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  • L’escalade à l’épreuve de Gaza : comment World Climbing s’enlise face aux appels au boycott d’Israël

    Le collectif Climbers for Palestine s'organise à l'international pour exercer une pression croissante sur World Climbing autour de la présence d'athlètes israélien·ne·s sur le circuit officiel. Annulation à Bruxelles, manifestations à Madrid, courriers aux fédérations nationales : depuis plusieurs semaines, les confrontations se multiplient. La fédération internationale, elle, reste dans l'attente d'une réunion prévue cet été. Enquête sur un dossier qui monte, qui monte, qui monte. Un grimpeur israélien pendant les qualifications de la Coupe du Monde à Madrid © Alberto Astudillo García En escalade, il est très rare de voir des athlètes faire cela. Quand Adi Bark finit l'un des blocs des qualifications de l'étape de Coupe du monde d'escalade à Madrid, le grimpeur israélien se retourne vers la foule et porte l'index à ses lèvres. « Chut ». Dans l'imaginaire sportif, le geste est plutôt l'apanage des joueurs de foot qui réagissent aux supporters adverses ou aux journalistes critiques après avoir marqué un but. Là, Adi Bark s'adresse à une foule de manifestants venus scander des slogans pro-palestiniens à mesure que les athlètes floqués du drapeau d'Israël grimpent sur le mur. Ce jeudi 28 mai, la température affiche plus de 30 degrés à Alcobendas, dans la banlieue de Madrid. Iels sont pourtant une bonne centaine à se mobiliser pour chanter « Free Palestine » à tue-tête en brandissant de grands drapeaux palestiniens. L'escalade du conflit Climbers for Palestine Spain avait annoncé la couleur. Depuis quelques semaines, l'entité espagnole de ce mouvement international avait annoncé des mobilisations en marge du circuit officiel de compétitions de World Climbing, la fédération internationale d'escalade. Qu’il s’agisse de chants, d’une bronca ou de sifflets, l'opération du collectif espagnol s'inscrit dans une série d'actions de plus en plus visibles de la part de collectifs dénonçant la présence d'athlètes israélien·ne·s sur les compétitions officielles internationales d'escalade. À la mi-mai, c'est une salle privée belge connue pour ses fortes valeurs qui avait décidé de fermer ses portes à une épreuve qu'elle était censée accueillir — la World Climbing Europe Youth Series Brussels 2026 — en raison de la présence d'athlètes représentant Israël. Fait rarissime dans l'histoire du sport, World Climbing s'était vu contraint d'annuler l'édition. À gauche, Adi Bark et à droite Yakovovitch Tomer, grimpeurs israéliens en pleine compétition à Madrid © courtoisie de Climbers for Palestine Spain Les groupes qui se prononcent en faveur du boycott d'Israël sur le circuit officiel de World Climbing n'entendent pas s'arrêter là. Pascal Etienne, membre du collectif français Grimpe Solidaire Internationale (GSI), l'affirmait récemment dans nos colonnes : « Désormais, World Climbing doit s'attendre à ce qu'il y ait une mobilisation sur toutes ses compétitions ». Organisée à l'international sous l'égide de Climbers for Palestine, plusieurs entités nationales ont adressé un courrier à leur fédération, la sommant de se positionner sur la présence des athlètes israélien·ne·s lors des compétitions. À ce jour, aucune fédération n'a répondu aux sollicitations ni donné suite aux demandes de rencontre que les collectifs ont formulées. « Il n'a fallu que 4 jours après l'invasion de l'Ukraine pour exclure les athlètes russes de toute compétition sportive. Rien n'a été fait par l'IFSC pour bannir les grimpeurs et grimpeuses israélien·nes de ses compétitions » Grimpe Solidaire Internationale, dans un courrier adressé à la FFME Vertige Media a pu consulter la lettre envoyée par GSI et directement adressée à la présidente de la Fédération française de la montagne et de l'escalade (FFME), Sandra Berger, le 28 mai 2026. L'association, affiliée à la FSGT (Fédération sportive et gymnique du travail, ndlr) et engagée depuis plusieurs années dans des projets de développement de l'escalade en Palestine, y décrit les conditions dans lesquelles évoluent les grimpeurs et grimpeuses palestinien·ne·s : falaises équipées par leurs soins confisquées, accès refusé aux sites par des checkpoints militaires, importation de matériel entravée. Des membres de la Palestinian Climbing Association (la fédération d'escalade palestinienne, ndlr) ont même été arrêtés et détenus au titre de la politique israélienne de « détention administrative », sans inculpation, sans procès, sans durée définie. GSI souligne également que la fédération israélienne d'escalade, l'ILCA (Israel Climbing Association, ndlr), est « directement impliquée dans divers processus niant les droits des grimpeurs et grimpeuses palestiniens, contrevenant ainsi aux règles de la fédération internationale ». En novembre 2025, la Palestinian Climbing Association avait déposé une demande formelle auprès du Conseil exécutif de World Climbing, demandant la suspension immédiate de l'ILCA. La réponse de World Climbing avait invoqué l'absence de fondement statutaire suffisant : les violations, selon la fédération, seraient le fait de l'État israélien, pas de la fédération d'escalade elle-même. La lettre de GSI s'appuie aussi sur le précédent russo-biélorusse, devenu le point de référence du mouvement international : « Il n'a fallu que 4 jours après l'invasion de l'Ukraine pour exclure les athlètes russes de toute compétition sportive. Rien n'a été fait par l'IFSC pour bannir les grimpeurs et grimpeuses israélien·nes de ses compétitions ». L'association demande à la représentante de la FFME auprès de World Climbing de soutenir la demande d'exclusion lors de la prochaine assemblée générale, et sollicite un rendez-vous en amont pour en discuter. La FFME dans l'expectative La présidente Sandra Berger n'a pas répondu directement à GSI. Contactée par Vertige Media, la FFME a préféré ne pas faire de commentaire en précisant qu'elle « ne souhaitait pas s'exprimer tant qu'elle ne s'était pas concertée avec World Climbing, le CNOSF (Comité national olympique et sportif français, ndlr) ainsi que d'autres instances du sport ». Par ailleurs, une information qui circulait selon laquelle des athlètes israélien·ne·s s'étaient entraîné·e·s avec des membres de l'équipe de France a été démentie. La FFME a confirmé à Vertige Media que « des athlètes israéliens se sont entraînés à Paris dans des salles privées et à Karma Fontainebleau (une salle fédérale, ndlr) où ils ont pu croiser des athlètes français, mais rien n'a été organisé et aucun stage officiel n'était prévu ». « Le fait que les athlètes israélien·ne·s arrêtent de concourir n'est pas à l'ordre du jour de World Climbing, ni, à notre connaissance, à l'ordre du jour d'aucune autre fédération internationale dans l'environnement olympique » World Climbing dans une déclaration adressée à Vertige Media La posture française n'est pas un cas isolé. À l'échelle internationale, le schéma se répète : les fédérations nationales attendent que World Climbing se positionne en premier. Dans une déclaration transmise à la rédaction de Vertige Media le 5 juin dernier, la fédération internationale défend sa position d'arbitre neutre. Elle dit reconnaître la légitimité des manifestations, mais pointe leurs conséquences sur « une majorité de personnes qui n'avaient aucun choix dans ces questions » : des jeunes athlètes contraints d'annuler leurs déplacements à Bruxelles, un public dont l'expérience à Madrid a été « ternie ». Sur l'annulation bruxelloise, World Climbing précise que « la salle privée n'a pas garanti l'ouverture de ses installations en présence d'athlètes israéliens », et qu'il n'existe « aucune règle ad hoc pour une compétition ». Sur le fond, la position est celle du statu quo : « Le fait que les athlètes israélien·ne·s arrêtent de concourir n'est pas à l'ordre du jour de World Climbing, ni, à notre connaissance, à l'ordre du jour d'aucune autre fédération internationale dans l'environnement olympique ». La fédération conteste également l'accusation d'absence de dialogue, affirmant avoir « échangé plusieurs courriels » avec des membres de Climbers for Palestine Spain. « Le fait qu'elles n'aient pas aimé nos réponses ne signifie pas que nous n'avons pas eu de dialogue ». Néanmoins, la déclaration omet de préciser une chose : la question de la présence d'athlètes israélien·ne·s devait être soumise au vote lors d'une assemblée générale, prévue en avril à Riyad, en Arabie Saoudite. Cette assemblée avait été déplacée en