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- La grimpe, bastion masculin ?
De la conquête héroïque des sommets à l'ambiance branchée de nos salles urbaines, l’escalade s’est longtemps racontée au masculin. Un sport pensé comme viril, pratiqué comme viril, transmis comme viril. Mais les pionnières ont fissuré le mur, et les grimpeuses d’aujourd’hui redessinent les contours de ce terrain vertical. © Possessed Photography L’image du grimpeur, dans l’imaginaire collectif, c’est encore trop souvent celle d’un homme. Un type sec, musclé, qui « engage », qui « conquiert » et qui se suspend dans le vide avec un petit sourire satisfait. L’escalade a été façonnée par ce récit : celui d’une virilité héroïque, conquérante, quasi militaire. Ce que Raewyn Connell appelle la masculinité hégémonique - un modèle dominant qui valorise la force, le risque et la domination, tout en marginalisant les autres façons d’exister - a trouvé dans la grimpe un terrain de jeu presque parfait. Pendant plus d’un siècle, ce sport s’est construit sur cette norme implicite : aux hommes le rôle de conquérants, aux femmes celui d’exception tolérée. Et pourtant, la fissure s’élargit. Des pionnières comme Lucy Walker ou Lynn Hill jusqu’aux championnes olympiques d’aujourd’hui, les grimpeuses ont peu à peu desserré l’étau de ce récit masculin. Mais si la paroi commence à se partager, le poids de cet héritage demeure. Derrière chaque voie nommée d’un sobriquet sexiste, derrière chaque conseil non sollicité donné en salle ou en falaise, derrière chaque performance jugée « pour une femme », la verticalité rappelle que ses murs sont encore traversés par des lignes de genre. Un sport d’hommes, un fief de virilité Pas d’égalité, pas de mixité : à l’origine, l’alpinisme - ancêtre direct de l’escalade sportive - fut conçu par des hommes et pour des hommes. Les clubs alpins du XIXe siècle n’avaient rien de lieux ouverts : ils fonctionnaient comme de véritables forteresses de la virilité sportive, où les femmes n’entraient qu’au prix d’une obstination rare. On parlait de « fiefs masculins » jalousement gardés, et chaque pionnière devait littéralement s’arracher le droit d’y poser ses chaussons. Le grimpeur héroïque y incarne la double fonction de ce modèle : dominer concrètement (la montagne, le risque, ses pairs masculins) et incarner symboliquement un exemple quasi inatteignable. Le récit fondateur lui-même transpire le patriarcat. Les premières ascensions furent racontées comme des épopées héroïques, truffées de métaphores guerrières : on « attaque » une face, on « conquiert » une cime, on « vainc » une montagne. Dans les années 1950-60, l’âge d’or de l’himalayisme a achevé de figer cette image : une poignée d’hommes, élevés au rang de héros nationaux, présentés comme des chevaliers modernes partant à la conquête de sommets vierges. Lionel Terray pouvait bien parler de « conquérants de l’inutile », la presse, elle, célébrait surtout des vainqueurs virils, des corps endurants, une virilité en bandoulière. Difficile de trouver mieux qu’un alpiniste d’après-guerre pour illustrer ce que Raewyn Connell appelle la masculinité hégémonique : cet idéal masculin dominant qui organise la hiérarchie des genres. Le grimpeur héroïque y incarne la double fonction de ce modèle : dominer concrètement (la montagne, le risque, ses pairs masculins) et incarner symboliquement un exemple quasi inatteignable. Résultat : pendant des décennies, l’image d’Épinal du grimpeur s’est confondue avec celle de l’homme fort au sommet de la hiérarchie, transformant la paroi en un miroir où ne se reflétait qu’un seul genre. Virilité verticale : force, risque et conquête Si l’escalade a longtemps été un bastion masculin, ce n’est pas un hasard : ses valeurs fondatrices épousent presque au millimètre les codes de la virilité. Monter une paroi, gravir une montagne, c’est mettre en scène tout ce qui a été historiquement associé aux hommes : la force brute, le goût du risque, l’ivresse du danger et la jouissance symbolique de la conquête. La langue populaire elle-même ne s’y trompe pas : on parle de héros suspendus au-dessus du vide, de sommets « vaincus » à la force des bras. Rien d’étonnant à ce que le risque sportif ait été perçu comme un terrain d’expression masculine par excellence : la performance, la domination et l’invulnérabilité sont des qualités directement connectées à ce que Raewyn Connell a nommé la masculinité hégémonique, ce modèle dominant qui érige l’homme fort, courageux et autonome en norme sociale désirable. Derrière les louanges, un stéréotype persistant : si elle y parvient, c’est qu’elle est, au fond, « presque un homme ». Pendant des décennies, la figure du grimpeur s’est confondue avec celle de l’homme intrépide. Les récits d’ascension regorgent de métaphores guerrières ou conquérantes, renforçant cette idée que l’homme se définit par sa capacité à relever des défis physiques hors du commun. Dans cette rhétorique héroïque, la femme n’a pas sa place, ou seulement en contrepoint. L’alpiniste, dans l’imaginaire collectif, c’est toujours il, jamais elle. Quand, par exception, une femme réussissait une grande voie ou une ascension mythique, son exploit se voyait immédiatement assigné à une catégorie à part : le « record féminin ». Manière élégante de rappeler qu’elle jouait dans une autre ligue. © Ben Kitching Le lexique de la grimpe en dit long sur ce climat viriliste. Les topos de falaise regorgent de noms de voies grivois, parfois ouvertement sexistes : « Rape and Carnage », « One Less Bitch » et autres insultes gravées dans le rocher. Dans les années 1980 aux États-Unis, certaines lignes furent même baptisées de termes homophobes, comme « Flogging a Dead Faggot ». Autant de vestiges d’une culture potache, où la blague viriliste faisait partie du folklore : ce qu’on n’aurait pas assumé en société trouvait refuge dans l’entre-soi des grimpeurs. En résumé, l’escalade a longtemps été régie par une norme implicite : le grimpeur idéal est un homme, fort, musclé, téméraire, prêt à en découdre avec la paroi. Une figure héroïque qui ne laissait guère de place aux autres : femmes, minorités, ou simples profils moins stéréotypés. Le patriarcat sportif, ici comme ailleurs, s’est entretenu en érigeant ce modèle comme l’évidence : l’aventure extrême serait, par nature, un domaine masculin. Femmes au pied du mur : les pionnières à l’assaut Face à ce bastion masculin, que restait-il aux femmes ? Pendant plus d’un siècle, grimper signifiait ruser, persévérer, et surtout prouver. À chaque fois. L’histoire n’a retenu que quelques pionnières, assez tenaces pour fissurer le plafond de verre, ou plutôt le plafond de rocher. En 1871, l’Anglaise Lucy Walker devient la première femme à atteindre le sommet du Cervin, jupe longue et piolet à la main. Son exploit défraye la chronique : « elle a réalisé ce que peu de gens pensaient qu’elle pouvait faire », écrivent les gazettes, tout en rappelant que le terrain reste « un sport dominé par les hommes ». Un siècle plus tard, en 1975, la Japonaise Junko Tabei inscrit son nom au sommet de l’Everest, vingt-deux ans après les premiers hommes. Entre-temps, les femmes alpinistes avaient dû parfois fonder leurs propres structures, comme le Ladies’ Alpine Club à Londres en 1907, pour pratiquer entre elles ce que les clubs masculins leur interdisaient encore. On connaît la rengaine : « Les femmes compensent par la technique et la souplesse ce qui leur manque en force pure ». Un compliment en apparence, une assignation en réalité. Chaque réussite féminine fut célébrée comme un événement symbolique, mais presque toujours sous le signe de l’exception. La « première femme » à réussir telle ascension devenait une héroïne, certes, mais une héroïne hors norme, tolérée précisément parce qu’elle sortait du lot. Derrière les louanges, un stéréotype persistant : si elle y parvient, c’est qu’elle est, au fond, « presque un homme ». Dans les années 1980, quand Catherine Destivelle ou Lynn Hill imposent leur puissance en falaise, la presse ne peut s’empêcher de commenter aussi leur apparence. On les décrit comme des « garçonnes » musclées, ou bien on insiste sur leur « élégance féline » et leur grâce, des adjectifs qu’aucun journaliste n’aurait songé à employer pour leurs homologues masculins. C’est le vieux paradoxe de la performance féminine : exceller dans un sport extrême reste tolérable à condition de compenser par une féminité affichée. La sociologie parle ici de « féminité compensatoire » : pour être acceptées, les sportives doivent rester belles, séduisantes, disponibles au regard, comme si « être jolie comptait plus qu’être performante ». À cela s’ajoutait un autre obstacle, tout aussi massif : l’absence de modèles visibles. Les manuels d’alpinisme, les films, les magazines montraient presque exclusivement des hommes en action. Quand une femme apparaissait, c’était souvent sous un angle sexualisé ou anecdotique. Une étude sur la presse spécialisée a mis en lumière ce double standard : les hommes sont montrés en plein effort, cramponnés à la paroi ; les femmes, elles, souvent cadrées sur le buste, en brassière, fragmentées en images érotisées. Stéréotypes accrochés aux prises : la paroi invisible Au-delà des chiffres de fréquentation, les clichés ont la peau dure. Même aujourd’hui, dans des salles où la parité semble de mise, les vieux réflexes ressurgissent dès qu’on parle de « qualités naturelles ». On connaît la rengaine : « Les femmes compensent par la technique et la souplesse ce qui leur manque en force pure ». Un compliment en apparence, une assignation en réalité. Derrière cette formule polie se cache la même logique depuis des décennies : aux hommes la puissance, l’audace, les grands mouv’ spectaculaires ; aux femmes la finesse, la prudence, la lecture subtile. La sociologue Aurélia Mardon l’a montré dans ses enquêtes en club : dès l’adolescence, garçons et filles intègrent ces rôles contrastés. Les moniteurs eux-mêmes, s’ils ne sont pas sensibilisés à la question, renforcent les biais : on demande aux garçons de visser les prises et de porter les cordes, on félicite les filles pour leur « style » délicat et leur prudence. Une pédagogie anodine en apparence, mais qui oriente d’un côté vers la performance, de l’autre vers la retenue. Un grimpeur fort est juste un grimpeur fort. Une grimpeuse forte, elle, doit être à la fois athlète et garante de son « charme ». Résultat : un plafond bien réel sur les parois. Les femmes ouvreuses en compétition restent rarissimes, non par manque de compétence mais parce que, dès le départ, on ne les a pas poussées à occuper ces postes « techniques » confisqués par les hommes. Sur les grandes falaises ou dans les expéditions lointaines, les cordées 100 % féminines restent minoritaires, freinées moins par l’envie que par les barrières invisibles : le doute de soi, le manque de modèles, le regard condescendant d’un milieu où l’on vous rappelle subtilement que vous n’êtes pas « vraiment à votre place ». Qui n’a pas vu, dans une salle de bloc, une grimpeuse subir les conseils insistants d’inconnus persuadés de mieux savoir qu’elle ? Le mansplaining est devenu une scène banale : « 95 % des conseils non sollicités que j’ai reçus en bloc venaient d’hommes, parfois moins bons techniquement que moi », nous partageait récemment une grimpeuse. L’entraide fait partie des valeurs de l’escalade, certes, mais quand elle se transforme en paternalisme condescendant, elle agit comme un rappel à l’ordre implicite : ici, ce sont toujours les hommes qui détiennent la légitimité technique. À cela s’ajoute un autre biais, plus insidieux encore : la manière dont on juge les performances féminines. Qu’une grimpeuse réussisse une voie extrême, et l’on s’empresse d’ajouter : « pour une femme ». Comme si le niveau devait être lu à deux vitesses. Les athlètes de haut niveau le savent : elles évoluent sur deux fronts simultanément, prouver qu’elles grimpent aussi bien que les hommes, tout en restant conformes à une féminité attendue, souriante et soignée. Un grimpeur fort est juste un grimpeur fort. Une grimpeuse forte, elle, doit être à la fois athlète et garante de son « charme ». Ce double standard s’infiltre jusque dans la médiatisation : les vidéos masculines glorifient la « puissance » et la « détermination », celles des femmes louent leur « grâce » et leur « fluidité ». Tant que ces carcans perdureront, les grimpeuses évolueront toujours sur un mur à deux faces : celui, bien réel, de la difficulté technique, et celui, invisible, des représentations sociales. La lente féminisation de l’escalade Heureusement, le paysage se fissure. L’escalade se féminise, doucement mais sûrement. Les chiffres restent parlants : selon l’étude menée par Vertige Media en 2025, les femmes représentent aujourd’hui environ un tiers des pratiquants en France. Une progression réelle, même si le déséquilibre demeure net, surtout en falaise et en haute montagne. La paroi s’ouvre, certes, mais elle n’est pas encore totalement partagée. L’escalade n’est plus tout à fait le boys club qu’elle fut longtemps, mais le parfum d’entre-soi masculin flotte encore au pied de bien des falaises. Plusieurs dynamiques expliquent ce mouvement. L’explosion des salles de bloc et d’escalade indoor a bouleversé la donne. Finie l’image de l’alpiniste bourru, solitaire, affrontant les éléments hostiles. Place à un public urbain, mixte, qui grimpe après les cours ou le boulot, comme on irait au yoga ou au fitness. Ces lieux, pensés pour la convivialité, ont offert aux débutantes un cadre plus accessible, débarrassé - en apparence du moins - des rites virilistes hérités des clubs alpins. Même au niveau amateur, la répartition est contrastée : la parité se rapproche en salle, mais reste lointaine en falaise ou en grande voie, où pèsent encore les traditions viriles. La médiatisation du sport a elle aussi changé d’échelle. Depuis l’entrée de l’escalade aux Jeux olympiques en 2021, les projecteurs se braquent autant sur les femmes que sur les hommes. Des championnes comme Janja Garnbret, Shauna Coxsey ou Julia Chanourdie sont devenues des références mondiales. Quand on voit une grimpeuse dominer une Coupe du monde ou enchaîner un 9b+, il devient difficile de maintenir le vieux préjugé selon lequel « les femmes n’ont pas le niveau ». Brooke Raboutou sur Excalibur, voie mythique cotée 9b+ © Crimp Films Mais le plus décisif est peut-être ailleurs : dans le discours critique qui émerge de l’intérieur. Les grimpeuses s’organisent, prennent la parole, dénoncent les blagues graveleuses, les inégalités de sponsoring, le sexisme latent dans certaines salles. Des événements comme le Festival Femmes en Montagne, qui donne chaque année une visibilité nouvelle aux récits féminins dans les sports alpins, ou le festival Grimpeuses, qui conjugue pratique, débats et culture autour de l’expérience féminine de la grimpe, participent à cette déconstruction. Sur les réseaux, des hashtags comme #balancetongrimpeur ont ouvert la voie, révélant ce que l’entre-soi masculin considérait jadis comme de simples « détails » : noms de voies sexistes, comportements déplacés, attitudes condescendantes au pied des blocs. Là où l’on riait encore il y a vingt ans, la tolérance est aujourd’hui bien moindre. « On n’a pas besoin d’un grand soir du féminisme en escalade. On a besoin d’un travail de fond, de graines plantées un peu partout », résumait Caroline Ciavaldini lors d'une conférence. Mais attention à l’angélisme. La route vers l’égalité reste semée de prises fuyantes. Les femmes cadres, entraîneures, ouvreuses demeurent rares. Les écarts de sponsoring persistent, les films de grimpe consacrés aux athlètes féminines se comptent encore sur les doigts d’une main, et les marques n’intègrent leurs égéries féminines qu’avec un retard notable. Même au niveau amateur, la répartition est contrastée : la parité se rapproche en salle, mais reste lointaine en falaise ou en grande voie, où pèsent encore les traditions viriles. Et la démocratisation elle-même n’est pas neutre : comme l’a montré l’étude de Vertige Media, elle profite surtout aux urbains diplômés. Les femmes issues de milieux populaires restent largement minoritaires, preuve que la mixité sociale et la mixité de genre ne progressent pas toujours au même rythme. Bref, l’histoire avance, mais sur une corde raide : entre évolution réelle et inertie tenace. Vers la fin d’une hégémonie masculine ? Alors, l’escalade est-elle en train de cesser d’être un sport d’hommes ? Oui… et non. Oui, parce qu’aucune règle formelle n’exclut désormais les femmes, parce que les mentalités les plus rétrogrades ont globalement disparu du discours public. Une grimpeuse de 20 ans peut aujourd’hui trouver une communauté accueillante, des modèles à admirer et revendiquer sans complexe son identité de grimpeuse. Elle peut s’entraîner, performer, encadrer à son tour. Bref, les portes forcées par les pionnières ne se referment plus. Même suspendus au-dessus du vide, nous n’échappons pas aux règles invisibles du jeu social. Mais non, parce que l’ombre de la masculinité hégémonique continue de planer sur la paroi. Les chiffres le rappellent : les hommes restent majoritaires, surtout là où s’exerce le pouvoir symbolique - ouvreurs, entraîneurs, équipeurs, auteurs de topos. Les normes informelles, elles, tiennent toujours : ces « petites choses » qui déterminent si l’on se sent légitime ou non dans un collectif. Comme le rappelle la sociologue Aurélia Mardon, ces codes sont profondément enracinés et façonnent durablement la manière dont chacun·e évolue dans l’escalade. Déconstruire ces habitudes, voilà ce qui serait l’étape suivante : former les moniteurs à l’égalité, repenser la pédagogie pour qu’elle ne soit pas genrée, valoriser les femmes à tous les niveaux (des compétitions mixtes aux expéditions dirigées par des cheffes de cordée), et surtout, ne pas effacer la mémoire des grimpeuses qui ont ouvert la voie. En réalité, la grimpe n’est qu’un miroir grossissant de la société : elle en reflète les inégalités autant que les progrès. Hier symbole d’une distinction masculine, elle devient peu à peu - mais au prix d’une lutte constante - un terrain partagé. L’héritage patriarcal ne disparaît pas d’un coup de brosse, mais le nommer, l’analyser, le mettre en lumière est déjà une manière de l’éroder. Pierre Bourdieu disait que nos loisirs sont des marqueurs sociaux. Il faut ajouter qu’ils sont aussi des marqueurs de genre. Dans la façon de grimper - bloc ou grande voie, plastique ou granit, indoor ou outdoor - s’expriment des normes qui disent autant notre place dans la société que notre place sur la paroi. Grimpons donc, mais grimpons les yeux ouverts : même suspendus au-dessus du vide, nous n’échappons pas aux règles invisibles du jeu social. L’escalade a longtemps été un sport d’hommes ; il est temps que la paroi se partage équitablement. Le sommet n’en sera que plus beau lorsque chacun·e pourra l’atteindre sans cordes symboliques pour entraver ses mouvements. Et peut-être qu’au fond, la vraie cotation à dépasser n’est pas un 9b+, mais celle, beaucoup plus retorse, des stéréotypes de genre. La meilleure prise à saisir, aujourd’hui, reste la plus politique : celle de la prise de conscience.
