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  • « Vrais grimpeurs » contre « grimpeurs de salle » : anatomie d'un faux débat

    Depuis le développement massif des salles d'escalade privées, la pratique ne cesse de bruisser d'une querelle bien connue : les « puristes » contre les « modernes ». À force d'arguments qui invoquent tantôt la défense d'un temple et d'autres qui récusent le « c'était mieux avant », comment lire ce débat ? Peut-être en portant les lunettes d'un philosophe français qui, dans les années 80, a théorisé la manière dont les sociétés modernes produisent des « simulacres ». (cc) Tobias Tullius / Unsplash « T'es pas un vrai grimpeur si tu sors jamais en falaise. » D'un côté, cette sentence définitive, répétée ad nauseam sur les forums et sous les posts Instagram. « Les puristes de la trad sont juste des gatekeepers élitistes », répond l'autre camp avec la même assurance. Entre les deux : beaucoup de postures morales, peu d'outils pour penser sereinement ce qui se passe vraiment. Le débat tourne en boucle depuis des années. Il dénote un malaise diffus plutôt que d'un affrontement frontal. L'article récent du magazine américain Climbing intitulé « Comment l'escalade indoor est devenue une industrie déroutante » témoigne parfaitement de cette tension : une nostalgie palpable pour les salles d'avant, couplée à la reconnaissance que quelque chose d'essentiel s'est transformé. Les « puristes » de l'extérieur déplorent la dénaturation de leur sport, son aseptisation marchande, la perte du rapport à la nature et au risque. Les défenseurs de l'indoor revendiquent une pratique moderne, accessible, décomplexée, qui a le droit d'exister pour elle-même. Chacun a des arguments solides. Chacun pointe des réalités tangibles. Et pourtant, quelque chose cloche dans cette opposition frontale. Car derrière ce débat, se cache peut-être une question bien plus fondamentale : quand un puriste et un grimpeur indoor parlent d'« escalade », parlent-ils seulement de la même chose ? Et si ce qui les oppose n'était qu'un effet de surface d'une mutation anthropologique plus profonde — celle que le philosophe Jean Baudrillard avait anticipée il y a quarante ans ? Le chiffre qui cache la forêt L'escalade française compterait aujourd'hui deux millions de pratiquants, selon la dernière édition de l'Observatoire de l'Escalade, édité par l'Union Sport & Cycle et la Fédération de la Montagne et de l'Escalade (FFME) en octobre 2024. Un doublement spectaculaire en 10 ans, qui ferait de la grimpe l'un des sports les plus dynamiques du pays. Les chiffres sont régulièrement brandis par les institutions comme preuve d'une démocratisation massive. Sauf que certains chercheurs en sciences sociales émettent de sérieux doutes. Parmi eux, Olivier Aubel, sociologue du sport et spécialiste de l'escalade, auteur de L'Escalade libre en France : sociologie d'une prophétie sportive (L'Harmattan, 296p., 29 euros). Ce dernier met en perspective les chiffres avancés par la fédération et ses 250 000 licenciés (en comptant aussi ceux de la FFCAM et de la FSGT, ndlr). Même en intégrant les pratiquants non-licenciés, l'écart reste vertigineux. « Aujourd'hui, ce n'est plus le territoire qui précède la carte, c'est la carte qui précède le territoire. » Jean Baudrillard dans Simulacres et Simulation (1981) Olivier Aubel propose alors une distinction éclairante entre « stock » et « flux ». Le stock désigne les grimpeurs qui adoptent durablement la pratique. Le flux, ceux qui testent l'activité avant de zapper vers la prochaine mode urbaine : padel, yoga, CrossFit... Cette distinction révèle que derrière l'« explosion de l'escalade » se cache une réalité plus nuancée : beaucoup passent par l'escalade, mais combien y restent vraiment ? Et surtout : de quelle escalade parle-t-on ? Les 250 000 licenciés fédéraux sont statistiquement plus susceptibles de sortir en extérieur. Mais les 1,75 million d'« autres » ? Une écrasante majorité pratique exclusivement en salle. Selon les données recueillies par Vertige Media dans une vaste étude parue en mars 2025 sur la pratique, seuls 40% de leurs clients sortent occasionnellement dehors — et ce chiffre chute drastiquement pour les sorties régulières. Ce décalage entre le discours triomphaliste de la massification et la réalité fragmentée des pratiques n'est pas qu'une question statistique. Il illustre parfaitement ce que Baudrillard appelait le « simulacre » : une représentation qui masque l'absence de ce qu'elle prétend représenter. Bienvenue dans l'hyperréalité Jean Baudrillard, né en 1929 et décédé en 2007, n'était pas alpiniste. Ce sociologue et philosophe français a passé sa vie à décrypter les mutations du capitalisme tardif, la société de consommation, la production d'images et de signes. Son grand concept ? Le simulacre. Non pas au sens classique de « la fausse copie », mais de quelque chose de bien plus dérangeant : le simulacre désigne une copie qui devient autonome, précède l'original, et finit par le remplacer. Dit autrement : quand le modèle engendre le réel, et non l'inverse. Baudrillard prend un exemple devenu célèbre : Disneyland. Le parc n'est pas qu'un décor pour enfants. Il est une « machine de dissuasion » qui se présente comme imaginaire pour nous faire croire que le reste — l'ensemble des États-Unis en fait — est réel. Alors qu'en vérité, d'après lui, toute l'Amérique est déjà devenue Disneyland : un gigantesque simulacre. Transposons ce raisonnement aux salles d'escalade modernes. Ces dernières sont nées comme des espaces d'entraînement temporaires, en attendant de « vraiment » grimper dehors. Cette fonction n'est plus vraie. Désormais, pour une majorité croissante de pratiquant·e·s, la salle n'est plus un substitut. Elle est devenue la pratique elle-même, l'horizon complet de ce que signifie « faire de l'escalade ». Ce basculement n'est ni bon ni mauvais en soi. C'est une mutation qui mérite d'être comprise plutôt que jugée. Baudrillard distingue quatre phases dans l'évolution de l'image, quatre étapes du processus de simulation. Appliquées à l'escalade, elles dessinent une généalogie troublante. L'image reflète d'abord une réalité profonde. L'escalade des pionniers — Walter Bonatti, Reinhold Messner, Royal Robbins — reflète fidèlement une confrontation avec la montagne. Les récits, les photos témoignent d'une expérience accessible à d'autres. L'image reste au service de la pratique, elle la documente sans la remplacer. Puis l'image masque et dénature cette réalité. Les années 80-90 marquent l'entrée dans le spectacle. Les magazines montrent des exploits déconnectés de la pratique commune. Les sponsors façonnent des mythologies héroïques. L'image commence à embellir, à trier, à construire une représentation idéalisée. Mais le référent existe encore : on peut aller grimper ces voies, même si c'est difficile. Ensuite, l'image masque l'absence de réalité. L'ère des réseaux sociaux, des compétitions télévisées, de Honnold sur Netflix. L'image prétend encore représenter l'escalade, mais elle masque désormais une absence : celle de l'expérience vécue par 95% des pratiquants. Le spectacle devient la norme de référence que personne ou presque ne vit réellement. Enfin, l'image devient son propre simulacre pur, sans rapport à quelque réalité. C'est la salle moderne comme hyperréel : un espace qui ne simule plus rien d'extérieur à lui-même mais fonctionne en circuit fermé. L'escalade indoor n'est plus la préparation à une pratique extérieure, elle est devenue sa propre fin, son propre référent. Jean Baudrillard ne dit pas forcément que cette généalogie est pernicieuse. Transposée à la grimpe, la théorie du philosophe permet d'observer une évolution : le passage d'une pratique ancrée dans un référent – la montagne, la roche – à une pratique autoréférentielle – la salle comme univers clos. Quand la salle précède la falaise « Aujourd'hui, écrivait Baudrillard dans Simulacres et Simulation (1981), ce n'est plus le territoire qui précède la carte, c'est la carte qui précède le territoire. » Appliqué à notre sujet : ce n'est plus la falaise qui précède la salle, c'est la salle qui précède la falaise. Des dizaines de milliers de grimpeurs développent leurs schémas moteurs, leurs représentations mentales de l'escalade, leur vocabulaire gestuel exclusivement en salle. Pour eux, la grimpe, ce sont des circuits par couleur, des prises généreuses, des volumes, de la magnésie, du social, un espace maîtrisé. La falaise, quand ils la découvrent — si jamais ils la découvrent —, leur apparaît comme une version dégradée, inconfortable, dangereuse de ce modèle. Le modèle artificiel est devenu le référent, et le « réel » peut alors apparaître comme une copie imparfaite du modèle. Combien de grimpeurs formés exclusivement en salle trouvent la falaise « bizarrement galère », avec ses prises imprévisibles, ses protections à poser, ses mousses glissantes, ses cotations aléatoires ? Ce n'est pas qu'ils ont tort. C'est qu'ils ont intégré un référent différent. Pour eux, l'escalade « normale », c'est la salle. La falaise est l'exception qui ne fonctionne pas selon les règles attendues. Cette inversion n'est pas qu'une question de préférence personnelle. Elle révèle une mutation ontologique : la salle ne simule plus la falaise, elle la remplace. C'est peut-être ça, la vraie mutation baudrillardienne : l'escalade est devenue un signe de consommation autant qu'une pratique. Pointer le simulacre de la salle ne revient pas à la condamner. Ce serait oublier quelque chose d'essentiel que Jean Baudrillard lui-même soulignait : le simulacre produit du réel, de nouvelles formes de vie, de nouvelles sociabilités. Les salles d'escalade modernes créent de véritables communautés, des rituels d'entraide, des formes de convivialité où le corps et la présence physique retrouvent leurs droits face à la numérisation du social. Ray Oldenburg, sociologue américain, théorisait dans les années 80 la notion de « troisième lieu » après le domicile et le travail : ces espaces informels de sociabilité où se reconstruit du lien. Le bistrot de quartier, la place du village, la bibliothèque. Jean-Laurent Cassely, observateur des modes de vie urbains, note que les salles d'escalade modernes remplissent parfaitement cette fonction : « Après le Covid, les gens cherchent à intensifier leur expérience physique et sociale. Les salles offrent cette dimension hybride : sport, sociabilité informelle, convivialité urbaine retrouvée ». Bar, coworking, projections, événements : l'escalade devient « une toile de fond », un prétexte à faire communauté. Cette sociabilité de salle existe réellement, elle n'est pas factice. Elle est simplement déconnectée de son référent historique — la montagne, l'aventure, l'autonomie. Et Baudrillard de dire : le simulacre n'est pas moins « vrai » ou « vivant » que le réel. Il est juste autre. Les angles morts du simulacre Le simulacre produit aussi des effets de masquage. En se présentant comme « une forme de démocratisation » de l'escalade, la salle masque en réalité des mécanismes d'exclusion qui perdurent, voire s'aggravent. Le regretté Gilles Rotillon, économiste du sport, le soulignait dans ses tribunes pour Vertige Media : « Avec l'hybridation des salles — coworking, restauration, fitness —, on assiste à une hausse des tarifs, renforçant l'exclusion économique ». Un abonnement mensuel tourne désormais entre 40 et 60 euros dans les réseaux urbains. Qui peut se le permettre ? Les jeunes urbains diplômés, CSP+. La « démocratisation » touche en réalité un profil sociologique étroit. Antoine Burret, sociologue des tiers-lieux, prévenait : « Un espace uniquement dédié à la consommation ne peut prétendre être un tiers-lieu. Il faut une dimension sociale authentique, au-delà de la transaction ». Or les salles modernes, malgré leur convivialité réelle, reproduisent une forte homogénéité : jeunes, urbains, éduqués. La « communauté » existe, mais elle ressemble furieusement à un entre-soi. En devenant hyperréelle et close, la salle empêche aussi l'acquisition des compétences nécessaires pour grimper en autonomie dehors : lecture du rocher, gestion du risque, pose de protections, orientation, météo. Le grimpeur exclusivement indoor reste dépendant d'une infrastructure marchande. Il n'est pas autonome — il est client. Plus fondamentalement encore, la salle devient l'horizon complet de la pratique. Elle ne cache pas qu'elle empêche de sortir. Elle fait disparaître l'idée même qu'il y aurait un « dehors » à rejoindre. C'est tout le paradoxe du simulacre : il ne ment pas, il remplace simplement le réel par sa propre logique. La distinction d'Olivier Aubel entre stock et flux éclaire parfaitement cette dynamique. Le flux — celles et ceux qui passent, testent, zappent — consomme le simulacre sans s'y engager. L'escalade comme fitness cool, activité Instagrammable, sport tendance. Ils contribuent à l'« explosion » statistique mais n'adoptent pas durablement la pratique. Le stock — celles et ceux qui restent — se divise en deux sous-catégories : ceux qui s'installent dans l'hyperréalité de la salle, y trouvent leur compte social et sportif, n'éprouvent aucun besoin de sortir. Et celles et ceux qui maintiennent ou développent une pratique extérieure, souvent liés à la FFME, aux clubs, à une transmission générationnelle. Le débat « puristes vs indoor » oppose en fait ces deux fractions du stock. Mais il oublie l'essentiel : l'immense flux qui passe sans rien adopter vraiment, consommant l'escalade comme n'importe quel loisir urbain interchangeable. C'est peut-être ça, la vraie mutation baudrillardienne : l'escalade est devenue un signe de consommation autant qu'une pratique. On ne grimpe pas seulement pour grimper, mais pour signifier quelque chose : son appartenance à une tribu urbaine cool, sa capacité à adopter les codes d'un milieu, son inscription dans un style de vie. Sortir du faux débat Baudrillard ne nous donne pas de solution clé en main, et c'est tant mieux. Mais il nous offre des outils pour penser autrement. Le débat « vraie » versus « fausse » escalade est un piège. Il présuppose qu'il existe une essence pure de la grimpe à préserver. Baudrillard nous rappelle que les pratiques évoluent, mutent, se transforment. Vouloir « sauver » une pratique originelle fantasmée, c'est tomber dans la nostalgie réactionnaire qui n'a jamais rien produit d'autre que de l'amertume. Il faut d'abord reconnaître la pluralité. Il n'y a plus une escalade, mais des escalades. L'indoor autoréférentiel est une pratique à part entière, avec ses codes, ses rituels, sa légitimité. Elle n'a pas à justifier de son rapport à l'outdoor pour exister. Mais — et c'est crucial — elle ne peut pas prétendre représenter toute l'escalade, ni masquer les exclusions qu'elle perpétue sous couvert de démocratisation. Plutôt que d'opposer, il s'agit de penser les circulations. Comment faire que le flux devienne stock ? Comment faire que les pratiquants indoor curieux puissent accéder aux codes, aux compétences, au capital culturel nécessaires pour sortir — s'ils le souhaitent ? Cela passe par des formations à l'autonomie proposées en salle, des sorties d'initiation accessibles économiquement et symboliquement, la visibilisation de role models diversifiés qui ne soient pas uniquement des grimpeurs professionnels blancs de trente ans faisant du 8a en Suisse. Cela passe aussi par le maintien d'espaces non-marchands — clubs, associations, SAE publiques — qui ne fonctionnent pas sur la logique du simulacre commercial. Il faut enfin assumer la contradiction. Jean Baudrillard nous rappelle que nous vivons dans un monde de simulacres. Inutile de fantasmer un « retour au réel » qui n'aura pas lieu. Mais on peut maintenir vivants des espaces de résistance au simulacre total. Des pratiques qui échappent à la quantification, à l'optimisation, à la spectacularisation. Des sorties sans téléphone. Des grimpeurs qui ne postent pas leurs réussites. Des falaises confidentielles. Des moments non-productifs. Comme l'écrivait le philosophe français : « Ce qui peut s'opposer au simulacre, ce n'est pas du réel (qui ne peut que s'y perdre), mais du symbolique, c'est-à-dire un fonctionnement qui déjoue la logique de l'équivalence ». Grimper pour grimper, sans performance chiffrée, sans validation sociale, sans storytelling — cela reste possible. Mais cela demande un effort conscient, une résistance délibérée aux injonctions du simulacre. Au fond, Baudrillard nous aide à formuler la vraie question, celle que masque le faux débat puristes/indoor : voulons-nous une escalade plurielle qui assume ses différentes formes, ou une escalade unifiée sous le modèle dominant — commercial, spectaculaire, indoor ? Le risque est réel que le simulacre — parce qu'il est plus rentable, plus visible, plus accessible en apparence — ne finisse par écraser toutes les autres formes. Que l'escalade « stock/outdoor » devienne un marché de niche élitiste, pendant que l'escalade « flux/indoor » capte l'essentiel des ressources, de la visibilité, de la légitimité institutionnelle. Ce n'est pas inéluctable. Des acteurs maintiennent d'autres modèles : clubs associatifs, SAE municipales, collectifs autogérés, médias indépendants qui documentent la complexité plutôt que le spectacle. Ces espaces de résistance existent. Ils sont fragiles, mais eux, bien réels.

  • FFME : Alain Carrière démissionne de la présidence

    Président de la Fédération française de la montagne et de l’escalade depuis 2021, Alain Carrière a annoncé, dans un courrier daté du 6 décembre 2025, sa démission de la présidence de la FFME. Il continuera d’assumer ses fonctions jusqu’à l’issue des Jeux olympiques de Milan-Cortina, en février 2026, avant de passer officiellement le relais. Il restera toutefois membre du Conseil d’administration pour « contribuer autrement » au développement de la fédération. Alain Carrière avec le manifeste de Vertige Media © Vertige Media Dans cette lettre adressée aux dirigeantes, dirigeants, clubs, comités et ligues, Alain Carrière revient sur dix-huit années passées au cœur de la gouvernance fédérale : élu au Conseil d’administration en 2008, trésorier à partir de 2009 dans l’équipe conduite par Pierre You, puis président à compter de 2021. Il souligne au passage la transformation de la FFME sur cette période, avec un nombre de licencié·es plus que doublé et une fédération désormais revendiquée comme « tri-olympique », à la croisée du haut niveau, du loisir, de la pratique indoor en pleine croissance et des activités de montagne qui constituent son ADN. Cette démission, explique-t-il, est à la fois un choix personnel — se consacrer davantage à la pratique et aux voyages — et un choix politique, lié au moment : la FFME entre selon lui dans « une nouvelle phase, structurante, ambitieuse et déterminante », portée par un plan stratégique solide, une équipe de direction renouvelée et un collectif d’élus mobilisé. Il estime que c’est précisément parce que cette étape de « construction, de transformation et de projection » s’ouvre que le passage de relais prend tout son sens. Alain Carrière rappelle enfin qu’il avait souhaité prolonger son mandat pour accompagner le tournant majeur que constituait le changement de Direction technique nationale, après vingt-sept années de Pierre-Henri Paillasson. Cette transition étant désormais achevée et l’équipe de direction jugée « soudée, efficace » et pleinement engagée, il affirme transmettre le relais « avec confiance, lucidité et sens des responsabilités ».

