top of page

Margalef : le spot d’escalade espagnol devenu payant

Dans un village de 100 habitant·e·s, au pied du massif de Montsant, en Catalogne, les falaises attireraient près de 90 000 visiteur·ses par an. Depuis octobre, accéder à deux secteurs majeurs coûte 5 €. Résultat : colère, vandalisme, boycott… et un débat brûlant sur l’avenir des sites naturels en Europe qui s'ouvre.


Escalade espagne
Tarifa, Espagne © Jose Ruales

Pendant des années, Margalef a incarné un certain rêve catalan de l’escalade : du conglomérat à perte de vue, des voies du 5a au 9b+, des colonnettes qui ont vu défiler la crème du haut niveau, et cette esthétique si particulière qui a fait du village un laboratoire de projets extrêmes. Une carte postale verticale parfaitement calibrée pour les vidéos, les trips « performance » et les stories de mi-saison. Derrière l’image, la mécanique est beaucoup plus prosaïque. D’un côté, un village qui tourne autour d’une centaine d’habitant·e·s à l’année. De l’autre, un flux estimé à près de 89 000 grimpeur·ses par an, soit l’équivalent de plusieurs villes qui viendraient, en continu, se déverser sur les mêmes routes, les mêmes parkings, les mêmes points d’eau. Le ratio est vertigineux : rapporté à sa population, Margalef est l’un des sites les plus fréquentés du continent.


Cette pression se voit dans les marges du paysage bien avant de se lire dans les chiffres : bennes qui débordent en haute saison, gestion des déchets dimensionnée pour un village mais sollicitée comme si le bourg était cinq à huit fois plus gros, eau potable mise en tension au cœur de l’été, routes rurales ravinées par le trafic répété des vans et des utilitaires, parkings improvisés qui mutent petit à petit en zones de bivouac semi-permanent. À force, même les villages qui vivent de la grimpe finissent par suffoquer. Margalef n’échappe pas à cette règle.


Cinq euros la journée


Le 14 octobre 2025, la mairie de Margalef décide de changer de braquet. Deux barrières automatiques sont mises en service sur les routes qui mènent à des secteurs phares : Sant Salvador d’un côté, Embassament / Les Espadelles de l’autre. Pour y accéder, il faut désormais réserver en ligne, payer 5 € par véhicule et par jour, et respecter un quota : 210 voitures pour l’un des parkings, 190 pour l’autre.


En quelques jours, les réactions se multiplient : critiques virulentes sur les réseaux, appels au boycott, mobilisations informelles contre ce qui est perçu comme une « barrière sociale » dressée au pied des voies.

Le jeune maire, Àlex Vilà (28 ans), pose le problème : une commune de 100 habitant·e·s n’a ni les moyens techniques ni les finances pour gérer seule la venue de dizaines de milliers de personnes chaque année. L’entretien des routes d’accès, des parkings et des infrastructures représenterait, selon la mairie, environ 47 000 € par an – une somme considérable à l’échelle d’un budget municipal de village.


Sur le papier, le dispositif ressemble à ce qui se met en place ailleurs dans les espaces naturels : limiter la capacité, stabiliser la fréquentation, faire contribuer les usager·ère·s aux coûts qu’ils génèrent, investir dans des infrastructures plus robustes. Réguler, financer, préserver. Sur le terrain, l’histoire est nettement moins linéaire.


Boycott, dégradations et fracture


À Margalef, beaucoup d’ouvreurs et d’ouvreuses sont du coin, une partie des secteurs ont été équipés bénévolement, et plusieurs générations de grimpeur·se·s catalan·e·s ont grandi avec l’idée que la falaise était un bien commun, libre d’accès tant que l’on respectait le lieu. L’arrivée d’un péage, même modeste, percute de plein fouet cette culture implicite.


En quelques jours, les réactions se multiplient : critiques virulentes sur les réseaux, appels au boycott, mobilisations informelles contre ce qui est perçu comme une « barrière sociale » dressée au pied des voies. Surtout, les barrières, bien réelles, deviennent un symbole : en un mois, elles seront dégradées à neuf reprises. La communauté locale se fissure. Certain·e·s grimpeur·euse·s défendent l’idée qu’une écotaxe de 5 € par véhicule, pour des parkings aménagés au pied de sites mondialement connus, reste un prix raisonnable. D’autres, notamment les Catalan·e·s qui fréquentent Margalef depuis des années, y voient une privatisation rampante d’un espace façonné par la communauté. Un glissement où l’on paierait soudain pour accéder à des falaises ouvertes, entretenues et valorisées par des bénévoles.


Côté parc naturel, le récit n’est pas tout à fait le même. Les gestionnaires rappellent que la sur-fréquentation ne touche pas de manière uniforme toutes les zones ni toutes les périodes. Les pics d’affluence se concentreraient sur quelques week-ends de printemps et d’automne (Pâques, Toussaint), alors que le site reste beaucoup plus respirable le reste de l’année.