- La société du risque : pourquoi accepte-t-on le danger en escalade ?
Autrefois perçue comme une pratique marginale et dangereuse, l’escalade s’invite aujourd’hui au cœur d’une société obsédée par la sécurité, les normes et le « risque zéro ». Entre salles surprotégées, auto-assureurs, free solo et statistiques d’accidents, Vertige Media mobilise la notion de « société du risque » du sociologue Ulrich Beck pour comprendre pourquoi nous continuons, malgré tout, à choisir le danger – et ce que cela raconte de notre époque. © David Pillet Paris, un mardi soir. À l’entrée de la salle, on signe une décharge de responsabilité en deux clics sur une tablette. On scrolle mécaniquement jusqu’en bas, on coche « J’ai lu et j’accepte les conditions générales », sans avoir rien lu du tout. Sur un bloc au milieu de la salle, une adolescente tombe de trois mètres sur un tapis épais comme un matelas de palace, éclate de rire, se relève, frappe ses mains sur ses cuisses et repart déjà sur une autre voie. Au pied du devers de 15 mètres, un moniteur répète pour la cinquième fois de la soirée les mêmes consignes de sécurité : « On s’encorde, on se fait vérifier par son partenaire, on ne lâche jamais la corde ». Tout est dit noir sur blanc : il y a un danger. Tout est fait pour que ce danger soit maîtrisé, documenté, encadré, sécurisé, absorbé par des tapis, des normes et des procédures. Et pourtant, on grimpe. Nous sommes des millions, en France et ailleurs, à accepter joyeusement de monter sur des murs dont on sait qu’une erreur peut, parfois, très mal finir. Dans une société obsédée par la sécurité, hantée par les catastrophes industrielles, le réchauffement climatique et les crises sanitaires, cette acceptation volontaire du risque a quelque chose de paradoxal. Pourquoi accepte-t-on, voire revendique-t-on, le danger en escalade alors même que notre époque semble vouloir traquer le moindre grain de risque, des aires de jeux des enfants jusqu’aux normes alimentaires ? Pour comprendre cette tension, la grille de lecture proposée par le sociologue allemand Ulrich Beck, théoricien de la « société du risque », offre un éclairage particulièrement précieux. Bienvenue dans la société du risque Ulrich Beck publie en 1986 « Risikogesellschaft », traduit quelques années plus tard en anglais sous le titre « Risk Society : Towards a New Modernity ». Pour lui, nous avons basculé d’une société industrielle centrée sur la production de richesses vers une société où l’enjeu principal devient la gestion des risques que cette même modernisation a engendrés. Non pas les risques « externes » – tempêtes, épidémies, famines – que l’on imputait autrefois au destin, au climat ou à la fatalité, mais des risques « fabriqués » par l’activité humaine elle-même : pollution, catastrophes nucléaires, dérèglement climatique, perturbateurs endocriniens, crise financière, etc. Dans cette perspective, la modernité ne se contente pas d’apporter confort, mobilité, technologies et loisirs : elle produit aussi ses propres menaces. C’est ce que Beck appelle la « modernisation réflexive » : une société contrainte de se retourner sur elle-même pour gérer les conséquences de son propre développement. Les débats sur le nucléaire, les OGM, les pandémies ou l’intelligence artificielle en sont des exemples quotidiens : nous devons apprendre à vivre avec des risques que nous avons nous-mêmes fabriqués. Plusieurs études menées dans des salles européennes montrent que le taux de blessure aiguë en escalade indoor tourne autour de 0,02 blessure pour 1 000 heures de pratique Société du risque ne veut pas dire société plus dangereuse qu’avant au sens propre du terme. Cela renvoie plutôt à une société où le risque devient le mode central d’organisation, de débat et de gouvernement. On calcule, on modélise, on anticipe, on assure. Les États légifèrent, les experts publient des courbes de probabilité, les industriels affichent des procédures de « gestion des risques », les individus eux-mêmes intègrent la figure du « citoyen responsable » censé veiller à sa santé, à sa retraite, à sa carrière, à ses assurances, à son empreinte carbone. Dans cette logique, le risque n’est plus seulement un danger objectif. Il devient un objet politique, économique et moral. Qui a le pouvoir de définir ce qui est acceptable ou non ? Quels risques sont tolérés, au nom de quel bénéfice, pour qui, et avec quelle répartition des conséquences en cas de problème ? Beck résume cela en une formule dérangeante : la société contemporaine ne se définit plus seulement par la distribution des richesses, mais par la distribution des risques – risques qui, loin d’être partagés équitablement, frappent plus fortement certains groupes que d’autres. Partant de là, l’escalade devient un laboratoire fascinant : un sport où le danger est à la fois exhibé, rationalisé, normalisé et revendiqué, à l’intérieur même d’une époque qui affiche partout la promesse du « zéro risque ». Un sport dangereux… mais raisonnablement On ne le répètera jamais assez : l’escalade n’est pas un jeu vidéo. On peut se faire vraiment mal, voire mourir. Des accidents graves surviennent chaque année, en falaise comme en salle. Des assureur·ses relâchent la corde au mauvais moment, des grimpeur·ses oublient de s’encorder ou de se clipper à un auto-assureur, des dégaines sont mal posées, des rochers se décrochent, des relais s’arrachent, des crash-pads mal positionnés transforment une chute anodine en fracture. Pourtant, si l’on sort des impressions pour regarder les chiffres, le tableau est plus nuancé. Plusieurs études menées dans des salles européennes montrent que le taux de blessure aiguë en escalade indoor tourne autour de 0,02 blessure pour 1 000 heures de pratique – un niveau très faible comparé à de nombreux sports collectifs ou de contact. La plupart de ces blessures sont d’ailleurs bénignes à modérées : entorses de cheville, doigts abîmés, petites luxations, traumatismes musculaires. Certes, d’autres travaux montrent qu’entre 30 et 50 % des grimpeur·ses déclarent avoir déjà été blessé·es au cours de leur pratique, en particulier à cause de sursollicitations des doigts, des épaules ou des coudes. Mais il s’agit majoritairement de pathologies chroniques, de « sur-usage » plus que de chutes dramatiques. La gravité des accidents varie fortement selon le type de pratique : bloc sur tapis épais, grande voie, trad engagé, alpinisme mixte. Une revue de littérature citée par Simon Rauch montre ainsi que le trad engagé présente, historiquement, des taux de blessures par heure plus élevés que certains sports réputés accidentogènes comme le football américain ou la moto. Dans les salles, la plupart des incidents qui tournent mal sont liés à quelques scénarios bien identifiés : erreurs d’assurage (mauvaise manipulation, inattention, mauvaise utilisation du système), oublis de clipper un auto-assureur, mauvaise réception sur les tapis de bloc. Des analyses menées sur des bases de données d’accidents en salles parlent d’un retour au sol pour environ 20 000 visites, avec, là encore, une forte concentration sur les erreurs humaines plutôt que sur les défaillances matérielles. La société du risque moderne se structure précisément autour de cette ambivalence : nous vivons dans un univers saturé de dangers abstraits que nous ne maîtrisons pas, tout en développant des espaces très codés où l’on peut, au contraire, expérimenter un danger hyper-localisé que l’on estime contrôler. On se retrouve donc avec une situation paradoxale : objectivement, l’escalade – notamment en salle – est un sport dont le taux d’accident grave reste relativement faible, surtout si on le rapporte au nombre d’heures pratiquées. Mais subjectivement, le danger est omniprésent : on tombe de haut, on voit des images de free solo, on signe des décharges, on entend parler de la moindre chute spectaculaire sur les réseaux sociaux. C’est précisément là que la logique de la société du risque entre en scène. Le danger n’est pas nié. Il est rendu calculable, assurable, organisable. La communauté de la grimpe produit des statistiques, des recommandations, des classifications de risques – jusqu’à la Commission médicale de l’UIAA qui propose une typologie des pratiques selon le niveau de danger objectif et la gravité attendue en cas de chute. L’escalade devient un risque « raisonnable », acceptable parce que chiffré, encadré, et compatible avec les exigences d’une société qui tolère le risque à condition qu’il soit géré. Danger choisi, danger subi Pour Beck comme pour d’autres sociologues, une des grandes fractures du monde contemporain tient à la différence entre les risques que l’on subit et ceux que l’on choisit. Les premiers sont diffus, invisibles, globaux : particules fines, pesticides, perturbations climatiques, volatilité financière. Ils traversent notre existence sans qu’on puisse les pointer du doigt, ils s’étendent bien au-delà de notre zone de contrôle. Les seconds sont localisés, concrets, momentanés : sauter à l’élastique, surfer une grosse houle, rouler trop vite, jouer en bourse… ou monter à 12 mètres sur un mur. La société du risque moderne se structure précisément autour de cette ambivalence : nous vivons dans un univers saturé de dangers abstraits que nous ne maîtrisons pas, tout en développant des espaces très codés où l’on peut, au contraire, expérimenter un danger hyper-localisé que l’on estime contrôler. L’escalade s’inscrit pleinement dans cette seconde catégorie. Les fédérations, les organismes internationaux, les assureurs, les exploitants de salles forment ensemble un dispositif qui transforme un danger en risque acceptable – et donc commercialisable. Les grimpeur·ses se racontent volontiers une histoire rassurante : ici, au moins, le risque est visible. On sait où il se trouve (la hauteur, le rocher, la prise douteuse, le mousqueton mal verrouillé), on peut s’y préparer, se former, s’équiper. On apprend à faire son nœud, à vérifier l’encordement, à placer une protection, à lire une voie. On répète des rituels de sécurité, on fait des « checks », on suit des cours, on passe des tests d’assurage. L’idée sous-jacente est simple : le danger existe, mais il obéit à des règles. Cette narration touche un point nerveux de la société du risque : la quête d’un danger qui resterait, malgré tout, maîtrisable. Dans un monde où l’on ne contrôle ni la fonte des glaciers ni les marchés financiers, l’escalade apparaît comme un territoire où l’on peut au moins décider de la voie que l’on tente, du niveau d’engagement, du partenaire avec lequel on grimpe. On ne supprime pas le risque, on le requalifie comme « risque choisi », au nom d’un bénéfice clair : la sensation d’intensité, le sentiment d’exister, la construction d’un récit de soi. Cette distinction entre risque subi et risque choisi explique aussi pourquoi de nombreuses personnes qui se déclarent « anxieuses » face à l’actualité globale acceptent paradoxalement de se mettre sciemment en danger sur une paroi. Ce n’est pas de l'inconséquence, c’est, d’une certaine façon, une stratégie psychique : déplacer l’angoisse vers un espace concret, limité, dans lequel l’effort, la technique et l’attention semblent pouvoir faire la différence. La salle, usine à fabriquer du risque acceptable Regardons de près une salle d’escalade moderne : c’est un petit condensé de société du risque. À l’accueil, on signe la fameuse décharge de responsabilité. On y lit, en substance, que la pratique comporte des risques graves, que l’exploitant ne peut pas tout maîtriser, que chacun grimpe sous sa propre responsabilité. Cet acte, d’apparence purement administrative, est typique de la logique décrite par Beck : le risque est identifié, énoncé, contractualisé, partiellement transféré à l’individu via un geste juridique. Sur les murs, la surface dangereuse est soigneusement organisée : hauteur limitée, angles cassés, volumes dessinés pour éviter les pièges mortels, tapis en mousse certifiée, dégaines rapprochées, points d’ancrage contrôlés, auto-assureurs inspectés. Des panneaux rappellent les règles de bonne conduite, parfois accompagnés de pictogrammes pédagogiques : ne pas courir sur les tapis, ne pas grimper sur la voie d'à côté, ne pas traverser sous quelqu’un. Les ouvreur·ses payent parfois physiquement le prix de cette industrialisation du risque « acceptable ». Travailler suspendu des heures sur corde, manipuler des volumes lourds, évoluer dans des environnements semi-publics avec du passage, c’est exposer son corps à des dangers structurels que le/la client·e final·e ne perçoit pas toujours. Dans la plupart des salles, on ne peut pas assurer un·e partenaire sans avoir passé un test de validation. On vérifie le type de système d’assurage utilisé, on impose des gestes standardisés, on refuse de laisser grimper quelqu’un qui ne respecte pas ces protocoles. On organise des sessions de sensibilisation, on diffuse des vidéos « bonnes pratiques » pour inciter à la prudence. Tout cela n’est pas seulement de la « sécurité » au sens pratique du terme. C’est une véritable infrastructure de gestion du risque, parfaitement alignée avec la logique décrite par Beck : rendre le danger prévisible, calculable, compatible avec les attentes des assurances, des pouvoirs publics, des parents qui laissent leurs enfants grimper. Les fédérations, les organismes internationaux, les assureurs, les exploitants de salles forment ensemble un dispositif qui transforme un danger en risque acceptable – et donc commercialisable. De ce point de vue, la salle n’est pas un espace en dehors de la société du risque, mais l’une de ses expressions les plus visibles : chaque prise vissée dans le mur, chaque consigne de sécurité, chaque harnais contrôlé participe à une gigantesque opération de traduction du danger en probabilité supportable. Accidents et boomerang Bien sûr, tout cela n’empêche pas les accidents. Les rapports d’incidents des clubs comme des fédérations montrent, année après année, les mêmes mécanismes : erreurs d’assurage, incompréhensions entre binômes, mauvaise manipulation d’auto-assureurs, sous-estimation de la hauteur de chute en bloc. Les auto-assureurs, en particulier, constituent un symbole presque caricatural de la société du risque : un dispositif conçu pour réduire le danger (supprimer le facteur « assureur inattentif ») introduit de nouveaux scénarios catastrophiques (oubli de se clipper, fausse impression de sécurité). Le secteur des salles de grimpe a connu plusieurs accidents graves, voire mortels, liés à ces appareils, au point que la fédération a publié des recommandations spécifiques après une série d’incidents jugés préoccupants. Dans la perspective de la société du risque, cette figure du free solo n’est pas un simple délire marginal. Elle fonctionne comme miroir extrême d’une époque qui tente, partout, de domestiquer la dangerosité. Beck parle, à propos des risques modernes, d’un « effet boomerang » : ceux qui produisent ou gèrent le risque finissent tôt ou tard exposés à ses conséquences. Dans l’escalade, on voit bien ce mécanisme à l’œuvre. Les salles qui misent sur un équipements massif en auto-assureurs pour attirer des publics débutants et fluidifier l’exploitation se retrouvent, en cas d’accident, en première ligne médiatique, juridique et économique. Les constructeurs de matériel, les assureurs, les fédérations également. L’incident d’un individu devient affaire de filière. Les ouvreur·ses payent parfois physiquement le prix de cette industrialisation du risque « acceptable ». Travailler suspendu des heures sur corde, manipuler des volumes lourds, évoluer dans des environnements semi-publics avec du passage, c’est exposer son corps à des dangers structurels que le/la client·e final·e ne perçoit pas toujours. Là encore, la question de qui encaisse effectivement le risque – et qui encaisse la valeur produite par la pratique – rejoint la trame analysée par Beck dans d’autres domaines : le risque n’est pas seulement une affaire individuelle, il est socialement distribué. L’acceptation du danger par les pratiquant·es se nourrit en partie de l’illusion que tout cela est « sous contrôle ». Les accidents rappellent régulièrement que ce contrôle a des failles, et que la vieille phrase de l’alpinisme traditionnel – « le risque zéro n’existe pas » – reste vraie, même dans un univers bardé de normes et de procédures. Le spectre du risque total À l’autre bout du spectre, il y a l’image qui hante autant qu’elle fascine : celle du grimpeur ou de la grimpeuse en free solo, sans corde, sur une paroi verticale où la moindre erreur serait fatale. Le succès mondial du film Free Solo (Oscar du meilleur documentaire en 2019, ndlr), retraçant l’ascension d’El Capitan par Alex Honnold, a projeté ce type de pratique à la une des écrans et des imaginaires. Dans la perspective de la société du risque, cette figure du free solo n’est pas un simple délire marginal. Elle fonctionne comme miroir extrême d’une époque qui tente, partout, de domestiquer la dangerosité. Là où la majorité des pratiquants s’inscrivent dans un régime de risque sécurisé, calculé, contractualisé, le free solo exhibe la version sans concession du danger : pas de tapis, pas de dégaines, pas d’assureur, pas de corde, pas de marge d’erreur. On pourrait croire que cette radicalité contredit la logique de Beck, comme un retour archaïque à un rapport primitif au danger. En réalité, elle lui est profondément liée. Car si ces exploits nous fascinent, c’est justement parce qu’ils se donnent à voir sur fond de société hyper-sécurisée. Plus notre quotidien est balisé par des ceintures de sécurité, des airbags, des normes, des check-lists, plus la vision d’un corps « nu » face à la paroi surgit comme une transgression absolue. Le free solo devient une sorte de contre-point spectaculaire à la promesse de sécurité généralisée. Il y a d’ailleurs quelque chose de profondément contemporain dans la façon dont ces exploits sont produits, filmés, diffusés. L’ascension d’El Capitan par Honnold est à la fois une performance individuelle extrême et un dispositif médiatique parfaitement calibré : équipe de tournage, sponsoring, narration, diffusion mondiale, récompense aux Oscars. La prise de risque radicale d’un individu s’inscrit dans un écosystème technique, économique et symbolique qui relève pleinement de la modernité réflexive : on mesure, on documente, on discute publiquement de la « rationalité » de ce choix de vie. Entre la salle de bloc surprotégée et le big wall en solo intégral, entre la couenne sportive à spits rapprochés et la fissure trad engagée, c’est tout un spectre d’acceptation