  • Le Sexe des pierres : l'obsession minérale de David Wahl

    Falaise, dalle, caillou : dans le vocabulaire des grimpeur·ses, le rocher est souvent réduit à un support de prises, un « bon grain » ou une « adhérence pourrie ». Avec Le Sexe des pierres, publié chez Premier Parallèle, l’auteur et comédien David Wahl rappelle que la pierre est d’abord une histoire compressée – biographique, géologique, politique. Alors que son nouveau texte L’Homme-Poisson vient de paraître et est joué les 3 et 6 décembre à l’Aquarium tropical du Palais de la Porte Dorée, à Paris, il propose une autre façon de regarder le rocher… et nos corps perchés dessus. (CC) Kaja Sariwating / Unspash À première vue, rien ne destinait Le Sexe des pierres à atterrir dans un média d’escalade. Le texte est né d’une performance au Festival d’Avignon, Nos cœurs en Terre, imaginée avec le sculpteur et performeur Olivier de Sagazan. Les Hommes paysages, qui lui fait suite dans le même volume, est issu d’une commande autour des travaux de l’explorateur Christian Clot et de l’ADN Dance Living Lab. Sur le papier, on est donc à mille kilomètres d’un topo. Mais David Wahl, l'auteur, fait d’emblée un geste qui accroche immédiatement le monde de la grimpe : il se choisit un·e lecteur·rice façonné·e par le minéral. Dans son adresse liminaire, il dessine ce profil idéal avec une précision troublante : celles et ceux pour qui les chaos de granit sont des portiques, les montagnes des lieux de rêveries, la boue et l’argile une forme de caresse. Il résume ce rapport en une formule qui pourrait être collée à la porte de n’importe quelle salle de bloc : « Tu aimes passionnément les cailloux ». Ce·tte lecteur·rice-là, grimpeur·se ou pas, devient le fil rouge d’un récit qui brasse géologie, cabinets de curiosités, théologie, pornographie boueuse et archéologie des fossiles. Surtout, il invite à quitter le réflexe utilitariste – la prise comme simple objet à serrer – pour revenir à ce que signifie toucher la pierre : entrer en contact avec un temps qui n’est pas le nôtre. Le rocher comme archive Dans Le Sexe des pierres, David Wahl remonte loin en arrière, très loin. Il raconte la grotte de l’Hyène, à Arcy-sur-Cure, où des archéologues ont retrouvé des centaines de fossiles accumulés par des Néandertaliens ou des premiers Sapiens. Ces fossiles ne servent à rien, sinon à être regardés. Il rappelle qu’on les a baptisés « sémiophores », des objets « porteurs de signification » qui témoignent de notre premier étonnement devant ces formes hybrides, à mi-chemin entre caillou et animal. Le texte bascule ensuite dans la mémoire intime : l’auteur enfant qui ramasse des fossiles au pied des falaises, le marteau à la main, les poches pleines de trilobites. « Les fossiles, ça me bouleverse. Tu m’offres un fossile de trilobite, je m’envole au septième sous-sol », écrit-il, avant de décrire cette « page pétrifiée » qui lui crie qu’ « entre la roche et nous est tissée une parenté secrète ». Un avant-bras de bloqueur·se se lit comme une coquille Saint-Jacques : superposition de saisons, de lieux, de styles. Pour des grimpeur·ses habitué·es à poser leurs doigts sur le calcaire sans toujours se demander ce qu’ils tiennent exactement, ce genre de phrase fait l’effet d’un petit rappel à l’ordre. David Wahl rappelle au passage ce que tout·e géologue sait mais que peu d’entre nous ont vraiment intégré : le calcaire sur lequel on grimpe n’est pas une masse anonyme mais l’accumulation de milliards de micro-organismes sous-marins fossilisés. Marcher au pied d’une falaise, c’est se promener dans un cimetière marin verticalisé. Grimper dessus, c’est s’agripper à des squelettes. Cette manière de réinscrire la paroi dans une histoire longue – des océans primordiaux jusqu’au mur d’Avignon en passant par la grotte préhistorique – déplace le regard : la falaise cesse d’être un simple « spot » pour redevenir un lieu chargé, presque trop, d’ancêtres invisibles. Les humain·es-parois Avec Les Hommes paysages, David Wahl inverse la focale : il ne s’agit plus de projeter du sens sur les pierres, mais de voir comment les paysages écrivent en nous. L’ouverture du texte raconte ces scientifiques qui lisent, dans les stries des coquillages, les températures de l’eau, la richesse planctonique, les tempêtes, bref l’histoire complète de l’écosystème qui les a façonnés. « Le monde, qui les a façonnés, peut en quelque sorte se lire dans leur corps », résume-t-il. Puis viennent les exemples spectaculaires : les Indien·nes Bajau, nomades de la mer capables de plonger à plus de 70 mètres et de rester treize minutes en apnée, dont la rate agrandie permet de stocker davantage d’oxygène. Les Kaweskars de Terre de Feu, capables de survivre quasiment nu·es dans un environnement où se succèdent une vingtaine d’épisodes climatiques extrêmes par jour, grâce à une thermogenèse remodelée, à la graisse de phoque et à un mode de vie entièrement ajusté à ce « bout du monde » battu par les vents. Là encore, le détour éclaire la verticale : à défaut d’apnées de treize minutes, le corps des grimpeur·ses est lui aussi un palimpseste. Les épaules marquées par les années de dévers, les doigts déformés par les arquées, la peau tannées par l’alternance résine / grès / calcaire composent une sorte de stratigraphie du geste. Vu depuis Wahl, un avant-bras de bloqueur·se se lit comme une coquille Saint-Jacques : superposition de saisons, de lieux, de styles. Nommer la pluie, nommer les voies La force du texte de Wahl n’est pas seulement biologique. Elle est aussi linguistique. À propos des Kaweskars, il rappelle que ce peuple a choisi de faire alliance avec une terre objectivement hostile, non en la domptant, mais en la nommant. Cette pluie qui tombe presque sans discontinuer, ils l’ont enveloppée de plus de vingt mots, pour dire sa force, son épaisseur, ce qu’elle fait au sol et à la peau. Comme les Inuit et leurs dizaines de mots pour la glace, ils ont « fait entrer en eux, en leur esprit, le monde qui les cernait, pour s’y faire une place ». On est ici très loin de l’anecdote ethnographique : ce que décrit Wahl, c’est un mécanisme que les grimpeur·ses connaissent bien, parfois sans le formuler. Chaque falaise, chaque salle, chaque mur finit par produire sa micro-langue : noms de voies, surnoms de sections, adjectifs locaux pour qualifier une dalle « typée pieds » ou un surplomb « old school ». Nommer une ligne, c’est la faire exister dans une communauté de pratiques. Effacer un secteur, interdire un accès, c’est aussi effacer tout un réseau de mots, de récits, de gestes partagés. En filigrane, Les Hommes paysages pose une question que le monde de l’escalade commence seulement à regarder en face : que se passe-t-il quand les milieux qui nous ont façonné·es – falaises, carrières, blocs, mais aussi clubs et salles – disparaissent, se normalisent ou se privatisent ? Que devient le langage, donc la mémoire, donc notre manière d’habiter ces lieux ? Une interrogation qui se prolonge aujourd’hui dans un autre élément : l’eau. L’Homme-Poisson, le nouveau texte de David Wahl, vient de paraître chez Premier Parallèle. L’œuvre est aussi un spectacle, créé à l’Aquarium tropical du Palais de la Porte Dorée, à Paris. La pièce – 1h15, à partir de 14 ans – est jouée le mercredi 3 décembre 2025 à 19h et le samedi 6 décembre 2025 à 17h, dans l’auditorium Marie-Curie, avant une tournée nationale. Les représentations sont annoncées comme gratuites sur réservation. L’Homme-Poisson poursuit l’exploration d’un motif qui traverse désormais l’œuvre de Wahl : notre « poisson intérieur », ce que nous devons encore à la mer, biologiquement et symboliquement, dans un monde où l’océan se réchauffe, s’acidifie, se vide de ses espèces. La continuité avec Le Sexe des pierres et Les Hommes paysages est nette : il s’agit toujours de rappeler que nos corps ne flottent pas au-dessus du monde, mais qu’ils sont faits de paysages, de climats, de milieux – de roches, de terres et désormais de courants et de marées. Dans la note finale du livre, l’auteur résume cette intuition en une phrase qu’on pourrait reprendre telle quelle comme programme éditorial : ces histoires courtes creusent la conviction que « regarder autour de soi, c’est regarder en soi-même. » Pourquoi ça nous concerne Qu’est-ce que tout cela change, concrètement, pour un public de grimpeur·ses ? Probablement pas la cotation de votre projet ni le nombre de séances de renforcement à caler dans la semaine. Mais ces textes déplacent la focale. Ils rappellent que grimper sur du rocher, ce n’est pas seulement évoluer dans un « terrain de jeu » naturel, mais s’inscrire dans une épaisseur d’histoires : celles des fossiles sur lesquels on pose ses chaussons, des populations qui ont habité ces reliefs, des mots qui ont nommé puis parfois effacé ces lieux. Ils rappellent aussi que les corps qui s’acharnent sur un bloc de grès ou des prises en plastique sont des « hommes-paysages », des humain·es-paysages, porteur·ses de la marque des falaises comme des villes, des salles comme des océans. À l’heure où l’escalade oscille entre sport olympique, produit de loisirs urbain et pratique de pleine nature sous pression, la proposition de David Wahl fonctionne comme un contre-champ utile : plutôt que rêver de « maîtriser » le milieu, accepter que nous faisons partie de la même matière – que « la Terre serait notre premier ancêtre », écrit-il ailleurs, et que « entre la roche et nous est tissée une parenté secrète ». Le reste appartient aux lecteur·rices de décider où ils posent désormais leurs doigts – et ce qu’ils entendent, en silence, dans les parois qu’ils grimpent.

  • America First : grimper à Yosemite coûtera (beaucoup) plus cher aux non-Américains

    À partir du 1ᵉʳ janvier 2026, une surtaxe s'appliquera aux visiteur·ses étranger·es dans 11 parcs nationaux américains, dont Yosemite, Yellowstone et le Grand Canyon. Une décision estampillée « America First », issue d’un décret présidentiel de Donald Trump, qui transforme pourrait transformer les big walls mythiques en produit de luxe pour celles et ceux qui viennent de l’étranger. (CC) Aniket Deole / Unsplash Concrètement, aller poser ses chaussons d'escalade au pied d’El Capitan, de Zion, du Grand Canyon ou de Yellowstone coûtera nettement plus cher aux non-Américain·es. Le 25 novembre dernier, département de l'Intérieur (DOI) des États-Unis (le département du gouvernement fédéral des États-Unis qui contrôle et préserve la plupart des terres appartenant à l'État, ndlr) annonçait une surtaxe de 100 dollars par personne s’ajoutera aux droits d’entrée habituels dans 11 des parcs nationaux les plus fréquentés des États-Unis. La mesure, qui créera de facto deux catégories de publics aux portes des sites emblématiques gérés par le National Park Service (NPS), s’appliquera notamment à Yosemite, Glacier, Rocky Mountain, Everglades et au Grand Canyon. Parks and limitations Cette hausse ciblée découle d’une « Executive Order » – un décret présidentiel – signée par Donald Trump le 3 juillet 2025, intitulée « Making America Beautiful Again by Improving Our National Parks », qui demande au DOI d’augmenter les droits d’entrée et le prix des pass pour les « non-residents ». Officiellement, il s’agit de « rendre l’accès plus abordable pour les contribuables américains » en faisant davantage contribuer les touristes étranger·es au financement des parcs. Concrètement, c’est un nouveau mur tarifaire qui se dresse entre les falaises mythiques de la grimpe américaine et la communauté internationale qui les fréquente. Aujourd’hui, le pass annuel baptisé « America the Beautiful » par le NPS coûte 80 dollars pour tout le monde, quelle que soit la nationalité. À partir de 2026, il restera au même prix pour les résident·es américains, mais sera fixé à 250 dollars pour les non-résident·es. Pour les visiteur·ses étranger·es qui ne prendront pas ce pass, une surtaxe de 100 dollars par personne sera ajoutée, en plus du droit d’entrée classique, pour entrer dans chacun des 11 parcs les plus fréquentés. À Yosemite, par exemple, l’entrée est actuellement facturée 20 dollars par personne (sans véhicule) sans distinction de nationalité. Demain, un·e grimpeur·euse venu·e de France, d’Allemagne ou du Japon pourrait devoir payer ces 20 dollars, plus 100 dollars par personne s’il ou elle ne dispose pas du nouveau pass à 250 dollars. Pour un voyage dans différents parcs, la note grimpe très vite. Pour comprendre cette bascule, il faut revenir à l’état des finances du National Park Service. Dans un rapport daté du 25 juillet 2024, le service de recherche du Congrès des États‑Unis (CRS) chiffre à plus de 23 milliards de dollars le retard d’entretien et de réparations accumulé sur son réseau pour l’exercice 2023 à partir des données internes du NPS. Routes, ponts, campings, réseaux d’eau ou centres d’accueil : une partie des infrastructures est vieillissante, parfois au bord de la rupture. Dans le même temps, plusieurs propositions budgétaires de l’administration Trump ont visé à réduire fortement les crédits du NPS. La National Parks Conservation Association (NPCA) évoque des coupes d’un milliard de dollars sur certaines lignes et une baisse rapide des effectifs permanents dans de nombreux parcs. Un rapport du Center for American Progress résume la logique : moins d’argent public, moins de rangers, davantage de pression pour augmenter les recettes propres via les droits d’entrée. C’est dans ce contexte que le décret présidentiel du 3 juillet 2025 demande explicitement de faire porter l’effort sur les non-résident·es, plutôt que sur les contribuables américains. Le DOI assure que la quasi-totalité des recettes supplémentaires restera dans l'escarcelle des parcs concernés pour financer l’entretien et les services aux visiteur·euses, et évoque un potentiel de réserve de plusieurs centaines de millions de dollars par an. Mais aucune trajectoire de réinvestissement public complémentaire n’est pour l'instant communiquée. Big walls, grosse addition Pour les territoires qui vivent du tourisme outdoor, l’inquiétude est palpable. Des élu·es locaux et des représentant·es du secteur estiment que 10 à 15 % des nuitées dépendent de la clientèle internationale, et craignent une baisse nette de ce segment si la surtaxe s’applique telle quelle. L’agence Associated Press rapporte des réactions similaires dans plusieurs « gateway communities », ces « villages-portails » situés aux abords des parcs dont l’économie en dépend largement. Du côté des organisations de défense des parcs, la lecture est plus nuancée. Certains think tanks libéraux, comme le Property and Environment Research Center, défendent depuis des années des tarifs plus élevés pour les étranger·es afin de résorber les retards de travaux d'entretien. La NPCA, elle, alerte sur le risque d’un système où l’on « fait payer plus cher pour un service qui se dégrade faute de moyens », en pointant à la fois la crise de personnel et l’augmentation de la fréquentation globale, qui a dépassé selon elle 330 millions de visites e 2024 sur l’ensemble du des parcs nationaux. Pour la communauté de l'escalade, la question est très concrète : Yosemite, Zion, le Grand Canyon ou Rocky Mountain ne sont pas que des cartes postales, ce sont des lieux fondateurs de l’histoire de l’escalade moderne, des big walls et des fissures qui ont façonné l’imaginaire de générations de pratiquant·es. En distinguant explicitement les tarifs selon la nationalité, les autorités américaines assument de faire de cet imaginaire un privilège pour celles et ceux qui peuvent suivre financièrement. De Yosemite à Margalef Vu d’Europe, cette surtaxe résonne fortement avec un autre dossier que le milieu de l’escalade digère encore : celui de Margalef, en Catalogne. Dans ce village de 100 habitant·es, au pied du Montsant, les falaises attireraient près de 90 000 visiteur·ses par an, selon les données du parc naturel. Face à la saturation des routes, des parkings et de la gestion des déchets, la mairie a mis en place à l’automne un système de barrières automatiques et un ticket de 5 euros par véhicule et par jour pour accéder à deux secteurs majeurs, avec quotas à la clé. CommeVertige Media l’a décrit dans son article « Margalef : le spot d’escalade espagnol devenu payant », cette décision a provoqué vandalisme, appels au boycott et fracture au sein de la communauté locale. Là aussi, le cœur du débat n’est pas seulement « faut-il payer ? », mais « qui décide ? », « pour financer quoi ? » et « avec quelle transparence sur l’usage des recettes ? » Entre les barrières de Margalef et la surtaxe « America First » des parcs américains, l’échelle change, pas les questions de fond. Dans un monde où la grimpe est devenue un phénomène de masse, où les spots mythiques cumulent les millions de visites et des décennies de sous-financement, les pouvoirs publics répondent par des péages, des quotas et des accès différenciés. La vraie ligne de crête, pour les années qui viennent, sera moins de savoir si l’on paie pour grimper, que de décider qui paie, à quelles conditions… et qui ne pourra plus se le permettre.

