pouvoir, parfois une clé rendue sans qu’on la réclame. Rien ici ne dit que « tout va mal ». Tout dit que l’image va plus vite que l’inertie. « Performative », chez Judith Butler, veut dire répété. On devient ce qu’on refait. La « culture de salle » n’est donc pas une nature, mais une addition d’habitudes : la façon d’accueillir, de s’adresser, de nommer, de briefer. Ce qui se répète s’installe. Et ce qui s’installe peut se reprogrammer. Le pouvoir, lui, se cache en quatre lieux très concrets : La vitrine : ce qu’on montre. L’atelier : qui ouvre, qui arbitre, qui forme. La caisse : où passent les budgets, les créneaux, les primes. Le règlement : comment on nomme, comment on signale, comment on sanctionne. Le performative male adore la vitrine. L'allié crédible travaille l’atelier, ouvre la caisse et signe le règlement. Dernier repère pour ne pas se raconter d’histoires : la posture dit « on soutient ». La politique prouve « voici la règle, le budget, la personne responsable, le bilan ». La sincérité n’a pas de néon, elle a des procédures. Gardons ce petit topo en tête : il nous servira d’anti-brouillard pour lire la suite. Le réel, pas l’affiche : ce que disent les données On se rassure souvent : « Ici, pour moi, ça va ». Les chiffres, eux, n’ont pas Instagram. L’enquête #SafeOutside (5 311 réponses) plante le décor : 47 % des grimpeur·euses déclarent du harcèlement vécu en contexte d’escalade (insultes 57 %, harcèlement 55 %, contacts non désirés ou filatures ~41 %, et 3 % de viols). Ce n’est pas un « dérapage », c’est un bruit de fond. En salle, la musique continue : dès 2016, une enquête relayée par Condé Nast Traveler pointait 65 % de femmes rapportant micro-agressions et conseils imposés, contre 25 % d’hommes. La beta qui colle n’est pas une anecdote pédagogique, c’est un réflexe genré. La France raconte la même histoire, en pente douce. Selon les dernières enquêtes de la FFME, l'escalade se féminise : 47,6 % de filles chez les « 10 ans et moins », 41,3 % à 15-16 ans, puis 32,4 % seulement à 19-20 ans. La pratique attire, la responsabilité filtre. Et quand on regarde la machinerie, le tableau se précise : zéro ouvreuse femme dans la liste IFSC en 2017, première en 2018 (Katja Vidmar), cheffe ouvreuse dès 2019. Aux JO de Paris, 24 % d’officiels femmes (soit +7 points vs Tokyo) — progrès réel, en réalité minoritaire. En 2019 encore, 29 ouvreurs hommes sur 30 sur le circuit Coupe du monde. Même la pierre parle : depuis 2020, le débat sur les noms de voies (racistes, sexistes, homophobes) a quitté le bistrot pour le règlement. Comités et procédures de renommage existent, preuve qu’on peut corriger l’inscription symbolique, pas seulement l’affiche. Rien ici ne dit que « tout va mal ». Tout dit que l’image va plus vite que l’inertie. C’est là que l’allié sincère se reconnaît : non pas à ce qu’il déclare, mais à ce qu’il accepte de déplacer. Passons au concret. L’allié-de-vitrine : comment il grimpe (et où il cale) On le reconnaît sans effort : impeccable sur la photo, très à l’aise avec les déclarations d’intention, moins avec les déplacements concrets. Il applaudit les « soirées femmes » mais ne touche ni aux créneaux ni aux budgets. Il cite Lynn Hill avec ferveur tout en plaidant la « tradition » pour conserver des noms de voies douteux. Il affirme « ici, on est safe », sans savoir orienter un signalement ni suivre sa résolution. Il signe une charte avec la main droite, mais oublie de publier un tableau de bord avec la gauche. Son territoire, c’est la vitrine : ce qui se voit, ce qui se raconte, ce qui flatte. Ce qui l’ennuie, c'est le concret : l'atelier, la caisse, et le règlement. La frontière est simple : tant que cela ne coûte rien, cela ne change rien. « On nous a demandé de nous filmer en train de faire les blocs, pour prouver que les ouvertures n’étaient pas “trop masculines”. Notre réponse a été simple : plutôt que nos images, prenez des ouvreuses » Monitrice d'une salle d'escalade parisienne À l’inverse, ceux qui travaillent vraiment ont une autre esthétique, moins brillante mais plus fiable : l’odeur prosaïque d’un procès-verbal. Une procédure affichée et compréhensible, un interlocuteur identifié, des délais annoncés et tenus, des suites documentées. Un QR code au pied du mur pour signaler, des créneaux d’ouverture co-menés et comptabilisés, un budget de formation fléché, un rapport annuel public — bref, des traces. On peut discuter l’efficacité, on ne peut pas feindre l’absence d’empreintes. La bonne question n’est pas « avez-vous une affiche ? », mais « combien de cas, en combien de jours, avec quelles décisions, et qu’est-ce qui a été modifié ensuite ? » Voies, récits, ouverture : là où se loge le pouvoir On aime répéter que « la technique est neutre ». Elle ne l’est jamais. Une voie, c’est une phrase : un vocabulaire de prises, une syntaxe de rythmes, une ponctuation de risques. Quand ceux qui écrivent la grammaire sont presque tous les mêmes, la phrase prend naturellement leur accent — amplitudes longues, dynamiques généreuses, sous-prises taillées pour des envergures confortables. Rien d’hostile : simplement un autoportrait. Et c’est ainsi qu’une salle « pour tous » peut, sans le vouloir, parler au masculin par défaut. Dès que des ouvreuses entrent en nombre, le texte change : d’autres cadences, d’autres coordinations, d’autres manières de placer le corps et d’habiter la difficulté. La compétence n’a pas de genre, mais la référence, si. Cette confusion entre vitrine et atelier, une monitrice d’une salle privée parisienne (qui souhaite garder l’anonymat) nous l’a racontée très simplement : « On nous a demandé de nous filmer en train de faire les blocs, pour prouver que les ouvertures n’étaient pas “trop masculines”. Notre réponse a été simple : plutôt que nos images, prenez des ouvreuses. » Tout est là : on maquille la vitrine avec des corps féminins, quand il suffirait de déplacer des contrats, des créneaux, des responsabilités. Le pouvoir ne se « montre » pas, il se réalloue. Nommer n’est pas un geste potache, c’est instituer. Un nom de voie n’accroche pas seulement l’esprit, il