Pendant ce temps-là, les chiffres de fréquentation s’ajustent à cette nouvelle réalité : là où l’on comptait plusieurs centaines de véhicules certains week-ends, à la fin novembre, on ne voit plus qu’une cinquantaine de voitures passer les barrières. Une partie des grimpeur·euse·s accepte de payer et de continuer à venir, d’autres covoiturent davantage ou se reportent sur des accès plus éloignés… et beaucoup choisissent simplement d’aller grimper ailleurs. Le message est clair : imposer un ticket d’entrée sur ce qui est vécu comme « leur » falaise ne suffit pas. Il faut expliquer, documenter, rendre des comptes.


Lost in regulation


Côté grimpe, l’Associació d’Escaladors de Margalef (AEM) ne s’oppose pas par principe à l’idée d’un péage. Ce que l’association met en cause, ce sont les conditions de sa mise en place : manque de transparence sur l’usage des recettes, manque de concertation en amont, méfiance ancienne envers des décisions prises « depuis le bureau » et non à partir du terrain. La question n’est donc pas seulement « payer ou non », mais « qui décide, pour quoi, et avec quels contre-pouvoirs ? ».


Margalef tente aujourd’hui une réponse, brutale et imparfaite, mais explicite : si l’on veut continuer à grimper ici, il faut que quelqu’un paye pour les routes, les parkings, les poubelles, l’eau, la gestion de l’impact.

Côté parc naturel, le récit n’est pas tout à fait le même. Les gestionnaires rappellent que la sur-fréquentation ne touche pas de manière uniforme toutes les zones ni toutes les périodes. Les pics d’affluence se concentreraient sur quelques week-ends de printemps et d’automne (Pâques, Toussaint), alors que le site reste beaucoup plus respirable le reste de l’année. Ce qui pose problème, d’après cette lecture, n’est pas uniquement le volume de grimpeur·ses, mais surtout le sous-investissement chronique dans les infrastructures de base : routes, eau potable, toilettes, parkings, signalétique.


Dit autrement : si Margalef craque, ce n’est pas seulement parce qu’il y a « trop de grimpeur·euse·s », mais aussi parce que personne n’a vraiment anticipé ce que représentait, pour un village de 100 habitant·e·s, l’accueil de dizaines de milliers de pratiquant·e·s sur des décennies. La régulation par les barrières répond à une urgence, mais elle arrive au bout d’une longue chaîne de renoncements budgétaires.


Margalef comme laboratoire européen


Ce qui se joue au pied des colonnettes de Margalef dépasse largement le cas catalan. Partout en Europe, les spots chauds d’escalade — Céüse et ses parkings saturés, Kalymnos et ses vallées transformées par le tourisme de la grimpe, Siurana, Albarracín, Annot, les grandes falaises italiennes ou autrichiennes — flirtent avec les mêmes limites. L’escalade n’est plus un micro-monde : la croissance des salles, les réseaux sociaux, les billets d’avion low-cost et l’imaginaire du « trip » ont transformé des vallées rurales en destinations internationales.


Le problème, c’est qu’aucun modèle économique robuste n’a été pensé pour accompagner ce basculement. Pendant des années, l’équilibre a reposé sur un bricolage fragile : quelques campings, quelques gîtes, des cafés, un peu de fiscalité locale, et surtout des gens qui équipent, entretiennent, balisent, ramassent, sans que cette « maintenance » ne soit vraiment chiffrée. Jusqu’au jour où les comptes cessent de passer.


Margalef tente aujourd’hui une réponse, brutale et imparfaite, mais explicite. Le spot est en train de devenir un cas d’école européen. Pas pour trancher une bonne fois pour toutes la question « faut-il payer pour grimper ? », mais pour éclairer une problématique beaucoup plus large : comment une pratique devenue massive coexiste-t-elle avec les villages, les milieux et les personnes qui l’accueillent ? Au fond, Margalef rappelle une vérité que le milieu a longtemps préféré laisser en tâche de fond : l’escalade n’est plus un sport marginal. C’est un phénomène social, avec des flux, des impacts, des coûts, des conflits… et donc un besoin de gouvernance à la hauteur.

Avez-vous remarqué ?

Vous avez pu lire cet article en entier sans paywall

Chez Vertige Media, articles, vidéos et newsletter restent en accès libre. Pourquoi ? Pour permettre à tout le monde de s’informer sur le monde de la grimpe — ses enjeux sociaux, culturels, politiques — et de se forger un avis éclairé, sans laisser personne au pied de la voie.

 

Avec le Club Vertige, nous lançons notre première campagne de dons. Objectif : 500 donateur·ices fondateur·ices pour sécuriser l’équipe, enquêter plus, filmer mieux — et réduire notre dépendance aux revenus publicitaires.

 

👉 Rejoignez le Club Vertige dès aujourd’hui et prenez part à l'aventure la plus cool de la presse outdoor.

Je soutiens.png

PLUS DE GRIMPE

bottom of page