  • Margalef : le spot d’escalade espagnol devenu payant

    Dans un village de 100 habitant·e·s, au pied du massif de Montsant, en Catalogne, les falaises attireraient près de 90 000 visiteur·ses par an. Depuis octobre, accéder à deux secteurs majeurs coûte 5 €. Résultat : colère, vandalisme, boycott… et un débat brûlant sur l’avenir des sites naturels en Europe qui s'ouvre. Tarifa, Espagne © Jose Ruales Pendant des années, Margalef a incarné un certain rêve catalan de l’escalade : du conglomérat à perte de vue, des voies du 5a au 9b+, des colonnettes qui ont vu défiler la crème du haut niveau, et cette esthétique si particulière qui a fait du village un laboratoire de projets extrêmes. Une carte postale verticale parfaitement calibrée pour les vidéos, les trips « performance » et les stories de mi-saison. Derrière l’image, la mécanique est beaucoup plus prosaïque. D’un côté, un village qui tourne autour d’une centaine d’habitant·e·s à l’année. De l’autre, un flux estimé à près de 89 000 grimpeur·ses par an, soit l’équivalent de plusieurs villes qui viendraient, en continu, se déverser sur les mêmes routes, les mêmes parkings, les mêmes points d’eau. Le ratio est vertigineux : rapporté à sa population, Margalef est l’un des sites les plus fréquentés du continent. Cette pression se voit dans les marges du paysage bien avant de se lire dans les chiffres : bennes qui débordent en haute saison, gestion des déchets dimensionnée pour un village mais sollicitée comme si le bourg était cinq à huit fois plus gros, eau potable mise en tension au cœur de l’été, routes rurales ravinées par le trafic répété des vans et des utilitaires, parkings improvisés qui mutent petit à petit en zones de bivouac semi-permanent. À force, même les villages qui vivent de la grimpe finissent par suffoquer. Margalef n’échappe pas à cette règle. Cinq euros la journée Le 14 octobre 2025, la mairie de Margalef décide de changer de braquet. Deux barrières automatiques sont mises en service sur les routes qui mènent à des secteurs phares : Sant Salvador d’un côté, Embassament / Les Espadelles de l’autre. Pour y accéder, il faut désormais réserver en ligne, payer 5 € par véhicule et par jour, et respecter un quota : 210 voitures pour l’un des parkings, 190 pour l’autre. En quelques jours, les réactions se multiplient : critiques virulentes sur les réseaux, appels au boycott, mobilisations informelles contre ce qui est perçu comme une « barrière sociale » dressée au pied des voies. Le jeune maire, Àlex Vilà (28 ans), pose le problème : une commune de 100 habitant·e·s n’a ni les moyens techniques ni les finances pour gérer seule la venue de dizaines de milliers de personnes chaque année. L’entretien des routes d’accès, des parkings et des infrastructures représenterait, d'après les informations recueillies par nos confrères·soeurs de UKClimbing auprès la mairie, environ 47 000 € par an – une somme considérable à l’échelle d’un budget municipal de village. Sur le papier, le dispositif ressemble à ce qui se met en place ailleurs dans les espaces naturels : limiter la capacité, stabiliser la fréquentation, faire contribuer les usager·ère·s aux coûts qu’ils génèrent, investir dans des infrastructures plus robustes. Réguler, financer, préserver. Sur le terrain, l’histoire est nettement moins linéaire. Boycott, dégradations et fracture À Margalef, beaucoup d’ouvreurs et d’ouvreuses sont du coin, une partie des secteurs ont été équipés bénévolement, et plusieurs générations de grimpeur·se·s catalan·e·s ont grandi avec l’idée que la falaise était un bien commun, libre d’accès tant que l’on respectait le lieu. L’arrivée d’un péage, même modeste, percute de plein fouet cette culture implicite. En quelques jours, les réactions se multiplient : critiques virulentes sur les réseaux, appels au boycott, mobilisations informelles contre ce qui est perçu comme une « barrière sociale » dressée au pied des voies. Surtout, les barrières, bien réelles, deviennent un symbole : selon les informations recueillies par nos confrères·soeurs de UK Climbing, en un mois elles seront dégradées à neuf reprises . La communauté locale se fissure. Certain·e·s grimpeur·euse·s défendent l’idée qu’une écotaxe de 5 € par véhicule, pour des parkings aménagés au pied de sites mondialement connus, reste un prix raisonnable. D’autres, notamment les Catalan·e·s qui fréquentent Margalef depuis des années, y voient une privatisation rampante d’un espace façonné par la communauté. Un glissement où l’on paierait soudain pour accéder à des falaises ouvertes, entretenues et valorisées par des bénévoles. Côté parc naturel, le récit n’est pas tout à fait le même. Les gestionnaires rappellent que la sur-fréquentation ne touche pas de manière uniforme toutes les zones ni toutes les périodes. Les pics d’affluence se concentreraient sur quelques week-ends de printemps et d’automne (Pâques, Toussaint), alors que le site reste beaucoup plus respirable le reste de l’année. Pendant ce temps-là, les chiffres de fréquentation s’ajustent à cette nouvelle réalité : là où l’on comptait plusieurs centaines de véhicules certains week-ends, à la fin novembre, on ne voit plus qu’une cinquantaine de voitures passer les barrières. Une partie des grimpeur·euse·s accepte de payer et de continuer à venir, d’autres covoiturent davantage ou se reportent sur des accès plus éloignés… et beaucoup choisissent simplement d’aller grimper ailleurs. Le message est clair : imposer un ticket d’entrée sur ce qui est vécu comme « leur » falaise ne suffit pas. Il faut expliquer, documenter, rendre des comptes. Lost in regulation Côté grimpe, l’Associació d’Escaladors de Margalef (AEM) ne s’oppose pas par principe à l’idée d’un péage. Ce que l’association met en cause, ce sont les conditions de sa mise en place : manque de transparence sur l’usage des recettes, manque de concertation en amont, méfiance ancienne envers des décisions prises « depuis le bureau » et non à partir du terrain. La question n’est donc pas seulement « payer ou non », mais « qui décide, pour quoi, et avec quels contre-pouvoirs ? ». Margalef tente aujourd’hui une réponse, brutale et imparfaite, mais explicite : si l’on veut continuer à grimper ici, il faut que quelqu’un paye pour les routes, les parkings, les poubelles, l’eau, la gestion de l’impact. Côté parc naturel, le récit n’est pas tout à fait le même. Les gestionnaires rappellent que la sur-fréquentation ne touche pas de manière uniforme toutes les zones ni toutes les périodes. Les pics d’affluence se concentreraient sur quelques week-ends de printemps et d’automne (Pâques, Toussaint), alors que le site reste beaucoup plus respirable le reste de l’année. Ce qui pose problème, d’après cette lecture, n’est pas uniquement le volume de grimpeur·ses, mais surtout le sous-investissement chronique dans les infrastructures de base : routes, eau potable, toilettes, parkings, signalétique. Dit autrement : si Margalef craque, ce n’est pas seulement parce qu’il y a « trop de grimpeur·euse·s », mais aussi parce que personne n’a vraiment anticipé ce que représentait, pour un village de 100 habitant·e·s, l’accueil de dizaines de milliers de pratiquant·e·s sur des décennies. La régulation par les barrières répond à une urgence, mais elle arrive au bout d’une longue chaîne de renoncements budgétaires. Margalef comme laboratoire européen Ce qui se joue au pied des colonnettes de Margalef dépasse largement le cas catalan. Partout en Europe, les spots chauds d’escalade — Céüse et ses parkings saturés, Kalymnos et ses vallées transformées par le tourisme de la grimpe, Siurana, Albarracín, Annot, les grandes falaises italiennes ou autrichiennes — flirtent avec les mêmes limites. L’escalade n’est plus un micro-monde : la croissance des salles, les réseaux sociaux, les billets d’avion low-cost et l’imaginaire du « trip » ont transformé des vallées rurales en destinations internationales. Le problème, c’est qu’aucun modèle économique robuste n’a été pensé pour accompagner ce basculement. Pendant des années, l’équilibre a reposé sur un bricolage fragile : quelques campings, quelques gîtes, des cafés, un peu de fiscalité locale, et surtout des gens qui équipent, entretiennent, balisent, ramassent, sans que cette « maintenance » ne soit vraiment chiffrée. Jusqu’au jour où les comptes cessent de passer. Margalef tente aujourd’hui une réponse, brutale et imparfaite, mais explicite. Le spot est en train de devenir un cas d’école européen. Pas pour trancher une bonne fois pour toutes la question « faut-il payer pour grimper ? », mais pour éclairer une problématique beaucoup plus large : comment une pratique devenue massive coexiste-t-elle avec les villages, les milieux et les personnes qui l’accueillent ? Au fond, Margalef rappelle une vérité que le milieu a longtemps préféré laisser en tâche de fond : l’escalade n’est plus un sport marginal. C’est un phénomène social, avec des flux, des impacts, des coûts, des conflits… et donc un besoin de gouvernance à la hauteur.

  • Lire entre les lignes : 12 ouvrages pour comprendre genre et virilité en escalade

    Derrière les prises colorées et les récits d’ascension héroïques, l’escalade est aussi traversée par des lignes de genre. Alors voici douze ouvrages, certains consacrés directement à la montagne, d’autres plus larges mais tout aussi éclairants, pour comprendre comment la verticalité s’est racontée au masculin… et comment elle peut aujourd’hui se réinventer. © Thought Catalog Grimper, c’est aussi lire. Lire une voie, un topo, une ligne de fissures. Mais lire aussi ce que disent les sciences sociales de nos gestes les plus anodins. Comme nous l’avons montré dans un de nos articles, l’escalade a longtemps été l’un des terrains favoris de ce que la sociologue Raewyn Connell appelle « la masculinité hégémonique ». Les sciences sociales offrent des outils puissants pour comprendre comment les stéréotypes se sont construits et comment ils peuvent être déconstruits. La sélection qui suit est une liste d’ouvrages où se croisent sociologie du sport, études de genre, histoire de l’alpinisme et théorie critique. Certains titres parlent directement de grimpe, d’autres élargissent le cadre aux sports de montagne ou au sport féminin en général. Mais tous permettent de mieux saisir comment la paroi a été façonnée comme un espace viril. 1. Everyday Masculinities and Extreme Sport: Male Identity and Rock Climbing Victoria Robinson, Berg Publishers, 2008 Une enquête pionnière qui prend l’escalade comme objet central. Victoria Robinson, sociologue britannique, montre comment la grimpe sert de laboratoire aux identités masculines : prise de risque, compétition symbolique, affirmation de soi. Mais elle révèle aussi des masculinités alternatives, moins dominatrices, qui fissurent le modèle hégémonique. Le livre éclaire un paradoxe fécond : la paroi est à la fois un rituel viril codifié et une brèche où d’autres façons d’être homme peuvent émerger. 2. Gender, Politics and Change in Mountaineering: Moving Mountains Jenny Hall, Emma Boocock, Zoë Avner (dir.), Palgrave Macmillan, 2023 Un collectif plus récent qui prend au sérieux l’histoire et l’actualité du genre dans les sports de montagne. On y lit comment les clubs alpins ont longtemps été des bastions masculins, comment les récits médiatiques fabriquent des héroïnes « exceptionnelles », et comment des collectifs féministes viennent bousculer ces codes. Un livre essentiel pour comprendre les résistances mais aussi les transformations en cours dans l’alpinisme et l’escalade. 3. Sporting Females: Critical Issues in the History and Sociology of Women’s Sports Jennifer Hargreaves, Routledge, 1994 Un classique incontournable. Hargreaves dresse un panorama des obstacles structurels rencontrés par les femmes dans le sport : exclusions, stéréotypes persistants, double standard médiatique. Elle analyse aussi comment certaines athlètes ont retourné ces contraintes pour redéfinir leur pratique. Même sans parler d’escalade, cet ouvrage éclaire parfaitement la situation des grimpeuses, souvent enfermées entre admiration et marginalisation. 4. Peak Pursuits: The Emergence of Mountaineering in the Nineteenth Century Caroline Schaumann, Yale University Press, 2020 Un retour aux origines. Schaumann montre comment l’alpinisme du XIXᵉ siècle s’est construit sur des imaginaires virils et coloniaux : la montagne comme vierge à conquérir, l’alpiniste comme héros moderne. À travers récits, images et discours, l’ouvrage met en lumière l’héritage symbolique qui a durablement marqué la grimpe, encore perceptible dans le vocabulaire guerrier des topos ou des récits d’ascension. 5. Prendre de la hauteur. Escalade en salle et fabrique du genre à l’adolescence Aurélia Mardon, Presses universitaires de Lyon, 2024 Une étude fine et précieuse sur la construction du genre dans les clubs d’escalade. Aurélia Mardon observe les adolescents et montre comment, derrière des gestes en apparence neutres, se rejouent des assignations très marquées : aux garçons la force et l’engagement, aux filles la souplesse et la prudence. Le livre explique comment ces stéréotypes s’intériorisent dès le plus jeune âge, et comment ils conditionnent les trajectoires sportives. 6. La Sainte Virilité : essai sur le patriarcat Emmanuel Reynaud, Éditions Syros, 1981 Un essai fondateur dans le champ féministe français. Reynaud démonte la virilité comme mythe social et montre comment les institutions - famille, école, armée, sport - inculquent aux hommes des valeurs de force, d’endurance et de domination. Un arrière-plan théorique essentiel pour comprendre pourquoi l’alpinisme et l’escalade ont tant valorisé ces qualités. 7. Coming on Strong: Gender and Sexuality in Twentieth-Century Women’s Sport Susan K. Cahn, New York: Free Press, 1994 (2ᵉ éd. 2015) Un ouvrage de référence sur le sport féminin aux États-Unis. Cahn analyse un siècle de représentations et de pratiques, en montrant comment les sportives ont dû sans cesse équilibrer performance et apparence. Elle met en évidence la « féminité compensatoire » : pour être acceptées, les athlètes doivent rester séduisantes et conformes aux normes de genre. Un concept qui parle directement aux grimpeuses médiatisées pour leur grâce autant que pour leurs croix. 8. Femmes et alpinisme : un genre de compromis, 1874-1919 Cécile Ottogalli-Mazzacavall, L’Harmattan, 2006 Un travail historique solide qui plonge dans les archives du Club alpin français pour retracer la place des premières alpinistes. Ottogalli-Mazzacavallo montre comment ces pionnières ont dû composer avec un univers pensé par et pour les hommes, négociant sans cesse entre passion de la montagne et contraintes sociales. Entre exclusion implicite et tolérance conditionnelle, elles inventent des formes d’émancipation discrètes mais décisives, qui annoncent les conquêtes ultérieures du droit à la montagne pour les femmes. 9. Une histoire de l’alpinisme au féminin Stéphanie & Blaise Agresti, Glénat, 2024 Dernier-né des parutions sur les femmes en montagne, ce livre se distingue par son approche à la fois narrative et militante. Stéphanie (authentique praticienne et pédagogue) et Blaise (ancien chef de peloton de gendarmerie de montagne) revisitent l’histoire de l’alpinisme à travers le regard de celles qu’on a longtemps oubliées. Plus qu’une anthologie : c’est un manifeste discret, fait de récits, d’archives, d’introspection intime, qui restitue la voix des femmes qui ont gravé les récits alpins dans l’ombre. De Lucy Walker à Claude Kogan, des pionnières des cimes aux figures contemporaines, ils offrent une histoire enfin pluraliste - celle où la place des femmes n’est plus accessoire, mais centrale. 10. La Distinction. Critique sociale du jugement Pierre Bourdieu, Éditions de Minuit, 1979 Un jalon incontournable de la sociologie. Bourdieu montre que nos goûts et nos pratiques - sportives comprises - ne sont jamais neutres, mais marquent notre position sociale. Appliqué à l’escalade, ce cadre théorique permet de comprendre pourquoi la grimpe a longtemps été un espace de distinction masculine, fréquenté par des élites culturelles. 11. Masculinities Raewyn Connell, Polity Press, 1995 (2ᵉ éd. 2005) Le texte fondateur sur la notion de masculinité hégémonique. Connell montre comment un modèle masculin dominant structure les relations de genre, marginalisant les autres formes de masculinité et maintenant la suprématie masculine. Une clé théorique universelle, qui éclaire aussi la grimpe. 12. Être une femme dans le monde des hommes. Socialisation sportive et construction du genre Christine Mennesson, L’Harmattan, 2005 Un classique français de sociologie du sport. Christine Mennesson montre comment les sportives évoluent dans des disciplines dites masculines, entre conformisme et transgression. Son travail éclaire la façon dont les normes de genre se négocient au quotidien dans l’entraînement, la compétition et la reconnaissance sociale. Douze ouvrages, douze façons de relire la verticalité. Certains plongent directement dans l’histoire de l’alpinisme ou l’analyse de l’escalade, d’autres offrent des outils théoriques pour comprendre le sport comme miroir des rapports sociaux de sexe. Ensemble, ils composent une bibliothèque idéale pour qui veut penser la paroi autrement.

  • Et si la grimpe nous sauvait du vide social contemporain ?