du danger qui se dessine. Ce spectre n’est pas seulement technique, il est culturel : chaque sous-communauté de la grimpe produit ses normes implicites de ce qui est « normal » de faire ou non, de ce qui est vu comme courage, comme excès, comme inconscience. Pourquoi accepte-t-on le danger ? À ce stade, la question initiale peut se reformuler : dans une société qui valorise la sécurité, pourquoi autant de personnes trouvent-elles raisonnable, voire souhaitable, d’aller grimper sur des parois où la chute peut faire mal ? Une première réponse tient à la comparaison implicite que chacun fait, souvent sans le formuler : l’escalade est perçue comme un risque faible pour un bénéfice élevé. D’un côté, la majorité des séances se déroulent sans incident majeur, surtout en salle ; de l’autre, le plaisir ressenti – sentiment d’intensité, d’absorption, d’appartenance à une communauté, d’accomplissement physique – est immédiat. Et encore une fois, des études statistiques qui montrent que le taux de blessure grave par heure d’escalade indoor est plus bas que dans beaucoup d’autres sports confortent ce sentiment. Nous faisons confiance aux tapis, aux cordes, aux normes, aux assureurs, aux parois en contreplaqué, de la même manière que nous faisons confiance aux pilotes d’avion, aux ingénieur·es du nucléaire ou aux algorithmes de nos assurances santé. Une deuxième réponse tient à la distinction entre danger visible et danger invisible. Dans la hiérarchie intime des peurs contemporaines, nombre de personnes redoutent davantage un diagnostic médical, un licenciement, une crise climatique ou une guerre lointaine que la perspective de chuter sur un tapis ou au bout d’une corde dynamique. Là encore, le risque que l’on peut voir, toucher, anticiper, semble plus supportable que celui qui flotte dans l’horizon global. Une troisième réponse, plus inconfortable, touche au narcissisme contemporain. Dans un univers saturé d’images, la capacité à se montrer comme personne capable de « gérer le danger » devient une forme de capital symbolique. Poster une vidéo sur un bloc engagé, raconter sa première chute en tête, exhiber une cicatrice, deviennent des micro-récits identitaires : preuve qu’on n’est pas seulement un·e individu·e statistiquement exposé·e aux risques abstraits du monde, mais quelqu’un·e qui a choisi de les affronter à sa manière. Enfin, une quatrième réponse renvoie à la quête de sens. La société du risque ne produit pas seulement des angoisses, elle produit aussi un sentiment d’absurde : pourquoi rester sagement assis dans un monde où l’on peut, de toute façon, être frappé·e par une catastrophe globale qu’on n’aura ni vue venir ni pu stopper ? L’escalade offre une forme de contre-proposition : mettre son corps en jeu, ici et maintenant, sur un défi dont les paramètres sont tangibles. Pour beaucoup, cette mise en danger volontaire devient une manière de reprendre la main sur une existence perçue comme largement déterminée par des forces extérieures. Ce que cela dit de nous Regarder l’escalade à travers Ulrich Beck, ce n’est pas faire de la sociologie de salon, c’est accepter de lire dans notre manière de grimper un symptôme plus large de notre époque. Nous acceptons le danger en escalade parce que nous avons appris, collectivement, à préférer les risques que l’on peut cadrer à ceux que l’on subit passivement. Nous faisons confiance aux tapis, aux cordes, aux normes, aux assureur·es, aux parois en contreplaqué, de la même manière que nous faisons confiance aux pilotes d’avion, aux ingénieur·es du nucléaire ou aux algorithmes de nos assurances santé. Mais cette confiance a un prix : elle nous habitue à l’idée que tout danger peut – et doit – être maîtrisé, chiffré, absorbé. Or l’escalade, précisément, dément régulièrement cette illusion. Un mauvais clippage, un rocher qui casse, un moment d’inattention, et le réel s’invite brutalement dans l’espace pourtant saturé de procédures. Dans ce décalage entre danger maîtrisé et danger réel, il y a toute l’ambivalence de la société du risque. Grimper, aujourd’hui, c’est jouer avec cette ambivalence. C’est jouir d’un risque suffisamment encadré pour rester socialement acceptable, tout en flirtant avec la possibilité qu’il déraille. C’est se raconter qu’on maîtrise, tout en sachant très bien qu’une part du jeu nous échappe. Reste une dernière question, peut-être la plus essentielle : que fait-on de cette lucidité ? On peut continuer à consommer du danger comme on consomme un loisir encadré, en confiant au système le soin de nous protéger « au maximum ». On peut, à l’inverse, se réfugier dans une quête illusoire du zéro risque, qui ne fera que déplacer l’angoisse vers d’autres zones. Ou bien on peut essayer autre chose : habiter la grimpe comme un espace de responsabilité partagée. Prendre au sérieux les statistiques, les retours d’expérience, les alertes sur les auto-assureurs. Former les nouveaux, questionner les pratiques, accepter de renoncer parfois à une tentative trop hasardeuse. Refuser à la fois la naïveté du « ça passe » et le cynisme du « tant pis ». La société du risque, disait Beck, ne nous condamne pas à vivre dans la peur, mais à vivre dans la conscience. L’escalade, à sa manière, nous propose le même contrat : accepter le danger, oui, mais à condition d’ouvrir les yeux sur ce que nous faisons réellement quand nous passons la corde dans le pontet de notre baudrier. Ce n’est pas se prendre pour des héros, ni pour des victimes, c’est être des citoyen·nes lucides d’un monde où l’on ne grimpe jamais seulement sur du rocher ou du bois, mais aussi sur une montagne de choix collectifs, de normes, de récits et de risques partagés.
- Graou : le formidable homme des voies
À la faveur d’un topo immense sur le Verdon dont il est l’auteur, un célèbre grimpeur du coin sort soudain de l’ombre. En second, son vrai nom : Bruno Clément, équipeur hors pair. En tête, sa légende : Graou, qui précède tout et qui nous a obligés à nous mettre sur ses traces jusqu’à chez lui, à la Palud. Rencontre dantesque. Bruno Clément © Matthieu Amaré / Vertige Media Qu'est-ce qu'un topo ? Pour le commun des mortels, c’est un guide qui sert à s’orienter dans l’inconnu. Pour les grimpeurs en extérieur, c’est un outil crucial pour explorer de nouvelles falaises ou un nouveau secteur. Pour les gens du coin, c’est une vision de leur environnement, un regard parmi mille et une vues qui sert autant à figer une opinion qu’à lancer un charivari. Poser la question dans les Gorges du Verdon, c’est affronter le vertige absolu. Prétendre y répondre, c’est s’obliger à arpenter sa propre trace. Un pavé dans les Gorges La nôtre commence à La Palud-sur-Verdon. Dans les méandres sinueux de cette commune du sud-est de l’Hexagone, perchée en haut des Gorges, il faut d’abord couper à travers champ pour rencontrer celui qui vient de commettre le topo le plus vertigineux jamais réalisé sur le coin. Un ouvrage monumental, à la hauteur de la réputation qui précède son auteur : le célèbre Bruno Clément, surnommé « Graou ». La marche d’approche vers l’homme qu’on nous présente comme « mi-ours mi-homme des bois » se poursuit parmi les herbes hautes. À l’approche d’une maison de plain-pied, on passe devant la carcasse d’une caravane, on enjambe un panneau de limitation de vitesse pour finir par trouver trois ossements de biquettes, posées sur le rebord de la fenêtre. Dedans, Graou accueille dans un univers aussi chargé que son ouvrage. Au centre de la pièce, une table en bois dominée par un nid de frelons qui orne la pièce comme un lustre. Deux pianos, une centaine de photos jaunies, une guitare éventrée suspendue dans laquelle s’est formé un nid d’oiseaux. Bruno Clément pose la bête au centre du bazar. 800 pages, plus de 5000 longueurs référencées. Près d’un kilo d’infos sur les voies des Gorges du Verdon, la Mecque de l’escalade en extérieur. « Ça prend quand même du temps, c’est gros », commence-t-il par indiquer, avec un sourire discret. Comprendre : trois ans de boulot parachevé par une sortie en boutique le 7 mai dernier. Édité par Jean-Baptiste Tribout, autre figure de la grimpe française, le topo est présenté comme « une intégrale du Verdon ». En vérité, c’est la deuxième fois que Bruno Clément signe ce type d’ouvrage. Sauf qu’en 2021, cela s’était mal passé. « Il s’est fait défoncer par pas mal de grimpeurs, surtout à cause des tracés - très amateurs - des itinéraires », plaque Philippe Poulet, rédacteur en chef du magazine Vertical, qui a mis en page et remis en forme la topographie finale de la version de 2025. Joint par téléphone, Jean-Baptiste Tribout est plus mesuré mais ne dit pas autre chose : « J'avais jamais fait de topo de ma vie. C’était le premier et c’est vrai, il était inachevé en termes de qualité ». Dans des groupes Facebook, des forums, les lecteurs parlent alors d’un topo « truffé d’erreurs », « d’informations fausses sur les accès », parfois même « d’une bouse absolue »… « Graou est l’équipeur le plus prolifique au monde et incontestablement le meilleur de toute l’histoire de l’escalade en France » Philippe Poulet, rédacteur en chef de Vertical Magazine Devant nous, Bruno Clément fait la moue. Et nous renvoie à son éditorial qui évoque d’autres « très bons » topos, tout en légitimant celui qu’il vient de faire par « le manque d’un ouvrage regroupant les deux rives » du fleuve. « On est repartis de zéro en fait, éclaire Jean-Baptiste Tribout. On a vachement aéré la maquette, on a recoupé nos sources, on a ajouté des QR codes pour que les grimpeurs puissent générer les accès sur Google Maps… C’est pour ça que cette édition est trois fois plus volumineuse que la précédente. » Au départ, Graou était contre mais aujourd’hui, il doit bien avouer que « c’est très bien fait ». Pour les photos, c’est son fils Tom, 21 ans, avec qui il grimpe régulièrement, qui a nourri la majorité du guide. « Il fait en 5 minutes au drone ce qui m’aurait pris dix ans », précise le paternel. Verdon Subutex Tout le reste ? Du pur Graou. « Pour réaliser un truc aussi complet, il fallait la personne qui connaît le mieux le Verdon. Et pour moi, il n’y a pas photo : c’est Bruno », pose Tribout. Installé depuis 35 ans à la Palud, Bruno Clément tient la réputation d’y grimper partout, tout le temps. « La légende dit qu’il grimpe 365 jours par an », confie Philippe Poulet. L’intéressé, lui, hausse les épaules en rétorquant qu’il ne compte pas. « Je fouine, ça me plaît bien », répond-il. Je passe beaucoup de temps dans les montagnes, ici mais aussi tout autour ». Bruno Clément marche de parcs en parcs dans une région qui compte le Mercantour, les Pré-Alpes d’Azur, le Queyras… À l’approche de la soixantaine, le grimpeur n’a pas fini d’explorer son terrain de jeu, infini. « Quand il n’y a personne, c’est là où je me sens le mieux », lance-t-il en prenant un Pépito. Vous avez le topo © Pierre-Gaël Pasquiou / Vertige Media « Donner à faire un topo à Graou, c’est l’assurance d’obtenir un truc biscornu, original, pas hyper précis, continue Philippe Poulet. Mais à chacun son métier et cela il l'a bien compris en corrigeant le tir pour cette nouvelle version. Ce qu'il faut surtout retenir, c'est que Graou est l’équipeur le plus prolifique au monde ces vingts dernières années, et incontestablement le meilleur de toute l’histoire de l’escalade en France. » La légende ne dit pas combien de voies Bruno Clément a équipées. Sans doute des milliers, aux quatre coins du monde, avec toujours le même mantra : se retirer du monde. Justement ça tombe bien, il vient d’équiper « un truc bien ». Nous voilà partis en voiture pour aller voir une voie « graouesque ». En passant par « la city », le centre-ville de La Palud qui tient en un seul carrefour, Graou peste contre les motards et leurs engins bruyants. En nous guidant dans les virages, l’équipeur cause vite, s’agite, gesticule en livrant des indications à la mitraillette. Tout se passe comme s’il fallait vite quitter le monde des hommes. « L’époque est devenue obsédée par les chiffres. Cela nous fait passer à côté de l’escalade. Si ça ne tenait qu’à moi, au lieu de 6a ou de 7b, je mettrais "beau" ou "extrêmement beau" » Graou Perché à quelques mètres du belvédère de la Carelle, 300 mètres de vide nous sépare du Verdon, un fleuve à l’eau turquoise qui serpente entre les parois calcaires. Graou s’apprête à avaler 100 mètres de voie. Il faut d’abord se mettre en rappel dans le gaz, puis descendre le sac, puis envoyer Tom. En trois longueurs (7a/7b/8a) et 2h d’ascension, Bruno Clément sort la tête de la paroi comme un ravi de la crèche. Son « truc » est enchaîné pour la première fois. Le nom de la voie porte tout ce que l’auteur trimballe depuis longtemps : une ligne inédite dans une fissure, un gros dévers, pas mal d’engagement. Nom de code ? Vox Clementi in Deserto. « En latin, ça veut dire "La voix de Clément dans le désert" Je trouve que ça me correspond pas mal. » « Une belle ligne, un beau caillou, un bel endroit » Voilà 50 ans que Bruno Clément a décidé de consacrer sa vie à l’escalade. Et depuis sa première prise, l’homme a toujours grimpé en marge de l’époque, des modes et des gens. Pas de compétition, pas de clan, très peu de films, très peu de mots. Comme souvent, la légende s’est bâtie sur l’avis des autres. D’aucuns alimentent le mythe d’un grimpeur hors normes, très fort, d’un type exceptionnel, vrai : un esprit libre. Graou ? Les conteurs ne s’accordent pas. On ne sait pas très bien si cela vient du cri qu’il pousse quand il prend des buts dans les voies (des chutes, ndlr), si c’est parce qu’il vit reculé ou si c’est parce qu’il était tout costaud dans ses jeunes années de grimpe. En nous écoutant parler, l’intéressé plante son regard dans le nôtre et dessine un rictus. Il s’en fout comme de sa première chemise. « J’ai fait tous les sommets. Je montais par une vallée, je redescendais par une autre. Je voulais être seul dans des coins que je choisis moi-même. Mon travail, du moins c’est comme ça que je le voyais, c’était de découvrir le maximum. À l’époque, j’avais des cartes IGN, j’allais partout. Maintenant, tout ça, c’est fini. Je suis sur Google Earth. Depuis l’ordi, tu trouves tout. » Quand on lui demande de définir sa vision de l’escalade, il répond simplement : « Une belle ligne, un beau caillou, un bel endroit ». Graou, façon cowboy, sur le belvédère de la Carelle © Matthieu Amaré / Vertige Media Complètement étranger à la gloire, Bruno Clément ne voulait pas que son nom soit imprimé sur la couverture. Son histoire, sa philosophie, son identité semblent antinomiques avec ce que suppose un topo : des notes, des données, des cotations. « L’époque est devenue obsédée par les chiffres, explique-t-il en reprenant un gâteau. Cela nous fait passer à côté de l’escalade. C’est franchement trop con. Si ça ne tenait qu’à moi, au lieu de 6a ou de 7b, je mettrais “beau” ou “extrêmement beau” » Pour lui, beaucoup de grimpeurs passent à côté de belles expériences à cause des cotations. « J’ai un client, s’il voit marqué 5c+, il court dans la voie, continue Graou. Si c’est 6a en revanche, il s’écroule. Alors que tout ça est subjectif. C’est dommage. » Pour les 5000 exemplaires mis en vente, Bruno Clément a donc fait un effort. Il a tout coté, bien aidé par « ses potes », Philippe Poulet et Jean-Baptiste Tribout, qui touchent quand même un peu leur bille. Reste l’exercice de transparence dans l’avant-propos du topo « des cotations souvent vagues surtout dans les nouveaux secteurs (l’équipeur y accordant peu d’importance) ». Pour l’auteur, l’essentiel est ailleurs : dans la simplicité, encore une fois. « Équiper une voie, c’est la rendre accessible aux grimpeurs. C’est ça qui me plaît », conclut-il. Si Bruno Clément équipe des voies seul, il le fait pour les autres. Toute sa vie, le grimpeur s’est rémunéré en matériel - goujon, spit - et en quelconque avantage en nature - l’abonnement à une salle privée pour ses enfants. Guère plus. « Combien de fois ai-je payé des équipements moi-même ?, apostrophe Graou. C’est aussi pour cela que, parfois, les points sont éloignés, par souci d'économie… » Une réalité qui rappelle que le métier obéit d’abord à la passion, jamais à l’accumulation de richesse. « Je gagnerais peut-être un peu d’argent avec le topo mais bon, je trouve qu’au-delà de tout le boulot que ça représente, la responsabilité est énorme. Surtout à une époque où la conception de l’aventure a beaucoup changé. Je pense qu’on fait davantage gaffe. Et je dis pas ça en mal, hein. J’ai toujours considéré que l’escalade était un sport dangereux ». « Quand on fait ce que je fais, on arrive quand même à se faire pointer du doigt pour de prétendues “nuisances écologiques”. Ça me fait rigoler quand tu sais que t’as des bidasses qui tirent des obus en face » Graou La voix de Clément dans le désert Moniteur UCPA, le grimpeur distille son expertise et sa vision de la grimpe en encadrant de temps en temps. Ça permet de faire passer certains messages et ça rajoute des pâtes dans le garde-manger. Mais la vraie rançon de Graou, la plus importante de toutes, c’est la liberté. Celle qui peut le faire enrager contre le camp militaire de Canjuers situé de l’autre côté de la rive et dont les manœuvres d’obus font « trembler les murs de sa maison en hiver ». « Quand on fait ce que je fais, on arrive quand même à se faire pointer du doigt pour de prétendues “nuisances écologiques”, tempête-t-il. Ça me fait rigoler quand tu sais que t’as des bidasses qui tirent des obus en face et des chasseurs qui dézinguent à tout va. » En ce qui concerne l’impact écologique des grimpeurs, Bruno Clément n’a pas jugé nécessaire de dire les termes dans le topo. « Ça me paraît tellement évident de respecter un minimum ce qui se passe autour qu’il n’y a pas besoin de faire des phrases. On n’est pas là par hasard, je pense. » Loin des légendes et des contes, la vie de Bruno Clément s’est écoulée sans fortune ni providence. « J’ai toujours vécu simplement, pose Graou, les coudes sur la table. Je suis ici parce que j’aime mon environnement et si j’ai fini d’équiper les Gorges, j’irai derrière, dans les montagnes. » Rien ne nous destine à écrire la fin de l’histoire. Même s’il y a de quoi imaginer les prochains chapitres : le célèbre équipeur du Verdon continuera à faire ce qu’il a choisi. Manger des pâtes, faire du piano, fouiner dans les montagnes, grimper avec ses fils et s’envoyer sur de la grande voie deux fois par mois avec sa mère de 81 ans. Pour imaginer la suite, ou d’autres choses, il faudrait couper à travers champ et fendre les herbes folles. Car pour raconter Graou, il faut le voir, pour le croire.