inscrit une hiérarchie symbolique sur la pierre. On s’est longtemps réfugié derrière l’humour, la tradition, le folklore. Puis il a bien fallu admettre qu’un clin d’œil peut fermer plus de portes qu’il n’en ouvre. Quand un secteur se dote d’une procédure de renommage — critères, comité, calendrier, traçabilité —, on quitte la conversation d’initiés pour entrer dans le gouvernable. La montagne n’en est pas vexée : elle supporte très bien qu’on lui parle avec respect. Vient ensuite le royaume discret des agendas et des clés : la programmation de l’ouverture n’est pas un tableur, c’est une politique publique miniature. Reste l’histoire que l’on raconte autour de tout cela, et qui finit par faire foi. Au micro, dans les communiqués, dans les posts, les adjectifs trahissent les siècles : « puissante », « gracieuse », « facile », « solide », « elle se fait plaisir » ; « il déroule », « il impose », « il écrase ». On croit ne faire que décrire, on reconduit des codes. L’image n’est pas innocente non plus : qui cadre, qui écrit, qui signe ? À force d’empiler de petites décisions — quel visage sur l’affiche, quel exemple dans le tuto, quel récit on met en une — on fabrique une mémoire qui autorise les uns et met les autres en parenthèses. Là encore, la correction ne demande pas de grands serments mais des gestes simples : un barème d’attribution des sujets, une relecture sensible aux biais, un suivi annuel des voix et des visages qui prennent la lumière. On voit le fil : routes, noms, récits — trois points d’entrée très concrets où l’on peut déplacer la charge, non pas à coups de slogans, mais en revisitant la chaîne opératoire. Et une fois ces charnières revissées, le reste suit, presque naturellement : l’ambiance au pied des murs change de densité, la « chimie » de la salle cesse d’être une impression et devient un effet de gouvernance. Comment passer du « like » au levier On ne change pas une culture à coups de « j’aime », mais à force d’habitudes qui tournent différemment. Cela commence souvent là où l’on ne s’attend pas à trouver de politique : une phrase au comptoir, un silence au pied d’un mur, une manière de demander avant d’expliquer. La beta qui surgit sans invitation a l’innocence des bonnes intentions et la lourdeur des vieux réflexes. Il suffit de la placer sous le régime du consentement pour que l’air s’allège et que la pédagogie retrouve sa place. Dans une salle, la première réforme tient parfois en quatre mots : « Tu veux un conseil ? ». C’est peu, c’est tout. Vient ensuite le royaume discret des agendas et des clés : la programmation de l’ouverture n’est pas un tableur, c’est une politique publique miniature. On peut y laisser la routine faire son œuvre — toujours les mêmes binômes, les mêmes créneaux, la même grammaire des mouvements — ou bien on peut décider que, chaque mois, des équipes mixtes co-signent des secteurs, que certains volumes ne sortent plus sans une double lecture, que le parrainage ne se limite pas à une tape sur l’épaule mais ouvre réellement une porte (un créneau, un brief, un contact, un cachet). Rien d’héroïque : simplement la reconnaissance que le pouvoir technique est du pouvoir tout court, et qu’il se partage par anticipation, pas par exception. Le performative male ne disparaîtra pas : il a de l’allure, il parle bien, il rassure ceux qui aiment les beaux principes sans les petites pertes. Qu’il garde la vitrine, si elle lui plaît. Enfin, il y a la dimension la moins photogénique et la plus efficace : la preuve. Une procédure de signalement lisible, un interlocuteur identifiable, des délais annoncés et tenus. Cela peut s'afficher près du tableau des ouvertures de la semaine. Les salles qui basculent dans ce régime prosaïque changent de densité : l’ambiance devient prévisible, donc habitable. La transformation préfère les échéances et les comptes rendus. Ce que change (déjà) la contrainte On s’en méfie comme d’une entrave, alors qu’elle joue le rôle d’une main courante : la contrainte n’empêche pas d’avancer, elle empêche de retomber. Dès qu’une règle existe — écrite, visible, comprise —, la conversation cesse d’être un échange d’opinions pour devenir un processus. On sait qui appeler, quoi remplir, combien de temps attendre et comment seront communiquées les suites. C’est moins romanesque que les « valeurs » affichées, c’est infiniment plus protecteur. De même pour la parité : lorsqu’elle sort du champ des intentions pour entrer dans celui des mécaniques (critères publics, quotas de formation, enveloppes dédiées, calendrier d’accès aux responsabilités), elle cesse d’être un horizon moral pour devenir une réalité logistique. Ce n’est pas une victoire par KO, c’est une addition de petits placements de protection, comme on équipe une longueur : une plaquette après l’autre, jusqu’au relais. La preuve que cela déplace le réel se voit dans les détails : des comités de renommage qui travaillent sans drame et réparent l’inscription symbolique des lieux. Des corps d’officiels qui se féminisent par paliers, non par miracle. Des fédés qui publient des états des lieux imparfaits mais utiles parce qu’ils obligent à s’ajuster l’année suivante. On ne demande pas à la contrainte d’être séduisante, on lui demande d’être tenace. Elle ne flatte personne, et c’est précisément pour cela qu’elle protège tout le monde. Le performative male ne disparaîtra pas : il a de l’allure, il parle bien, il rassure ceux qui aiment les beaux principes sans les petites pertes. Qu’il garde la vitrine, si elle lui plaît. L’escalade a besoin d’autre chose : de coéquipiers qui acceptent de perdre un peu pour que d’autres gagnent vraiment — du temps sur un planning, un créneau d’ouverture, une ligne dans un budget, une place à la table où l’on décide. Moins d’effets, plus de faits. À la fin, c’est simple comme une triangulation : un langage qui demande avant d’expliquer, des responsabilités qui se partagent avant de se célébrer, des procédures qui s’appliquent avant d’être vantées. La verticalité n’a pas peur du vide : elle se méfie seulement des prises qui sonnent creux. Ici, on préfère les ancrages.