format en ligne le 23 avril 2026, sans vote possible. De leur côté, les instances israéliennes n'ont pas tardé à réagir. Dans une déclaration au média pro-israélien Israj, le président de l'ILCA Liad Agmon a salué l'annulation bruxelloise comme une décision empêchant, selon lui, « une discrimination antisportive ». Yael Arad, présidente du Comité olympique israélien, a dénoncé une tentative d'imposer une « haine aveugle d'Israël » dans le sport, affirmant que les athlètes israélien·ne·s continueront à porter leur drapeau « avec fierté » dans le monde entier. Sur son compte Instagram, la grimpeuse en Coupe du monde Ayala Kerem a réagi aux événements madrilènes : « Je crois que le sport compétitif est un bel endroit où les gens du monde entier s'unissent enfin, à égalité, dans la loyauté et le respect. Tenter de détruire cela n'aide personne ». Réactions en chaîne Contacté par Vertige Media, Climbers for Palestine Spain n'a pas tardé à réagir aux déclarations de World Climbing. Le même jour, le collectif répond sèchement : « Ce n'est pas que nous n'ayons pas accepté leurs réponses. C'est qu'ils n'en ont pas donné ». Entre septembre 2025 et mai 2026, le collectif affirme avoir transmis à World Climbing un rapport de 14 pages documentant les activités propres de l'ILCA en territoire occupé. Ce rapport est resté sans réponse de fond. « Il n'existe tout simplement aucune règle obligeant les fédérations internationales à attendre les recommandations du CIO » Climbers for Palestine Spain Les griefs portent sur des éléments vérifiables. L'ILCA promeut au moins six secteurs d'escalade en Cisjordanie occupée et un dans le Golan syrien annexé, présentés sur son site comme « sites d'escalade naturels en Israël ». Le cas le plus documenté est celui d'Ein Yabrud : une falaise initialement équipée par des grimpeurs internationaux, incluse dans le guide Climbing Palestine en 2019, dont l'accès a été interdit aux Palestiniens avant octobre 2023. L'ILCA en a publié sa propre version portant les logos de l'IFSC (l'ancien nom de World Climbing, ndlr) et de l'UIAA (Union internationale des associations d’alpinisme, ndlr), en effaçant toute mention des équipeurs d'origine. La grimpeuse Ayala Kerem est par ailleurs sponsorisée par le groupe Shikun & Binui, inscrit depuis 2025 à la base de données onusienne des entreprises impliquées dans les activités de colonisation. L'ILCA collabore enfin avec une académie prémilitaire à la frontière de Gaza dont l'objectif déclaré est de préparer des jeunes Israélien·ne·s à intégrer des unités de combat d'élite. Lors de l'étape de la Coupe du Monde d'escalade 2026 à Madrid © Alberto Astudillo García Face à ces éléments, le collectif liste plusieurs questions qu'il souhaite faire parvenir à World Climbing pour que cette dernière puisse se positionner. Il souhaite surtout revenir sur l'argument selon lequel les violations seraient le fait de l'État et non de la fédération. Et évoque une nouvelle fois le précédent russo-biélorusse ainsi que son épilogue. En mars 2022, les fédérations russe et biélorusse avaient été suspendues en quatre jours. En février 2026, quelques semaines seulement avant les incidents de Bruxelles et de Madrid, World Climbing avait levé cette même suspension. « Il n'existe tout simplement aucune règle obligeant les fédérations internationales à attendre les recommandations du CIO », écrit le collectif, rappelant que World Athletics (la fédération internationale d'athlétisme, ndlr) a agi de manière autonome dans le cas russe. « Les fédérations sportives nationales ne sont pas au-dessus du droit international », conclut le collectif. « Il faut suspendre la fédération israélienne des compétitions tant qu'elle continuera à promouvoir des activités sportives dans les territoires occupés » Marzio Nardi, figure de la grimpe italienne Le dossier s'étend désormais à l'Italie. Les championnats du monde jeunes de World Climbing sont prévus à Arco du 18 au 25 juillet 2026. Climbers for Palestine Italy a annoncé une mobilisation, portée notamment par la figure de la grimpe italienne, Marzio Nardi, qui a publiquement demandé à la fédération de « suspendre la fédération israélienne des compétitions tant qu'elle continuera à promouvoir des activités sportives dans les territoires occupés ». La fédération italienne d'escalade (FASI, ndlr) surveille la situation de près. Son vice-président Ernesto Scarperi a indiqué au quotidien italien, Il T, vouloir « savoir s'il y aura des manifestations et si elles risquent de créer des problèmes d'ordre public ». En attendant, une autre étape se profile avant Arco. Du 10 au 12 juillet, l'ensemble des élu·e·s de World Climbing seront à Chamonix pour l'une des compétitions les plus prestigieuses du circuit. Des manifestations pourraient bien y avoir lieu. Une chose est sûre : ce cas sensible semble enliser la fédération dans une grande hésitation. Les collectifs ont signifié que chaque étape du circuit sera désormais scrutée, World Climbing se retrouvant dans une position de plus en plus inconfortable. Les réponses procédurales qu'elle oppose aux demandes n'éteignent pas les discussions : elles coincent l'institution. Les fédérations nationales, FFME en tête, attendent que la fédération internationale tranche avant de se prononcer. Alors pour l'heure, World Climbing peut simplement indiquer à Vertige Media qu'une assemblée générale extraordinaire est prévue le 23 juillet prochain pour aborder la question. D'ici là, le dossier risque encore de s’épaissir. Les membres de Climbers for Palestine comptent bien intensifier la pression sur la fédération internationale d'escalade. Et il faudra sans doute bien plus qu'un doigt sur la bouche pour éteindre les débats.

  • Boycott d'Israël : Le Camp de base refuse d’accueillir la Coupe d’Europe jeunes

    À dix jours de la World Climbing Europe Youth Series Brussels 2026, la salle bruxelloise Le Camp de base ne mettra finalement pas ses infrastructures à disposition de l'étape de compétition internationale. En cause : l’échec d’un compromis autour de la participation des athlètes israélien·ne·s sous bannière neutre. © courtoisie du Camp de base L’affaire n’est plus un ultimatum : c’est une porte fermée à double tour. Après plusieurs jours de discussions avec World Climbing (la fédération internationale d'escalade, ndlr) les instances belges et la fédération israélienne, Le Camp de base a tranché : la salle n’accueillera pas l’étape bruxelloise de la World Climbing Europe Youth Series, prévue les 30 et 31 mai prochains. À l’heure où nous publions ces lignes, l’événement figure encore au calendrier officiel de World Climbing, mais les dirigeants de l'enceinte privée ont confirmé àVertige Media qu'ils refusaient désormais de mettre à disposition leurs murs, leur personnel et leur nouvel espace dédié au haut niveau. Relocaliser une compétition internationale jeunes dans un délai aussi court aboutirait sans doute à l'annulation pure et simple de l'événement. Une chose est sûre : c'est un fait rarissime dans l'histoire de l'organisation du sport international. Et une première dans le milieu de l'escalade compétitive, depuis l'explosion du conflit israélo-palestinien. Le compromis impossible Au départ des discussions, la position du Camp de base était claire : obtenir que les athlètes israélien·ne·s participent sous bannière neutre. Il ne s'agissait pas d’une exclusion individuelle ni d’un ciblage des sportif·ve·s en tant que personnes, mais du refus d’accueillir une représentation nationale israélienne dans le contexte actuel, marqué par le génocide en cours à Gaza, la procédure engagée devant la Cour internationale de Justice et l’occupation des territoires palestiniens. « Que chacun prenne des engagements et que la responsabilité ne revienne pas sur les organisateurs et les structures finales qui accueillent » Florian Delcoigne, cofondateur du Camp de base Selon Florian Delcoigne, cofondateur du Camp de base, cette demande n’a pas pu aboutir dans les délais : « Accéder à une demande de statut neutre pour les athlètes israéliens, pour eux, ce n’était pas possible à mettre en place dans les quinze jours », explique-t-il. Une impasse qui soulève une question évidente : pourquoi cette décision n’a-t-elle pas été anticipée par World Climbing, alors que le sujet couve depuis des mois dans le milieu de l’escalade internationale ? Une forme de compromis a pourtant été discutée autour de la table des négociations qui a réuni Le Camp de Base, World Climbing, la fédération d'escalade belge et la fédération d'escalade israélienne. Par