    Dans une société où l’on a remplacé les rendez-vous par des meeting Zoom, les groupes d'amis par les groupes WhatsApp et le voisinage par un algorithme, quelque chose s’est fissuré : nos repères collectifs. Émile Durkheim appelait cela l’ « anomie », un état de dérèglement social, de perte de normes. Et si, entre deux séances de bloc et une bière fraîche, les salles et falaises d’escalade participaient, à leur manière, à recoller les morceaux ? (cc) Redd Francisco / Unsplash Fin de journée, métro bondé, notifications qui s'accumulent... Chacun rentre chez soi avec sa petite boule d’angoisse coincée entre le plexus et l’écran d’accueil de son smartphone. On a discuté toute la journée sur Teams ou Slack, on a « liké » des stories, on a commenté un mème dans un groupe Whatsapp, mais on réalise soudain que l'on n’a pas regardé une seule personne dans les yeux plus de dix secondes. Au même moment, à quelques rues de là, une salle d'escalade est en train de se remplir. On s'y croise en tenue de sport, magnésie sur les mains, traces de gomme sur les tapis. On se passe des brosses, on se partage des méthodes, on s’assoit à côté d’inconnu·es qui deviennent des visages familiers. On se tutoie sans se demander si c’est « professionnel » ou non. On vit, littéralement, à la verticale. Ce contraste est au cœur de la question que posait déjà Émile Durkheim - l'un des pères fondateurs de la sociologie moderne - à la fin du XIXᵉ siècle, bien avant Instagram : que se passe-t-il quand les grandes structures collectives – religion, village, corporation, famille élargie – cessent d’organiser nos vies quotidiennes, sans qu’autre chose ne prenne le relais de manière stable ? Ce moment de flottement, de désorientation, il le nomme « anomie ». La modernité hyperconnectée n’a fait qu’accélérer cette bascule. On n’a jamais été autant relié·es technologiquement, et pourtant, rarement aussi désajusté·es socialement. L’impression de « vide » n’est pas seulement psychologique : elle a une histoire, une structure. Et c’est précisément à cet endroit que l’escalade devient une pratique intéressante à observer, non pas simplement comme loisir, mais comme tentative – partielle, imparfaite – de fabriquer du lien et des règles dans un monde qui en manque cruellement. Bienvenue en régime d’anomie Chez Durkheim, l’anomie n’est pas un gros mot pour désigner « les jeunes qui ne respectent plus rien ». C’est un diagnostic : la société, dit-il, traverse des phases où les normes qui organisent les comportements ne tiennent plus. Les règles du jeu se brouillent, les attentes deviennent floues, les promesses de la modernité (progrès, ascension sociale, consommation) se heurtent à la réalité. Résultat : sentiment de vide, frustrations, isolement, dépressions, augmentation du nombre de suicides et des conduites autodestructrices. Dans son ouvrage Le Suicide (1897), le sociologue d'Épinal décrit ce moment où le désir individuel est comme livré à lui-même, sans garde-fous collectifs. Résultat : sentiment de vide, frustrations, isolement, dépressions, augmentation du nombre de suicides et des conduites autodestructrices. Chacun se débrouille, bricolant sa petite morale sur fond de marché, de concurrence et de mobilité permanente. Là où l’anomie dissout les repères, la salle les redonne, sous une forme très concrète. On sait ce que l’on vient y faire, on sait à peu près comment se comporter, on sait ce qu’on peut ou non attendre des autres. Transposé à notre époque, le tableau semble particulièrement à propos : précarité professionnelle devenue norme, familles éclatées, urbanisme qui fait disparaître les lieux de sociabilité gratuits, plateformes numériques qui organisent nos interactions selon une logique marchande. La promesse de liberté se paye en angoisse diffuse : que vaut ma vie, à quoi je sers, où est ma place, qui se soucie de moi si je décroche ? L’anomie, ce n’est pas l’absence totale de règles, c’est plutôt une inflation de micro-normes contradictoires : être productif mais cool, compétitif mais collaboratif, indépendant mais toujours disponible, authentique mais présentable. On joue plusieurs personnages selon les contextes, et on termine par ne plus toujours savoir lequel est « le vrai ». Dans cette fragmentation, les sports ne sont plus seulement des loisirs, mais des lieux où se rejouent – et parfois se réparent – des manières d’être ensemble. L’escalade, avec ses communautés de salles et de falaises, occupe une place singulière dans ce paysage. Au nom de la grimpe Une salle privée d’escalade contemporaine, c’est un drôle d’hybride : un peu club de sport, un peu café, un peu place de village. On y vient pour la pratique physique, bien sûr, mais on y reste pour autre chose que le simple effort musculaire. D’un point de vue purement durkheimien, c’est un laboratoire d’intégration sociale. On y retrouve plusieurs ingrédients qui manquent cruellement ailleurs : Des rituels réguliers : la séance du lundi soir, le créneau du mercredi, la « nocturne » du vendredi. On ne va plus à la messe, mais on a son petit office de la grimpe, avec des horaires, des habitudes, des visages. Une communauté identifiable : les habitué·es qu’on salue, les ouvreur·ses qu’on reconnaît, le staff que l’on tutoie. Ce n’est pas l’anonymat du métro, c’est un anonymat relatif qui se fissure petit à petit à force de se recroiser en chaussons. Des règles communes très simples à comprendre : on ne traverse pas sous quelqu’un, on ne court pas sur les tapis, on check son/sa partenaire avant de grimper en tête. Ces normes ne sont pas que techniques : elles produisent du lien. Respecter une règle, ici, c’est prendre soin des autres. Là où l’anomie dissout les repères, la salle les redonne, sous une forme très concrète. On sait ce que l’on vient y faire, on sait à peu près comment se comporter, on sait ce qu’on peut ou non attendre des autres. On est loin du grand récit politique ou religieux, mais c’est une petite boussole quotidienne. D’un point de vue existentiel, cela change beaucoup de choses. Dans une journée saturée de tâches abstraites et de mails sans fin, la grimpe propose un type d’expérience très concret. Les sociologues parlent parfois de « troisième lieu » (plus connu derrière le terme « tiers-lieu ») pour désigner ces espaces qui ne sont ni la maison ni le travail, mais où l’on reconstruit de l’appartenance : cafés, bars, associations, bibliothèques. Les salles d’escalade se sont imposées, presque sans le revendiquer, comme des troisièmes lieux de la génération urbaine d'aujourd'hui. On y vient seul·e, on y reste rarement seul·e. On y cherche une déconnexion, on y trouve souvent une bande. Et dans un monde où beaucoup de relations sont médiées par un écran, ce simple fait – voir des corps, entendre des souffles, partager des silences devant un bloc – est tout sauf anodin. Tenir la prise L’anomie, chez Durkheim, c’est aussi une question de désajustement entre les désirs et le réel. Une société qui promet tout à tout le monde et ne tient pas ses engagements déclenche mécaniquement frustration et mal-être. L’escalade, paradoxalement, propose un scénario inverse : elle promet peu, mais ce qu’elle promet, elle le tient. Une voie cotée 6b ne prétend pas être un ascenseur social. Elle dit simplement : « Voici un problème précis, avec un début, un milieu, une fin, et pour le résoudre, il va falloir du temps, des essais, des échecs ». Ça ne promet rien de spécialement confortable, mais c'est honnête. Le corps devient l’unité de mesure : pas le CV, pas le salaire, pas le nombre de followers. D’un point de vue existentiel, cela change beaucoup de choses. Dans une journée saturée de tâches abstraites et de mails sans fin, la grimpe propose un type d’expérience très concret : saisir une prise, pousser dans les pieds, gérer sa peur, tomber, recommencer. On n’« optimise » pas sa vie, on essaie simplement de tenir trois mouvements de plus. Les logiques de genre, de classe, d'origine, les rapports de domination traversent aussi les salles et les falaises. Tout le monde n’y trouve pas instantanément sa place, et les codes peuvent y être intimidants. On pourrait y voir une forme de fuite, et parfois c’en est une. Mais c’est aussi une manière de remettre un peu de cohérence là où tout part en morceaux. L’échelle de valeur est claire : ce n’est plus « Suis-je un individu performant sur le marché ? », mais « Ai-je progressé depuis trois mois sur ce style de bloc, dans cette salle, avec ces gens ? ». Cette focalisation sur une pratique située, avec des feedbacks immédiats, agit comme un antidote au flottement anomique. Non pas en réglant magiquement les problèmes structurels (précarité, inégalités, solitude), mais en offrant un champ où l’action a du sens, où les efforts se voient, où le temps se déploie autrement que dans la simple consommation de contenus. Et puis il y a la chute. La chute qui fait partie du jeu, qui est anticipée, ritualisée. On apprend à tomber, à faire confiance au tapis, à la corde, à l’assureur·euse. Là où notre société laisse planer une menace permanente (crise politique, crise économique, crise écologique, crise sanitaire) sans offrir de prise, l’escalade met le risque à hauteur d’homme : on le regarde en face, on l’apprivoise, à plusieurs. Des vies à l'horizontale Émile Durkheim insistait sur un point : ce qui nous tient debout, ce n’est pas seulement l’individu et sa psychologie, ce sont les structures collectives qui nous entourent. Or, dans les sociétés contemporaines, beaucoup de ces structures vacillent. Le club de grimpe, qu’il soit public ou privé, intérieur ou extérieur, redevient alors une forme d’institution miniature. On y trouve des figures d’autorité (les ouvreur·ses, les encadrant·es, les ancien·nes), des rites de passage (la première voie en tête, le premier 6a, la première grande voie), des récits partagés (« Tu te souviens du projet de l’hiver dernier ? »), des solidarités informelles (co-voiturages, prêts de matos, conseils suite à une blessure quand tout le monde finit tôt ou tard par traverser les mêmes blessures). Ce tissu social n’a rien d’anecdotique. Pour beaucoup, il remplace ou complète des formes d’appartenance qui se sont érodées ailleurs. On ne s’engage plus forcément dans un parti, un syndicat ou une paroisse, mais on investit énormément d’énergie dans une communauté sportive, avec ses valeurs implicites : entraide, humilité face au rocher, refus de l’humiliation gratuite, droit à l’échec. L’un des effets les plus insidieux de l’anomie, c’est l’impression que tout vaut tout, que plus rien ne se tient. L’escalade, par contraste, est une école de limites assumées. Il serait naïf de peindre la grimpe comme un royaume sans conflits ni hiérarchies. Les logiques de genre, de classe, d'origine, les rapports de domination traversent aussi les salles et les falaises. Tout le monde n’y trouve pas instantanément sa place, et les codes peuvent y être intimidants. Mais, comparée à d’autres univers, la barrière d’entrée symbolique y reste relativement basse : un short, un t-shirt, une paire de chaussons, et l’on peut très vite se retrouver dans la même voie qu’une chirurgienne, un serveur, une étudiante, un fonctionnaire. Cette co-présence de mondes sociaux qui se parlent peu ailleurs est un antidote partiel à l’anomie. Elle reconstitue des fragments de société commune, là où beaucoup d’expériences sont devenues ségrégées : quartiers qui ne se croisent plus, écoles qui se spécialisent, entreprises où l’on reste entre soi. Les « communautés verticales » de la grimpe ne remplacent pas un projet politique, mais elles rappellent une intuition simple que Durkheim n’aurait probablement pas reniée : on ne se construit jamais tout seul. Même la plus solitaire des croix a derrière elle une foule de gestes collectifs – des ouvreur·ses, des assureur·ses, des ami·es qui ont crié « Allez ! » au bon moment. Une discipline du corps contre le chaos des normes L’un des effets les plus insidieux de l’anomie, c’est l’impression que tout vaut tout, que plus rien ne se tient. L’escalade, par contraste, est une école de limites assumées. Le rocher ou le mur ne négocient pas. Si la prise est trop loin, elle est trop loin. Si l’on manque de force, on tombe. Si l’on ne sait pas clipper, on ne grimpe pas en tête. Ce n’est pas de la rigidité gratuite, c’est une façon de redonner du relief à un monde où beaucoup de critères semblent interchangeables. On peut tricher sur LinkedIn, pas sur un dévers de 45°. On peut simuler en réunion, pas à 10 mètres du sol sur une prise minuscule. Ce qui apaise peut aussi devenir un produit comme un autre, vendu précisément à celles et ceux que le vide social fragilise. Cette confrontation possède des contraintes claires qui structurent la personnalité autant que les muscles. Elle apprend la patience (la progression est lente, parfois ingrate), la responsabilité (mon geste a des conséquences immédiates pour la personne que j’assure), la lucidité (reconnaître qu’aujourd’hui, ce n’est pas le bon jour pour ce projet). Durkheim insistait sur la fonction morale du collectif : non pas au sens moralisateur, mais au sens de ce qui nous aide à nous orienter dans le bien, le mal, le juste, l’injuste. La grimpe propose modestement une micro-morale très concrète : on ne fait pas autre chose lorsque l'on assure, on ne pose pas son crash-pad n’importe comment, on partage la paroi avec d'autres personnes, on respecte les sites naturels. Dans une époque où les grandes boussoles idéologiques se sont effilochées, ces petites morales incarnées valent leur pesant d'or. Elles redonnent des repères, même provisoires, là où l’anomie dissout tout dans un grand « à chacun sa vérité ». Quand l’escalade recycle aussi le vide Reste une question inconfortable : l’escalade guérit-elle l’anomie ou la recycle-t-elle parfois à son compte ? Car ce qui apaise peut aussi devenir un produit comme un autre, vendu précisément à celles et ceux que le vide social fragilise. À l'inverse des clubs associatifs, les salles privées ne sont pas des sortes de monastères autogérés : ce sont des entreprises, avec des business plan, des investisseurs, des objectifs de croissance. Elles ont besoin de clients, de fidélisation, d’« expérience », de communauté… parce que tout cela se traduit en abonnements et en rentabilité. Le sentiment d’appartenance est sincère, mais il est aussi monétisé. Les réseaux sociaux accentuent aussi ce mouvement. Ce qui était un refuge peut devenir une nouvelle scène de performance identitaire : poster ses croix, ses vidéos de blocs, ses voyages en falaise, accumuler du capital symbolique numérique. Le vide que l’on cherchait à combler offline réapparaît online, sous une autre forme : celle de la comparaison permanente, du besoin de reconnaissance, de la peur de « ne pas être au niveau ». Peut-être que la manière la plus radicale de répondre à l’anomie n’est pas de théoriser sans fin le vide, mais de multiplier ces espaces où l’on peut, très simplement, le remplir de présences réelles. Là encore, la grille durkheimienne est utile. Une communauté qui ne se pense pas comme telle, qui ne réfléchit pas à ses propres normes, peut très vite devenir anomique à son tour : inflation d’attentes implicites (« être fort·e », « être stylé·e », « être fun »), absence de véritables espaces de parole, tabou sur la souffrance psychique derrière la performance physique. La question n’est donc pas de savoir si l’escalade est « bonne » ou « mauvaise » pour le vide contemporain, mais à quelles conditions elle produit réellement du lien plutôt que de simplement le simuler. Est-ce qu’on prend le temps d’accueillir les nouveaux et nouvelles, de parler de ce qui ne va pas, d’aborder les questions de harcèlement, de sexisme, de racisme, de conditions de travail dans les salles ? Ou est-ce qu’on en reste à la surface instagrammable de la communauté cool qui enchaîne les « afterworks grimpe » ? Durkheim écrivait que la société n’est pas seulement un décor dans lequel nous évoluons, mais une force qui nous traverse, qui nous façonne, qui, parfois, nous écrase. L’anomie est le nom qu’il donne à ces moments où cette force se dérègle, où l’individu se retrouve livré à lui-même dans un univers de règles floues, changeantes, souvent contradictoires. L’escalade ne va pas réparer la désindustrialisation, la solitude des métropoles, la précarité de masse ou la crise écologique. Mais elle offre un terrain pratique pour expérimenter autre chose que le vide : des liens concrets, des normes explicites, des engagements mutuels. Une manière de refaire société à petite échelle, prise après prise, séance après séance. À l’heure où beaucoup ont l’impression de « ne plus avoir de prise » sur leur existence, l’escalade ne propose pas un grand récit de salut. Elle offre quelque chose de plus modeste, mais de terriblement précieux : des prises auxquelles se raccrocher, des corps à côté desquels on respire, des communautés auxquelles on s'attache.

  • La grimpe torse nu : symbole du manque d'inclusivité des salles d'escalade françaises