- Première grève d’ouvreurs, la Californie en tête de cordée
Ils ont l’habitude de travailler suspendus dans le vide, mais cette fois, c’est les pieds bien ancrés devant la salle qu’ils ont décidé de se faire entendre. Depuis lundi, les ouvreurs de Touchstone Climbing manifestent devant Verdigo Boulders et LA Boulders , initiant la première grève de l’histoire des ouvreurs aux États-Unis, déclenchée en réponse à une pratique jugée déloyale par le droit du travail américain. © Jess Kim Ce type de mouvement a un nom : grève ULP , pour Unfair Labor Practice . Une grève légale, encadrée par la loi fédérale, lorsqu’un employeur modifie unilatéralement les conditions de travail sans passer par la négociation collective. Un détail juridique, certes, mais qui en dit long sur le bras de fer qui s’installe entre ouvriers de la grimpe et gestionnaires de salles. Car Touchstone n’est pas une salle de quartier : avec plus d’une douzaine d’implantations en Californie, de San Francisco à Los Angeles, c’est l’un des plus puissants réseaux de salles d’escalade aux États-Unis. Une vitrine de la grimpe indoor à l’américaine, bien huilée, bien marketée — mais dont les fondations sociales commencent à trembler. D’un mur à l’autre : quand la négociation se transforme en impasse Depuis sept mois, les discussions entre la direction de Touchstone et Touchstone Workers United — le syndicat fondé en avril 2024 — s’enlisent. Trois accords partiels. Pas de vraie avancée. Et en toile de fond, un management qui s’enferme dans le silence pendant que les conditions de travail se dégradent, bloc après bloc. Le point de rupture survient début mars : la direction décide, sans avertir les représentants syndicaux, d’imposer une hausse des cadences. Un geste illégal au regard du National Labor Relations Act . L’allumette est craquée. Dans un précédent article publié sur Vertige Media , on revenait sur les origines de cette mobilisation : une menace de violence en 2023, une gestion interne brouillonne, et un électrochoc collectif. Ce qui n’était qu’un murmure en salle de pause est devenu une stratégie organisée, puis aujourd’hui, une contestation publique. Visser plus, pour gagner moins Le cœur du conflit, c’est l’augmentation du volume d’ouverture exigée. Avant, sur les murs les plus physiques, deux à trois blocs par jour. Depuis l’été 2023, quatre blocs exigés, quel que soit le terrain, sans revalorisation salariale ni encadrement adapté. Un email interne, daté du 7 février 2024, formalise ce que les équipes avaient déjà entendu de manière informelle des mois plus tôt. L’intensification est en marche. Et les conséquences ne tardent pas. « J’ai eu une rupture du tendon du biceps. Deux opérations. Neuf mois d’arrêt. Je ne suis toujours pas revenu à mon niveau. »— Wes Miraglio, ouvreur à temps plein Ceri Godinez, elle aussi en grève, détaille une journée type : une heure pour démonter les anciens blocs, quatre heures d’ouverture, une courte pause, et trois heures à tester les blocs en conditions réelles. « On démonte plus, on lave plus, on visse plus, on teste plus. Et on s’échauffe moins. » Le corps devient variable d’ajustement. L’usure s’accumule. Et l’encadrement, lui, regarde ailleurs. Et la direction en rajoute une couche Lors du dernier round de négociation, la direction de Touchstone a proposé aux salariés de : payer leur entrée en salle… pour y travailler, accepter une baisse de salaire, et renoncer à leurs réductions en boutique. Le tout présenté comme un compromis. Le syndicat résume l’affaire d’un mot : “trashiest” — autrement dit, le plus indécent, le plus méprisant. Des propositions qui rappellent tristement les dérives déjà observées dans d’autres chaînes de salles comme Movement Climbing , visées elles aussi par des procédures pour pratiques antisyndicales. Et comme souvent, les salariés ont choisi leur moment : la grève tombe juste avant une grande compétition prévue ce samedi dans deux salles de la chaîne. D’ordinaire, tous les ouvreurs sont mobilisés. Cette fois, ils seront dehors. © Jess Kim Travailler plus, mais sans se briser Les grévistes ne rejettent pas l’exigence. Ils demandent simplement de quoi tenir dans la durée. Un encadrement digne. Un salaire cohérent. Des soins accessibles. « Si la boîte veut qu’on ouvre quatre blocs par jour, pas de souci. Mais alors qu’elle nous donne les moyens de voir un kiné, d’avoir accès à des soins. Qu’elle reconnaisse l’usure du corps. »— Bex Vanegas, ouvreuse depuis six ans Pas moins de travail. Mais un travail reconnu comme tel. Le miroir fissuré du modèle indoor Ce que cette grève révèle, c’est la tension croissante entre l’image d’une escalade inclusive, moderne, professionnelle… et les conditions réelles de celles et ceux qui la rendent possible. Aux États-Unis, ce modèle économique en apparence florissant, repose souvent sur une exploitation tranquille : Celui qui vend du dépassement de soi à 20 dollars la séance, pendant que les ouvreurs tirent sur des fins de mois à 15 de l’heure. Celui qui parle de “famille de grimpe”, mais abandonne ses salariés au moindre conflit. Celui qui veut professionnaliser la discipline… sans professionnaliser le travail. Alors oui, c’est une grève locale. Mais c’est surtout un signal global. Un rappel que même dans un secteur qui valorise l’effort, la passion, le collectif, les luttes sociales n’ont jamais cessé d’exister. Elles sont juste plus discrètes. Jusqu’à ce qu’elles deviennent visibles. Et cette fois, les ouvreurs n’ouvriront rien d’autre que la voie d’un rapport de force.
- Boycott massif chez Touchstone : la révolte des adhérents américains
Après les grèves des ouvreurs, les bras de fer juridiques et les négociations bloquées, le conflit social chez Touchstone Climbing prend un tournant inédit. Cette fois-ci, ce ne sont plus seulement les salariés qui se mobilisent, mais les abonnés eux-mêmes, ces grimpeuses et grimpeurs réguliers qui font tourner économiquement les salles californiennes. En lançant un vaste boycott de leur propre réseau, ils viennent de transformer radicalement la dynamique du conflit. © Touchstone Workers United Un boycott inédit lancé par les membres Ces dernières semaines, des centaines d’abonnés, parmi lesquels figurent des grimpeurs historiques, ont décidé de suspendre ou de résilier leur abonnement à Touchstone Climbing. Cette mobilisation n’est pas anodine : elle frappe directement au cœur du modèle économique d’une des entreprises les plus importantes du secteur, en pleine expansion sur la côte ouest des États-Unis. « Ce n’est pas une décision facile, explique une grimpeuse fidèle. On aime nos salles, nos habitudes, et cette communauté qu’on a construite au fil du temps. Mais on ne peut plus cautionner une entreprise qui refuse d'écouter ses employés et maintient délibérément une stratégie antisyndicale. » Ce mouvement de boycott intervient après l’échec répété des tentatives de médiation entre Touchstone Workers United, le syndicat représentant les salariés, et la direction de l'entreprise. Face à ce blocage, ce sont désormais les clients qui ont choisi d'agir pour faire pression sur la direction. Les revendications claires des abonnés Les abonnés en boycott n'agissent pas seulement par solidarité symbolique. Leur action est structurée autour de revendications précises : La reprise immédiate et sincère des négociations avec Touchstone Workers United, bloquées depuis des mois. L’arrêt définitif des pratiques antisyndicales dénoncées par les salariés. Le rétablissement des avantages sociaux récemment supprimés par Touchstone. Une amélioration rapide des conditions de travail, notamment sur la sécurité, la charge de travail et la rémunération des ouvreurs. Quand la confiance se fissure Cette crise traduit surtout une rupture profonde entre Touchstone et sa communauté. Depuis plusieurs années, les salles californiennes se sont développées autour d’un discours axé sur l'éthique, la convivialité et l'esprit communautaire. Mais à mesure que les affaires grossissent, ces valeurs semblent de plus en plus éloignées de la réalité vécue par les salariés. Aujourd'hui, le boycott révèle que la confiance s’est fissurée, et que les adhérents ne sont plus disposés à fermer les yeux sur les contradictions de l'entreprise. En frappant directement au portefeuille, ils rappellent que les clients ont le pouvoir de peser sur les décisions stratégiques des réseaux de salles. Ce phénomène dépasse d’ailleurs le cas Touchstone. À travers les États-Unis et même ailleurs, comme en France récemment chez Climbing District ou Climb Up Aubervilliers, les crises internes liées aux conditions de travail dans les salles d’escalade se multiplient. L’escalade indoor devient ainsi progressivement un nouveau front dans les conflits sociaux contemporains. Touchstone face à un choix décisif Concrètement, pour Touchstone, l’enjeu est désormais stratégique. L’entreprise peut-elle continuer à ignorer les revendications combinées de ses salariés et de ses propres clients ? Pour l’instant, la direction reste silencieuse sur la question du boycott, semblant miser sur l’essoufflement rapide de la mobilisation. Mais les abonnés ne comptent pas relâcher la pression. Des initiatives en ligne se multiplient, entre pétitions, appels au don pour soutenir les travailleurs en grève, et campagnes de communication visant à sensibiliser largement sur les réseaux sociaux. Vers un modèle d’escalade indoor plus responsable ? Au-delà de ce conflit localisé, cette mobilisation soulève une question essentielle pour l'avenir de l’escalade indoor, en pleine explosion : quel modèle économique et social veut-on privilégier dans les années à venir ? L’exemple de Touchstone montre clairement que les grimpeurs, désormais sensibilisés à ces enjeux, pourraient bien être prêts à privilégier les salles qui respectent réellement leur discours éthique. Face à cette évolution, tous les grands réseaux, aux États-Unis comme en Europe, devront tôt ou tard se poser cette même question : peut-on durablement développer la grimpe indoor sans placer les conditions de travail des salariés au cœur du projet ? Le boycott massif chez Touchstone pourrait finalement devenir le point de départ d'une prise de conscience collective dans toute l'industrie. Un avertissement sérieux pour tous les acteurs qui pensaient pouvoir ignorer durablement ces enjeux sociaux, pourtant bien présents derrière chaque volume, chaque prise, chaque voie ouverte.
- Climb Up Aubervilliers : grève sur prises
Grève inédite chez Climb Up : une vingtaine de salariés de la salle d’Aubervilliers ont cessé le travail pour dénoncer des conditions qu’ils jugent dégradées. En cause : six licenciements controversés, une direction locale perçue comme hors-sol, et une absence de dialogue avec le siège. Le mouvement s’inscrit dans un climat tendu pour le secteur, en France comme à l’étranger. © Vertige Media Ce matin, devant la salle que Climb Up revendique comme la plus grande d’Europe, le calme inhabituel a quelque chose de paradoxal. Aucun cliquetis métallique, pas de rires nerveux devant un bloc rebelle, seulement le silence déterminé d'une vingtaine de salariés : ouvreurs, moniteurs, hôtes d'accueil. Sur le bitume glacé d'Aubervilliers, l'ambiance n'est pas à la conquête verticale mais à l'affirmation horizontale d'un collectif. Vertige Media était là pour comprendre les ressorts intimes d’un conflit qui raconte bien plus qu’une simple histoire de prises. « Cette grève, c'est parce qu'on n'a pas été écoutés » La phrase, prononcée par un ouvreur en CDI à Aubervilliers, pourrait résumer à elle seule le malaise. Mais c'est précisément parce que derrière elle s’empilent les récits, les griefs, et les demandes sans réponse, qu’elle résonne si fort. « On a essayé. On a tenté des discussions. Et la direction, notamment le directeur de la salle, a fermé toutes les portes. » À ses côtés, une hôtesse d’accueil en CDD abonde, voix fatiguée mais ferme : « On est traités comme des exécutants, pas comme des personnes. On demande juste de la considération. » Cette notion revient comme un leitmotiv chez les grévistes : malgré les multiples tentatives pour alerter sur les conditions de travail, les mails envoyés et les dialogues réclamés, rien ne bouge. Ou plutôt si : les portes se ferment une à une. © Vertige Media Des genoux, un siège, et une dignité Dans cette grève où les visages racontent autant que les mots, une salariée à l'accueil raconte son histoire comme une synthèse amère : « Ils m'ont flingué les genoux. J'ai dû pleurer, faire des recours, passer des IRM pour espérer juste avoir un siège. » Le siège, symbole dérisoire et essentiel, ne lui est arrivé que trop tard. La solution proposée par son directeur ? Une rupture conventionnelle : « On m'a toujours dit : si ton patron te propose une rupture co, c'est qu'il veut te dégager. » Elle quittera la salle la semaine suivante, mais sa présence ce matin-là témoigne d’un soutien sans faille à ceux qui restent. 42,20 euros : le prix d'une confiance brisée Ce qui a mis le feu aux poudres ? Six licenciements soudains, motivés par des faits que la direction qualifie de « vols », mais que les salariés contestent fermement. Selon plusieurs témoignages recueillis par Vertige Media, ces accusations porteraient en réalité sur des gestes commerciaux jugés anodins par les employés, comme des boissons offertes à la clientèle et non enregistrées dans le système. Une sanction vécue comme disproportionnée par les grévistes interrogés : « Certains étaient là depuis longtemps. Ils ont tout donné pour Climb Up. On les remercie comme ça, pour 42 euros. » Cette gestion brutale, vécue comme une violence gratuite, a mis le feu à des poudres déjà bien sèches. © Vertige Media Un management hors-sol Directeur de Climb Up Aubervilliers depuis décembre 2024, cristallise les tensions. Ancien responsable chez Kiloutou, il ne vient pas de l'escalade, ce qui en soi ne poserait pas de problème si cela ne nourrissait pas une forme d’incompréhension radicale avec ses équipes. Un moniteur le souligne avec ironie : « Ça fait deux mois qu'on se dit bonjour, mais il ne sait même pas qui je suis. Il ne sait même pas faire un assurage en cinq temps. » Sollicité sur place par Vertige Media, le directeur de la salle a refusé de répondre à nos questions. Un contraste avec la démarche du directeur de Climb Up Cergy, présent ce matin-là. Lui parle volontiers, tente une médiation : « À Cergy, il y a un dialogue constant. Ce n’est pas un modèle vertical, chaque salle a ses réalités. » Une manière de dire en creux qu’à Aubervilliers, le dialogue n’a pas pris racine. L'Amérique en miroir Hasard du calendrier ou symptôme global ? La même semaine, aux États-Unis, les ouvreurs de Touchstone Climbing, le principal réseau américain, déclenchaient eux aussi une grève sur des motifs très similaires : conditions de travail, salaires, reconnaissance. Comme à Aubervilliers, ils pointent du doigt un secteur en pleine croissance mais qui oublie parfois l’humain en chemin. « Ce n’est pas juste chez nous, confirme un moniteur. C’est profond. On sent que c'est général. » Le parallèle dit quelque chose de l’évolution d’un secteur qui s’est construit sur une promesse sportive, mais flirte désormais dangereusement avec la surchauffe économique. La rentabilité en tension : la racine du problème ? Le directeur de Climb Up Porte d'Italie ne le cache pas : économiquement, le contexte est délicat. Dettes héritées du Covid, concurrence accrue, marché saturé : « On est très endettés, la rentabilité n'est pas là. On doit faire très attention. » Cette précarité économique n’excuse rien, mais elle explique sans doute en partie le durcissement des méthodes, la pression commerciale accrue, comme la priorité mise sur le fun climbing, très lucratif mais aussi très critiqué pour les questions de sécurité : « On encadre des groupes d’enfants sans vraie formation. C’est dangereux, mais ça rapporte gros. » © Vertige Media Et maintenant, quel dialogue ? Si les grévistes tiennent à clarifier que ce n’est pas la guerre mais un appel urgent au dialogue, ils affirment aussi que leur détermination est entière. Ils réclament une reconnaissance simple, humaine, un traitement digne des conditions de travail, sans grandiloquence mais sans naïveté non plus. « On ne veut pas cramer la boîte. On veut juste qu’elle fonctionne mieux. Qu’on arrête de nous infantiliser. » Le mot « infantiliser » revient d’ailleurs souvent dans leurs propos, et sur les pancartes, comme pour dire que le conflit est moins économique ou salarial que profondément humain. En réclamant une discussion directe avec la direction du groupe, les grévistes veulent sortir d’une impasse devenue intenable : « Tant qu'on n’aura pas un vrai dialogue adulte, on ne s’arrêtera pas. » À Aubervilliers, ce matin-là, la parole a enfin été libérée. Il reste désormais à voir si elle sera écoutée, ou à défaut, si elle trouvera écho ailleurs. Car au-delà d’un conflit local, c’est la question même du modèle de croissance accélérée des salles d’escalade qui se pose ici. Les murs continuent de pousser, les hommes et les femmes qui les font vivre, eux, ont décidé de ne plus se taire.