exemple : maintenir la participation des athlètes israélien·ne·s, envoyé·e·s par leur fédération, tout en retirant les éléments visibles de représentation nationale — drapeaux, livestream, communication, sacs, vêtements, protocole. Le Camp de base se disait prêt à assumer cette solution imparfaite. Une autre option, plus opaque, aurait consisté à ne pas afficher certains symboles sous couvert de « problèmes techniques » ou d’oublis. Pour la salle bruxelloise, c’était précisément le piège à éviter : faire semblant, bricoler l’ambiguïté, cacher le politique sous le tapis du protocole. Le compromis a finalement volé en éclats : la fédération israélienne n’a pas accepté cette invisibilisation des symboles nationaux. La délégation devait donc concourir sous bannière israélienne, une option devenue intenable pour Le Camp de base. Engagement, représailles et garde du corps La décision bruxelloise ne surgit pas de nulle part. L’an dernier déjà, lors d’une précédente Coupe d’Europe accueillie par Le Camp de base, la présence de gardes du corps liés à la délégation israélienne avait créé un malaise. Selon Florian Delcoigne, ces derniers seraient arrivés la veille de l’événement, sans cadre défini en amont, potentiellement armés, et sans validation préalable de la police locale : « Ce n’était pas OK », confie-t-il aujourd’hui. La salle avait alors fait remonter le problème, en interne et auprès des instances belges. Depuis, Le Camp de base affirme avoir tenté d’anticiper. Dès le début de l'année, la structure avait de nouveau exprimé ses réserves : d’un côté, l’impossibilité d’assurer sereinement un dispositif de sécurité exceptionnel sans cadre clair et de l’autre, un désaccord de fond avec la présence d’une délégation israélienne sous bannière nationale. Pendant ce temps, World Climbing repoussait l'échéance. Une assemblée générale devait trancher ou au moins avancer sur le sujet au printemps, mais une partie des débats a finalement été renvoyée à une assemblée extraordinaire prévue en juillet. Trop tard pour l'étape de Bruxelles. « Notre responsabilité, elle est là : rester ancré dans nos valeurs » Florian Delcoigne, cofondateur du Camp de base C’est là que se situe le cœur politique de l’affaire. En reportant sa décision, World Climbing délègue de fait la gestion aux fédérations nationales, aux organisateurs locaux, aux salles et aux équipes de terrain qui montent les murs, ouvrent les blocs, gèrent l'accueil, les flux, les badges, les podiums, les tensions et parfois les menaces de perturbations. « On veut juste qu’une décision soit prise », lâche Florian Delcoigne, avant de préciser : « Que chacun prenne des engagements et que la responsabilité ne revienne pas sur les organisateurs et les structures finales qui accueillent ». Dans un communiqué à paraître que Vertige Media s'est procuré, le conseil d'administration du Camp de base souligne : « (...) En tant que salle d'escalade, propriétaire du lieu et employeur, il nous revient de déterminer si un événement peut se tenir dans des conditions paisibles, sûres et viables ». Le Camp de base sait que cette décision aura un coût. La compétition devait servir d’inauguration au Camp avancé, son nouvel espace dédié au haut niveau. Depuis six mois, l’équipe poussait pour que les travaux soient terminés à temps. Des frais ont été engagés, des salarié·e·s, ouvreur·se·s, bénévoles et partenaires mobilisé·e·s. Des conséquences juridiques et financières restent également possibles : « Il y a des frais d’annulation que World Climbing pourrait nous réclamer directement, ou en tout cas la fédération belge », avance Florian Delcoigne, tout en rappelant que Le Camp de base n’est pas directement lié à la fédération internationale comme organisateur, mais à la fédération belge dans le cadre de la mise à disposition du lieu. En interne, la décision n’a pas été prise à la légère. Le Camp de base est une salle engagée, mais pas un bloc politique parfaitement homogène. Certain·e·s salarié·e·s, ouvreur·se·s ou bénévoles partagent le fond tout en mesurant les risques professionnels d’un tel geste, notamment dans un milieu du haut niveau où les opportunités internationales comptent. La direction a donc choisi d’assumer : « Notre responsabilité, elle est là : rester ancré dans nos valeurs », dit Florian Delcoigne, ajoutant que plusieurs membres du staff ne souhaitaient de toute façon pas travailler dans ces conditions. Dans le communiqué, les dirigeants tiennent aussi à rappeler que « [le] désaccord porte sur la gouvernance, la représentation nationale et l’absence de cadre crédible. Il ne concerne pas les athlètes en tant qu’individus et ne doit conduire à aucune forme de discrimination ». Des mobilisations à venir Ce qui se joue à Bruxelles dépasse désormais largement les frontières belges. Depuis plusieurs mois, des groupes de grimpeur·se·s pro-palestinien·ne·s s’organisent à l’échelle internationale, souvent de manière informelle, autour de collectifs comme Climbers for Palestine. Ils communiquent, interpellent leurs fédérations, relaient des appels au boycott sportif et culturel d’Israël, organisent des événements solidaires ou des levées de fonds. Une partie de ces actions est documentée publiquement, notamment par Climbers for Palestine Spain ou par le journaliste américain Andrew Bisharat sur Evening Sends. « Désormais, World Climbing doit s’attendre à ce qu’il y ait une mobilisation sur toutes ses compétitions » Pascal Etienne, membre de Grimpe Solidaire Internationale Selon Pascal Etienne, membre de Grimpe Solidaire Internationale (GSI), cette structuration globale s’est accélérée autour de la demande portée par la fédération palestinienne auprès de World Climbing. « Il existe des groupes de grimpeurs pro-palestiniens dans de nombreux pays du monde », explique-t-il. Une coordination informelle réunirait aujourd’hui des volontaires d’une vingtaine de pays, avec l’objectif d’interpeller plus directement les fédérations et les compétitions du circuit international. Le geste du Camp de base ne semble pas avoir été organisé avec ce réseau international. Pascal Etienne lui-même insiste sur ce point : la salle bruxelloise avait déjà sa propre histoire militante, ses propres discussions internes et ses propres lignes rouges. Les collectifs internationaux se sont plutôt greffés à cette décision, qui cristallise soudain ce qu’ils dénoncent depuis des mois : l’incapacité de World Climbing à trancher une situation que d’autres instances sportives ont déjà dû traiter, parfois en imposant des statuts neutres, parfois en suspendant des délégations, mais toujours en acceptant que le sport international n’évolue jamais hors du monde. La suite pourrait donc se jouer ailleurs. Partout où World Climbing déroule son calendrier, les collectifs pro-palestiniens entendent désormais rendre visible cette pression. « Désormais, World Climbing doit s’attendre à ce qu’il y ait une mobilisation sur toutes ses compétitions », prévient Pascal Etienne. Actions de sensibilisation, manifestations, interpellations publiques : les modes d'action restent ouverts, parfois volontairement non annoncés. Pour World Climbing, le cas bruxellois fait figure d'avertissement. L’ancienne IFSC se retrouve rattrapée par ce que son nouveau nom contient malgré lui : le monde. Le Camp de base ne prétend pas décider à la place de World Climbing ni s'ériger en arbitre final du sport mondial. Il demande, plus simplement et plus brutalement, que les instances reprennent les responsabilités qu’elles laissent aujourd’hui glisser jusqu’aux structures de terrain. Fait rarissime lorsqu'elle provient d'une partie des organisateurs d'une compétition internationale, l'annulation d'une manifestation sportive en raison de la présence d'athlètes israéliens n'est toutefois pas inédite. Cela dit, elle émane généralement de la société civile, comme en 2025, où plus de 100 000 manifestant·e·s pro-palestinien·ne·s avaient interrompu une étape de la Vuelta (le tour d'Espagne, ndlr) aux abords de Madrid. Pour le moment, quasiment aucune fédération ne s'est prononcée sur l'exclusion ou la neutralité des compétiteur·ice·s israélien·ne·s des épreuves internationales malgré de fortes pressions. Et à force de repousser les choix politiques au nom de la neutralité sportive, ces mêmes fédérations finissent par provoquer exactement ce qu’elles prétendaient éviter : des crises locales, des ruptures de confiance, des salles qui ferment leurs portes et une communauté qui réalise, lentement mais sûrement, que l’apolitisme est parfois le nom poli donné à l’inaction.