  • Trans & escalade : biopolitique du mur

    À mesure que la compétition s’institutionnalise, la grimpe a troqué des prises contre des cases. Au nom de l’« équité », des règles d’éligibilité redessinent l’accès des personnes trans — et, avec lui, tout un écosystème. Cette enquête remonte la généalogie des normes, débrouille le vrai du flou scientifique et trace une ligne simple : mesurer la grimpe avec les bons outils, gouverner sans sur-administrer, accueillir sans humilier. © David Pillet Entre le souffle du mur et la logique du guichet, un doute s’est installé. Au pied des voies, tout est gestes, peau qui crisse, décisions à la demi-seconde. À la table d’inscription, l'ambiance est bien différente : tout devient cases, justificatifs, « pièces à fournir ». On ne discute plus seulement de performance, mais des conditions d’accès : qui tranche, sur quelle preuve, avec quels effets de bord ? Voici le fil : comment la règle est devenue soupçon, où les modèles divergent, ce que la science permet réellement d’affirmer en grimpe, pourquoi l’« équité » est un mirage confortable, et comment agir — au mur comme dans les textes — sans transformer des vies en dossiers. La fabrique du contrôle Longtemps, la grimpe a vécu en zone grise. On se déclarait, on grimpait, et l’éthique tenait dans une poignée de main : confiance et pragmatisme. Puis l’institution a débarqué avec son fétiche : ce qui se mesure se maîtrise. L’« équité » a glissé de l’éthique vers la preuve : on ne parle plus d’accueil, on parle d’éligibilité. 2015 — le CIO publie son « consensus » et installe un seuil hormonal : testostérone ≤ 10 nmol/L, à maintenir pendant au moins 12 mois avant la compétition. 27 novembre 2018 — l’IFSC adopte sa politique : reconnaître le genre présenté et ne restreindre que si c’est nécessaire et proportionné… tout en s’alignant alors sur le seuil du CIO 2015 pour la catégorie féminine (≤ 10 nmol/L/12 mois). 22 novembre 2021 — le CIO change de cap : fin des seuils universels, et renvoi aux fédérations internationales, sommées de documenter leurs critères autour de trois principes co-égaux : inclusion, équité, non-discrimination. Sur le papier, c’est l’âge de la maturité. Sur le terrain, un patchwork. Faute de données propres à l’escalade, on importe des certitudes d’ailleurs et, par « prudence », on resserre un peu plus à chaque révision des textes. Et pour couronner le tout, c'est l’effet domino : des logiques pensées pour le sport de haut niveau ruissellent jusqu’aux comptoirs d’inscription aux compétitions locales. Les formulaires s’allongent, les questions s’invitent, les bénévoles deviennent peseurs de dossiers. Pour les personnes trans, la présomption d’inclusion s’inverse : sans dossier, pas d’accès. Sous l’étiquette « équité », on lit surtout une politique des corps : qui fixe la norme, qui doit prouver qu’il ou elle s’y conforme, et à quel prix pour la vie privée. Petite cartographie d’un durcissement États-Unis. De 2023 à juillet 2025, USA Climbing empile des « clarifications » jusqu’à entériner une exclusion de fait des femmes trans des catégories féminines sur les événements sanctionnés. Le « oui » par défaut devient non, « sauf si ». L’Open n’est plus un choix mais une voie de repli imposée quand le féminin est verrouillé — socialement c'est un déclassement. Les inscriptions se raréfient, les bénévoles temporisent, les organisateurs serrent la procédure. L’air refroidit. Canada. Depuis 2021, Climbing Escalade Canada choisit l’inclusion encadrée. Texte court, principes nationaux en appui, surtout opérable : on dit « oui » d’abord — participation dans le genre affirmé —, et la restriction reste l’exception motivée, avec un vrai souci de confidentialité. Résultat : lisibilité pour les clubs, charge administrative légère, tensions abaissées au guichet. Australie. Sport Climbing Australia maintient la logique aux décimales héritée du CIO 2015 : éligibilité féminine conditionnée à une testostérone ≤ 10 nmol/L pendant douze mois minimum, engagement pluriannuel sur la catégorie déclarée, suivi possible. Le même document règle vêtement, accès aux installations, langage. Cadre clair pour un club, mais médicalisant et peu « grimpe-spécifique » dans ses justifications. France. Droit robuste — secret médical, vie privée, bioéthique — et, depuis mai 2025, un rapport d’experts plus des recommandations du CNOSF. Reste une doctrine escalade à écrire : qui décide, sur quoi, selon quels délais, avec quels recours ? Faute de mode d’emploi national, le quotidien varie d’un club à l’autre. En bref. Même promesse — « protéger l’équité » —, quatre voies : l’exclusion procédurale (États-Unis), l’accueil outillé (Canada), la règle au seuil (Australie) et, chez nous, un droit fort sans partition spécifique. Ce patchwork dit moins la science que nos imaginaires réglementaires. Ce que la science mesure… et ce qu’elle ne mesure pas On voudrait des verdicts, on a surtout des ordres de grandeur… et des emprunts. La littérature grimpe-spécifique est maigre, alors on pioche chez les voisins : athlétisme, armées, batteries de tests de condition physique standardisées. Avec, en prime, un risque de contresens : mesurer des coureurs pour juger des grimpeuses. Côté physio, la ligne tient en peu de mots. Sous traitement hormonal, les femmes trans voient baisser rapidement l’hémoglobine, puis reculer la masse maigre et certains indices de force sur un an. Des écarts persistent, selon les paramètres, au-delà de 24–36 mois, avec une variabilité marquée. Des effets mesurés, donc — mais leur pertinence sportive dépend du geste… et du sport. © David Pillet Or l’escalade n’est ni la VO₂ max en baskets ni la force « tout-corps ». Elle se joue dans la force digitale relative, l’endurance isométrique des avant-bras, la tolérance à l’occlusion et la cinétique de ré-oxygénation, l’économie gestuelle, la lecture et la décision sous fatigue, sans oublier l’effet de style induit par l’ouverture (dalle ≠ compression en dévers). Traduction : appliquer une course de 2,4 km à un 15 m en dévers, c’est confondre la partition et l’instrument. Les revues 2023–2025 convergent sur un point de bon sens : besoin d’études sport-spécifiques. Elles notent aussi que certains protocoles hormonaux peuvent induire des désavantages (VO₂, explosivité, récupération) — de quoi compliquer l’idée d’un « avantage net » permanent. S’il existe un écart, il est contexte-dépendant : par format (bloc, diff, vitesse) et par style. Une décimale universelle n’y suffira pas. Le mirage de l’« équité » On a fait de l’« équité » un mot-totem. Or la compétition est tout sauf un laboratoire stérile : c’est même précisément une fabrique d’écarts. On part inégalement armé·e·s — infrastructures, encadrement, temps, argent, sécurité, santé — et l’on porte des corps différents — capital musculaire, récupération, blessures anciennes. Un règlement peut promettre une justice de cadre, il ne peut pas égaliser des vies. Regardons la grimpe telle qu’elle est. Malgré des inégalités structurelles tenaces (moyens, visibilité, filières), l’intervalle entre les toutes meilleures et les tout meilleurs se recompose selon les formats et les styles. En falaise et sur certaines ouvertures, il s’est resserré en une décennie. En vitesse standardisée, il demeure net. Rien d’ésotérique : les écarts sont autant construits (par les contextes et les récits) que mesurés. Chercher une « équité » hors-sol, c’est promettre l’impossible et administrer l’intime. Ce que le sport peut tenir, ce n’est pas l’égalité des destins : c’est la probité des règles. Pas de restriction : la ligne claire Tant qu’on ne dispose pas de preuves grimpe-spécifiques, robustes et pertinentes montrant un avantage décisif et persistant, l’exclusion n’est pas une précaution : c’est un pari politique sur des corps. Et même si ces preuves existaient un jour, mieux vaudrait ajuster le jeu (formats, ouvertures, calendrier) que de chercher à policer des identités. On connaît les coûts cachés des filtres : papiers qui s’empilent, confidences forcées, rumeurs qui remplacent les règles. Tout ça pour quoi ? Pour une promesse d’« équité » qui n’égalise rien et abîme l’accès. Le sport peut garantir une probité de cadre — mêmes infos pour tout le monde, mêmes délais, mêmes recours, pas de contrôles médicaux identitaires —, pas l’égalité des vies. Concrètement, cela veut dire : présomption d’inclusion sans contrepartie, zéro attestation intrusive. Le reste relève des règles communes : anti-dopage, sécurité, fair-play. Point. Sortie de voie L’« équité » n’est pas une paperasse de plus : c’est une façon de cadrer le jeu. Tant qu’aucune donnée propre à l’escalade ne met en évidence un avantage net, déterminant et durable, écarter des athlètes n’est pas une prudence : c’est un choix politique sur des corps. Posons une ligne praticable : inclusion par défaut; critères écrits et accessibles, délais annoncés, voies de recours effectives, confidentialité non négociable, aucun document médical identitaire exigé au moment de s’inscrire. Et si, demain, des preuves solides émergent, la réponse ne devra pas être de filtrer des identités, mais d’ajuster le cadre de jeu : formats, ouvertures, calendrier, organisation des compétitions. L’escalade se décide au contact — lecture, économie du geste, gestion de la fatigue, style imposé par l’ouverture — bien plus qu’à coups d’indicateurs hors contexte. Garantir la justice des conditions, c’est refuser de transformer des vies en dossiers et rendre à la règle sa probité : claire, proportionnée, prévisible. Le reste — la performance, le doute, la grâce des tentatives — appartient aux grimpeuses et aux grimpeurs.