- Climbing District : après Climb Up, une nouvelle grève fait trembler les murs
Licenciements économiques, conditions de travail jugées intenables et dialogue rompu : une partie des équipes de toutes les salles parisiennes de Climbing District se met en grève, dans la foulée du mouvement chez Climb Up Aubervilliers. Un signal fort pour un secteur en pleine expansion mais où les tensions sociales montent. © Vertige Media Le secteur français des salles d’escalade vivrait-il son printemps social ? Une semaine à peine après la grève remarquée chez Climb Up Aubervilliers, Climbing District, acteur phare de l'escalade parisienne, se retrouve confronté à une mobilisation similaire. Ce matin, à quelques mètres du bassin de la Villette, devant la salle emblématique de Jaurès, l'ambiance oscille entre détermination silencieuse et inquiétude palpable. Au cœur du mouvement : neuf licenciements économiques récents, des conditions de travail jugées dégradées par les salariés et un dialogue social décrit unanimement par les grévistes comme absent. Un mouvement né dans l'urgence Début avril, la direction de Climbing District annonce neuf licenciements économiques. Parmi les postes concernés, des hôtes d'accueil et du personnel administratif. « On l’a appris sans aucun dialogue préalable, » déplore un salarié gréviste de la salle de Jaurès. Pour lui et ses collègues, le choc est d’autant plus brutal qu’il intervient quelques semaines après l’annonce du rachat de quatre salles d’escalade à Londres, ville où les loyers commerciaux atteignent des sommets. Une décision stratégique que certains salariés vivent comme un symbole fort des priorités financières de l'entreprise : « C'est dur d'accepter ces licenciements alors que des moyens conséquents sont mis ailleurs » résume-t-il avec prudence, rappelant qu'il s'agit là d'une perception largement partagée chez ses collègues. Revendications précises, cadre social fragilisé À la lecture des revendications transmises par la CGT, les demandes formulées par les salariés apparaissent structurées et précises : respect des délais légaux dans la communication des plannings, revalorisation des majorations pour heures supplémentaires et travail dominical, augmentation des rémunérations jugées trop proches du SMIC malgré les fortes contraintes du poste d'accueil, indemnités compensatrices inexistantes sur les jours fériés et dimanches, et conditions de départ dignes pour les licenciés. Les salariés dénoncent également « une politique du chiffre poussée à l’extrême », rendant selon eux le rythme de travail « impossible à tenir ». Le climat social décrit est tendu : turnover important, amplitudes horaires larges allant de 6h30 à minuit passé, journées morcelées, absence de visibilité sur les plannings. À cela s’ajoutent des éléments sanitaires (exposition à la magnésie), le port régulier de charges lourdes et l’interdiction controversée de s’asseoir durant plusieurs heures d’affilée, un point déjà soulevé précédemment par d'autres grèves dans le secteur. Le témoignage nuancé d’un salarié en grève Un salarié gréviste précise sa position : « On a essayé plusieurs fois de discuter, mais il n'y a jamais eu de vrai dialogue ». Selon lui, la direction locale aurait plutôt cherché à décourager les grévistes potentiels, évoquant des pressions à demi-mot, « toujours à l’oral, jamais par écrit ». Il décrit également des plannings imprévisibles, des heures supplémentaires non anticipées : « On découvre parfois qu’on fait des heures sup' le jour même ». Il reste toutefois très prudent et souligne que ce sont ses propres ressentis, mais que ces points sont au cœur des revendications collectives. Concernant la grève elle-même, il explique que l'équipe d’accueil de Jaurès est particulièrement mobilisée : « Ici, tout le staff accueil est en grève, seuls les managers et le directeur assurent l’ouverture ». Un signe fort, selon lui, que le malaise va au-delà de simples revendications économiques. Un contexte sectoriel sous tension, d’Aubervilliers à Los Angeles La grève chez Climbing District intervient une semaine après une mobilisation similaire chez Climb Up Aubervilliers, où les licenciements et une gestion interne jugée brutale avaient déjà poussé une vingtaine de salariés à cesser le travail. De l'autre côté de l'Atlantique, le récent mouvement social chez Touchstone Climbing (Californie) révèle des problématiques communes au secteur mondial : croissance rapide, stratégies commerciales agressives et conditions de travail sous tension. Les grévistes parisiens le reconnaissent volontiers : « Ce n’est pas isolé, c’est plus profond. Ça dépasse largement Climbing District » avance un gréviste, souhaitant inscrire ce mouvement dans un contexte global de prise de conscience sociale. Communication rompue, dialogue espéré Sollicitée par Vertige Media pour commenter les revendications et la grève, la direction de Climbing District n’a pas souhaité répondre directement à nos questions pour l'instant. Elle a toutefois précisé « préparer un communiqué officiel » à venir rapidement, expliquant avoir découvert les revendications le matin même. L’absence actuelle de réponse directe souligne précisément ce que dénoncent les salariés : une communication qui semble, au moins dans cette situation, à sens unique. Quelle suite pour un secteur en quête de maturité sociale ? Au-delà de la grève immédiate, les grévistes de Climbing District souhaitent poser des bases durables pour l’avenir social du secteur. « On ne veut pas juste des miettes pour calmer le jeu. On souhaite une évolution durable, pérenne, qui améliore le quotidien de ceux qui arriveront après nous ». À l'heure où l'escalade en salle connaît une popularité croissante et attire des profils jeunes et passionnés, souvent en début de carrière ou étudiants, les enjeux sociaux deviennent une préoccupation majeure. Si cette grève est l'expression d'un ras-le-bol, elle apparaît aussi comme un appel à une prise de conscience collective au sein d'un secteur en pleine structuration. En attendant le communiqué officiel promis par la direction, cette mobilisation révèle une fois de plus que la croissance rapide de l'escalade en salle ne pourra pas faire l'économie d'un dialogue social mature, construit, et nécessairement équilibré. Aujourd’hui, devant la salle de Jaurès, le silence inhabituel des murs résonne comme un appel : celui d’une professionnalisation nécessaire, d’un secteur en pleine adolescence économique, cherchant encore ses repères humains et sociaux. La balle est désormais dans le camp de la direction, qui aura à cœur de démontrer que dialogue et développement économique peuvent cohabiter, pour une escalade plus juste, durable, et humaine.
- Grève chez Climb Up : Mediapart reprend l'affaire
Fin mars, Vertige Media révélait la grève inédite des salariés de Climb Up Aubervilliers. Aujourd'hui, c'est au tour de Mediapart d'enquêter sur les coulisses de cette crise sociale, révélatrice des tensions profondes qui accompagnent la croissance rapide des salles d'escalade en France. © Vertige Media Aujourd’hui, ce qui semblait n'être qu'une crise sociale interne à Climb Up éclate aux yeux du grand public : Mediapart, poids lourd du journalisme d'investigation français, vient de publier, ce 22 juillet, une enquête détaillée sur les coulisses de l'affaire. Non seulement le média valide les faits graves déjà mis en lumière par Vertige Media, mais il pousse son analyse un cran plus loin, en décryptant comment ces tensions s'inscrivent dans une logique de croissance effrénée du groupe, désormais à la tête d’un empire de 33 salles réparties partout en France. Selon Mediapart, cette expansion à marche forcée aurait un prix : celui d’une pression constante sur les salariés, sommés de faire toujours plus avec toujours moins. Résultat ? Des conditions de travail dégradées, un management aux frontières de l’acceptable, et une sécurité potentiellement fragilisée pour les pratiquants. Aubervilliers, épicentre du conflit, devient ainsi le symbole révélateur de dérives jusque-là invisibles dans un secteur qui aime pourtant afficher une image jeune, sportive et décontractée. Cette enquête marque une bascule essentielle : en relayant à grande échelle les revendications initialement mises en avant par Vertige Media, Mediapart oblige désormais le milieu de l'escalade à faire face à une question inconfortable, mais nécessaire : le boom des salles d’escalade peut-il réellement se poursuivre sans repenser profondément sa façon d’appréhender l’humain ? Avec ce coup de projecteur national, le sujet sort du cercle fermé des initiés pour interpeller plus largement le monde sportif et économique sur la nécessité d’intégrer enfin le social dans l’équation. Car derrière les prises colorées et le cool apparent, il est temps d’assumer une autre responsabilité : celle des femmes et des hommes qui portent chaque jour cette croissance du loisir urbain contemporain.
- « Ce n’est pas du tout ce qui se passe chez Climb Up » : François Petit répond à Mediapart
En réaction à l’article publié sur Mediapart le 22 juillet 2025, la direction de Climb Up a publié un communiqué le lendemain pointant « des attaques portées contre la profession ». Le président fondateur du plus grand réseau de salles privées d’escalade en France a répondu aux questions de Vertige Media. Et que ce soit sur les grèves, les ouvertures, le marché, la situation économique, l’inclusion et la diversité, le management et les jeunes générations, François Petit dit tout. Entretien exclusif. © Giulia Squillace Vertige Media : Dans quel état d'esprit es-tu, après la publication de l'article sur Mediapart ? François Petit : On est effectivement un peu triste de ce qui est écrit. La situation décrite, ce n'est pas du tout ce qu’il se passe dans nos salles. À Aubervilliers, il y a eu des problèmes au printemps, il y a eu des grèves mais depuis, beaucoup de choses ont été réglées. Et puis quand Mediapart nous a envoyé la liste de questions, très ciblée, c'était pendant mes congés. On avait seulement trois jours pour répondre, donc on n'a pas pu le faire. Ils nous ont envoyé les questions le 6 ou le 7 juillet. Il fallait rendre nos réponses le 10. C’est leur méthode, bon (en réalité, les questions de Mediapart ont été envoyées le 4 juillet par email avec une relance le 9 par texto, ndlr) Ils avaient déjà des informations de certain·es collaborateur·ices. Certainement celles et ceux qui ont été licencié·es. Et puis, le responsable de la CGT qu’ils ont interviewé, nous, on n’a jamais rencontré cette personne. Bref, après, il n’y a pas que ça. À la suite des grèves, des articles sur la pollution de l’air ont été publiés, ça a dégradé encore plus l’image des salles d’escalade. C’est pour ça qu’on a fait un communiqué de presse un peu plus large. Vertige Media : C’est vrai que ce communiqué de presse est très global. Vous insistez beaucoup sur « les attaques portées contre la profession ». Pourquoi avoir préféré une communication sur l’ensemble du secteur alors que l’enquête de Mediapart traite spécifiquement du réseau de salles de Climb Up ? François Petit : Parce qu’on trouve qu’en ce moment, c'est compliqué dans la profession. La fréquentation est plutôt stable, alors qu'avant on progressait. Là, ça devient tendu pour tous les acteurs. On trouve que c'est une attaque contre Climb Up, mais également sur l'ensemble de la profession, que ce soit les ouvreurs ou les encadrants. Pourtant, on fait le maximum pour eux. On met des temps de pause. On essaye de leur donner des dotations matérielles : des chaussures d'approche pour les encadrants, de façon à ce qu'ils travaillent dans les meilleures conditions. Depuis 4 ans, on produit des enquêtes bien-être à destination de nos collaborateur·ices. 68% des salarié·es se déclarent satisfait·es de leurs horaires, 69% de leur temps de repos et 91% estiment que les conditions de sécurité sont respectées. Voilà. Ça dénote un petit peu avec ce qui est écrit sur Mediapart. La majorité de nos collaborateur·ices est contente de travailler chez nous. On met en place des choses derrière pour améliorer leurs conditions de travail. Alors quand on lit ce type d’article, il y a un peu de déception, effectivement. Ce sont des choses tout à fait erronées et infondées sur les conditions de travail dans nos salles. Le communiqué de presse de la direction de Climb Up daté du 24/07/2025 Vertige Media : Mediapart parle d'une augmentation du nombre d'accidents sur auto-enrouleurs depuis 2020 dans vos salles. Est-ce que tu confirmes ? François Petit : Depuis quelques années, il est vrai qu’on a mis davantage d'auto-enrouleurs. Depuis 2019, on en a mis à Aubervilliers, sur Angers, à Mulhouse… On a 59 auto-enrouleurs en tout sur nos 1550 lignes de cordes. Et donc, effectivement, il y a eu des accidents. On a un accident grave qui est arrivé à Confluence (une quartier de Lyon, ndlr) avec quelqu'un qui ne s'est pas assuré, qui ne s'est pas mousquetonné. Mais voilà, on n'a pas plus d'accidents (selon un rapport interne, 7 accidents sur auto-enrouleurs ont été déclarés dans l'ensemble des salles de Climb Up en France en 2024, ndlr) Vertige Media : Là, tu parles du décès à Lyon, en novembre 2024 ? François Petit : Oui. Vertige Media : Justement, l'article dit aussi que depuis, vous avez retiré les auto-enrouleurs de cette salle à Lyon. C'est le cas ? François Petit : Oui. En fait, ces auto-enrouleurs, ils étaient mélangés avec d'autres lignes de cordes dans la salle. D'où la confusion. Il y a souvent 4 à 5 voies sur auto-enrouleurs parmi des lignes de corde. Et parfois, des personnes veulent essayer les voies à gauche ou à droite qui sont libres. Elles partent dans la voie sans se mousquetonner. Comme à Lyon, les auto-enrouleurs sont un peu dispersés dans la salle, on ne pouvait pas mettre tous les auto-enrouleurs dans un espace confiné. Donc on les a retirés. Et sur les autres salles, on enlève effectivement la ligne de corde à droite ou à gauche d’une voie avec auto-enrouleurs pour que les gens ne puissent pas grimper dedans. Pour sécuriser. « Je n’aurais jamais imaginé que les salarié·es de Climb Up puissent faire grève un jour. Mais voilà, la CGT a un peu poussé pour que certaines personnes le fassent » Vertige Media : Pourquoi ne pas avoir mis en place des espaces dédiés, confinés, aux auto-enrouleurs ? François Petit : À Confluence, on ne pouvait pas faire des espaces dédiés, donc on les a retirés complètement. Mais pour moi, on a pas besoin de mettre des auto-enrouleurs. Pour nous, la grimpe, c’est à deux. On a une corde, il y a un assureur, un grimpeur. Voilà. Quand tu es deux, il y a effectivement moins de chance de faire une bêtise parce que tu as le grimpeur qui va regarder si l’assureur a bien mis son appareil d’assurage et l’assureur regarde si le noeud est bien fait. Vertige Media : Mais pourtant, tu en as quand même mis dans tes salles. Qu'est-ce qui t'a convaincu d'en mettre ? François Petit : Parce qu’il y a des gens qui souhaitent grimper de façon autonome. On met donc les auto-enrouleurs proche de l'accueil ou proche d'un endroit où on peut surveiller. En revanche, il n'y a pas encore d’espaces dédiés à part ceux consacrés au fun climbing où l’on trouve des surveillants pour encadrer les enfants. Vertige Media : Un membre de la CGT souligne que vous avez refusé d’embaucher des surveillant·es chargé·es de contrôler l’assurage dans les salles Climb Up. Est-ce que c’est le cas ? François Petit : On avait déjà des surveillant·es dans certaines salles avant d'avoir des discussions avec les délégué·es du personnel : à Gerland (quartier de Lyon, ndlr), Porte d’Italie (arrondissement de Paris, ndlr) par exemple. On a donc mis en place ces surveillant·es dans les endroits et les moments où il y a beaucoup de monde : le soir, le dimanche, pendant les vacances. On a essayé d’isoler les espaces et les temps où il y avait aussi beaucoup de nouveaux·elles client·es qui peuvent faire des bêtises. En sachant qu’un nouveau·elle client·e qui n’a pas l’habitude, il va plutôt demander à côté si ce qu’il fait est ok. On a remarqué que les accidents de voies proviennent plutôt de fautes d'inattention de personnes qui sont plutôt confirmées. Les accidents graves surviennent souvent avant la troisième dégaine. Chaque année, on produit des statistiques sur les accidents dans nos salles. J’ai reçu le dernier rapport ce matin. Les accidents de débutant concernent plutôt le bloc car ces gens-là savent moins bien tomber. Les accidents en voie concernent plutôt des gens confirmés dans