    Un collectif anonyme de grimpeur·ses vient de publier la première enquête française sur l'interdiction du torse nu dans les salles d'escalade. Au-delà de la question vestimentaire, leurs données révèlent les mécanismes invisibles de l'appropriation masculine de l'espace sportif. Entre témoignages de terrain, décryptage sociologique et voix de grimpeurs masculins, plongée dans un débat qui cristallise toutes les tensions autour de l'inclusivité. Mais qui pourrait aussi tirer les structures vers le haut. (cc) Viktor Bystrov / Unsplash Un mardi soir de juin, 19h30. La chaleur colle aux murs de la salle d'escalade. Au pied d'une voie, un grimpeur retire son t-shirt avant de s'encorder. Suée, poussière de magnésie, cris d'encouragement, allez. Le grimpeur chute, recommence, hurle sa frustration. Son assureur le réceptionne en criant - « Solide frérot ! » - avant de lui mettre une grande claque dans le dos. Quelques mètres plus loin, une grimpeuse observe la scène en silence. Elle ne dit rien, mais quelque chose dans sa posture trahit un malaise diffus. La scène est fictive et pourtant bien fidèle aux innombrables témoignages de grimpeur·ses gêné·e·s par les hommes à demi-nu qui évoluent dans les salles d'escalade françaises. Que ce soit sur les réseaux sociaux, dans les conversations d'après séance, au sein de plusieurs articles, l'escalade torse nu et sa régulation alimentent de plus en plus les conversations autour de sa pratique en intérieur. Depuis le 25 novembre dernier, le sujet vient même de faire l'objet d'une enquête chiffrée, documentée et largement sourcée. À l'occasion de la Journée internationale pour l'élimination des violences à l'égard des femmes et des minorités de genre, un collectif anonyme de grimpeur·ses a publié une enquête menée auprès de 30 salles d'escalade françaises, associée à une tentative de faire un état des lieux des réflexions sur l'inclusivité dans le monde de l'escalade. À l'arrêt de buste L'histoire commence par une frustration. À partir de 2023, plusieurs grimpeur·ses multiplient les démarches contre la grimpe torse nu auprès de leur salle située dans l'Est de la France. Cela commence par des mails répétés et se solde par une pétition, lancée en juin 2023, qui recueille à ce jour 69 signatures. Depuis lors, la direction répond poliment mais n'agit pas. « Ils nous expliquaient que le sujet les intéressait, qu'ils se posaient des questions, en repoussant systématiquement le moment de prendre des actions », raconte à Vertige Media l'une des membres du collectif. Ces dernier·es, « une poignée de personnes sexisées » , souhaitent garder l'anonymat et communiquent notamment depuis le compte Instagram @gardetontop. C'est face à l'inertie de leur salle d'escalade que le collectif décide de se lancer dans une enquête ainsi que le recueil de ressources et de données. Le groupe le martèle - au téléphone, en préambule -, il ne rend pas compte d'un travail scientifique mais d'une tentative de « voir ce qui se faisait ailleurs » en essayant de « centraliser toutes les ressources publiées sur le sujet ». Il n'empêche, la démarche bénévole est substantielle et inédite en France. Entre janvier et mars 2025, le collectif contacte près de 70 structures avec un questionnaire sur les mesures concernant la grimpe torse nu mais aussi d'autres points comme la disposition de protections hygiéniques ou le nombre d'ouvreuses et de monitrices employées dans la salle. La grande majorité se dit intéressée, 30 répondent véritablement. Parmi elles : toutes appartiennent à des grands réseaux de salles comme Arkose, Climb Up ou Block'Out, sauf une. « Quand vous pénétrez dans une salle, regardez où sont les hommes. Vous verrez qu'ils sur-investissent le dévers, les voies dures et physiques » Aurélia Mardon, sociologue. Il en ressort que 70% des salles qui ont répondu interdisent la grimpe torse nu. Placée en regard des 300 salles privées de l'Hexagone et du millier de Structures Artificielles d'Escalade (SAE) d'intérieur, cela peut paraître peu représentatif. Néanmoins, l'enquête du collectif et le croisement des données qu'elle propose donnent quelques enseignements. Le plus marquant étant la tendance de corrélation entre l'interdiction de la grimpe torse nu des salles et la présence dans leur staff de monitrices ou d'ouvreuses. Dit autrement : il semblerait que plus les femmes sont représentées dans le personnel des salles d'escalade – surtout à des postes techniques – plus les mesures d'inclusivité sont importantes. Ce postulat projette le rapport dans un champ sociologique qu'elle mobilise d'ailleurs largement. À la faveur de travaux académiques et d'articles scientifiques, le document du collectif fait éclabousser une théorie : une salle qui interdit le torse nu n'est pas juste une salle qui pose une règle vestimentaire. C'est souvent une salle qui a pensé l'inclusivité de façon systémique. Une sacrée paire de manches Si la question du t-shirt fait autant débat dans l'escalade, c'est parce que la question de la politisation du corps lui préexiste. Dans tous les espaces publics, et a fortiori dans les lieux où il est plus visible, le corps est traversé par des questions sociales, culturelles et politiques. Pour comprendre, il faut d'abord se pencher sur les travaux de Judith Butler, précisément ceux publiés dans son ouvrage publié en 1990, Trouble dans le genre . Selon la philosophe américaine, le genre n'est pas une essence biologique, mais une performance répétée. Chaque geste corporel réitère des normes sociales ou les subvertit. En clair, d'après elle, le corps n'est jamais neutre. Il est toujours pris dans un réseau de significations. Enlever son t-shirt n'est donc pas un geste « naturel » dicté par la chaleur ou le confort : c'est un rituel genré qui produit des effets sociaux radicalement différents selon celui ou celle qui le fait. Pour les hommes cisgenres, le torse nu en salle d'escalade évoque volontiers la liberté, le relâchement, parfois une forme de virilité assumée. C'est un geste anodin, sportif, fonctionnel. Pour les femmes, le même geste reste un acte transgressif, potentiellement réprimé. Cette asymétrie s'ancre d'abord dans le droit : un homme torse nu est autorisé partout – sous réserve des règlements intérieurs privés. Une femme torse nue peut théoriquement être accusée d'exhibition sexuelle selon l'article 222-32 du Code pénal. Dans certaines enceintes sportives et privées, la loi autorise techniquement les femmes à être torse nues. Mais dans les faits, le risque d'agressions, de regards sexualisants et de remarques déplacées rend cette « égalité formelle » inopérante. « Dans notre salle ils sont beaucoup, ils prennent de la place de manière physique et sonore. Plusieurs grimpeur·ses nous confient leur malaise face au contact visuel, aux odeurs aussi parfois » Membre du collectif @gardetontop Au bout du fil, notre interlocutrice membre de @gardetontop abonde : « Même si, théoriquement, nous autoriser à être torse nu serait une forme d'égalité, on vivrait des violences que les hommes ne vivent pas. Si vraiment il fallait qu'on soit égaux, il faudrait aussi que les salles d'escalade garantissent notre sécurité et notre sentiment de sécurité ». Comprendre : si le torse masculin est vu comme neutre, celui des femmes est sexualisé par défaut. Pour Aurélia Mardon, maîtresse de conférence en sociologie à l'Université de Lille, cette différence de traitement révèle une conception profondément genrée de la visibilité corporelle. Celle-ci ne se limite pas au droit : elle imprègne les interactions sociales quotidiennes. La sociologue, qui a publié en 2024 un ouvrage intitulé Prendre de la hauteur - Escalade en salle et fabrique du genre à l'adolescence (Presses Universitaires de Lyon, 224p.), a aussi grimpé pendant 25 ans. Dans sa pratique et lors de ses enquêtes de terrain, elle témoigne d'un investissement imposant de la présence physique des hommes au sein des salles d'escalade. « Quand vous pénétrez dans une salle, regardez où sont les hommes, apostrophe-t-elle. Vous verrez qu'ils sur-investissent le dévers, les voies dures et physiques. » Aurélia Mardon précise que souvent, le torse nu masculin s'accompagne d'autres formes d'occupation de l'espace : des cris pour célébrer une réussite, des expressions sonores de frustrations... D'après nos interlocutrices, ces comportements créent des dynamiques spatiales très concrètes. La « performativité du genre » qu'introduit Judith Butler dans ses travaux éclaire alors ce mécanisme : le torse nu masculin devient un acte performatif qui réaffirme la masculinité hégémonique. Hard corps Le collectif @gardetontop le partage crûment : « Dans notre salle ils sont beaucoup, ils prennent de la place de manière physique et sonore. Plusieurs grimpeur·ses nous confient leur malaise face au contact visuel, aux odeurs aussi parfois ». Leur enquête le précise : ces comportements ne sont pas nécessairement conscients ou malveillants. Mais ils produisent un effet cumulatif : les grimpeur·ses interrogé·e·s parlent d'un sentiment de « ne pas être bienvenue », de « se faire petit », de « raser les murs ». Aurélia Mardon nomme ce phénomène « l'appropriation masculine de la pratique ». Se mettre torse nu, ce serait marquer son territoire, signifier qu'on est chez soi. Souvent spectatrices, les femmes victimes de cette appropriation traversent l'espace mais ne l'habitent jamais. Cette appropriation repose sur ce qu'Aurélia Mardon appelle aussi la « neutralité supposée du genre », un mythe tenace dans l'escalade. Selon la sociologue, la grimpe se pense souvent comme un sport technique, mixte, où la force brute compte moins que dans d'autres disciplines. « Et pourtant, se rejouent des logiques de discrimination », insiste-t-elle. Dans Prendre de la hauteur, l'universitaire montre que les compétences sont valorisées différemment selon le genre : la force est associée aux garçons, la technique et la prudence aux filles. La grimpe torse nu réaffirme cette hiérarchie : c'est l'exhibition de la force physique, du muscle, de la légitimité corporelle. « C'est la raison pour laquelle l'enquête de ce collectif est importante, continue-t-elle. C'est un point de vue situé. C'est parce que les femmes font l'objet d'un regard sexualisé qu'elles sont capables de montrer qu'il y a une inégalité de traitement entre le corps des hommes et des femmes. » Les auteur·ices de l'enquête ne disent pas autre chose. Pour eux/elles, « les hommes cisgenres, blancs et socialement privilégiés, que l'on retrouve majoritairement parmi les pratiquant·e·s d'escalade, ne voient pas le sexisme parce qu'ils ne l'ont jamais subi ». Selon les enseignements de Judith Butler, l'expérience du genre masculin devient la norme invisible et donc « neutre à leurs yeux ». Le torse nu masculin bénéficie de cette invisibilité du privilège. Ce que pensent les hommes Face à des mécanismes qu'ils ne conscientisent pas toujours et des inégalités qu'ils n'ont pas vécues, comment les hommes, et plus précisément ceux qui grimpent torse nu, ressentent la question ? Pas forcément très bien. De tous ceux que Vertige Media a interrogés, tous souhaitent garder l'anonymat, exprimant souvent un « débat sur-investi et passionné ». Reste que la plupart expliquent ôter leur t-shirt pour des raisons, liées selon eux, à la culture de la grimpe. Un grimpeur nous indique par exemple que les toutes premières images de grimpeurs sur les blocs de Fontainebleau, comme celles de Pierre Allain dans les années 40, s'affichaient déjà torse-nu. Idem pour les premiers grimpeurs d'artif' dans le Yosemite dans les années 70. Certains parlent d'un « effet plage » associé à l'habitude, au confort et à la liberté sensorielle de grimper torse nu. D'autres associent l'absence du t-shirt à un rituel de performance. « Enlever son t-shirt, c'est engager un corps-à-corps avec la voie, partage un grimpeur. Quand je m'apprête à faire un essai dans une voie dure, garder mon t-shirt signifierait que je ne suis pas tout à fait sincère, que je ne me suis pas donné à fond. » Ce dernier file d'ailleurs la métaphore du boxeur qui retire son peignoir avant de rentrer sur le ring. « Je comprends qu'une salle pleine de gens torse nu puisse faire effet de repoussoir pour quelqu'un de débutant, et pas forcément très à l'aise avec son corps. Généralement, ce sont les grimpeurs forts qui se mettent torse nu. Cela crée forcément un entre-soi. Et dans certaines salles où ce n'est pas interdit, j'ai déjà entendu des gens les montrer en disant : "Regarde c'est les grimpeurs torse nu qui se la pètent" » Un grimpeur qui pratique torse nu Beaucoup d'entre eux reconnaissent toutefois un effet intimidant. « Je comprends qu'une salle pleine de gens torse nu puisse faire effet de repoussoir pour quelqu'un de débutant, et pas forcément très à l'aise avec son corps, partage un autre grimpeur. Généralement, ce sont les grimpeurs forts qui se mettent torse nu. Cela crée forcément un entre-soi. Et dans certaines salles où ce n'est pas interdit, j'ai déjà entendu des gens les montrer en disant : "Regarde c'est les grimpeurs torse nu qui se la pètent". » Pour Aurélia Mardon, ces arguments ne tiennent pas. Que ces derniers convoquent la culture grimpe ne change finalement pas grand-chose, « l'histoire de l'escalade est avant tout masculine », souffle-t-elle. Pire, ou mieux, c'est selon, l'argument du confort confirme, selon elle, les dominations à l'oeuvre – conscientisée ou pas. « Une femme qui dirait : "J'ai chaud, j'enlève mon t-shirt" dans une salle serait immédiatement sexualisée, victime de ce qu'on appelle le male gaze (concept critique pour décrire le regard masculin, ndlr). L'asymétrie du confort est aussi une asymétrie de pouvoir. » Le sujet du port du t-shirt en escalade n'est pas nouveau. Ces dernières années, plusieurs personnalités assez influentes dans le milieu de l'escalade partagent des témoignages gênés de grimpeuses, sensibilisent aux formes de domination que la démarche exprime voire mènent des actions visibles pour faire éclabousser la problématique. En 2023, l'influenceuse Sophie Berthe relance la question lors d'un évènement réputé, le Master of Fire à Bruxelles. Des grimpeur·ses gravissent les parois, le dos peint d'une inscription au feutre : « Ceci est un torse ». À cette occasion, la grimpeuse publie un manifeste où elle appelle les salles d'escalade à adopter des chartes contre les violences sexistes et sexuelles. L'initiative s'inscrit dans un mouvement plus large de féminisation et de sécurisation des espaces d'escalade. Charline Vermont – @orgasme_et_moi sur Instagram – travaille sur le female gaze dans la grimpe. Girls in Bleau crée des espaces de pratique non-mixte pour permettre aux grimpeuses de se sentir légitimes sans le regard masculin. Soline Kentzel, Caroline Sinno, et d'autres militantes anonymes alimentent cette dynamique. En 2025, le sujet de la grimpe torse nu est largement documenté, comme en témoigne la longue liste de références que convoque le collectif @gardetontop dans leur enquête. Alors, pourquoi cette résistance de la part de certaines directions de salles et grimpeurs masculins ? « Moi, je pense que quand tu es une personne qui vit peu d'oppression, c'est dur de se représenter ce que ça fait, commente une des membres du collectif anonyme. Je pense aussi qu'ils ne comprennent pas parce qu'ils ne veulent pas comprendre. Parce que ça les embête qu'on leur demande de se restreindre. Pour eux, c'est une perte de liberté. Du coup, c'est plus facile de ne pas voir le problème. » Depuis sa lorgnette de sociologue, Aurélia Mardon identifie quant à elle deux facteurs de résistance. D'abord, la défense consciente de privilèges masculins. Ensuite, l'ancrage profond de la socialisation genrée : « Nos identités de genre sont liées à des socialisations, dit-elle. C'est nos manières de penser, de voir, de sentir. Notre rapport au genre, c'est avant tout une construction sociale. Pour beaucoup d'hommes, grimper torse nu fait partie de leur identité de grimpeur, de leur masculinité incorporée. Y renoncer, ce n'est pas juste remettre un t-shirt. C'est accepter de remettre en question une part de ce qu'ils croient être leur nature. Et c'est inconfortable. » Le futur de la conquête spatiale Forte de plusieurs analyses consacrées à la présence des femmes dans l'espace public, la revue française des Cahiers du développement urbain mobilise souvent le concept de justice spatiale, largement étudié par la sociologie. Ce dernier est décrit comme la redistribution équitable de l'usage et de l'occupation des espaces. Transposée aux salles d'escalade, la justice spatiale, en interdisant le torse nu, ne signifie pas brimer la liberté de quelques-uns. Il s'agit de permettre à tout le monde de grimper sans se sentir de trop. Et d'empêcher les dominations implicites – virilité imposée, regards pesants – et protéger les corps vulnérables. « Il serait faux de croire qu'on va atteindre l'égalité en laissant les choses se faire. Quand on laisse la mixité s'organiser toute seule, elle va s'organiser au détriment de certains et à l'avantage d'autres. Donc il faut poser des règles » Aurélia Mardon, sociologue. Reste la question sur la manière de faire justice. Comment transformer les pratiques sans tomber dans l'autoritarisme moralisateur ? Comment faire comprendre à des grimpeurs de bonne foi que leur confort individuel participe d'un système d'exclusion ? Aurélia Mardon est catégorique : la pédagogie seule ne suffit pas. « Il serait faux de croire qu'on va atteindre l'égalité en laissant les choses se faire. Quand on laisse la mixité s'organiser toute seule, elle va s'organiser au détriment de certains et à l'avantage d'autres. Donc il faut poser des règles », affirme-t-elle. Certains concepts issus des études sur les espaces publics parlent de « régulation consciente » : il ne s'agit pas seulement d'interdire, mais d'inviter chacun·e à interroger l'impact de sa présence corporelle. Concrètement quand on grimpe torse nu, quand on fait du bruit ou quand on occupe le dévers, il s'agit de se poser des questions. « Mon comportement repousse-t-il ? », « Invisibilise-t-il ? », « Comment ma présence transforme-t-elle l'espace ? ». De ce qu'elle observe dans ses travaux, Aurélia Mardon note que les manifestations bruyantes et trop visibles s'amenuisent à mesure que les salles d'escalade régulent. Si des réactions décomplexées, violentes, virilistes s'affichent encore sans honte sur Internet, la sociologue confie que la masculinité est en train de se reconfigurer. Et la plupart des grimpeurs masculins sont encore pris entre un confort qu'ils ne veulent pas abandonner et une incapacité à se représenter ce que vivent les grimpeuses. Le collectif @gardetontop pose l'interdiction de la grimpe torse nu comme « une mesure symbolique ». Pas la seule, mais celle qui envoie un signal immédiat. Ensuite, la priorité absolue reste l'embauche d'ouvreuses et de monitrices : l'enquête montre sans ambiguïté qu'en ce qui concerne l'inclusivité de genre, c'est un facteur primordial. Voir une femme tracer des voies, donner des cours, occuper des fonctions techniques, c'est légitimer la présence féminine dans l'espace. Au-delà, il s'agit de penser les vestiaires inclusifs, de réfléchir aux tarifs pour ne pas exclure les personnes précaires, de former les équipes aux questions de sexisme, de harcèlement, de validisme, de racisme. Autant de mesures qui convergent vers un fait éprouvé : un espace n'est pas safe parce qu'il l'affirme : il le devient par des actes concrets, une équipe formée, des règles claires et une vigilance réelle. De son propre aveu, le collectif @gardetontop souhaite participer à la prise de conscience du problème en encourageant une réflexion globale sur l'inclusivité, en termes de genre mais pas que. Reste à savoir si les salles d'escalade se saisiront des réponses éprouvées, documentées et claires que leurs interlocutrices ont apportées avec leur enquête. Et si elles dépasseront la simple régulation du port du t-shirt pour se projeter dans l'ensemble des questions d'inclusivité que posent les salles d'escalade partout en France. Car le torse nu n'est pas le problème. C'est simplement le plus visible.