  • Vertige Media lance sa première campagne de dons

    On entame la voie la plus dure de l'histoire du média. Aujourd'hui, pour assurer notre équipe durablement et préserver notre indépendance éditoriale, nous faisons appel au soutien de nos lecteur·ices. Sans vous, Vertige Media ne serait jamais arrivé à ce premier gros relais. Alors construisons ensemble le média libre et engagé sur l'escalade ! Nos plus beaux sourires pour nous encorder avec nous. De gauche à droite : Marion Reymund, journaliste, Matthieu Amaré, rédacteur en chef, et Pierre-Gaël Pasquiou, directeur de publication de Vertige Media. Nous y sommes ! Après un an et demi passés à chercher nos prises dans cette folle aventure verticale que suppose la création d'un média indépendant sur l'escalade, nous sommes arrivé·e·s à un premier relais. C'est indiscutablement le projet le plus important depuis la création de Vertige Media en avril 2024 : nous lançons notre première campagne de dons ! Du kif au sens : l'ascension de Vertige Media Quand on a commencé à grimper chez Vertige Media, c'était il n'y a pas si longtemps. À l'époque, une salle d'escalade flambant neuve a ouvert en bas de chez un membre de l'équipe. La lumière s'est allumée, on est entré·e, on a kiffé. Tout autour de nous, l'escalade urbaine explosait. Comme un aimant, on s'est mis à parler de grimpe matin, midi et soir. En enchaînant les voies - tantôt en bloc, tantôt en auto-enrouleur, tantôt en diff - on a embrassé toute l'envergure de la pratique. Nouvelles salles, nouveaux événements, nouveaux mouvements... Bref, on est devenu des néo-grimpeurs·ses un peu enragé·e·s. Après 18 mois d'ascension, un bon millier d'articles, nous en sommes convaincu·e·s : l'escalade n'est pas simplement un sport « cool » Et puis on est vraiment tombé·e·s dedans quand on a décidé de quitter nos vies professionnelles trop horizontales pour prendre de la hauteur. L'escalade nous a tiré·e·s vers le haut, il fallait en parler. C'est à ce moment-là que nous avons constaté qu'il y avait une place pour un média qui pouvait transmettre une passion nouvelle mais qui avait surtout l'opportunité de parler de grimpe autrement. Aux alentours, sur le web, dans les kiosques, l'escalade n'était que performance, podiums et spots pour grimpeur·ses de haut niveau. Nous avons voulu traiter le sens au-delà de la performance. Après 18 mois d'ascension, un bon millier d'articles, nous en sommes convaincu·e·s : l'escalade n'est pas simplement un sport « cool ». La discipline n'évolue pas dans un vide sociétal. C'est un miroir tendu vers la société. Il se reflète au pied des voies, dans les salles, sur les réseaux sociaux, dans des groupes communautaires. Cet été, nous en avons fait un manifeste : « Vertige Media ne parle pas de grimpe. Nous parlons d'un fait social, culturel et politique ». Sur le média, Vertige montre de nouveaux visages, produit de nouveaux récits. Depuis son lancement, nous pensons nous être imposé·e·s comme un média à part sur la grimpe en France. Nos lecteur·ices sont désormais des dizaines de milliers à partager nos décryptages sur la gentrification de la pratique, nos contre-enquêtes sur la pollution dans les salles d'escalade, notre couverture sur les grèves du secteur, nos portraits de grimpeur·ses sous un angle inédit, nos interviews un peu décalées, et nos contenus multimédias sur des sujets engagés. Ce modèle éditorial a un coût. Pour permettre à notre petite équipe de continuer son travail, de développer l’enquête, l’analyse, la vidéo, nous avons besoin de vous. Depuis aujourd'hui, vous pouvez soutenir Vertige Media en faisant un don. Faites partie des premiers donateur·ices fondateur·ices et aidez-nous à pérenniser un média indépendant, libre et engagé sur l’escalade. Le Club Vertige : le camp de base de l'escalade libre Votre soutien nous permettra de garder notre liberté éditoriale, d’enquêter, d’écrire, de filmer sans compromis. En consacrant notre temps à ce qui compte vraiment : produire une information de qualité sur le monde de la grimpe. Pour cela, nous avons créé un camp de base, un endroit merveilleux, une oasis : le Club Vertige ! ​ Le Club Vertige, c’est une communauté de grimpeur·se·s et curieux·se·s du monde vertical qui veut faire vivre une information libre, exigeante et passionnée sur l’escalade. Les membres du Club soutiennent le média avec un don mensuel. En rejoignant le Club Vertige, vous pouvez : ​ 👉 Rejoindre un groupe de discussion exclusif pour suivre les coulisses de la rédaction. 👉 Être invité·e en avant-première à nos projections, conférences et événements publics. 👉 Participer à des rencontres réservées aux membres du Club (en ligne ou en présentiel). 👉 Participer aux choix éditoriaux du média. Plus nous réduirons la part de prestations commerciales dans notre équilibre, plus notre journalisme s'épanouira ​ Au-delà des avantages du Club Vertige, votre don servira des causes nobles, concrètes et durables : ​ ✅ Soutenir durablement un média indépendant qui parle d’escalade autrement. ✅ Aider une petite équipe de journalistes, vidéastes et auteur·ice·s à enquêter, écrire, filmer et documenter les transformations du monde de la grimpe. ✅ Garantir que nos contenus restent accessibles à toutes et tous, sans verrou payant, pour que la passion de la grimpe ne soit jamais réservée à quelques-un·e·s. ✅ Permettre à Vertige Media de rester libre et de ne pas dépendre uniquement des annonceurs. Le Club le plus aventureux de la presse outdoor © Vertige Media Une cordée de 500 personnes Notre objectif est clair. Le sommet de cette campagne de dons se situe à 500 donateur·ices fondateur·ices. C'est le nombre de soutiens qu'il nous faut pour continuer à construire le média libre, engagé et exigeant sur l'escalade. Et de le faire sans dépendre uniquement des annonceurs. Parce que c'est précisément cela que le Club Vertige vient préserver et renforcer. Nous en sommes persuadé·é·s : plus nous réduirons la part de prestations commerciales dans notre équilibre, plus notre journalisme s'épanouira. Pour en savoir davantage sur la première campagne de dons de Vertige Media, le Club Vertige, ses avantages et ce que nous allons faire de vos dons, nous avons créé une page de campagne la plus complète et la plus transparente possible. Nous sommes au départ de l'ascension la plus vertigineuse de la rédaction. C'est aussi flippant qu'excitant. Alors venez frissonner avec nous et prenez part à l'aventure la plus cool de la presse outdoor.