  • Journal d’une prise de pied (que personne ne respecte)

    Dans le grand récit de la verticalité, les honneurs reviennent toujours aux biceps et aux mouvements spectaculaires. Pourtant, la véritable frontière entre l’enchaînement fluide et la chute se situe sous la semelle, sur ces minuscules reliefs que les grimpeur·se·s négligent avec constance jusqu’à la crise de panique. © Vertige Media Dans l’ombre des bacs instagrammables, des volumes spectaculaires et des mouvements conçus pour alimenter vos réseaux sociaux, j’observe, depuis mon éternel angle mort, le grand malentendu de l’escalade : la plupart d’entre vous pensez manquer de force, alors que vous manquez simplement de décence technique. Je ne suis pas spectaculaire. Je ne déclenche aucun murmure d’admiration au pied des voies. Personne ne traverse la salle pour venir m’analyser avec cette dévotion solennelle que vous réservez aux plats violets ou aux pinces neuves. Personne ne débat de mon grain, de ma ligne ou de mon esthétique. Je ne suis pas une prise de main. Je ne suis pas un bac final. Je ne suis pas cette grosse lèvre orange autour de laquelle trois adultes en débardeur forment soudain un comité scientifique. Je suis une prise de pied. Autrement dit : je suis ce que vous refusez de considérer, jusqu’au moment précis où votre estime de vous-même dépend entièrement de mon existence. Où que je sois sur le mur — tout en bas à frôler le tapis ou perchée à trois mètres de haut en pleine dalle — je vis sous votre champ de vision utile, sous votre fierté, à hauteur de gomme et de jurons. Vous entrez dans un bloc comme on entre dans une négociation narcissique avec le réel. Les yeux montent, les doigts s’imaginent déjà victorieux, les avant-bras anticipent leur propre tragédie. Vous voyez tout ce qui permet de raconter l’escalade comme une affaire de courage et de biceps — cette petite grimace intense que vous faites pour masquer le fait que vous refusez obstinément de plier les genoux. Moi, vous me voyez après. Souvent trop tard. Quand votre pied cherche le vide avec la panique d’un chaton sur un toit ouvrant. Quand votre bassin part discuter avec un autre axe gravitationnel. C’est à cette microseconde de lucidité pure que vous réalisez que ce bloc n’a pas été pensé pour être résolu uniquement avec vos tractions et votre abonnement à la salle. C’est aussi le moment où le désespoir vous égare. Pris·e de panique, vous tentez parfois de m’attraper avec les mains. Il faut voir le ou la grimpeur·se aux abois essayer de pincer mes deux centimètres de relief avec la pulpe des doigts, griffant la résine en espérant un miracle. Je ne suis pas faite pour vos mains. Puis, inévitablement, vous tombez. Vous baissez les yeux, et vous m’accusez. Pas directement, bien sûr. Vous dites : « Le pied est nul ». Ou : « Ça zippe ». Ou encore l’indémodable : « C’est morpho » — le refuge élégant de celles et ceux qui découvrent que leur corps n’est pas tout à fait le fantasme biomécanique qu’iels s’étaient imaginé. Vous appelez ça « zipper ». J’appelle ça poser le poids de son déni sur deux centimètres de plastique. Il faut vous voir me piétiner. Mon quotidien se divise en quelques grandes tribus de la mauvaise foi. Dans l’économie symbolique de la salle, je sers de prolétariat à votre réussite Il y a d’abord les déménageur·se·s. Iels arrivent avec le pied comme on descend un frigo américain dans un escalator. Aucun angle, aucune douceur. La semelle tombe, la physique fait ce qu’elle peut, et quand ça glisse, iels accusent la gravité, l’ouverture ou la température de la salle. Puis viennent les tapeur·se·s. Iels testent le terrain. Tap. Tap. Tap. Comme s’iels essayaient de réveiller une vieille machine à café. Iels me sentent, mais refusent de me charger, parce que faire confiance à un pied demande un acte de foi technique dont iels sont incapables. Iels préfèrent rester suspendu·e·s aux bras, rigides comme des cintres, pour conclure que « le bloc est un peu bizarre ». Non, le bloc n’est pas bizarre. Vous avez juste tenté de négocier avec la pesanteur sans lui apporter d’argument valable. On croise enfin les théoricien·ne·s, qui ont une approche très verbale du désastre. Gourde en inox, pantalon ample, iels analysent pendant des heures au pied du mur. Iels disent : « En vrai, si tu prends l’inversée en épaule, ça libère le bassin ». Iels disent beaucoup de choses, en somme, sauf la seule qui compte : « Je devrais peut-être poser mon pied proprement ». Dans l’économie symbolique de la salle, je sers de prolétariat à votre réussite. Quel que soit mon emplacement sur la structure, je soutiens, j’absorbe, et je disparais du récit. Quand vous enchaînez, vous racontez la relance, le jeté, la tenue de réglette. Vous ne dites jamais : « Et là, j’ai accepté de mettre mon destin entre les mains d’une petite excroissance croisée en plein milieu ». Enlevez-moi, et votre monde fluide devient une séance de torture physique. Votre tragédie, c’est que vous rêvez d’avoir des doigts d’acier alors que vous avez surtout besoin de croire en vos orteils. Le haut du corps a bonne presse : il se contracte, il produit des veines, il est photogénique. Les pieds, eux, vivent enfermés dans des chaussons trop petits et rappellent à l’espèce humaine qu’avant d’être un projet vertical, elle est composée de mammifères qui doivent apprendre à transférer leur poids. C’est moins vendeur. On ne lance pas une carrière d’influenceur·se sur la qualité d’une carre externe. Pourtant, les vrai·e·s savent. Iels arrivent, lisent les appuis, et comprennent que la main n’est souvent qu’une conséquence. Iels ne me posent pas dessus comme on écrase une idée gênante : iels me chargent. Charger, ce n’est pas juste appuyer. C’est accepter que le corps se place pour que le poids devienne une force d’adhérence. C’est une conversation technique entre la gomme, l’axe du bassin et la décision d’arrêter de tirer comme un sanglier. Il y a, dans une belle pose de pied, une forme de politesse envers le mur. C’est pour cela que je connais votre vrai niveau. Pas celui de votre bio sur les réseaux, ni celui que vous annoncez avec une modestie savamment calculée dans la zone des « 7a » — cette région administrative merveilleusement floue où vivent tant d’ambitions blessées. Votre vrai niveau se résume à la microseconde où votre chausson me rencontre. La précision. Le silence. Ou le vacarme. Je ne suis pas jalouse des prises de main. Elles ont la lumière, on les brosse, on leur prête des intentions : « Le plat est vicieux », « la pince est physique ». Moi, je suis « le graton ». Un détail de mobilier. Mais enlevez-moi d’une section, et tout le monde pleure. Enlevez-moi, et votre monde fluide devient une séance de torture physique. Je suis petite, étroite, rarement confortable. Mais je suis une promesse. Je vous dis simplement : baissez votre regard, diminuez votre orgueil dans la cheville, et posez votre pied. Pas comme une formalité administrative avant le « vrai » mouvement. Posez-le comme si tout votre monde en dépendait. Parce que, statistiquement, c’est le cas.

  • Éloge de la durée : quand l’escalade apprend à écouter le corps plutôt que la cotation

    Née d’une double tendinopathie, l’application We Are Climbers veut importer dans l’escalade une culture encore peu installée dans les salles : celle du suivi physiologique. Charge d’entraînement, récupération, fatigue, cycle menstruel… Derrière l’outil imaginé par Julien Salvadori, une question simple : et si progresser, en escalade, c’était aussi apprendre à durer ? À l’origine du projet, il y a une séance de bloc comme beaucoup en ont déjà vécu : ça tire, mais on insiste. Ce jour-là, Julien Salvadori force sur une double réglette. Ses deux mains lâchent, une décharge traverse ses avant-bras. Le diagnostic tombe : double tendinopathie, arrêt complet, reprise lente, plusieurs mois pour retrouver son niveau. Interrogé par Vertige Media, Salvadori raconte que les signaux étaient déjà là. « Au départ, je pensais que c’était juste des courbatures », explique-t-il. We Are Climbers est né de cet angle mort. Dans une discipline qui mesure très bien la cotation, le bloc sorti ou le niveau du voisin, l’application veut déplacer le regard vers ce que la performance raconte mal : la charge réelle, la récupération, la répétition des efforts, la fatigue accumulée. Tout ce que le corps finit toujours par présenter à l’addition. Mais We Are Climbers ne s’est pas construit dans le seul huis clos d’une blessure personnelle. Le projet est aujourd’hui partenaire officiel de la Ligue Nouvelle-Aquitaine de la FFME, s’appuie sur une dizaine de bêta-testeur·euse·s et doit prochainement intégrer cinq coachs fédéraux dans la phase de test de son outil dédié à l’encadrement. Pour un projet encore jeune, cette structuration n’est pas anodine : elle permet de confronter très tôt l’application à des usages réels, du ou de la grimpeur·euse amateur·ice à l’athlète. Cotation floue L’escalade voue un culte tenace aux chiffres et aux symboles. Passer dans la couleur supérieure, valider une lettre de plus, atteindre ce niveau