  • Une via ferrata à 6 000 mètres : l’Everest en chantier

    Pour contourner la cascade de glace du Khumbu, l’un des passages les plus meurtriers de l’itinéraire népalais, le Népal mise sur une sorte de via ferrata. Située à plus de 6 000 mètres, l'installation est censée réduire le risque pour les travailleur·ses de la montagne et rassurer les client·es des expéditions. Mas derrière la rhétorique d'une « route plus sûre », ce n’est pas seulement une ligne technique qui se redessine : c’est toute l’industrialisation de l’Everest qui affleure, avec ses compromis, ses angles morts et ses vies très concrètes en jeu. Explications. Camp de base de l'Everest, Khumjung, Népal © Michael Clarke On pourrait la prendre pour une ligne de service technique, quelque part sur un chantier de montagne : marches métalliques vissées dans le rocher, câbles tendus, cordes qui pendent dans le vide. Sauf qu’ici, le décor n’est pas une station de ski mais le bassin du Khumbu, au-dessus de 5 800 mètres, sur la voie népalaise de l’Everest. Cette nouvelle section doit permettre de contourner la cascade de glace, ce labyrinthe mouvant où se concentre depuis des années une part importante des morts côté sud, et que le réchauffement climatique rend encore plus instable. Sur le papier, on déplace la trace pour réduire le risque, d’abord pour les Sherpas qui y passent le plus souvent. Dans la réalité, on fait quelque chose de plus profond : on installe une infrastructure de haute altitude pensée pour maintenir un modèle d’ascension de masse mis sous tension par le surtourisme, la crise climatique et la pression économique qui pèse sur le Solukhumbu. Présentée comme un progrès de sécurité, cette nouvelle voie raconte aussi autre chose si l’on accepte de la regarder comme un objet politique. Un terrain miné Sur une carte, la cascade de glace du Khumbu n’est qu’une langue blanche qui se casse sur les pentes de l’Everest et du Nuptse. Sur place, c’est un champ de mines vertical. Des tours de glace hautes comme des immeubles, des crevasses qui s’ouvrent là où, la veille, la trace passait encore, des ponts de neige posés sur le vide, un glacier qui coule sous les crampons des uns et les sacs des autres. Pour rejoindre le camp 1, à un peu plus de 6 000 mètres, il faut traverser là-dedans à plusieurs reprises : une fois pour équiper, plusieurs fois pour monter le matériel, encore quelques fois pour l’acclimatation. Les client·es étranger·ères traversent la cascade quelques jours dans leur vie, encordés derrière un guide. Les Sherpas, eux, y retournent dix, quinze, vingt fois en une saison, parfois de nuit, souvent chargés comme des mules. L’argument patrimonial – « retrouver la voie des pionniers » – sert ici de vernis symbolique à une réalité beaucoup plus contemporaine : la nécessité de sauver un modèle économique qui repose sur la répétition annuelle d’un même itinéraire, avec des flux de client·es toujours plus importants. La catastrophe de 2014 – treize travailleurs fauchés à l’aube par un pan de glacier qui se décroche – n’a pas inventé le danger du Khumbu, elle l’a rendu visible à ceux qui ne voulaient pas le voir. Dans les statistiques compilées ces dernières années, la cascade concentre une part importante des accidents mortels côté sud. Et rappelle une vérité que la communication des expéditions escamote volontiers : la mortalité n’est pas répartie au hasard. Sur l’Everest, une part significative des morts sont des Sherpas ou des travailleurs de haute altitude, alors qu’ils ne représentent qu’une fraction des détenteur·rices de permis. Le risque, ici, est socialement structuré. Le réchauffement climatique vient ajouter une couche d’incertitude. Les études sur les glaciers himalayens montrent un recul rapide du Khumbu, une transformation de sa structure interne, des séracs plus instables, des avalanches plus fréquentes. Quand l’aléatoire devient la norme, continuer à envoyer des équipes entières dans la même zone devient difficile à défendre, même au nom de la tradition ou du récit héroïque. Faire revenir les fantômes de 1953 Pour justifier la nouvelle variante, le storytelling officiel convoque l’Histoire. Dans les communiqués et les articles destinés aux voyagistes, la route est présentée comme la réouverture d’un « itinéraire historique » emprunté en 1953 par Edmund Hillary et Tenzing Norgay Sherpa, via le versant du Nuptse. Une façon élégante de faire passer une opération d’ingénierie lourde pour une forme de « patrimonialisation ». Sauf qu’à l’origine, l’idée n’est pas née dans un bureau de Katmandou mais sur le terrain, au sein d’une équipe franco-népalaise. Depuis 2022, l’alpiniste Marc Batard explore avec l’association Montagne & Humanisme – et aux côtés notamment de Kaji Sherpa – une voie alternative qui évite largement la cascade de glace, en remontant davantage vers les pentes du Nuptse. Il porte ce contournement comme une voie plus sûre pour les Sherpas et les travailleurs de haute altitude, souvent présenté comme une forme « d’héritage » à laisser : un accès moins aléatoire au camp 1, là où la loterie glaciaire devenait de plus en plus difficile à défendre. Pour les agences, ce passage est aussi un argument commercial évident. Dans l’imaginaire collectif, la cascade de glace est devenue le symbole de l’Everest hostile. La réalité, comme souvent, est moins nette que la brochure. L’expédition de 1953 est tout sauf un récit rectiligne : les Britanniques ont tâtonné, testé, renoncé, modifié leur trace en fonction de ce que voulait bien leur laisser la montagne. Si l’on retient aujourd’hui une ligne claire – camp de base, cascade de glace, Western Cwm, col Sud, arête sommitale –, c’est parce que la postérité a simplifié ce qui, sur le moment, relevait beaucoup plus de l’improvisation contrôlée. La nouvelle variante La nouvelle route s’inscrit dans cet héritage revendiqué, mais elle en change profondément la nature. Là où Hillary et Tenzing exploitaient des faiblesses de terrain, l’équipe menée par Kaji Sherpa et Marc Batard fabrique un trajet : marches ancrées dans la roche, sections de câbles, un tronçon équipé façon via ferrata. L’argument patrimonial – « retrouver la voie des pionniers » – sert ici de vernis symbolique à une réalité beaucoup plus contemporaine : la nécessité de sauver un modèle économique qui repose sur la répétition annuelle d’un même itinéraire, avec des flux de client·es toujours plus importants. Une via ferrata en zone de la mort Dans les descriptions disponibles, la nouvelle variante ressemble moins à une trace de haute montagne qu’à une infrastructure. Plusieurs centaines de mètres de câbles, des dizaines de points d’ancrage, des marches métalliques, des tronçons où l’on progresse clipsé à une ligne de vie. Une via ferrata à plus de 6 000 mètres, posée là où, jusqu’ici, on misait surtout sur le fait que le glacier veuille bien tenir encore une saison. « Après la catastrophe de 2014 où 14 sherpas ont perdu la vie, proche de la cascade de glace dans une avalanche, on ne peut que saluer l'aspect positif d'une nouvelle route qui permet de réduire les risques » Emile Stantina de l'agence L’Everest Népal Pour les travailleurs de haute altitude, l’enjeu est immédiat. Passer d’une zone où un effondrement de sérac peut raser une caravane en quelques secondes à un itinéraire plus solidement arrimé à la roche change la nature du risque : on quitte le terrain de la loterie glaciaire pour revenir à celui, plus « classique », de la chute, de l’erreur, de la météo. Quand on multiplie les rotations, ce déplacement n’est pas un détail de confort : c’est une variation très concrète dans les probabilités de survie. Pour les agences, ce passage est aussi un argument commercial évident. Dans l’imaginaire collectif, la cascade de glace est devenue le symbole de l’Everest hostile : images d’échelles bringuebalantes au-dessus du vide, de séracs menaçants, de silhouettes qui filent dans la nuit frontale allumée. Pouvoir dire aux futurs clients : « Ce passage-là, on l’a partiellement contourné, on a une route plus sûre », c’est lisser l’une des aspérités qui rendaient l’aventure plus difficile à vendre à une clientèle prête à payer très cher pour un sommet, mais beaucoup moins pour une exposition pure au hasard. Reste un malentendu majeur : une via ferrata à 6 000 mètres n’est pas un parcours aventure de station de ski. L’altitude, le froid, la fatigue, la complexité logistique ne disparaissent pas parce que la main trouve un câble plutôt qu’un bloc de glace. Le chantier réduit certains risques, il ne change pas la nature profonde de l’endroit : un milieu où le moindre dérapage se paye toujours très cher. Vu de Katmandou, un soulagement Cette grille de lecture très critique, largement produite depuis l’extérieur, ne raconte pas tout. Du côté des agences locales, la nouvelle variante n’est pas seulement un symbole : elle est d’abord un moyen de perdre moins de monde en route. Emile Stantina dirige L’Everest Népal, une jeune agence basée à Katmandou. Pour lui, le verdict des premiers concernés est clair. « Les Sherpas sont totalement favorables à ce changement de voie. Surtout pour éviter la cascade de glace », explique-t-il. En déplaçant une partie du trajet vers un itinéraire rocheux équipé, c’est le travail au quotidien qui change. « Beaucoup plus facile pour la mise en place et l'approvisionnement des camps, des conditions de travail plus favorables pour les Sherpas ou autres guides. Le plus important reste la réduction des risques afin d'assurer la sécurité des expéditions », continue Emile Stantina. D'après lui, la nouvelle route est donc d’abord « positive ». « Après la catastrophe de 2014 où 14 sherpas ont perdu la vie proche de la cascade de glace dans une avalanche, on ne peut que saluer l'aspect positif d'une nouvelle route qui permet de réduire les risques », affirme l'entrepeneur. Sur le marketing de la « safer route », il rappelle que le récit n’a pas attendu les communiqués officiels. Le projet, porté depuis 2022 par Marc Batard et l’équipe de Kaji Sherpa, a été présenté pendant des années comme une promesse de montée en sécurité. « En fait, l'argument est utilisé depuis des années », explique-t-il, évoquant plutôt une publicité individuelle autour d’un livre, d’un film ou d’un itinéraire qu’un discours institutionnel parfaitement huilé. La formule a ensuite glissé presque naturellement dans le vocabulaire des agences et du Département du tourisme. À la question de savoir si cette nouvelle section va attirer plus de client·es, Emile Stantina ne tourne pas autour du pot : « De mon humble avis, davantage de personnes vont venir gravir l'Everest ». En lissant symboliquement le passage de la cascade de glace, on rassure une partie de celles et ceux qui hésitaient encore à s’en remettre à la roulette glaciaire. La via ferrata n’est pas qu’un outil de sécurité. C’est aussi un moyen de vendre l’Everest, encore une fois, sans trop de fausses notes anxiogènes. La structure du financement est, elle aussi, parlante. L’expertise est partagée – Sherpas, guides, alpinistes étrangers –, mais l’argent vient en grande partie de l’extérieur : donateur·rices privé·es, organisations de montagne, soutiens étrangers. Pour autant, il ne se retrouve pas totalement dans le vocabulaire de « surtourisme » souvent brandi depuis l’Occident. « Tout est relatif. Je pense que si l'on compare le Népal à d'autres pays, le tourisme a un impact moindre », nuance le responsable d'agence, qui rappelle toutefois qu'« à une certaine altitude il est vrai que l'impact des camps, des touristes, des expéditions n'est pas négligeable sur l'environnement. » Camps, déchets, cordes fixes, sacs d’oxygène vides : l’empreinte de l’industrie des 8 000 n’est plus une abstraction. Dans le Solukhumbu, le projet est donc perçu d’abord comme un soulagement, mais sans euphorie naïve. Emile Stantina parle d’une « bonne nouvelle », parce qu’« améliorer la sécurité de l'ascension, c'est un avantage indéniable pour tout le monde ». En même temps, il décrit des habitant·es « lassé·es des effets de "news" depuis des années alors que la route n'est pas opérationnelle ». La vallée a appris à se méfier des annonces spectaculaires qui ne se traduisent pas immédiatement dans le quotidien des travailleurs de haute altitude. Financement, marketing et fiction confortable Comme tout chantier, celui-ci a un budget et des lignes comptables. Les estimations avancent plusieurs centaines de milliers de dollars pour explorer, équiper, entretenir la nouvelle voie. Une somme considérable à l’échelle d’une vallée rurale du Népal, modeste au regard des revenus générés chaque année par les permis pour l’Everest. Dans les communiqués du Département du tourisme comme dans les brochures de voyagistes, un qualificatif revient en boucle : « safer route », route plus sûre. La nuance est importante : personne ne parle officiellement de route sûre. La structure du financement est, elle aussi, parlante. L’expertise est partagée – Sherpas, guides, alpinistes étrangers –, mais l’argent vient en grande partie de l’extérieur : donateur·rices privé·es, organisations de montagne, soutiens étrangers. L’État népalais apporte le cadre : validation politique, autorisation officielle, intégration de la nouvelle route dans l’itinéraire normal. L’actif – un accès « plus sûr » à un sommet mondial – est national, le risque humain est local, la trésorerie est transnationale. On peut y voir une forme de solidarité internationale : des acteurs étrangers investissent pour réduire le danger supporté par les travailleurs népalais. On peut aussi y lire un schéma plus ambivalent : le cœur du système – des permis chers, des expéditions lucratives, des retombées touristiques massives – reste intact, tandis qu’on demande à quelques mécènes et à une poignée de professionnel·les de colmater une brèche devenue trop visible. Dans les communiqués du Département du tourisme comme dans les brochures de voyagistes, un qualificatif revient en boucle : « safer route », route plus sûre. La nuance est importante : personne ne parle officiellement de route sûre. Mais, dans la traduction médiatique et marketing, l’adjectif perd vite ses guillemets. Le paradoxe, c’est que cette vallée est prise en étau entre deux forces qui la dépassent : la dépendance à un flux de visiteur·ses qu’aucune commune ne contrôle vraiment, et un réchauffement climatique qui s’attaque précisément à ce qui fait la valeur marchande du lieu : glaciers, paysages, itinéraires. Oui, faire passer l’itinéraire par des pentes rocheuses équipées plutôt que sous des séracs instables réduit le risque pour celles et ceux qui traversent cette zone. Oui, à l’échelle des probabilités, c’est sans doute la seule solution réaliste à court terme pour éviter que la cascade de glace ne continue d’être le piège à Sherpas d’une industrie déjà largement contestée. Tout cela est vrai, et il serait malhonnête de le minimiser. Mais non, l’Everest ne devient pas « sûr » pour autant. La majorité des accidents mortels des dernières années se jouent plus haut : au-dessus de 8 000 mètres, à la descente, quand les corps sont épuisés, que l’oxygène se raréfie, que les embouteillages sur l’arête sommitale transforment chaque attente en loterie physiologique. Le cœur du danger s’est déplacé avec l’évolution du profil des client·es – plus nombreux·ses, souvent moins expérimenté·es – et avec la densification de l’itinéraire. La via ferrata du Nuptse ne répond pas à ces questions-là. Surtout, en martelant l’idée de route « plus sûre », on alimente une fiction confortable : celle d’une montagne dont le risque pourrait être géré comme un dossier technique, à coups de procédures, de normes et de bouts de métal. Comme si l’enjeu central n’était pas aussi le volume de permis délivrés, la pression commerciale sur les expéditions, le rapport de force entre agences et travailleurs, la fragilité d’un glacier qu’on continue à traiter comme une infrastructure. Solukhumbu sous perfusion En arrière-plan de cette histoire de câbles et de marches, il y a une vallée qui vit sous perfusion. Le district népalais du Solukhumbu dépend, dans des proportions difficiles à imaginer depuis l’Europe, du tourisme de montagne : treks vers le camp de base, ascensions de sommets secondaires, expéditions sur l’Everest et les 8 000 voisins. Lodges, boutiques, portage, agences : toute une économie organisée autour de la saison des permis. Les deux lectures ne s’annulent pas. La nouvelle route du Nuptse est à la fois un progrès local et un révélateur global. La nouvelle route est présentée comme un levier de stabilisation : en réduisant les accidents dans la cascade de glace, on limite les coups de projecteur tragiques, les suspensions de saison, les polémiques sur les conditions de travail. On continue à faire tourner la machine sans que les morts s’invitent trop souvent dans le récit officiel de « l’aventure de votre vie ». Le paradoxe, c’est que cette région est prise en étau entre deux forces qui la dépassent : la dépendance à un flux de visiteur·ses qu’aucune commune ne contrôle vraiment, et un réchauffement climatique qui s’attaque précisément à ce qui fait la valeur marchande du lieu : glaciers, paysages, itinéraires. En choisissant de répondre aux symptômes par des solutions techniques toujours plus sophistiquées, on gagne du temps. On n’affronte pas pour autant la question de fond : combien de temps un territoire peut-il rester accroché à un modèle qui repose sur une montagne en train de changer sous ses pieds ?