  • Accidentologie en escalade : ce que le rapport 2025 de la FFME nous dit vraiment

    La FFME publie son rapport 2025 d’accidentologie. Les indicateurs restent contenus — davantage de licencié·es, ratio quasi stable, aucun décès sur la saison 2024 — mais le document précise surtout des usages : assurage pensé en gestes, auto-enrouleur cadrés par procédure, responsabilités mieux posées. Camille Pouget - Coupe du Monde d'escalade à Chamonix en 2025 © David Pillet Le document ne promet pas de rupture : il organise la pratique et clarifie qui fait quoi, quand et comment selon le contexte autonome/encadré. Dans un entretien avec Vertige Media, le président de la FFME, Alain Carrière, parle d’une « stabilité sans bascule » et rappelle un suivi « depuis au moins vingt ans », avec un ratio par millier de licencié·es installé « sur un plateau bas ». L’enjeu 2025 n’est donc pas de publier un chiffre choc, mais de mettre par écrit des règles vérifiables — donc transmissibles et opposables. Courbes calmes, cadre resserré Le rapport situe l’année : environ 125 000 licencié·es, 473 sinistres, un ratio autour de 0,38 %, et aucun décès sur la saison 2024. L’escalade concentre l’essentiel des cas (près de 78 %), tandis que la montagne hivernale continue de refluer. Ces chiffres posent un cadre calme, sans clore le sujet : comme le rappelle Alain Carrière, que nous avons interrogé, deux accidents mortels en falaise ont déjà endeuillé 2025. Les pourcentages rassurent quand ils restent à zéro, puis s’envolent au premier drame. Raison de plus pour regarder les causes et les gestes, davantage que des ratios pris isolément. Ratio sinistres/Licencié·es - Lettre prévention sécurité n°13 © FFME Lettre prévention sécurité n°13 © FFME Dans les clubs, cela se traduit par des protocoles visibles au pied des voies, une transmission moins ad hoc et, enfin, la possibilité de suivre l’adoption des pratiques au fil des saisons. En miroir de 2023-2024 (445 sinistres, 0,37 %, deux décès), 2025 montre qu’on peut stabiliser tout en élevant l’exigence. Assurage : sortir du fétiche, retrouver la grammaire Sur le terrain, le constat ne surprend personne : l’erreur d’assurage rivalise avec la « chute normale » et mène, trop souvent, au sol. Le rapport assume donc un choix pédagogique : former une grammaire de gestes plutôt que sacrer un appareil. Comme nous l’explique Alain Carrière, « les accidents récents pointent davantage des défauts de vigilance et de double vérification que l’appareil lui-même ». Dans les faits, cela ressemble moins à un catalogue qu’à une petite chorégraphie. Avant la manœuvre, on se parle — « je descends », « je prends » —, on se regarde, on vérifie sans presser le pas. Pendant la progression, la main reste sur le brin frein, l’assureur·euse se place pour éviter les à-coups, la tension se règle en douceur. À la descente, la vitesse se tient, les intentions se disent, les gestes restent propres. Lettre prévention sécurité n°13 © FFME La suite dépend de l’outil, mais l’esprit ne change pas. Avec un tube/plaquette (SAM), la clé est la proximité du brin et un placement net : ici, c’est bien la main qui freine, et si elle lâche, l’outil n’y peut rien. Avec un bloqueur à poignée (SABA), tout se joue dans une descente instruite : poignée dosée, tempo régulier, annonces claires. Avec un assisté sans poignée (SAFA), c’est la rigueur au débrayage qui compte : le passage corde → frein doit rester fluide, la main ne quitte pas le brin. Et lorsqu’on change d’appareil, on re-progresse — un temps au sol, un temps en moulinette, puis en tête —, le temps d’installer les réflexes. La sécurité n’est pas dans l’objet : elle se fabrique dans la posture. Enrouleurs : rendre l’oubli improbable L’auto-enrouleur progresse. Et un risque fréquent mais grave l’accompagne : l’oubli d’encordement. La réponse 2025 ne cherche pas l’effet de manche : elle distingue clairement autonomie et encadré, rend la double vérification obligatoire en encadré (un·e pair·e et l’encadrant·e), matérialise le protocole là où l’erreur surgit — affiches à hauteur d’yeux, bâches couvrantes ou détection électronique selon les moyens — et cadre les cas limites, notamment la vitesse avec délestage. On quitte le « faites attention » pour une logique de conception de système : un environnement qui rend l’oubli peu probable et la vérification incontournable. Au-delà des clubs : influence plus que norme Côté salles privées, la fédé n’écrit pas la loi. « Il n’y a pas de groupe de travail commun pour un protocole unique, mais les idées circulent », nous dit Alain Carrière. Le modèle y est différent : l’autonomie est souvent déclarative — on signe, on grimpe. Cela n’exonère pourtant personne : si les protocoles internes défaillent, la salle reste exposée. Les récents jugements l’ont rappelé hors de France : à Sydney, un auto-enrouleur mal suivi a conduit à une condamnation assortie de fortes amendes. À Amsterdam, l’absence de vérification et de supervision d’enfants a valu une condamnation pour négligence. Concrètement, les salles privées n’ont aucune obligation d’appliquer les recommandations de la FFME. Elles peuvent s’y référer — ou non — selon leurs contraintes (personnel, formation, budget). La fédé sert ici de repère, pas d’autorité réglementaire : l’obligation qui demeure pour une salle, c’est de démontrer la solidité de ses propres protocoles. Ce que dit vraiment le rapport 2025 Rapport de continuité, mais pas de statu quo : des règles explicites, une pédagogie assumée, des responsabilités posées. L’escalade n’a pas besoin d’un objet miracle : elle gagne quand ses routines sont claires, répétées, opposables. C’est ce que formalise 2025 — et c’est ce qui fera la différence, au pied d’une voie comme au sommet d’un rapport.