la pratique. Vertige Media : Ces surveillant·es, ils font ça à temps plein ou ils font aussi d’autres choses dans la salle ? François Petit : Non, ce sont des encadrant·es salarié·es. Ce ne sont pas des gens qui sont à l'accueil et puis qui vont surveiller. Il faut quand même connaître les bases de l'encadrement pour savoir aussi si le nœud est bien fait, que le mousqueton à vis est bien fermé, que la personne sait assurer en cinq temps… Il y en a à peu près un par salle qui intervient beaucoup sur les périodes d’affluence. Vertige Media : Beaucoup d’ouvreur·ses se plaignent de leurs conditions de travail. Mediapart publie le chiffre de 75% à 80% des ouvreur·ses qui se blessent annuellement. François Petit : C’est faux. Vertige Media : Qu’est-ce qui te fait dire que c’est faux ? François Petit : On possède des statistiques sur les arrêts maladie et les arrêts de travail de nos salarié·es. Je ne peux pas te donner un chiffre exact mais chez nous, c’est moins de 30%. « Les jeunes ouvreurs ont un niveau d’escalade qui est bien moins élevé que celui des anciens » Vertige Media : Les ouvreur·ses se plaignent aussi de la précarité de leur profession. La plupart sont indépendant·es… François Petit : Pas chez nous. La majorité sont en CDI. On n’a que 8% des ouvreur·ses en CDD. En revanche, ce sont des salarié·es multi-tâches : ils peuvent faire de la maintenance, de l’encadrement voire de l’accueil pour certain·es. Ils le font en fonction de leurs compétences et de leurs envies. C’est vrai que sur Paris, nos oeuvreur·se sont davantage à temps partiel. C’est un peu la méthode Arkose : ils sont à 20 ou 27h sous un responsable d’ouverture. Ils font plusieurs salles dans Paris, de plusieurs franchises. Et moi, je pense qu’ils font trop d’ouvertures donc à un à moment, voilà, ils se blessent. Vertige Media : Vous avez des discussions au sein de la direction du groupe pour tenter de pallier au problème ? François Petit : Oui, bien sûr, on en discute. On a des réunions avec un groupe d’ouvreurs : Julien Gras qui est ouvreur international, Gérome Pouvreau, Florence Pinet… Les jeunes ouvreurs ont un niveau d’escalade qui est bien moins élevé que celui des anciens. Ces derniers étaient des passionnés, avaient des muscles et des tendons adaptés. Aujourd’hui, les jeunes deviennent ouvreurs au bout de deux ou trois ans. Ils vous ouvrent des blocs difficiles et ils font ça 3 fois par semaine. C’est beaucoup. Vertige Media : Donc ils ne se rendraient pas compte de la pénibilité du métier ? François Petit : Nous, on avait une marge, quand on ouvrait. J’ai été ouvreur pendant 15 ans, et avant d’ouvrir je faisais de grosses séances d'entraînement. J’étais d’abord athlète et après j’ai ouvert. Je testais des blocs pendant 2 ou 3h mais, de par mon entraînement, je n’étais pas trop fatigué. Là, ils se mettent des charges important de test, en voulant ouvrir des blocs qu’ils n’ont pas le niveau de réaliser. Donc effectivement, je trouve que le niveau est un peu limite par rapport au niveau d’exigence que cela demande. Vertige Media : Et spécifiquement chez vous, vous avez mis des choses en place pour prévenir ces blessures ? François Petit : Après le Covid aussi, on a mis en place des séances de kiné, de renforcement ou d'échauffement, pour sensibiliser nos ouvreur·ses. Tous les mois ou tous les trimestre - ça dépend des salles -, un·e kiné intervient pour un groupe pendant quelques heures. On a testé le dispositif à Gerland et désormais, il est mis en place dans toutes nos salles. On a aussi introduit des formations en interne qui visent à former notre staff sur la bonne utilisation du matériel etc. Certaines choses sont obligatoires comme mettre des lunettes ou des chaussures de sécurité. Certain·es ne le font pas et ça donne des arrêts maladie bêtes. On va être plus strict là-dessus. Car un·e ouvreur·se en arrêt maladie, ça a un impact financier et humain. Quand un ouvreur·se n’est pas là, c'est soit une ouverture qui ne se fait pas, soit un·e autre qui va travailler davantage. Après, sur l’ensemble du groupe, concernant les arrêts maladie et les accidents du travail, on est à 4%. La moyenne française est à 5,8% (le taux d’absentéisme en réalité, ndlr) donc on est en dessous. « On a recadré le directeur d'exploitation Paris qui regardait trop les caméras de surveillance. » Vertige Media : Si on revient sur ce qui a motivé le piquet de grève du 29 mars dernier, chez Climb Up Aubervilliers, nos informations convergent vers le licenciement de six salarié·es pour faute grave. Est-ce que tu pourrais nous détailler les faits précis qui ont conduit à ces licenciements ? François Petit : Il s’agit de repas qui n’ont pas été payés mais offerts à des amis ou à des clients. Après, les montants, ce ne sont pas les montants donnés par Mediapart. C'est beaucoup plus gros. En fonction des personnes, on se parle de 800 à 3000 euros. Les faits se sont déroulés sur une période. On ne pouvait pas vérifier parce que les salarié·es ne sortaient pas les notes sur notre logiciel. Mais on voyait ce qui sortait et ce qui manquait. Vertige Media : Comment ? François Petit : Eh bien, avec le système des stocks. Et puis après, sur les caméras. Le directeur de la salle a regardé les caméras et a constaté que certaines personnes mangeaient sur le dos de la société. Ensuite, on a quantifié pour tomber sur les chiffres que je t’ai donnés. Vertige Media : Et ça, sur l'utilisation de ces caméras, ça ne te pose pas problème de l'utiliser comme un outil de surveillance ? François Petit : On a vu qu'il y avait des problèmes sur les encaissements de la partie restauration. Donc après, effectivement, on a vérifié sur les caméras ce qu’il se passait. En tout cas, on a recadré le directeur d'exploitation Paris qui regardait trop, on va dire, ces caméras. Vertige Media : Tu as perçu qu'effectivement, le fait de surveiller des salariés par caméra de façon constante et permanente, c'est illégal ? François Petit : Effectivement, on ne peut pas les surveiller à distance, mais par contre, on peut vérifier des choses. Donc, il y a eu des vérifications qui ont été faites. Vertige Media : Des discussions ont eu lieu avant de licencier ces six personnes ? François Petit : Ça faisait un petit moment que cela se passait. Moi, je n’étais pas sur place, c’est le directeur de la salle, qui leur expliquait. Il est arrivé en janvier et avant lui, le directeur était un peu laxiste. Donc de mauvaises habitudes avaient été prises. Mais derrière tout cela, il y a des règles. Et on les applique dans toutes nos salles. On paye toutes et tous nos consommations, moi le premier. On a un tarif de -30% dessus. Donc quelqu’un qui prend 50 euros ou 500 euros, il vole. Vertige Media : Les tensions proviennent aussi beaucoup de la relation entre le directeur actuel et les salarié·es. Son profil de non-grimpeur revient beaucoup dans leurs déclarations… François Petit : Un bon directeur est-il obligé d’être un bon grimpeur ? Un champion ? Un ouvreur, oui. Un responsable d’ouverture, oui. Mais un directeur de salle n’est pas forcé de venir du monde de l’escalade. Après, ça n’a pas arrangé la situation. Il y a eu un manque de respect. On n’a pas eu la même situation dans notre salle de Porte d’Italie où les seules choses que nous ont demandé les grévistes, c’était d’avoir davantage de t-shirt Climb Up. Là-bas, il y a un bon directeur qui gère ses équipes. « Peut-être qu'effectivement, je n’aurais pas dû retirer ces symboles LGBTQIA+ de la salle d’Aubervilliers » Vertige Media : Aujourd’hui, quelle est la situation sociale à Climb Up Aubervilliers ? François Petit : Ça va mieux. On a aussi nommé un nouveau directeur adjoint, qui était directeur adjoint à Porte d'Italie et qui vient du monde de l'escalade. C’est un très bon grimpeur. Ça se passe bien parce que lui, il est respecté. Il sait de quoi il parle sur son périmètre technique. Et puis, il fait un bon binôme avec le directeur. De nouvelles personnes motivées sont arrivées. Celles et ceux qui étaient là depuis trois ans n'avaient pas évolué depuis un moment. Ils/elles étaient un peu frustré·es, ne mettaient plus beaucoup d’implication dans leur travail. C’est dur de faire évoluer une équipe de 35 personnes. C’est normal qu’il y ait un peu de turnover. Vertige Media : Mediapart souligne aussi le fait que tu aurais demandé de faire retirer des symboles LGBTQIA+ de la salle, lors d’un de tes passages à Aubervilliers. Est-ce que c’est toi qui a spécifiquement demandé de les retirer ? François Petit : Oui, il faut qu'on reste neutre. Après, je comprends, puisqu'on est partenaire des Eurogames (évènement qui se déroule à Climb Up Lyon-Gerland, très orienté sur l’inclusion et la diversité, ndlr) depuis neuf mois. Pour moi, dans les salles, il faut être neutre. Il y avait déjà des problèmes à Aubervilliers avec un Israélien sur la guerre. Donc pour moi, tout signe ostentatoire doit être évité. Vertige Media : Tu considères une orientation sexuelle ou un signe de soutien à la communauté LGBTQIA+ comme un signe ostentatoire ? François Petit : Non, non, c'est plus ouvert, effectivement. C’est davantage une question d’ouverture d’esprit. Peut-être qu'effectivement, je n’aurais pas dû retirer ces symboles. J’avais demandé de retirer un drapeau LGBT dans une autre salle, ça n’avait pas posé problème. Là, à Aubervilliers, il s’agissait d’auto-collants à l’accueil. Ce n’était pas très propre. Avec le recul, c’est un choix qui était un peu dur, mais à l’époque, il fallait un peu cadrer ce qui se passait à Aubervilliers. Ils faisaient trop de choses de leur côté. On arrivait pas trop à maîtriser tout ça. Vertige Media : Dans les mesures que vous mettez en avant dans le communiqué de presse, il est question de la mise en place d’une « safe place ». Peux-tu nous en dire plus ? François Petit : C’est une façon de dire que nos salles sont ouvertes à tous. Les hommes, les femmes, la communauté LGBT... On veut faire en sorte que nos salles soient des espaces sains et sécurisés pour tout le monde. On est aussi en train de mettre en place une cellule de veille contre les violences sexistes. Vertige Media : De quoi s’agit-il concrètement ? François Petit : On travaille dessus avec nos collaborateurs·ices. L’idée serait d'avoir une personne par salle qui serait déléguée sur ce thème là. On a un séminaire à la rentrée pour rentrer dans plus de détails mais cela provient d’une demande du CSE (Comité Social Économique soit l’instance représentative du personnel dans une entreprise, ndlr). On est tombé d’accord sur leur proposition. On veut aussi mettre en place une commission de lutte contre les violences sexistes et sexuelles dans nos salles. Vertige Media : Parce que se sont déroulés des incidents dans les salles de Climb Up ? François Petit : Non, il n’y pas eu de faits. Vertige Media : Une mesure concerne aussi la revalorisation de tous les salaires non-cadres. Est-elle déjà actée ? François Petit : Oui, elle a eu lieu pendant les négociations annuelles des salaires. Elle a été faite le 1er juillet 2025 et elle concerne l’ensemble des salarié·es, hors directeur. Elle était d’un même montant pour tout le monde. Vertige Media : Et tu peux nous donner ce montant ? François Petit : 75 euros brut. C'est important quand même. Surtout dans un moment où les salles ne progressent plus en termes d'activité. On a aussi mis en place aussi une prime de partage de la valeur qui varie en fonction de l’ancienneté mais qui tourne autour de 200 euros. Vertige Media : En tant que dirigeant, comment analyses-tu la santé économique du marché des salles privées d’escalade ? François Petit : J’ai reçu les derniers chiffres de l’Union Sport & Cycle et je suis étonné d’apprendre qu’il y a eu 11% de salles d’escalade de plus en France cette année. Je m’attendais à moins. Arkose en a ouvert une. Bloc Session en ouvre. Il y a quelques salles indépendantes aussi. Pourtant, au global, le chiffre d’affaires descend de 3%. Sur les salles historiques, c’est même 12% de moins avec une fréquentation en baisse de 10%. Tu le vois bien, Vertical’Art a fermé à Lyon. Une salle en Bretagne a fermé. Chez Climb Up, on a ouvert beaucoup de salles entre 2021 et 2022. Elles continuent de progresser mais depuis novembre 2024, on connaît une inflexion. Et depuis mars 2025, on subit une baisse de fréquentation par rapport à l’année dernière. « On voit que le foot en salle et le padel progressent à nouveau. Donc on pense que l’escalade va repartir » Vertige Media : Comment tu l’expliques ? François Petit : Par la conjoncture économique. Les Français ont moins confiance en l’avenir, ils mettent de l’argent de côté comme jamais ils n’en ont mis depuis les années 60. Le marché des loisirs est le premier impacté. Après, on regarde ailleurs et on a des raisons d’espérer. Par exemple, on voit que le foot en salle et le padel progressent à nouveau. Donc on pense que l’escalade va repartir. L’effet de mode se portait beaucoup sur le bloc mais je pense que l’escalade en voie va se stabiliser puis continuer à progresser. On verra en septembre, c’est généralement un mois très important pour nous. Vertige Media : Dans son article, Mediapart, avance le chiffre d’un endettement à 61% du chiffre d'affaires de Climb Up. Tu confirmes ? François : C'est un petit peu moins, mais oui, on a un endettement important. On a beaucoup emprunté. On a fait un PGE (Prêt garanti par l’État, ndlr) pendant le Covid, d’autres prêts. On est en train de tout rembourser. Vertige Media : Au-delà de l’espoir de voir la conjoncture s’améliorer, quelle est la stratégie du groupe pour les années qui viennent François : On va se calmer. On va essayer d’améliorer notre rentabilité. En ce moment, on travaille beaucoup sur la restauration, le B2B (pour « business to business », qui désigne une activité dans laquelle une entreprise effectue une opération commerciale avec une autre entreprise, ndlr). On veut accueillir plus de séminaires, de comités d’entreprise. On veut évidemment améliorer l’expérience client dans nos salles. On va donc s’occuper de nos ouvertures de voies, de bloc… On va aussi faire évoluer l’école d’escalade. On a 10 500 enfants. On veut améliorer le suivi de ce projet. « Les jeunes n’ont pas le même état d'esprit que les anciens. J'ai commencé à travailler en salle d'escalade il y a 20 ans. Ce n'était pas du tout pareil. Les jeunes, j'ai l'impression qu'ils pensent plus à eux, à leur équilibre, et moins à l'entreprise » Vertige Media : Discutez-vous avec la direction d’autres acteurs du marché des salles privées ? François : Oui, on s’entend assez bien. Antoine Paulhac m’a appelé après la publication de l’article de Mediapart. Ghislain Brillet aussi, le président de l’UDSE (Union Des Salles d’Escalade, ndlr). On sait que pour certains groupes, la situation est compliquée. Mais on échange, ça fait du bien. C’est comme ça qu’on a créé l’UDSE en juin 2020 après le Covid. En se rassemblant. C’est un moment difficile pour la profession. Ils me soutiennent. Je n’aurais jamais imaginé que les salarié·es de Climb Up puissent faire grève un jour. Mais voilà, la CGT a un peu poussé pour que certaines personnes le fassent. On était en pleine négociation annuelle des salaires et ils l’ont fait pour mettre la pression à la direction et pour négocier. Vertige Media : Tu dirais que tu apprends encore, en tant que dirigeant ? François : Ah bah oui. C'est nouveau. Gérer une salle d'escalade, ce n’est pas pareil que d’en gérer 30. Donc, j'apprends, oui. Et puis, c'est dur. Quand t'as 500 salariés qui travaillent au quotidien, tu sais que c'est eux qui font marcher la boîte : à l'accueil, à l'encadrement, à l'ouverture. Nous, on est là pour essayer de les soutenir et pour les faire avancer dans le bon sens. C'est à la fois beau parce que c'est de l'humain, mais c'est aussi dur parfois. Surtout dans les moments difficiles. Et surtout avec des jeunes. Des jeunes qui n’ont pas le même état d'esprit que les anciens. J'ai commencé à travailler en salle d'escalade il y a 20 ans. Ce n'était pas du tout pareil. Les jeunes, j'ai l'impression qu'ils pensent plus à eux, à leur équilibre, et moins à la boîte. Nous, on était différents. Rectification le 24 juillet à 23h30 : modification d’une information erronée donnée par l’intervieweur sur le recadrage du directeur d’exploitation Paris de Climb Up. Rectification le 25 juillet à 11h : modification d’une information erronée donnée par l’intervieweur sur le délai accordé par Mediapart pour répondre à leurs questions avant la publication de leur article du 22 juillet.