  • Fabrice Guillot : habiter la ville comme une falaise

    Grimpeur élevé à Fontainebleau, co-signataire du manifeste des 19, pionnier de la danse verticale, Fabrice Guillot n’a jamais vraiment choisi entre le rocher et la ville. Avec la compagnie Retouramont, créée en 1989, il transforme façades, HLM et monuments historiques en terrains d’habitation poétique. Et pose une question vertigineuse : comment habiter le monde autrement que les pieds cloués au sol ? Fabrice Guillot dans son dojo © Vertige Media Fabrice Guillot reçoit dans un ancien dojo de banlieue parisienne, reconverti en studio de danse verticale. C’est là qu'il vit et qu'il travaille, lui le « banlieusard d’Île-de-France », grimpeur doué mais jamais « acharné », compagnon de cordée d’Antoine Le Menestrel et cofondateur, en 1989, de la compagnie Retouramont, aujourd’hui associée au Ballet de l’Opéra national du Rhin. Sa trajectoire tient de la grande traversée : des dimanches sous la pluie à Fontainebleau aux échafaudages de Notre-Dame pour l’ouverture des Jeux olympiques, des premiers murs d’escalade bricolés à des sculptures aériennes qui envahissent l’espace public. Depuis plus de quarante ans, Fabrice Guillot transforme l’escalade en langage chorégraphique et la verticalité en outil pour relire la ville, déplacer les regards et rouvrir ce qu’on croyait figé dans le béton. Petite pierre, grande question Son histoire commence par un non-choix. « Depuis tout petit, je me suis retrouvé à aller à Fontainebleau tous les dimanches, même sous la pluie, et à Chamonix tous les étés. Du coup, je n’ai pas du tout eu le choix. Ma mère grimpait même quand elle était enceinte », confie-t-il. Enfant de kinés passionnés de montagne, Fabrice grandit avec un rythme de grimpeur pro. Très vite, Fontainebleau devient pour lui bien plus qu’un terrain de jeu. « C'est presque une espèce d’archétype de la relation qu’on peut avoir au monde, dans le sens où tu es face à un petit rocher, qui va faire peut-être trois mètres, et ce rocher, c’est une question, en fait. C’est une question minérale », philosophe-t-il. Plutôt que d’y voir un « problème » à résoudre – comme dans le fameux boulder problem à l'anglaise – le chorégraphe y voit une énigme qui oblige à regarder de près, à imaginer, à composer avec la matière. Il continue : « Plus ce rocher est à ta limite de difficulté, plus tu es obligé de scruter la matière, de faire marcher ton imagination, d’imaginer un mouvement. Parce que je crois que si on est un peu attentif et éveillé, le monde est une question. » « Avec Antoine [Le Menestrel], on s’est dit qu’on n’avait pas envie de rentrer en compétition, mais que ça nous paraissait plus intéressant et plus créatif d’inventer les voies » Enfant, pourtant, il ne théorise rien. « On se tirait la bourre entre potes, comme tout le monde. Le sujet, c’était d’aller faire des blocs ou des voies difficiles », explique Fabrice Guillot. Ce n’est qu’après coup qu’il relit ces « petits objets », ce « concentré de difficultés incroyables », comme une école du regard et de l’invention. La falaise, elle, ajoute un paramètre : le vide. « Je pense que c’était surtout l’appréhension du vide, l’acceptation du vol, l’acceptation de se retrouver à 20 mètres de haut, avec les pieds à 3 mètres au-dessus du point, de ne pas savoir, tu ne peux plus redescendre, de continuer. Se retrouver loin au-dessus du point, comme ça, c’est… » Il laisse la phrase en suspens. On comprend que ce flottement-là – quelque part entre la peur et le plaisir – va devenir, plus tard, sa matière première. La recette du geste et le four de Bercy Dans les années 1980, au moment où les premiers murs artificiels d’escalade surgissent, avec eux arrivent les premières compétitions, leurs règles, leurs formats, leur promesse de reconnaissance. Antoine Le Menestrel et lui signent le manifeste des 19, un engagement contre la compétition dans l'escalade. Mais ils acceptent finalement d'y jouer tout de même un rôle : pas celui des athlètes, mais celui des ouvreurs. « Avec Antoine, on s’est dit qu’on n’avait pas envie de renter en compétition, mais que ça nous paraissait plus intéressant et plus créatif d’inventer les voies », explique le Francilien. Leur parti pris est radical : que le vainqueur soit celui qui maîtrise le plus large « répertoire gestuel ». Concrètement, cela veut dire poser des énigmes : « En compète, on mettait des voies où, par exemple, tu pouvais avoir un dièdre très dur. C’est quelque chose où tu vas avoir deux prises sur quatre mètres. Bon, j’exagère peut-être un peu. Deux prises sur trois mètres. Où il faut valoriser le pied-main. C’était quasiment illisible, en fait ». « Quand tu es à Bercy et que tu as peut-être 2 000 personnes, c’est un four, c’est clair » À l’époque, on les traite de doux dingues pendant que les copains s’entraînent « dans les plafonds, pour être très puissants ». Eux défendent l’idée que la force brute ne suffit pas dans un dièdre « avec deux grattons qu’il faut valoriser à mort ». Et on leur donne les clés du camion. Littéralement. « À l’époque, on nous a demandé : “Bon, il vous faut combien de temps pour ouvrir ?” Nous, on a dit : un mois. “Bon, d’accord, allez-y.” » Pour Bercy, les murs sont prémontés en morceaux, les profils dessinés avec Jean-Marc Blanche, sculpteur de surfaces et d’architectures verticales. Deux tours reliées par un pont, des dièdres, des fissures : un répertoire de reliefs « beaucoup plus développé que celui d’aujourd’hui, qui est hyper standardisé », lâche Fabrice Guillot. Le résultat, dans l’histoire de l’escalade, est devenu un cas d’école : un four médiatique. Un article du Monde parlera d’une catastrophe de lisibilité, d’un public perdu, d’une salle qui ne comprend pas ce qu’elle regarde. Fabrice Guillot ne nie pas : « Nous, quelque part, on avait envie de défendre ce que c’était que l’escalade libre, et cette pratique dans son ouverture gestuelle. On avait conscience qu’il y avait quelque chose qui était poussif au niveau de la forme spectaculaire. Un mec qui a une grosse résistance, il pouvait rester 20 minutes dans la voie. » Pas assez de public, pas assez de codes partagés, trop de lenteur. « Quand tu es à Bercy et que tu as peut-être 2 000 personnes, c’est un four, c’est clair », continue-t-il. L’épisode laissera des traces et nourrira durablement la prudence — pour ne pas dire la frilosité — de la grimpe française vis-à-vis des grands formats de compétition. Mais c’est aussi là que se cristallise un savoir-faire d’orfèvre en lisibilité. Quand il devient chef ouvreur à l’étranger, en Allemagne ou ailleurs, avec dans son équipe Wolfgang Güllich et Kurt Albert, il comprend que la réussite d’une compétition, c’est autant l’inventivité des mouvements que la clarté du podium. « Il faut absolument que le troisième tombe à mi-voie, le deuxième tombe encore quelques mètres plus haut et le premier peut-être qu'il sort. Et donc ce réglage, c’est un réglage de difficultés qui est hyper fin. Pour moi, la réussite de la compétition, c’était aussi ça : arriver à cette lisibilité, cette compréhension pour le public », explique l'ancien ouvreur. Là encore, derrière la technique, une idée revient : créer des situations lisibles, des récits de verticalité que des non-initié·es peuvent suivre. Ce souci de dramaturgie — tomber plus bas, tomber plus haut, sortir — migrera plus tard de la compétition vers le spectacle. Alors on danse La bascule vers la scène ne vient pas d’un coup de tête, mais d’une série de repérages. Les chorégraphes de Rock in Lichen s’intéressent à ce drôle de mouvement qui se développe à la Loubière (à La Turbie, près de Monaco, ndlr) autour d’un ovni nommé Patrick Bérault, ses traversées interminables et son gros caractère physique qui laisse « tout le monde sur le carreau ». Avec lui, avec Jean-Marc Blanche, ils créent « Salle de bain à la verticale », pièce pionnière de danse-escalade devenue culte. Suspendre une baignoire dans les gorges du Verdon, accrocher un décor domestique à une falaise : succès énorme en danse contemporaine, incompréhension totale du côté des grimpeur·ses, « Qu’est-ce que vous foutez avec votre truc ? ». « À un moment donné, je me suis dit : il y a tellement d’intérêt à travailler dans l’espace public, justement pour questionner ce territoire qui est difficile. Du coup, j’ai fait le choix de ne plus travailler dedans, mais d’être que dans l’espace public » Fabrice Guillot et Antoine Le Menestrel, eux, font partie de la vague d’après. Repérés, intégrés à la pièce suivante, Rosaniline, au Centre national de danse contemporaine d’Angers (CNDC). « Un lieu un peu ultime, avec, je ne sais plus, 2-3 mois de résidence, raconte l'intéressé. On faisait une barre classique tous les matins, il fallait aussi qu’on danse au sol. » C'est une rupture brutale car il s'agit de passer du rocher au cours de classique, du dièdre aux studios du CNDC. Mais il y trouve un plaisir inattendu : celui d’apporter un bagage gestuel, des « situations », des « règles du jeu » issues de l’escalade. Là où la danse contemporaine apporte une histoire de dramaturgie et de composition, l'escalade injecte une culture du mouvement utile, des prises, des appuis, du vide. Compagnie Retouramont © Vertige Media Très vite, l’envie de voler de ses propres ailes surgit. En mai 1989, avec Antoine Le Menestrel, il crée Retouramont. Le premier spectacle naît dans un dojo où l’on pratiquait autrefois karaté et méditation zen. « On a accroché ce petit mur 4 × 3 en dalle qui était vraiment le premier élément d’une pièce qui s’appelait "Page d’écriture". Il y avait un 4 × 3 en dalle et un 4 × 3 en dévers. C’était un duo qui durait, je pense, 50 minutes. Donc c’était un spectacle. C’était vraiment un spectacle », confie Fabrice Guillot. Tout est artisanal : un échafaudage, quelques dates, une économie bricolée grâce aux compétitions, aux cours, aux premiers cachets d’intermittent. Pas de chargé·e de diffusion, pas de structure lourde. Mais déjà, un rapport très précis au temps de création : des semaines et des semaines pour régler une chorégraphie, comme on enchaîne et répète une voie jusqu’à la connaître « comme une voix (sic) que tu connais parfaitement ». La suite, c’est une fidélité presque anormale à l’échelle d’une compagnie : « Il y en a qui sont là depuis presque le début. J’adore ce rapport à la fidélité et ça nous permet aussi, de création en création, d’avoir un répertoire extrêmement large et vivant. » Dans son discours, la notion de « répertoire » revient sans cesse : répertoire gestuel des grimpeur·ses en compétition, répertoire de figures et de situations pour les danseur·ses, répertoire d’agrès qui permettent d’habiter autrement chaque architecture. Une même obsession se décline sur plusieurs terrains. La ville pour massif Pendant des années, Retouramont travaille « dedans » et « dehors ». Des théâtres prestigieux (Bastille, Chaillot, scènes nationales) et des façades d’immeubles, des plateaux et des remparts. Puis vient une décision radicale : arrêter les salles et se consacrer à l’espace public. « À un moment donné, je me suis dit : il y a tellement d’intérêt à travailler dans l’espace public, justement pour questionner ce territoire qui est difficile, explique Fabrice Guillot. Du coup, j’ai fait le choix de ne plus travailler dedans, mais d’être que dans l’espace public. » Pour comprendre ce choix, il faut revenir à sa manière d’habiter la montagne. « Quand je suis en vacances sur un nouveau massif, premier jour, je fais une balade. De jour en jour, il y a quelque chose qui se tisse. Après, tu connais tout : les odeurs, les textures, la roche. » En quelques jours, le chorégraphe a le sentiment d’habiter un massif. En vingt ans, avoue-t-il, « j’ai du mal à habiter mon appartement et ma ville ». Problème de densité, de flux, de codes : la ville écrase, contraint, impose ses trajectoires. « On a parfois des retours de gens qui disent : “Je suis allégé”. Parce que la pesanteur, on la subit, il y a quelque chose de lourd, quand même. Et du coup, la ville, quelque part, se déplie, s’ouvre » La danse verticale devient alors un moyen de rapatrier dans la ville les ingrédients de l’escalade : exploration, appropriation, lecture fine de la matière, engagement physique. « Quand on se met à travailler avec ce projet "Réflexion de façade", où tu prends possession des fenêtres, tu vas voler d’un truc à un autre, tu tournes autour des piliers, tu as une autre vision de la ville, de l’intérieur. Tu connais la matière, la texture, la distance entre les bâtiments, puisque tu auras tiré ta tyrolienne, et du coup, ce petit bout de ville, à ce moment-là, je l’habite », affirme-t-il. Ce n’est plus seulement une scénographie : c’est un outil de relecture du territoire. Dans les quartiers populaires comme sur les sites patrimoniaux, Retouramont arrive avec des cordes, des poulies, des « agrès » — ces structures démontables qui tiennent dans un sac de voyage et déploient 40 m de diagonale et 20 m de haut — pour inventer des volumes dans lesquels les corps peuvent se glisser, se balancer, se rencontrer. « La diagonale entre les haubans au sol fait 40 m, ça monte à 20 m, et ça crée un espace, un volume qui envahit l’espace de la représentation. Les gens sont presque dans les haubans. » Dans les quartiers de grands ensembles, la scène se joue au pied des immeubles. Des enfants viennent essayer les baudriers, se suspendre depuis leur propre façade. Certains disent : « J’avais l’impression de voler ». Le mot revient plusieurs fois dans sa bouche : légèreté. « On a parfois des retours de gens qui disent : “Je suis allégé”. Parce que la pesanteur, on la subit, il y a quelque chose de lourd, quand même. Et du coup, la ville, quelque part, se déplie, s’ouvre. » Ce travail n’est pas qu’une « diffusion » de spectacles. C’est une présence au long cours : « Faire un travail de territoire, où pendant plusieurs années, on met un focus et on s’acharne un peu sur ce territoire et on multiplie les interlocuteurs. Une petite MJC, puis le bailleur social, puis un festival, puis une bibliothèque… » L’objectif ? « Participer à la réflexion sur la ville » avec des architectes, des urbanistes, des bailleurs, des directeurs de MJC, des programmateurs, des bibliothécaires. Jusqu’à inventer, avec l’architecte-urbaniste Stéphane Lemoine, un agrès sous forme de « moyen de transport en commun » : une grande roue de 3,50 m de diamètre qui embarque deux artistes et se promène dans l’espace public. Dans ce paysage, la danse verticale n’est pas un gadget spectaculaire plaqué sur la ville. C’est un outil de friction douce, un prétexte pour que les habitant·es se réapproprient leur environnement : « Par un détour un peu ludique, à la fois faire pratiquer les gens, mais voir du spectacle. C’est un territoire qui se déplie. On ré-ouvre des possibles dans un lieu ». Politique de la verticalité Cette réappropriation ne se limite pas aux « dortoirs » de périphérie. Elle concerne aussi les lieux les plus verrouillés, les plus surveillés, les plus symboliques. Quand on lui confie les échafaudages de Notre-Dame pour le passage de la flamme olympique , la machine administrative se déchaîne : inspection du travail, sécurité, chef de chantier, pompiers, zone plomb, douches obligatoires, etc. « Il y avait une complexité administrative, sécuritaire, organisationnelle qui était hyper forte, rembobine Fabrice Guillot. Vraiment un truc qu’on n’a jamais vécu jusque-là. Même les organisateur·rices, ils doutaient qu’on y arrive » Mais ils y arrivent. Vingt artistes, suspendu·es sur les échafaudages, dansent pendant que la flamme passe. Pour lui, l’enjeu dépasse de loin l’exploit technique. C’est la preuve que même « l’endroit le plus complexe » peut être réouvert par le geste artistique. « Ça veut dire qu’il n’y a pas de limite. Les façades, qui représentent peut-être 95 % de la ville, sont sans contrainte en fait. C’est-à-dire qu’on n’a aucune limite, si ce n’est qu’il faut arriver à convaincre un peu les gestionnaires. Alors qu’en bas, les 5 % qu’on se partage difficilement, c’est une zone de frottement », explique le chorégraphe. La formule est limpide : au sol, la ville est saturée, conflictuelle, réglementée à l’extrême. En hauteur, elle est encore, pour l’instant, un espace de liberté. La danse verticale met ce paradoxe en lumière, de manière spectaculaire mais aussi conceptuelle. « Dans ma pratique de l’escalade depuis toujours, il y a un rapport à essayer d’habiter au plus proche » « C’est aussi, d’une certaine façon, une forme d’acte politique, d’affirmer que la ville, c’est un espace ouvert. C’est la pratique qui crée la clairière, qui espace la pression qu’exerce la ville, ça la ré-ouvre, ça la poétise, et puis ça vient créer quelque chose qui est en rupture avec nos flux, nos préoccupations, qui se situent dans l’ordre de l’horizontalité. » La verticalité n’est pas ici un simple axe géométrique. C’est une direction mentale, un changement de registre : sortir des circuits utilitaires, se décaler de quelques mètres du sol pour faire apparaître d’autres lignes de force, d’autres histoires possibles. Le franchissement Dans tout son discours, un mot revient comme un leitmotiv : franchissement. Fabrice Guillot a d'ailleurs organisé, à la BnF, une rencontre sur ce thème, réunissant architectes, ingénieurs de ponts et artistes. « On est dans le rapport au franchissement. Quelles sont les disciplines qui permettent le franchissement dans l’espace public ? », apostrophe-t-il. Franchir, chez lui, n’est pas seulement passer un mur ou une paroi. C’est sortir d’un cadre, d’un usage, d’un récit. Franchir la frontière entre escalade et danse, entre sport et art, entre quartier et patrimoine, entre sol et vide, entre routine horizontale et projection verticale. Ce n'est pas un hasard si ses interlocuteur·rices les plus enthousiastes sont autant des bailleur·esses sociales·aux que des directeur·rices de festivals, autant des urbanistes que des entraîneur·ses ou des grimpeur·ses qui ne se retrouvent plus dans le récit dominant de la performance. À ses yeux, l’escalade vit aujourd’hui une « seconde adolescence » : explosion des salles, marketing de la difficulté, culture de la blessure exhibée sur Instagram, usage quasi exclusif du modèle compétitif. Lui regarde ça de biais, sans mépris, mais avec un léger recul. Ce qui l’intéresse, c’est l’« appétit de pratiques plurielles ». Le fait que des danseuses viennent tester l’escalade sur glace dans un atelier d’Antoine Le Menestrel, que des grimpeur·ses urbain·es inventent des topos sur les murs de Marseille ou de Paris, que des habitants de HLM découvrent un usage inédit de leur façade. La discipline, pour lui, ne doit pas se refermer sur un seul imaginaire. Elle doit rester cette « question » ouverte, ce rocher de trois mètres à Fontainebleau qui oblige à scruter, imaginer, ajuster. « Plus la laideur, la mesquinerie, la vilenie nous empoissent, nous emprisonnent, plus ce rapport à l’art, c’est ce rapport à la beauté. Et les artistes, pour moi, véritables, c’est des gens qui nous ouvrent des espaces comme ça de beauté », poétise Fabrice Guillot. La danse verticale de Retouramont, elle, propose un dépliage radical : des corps en baudrier qui se mettent à écrire dans le vide, des façades qui cessent d’être des limites pour devenir des pages, des villes qui s’ouvrent sur leurs angles morts, des habitant·es qui disent « j’avais l’impression de voler » en regardant leur propre immeuble. Dans sa bouche, une phrase du début résonne alors autrement : « Dans ma pratique de l’escalade depuis toujours, il y a un rapport à essayer d’habiter au plus proche ». Quarante ans après la création de Retouramont, il continue simplement à pousser cette logique jusqu’au bout : habiter au plus proche du rocher, au plus proche du mur, au plus proche du vide, au plus proche de ce que la ville pourrait être si on acceptait de la regarder autrement que depuis le trottoir.