que l’on regarde depuis quelques semaines avec envie. Ces repères ont leur utilité. Ils motivent, organisent, donnent un cap. Mais ils racontent assez peu le coût réel de l’effort. Salvadori le résume ainsi : « On voit la progression en escalade souvent par ces paliers-là, par des couleurs, ou par des cotations. » Le problème n’est donc pas que l’escalade mesure. C’est qu’elle mesure surtout ce qui se voit : le résultat plus que le processus, la réussite plus que la charge. Cette culture valorise aussi, implicitement, une forme d’épuisement. « Si on ne sort pas d’une séance d’escalade complètement rincé·e, on considère qu’on n’a pas travaillé », observe Salvadori. « Ça vient t’apporter des notions de performance, mais ça vient surtout t’expliquer comment mieux progresser » Sébastien, bêta-testeur de la solution et grimpeur amateur régulier C’est face à ce dogme que We Are Climbers tente de proposer une autre lecture. Le dispositif repose aujourd’hui sur un bracelet Polar 360, équipé notamment d’un capteur de fréquence cardiaque et d’un accéléromètre. Le bracelet mesure, l’application traduit : temps réel d’effort, nombre d’essais, nombre de mouvements, durée de préhension des prises, sollicitation des avant-bras, récupération cardiaque. L’objectif est de transformer des données en indicateurs compréhensibles pour les grimpeur·euse·s. Car toutes les séances ne se ressemblent pas. Entre le temps social de la séance — celui où l’on parle, regarde, assure, commente — et le temps physiologique, l’écart peut être immense. « On n’est pas pendant deux heures de session en train de grimper », rappelle Salvadori. « Savoir est-ce que sur deux heures, on n’a fait que cinq minutes de grimpe ou est-ce qu’on en a fait 45 minutes, ça change complètement la physionomie d'une séance. » Pour comprendre la manière dont cette promesse se traduit dans l’usage, Vertige Media a également échangé avec Sébastien, bêta-testeur de la solution et grimpeur amateur régulier. Comme beaucoup, il a déjà utilisé des applications permettant de suivre sa progression à travers les blocs réalisés ou les niveaux atteints. Mais il y manquait, selon lui, une lecture de l’état réel du corps. « Ça vient t’apporter des notions de performance, mais ça vient surtout t’expliquer comment mieux progresser », résume-t-il. We Are Climbers essaie ainsi de comprendre comment une séance s’inscrit dans une série. Est-elle plus chargée que d’habitude ? Trop proche des précédentes ? Le corps a-t-il récupéré ? Le sommeil suit-il ? Pour cela, l’application s’appuie notamment sur deux notions issues de la préparation physique : la monotonie, qui évalue la similarité des séances, et la contrainte, qui croise cette monotonie avec la charge globale hebdomadaire. À cela s’ajoutent des informations déclaratives comme le sommeil, le stress, les courbatures ou l’effort perçu. « Les fonctionnalités dans la partie cycle menstruel sont limitées justement par la littérature scientifique » Julien Salvadori, fondateur de We Are Climbers L’équipe pose toutefois une limite nette : « on n’a pas vocation à être une app médicale », insiste Salvadori. L’application signale plutôt une conjonction de facteurs défavorables : surcharge, récupération insuffisante, séances trop similaires, fatigue déclarée, sommeil dégradé. Une invitation à rationaliser l’entraînement là où la passion, l’habitude et l’ego poussent souvent à continuer. Cette approche arrive à un moment charnière pour l’escalade. Avec la massification de la pratique indoor, la multiplication des salles et la banalisation de séances régulières, les grimpeur·euse·s grimpent plus souvent, plus intensément, parfois sans disposer d’une culture d’entraînement proportionnelle à cette répétition. We Are Climbers ne prétend pas abolir ce rapport passionnel à la pratique. Mais le projet cherche à rappeler qu’une progression durable ne se mesure pas uniquement au niveau maximum atteint un soir de grande forme. Julien Salvadori résume sa promesse en une formule : « Grimper mieux plus longtemps. » Les corps qui comptent L’autre intérêt de We Are Climbers se situe dans ce que l’application tente d’intégrer dès le départ : la diversité des corps. Le projet s’intéresse notamment à un sujet encore trop souvent traité en marge dans le sport : le cycle menstruel. Historiquement, les sciences du sport se sont largement construites autour de cohortes masculines, avant de généraliser un certain nombre de conclusions à l’ensemble des pratiquant·e·s. En escalade aussi, les données spécifiques aux femmes restent limitées. Julien Salvadori en a conscience et avance sur ce terrain avec prudence. « Les fonctionnalités dans la partie cycle menstruel sont limitées justement par la littérature scientifique », reconnaît-il. L’application propose donc une approche personnalisée. Les utilisatrices peuvent renseigner la durée de leur cycle, sa régularité, la date de leurs règles ou encore certaines variations ressenties. We Are Climbers croise ensuite ces informations avec la charge de travail, l’effort perçu, la fatigue, les sensations et les variations de performance. L’objectif n’est pas d’édicter une vérité générale sur « les femmes » et leur entraînement, mais de permettre à chaque grimpeuse d’identifier ses propres récurrences physiologiques. Pour mesurer ce que cette fonctionnalité peut changer côté athlètes, Vertige Media a aussi échangé avec Elsa Ravinet, grimpeuse de haut niveau et bêta-testeuse du dispositif. Pour elle, le cycle menstruel n’est pas une variable abstraite. Il agit directement sur l’entraînement, la douleur, la force, la disponibilité physique et mentale. « Me concernant, il y a un bon nombre de séances qui ont sauté à cause de ça », explique-t-elle. « En aucun cas, je voudrais remplacer des coachs, et ce n’est pas du tout l’objectif » Julien Salvadori, fondateur de We Are Climbers Elle le dit avec lucidité : « Un bracelet, ça ne va pas changer la douleur. » We Are Climbers ne supprimera ni les règles douloureuses, ni l’endométriose, ni les jours où le simple fait de bouger devient compliqué. Mais l’outil peut aider à anticiper, ajuster, alléger. Décaler une séance de force. Privilégier du travail technique. Réduire la charge globale. Surtout, il peut éviter d’interpréter une baisse de performance passagère comme une régression technique, mentale ou personnelle. Plus la grimpeuse utilise l’application, plus celle-ci accumule de données sur ses séances, ses sensations, ses phases de cycle et ses variations de performance. L’objectif n’est pas d’appliquer un modèle général à tous les corps, mais d’affiner progressivement une lecture individuelle. We Are Climbers travaille également sur une interface destinée aux coachs. Là encore, le témoignage d’Elsa Ravinet éclaire l’usage. Son coach n’est pas toujours à ses côtés. Une partie du suivi repose donc sur ce qu’elle raconte : son état, ses sensations, sa fatigue, la qualité perçue de ses séances. L’application pourrait compléter ce débriefing verbal par des données régulières : nombre d’essais, temps réel d’effort, récupération, charge, état de forme, historique des séances. Salvadori refuse toutefois l’idée d’un entraîneur automatisé. « En aucun cas, je voudrais remplacer des coachs, et ce n’est pas du tout l’objectif. » La future interface coach doit rester un support de décision pour l’humain, non un substitut. C’est aussi pour cela que We Are Climbers croise la donnée captée avec du déclaratif : sommeil, fatigue, stress, courbatures avant la séance, effort perçu après. Le corps n’est pas seulement mesuré. Il est aussi interrogé. Le fondateur souhaite aussi inscrire We Are Climbers dans une logique de recherche. Le projet vise, d’ici les deux prochaines années, à monter plusieurs programmes pour valider ses algorithmes d’estimation de charge externe, contribuer à des projets portés par l’INSEP avec la FFME, et explorer une intégration dans un protocole mené à l’Université de Pau autour du suivi de l’entraînement et de la prévention des blessures chez les jeunes grimpeur·euse·s. Si ces pistes se concrétisent, We Are Climbers pourrait devenir un outil de collecte et d’analyse à une échelle encore rare dans l’escalade. Le fondateur souhaite aussi inscrire We Are Climbers dans une logique de recherche. Le projet vise, d’ici les deux prochaines années, à valider ses algorithmes d’estimation de charge externe, à contribuer à des projets portés par l’INSEP avec la FFME, et à explorer une intégration dans un protocole mené à l’Université de Pau autour du suivi de l’entraînement et de la prévention des blessures chez les jeunes grimpeur·euse·s. L’avenir du projet passe désormais par une campagne de financement participatif, ouverte sur Ulule jusqu’au 24 juin. Cette phase doit permettre de valider l’accueil du marché et de lancer les premières précommandes autour du bracelet et de l’application. Pour Julien Salvadori, l’enjeu est aussi de financer la suite : développement produit, amélioration des algorithmes, future interface coach et, à terme, collaborations scientifiques structurées. La performance valide ce que l’on réussit. La charge mesure ce que cela coûte. Entre les deux, We Are Climbers essaie d’ouvrir un autre chemin : une escalade moins aveuglée par le sommet que par la possibilité de continuer à grimper demain, le mois prochain, l’année prochaine. Article sponsorisé par We Are Climbers