  • Albert Moukheiber : « Grimper devient un truc de fou si on est sur Excel toute la journée »

    Auteur, docteur en neurosciences et psychologue clinicien, Albert Moukheiber a passé ces dernières années à alerter sur les pièges que nous tend notre cerveau. Ce sont des biais cognitifs qui ne disparaissent pas quand on grimpe. Bien au contraire. Alors, pour Vertige Media, celui qui a aussi un passé de secouriste en montagne, démonte les mythes psychologiques associés à l’escalade. Interview qui fait forcément cogiter. Albert Moukheiber à Paris, septembre 2025 © Vertige Media Vertige Media : Avons-nous un cerveau fait pour grimper ? Albert Moukheiber : Nous n'avons pas un cerveau fait pour grimper, nous avons un organisme fait pour bouger. Et pour bouger, il y a des obstacles qu'il faut parfois escalader. Donc si on fait un grand raccourci, on peut arriver à dire que notre cerveau est fait pour grimper. Mais je n’aime pas séparer notre cerveau de notre corps. Notre cerveau est un organe comme le sont notre foie et notre cœur. Si la sédentarité est mauvaise pour nos muscles, notre cœur, notre digestion, il n’y a aucune raison pour qu’elle ne le soit pas pour notre cerveau. Vertige Media : Notre capacité à grimper a-t-elle une origine préhistorique ? Albert Moukheiber : Bien sûr. Faites un bond dans le temps. Imaginez-vous chasseur-cueilleur, essayant d’attraper des baies ou des noix. Vous devez pouvoir grimper. Imaginez une partie de chasse où un animal féroce vous court après. Si vous arrivez devant un arbre pour le semer ou un obstacle à surmonter dans votre fuite, vous n’allez pas vous dire : « Tant pis, je m’arrête là ». Vous avez besoin d’avoir des compétences pour trouver vos points d'appui sur une falaise, identifier un danger dans un feuillage, entendre un cours d'eau et vous dire : « Ah là, il y a quelque chose qui peut me sauver la vie ». L’homme a évolué dans un environnement relativement hostile avec un désavantage massif : nous n’avons pas de cornes, pas de carapaces, pas d'ailes. Alors comment sommes-nous parvenus à pallier cela ? Nous avons développé un cerveau hyper prédictif et des moyens sociaux. Vertige Media : À côté de cela, l’exploration de nouveaux territoires a toujours semblé être un besoin fondamental chez les humains… Albert Moukheiber : La recherche de nouveautés est quelque chose de très ancré en nous. Au tout départ, nous voulions explorer « ce qu'il y a derrière » parce que nous avions besoin de ressources ou d’observer s'il n'y avait pas un endroit plus sûr. Puis, quand nous avons fini d'explorer la Terre, nous nous sommes dit : « Tiens, et qu'est-ce qu'il y a dans l'espace ? » « Le vertige, c'est un mécanisme de protection. C'est votre cerveau qui vous dit “Ce truc peut te tuer” » Cette recherche de nouveautés est souvent empêchée par un obstacle naturel qu'il faut traverser. Étant donné qu'on ne peut pas creuser un tunnel dans la montagne, on est passé par-dessus. Nous sommes des animaux migratoires. Les oiseaux volent. Nous, on a besoin de marcher, de grimper et de sauter. C’est comme si dans un jeu vidéo, on n’avait que trois boutons sur notre manette : « Marche, saute, grimpe ». Vertige Media : Pourtant à la différence du saut ou de la marche, le fait de grimper semble un peu contre-nature. Pourquoi avons-nous le vertige ? Albert Moukheiber : Le vertige, c'est un mécanisme de protection. C'est votre cerveau qui vous dit : « Ce truc peut te tuer ». Et c'est complètement normal ! Il y a même des personnes qui ont des phobies d'impulsion : elles ont peur de décider de sauter. Mais ce qui est intéressant, c'est que le vertige s'étiole si vous vous exposez assez longtemps au vide. Si vous n’avez jamais grimpé à 50 mètres de hauteur, votre cerveau va le considérer comme une nouveauté et il va vouloir s'en protéger. Si vous prenez des personnes qui vivent en haute montagne et qui doivent traverser un pont suspendu pour aller à l'école, elles n’auront pas le vertige. Albert Moukheiber qui essaie de faire croire à notre cerveau qu'il a une corde entre les doigts © Vertige Media Vertige Media : Dans le documentaire Free Solo, des scientifiques auscultent le cerveau d’Alex Honnold qui ne réagit pas à la peur. Comment l’expliquez-vous ? Albert Moukheiber : (Il sourit) Alors déjà, je pense que c'est pour le film. La peur n’est pas une émotion qu’on peut ou qu’on ne peut pas avoir. Encore une fois, c'est un mécanisme de protection très important. Qu’Alex Honnold n'ait plus peur sur El Capitan (formation rocheuse de la vallée de Yosemite aux États-Unis, ndlr) parce qu'il s'est habitué, c’est normal. Mais si vous l'emmenez sur une zone de guerre et qu'il n'a toujours pas peur, il va mourir. Ce qu'on retient du film Free Solo, c'est qu'Alex Honnold a « un truc en moins ». Non, Alex Honnold a appris. « Si vous allez voir des Sherpas au Tibet, ils ne seront pas du tout impressionnés par ce qu’a fait Alex Honnold. En revanche, ils vont sans doute être impressionnés par quelqu'un qui fait de la trottinette à Paris » Vertige Media : Pourquoi aimons-nous tant cette image du « surhomme » ? Albert Moukheiber : C'est du marketing. On a besoin de super-héros qui peuvent faire des choses qu’on ne fait pas. C'est une vision très occidentale. Si vous allez voir des Sherpas au Tibet, ils ne seront pas du tout impressionnés par ce qu’a fait Alex Honnold. En revanche, ils vont sans doute être impressionnés par quelqu'un qui fait de la trottinette à Paris. Nous sommes des êtres contextuels. Dans un monde de plus en plus sédentaire, nous avons créé un contexte dans lequel on ne bouge plus. Grimper devient donc un truc de fou quand on reste devant une feuille Excel toute la journée. Vertige Media : En parlant de feuille de calcul, l'escalade est-elle vraiment un « sport d'ingénieurs » comme on l'entend souvent ? Albert Moukheiber : C'est une généralisation abusive puissance 100 000. Quand j’ai commencé l'escalade, la population la plus représentée chez moi, c'était plutôt les fumeurs de joints. Et quand tu penses aux fumeurs de joints, tu ne te dis pas qu'ils ont tous fait maths sup. Évidemment, si on observe les populations qui font de la grimpe en Californie, il y a beaucoup plus d'ingénieurs. Il faut avoir du temps et un certain niveau de vie pour acheter du matos. Mais au-delà des généralisations, ces affirmations constituent surtout un biais de sélection. D'ailleurs, le sport préféré des cadres sup' en ce moment, c'est le padel. Est-ce qu'on va dire que les ingénieurs font du padel parce qu'il y a une résolution de l'arctangente de la balle ? « Je pense qu'on devrait arrêter de propager cette vision méliorative et performative de la pratique. Moi, je fais de l'escalade parce que c'est cool. La finalité, c'est le sentiment subjectif de plaisir que j'en tire » Vertige Media : On entend souvent dire aussi que l’escalade développerait nos capacités cognitives. Est-ce vraiment le cas ? Albert Moukheiber : Oui et non. Toute activité nouvelle peut entraîner notre cerveau. Néanmoins, on ne deviendra jamais des bêtes de résolution de problèmes mathématiques parce qu’on fait de l’escalade. Il existe un concept important en psychologie cognitive qui s’appelle « la non-transférabilité des compétences ». C’est comme le sudoku : vous pouvez devenir une machine en sudoku, mais ça ne va pas forcément vous aider avec les mots fléchés. Je pense qu'on devrait arrêter de propager cette vision méliorative et performative de la pratique. Autrement dit, il ne faut pas faire les choses uniquement parce que l’on croit qu’on va s’améliorer. Moi, je fais de l'escalade parce que c'est cool. La finalité, c'est le sentiment subjectif de plaisir que j'en tire. On dirait qu'Albert Moukheiber vient de grimper sur un truc © Vertige