  • Réinventer la montagne : sortir de l’or blanc

    Dans « Réinventons la montagne. Alpes 2030 : un autre imaginaire est possible » (Éditions du Faubourg), Fiona Mille, présidente de Mountain Wilderness France, dresse le portrait d'un territoire en surchauffe climatique et sociale. Entre recul des glaciers, fuite en avant vers la neige artificielle et spéculation immobilière, elle documente l'impasse d'un modèle économique fondé sur l'or blanc – et esquisse les pistes d'une réinvention possible. Un travail d'enquête qui résonne avec les constats formulés par d'autres acteurs de terrain, des rapports officiels aux initiatives locales qui tentent déjà de tracer d'autres chemins. Fiona Mille Quand Fiona Mille raconte son histoire, on entend en filigrane celle de la montagne française. Une famille de mineurs du Nord, l'extraction du charbon comme horizon, puis un basculement vers l'or blanc : ces décennies où l'économie des vallées s'est alignée sur le ski et la neige. Aujourd'hui, depuis Belledonne où elle vit à 1 100 m d'altitude, la présidente de Mountain Wilderness France parle d'un autre basculement : celui d'une montagne qui devient le révélateur de nos impasses climatiques et sociales, et d'un imaginaire qu'il va falloir changer plus vite que prévu. Dans un entretien vidéo publié par Reporterre le 15 novembre dernier, mené par Hervé Kempf – fondateur et directeur de la publication – dans la série « Le Monde d'après », Fiona Mille résume d'une formule ce travail à mener : « On ne part pas d'une page blanche ». Il existe déjà des initiatives, des conflits, des expériences locales qui dessinent autre chose. Encore faut-il les regarder en face. Une montagne en surchauffe Les données climatiques sont implacables. Selon le ministère de la Transition écologique et l’Observatoire national sur les effets du réchauffement, la température moyenne a augmenté d’environ 2 °C au cours du XXᵉ siècle dans les Alpes et les Pyrénées, contre 1,4 °C pour le reste de la France. Ce différentiel se lit à l’œil nu : manteau neigeux plus mince, pluie à la place de neige en moyenne montagne, éboulements plus fréquents, glaciers qui reculent. Une étude internationale publiée en 2025 estime que les glaciers du monde ont perdu près de 6 500 milliards de tonnes de glace entre 2000 et 2023, soit l’équivalent de trois piscines olympiques par seconde. Les Alpes figurent parmi les régions les plus touchées. Fiona Mille insiste sur ce point : ces chiffres ne sont pas une abstraction lointaine. Ils reconfigurent déjà la manière d’habiter les vallées, l’accès à l’eau, la sécurité des versants, la saisonnalité des activités agricoles et touristiques. Dans Réinventons la montagne, elle cite les projections d’enneigement qui annoncent des hivers de plus en plus aléatoires sous 1 800 ou 2 000 m, et rappelle que maintenir coûte que coûte le modèle du ski de piste n’est pas seulement une question de goût, mais de finances publiques et d’usage des ressources. Ces constats font écho aux observations de Baptiste Bouthier (La Revue Dessinée) et Laury-Anne Cholez (Reporterre), qui dans leur hors-série Le mal des montagnes documentent un « modèle à bout de souffle » : « La neige se raréfie, et pourtant, les investissements sont toujours plus importants », résume Baptiste Bouthier. Une « espèce d'aveuglement collectif massif » dont il ne mesurait pas « complètement la dimension avant ce travail ». La Cour des comptes, dans un rapport publié début 2024 sur les stations de montagne face au changement climatique, arrive à une conclusion très proche : les domaines de basse et moyenne altitude n’ont aucune garantie de viabilité à moyen terme, même en cas de politique climatique ambitieuse. Les investissements dans la neige de culture peuvent retarder l’échéance, mais pas renverser la tendance. Autrement dit, les montagnes servent de thermomètre géant. Et la colonne de mercure grimpe plus vite là-haut que partout ailleurs. La fin de la monoculture « neige » Dans ce contexte, la réaction dominante consiste moins à changer de modèle qu’à le prolonger. Canons à neige, retenues collinaires, réseaux de neige de culture, voire « usines à neige » capables de produire de la poudreuse par températures positives : tout ce qui peut donner quelques saisons de répit est mobilisé. À Super-Besse, dans le Massif central, l’installation d’une Snow Factory a cristallisé ce mouvement : produire de la neige « à la demande » pour sécuriser l’ouverture des pistes, même en l’absence de froid durable. Fiona Mille voit dans cette fuite en avant une forme de déni organisé. Au lieu de poser la question de fond – de quoi vivront ces territoires quand le ski de piste ne pourra plus porter l’essentiel de leur économie ? –, on investit dans des solutions qui repoussent le problème. Le parallèle avec l’histoire du charbon vient naturellement : dans les deux cas, une ressource considérée comme quasi-éternelle devient, en quelques décennies, un pari à perte. La critique ne vient pas seulement des associations écologistes. Comme l'ont montré Bouthier et Cholez, « aujourd'hui, la montagne est exploitée via des domaines skiables qui ne bénéficient qu'aux populations les plus riches », soulignant la dimension de justice sociale souvent invisibilisée. La Cour des comptes souligne elle aussi le risque de « dépendance aux subventions » pour des domaines skiables déjà déficitaires, en particulier dans les petites stations de moyenne montagne. Les travaux menés dans le cadre du projet AdaPT Mont-Blanc, porté par l’Observatoire de l’espace Mont-Blanc, montrent que la dégradation du permafrost et le recul des glaciers déstabilisent les versants et fragilisent déjà certaines infrastructures de haute montagne. D’autres études sur les risques d’origine glaciaire dans les Alpes constatent, elles, une augmentation du nombre de structures endommagées et des coûts de maintenance de ces ouvrages. Le débat ne se limite plus à un affrontement entre « amis du ski » et « ennemis du ski ». Il porte sur une question très concrète de hiérarchie des priorités : dans des territoires où l’on sait que les hivers seront plus courts et plus pauvres en neige, à quoi consacre-t-on l’argent public, les ressources en eau, l’énergie disponible ? Le logement comme ligne de fracture L’un des déplacements forts opérés par Fiona Mille consiste à troquer le mot « attractivité » contre celui d’« habitabilité ». La plupart des politiques de montagne continuent de se juger à l’aune des lits touristiques, des nuitées, des taux d’occupation. Or la question se pose de plus en plus crûment : les territoires qui accueillent les vacanciers peuvent-ils encore loger celles et ceux qui y vivent à l’année ? Les chiffres de l’Insee sonnent comme un diagnostic. En Provence-Alpes-Côte d’Azur, les logements de particuliers sont désormais détenus à 75 % par des ménages multipropriétaires, largement portés par la dynamique des résidences secondaires. Dans les communes touristiques, notamment en stations de ski, ces résidences dominent très largement le parc. Une analyse publiée le mois dernier montre qu’« en montagne, deux logements sur trois sont des résidences secondaires » dans plusieurs bassins des Alpes du Sud. Autrement dit, l’immobilier se remplit, mais pas nécessairement de vie. Chamonix en est l'illustration la plus marquante. La commune, haut lieu des sports de montagne, a décidé en 2025 d’interdire les nouvelles constructions de résidences secondaires, après avoir perdu 10 % de sa population en vingt-cinq ans. Plus de 70 % des logements y sont aujourd’hui des résidences secondaires ou des meublés touristiques. Le maire résume la situation d’une phrase : « Nous perdons notre âme à force de perdre des habitants ». Ce que décrit Fiona Mille – les saisonniers qui ne trouvent plus à se loger, les jeunes ménages contraints à des trajets interminables, les écoles qui ferment – se vérifie dans les études statistiques comme dans les récits de terrain. Les vallées continuent d’attirer des capitaux, mais elles perdent des habitants permanents. Le risque, à terme, est celui d’un décor vide : des villages transformés en copropriétés saisonnières, animés quelques semaines par an, silencieux le reste du temps. Là encore, l’enjeu n’est pas seulement social. Il est politique. Quand une part croissante du bâti appartient à des propriétaires absents, la capacité de décision locale se fragilise : moins de monde pour s’engager dans les associations, pour débattre des projets, pour contester ou soutenir des choix d’aménagement. La montagne devient un actif patrimonial, plus qu’un espace de vie. JO 2030 : l’impasse sous les projecteurs Dans ce paysage déjà fragilisé, les Jeux olympiques et paralympiques d’hiver de 2030 jouent le rôle d’accélérateur. Les Alpes françaises ont obtenu l’organisation de l’événement. Officiellement, il s’agira des « Jeux d’hiver les moins chers de l’histoire ». Le budget du comité d’organisation, adopté à l’automne 2025, s’élève à 2,132 milliards d’euros, dont près de 75 % de recettes privées, selon les chiffres communiqués par le COJO et relayés par la presse régionale. En coulisses, un rapport des inspections générales pointait pourtant dès 2025 un risque de déficit de plusieurs centaines de millions d’euros, malgré une contribution publique annoncée à 462 millions (État et régions). Pour Laury-Anne Cholez, comme elle l'expliquait à Vertige Media, l'absurdité du projet saute aux yeux : « Intellectuellement, je ne comprends pas comment on peut projeter des Jeux olympiques d'hiver en 2030, dans un contexte financier comme le nôtre, au vu des coûts et surcoûts. C'est quoi l'imaginaire que ça projette ? Ça m'échappe complètement. » Au-delà des chiffres, c’est le cadre juridique qui interroge. Un projet de loi spécifique, dit « loi olympique », a été présenté au printemps 2025 pour adapter la législation à l’événement : procédures d’urbanisme simplifiées, expropriations accélérées, voies olympiques, extensions du travail dominical, prolongation de dispositifs de vidéosurveillance algorithmique. Plusieurs ONG et élus ont dénoncé les dérogations prévues au droit de l’environnement, notamment la possibilité de contourner, pour certains aménagements, l’objectif de zéro artificialisation nette. Dans la vallée de Briançon, des habitants réunis à l’appel de Mountain Wilderness ont déjà exprimé leur malaise : difficile de parler de « Jeux durables » quand les projets envisagés reposent sur l’extension de pistes de ski, l’aménagement de nouveaux espaces pour la neige artificielle et la transformation d’un fort historique en village olympique. Certains collectifs, comme le CAOJOP, plaident pour des solutions beaucoup plus sobres, s’appuyant sur des infrastructures existantes ailleurs en Savoie. Fiona Mille place ces JO 2030 au cœur de sa réflexion : non pas comme un épiphénomène, mais comme un révélateur. Organiser, au milieu des années 2030, une grande fête du ski dans des Alpes déjà à +2 °C, mobiliser des milliards d’euros et une loi d’exception pour quelques semaines de compétition, c’est, de son point de vue, prolonger l’impasse plutôt que d’ouvrir le débat. La question qu’elle pose est simple : à quoi ces sommes et ces dérogations pourraient-elles servir si elles étaient orientées vers la transition des vallées ? Vercors : un projet XXL stoppé net Le bras de fer autour du projet de complexe touristique de Tony Parker, dans le Vercors, illustre une autre facette de cette bataille. L’ancien basketteur, via sa société Infinity Nine Mountain, portait le projet « Ananda Resort » : près de 700 lits haut de gamme, 99 appartements, commerces, séminaires, activités « indoor », le tout présenté comme un moteur pour un tourisme « quatre saisons » à Villard-de-Lans. En face, l’association Vercors Citoyen s’est structurée, a rassemblé plus de 800 adhérents, produit des arguments sur l’eau, le foncier, le trafic, l’emploi local. Le 15 septembre 2025, la préfecture a finalement rejeté la demande d’« Unité touristique nouvelle structurante », jugeant le projet « manifestement excessif » au regard des ressources disponibles et des impacts environnementaux. Un tel refus rappelle le cas historique de Cervières, ce village documenté par La Revue Dessinée et Reporterre qui, dans les années 1970, avait réussi à refuser l'implantation d'une station de ski. Des habitants, principalement bergers et agriculteurs, avaient fait plier les aménageurs – une victoire devenue « presque inimaginable aujourd'hui », souligne le hors-série. Cette décision ne résout pas tous les problèmes du Vercors. Mais il montre que des habitants peuvent faire bouger les lignes face à des investisseurs puissants et à des élus séduits par la promesse de « relance ». Pour Fiona Mille, ce type de victoire locale n’est pas anecdotique : il signale qu’un autre rapport de force devient possible, à condition d’argumenter sur ce qui fait l’habitabilité d’un territoire : l’accès à l’eau, la sobriété foncière, la capacité à maintenir des emplois diversifiés et pas seulement des postes saisonniers à bas salaire. Belledonne, là où elle vit, fournit d’autres exemples : réutilisation de bâtiments collectifs plutôt que construction neuve, projets de tiers-lieux mêlant culture, hébergement, télétravail, initiatives agricoles visant à relocaliser une partie de l’alimentation. Dans son essai, elle dresse une cartographie de ces micro-expériences, souvent portées par des collectifs, des coopératives ou des communes volontaires. Rien de spectaculaire : pas de ruban tricolore au pied d’un nouveau télésiège, pas de milliardaire à la manœuvre. Mais un travail patient pour remettre de la vie à l’année dans des bâtiments qui s’éteignaient. Changer d’approche, au sens littéral Dans le débat public, la question de la mobilité pourrait passer pour un détail. Elle ne l’est pas. Depuis 2007, Mountain Wilderness porte la campagne « Changer d’approche », qui promeut les sorties en montagne sans voiture individuelle et recense des itinéraires accessibles en train, en car ou en covoiturage sur le site changerdapproche.org. Le message est double. D’un côté, il s’agit de réduire l’empreinte carbone des loisirs en montagne : la voiture reste la première source d’émissions liées à ces pratiques. De l’autre, il s’agit de rappeler que la montagne est un territoire vivant, traversé de villages, de commerces, de gares, qui ne se résume pas au parking du front de neige. Une brochure de la campagne le formule ainsi : parcourir la montagne en mobilité douce, c’est aussi « participer à la vie locale ». Cette vision fait écho aux préoccupations de Laury-Anne Cholez sur la « consommation des lieux en montagne » : « On va quelque part, on consomme et on repart pour le mettre sur Instagram », déplore-t-elle, avant d'ajouter : « Il faut arrêter de se géolocaliser quand on fait une rando sur Instagram. Le lendemain, c'est 150 personnes qui se rendent à l'endroit où vous étiez seul·e. » Là encore, Fiona Mille ne présente pas ces choix comme des sacrifices héroïques, mais comme des façons concrètes de basculer d’une logique de consommation rapide à une logique de séjour, de rencontre, de temps long. On accepte un trajet plus lent, on compose avec les horaires des trains, on découvre d’autres vallées, d’autres saisons. Ce changement d’approche ne suffira évidemment pas, à lui seul, à résoudre les contradictions d’un modèle touristique très carboné. Mais il donne une idée de ce que pourrait être une montagne réellement réinventée : un espace où l’on vient moins souvent, plus longtemps, en tissant des liens avec celles et ceux qui y vivent, plutôt qu’en survolant le territoire entre deux rotations de télésiège. Un laboratoire politique à ciel ouvert L’intérêt du livre de Fiona Mille et de l’entretien publié par Reporterre tient peut-être à ceci : ils ne parlent pas de la montagne comme d’un « cas particulier », mais comme d’un concentré de questions qui traversent toute la société. Dans les courbes de température des Alpes, on lit le réchauffement global qui s’emballe. Dans la multiplication des résidences secondaires, on retrouve la spéculation immobilière qui vide aussi les centres-villes. Dans les JO d’hiver 2030, on voit se rejouer le récit des méga-événements censés apporter prospérité et rayonnement, mais financés pour une large part par de l’argent public et des dérogations juridiques. Dans le projet Parker du Vercors, on reconnaît l’attrait persistant pour les grandes opérations « clé en main », malgré les alertes écologiques. La montagne apparaît alors moins comme une périphérie que comme un laboratoire. Ce qui s’y décide – en matière de logement, d’eau, de mobilité, d’événements sportifs, de foncier – préfigure ce qui pourrait se jouer ailleurs demain. Comme le résumait Baptiste Bouthier dans son échange avec Vertige Media : « Cette contradiction se joue à l'échelle collective et individuelle. Quand on ne vous a jamais montré qu'un autre modèle était possible, vous ne savez pas qu'il existe. » C'est précisément ce manque d'imaginaire alternatif que tentent de combler les travaux de Fiona Mille, La Revue Dessinée et Reporterre. Fiona Mille ne propose pas de plan quinquennal ni de recette miracle. Elle plaide pour un changement d’imaginaire : accepter que la montagne ne soit plus d’abord un décor pour sports d’hiver, mais un ensemble de territoires habités, vulnérables, capables aussi de réinventer leurs usages. En creux, une chose est claire : si l’on continue à empiler pistes, résidences secondaires, JO et projets XXL sans se soucier des habitants, des glaciers et de l’eau, ce ne sont pas seulement les stations qui seront en crise, mais l’idée même de vivre en montagne. L’alternative se dessine déjà, dans les lignes parfois discrètes des rapports d’experts, des études de l’Insee, des arrêtés préfectoraux et des assemblées de village. Elle tient dans quelques mots simples : ralentir, partager, habiter. Le reste n’est, au fond, qu’une question de courage politique.

  • De l’école aux salles privées : le grand mythe de l’escalade pour tous

    Bleausard et ouvrier, Jean-Jacques Naëls traîne cinquante ans d'escalade à grimper, créer et réparer des circuits. Face au discours triomphant sur la « démocratisation » de l'escalade urbaine, il décortique les chiffres, analyse la sociologie des clubs et des salles, et démonte le mythe d'un sport devenu accessible à toutes et tous. Spoiler : seule l'école publique tient sa promesse démocratique. Attention, ça décape. (cc) Lori Ikeda / Unsplash Nous l’entendons partout. Depuis que l’escalade s’est installée en ville, elle est pratiquée par plus de 2 millions de personnes en France, voire 3 millions, allez. Pour mettre du beurre dans les épinards, on dit même que c’est la discipline sportive la plus pratiquée dans les établissements scolaires. Ce sont des données qu’on aime donner. Personnellement, je n’ai jamais trouvé confirmation de ces chiffres. En me penchant un peu sur la question, j’ai simplement trouvé que l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire plaçait l’escalade seulement à la 14ème place des sports les plus pratiqués en 2022. Montée de fièvre Mais bon, ce succès serait tellement spectaculaire qu’il n’est pas rare d’entendre des voix satisfaites dire que l’escalade s’est popularisée, mieux qu’elle s’est démocratisée. Nul ne peut ignorer que cet engouement pour l’escalade - en salle, notamment - va de pair avec une surcharge médiatique qui ne cesse de la promouvoir. Au point que l’on peut se demander ce qui plaît en premier lieu aux nouveaux adeptes : l’escalade à travers ses qualités intrinsèques, ou l’imagerie sociale qu’elle renvoie ? Est-ce vraiment une représentation de soi ultra séduisante et positive que l’escalade est capable de produire ? Dans ce cas, cette montée de fièvre résulterait d’un phénomène de société. Précisément : une mode. Une mode qui semble aller comme un gant à une certaine jeunesse bien en société et qui fleure bon l’oseille. D’où les exclamations condescendantes disant que l’escalade se « gentrifie », qu’elle est un sport de « bobos » comme si ce mot désignait une classe sociale, et comme si auparavant l’escalade était plus « populaire » qu’aujourd’hui. Au contraire, la vérité est que, idéalement, grâce aux murs d’escalade dans les cités, l’escalade aurait dû se « prolétariser », donc se démocratiser dans le bon sens du terme. « L'escalade demeure incontestablement une activité difficilement accessible à la classe sociale prolétarienne. L'explication ne semble pas être financière mais trouve des raisons culturelles et de démarquage sociologique » Au-delà des contradictions formulées à droite et à gauche, s’il est indéniable que les centaines de Structures Artificielles d’Escalade (SAE) commerciales et municipales érigées dans les métropoles ont contribué au succès quantitatif de l’escalade citadine, peut-on vraiment affirmer qu’elle est devenue accessible à toutes et tous ? On peut être tenté de le prétendre, puisque nombreux sont les clubs d’escalade dits populaires qui réunissent les conditions pour que l’escalade soit accessible « à tous ». En effet, les cotisations sont peu élevées, puisque allant de 55 euros à seulement 70 euros l’an suivant les clubs. Ces licences bon marché étant possibles du fait que le local et la structure d’escalade dont disposent les clubs sont gracieusement mis à disposition par la ville, que la gestion ludique du mur, l’animation et l’initiation sont dispensées en principe par des bénévoles convaincus, et que l’équipement nécessaire à l’escalade est prêté contre une caution. Ce qui implique qu’au pied de murs accessibles à toutes et tous, on devrait rencontrer des grimpeurs et grimpeuses de tous styles de vie, de toutes origines, alors que dehors, dans la vie civile, les diplômes, les salaires, la culture, le langage même, les séparent. Or, malgré ces facilités, il y a très peu de citadins aux salaires modestes qui viennent d’emblée s’adonner à l’escalade. En conclusion, même si les conditions semblent réunies pour que l’escalade se prolétarise dans ces clubs communaux, ce que l’on observe un peu partout, c’est qu’on y rencontre majoritairement des gens qui exercent un métier dit intellectuel et ont des revenus confortables. Cela signifie que les facilités d’accès profitent peu aux petits salaires, mais beaucoup aux salaires proches de ou supérieurs à la moyenne nationale. Un avantage qui ressemble à un privilège de classe d’une certaine manière puisque l’aumône du pauvre tombe dans la main du riche. C’est ainsi que, dans les clubs populaires, on y rencontre autant de « bobos » que dans les salles d’escalade commerciales à succès. Au passage, si « bobo » signifie être à l’aise pour choisir entre son club populaire et sa salle commerciale, je ne suis pas certain que ce soit mal. En tout cas, si je ne le suis pas encore, je veux bien en être un ! L’escalade de la vieille école C’est à croire que les vieux déterminants sociologiques découverts dans les années soixante opèrent toujours, sans que rien ne puisse les contrarier. Ce, même dans les clubs populaires et malgré le vieux vœu militant de « détruire ce qu’il faut bien appeler une rente socioculturelle. » C’est comme ça. En dépit de l’essor des SAE sur lesquelles reposait l’espoir de la démocratisation réelle de l’escalade, celle-ci demeure incontestablement une activité difficilement accessible à la classe sociale prolétarienne. L'explication ne semble pas être financière dès lors que l’on se cantonne au mur de son club, mais trouve des raisons culturelles et de démarquage sociologique. Je pense notamment à la forme de leadership qu’exercent celles et ceux qui ont une certaine aisance culturelle, à cette sorte d’autorité naturelle qu’ils font peser sur « les gens du peuple » qui y sont quotidiennement confrontés dans leur vie professionnelle. Quoi qu’il en soit, les clubs ne répondent pas toujours à l'aspiration de leurs publics dans la pratique de l’escalade. Sinon, il n’y aurait pas autant de murs commerciaux. Vous l’avez bien lu. J’ai l’air d’asséner que les déterminants sociétaux sont inflexibles et font loi partout. J’ai juste l’air car je pense que c’est faux. Il se trouve que l’escalade démocratique existe bien. Et l’unique voie de démocratisation en France est celle de l’école publique. Celle-ci est arrivée par l’action politique concrète au début des années quatre-vingt, précisément le 11 septembre 1981, lorsque, par décret, l’État a autorisé l’enseignement et la pratique de l’escalade par des enfants dans le cadre de la vie scolaire. Ce n’est pas anecdotique, puisque c’est suite à cette reconnaissance officielle de l’escalade comme sport à part entière et aux subventions consenties par l’État « à hauteur d’un tiers » pour promouvoir « ce nouveau sport citadin » que les municipalités, les départements et les régions ont été encouragés à financer la construction de nombreux murs « publics » partout en France. Des murs d’escalade que bien des clubs ont pu obtenir sans revendication particulière, en présentant simplement la discipline et en s’engageant éventuellement à en assurer la gestion. Oui, c’est bien grâce aux murs d’escalade subventionnés par la collectivité que chaque élève, quel que soit son milieu social, a pu être initié à l’escalade à l’égal de toutes les disciplines enseignées à l’école. C’est bel et bien sa mission démocratique. Et hors de l’école publique, la démocratisation de l’escalade reste ponctuelle et hasardeuse. Cela dit une chose des leviers de la démocratisation de l'escalade en France. Si les associations sont souvent des partenaires efficaces pour promouvoir et ouvrir les activités sportives au plus grand nombre, elles ne seront jamais assez puissantes. Pour bouleverser les déterminants culturels, sociaux et économiques : seul un État peut y parvenir.

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