- Plasticité cérébrale et escalade : grimper, c’est surtout dans la tête
Vous pensiez naïvement que grimper c’était simplement accumuler du muscle, payer des chaussons hors de prix, et espérer avoir une bonne étoile le jour J ? Raté. Ce qui fait vraiment la différence en escalade se trouve entre vos deux oreilles, et ça porte un nom plus sexy qu'on ne croit : la plasticité cérébrale. Dit autrement : la capacité prodigieuse de notre cerveau à se remodeler, à s’adapter, et à apprendre. Décryptage tout en neurones. Spoiler : votre cerveau n’est pas une mécanique immuable. Bien au contraire, il ressemble à une pâte à modeler extraordinairement complexe, qui se modifie constamment en réponse à chaque expérience, chaque apprentissage, chaque interaction avec votre environnement. Ce phénomène, appelé scientifiquement « neuroplasticité », désigne la capacité du cerveau à former, modifier ou éliminer des connexions neuronales tout au long de la vie, en fonction des stimuli qu’il reçoit. Plasticité cérébrale : le cerveau en mode « pâte à modeler » Quand vous grimpez, ce phénomène est particulièrement puissant : chaque geste technique – une prise pincée délicatement, un mouvement d’équilibre subtil, une coordination motrice complexe – sollicite intensément votre cortex moteur, votre cervelet et d’autres régions cérébrales spécialisées dans la gestion du mouvement et de l’espace. Ces sollicitations répétées déclenchent un véritable remodelage cérébral à l’échelle microscopique. Pour être très clair : chaque fois que vous attrapez une prise, votre cerveau engage des milliers de neurones, crée ou renforce certaines connexions synaptiques, et en abandonne progressivement d’autres devenues inutiles. C’est un processus continu d’adaptation neuronale, où vous renforcez les circuits régulièrement utilisés et délaisses ceux qui ne le sont plus. En somme, à chaque ascension, vous ne faites pas que grimper : vous sculptez activement l’architecture même de votre cerveau. Débutants : un chantier neuronal en pleine effervescence Quand vous débutez l’escalade, votre cerveau est en pleine explosion créative. Chaque nouvelle prise, chaque mouvement inédit est un stimulus puissant qui oblige votre cortex moteur (l’exécutant des gestes précis), votre cervelet (l’expert en coordination fine) et votre cortex pariétal (le GPS interne de votre corps) à travailler ensemble pour créer rapidement de nouvelles connexions neuronales (Schmidt & Lee, 2011). Cette phase initiale est un véritable âge d’or neurologique : votre cerveau expérimente, adapte, corrige à grande vitesse. Mais attention : cette intense plasticité est à double tranchant. Votre cerveau enregistre aussi bien les gestes efficaces que les mauvaises habitudes. Une prise mal positionnée répétée trop souvent deviendra vite une autoroute neuronale difficile à effacer par la suite (Kleim & Jones, 2008). Voilà pourquoi il est crucial d’intégrer dès le départ des gestes propres et précis, quitte à avancer plus lentement au début. « Il faut constamment bousculer le cerveau hors de sa zone de confort. La raison ? Le cerveau adore la nouveauté et déteste la routine » Le meilleur conseil concret pour profiter à fond de cette période ? Varier constamment vos expériences et accepte les échecs. Plus vous changez de type de grimpe (dalle, dévers, bloc, voie) et plus vous poussez votre cerveau à enrichir son répertoire moteur, créant ainsi des réseaux neuronaux diversifiés et solides. Chutez fréquemment : chaque erreur est une occasion précieuse pour votre cerveau d’ajuster finement ses connexions neuronales et d’affiner progressivement votre efficacité en grimpe (Seidler & Carson, 2017). Confirmés : gare au piège de la routine neuronale Pour les grimpeurs expérimentés, le défi neurologique est à l’opposé de celui des débutants : il faut constamment bousculer le cerveau hors de sa zone de confort. La raison ? Le cerveau adore la nouveauté et déteste la routine. Dès que vous répétez sans cesse les mêmes voies, les mêmes gestes, et les mêmes types d’efforts, vos circuits neuronaux cessent progressivement de se renouveler, ralentissant ainsi votre apprentissage et limitant votre progression (Ericsson, 2006). Pour continuer à progresser, les grimpeurs confirmés doivent donc adopter une stratégie claire : surprendre continuellement leur cerveau. Cela peut passer par des changements radicaux de style d’escalade – par exemple, passer d'une grimpe très physique en dévers à une grimpe ultra technique en dalle. Cela peut aussi impliquer d’intégrer à son entraînement d’autres pratiques motrices complémentaires, telles que le yoga ou la slackline. La slackline, justement, est une illustration parfaite : tenir debout sur une sangle souple oblige votre cerveau à gérer constamment des micro-ajustements d’équilibre, de proprioception et de concentration. Ce travail neuronal extrêmement précis est directement transférable en escalade, améliorant votre précision motrice et votre stabilité lors des mouvements complexes. Le yoga, quant à lui, va bien au-delà de simples postures. Sa pratique régulière permet de mieux réguler vos émotions, d’améliorer considérablement votre capacité respiratoire et votre souplesse générale – trois composantes fondamentales d’une grimpe performante. En diversifiant ainsi les stimulations, vous sollicitez en permanence la plasticité cérébrale et prévenez le risque de stagnation neurologique. Le sommeil : consolider en dormant Ça peut sembler contre-intuitif, mais une partie essentielle de votre progression verticale se joue littéralement dans votre lit. Le sommeil joue un rôle crucial dans la consolidation des apprentissages moteurs. Plus précisément, durant les phases de sommeil lent profond, votre cerveau entre dans un véritable chantier nocturne : il trie, sélectionne et renforce activement les connexions neuronales créées pendant la journée, tout en éliminant celles qui sont jugées inutiles ou superflues (Seidler & Carson, 2017). « Sacrifier votre sommeil, c’est sacrifier votre performance en escalade » Autrement dit, chaque geste technique que vous répétez sur le mur ou sur la falaise se perfectionne ensuite pendant votre sommeil. Votre cerveau profite de ces phases précieuses pour transformer les nouveaux apprentissages en automatismes moteurs, rendant ainsi chaque mouvement plus fluide, plus précis et moins coûteux en énergie cognitive. Moralité : sacrifier votre sommeil, c’est sacrifier votre performance en escalade. Une nuit complète n’est donc pas simplement du repos, c’est un entraînement neurologique indispensable qui influence directement vos progrès en grimpe. Gérer la peur : apprivoisez votre amygdale En escalade, le véritable combat se mène souvent contre soi-même. Et l’un des adversaires les plus redoutables s’appelle la peur de la chute. Neurologiquement, cette appréhension profonde naît principalement dans une toute petite région du cerveau appelée amygdale, une sorte de radar hypersensible spécialisé dans la détection des menaces et la gestion des émotions fortes (LeDoux, 2007). Lorsque vous grimpez en hauteur, votre amygdale se met souvent en alerte maximale, déclenchant des réponses physiologiques automatiques comme l’accélération du rythme cardiaque, la transpiration, ou encore des tensions musculaires. Mais la bonne nouvelle, c’est que cette peur n’est pas gravée dans le marbre : grâce à la plasticité cérébrale, votre cerveau peut apprendre à mieux la gérer et à modifier durablement ses réactions émotionnelles face au vide. Le grimpeur Alex Honnold illustre parfaitement ce phénomène : les neuroscientifiques ont découvert chez lui une activité incroyablement faible de son amygdale, même lorsqu’il est confronté à des situations extrêmes. Bien sûr, ce niveau d’absence de peur reste exceptionnel, mais son exemple démontre clairement l’importance de l’exposition contrôlée et graduelle aux situations stressantes pour entraîner votre cerveau à mieux gérer la peur. Concrètement, pour le commun des grimpeurs, cela passe par des exercices réguliers de chutes maîtrisées, des techniques avancées de respiration et de relaxation, ainsi qu’une visualisation mentale détaillée des mouvements (Guillot & Collet, 2008). Autant de stratégies efficaces pour « apprivoiser » progressivement votre amygdale, réduire votre réponse émotionnelle et optimiser votre performance en escalade. Nutrition et hydratation : nourrir vos neurones Si vous pensez que la nutrition du grimpeur ne concernait que vos muscles, vous avez tout faux. Votre cerveau est incroyablement gourmand en énergie : il représente seulement 2% du poids du corps, mais dévore à lui seul environ 20% de votre énergie quotidienne. Autrement dit, chaque mouvement que vous réalisez sur le mur dépend directement de la manière dont vous nourrissez vos neurones. Parmi les nutriments essentiels à la performance cérébrale, les oméga-3 occupent une place de choix. Présents notamment dans les poissons gras comme le saumon, les sardines ou le maquereau, mais aussi dans les graines de chia ou de lin, ces acides gras spécifiques jouent un rôle crucial dans la plasticité cérébrale : ils augmentent la fluidité des membranes neuronales et facilitent la transmission rapide et efficace des signaux nerveux entre les neurones (Gómez-Pinilla, 2011). En clair, sans oméga-3, vos connexions cérébrales tournent au ralenti, limitant votre potentiel d’apprentissage et de progression en escalade. Le magnésium est un autre élément-clé à intégrer impérativement dans votre alimentation. Présent en abondance dans les légumes verts (épinards, brocolis), les fruits secs (amandes, noix), ainsi que dans les céréales complètes, le magnésium intervient directement dans le fonctionnement synaptique. Il régule l’activité des récepteurs cérébraux impliqués dans l’apprentissage, la mémoire et la gestion du stress, favorisant ainsi une meilleure adaptation neuronale à l’effort et aux défis techniques que vous rencontrez en grimpe (Slutsky et al., 2010). Enfin, côté hydratation, votre cerveau est également extrêmement sensible : une déshydratation légère, équivalente à seulement 2% de perte hydrique, suffit à affecter significativement ta vigilance, votre concentration et votre coordination motrice (Armstrong et al., 2012). Pour le dire autrement, négliger votre hydratation revient à saboter directement vos capacités cognitives et physiques. Boire régulièrement en petites quantités pendant vos sessions de grimpe garantit ainsi que votre cerveau reste pleinement opérationnel et performant. Mythes neurologiques : ces idées reçues qui sabotent votre cerveau sportif Même en 2025, certains clichés sur le cerveau persistent et empêchent les grimpeuses et grimpeurs (et les sportifs en général) de réellement comprendre comment optimiser leur potentiel neurologique. Petit passage en revue de ces mythes tenaces : « On n’utilise que 10% de notre cerveau » : l’absurdité absolue Cette vieille légende urbaine n’a aucune base scientifique sérieuse, mais continue pourtant de circuler avec entêtement. La vérité, c’est que chaque zone du cerveau humain est régulièrement sollicitée – même les plus petites et discrètes structures. Aucune zone n’est là « par hasard » : chaque région cérébrale remplit une fonction précise, essentielle à votre fonctionnement quotidien, que ce soit pour grimper, raisonner ou simplement respirer. Bref, votre cerveau n’a rien d’un organe sous-utilisé : il est pleinement actif et constamment engagé dans votre quotidien comme dans votre sport. « Après l’enfance, on ne peut plus apprendre efficacement » : la fausse fatalité Autre mythe coriace : l’idée que le cerveau perd définitivement sa capacité à apprendre après l’enfance. Certes, la plasticité cérébrale est maximale chez les jeunes enfants, mais il est absolument faux de croire qu’elle disparaît à l’âge adulte. En réalité, votre cerveau conserve une remarquable capacité d’adaptation tout au long de ta vie. Même après 40, 50 ou 60 ans, vous pouvez apprendre de nouvelles techniques d’escalade, développer des habiletés motrices inédites, ou remodeler votre cerveau pour mieux gérer vos émotions et votre peur du vide (Park & Bischof, 2013). Apprendre ne s’arrête jamais – à condition que vous sollicitiez régulièrement votre cerveau avec de nouveaux défis. « Le multitâche est une compétence utile » : la grande illusion Dernier mythe à déconstruire : la croyance répandue que notre cerveau serait un expert en multitâche. La vérité scientifique est claire : le cerveau humain est profondément inefficace lorsqu’il est forcé d’accomplir plusieurs tâches complexes simultanément. Chaque fois que vous alternez rapidement entre différentes tâches, votre cerveau perd un temps considérable à réorganiser ses ressources cognitives, ce qui se traduit par une baisse significative de la précision et de l’efficacité (Rubinstein et al., 2001). En escalade, cela signifie concrètement qu’essayer de penser à autre chose (votre journée, vos soucis, la musique dans vos écouteurs) pendant que vos grimpez diminue fortement votre performance. La concentration absolue sur une seule tâche reste la stratégie cognitive optimale pour être performant en grimpe. Ces mythes, lorsqu’ils sont pris au sérieux, brouillent votre compréhension de votre propre cerveau et limitent votre capacité à exploiter pleinement votre plasticité cérébrale. En éliminant ces fausses croyances, vous pouvez mieux appréhender la manière réelle dont votre cerveau fonctionne et ainsi optimiser durablement vos performances sur les murs. Votre cerveau est votre premier partenaire de cordée La plasticité cérébrale, c’est l’outil d’entraînement le plus sous-exploité en escalade. Votre cerveau est votre principal allié pour progresser : en le nourrissant correctement, en lui offrant des défis variés, en soignant votre sommeil et en apprenant à gérer vos émotions, vous pouvez littéralement vous câbler pour grimper mieux. La prochaine fois que vous bloquez sur un mouvement, pensez-y : c’est peut-être votre cerveau, pas vos bras, qu’il faut entraîner davantage. Car l’escalade, c’est définitivement dans la tête que ça se joue.