Media Vertige Media : L'influence du contexte est-elle importante en escalade ? Albert Moukheiber : Nous sommes bourré·e·s de biais cognitifs, c'est une propriété de notre cerveau. Donc on peut tout à fait sous-estimer ou surestimer la difficulté d'une voie en fonction du contexte. Si quelqu'un vous dit « ça, c'est vraiment dur », vous allez trouver la voie plus difficile. Notre cerveau est un organe prédictif et comparatif. Si dans ma salle, personne ne grimpe dans le 7, je vais me dire que c’est impossible. Jusqu’à ce que quelqu’un débarque et enchaîne la voie. Une semaine plus tard, vous verrez que 15 personnes la feront. En inventant de nouvelles façons de faire, les personnes l’ouvrent aux autres. On ne développe pas nécessairement de compétence physiologique d'un coup, c’est juste un truc qui se débloque dans nos têtes. Vertige Media : Qu'est-ce qui rend l'escalade particulière par rapport aux autres sports ? Albert Moukheiber : Ce que je trouve spécial dans l'escalade, c'est l'esprit de communauté. Les gens s'entraident. Il y a de l'apprentissage social. Il y a un défi intellectuel qu'on ne retrouvera pas dans d'autres sports, grâce à sa temporalité. En escalade, vous pouvez lire la voie, prendre votre temps, planifier, répéter. À l’inverse, quand vous jouez au tennis, il y a de l’immédiateté. Ça va tellement vite que vous n'avez pas le temps de savoir comment vous allez pouvoir jouer. La grimpe, c’est méditatif. Pour moi, l’escalade, c’est comme les échecs. Simplement, aux échecs, vous avez un adversaire. Là, c’est vous qui êtes seul, face au mur.

  • « Poubelle la vie » : une BD sur l'escalade où il n'y a rien à jeter

    Une nouvelle BD d’escalade a choisi l’humour pour corde d’assurage. L'auteure, Ysaline Debut, met en scène Marcelle qui grimpe des voies sur des tas d’ordures. Pas de morale, mais des prises — de conscience aussi —, dans un monde où les déchets font relief. © Ysaline Debut Animatrice formée au cinéma d’animation, installée à Paris, Ysaline renverse la perspective : si nos déchets dessinent désormais des paysages, autant les grimper. Poubelle de vie convoque la grammaire de la salle (prises, jargon, clins d’œil) sans fermer la porte au grand public. Marcelle, héroïne et personnage principal de la BD, avance à contre-champ, guidée par des « grouillants » — petites bêtes nées des grosses prises — seules pulsations de vivant dans un décor de rebuts. On rit franchement, et quelque chose gratte après : c'est bien l’effet recherché. Grimper ce qu’on préfère planquer Nos déchets font désormais paysage : Everest encombré, « septième continent », flux exportés qui reconfigurent la géographie à distance. C’est de ce réel que part Poubelle la vie : si les rebuts fabriquent du relief, autant le gravir. Ysaline situe le déclic : « Au moment où j’écrivais ce projet, il y avait toute cette histoire avec l’Everest, on commençait aussi à voir que nos déchets sont envoyés dans des pays en développement ». L’idée se précise : faire de ce relief imposé un terrain d’ascension plutôt qu’un angle mort. « C’est aussi les visages qu’on ne voit pas forcément à l’escalade. On a peut-être plus souvent le personnage d’homme blanc qui grimpe. Là, c’était plutôt un personnage dans l’ombre qui existe, une femme racisée. C’est son paysage qui a été souillé. » Ysaline Debut À l’origine, l’intrigue se déroulait dans un hôtel de luxe : couloirs feutrés, portes battantes, et, dehors, des tas invisibles qui tiennent la façade : « Son passe-temps c’était d’aller escalader toutes ces montagnes de déchets cachées ». « On suivait un parcours de riches dans un hôtel et on ne voyait pas tout ce qui se cachait derrière cet hôtel de luxe, construit sur un monde qui s’effondrait. » Depuis, le cadre a basculé vers une fable de grimpe assumée. Le message, lui, n’a pas bougé : il s'agit toujours montrer ce qu’on cache. L'héroïne, Marcelle, habite un décor abîmé : une décharge à ciel ouvert. Elle commence par faire avec, puis choisit d’en faire autre chose : détourner le rebut pour retrouver de l’élan. © Ysaline Debut Ysaline assume l’angle du personnage et le dit sans ambages : « C’est aussi les visages qu’on ne voit pas forcément à l’escalade. On a peut-être plus souvent le personnage d’homme blanc qui grimpe. Là, c’était plutôt un personnage dans l’ombre qui existe, une femme racisée. C’est son paysage qui a été souillé ». La trajectoire suit : départ candide, puis la révolte affleure et l’horizon se décale vers des montagnes de roche et de pierre : « Ce personnage peut paraître candide, innocent, mais il va grandir, se rebeller. Il va vouloir faire en sorte que les choses changent et peut-être découvrir de vraies montagnes faites de roche et de pierre », affirme-t-elle. Les « grouillants » : quand la prise se met à vivre Le dessin joue en clair-obscur : du noir et blanc d'abord, puis des éclats de couleurs là où ça bouge encore. Ces touches vives portent un nom : les « grouillants ». Nées des grosses prises des salles, ces petites bêtes colonisent le décor comme le ferait une faune de substitution. Dans ce monde-poubelle, l’ironie est frontale : la résine palpite, la nature, elle, ne répond plus. De là vient le rythme de la BD : une pulsation infime qui raccroche Marcelle au vivant et fait basculer l’artificiel au premier plan. « On peut dire beaucoup de choses avec l’humour, notamment l’humour visuel. Ça parle à tout le monde sans même qu’on s’en rende compte » Ysaline Debut Ysaline nous explique le principe sans le surligner : des créatures-lucioles pour découper la nuit, un contraste assumé pour que la vie se voie. La logique est cruelle : si tout est mort autour, il faut inventer un battement. « Dans cet univers de poubelle, les grouillants sont les seules choses qui sont vivantes. C’est vraiment le seul élément qui raccroche encore Marcelle au monde du vivant. » Sommet, vue bouchée — et choix du feuilleton Au départ, ce n’était pas une BD « pour grimpeur·ses ». L’exposition à Climb Up Porte d’Italie fait entrer le vocabulaire de la grimpe : partenaires de cordée, micro-références, rythme de salle. « Mes proches n’ont peut-être pas tout compris au projet ! », sourit Ysaline. Le symbole, lui, reste lisible : clin d’œil pour les initié·es, métaphore claire pour les autres. © Ysaline Debut Le pacte, lui, est respecté : on rit d’abord. « Je n’ai pas envie de faire un projet moralisateur. Le principal, c’est de rigoler. J’ai toujours envie que ce soit l’humour qui prime. » L’humour agit à retardement : « On peut dire beaucoup de choses avec l’humour, notamment l’humour visuel. Ça parle à tout le monde sans même qu’on s’en rende compte. On va intégrer des messages sans en être conscients, mais on va ressortir après une expérience en se disant “J’ai rigolé… mais je me pose aussi des questions.” » Au sommet, deux mots : « Ça pue ». Drôle, oui, mais surtout annonciateur : l’horizon n’est pas propre, la suite s’annonce plus raide. Pas de finish consolateur : une autre montagne de déchets attend déjà. Encore de l'ascension, encore de la prise de conscience. Ce que vous pouvez lire dès aujourd’hui n’est qu’un vingtième de l’ensemble : 19 planches à venir, autant d’itinéraires où l’humour assure. Le feuilleton colle à la matière : le déchet est un flux, la narration aussi. Et si tout cela vous a donné envie d’attaquer la première longueur, ça tombe bien : Ysaline propose le premier épisode en accès libre. Vertige Media × Ysaline — Nous sommes très heureux·ses d’annoncer une collaboration au long cours. Dès la semaine prochaine, nous partagerons régulièrement sur Instagram les aventures de Marcelle, ainsi que des strips qui suivront le quotidien d'une grimpeuse. Suivez-nous sur Instagram pour savourer les prochaines longueurs !