  • Mort d’un grimpeur au Luxembourg : une enquête est ouverte

    Un homme de 37 ans est décédé dans la nuit de mardi à mercredi après une chute d’environ sept mètres au RedRock Climbing Center de Soleuvre, au Luxembourg. Selon RTL Infos, il grimpait seul, équipé d’un enrouleur automatique. © RedRock Climbing Center L’accident s’est produit mardi 2 juin, peu après 20 heures, dans une salle qui se présente comme la plus grande et la plus moderne du Grand-Duché. Le grimpeur, âgé de 37 ans, a chuté d’environ sept mètres alors qu’il évoluait seul sur un système d’assurage automatique. Pris en charge sur place par les secours, il a été transporté à l’hôpital avec un pronostic vital engagé, avant de succomber à ses blessures peu après minuit. Le parquet a ordonné une autopsie, la police scientifique s’est rendue sur les lieux, et le dispositif utilisé au moment de l’accident a été saisi dans le cadre de l’enquête. Pour l’heure, les circonstances exactes de la chute ne sont pas connues. Ce que l’enquête doit encore établir Selon les informations rapportées par RTL Infos, la victime utilisait un enrouleur automatique, appelé aussi auto-enrouleur dans les salles d’escalade. Ce dispositif permet de grimper sans partenaire d’assurage : une sangle reliée au baudrier accompagne la progression du grimpeur, puis freine sa descente. Sa présence dans l’accident constitue donc un élément central de l’enquête, mais elle ne permet pas, à elle seule, d’expliquer ce qui s’est passé. Contacté par RTL Infos, Gilbert Schneider, représentant du RedRock Climbing Center, a indiqué que le système était conforme, que les installations faisaient l’objet d’une inspection annuelle et que les documents nécessaires avaient été transmis aux autorités. La saisie du dispositif par la police ne signifie donc pas qu’une défaillance matérielle a été établie. Elle traduit d’abord la nécessité de vérifier l’ensemble des éléments techniques, dans un accident où chaque détail compte. Le RedRock Climbing Center revendique 2 000 m² de murs, une halle principale de 15 mètres de haut et quatre enrouleurs automatiques installés sur rails. Une configuration qui correspond à celle de nombreuses salles modernes, où la pratique autonome de la voie s’est installée aux côtés du bloc, des cours collectifs et des séances plus classiques avec partenaire d’assurage. L’enquête devra désormais déterminer si la chute est liée à une mauvaise manipulation, un oubli de connexion, une défaillance du matériel, la configuration de la ligne, un malaise ou un autre facteur. Dans ce type d’accident, la prudence est plus qu’une précaution de langage : elle évite de transformer trop vite un drame en explication commode. Les enrouleurs automatiques, un point de vigilance déjà identifié Le drame de Soleuvre survient alors que la question des enrouleurs automatiques fait déjà l’objet d’un travail de prévention dans le milieu de l’escalade. Ces dispositifs ont accompagné l’essor massif des salles, en permettant à des personnes de grimper seules, sans dépendre d’un binôme. Ils ont ouvert la voie à une pratique plus souple, plus accessible, parfois plus spontanée. Mais cette autonomie modifie aussi la chaîne de sécurité : le contrôle croisé entre deux partenaires disparaît, et une partie de la vigilance repose sur la personne qui grimpe, sur les consignes données par la salle, sur l’aménagement de l’espace et sur les dispositifs destinés à rendre l’erreur moins probable. En octobre 2025, Vertige Media revenait déjà sur ce sujet dans un article consacré au rapport d’accidentologie de la FFME. Le document ne décrivait pas une situation hors de contrôle : environ 125 000 licencié·es, 473 sinistres, un ratio autour de 0,38 %, aucun décès recensé sur la saison 2024. Mais il insistait sur un point : la sécurité ne tient pas seulement à la présence d’un appareil conforme. Elle tient à des gestes appris, répétés, vérifiés, et à des procédures suffisamment claires pour être transmises. Sur les enrouleurs automatiques, la FFME identifiait notamment un risque rare mais grave : l’oubli de clippage. La réponse fédérale consistait à distinguer les situations de pratique autonome et encadrée, à formaliser des protocoles au pied des voies, à renforcer la double vérification dans certains contextes, et à encourager des dispositifs matériels — affiches visibles, bâches couvrantes, systèmes de détection selon les moyens — capables de rendre le départ sans mousquetonnage plus difficile. L’idée n’était pas de désigner l’enrouleur comme un danger en soi, mais de rappeler qu’un environnement bien conçu doit parfois compenser ce que la routine humaine finit par fragiliser. Ce sujet avait déjà pris une dimension très concrète en France après l’accident mortel survenu le 2 novembre 2024 à Climb Up Lyon Confluence. Un grimpeur de 72 ans, expérimenté, avait chuté de 20 mètres après avoir, selon les premiers éléments communiqués à l’époque, oublié de s’attacher à l’auto-enrouleur. Dans un article publié quelques jours plus tard, Vertige Media soulignait alors que ces accidents ne se laissent pas enfermer dans une opposition trop simple entre faute individuelle et défaut matériel. Ils interrogent aussi la façon dont les salles transmettent les consignes, séparent les lignes, matérialisent les zones à risque et maintiennent une culture de vérification dans des espaces où la pratique est devenue plus ordinaire. L’accident de Soleuvre ne permet pas aujourd’hui d’établir un parallèle direct avec celui de Lyon. Les causes ne sont pas connues, et rien ne permet de retenir publiquement une hypothèse plutôt qu’une autre. Mais il replace un sujet déjà identifié au centre de l’actualité : celui d’une escalade indoor qui s’est largement démocratisée, portée par des équipements modernes et des usages plus autonomes, sans que la sécurité puisse être réduite à une simple question de conformité technique. Les investigations devront dire ce qui s’est passé mardi soir au RedRock Climbing Center. D’ici là, l’enquête reste ouverte, le dispositif saisi doit être examiné, et les circonstances exactes de la chute restent à établir. Pour les salles comme pour les pratiquant·es, le drame rappelle surtout que les enrouleurs automatiques ne sont pas des équipements anodins : ils permettent de grimper seul, mais imposent une chaîne de vérification.

  • Cotation en escalade : trop précis pour être honnête

    Vous vous êtes déjà disputé·es pour savoir si une voie est en 6a ou 6a+ ? Le problème, comme pour beaucoup d'autres choses, c'est le capitalisme. Car à vouloir quantifier le réel, le plaisir de grimper se fracasse sur l'autel de la performance. Alors essayons de casser les règles. Tableau de cotation de nouvelles voies à Climbing District St Lazare à Paris © Vertige Media À l'ouverture ou la répétition d'un bloc ou d'une voie, on peut parfois observer les grimpeur·euse·s s'adonner à de drôles de rituels. Maniant une terminologie ésotérique, iels tentent de s'accorder sur la cotation du passage grimpé. L'un·e dira : « C'est 6a ! », quand l'autre prétendra que c'est plutôt « 6a+ », et parfois un·e dernier·e, afin d'éviter que les choses ne s'enveniment : « Pas la peine de se battre ! Disons 6a/+ ! » Ces débats, dérisoires pour le commun des mortels, sont pourtant permanents dans une communauté qui a complexifié son système de mesure des difficultés, d'abord à l'aide de chiffres (de 3 à 9) et de lettres (a, b ou c), puis en y ajoutant des « + », et enfin des « / », afin de gagner en précision. On est ainsi passé de trois niveaux par degré (6a, 6b, 6c) à… douze (6a, 6a/+, 6a+, 6a+/b, 6b, 6b/+, 6b+, 6b+/c, 6c, 6c/+, 6c+, 6c+/7a) ! Or, cette quête de précision croissante semble vouée à l'échec, comme l'a démontré Lucien Martinez, ancien rédacteur en chef de Grimper et grimpeur de haut niveau. On peut donc s'interroger sur les raisons d'une telle obsession. D'où vient cette idée, qui seule semble justifier « + » et « / », que « plus précis » équivaut à « mieux » ? C'est, je crois, ce qu'un détour par l'histoire des systèmes de mesure peut éclairer. Toiser le problème Dans son Essai sur la connaissance approchée, le philosophe Gaston Bachelard rappelle qu'entre 1668 et 1776, avant l'institution du mètre, les longueurs étaient mesurées à l'aune d'un étalon « scellé dans le mur extérieur du Grand Châtelet, exposé à toutes les intempéries ». Cette « Toise », faite de bois, enflait sous le coup de l'humidité, se rétractait sous l'effet de la chaleur, gagnant et perdant quelques dixièmes de millimètre. « Usée par le fréquent contrôle des étalons marchands », sa taille diminuait encore au fil des ans. « L'exigence d'une précision toujours plus grande n'est donc pas neutre : elle procède de besoins particuliers, ceux des économies capitalistes alliées à l'État moderne » D'une précision pourtant médiocre au regard de nos standards actuels, la Toise du Châtelet servait aussi bien dans les échanges commerciaux que dans les mesures scientifiques les plus sérieuses — elle a même servi de modèle aux instruments emportés lors d'expéditions au Pérou et en Laponie, quoique chacun fût parfaitement conscient de ses défauts. Comme le souligne l'astronome Lalande, « la différence entre deux toises peut atteindre environ 1/10 de mm ». Ainsi, conclut Bachelard, « les savants et les expérimentateurs les plus prudents et les plus minutieux de l'époque se content[ai]ent d'une détermination […] grossière, même dans les recherches scientifiques de l'ordre le plus élevé ». En d'autres termes, ce n'est pas pour répondre à une exigence scientifique que nous avons abandonné les anciens instruments de mesure au profit d'un système plus précis : les savants de l'époque de Newton et Lavoisier s'en contentaient parfaitement malgré leur imprécision. Mais alors, qu'est-ce qui a bien pu motiver le développement du système métrique ? Pour le comprendre, il faut s'intéresser aux dates. La Toise a servi d'étalon jusqu'en 1776, date à partir de laquelle elle n'a plus été jugée suffisamment précise. C'est alors que se lance l'aventure du mètre, qui aboutira plus d'un siècle plus tard, en 1889. 