- Mémoire musculaire : votre cerveau grimpe mieux que vous
La fatigue musculaire n'est pas qu'une simple sensation de lourdeur - c'est un fascinant ballet neurochimique orchestré par votre système nerveux central. Entre signaux d'alarme et mécanismes de protection, notre corps possède une intelligence remarquable pour gérer l'effort. Prêt·e·s pour un plongeon délicieusement cérébral dans les coulisses neurologiques de vos avant-bras congestionnés ? Suivez le guide. C'est votre cerveau qui créé votre avant-bras, pas votre climbing ring. On le connaît, tous : ce grimpeur vétéran, le genre qui enchaîne tranquillement du 7a en sifflotant, et qui vous lâche, mi-condescendant mi-paternel : « T’inquiète, l’escalade c’est comme le vélo, ça s’oublie pas ». Une réplique énervante à souhait, surtout après trois mois d’abstinence forcée pour cause de cheville malmenée. Mais si, derrière ce petit sourire narquois, notre ami avait raison ? Car figurez-vous que dans l’ombre de votre cerveau encombré par les codes de votre carte bleue et le prénom oublié de votre voisin, vos muscles enregistrent discrètement chaque placement, chaque impulsion, chaque subtil déséquilibre maîtrisé. Oui, vos muscles ont une mémoire, et la mauvaise nouvelle, c’est qu’elle est probablement meilleure que la vôtre. Vos muscles sont-ils plus intelligents que vous ? Spoiler immédiat pour éviter toute déception existentielle : vos biceps ne philosophent pas, vos quadriceps n’ont jamais eu de crise identitaire, et non, vos avant-bras ne gardent pas secrètement en mémoire vos playlists favorites. Soyons précis : ce que vous appelez naïvement « mémoire musculaire » relève en réalité d’une chorégraphie neuronale finement orchestrée par votre cerveau. À force d’acharnement méthodique (voire obsessionnel) sur les mêmes mouvements, vos gestes migrent subtilement de votre cortex préfrontal – le QG de votre conscience stressée – vers des régions cérébrales plus efficaces, comme le cervelet, ce chef d’orchestre silencieux des mouvements millimétrés. Résultat ? Vous voilà soudainement capable d’exécuter des enchaînements fluides et gracieux, presque sans y penser, comme si vous étiez piloté par une intelligence invisible. Votre cerveau bosse discrètement en arrière-plan, vos muscles exécutent sans broncher, et vous, tranquille au milieu, vous donnez l’impression d’avoir du talent sans même savoir comment vous faites. Bref : vous grimpez mieux que votre cerveau conscient ne vous en croyait capable. Avouez que c’est flatteur. Plus vous grimpez, plus votre cerveau gagne en volume, ce qui reste objectivement classe pour impressionner (ou ennuyer) vos amis en soirée. Le chantier neuronal : quand votre cerveau devient accro Chaque fois que vous répétez obstinément le même mouvement de grimpe, vous ne faites pas seulement gonfler vos avant-bras comme des ballons de baudruche : vous restructurez littéralement votre cerveau. Ce n’est pas une image poétique, mais une vérité neuroscientifique pure et dure. Selon une étude intrigante (Di Paola, 2013), les cervelets des grimpeurs experts se trouvent même hypertrophiés, gonflés par l’exigence constante d’une coordination millimétrée. Autrement dit : plus vous grimpez, plus votre cerveau gagne en volume, ce qui reste objectivement classe pour impressionner (ou ennuyer) vos amis en soirée. Mais attention, l’opération présente un revers délicat : votre cerveau, ce génie adaptatif, est aussi parfaitement capable d’apprendre n’importe quoi, y compris vos mauvaises habitudes. Chaque répétition mal réalisée est aussi mémorisée, gravée avec une précision presque vexante dans vos circuits neuronaux. Vous avez tendance à négliger le placement de vos pieds dès que vous êtes sous pression ? Attention à ne pas inscrire définitivement cette fâcheuse manie dans votre répertoire neuronal. Moralité : apprenez proprement dès le départ, ou préparez-vous à passer le reste de votre carrière de grimpeur à tenter de déloger vos mauvaises habitudes. Encore plus fou que votre cerveau musclé : vos muscles eux-mêmes possèdent une forme d'immortalité. Quand vous vous entraînez dur, enchaînant séries et répétitions jusqu'à frôler l’écœurement lactique, vos fibres musculaires se dotent de noyaux supplémentaires. Et la bonne blague de l’évolution, c’est que ces noyaux restent tranquillement installés, même après une longue période d’inaction (merci Netflix, Uber Eats et les pauses prolongées sur canapé). Une étude savoureuse (Bruusgaard, 2010) a même prouvé que ces précieux noyaux musculaires persistent pendant plusieurs mois, voire années, d’arrêt total. Conséquence directe ? Lorsque vous reprenez timidement l’escalade après votre pause sabbatique, votre musculature revient étonnamment vite à son état passé. Vous pensez naïvement repartir de zéro, mais vos muscles – ces fourbes silencieux – se souviennent parfaitement de leur splendeur antérieure. Vous retrouvez miraculeusement votre niveau après trois séances seulement, tout en faisant semblant d’être surpris, histoire de rester humble devant vos potes. Sacré privilège, non ? Basic Instinct À force d’automatiser vos mouvements, vous atteignez l’état de grâce ultime du grimpeur : vos gestes deviennent instinctifs, naturels, quasiment animaux. Selon les recherches de Zampagni (2011), les grimpeurs expérimentés sont des maîtres incontestés dans l’art subtil de répartir harmonieusement leur poids sur l’ensemble des quatre membres. À l’opposé, les débutants, prisonniers de leur cerveau trop conscient, s’épuisent en misant tout sur leurs bras, avant de gémir après deux mouvements. L’autre bénéfice direct ? Votre cerveau conscient se trouve soudain libéré des contraintes bassement techniques. Il peut enfin dédier sa puissance cérébrale à ce qui importe vraiment : anticiper sereinement la prochaine prise, dompter cette angoisse sournoise de la chute, ou même philosopher tranquillement sur le sens profond de l’existence en plein crux. Bref, vos automatismes moteurs libèrent votre esprit, vous permettant d’enchaîner les performances avec une aisance insultante pour vos partenaires de grimpe. Il y a pas de quoi. La mémoire musculaire, c’est comme votre ex : ça vous hantera toute votre vie Vous pensiez sincèrement avoir tout perdu après cette coupure de six mois loin des prises ? Erreur dramatique, presque touchante de naïveté. Car la mémoire motrice est terriblement résistante, limite obsessionnelle. Un mouvement précisément appris peut être reproduit fidèlement jusqu’à huit ans après l’avoir pratiqué pour la dernière fois. Oui, vous avez bien lu : huit années entières sans la moindre répétition, et vos pieds savent toujours exactement où aller, tel un fantôme des placements passés revenu vous hanter avec une précision presque inquiétante. Un peu comme cette vieille playlist emo-rock de votre adolescence que vous n’avez jamais totalement oubliée. Évidemment, votre force et votre endurance auront pris un coup, mais rassurez-vous : votre technique ressurgira bien plus vite que prévu. Et soyons honnêtes, vous en tirerez un plaisir sournois mais jubilatoire, en savourant discrètement cette supériorité presque injuste. Après tout, vous n'y êtes pour rien : c’est juste votre mémoire musculaire qui fait du zèle. Trois conseils pour muscler votre cerveau Votre corps vous offre un superpouvoir neurologique : une mémoire musculaire solide, fiable, limite arrogante. Ce serait franchement dommage de ne pas en profiter. Voici trois astuces scientifiquement validées (mais cool à appliquer) pour transformer définitivement cette mémoire en performances verticales. 1. Variez les plaisirs (et les galères) Votre cerveau déteste s’ennuyer. Alors, pour éviter que vos neurones ne s’endorment devant une répétition monotone des mêmes mouvements, changez sans cesse de style d’escalade : dalle en finesse, dévers sauvage, blocs vicieux, grandes voies interminables… Plus vous diversifiez les stimuli, plus vous enrichissez votre répertoire moteur. Votre corps devient une encyclopédie vivante de la verticalité, prête à s’adapter à n’importe quelle situation avec un naturel énervant. 2. Visualisez vos mouvements (et grimpez sans quitter le canapé) Voilà une astuce qui devrait ravir les adeptes de la procrastination active. Il se trouve que le simple fait d’imaginer précisément un mouvement de grimpe active les mêmes zones cérébrales que si vous réalisiez réellement ce geste (Filgueiras, 2018). Baptisée élégamment « imagerie motrice » par les scientifiques pour impressionner dans les congrès, cette technique est parfaite pour progresser tranquillement depuis votre canapé les jours de pluie, ou quand votre salle favorite est envahie par une colonie scolaire surexcitée. 3. Dormez comme si votre vie (verticale) en dépendait D’après une étude imparable (Fogel, 2017), la véritable consolidation des gestes techniques appris pendant votre séance ne se produit ni au pied du mur, ni devant un smoothie protéiné, mais durant votre sommeil. Traduction pratique : bien dormir après l’entraînement garantit une inscription durable des mouvements dans votre mémoire motrice. Vous êtes tenté par une nuit blanche avant une séance ? Autant grimper pieds nus sur une dalle de verre pilé. À vous de choisir. Attention au côté obscur de la force musculaire Si cette fascinante mémoire musculaire fait de vous une machine à grimper efficace et élégante, elle a pourtant une limite subtile et sournoise : elle peut vous enfermer dans une zone de confort gestuelle particulièrement vicieuse. À force de répéter les mêmes voies, les mêmes mouvements, votre corps devient comme ce collègue ennuyeux qui commande toujours exactement le même sandwich au déjeuner : prévisible, monotone et incapable de s’adapter à l’imprévu. Le risque ? Vous transformer lentement mais sûrement en automate vertical, capable certes d’enchaîner les mêmes séquences avec une fluidité parfaite, mais complètement perdu dès que la voie vous sort de vos habitudes confortables. Moralité : apprenez aussi à régulièrement perturber votre routine motrice, provoquez volontairement des situations inconnues, poussez votre mémoire musculaire à rester agile et inventive. Sinon, vous risquez de grimper à vie sur la même partition, avec autant de spontanéité qu'un ascenseur bloqué entre deux étages. Votre meilleur allié : vous-même À l’arrivée de ce voyage neurologique un brin irrévérencieux mais scientifiquement rigoureux, retenez une vérité aussi rassurante qu’inquiétante : votre corps se souvient mieux de vos placements préférés que vous du prénom de votre dernier partenaire de grimpe. Car votre mémoire musculaire, associée à la prodigieuse plasticité de votre cerveau – comme expliqué dans notre précédent épisode « Plasticité cérébrale : grimper, c’est surtout dans la tête » –, fait de vous une machine à grimper remarquablement optimisée. Concrètement, en combinant ces deux phénomènes neurologiques, vous obtenez le superpouvoir ultime du grimpeur : grimper mieux, grimper fluide, grimper sans (trop) réfléchir. Votre cerveau câblé pour s’adapter, vos muscles programmés pour mémoriser : vous êtes désormais l’heureux propriétaire d’une véritable intelligence motrice intégrée. Alors la prochaine fois qu’un ami un peu simpliste vous dira que l’escalade, c’est juste une affaire de bras costauds et de force brute, esquissez un sourire narquois mais bienveillant et répondez tranquillement : « Désolé, mais grimper, c’est avant tout une histoire de cerveau bien connecté à ses muscles. Et chez moi, tout est parfaitement câblé ».
- Chroniques d’un sport hype : l'humour au feutre noir de Mona Hackel
Avec Escalade en salle, chroniques caustiques d’un sport hype, l’illustratrice et productrice radio Mona Hackel ne se contente pas de croquer des « types » de grimpeur·ses. Elle s’intéresse à ce qui déborde les personnes : la salle comme dispositif social, la « vibe » comme produit, et la langue du marketing comme signal de classe. Une satire située — l’Île-de-France — mais pensée comme une loupe sur l’écosystème français. © Mona Hackel La scène pourrait être inventée, mais c’est précisément ce qui la rend utile. Dans une salle immense, presque vide — heures creuses, public disponible, silence d’entrepôt — trois personnes arrivent avec un sound system sur roulettes. Caissons en bois, installation sérieuse, posture de pionniers. Elles expliquent qu’elles montent un format « hyper concept » : première partie house, puis salle transformée en club jusqu’à 5 heures du matin. Mona Hackel et ses ami·es, familiers de cet attirail « depuis l’adolescence » pour avoir déjà traîné du côté des free parties, restent interloqué·es. Moins par l’idée que par la manière de la raconter : comme si rien n’avait précédé, comme s’il n’existait pas d’histoire sociale et culturelle derrière cet imaginaire. C’est ce type de micro-scènes — à la frontière du comique et du révélateur — que Hackel collecte et transforme en chroniques dessinées. Elle n’a pas « décidé » d’en faire une série : elle commence par un coup de colère, publie une première planche sur Instagram, et le retour du public donne une suite. À partir de là, la salle devient un terrain. Pas seulement un lieu de pratique, mais un espace où se fabriquent des hiérarchies, des manières d’être ensemble, et une économie très concrète de l’attention, du désir et de la distinction. Vibe et verbes Hackel assume le mot : « C’est une satire ». Mais elle refuse qu’on la réduise à une collection de vannes sur des individus. « C’est une satire dont le décor est celui de la salle d’escalade… de mon point de vue et de mon regard très situé », dit-elle, en rappelant que son observation part des salles franciliennes. Et pourtant, l’ambition dépasse ce cadre : à partir de ce décor, elle vise « l’écosystème des salles d’escalade en France ». Ce qu’elle tourne en ridicule n’est pas seulement une « faune », mais un système. « Au-delà des individus, c’est aussi une satire de la salle d’escalade en elle-même », comprise comme un espace hybride : un lieu sportif, un lieu de sociabilité et, de plus en plus, un lieu de commerce. Elle insiste notamment sur les stratégies de conquête : « Ce dont je me moque… c’est toutes les stratégies marketing déployées par certaines salles pour attirer de nouveaux… clients et clientes ». La salle n’est plus seulement un mur : elle se raconte, se met en scène, vend une expérience complète. « On a une vision de l’espace naturel, alors qu’en fait c’est faux. Ce sont aussi des espaces rendus artificiels, de par l’équipement » Mona Hackel Là où son regard est particulièrement précis, c’est dans l’attention portée à la langue. « Je m’intéresse vachement aux éléments de langage », nous explique-t-elle, en pointant les anglicismes, les formulations standardisées, les mots-valises qui finissent par devenir des mots d’ordre. Le menu du bar, le formulaire d’inscription, la signalétique : tout est discours. Et ce discours n’est jamais neutre. Une salle s’adresse rarement à « tout le monde », même quand elle dit « tout le monde ». Elle parle à un public supposé jeune, urbain, solvable, familier des codes. Et elle le fait avec une langue qui promet une identité autant qu’une séance. La série tient aussi par sa lucidité : Hackel ne se place pas au-dessus de ce qu’elle décrit. Elle raconte ce tiraillement entre être une cible de ces stratégies et en percevoir les mécanismes. « À la fois me sentir visée par ces stratégies marketing… et à la fois avoir un regard autocritique sur quelle communauté on représente aussi. » Carnet de mur Hackel n’emploie pas le mot « enquête », mais sa méthode s’en rapproche. « Je tiens des notes sur mon téléphone… ce qui pourrait s’apparenter à des carnets de terrain », nous explique-t-elle. Elle note ce qui la fait rire, ce qui se répète, ce qui trahit une tendance : gestes, phrases, détails de décor. Puis elle centralise, trie, assemble — avec une logique de montage qu’elle relie à son expérience de la radio. Ce lien n’est pas anecdotique. Elle dit y avoir appris une idée simple : l’expertise ne vit pas uniquement à l’université. « Il y a des spécialistes à plein d’endroits », insiste-t-elle, y compris des gens dont le savoir est construit par la pratique et par les publics traversés. Elle cite un exemple très concret : son père, prof d’EPS spécialisé en escalade. Pas besoin d’une thèse pour avoir une vision large d’un sport : l’enseignement, les générations, les milieux qui se l’approprient, tout cela produit aussi de la connaissance. « Dans ces espaces, on fabrique pour nous des imaginaires autour de la nature » Mona Hackel Cette attention aux signes la conduit vers des sujets souvent considérés comme secondaires, mais qui disent beaucoup. Par exemple, la musique : qui choisit la playlist, et à qui s’adresse-t-elle ? Que dit-elle du public visé ? Que dit-elle de celles et ceux qui travaillent à l’accueil ? Plus largement, que révèle la standardisation sonore des chaînes, quand l’expérience devient un produit homogène ? La salle comme espace sonore, donc comme espace politique, aussi. Même logique côté décor. Hackel s’intéresse à la mise en scène de la nature au cœur d’un univers artificiel. « Dans ces espaces… on fabrique pour nous des imaginaires autour de la nature », observe-t-elle, en décrivant posters, photos de falaises, images de grandes voies. Beaucoup de salles vendent l’extérieur comme horizon désiré, comme prolongement « naturel » de la pratique. Et elle propose un renversement : cet extérieur, lui aussi, est déjà mis en forme. « On a une vision de l’espace naturel alors qu’en fait c’est faux. Ce sont aussi des espaces rendus artificiels, de par l’équipement. » Sa série ne se contente pas d’opposer « vrai » et « faux ». Elle interroge plutôt la manière dont on consomme du « vrai », et la manière dont le marché le conditionne, le met en récit, le rend désirable. Enfin, il y a un angle qu’elle veut approfondir : le travail. Derrière la « vibe », derrière « le vernis », « il y a des humains ». Elle imagine une méthode où la BD se nourrirait de paroles recueillies : salarié·es, accueil, ouverture, entretien, management, quotidien. Mais elle se heurte à un obstacle prosaïque : les moyens. Pour faire exister ce matériau, il faut du temps, du cadre, une économie. Et l’ampleur des questions finit par dépasser l’énergie du « projet jeté dans le dessin ». Des strips sous le manteau À la fin, sa série pose une question qui dépasse la grimpe : quel support permet encore la nuance ? Pourquoi vouloir en faire un livre, alors que le projet est né sur Instagram ? Hackel répond par un mot : l’attention. Elle raconte un rapport longtemps conflictuel à la lecture, puis une découverte tardive du livre comme outil d’apprentissage et de plaisir. Et elle résume l’écart ainsi : « Le rapport à l’attention et à l’immersion n’est pas du tout le même quand tu scrolls un téléphone ou quand tu prends le temps d’ouvrir un bouquin. » Le papier n’est pas, pour elle, un réflexe nostalgique : c’est une tentative de retrouver un temps long, une lecture qui ne soit pas dictée par la mécanique du feed. Reste l’ambivalence. L’édition impose des cadres, des contraintes, des arbitrages. L’autoédition, elle le sait, est « harassante ». Elle dit pourtant suivre une boussole assez claire : le plaisir de faire et l’exigence d’autonomie. Elle raconte même avoir envisagé une infiltration graphique — des strips imprimés « sous le manteau » qui se fondraient dans le décor — avant d’y renoncer, précisément pour ne pas être récupérée. Sa satire ne cherche pas la connivence avec ce qu’elle critique. Ce que propose Mona Hackel n’est donc pas un simple miroir moqueur tendu à une tribu urbaine. C’est une chronique de l’époque, où la salle devient un laboratoire : langage managérial, imaginaires préfabriqués, promesse de communauté, consommation de nature, hiérarchies visibles et invisibles. Sa BD a commencé comme un coup de colère. Elle prend la forme d’une question durable : qu’achète-t-on, exactement, quand on achète une séance — un sport, ou une manière d’être au monde ? Les chroniques sont à suivre sur Instagram : @namohkl.