  • Ouvrir la voix : la nouvelle signature de Vertige Media

    Il arrive forcément un moment dans la vie où il faut signer en bas des pages. En grandissant, votre média préféré sur l'escalade n'y a pas échappé. Sauf que comme toujours, à l'instant où il a fallu s'inventer un autographe, Vertige Media n'a rien fait comme les autres. © Vertige Media Je m'en souviens bien. Pourtant, cela paraît si loin. C'était un vendredi, il ne faisait pas très chaud, nous étions en terrasse à Pantin. À l'époque, on prenait encore le temps d'allonger les cafés après le déjeuner. À l'époque, le média que vous lisez aujourd'hui ne s'appelait pas Vertige Media. Une bonne amie nous avait rejoints. Il fallait qu'on discute d'un nouveau nom, d'une nouvelle identité, d'un nouveau projet. Il n'a fallu que deux espressos pour se convaincre que « Vertige » nous allait bien. Des voies, des combis fluo et Alfred Hitchcock C'est marrant parce que je pense aussi qu'on rationalise toujours après coup. Ce qu'il y a de bien avec un nom, c'est qu'il se cristallise avec le temps et on en vient à ne plus jamais l'interroger. De ce jour-là, je suis pourtant convaincu que chacun de nous aura une histoire différente à raconter. Personnellement, je pense qu'on est passé par une discussion sur le film d'Alfred Hitchcock, Vertigo, avant de valider le nom de Vertige Media. Peut-être. Ce qui est certain, c'est que désormais, le nom de notre média est bien habile. On ne le savait pas il y a 18 mois, mais aujourd'hui, avouons qu'il est pratique de dire que nous vous faisons « prendre de la hauteur », que nous vous « tirons vers le haut ». Vous voyez bien : le terrain de jeu est infini. Sauf que dans les innombrables voies que nous offre notre univers, il faut faire des choix. Ce n'est plus le vertige qui nous donne les mains moites, mais le fait de prendre des décisions. Il y a quelque temps, nous vous dévoilions notre nouvelle direction artistique. Nous avons tout changé : du noir et blanc, nous sommes passés aux couleurs flashy. Il s'agissait de se dévoiler et surtout, de se vêtir des intentions hautes en couleur de notre manifeste. Traiter l'escalade comme un fait social, culturel et politique nous exposait. Nous l'avions dit, il fallait maintenant que cela se voit. Il n'empêche. Cheminer en combinaison fluo fait généralement de vous quelqu'un de visible. Mais cela fait-il de vous quelqu'un de compris ? La question ressemble à une épreuve de philo. Sauf que la personne qui nous la pose n'a pas vraiment l'allure d'un prof. Et que nous n'avons pas non plus 4h devant nous. Fini l'époque où l'on enchaîne les cafés l'après-midi, nous prenons désormais le temps du déjeuner pour réfléchir à nos questions existentielles. Et en face de nous se tient Pascal qui attend manifestement une réponse. Pascal est un « créatif ». Son métier ? Définir des territoires de marque, rendre intelligibles des concepts, créer des identités mémorables. Dit autrement : exprimer en trois mots ce qu'un média exprime. Ici la voie Pascal a travaillé avec Mediapart, et pas mal d'autres médias anglo-saxons. Pascal nous aime bien. C'est pour ça qu'il nous a contactés. Il pense qu'on est des sortes de « punks de l'escalade ». On aime bien. Pascal pense que nous essayons de tracer une nouvelle ligne dans le milieu. Pascal pense que nous sommes des trublions : sérieux·se, appliqué·e·s mais aussi irrévérencieux et libres. Pascal fait mouche. C'est la raison pour laquelle nous prenons successivement tout un tas de décisions avec lui les semaines suivantes. Cela permet de faire certains choix sans trop avoir les mains moites. Le premier : abandonner « La nouvelle grimpe ». Cette ancienne signature, nous l'avions trouvée au même moment que notre nom, sur cette terrasse un peu froide à Pantin. Faute de mieux. Si Vertige résonne encore, la nouvelle grimpe paraissait vague, gazeuse, intangible, pas très mémorable. « Plus que trois simples mots, cette signature incarne cette promesse qui est la raison d’être de Vertige » « La signature de marque de Vertige se doit d'être concise, mémorable, pour résumer la mission de la marque et synthétiser ce que les audiences trouveront sur ce nouveau média et pas ailleurs », explique Pascal. Entre-temps, on se sera quand même un peu marré dans nos réflexions. Vous aurez échappé à quelques folies. Du genre « Ici la voix » ou « Casser la voix ». Sauf que ça ne fait probablement rire que nous, et quelques personnes qui ont grandi dans les années 90. Pascal reprend : « "Ouvrir la voix" emprunte directement au champ lexical de la grimpe. De cette analogie, il fallait en faire une combinaison unique, créative, ingénieuse. Plus que trois simples mots, cette signature incarne cette promesse qui est la raison d’être de Vertige ». Ouvrir la voix. Voilà la nouvelle signature de Vertige Media. Celle qui nous convainc dans l'idée que ces trois mots tonnent comme une mission : explorer des terrains inconnus, visibiliser de nouveaux visages, verbaliser les non-dits, révéler des secrets... Cette signature sera présente dans nos prises de parole. Elle incarnera qui nous sommes, et ce que nous faisons. Puis gageons qu'en affichant « Ouvrir la voix » partout, cela nous oblige aussi à ne jamais la fermer.

bottom of page