1776-1889, donc. À quoi correspond ce siècle ? Tout simplement à la montée en puissance et au triomphe du capitalisme et de l'État moderne. C'est donc vers cette alliance du capital et de l'État, et pour répondre à leurs besoins, que des systèmes de mesure toujours plus précis ont été développés. Mais alors, quels sont ces besoins ? L'État sur-mesure C'est ce qu'explique l'anthropologue James C. Scott dans L'œil de l'État : « Au bout du compte, dit-il, trois facteurs permirent l'avènement de la "révolution métrique". D'abord, la croissance des échanges marchands poussa à l'uniformisation des mesures. Ensuite, le sentiment populaire ainsi que la philosophie des Lumières défendirent l'idée d'un standard unique à travers toute la France. Enfin, la Révolution, puis le renforcement de l'État sous Napoléon, imposèrent le système métrique en France et dans le reste de l'Empire ». « Échanges marchands » et « renforcement de l'État » : voilà à quoi servent, en particulier, l’invention du mètre et la recherche de systèmes de mesure plus précis. L'historien Fabrice Argounès ne dit pas autre chose en retraçant l'histoire des méridiens. Dans Méridiens, mesurer, partager, dominer le monde, il souligne : « L'histoire des méridiens et des longitudes de la fin du XVIIe au début du XIXe siècle est aussi celle des empires coloniaux en expansion ». Les empires européens devaient cartographier plus précisément leurs routes maritimes pour contrôler leurs colonies — et « l'activité savante vise [alors] en priorité à répondre à des besoins économiques et commerciaux, notamment maritimes ». « C'est parce que nous héritons sans toujours nous en rendre compte d'une certaine idéologie capitaliste et moderniste que nous héritons aussi de cette idée qu'une mesure plus précise est objectivement meilleure et désirable » Enfin, outre ces besoins, il faut noter que le mode de production capitaliste se fonde aussi sur la mécanisation du travail. Or, ces machines deviennent toujours plus complexes et tolèrent de moins en moins de marge d'erreur. Chacun de leurs rouages doit être précisément usiné afin de s'insérer parfaitement à sa place : « Dans l'industrie moderne, l'interchangeabilité des pièces doit être totale. Elle se fait dans une limite de précision de l'ordre du micron », souligne Gaston Bachelard. Car de telles erreurs peuvent bloquer la production, empêcher les marchandises de sortir et le profit d'entrer — on ne saurait les accepter plus longtemps. Il faut donc développer des systèmes de mesure plus précis, tout simplement parce que c'est la condition sine qua non de l'accumulation du capital. Dépasser le mètre L'exigence d'une précision toujours plus grande n'est donc pas neutre : elle procède de besoins particuliers, ceux des économies capitalistes alliées à l'État moderne. Et c'est à cette lumière qu'on peut lire les « progrès » de la cotation en escalade : la multiplication des « + » et des « / » dont on parlait au début. Car hériter de cette recherche d'une précision croissante, c'est hériter en même temps d'une certaine idéologie dont les systèmes de mesure modernes ne sont que l'instrument et le véhicule. C'est parce que nous héritons sans toujours nous en rendre compte d'une certaine idéologie capitaliste et moderniste que nous héritons aussi de cette idée qu'une mesure plus précise est objectivement meilleure et désirable. Cette volonté de coter toujours plus précisément les voies et les blocs que nous grimpons n'est rien d'autre que l'introduction dans notre communauté d'une idée qui nous imprègne par ailleurs. Nous ne désirons pas une cotation toujours plus précise et nous ne multiplions pas les « + » et les « / », nous ne procédons pas à des comptabilités toujours plus vétilleuses par amour désintéressé de l'escalade. Nous pensons qu'une cotation plus précise est meilleure parce que nous évoluons au quotidien dans un monde qui a fait de la précision croissante un synonyme du progrès et de la modernité. On peut accepter cette idée, la partager, mais le fait est qu'elle ne vient pas de nulle part et qu'elle ne va pas de soi. Des individus vivant dans des sociétés différentes des nôtres, sans État ni économie capitaliste, ne valoriseraient probablement pas l'idée d'une mesure toujours plus précise. Ils désireraient autrement ce que nous désirons – grimper — si jamais leur venait l'idée saugrenue de grimper pour le simple plaisir… Non qu'il faille cesser de coter — cela peut avoir toutes sortes d'autres utilités, comme le montre aussi notre propre exploration du sujet — mais on peut légitimement s'interroger sur ce besoin pathologique de quantifier le réel et de le réduire à un ensemble de données numériques. D'abord, comme le pointait Lucien Martinez, parce ce qu'on n'y gagnera rien. Ensuite, parce que ce besoin-là n'est pas le nôtre : il appartient à un système économique et administratif dont le but est de surveiller et augmenter la productivité des territoires, celle du travail et celle des échanges. Or, si nous « travaillons » une voie ou un bloc, ce n'est heureusement pas dans le même sens que lorsque nous sommes assis derrière un bureau, ou rivés à une chaîne. Ce souci ne devrait donc pas être le nôtre — et on peut même estimer que nous en libérer ne serait pas sans quelque bénéfice pour notre santé mentale. Les systèmes de cotation que nous avons sont bien suffisants. Dans leur forme initiale, ils nous rendent un service bien plus précieux que la seule mesure comptable que nous leur demandons.

  • Au Liban, l'escalade pour reprendre prise

    Le Liban compte une petite communauté d'environ 300 grimpeur·se·s. Un groupe en expansion qui a dû s'adapter aux crises, aux guerres et au manque de moyens. Reportage. À Beit Mery, un spot d'escalade au nord de Beyrouth © Sandro Basili pour Vertige Media Beit Mery, à 15 kilomètres au nord de Beyrouth. Au milieu de majestueuses falaises escarpées se trouve l'un des précieux sites d'escalade du Liban, muni d'une trentaine de voies. En cette matinée de fin mai, une poignée de jeunes hommes se retrouvent au bord de la route asphaltée qui serpente entre les falaises. Pioches, sécateurs, larges sacs plastiques, cordes et mousquetons sur le dos, ils s'engagent sur un petit chemin escarpé, à peine visible depuis la route. « Nous allons faire trois groupes : le premier s'occupera de nettoyer le sentier jusqu'à l'olivier, puis le deuxième de l'olivier jusqu'à la plateforme où se trouvent les premières voies d'escalade et d'y reconstruire l'escalier de pierres. Enfin, le troisième se chargera de la dernière partie avec le pont à construire… », annonce Jad Khoury, grimpeur à l'initiative de cette journée de maintenance. Développé depuis une dizaine d'années, ce spot continue d'être exploré chaque semaine par les ouvreur·se·s et équipeur·se·s, qui ont construit des relations de confiance avec les propriétaires terriens, les autorités et les communautés locales. En dix ans, ils y ont ouvert une trentaine de voies, du 5b+ au 7c+. Un pont vers le paradis Le groupe s'active pour nettoyer le sentier des plantes invasives, mais aussi des nombreux déchets laissés là au fil des années. Dans une anfractuosité de la montagne gît une ancienne décharge : pneus, plaques de ciment, seaux, vêtements, carcasse d'une poussette rose… « Nous allons nettoyer ce que nous pouvons, puis construire un pont pour relier les deux côtés, s'enthousiasme Jad. Là, il y a un Ailanthus altissima (appelé « arbre du paradis », il s'agit en réalité d'une espèce invasive qui empêche les autres plantes de pousser, ndlr), nous allons le couper et utiliser son bois pour construire le pont. » L'ouvrage permettra de relier le site existant à un autre secteur repéré de l'autre côté de la falaise, où le groupe espère ouvrir de nouvelles voies. © Sandro Basili pour Vertige Media Au Liban, ces passionné·e·s ont fait de la protection de la nature une priorité. « C'est important que les grimpeur·se·s prennent soin de l'environnement et ne laissent aucune trace derrière eux. C'est comme si on faisait partie du site, de la falaise », explique Ramy Abu Khalil, également ingénieur agricole. Le trentenaire coupe les branches d'un arbuste épineux avant de s'accroupir pour montrer au reste du groupe une orchidée sauvage. Dans d'autres sites, comme celui très populaire de Tannourine, dans le nord du pays, les pratiquant·e·s entretiennent les chemins pour limiter l'érosion. « L'escalade ne consiste pas seulement à enchaîner cinq voies par jour. Il s'agit aussi de contribuer à la préservation des lieux, poursuit Jad Khoury, fondateur de Sit Start et de Rock Climbing Lebanon. Même si nous ne sommes pas à l'origine des dégâts, nous effectuons le travail de restauration. Notre but est aussi que tout le monde en profite, pas seulement celles et ceux qui pratiquent l'escalade. » « Nous souhaitons que les autres découvrent comment ce sport a changé nos vies. Cela aide à surmonter sa peur, son stress, à oublier un peu la guerre… Nous voulons que les gens puissent vivre la même chose » Léa, grimpeuse libanaise Deux imposants sacs-poubelles se remplissent des déchets ramassés sur le site. Une fois remplis, ils sont remontés en rappel par les grimpeur·se·s. Léa Medawar, l'une des deux seules femmes présentes ce jour-là, assure la sécurité de ses amis pendant l'opération. Pour cette trentenaire qui grimpe depuis six ans, la communauté se retrouve autour d'une passion commune, et surtout, des valeurs partagées. « Nous souhaitons que les autres découvrent comment ce sport a changé nos vies, explique Léa. Cela aide à surmonter sa peur, son stress, à oublier un peu la guerre… Nous voulons que les gens puissent vivre la même chose. » Les deux lourds sacs sont hissés en rappel le long d'une voie baptisée « Du hummus pour le petit déjeuner », avant d'être transportés jusqu'à la route. Plus bas, le reste du groupe s'affaire toujours à la construction du pont et au nettoyage du secteur pour explorer la possibilité d'ouvrir de nouvelles voies. Jad Khoury scie avec force une branche de l'arbre du paradis. « En temps de crise, l'escalade est un filet de sécurité », lance-t-il. Léa Medawar, grimpeuse libanaise © Sandro Basili pour Vertige Media © Sandro Basili pour Vertige Media Après tant d'années « Quoi qu'il arrive au Liban, il y aura toujours quelqu'un pour grimper, toujours quelqu'un pour équiper des voies, pour camper près de la rivière et grimper chaque jour sur la falaise. Surtout pendant une guerre, surtout pendant une crise, surtout après une explosion, surtout en période d'instabilité… », renchérit Tino Deeck, grimpeur et réalisateur d'un documentaire sur ce sport depuis deux ans. Depuis plus de dix ans, le Liban traverse une succession de crises : effondrement économique et social depuis 2019, double explosion du port de Beyrouth en 2020, puis guerre entre le Hezbollah et Israël depuis octobre 2023. La dernière offensive, débutée le 2 mars, a déjà tué plus de 3 000 personnes et blessé 10 000 autres. Plus d'un million d'habitant·e·s ont été déplacé·e·s. Malgré une trêve officiellement en vigueur depuis le 17 avril, l'armée israélienne continue de tuer les habitant·e·s, de bombarder le Liban et de raser des villages entiers dans la « zone tampon » au sud du fleuve Litani (un espace de contrôle militaire israélien à l'intérieur du territoire libanais de plus de 600 kilomètres carrés, dénoncé par le Liban et de nombreux acteurs internationaux comme une atteinte à la souveraineté du pays, ndlr) et d'envahir le territoire. Au cours de ces derniers jours, l'armée a appelé à évacuer toute la partie au sud du fleuve Zahrani (nord du fleuve Litani, ndlr), soit bien au-delà de cette « zone tampon », faisant craindre une occupation durable du territoire, comme entre 1980 et 2000. « Il y a une dissonance entre le fait de grimper pour échapper à la réalité, et être dans un pays en guerre » Tino, grimpeur libanais Sur les téléphones, les notifications défilent, recensant frappes et bombardements dans le sud du pays. À Beit Mery, pourtant, le vacarme des bombes et des chars israéliens semble loin. Le chant des oiseaux couvre un instant le bourdonnement des drones. Malgré tout, la réalité finit souvent par rattraper celles et ceux qui cherchent dans l'ascension une échappatoire. Assis à l'ombre d'un caroubier, Tino Deeck se souvient d'une sortie à Tannourine. Ce jour-là, le réalisateur avait décidé de prendre ses distances avec le fracas de la guerre. Il s'échauffait au pied d'une voie lorsqu'un groupe d'enfants s'est approché. « Nous avons commencé à leur parler d'escalade, car ils ne connaissaient pas ce sport, nous leur avons montré », raconte celui qui se sait privilégié. Les enfants s'essaient à grimper. Le groupe partage ensuite boissons et barres chocolatées. Mais la conversation prend rapidement une tournure plus grave. « Ils nous ont appris qu'ils venaient du sud, qu'ils avaient été déplacés de force, reprend-il. L'un d'eux nous disait que sa mère était partie vérifier l'état de leur maison, dans le sud, et qu'il ne savait pas si elle rentrerait le soir… » Les mains tremblantes du gaillard s'accrochent à sa caméra. Après un temps de pause, il ajoute : « Il y a une dissonance entre le fait de grimper pour échapper à la réalité, et être dans un pays en guerre ». À gauche, Ramy Abu Khalil, ingénieur agricole. Et à droite, Jad Al Khoury, à l'initiative de la journée de nettoyage à Beit Mery © Sandro Basili pour Vertige Media Depuis les années 1980 et l'ouverture des premières voies par des militaires étrangers, l'escalade raconte un pays façonné par la colonisation, l'occupation, les crises et les conflits. À l'image de Climber Space, une marque de vêtements et structure organisatrice de sorties en pleine nature née en plein marasme sanitaire et économique. En 2020, les fondateurs ne trouvent plus de chaussons d'escalade en raison des restrictions imposées par la pandémie. « Nous avons commencé à réparer nos propres chaussures et à proposer plusieurs produits d'escalade pour le marché libanais, afin d'acheter local et de promouvoir notre culture… », explique Jad Issa, cofondateur de Climber Space avec ses deux frangins, Georges et Elias. Les trois frères se forment en autodidactes et obtiennent en quelques années les certifications Vibram et Scarpa. En 2022, ils créent Spacefest, un festival consacré à l'escalade organisé chaque été à Tannourine. « L'idée est de rassembler toute la communauté de l'escalade, les gens qui aiment les activités de plein air et ceux qui veulent découvrir ce sport, explique Jad Issa. Mais aussi de faire connaître notre pays et notre culture aux grimpeur·se·s qui viennent de l'étranger. » Elias en train de donner un cours dans une salle d'escalade à Beyrouth © Sandro Basili pour Vertige Media « Je ne vais quand même pas abandonner » À Beit Mery, l'après-midi avance. Les rayons du soleil jouent désormais à cache-cache avec la montagne. Charlie Sifri attache son harnais et prend place au pied de la paroi. Mains poudrées de magnésie, chaussons aux pieds, il se lance à l'assaut de la roche gris clair. Ses doigts cherchent les prises, tâtonnent. Le premier essai échoue. Il redescend, se replace. « Je ne vais quand même pas abandonner », lance-t-il en riant. Après plusieurs minutes d'effort, il finit par atteindre le sommet. Grimpeur depuis sept ans, Charlie Sifri a aussi travaillé au développement de la discipline pour l'organisation suisse ClimbAID. À travers plusieurs programmes, l'organisation cherchait à créer des espaces sécurisés de dialogue entre les différentes communautés de la Bekaa, dans l'est du pays, mais aussi à proposer un soutien psychologique à travers l'escalade. « ClimbAID a introduit l'escalade dans la Bekaa auprès des communautés marginalisées. Ils ont réussi à emmener une première génération de femmes, libanaises et syriennes de la Bekaa, grimper à Tannourine, entre autres. Ils ont aussi intégré ces jeunes grimpeur·se·s de la Bekaa à la communauté plus large de l'escalade », explique l'ancien manager de projets. Hassan Shehade, originaire d'Alep, en Syrie, a fait partie de ceux-là. Aujourd'hui grimpeur expérimenté, il transmet à son tour cette pratique aux plus jeunes. « Pour moi, l'escalade n'est pas seulement un sport, mais un mode de vie, explique-t-il depuis la Bekaa, où il vit toujours. Je sens que je fais partie de la communauté de l'escalade parce que ce sport crée des relations fortes entre les gens, fondées sur la confiance, le soutien et l'encouragement. » Il poursuit aujourd'hui ses efforts pour développer la discipline au Liban, mais aussi en Syrie, où il retourne régulièrement depuis la chute du régime de Bachar Al-Assad en 2024. Son prochain objectif : « ouvrir une voie d'escalade dans la montagne syrienne, qui représente la communauté libanaise et syrienne ». Dans la falaise de Beit Mery, les derniers coups de marteau résonnent enfin. Les fronts sont perlés de sueur, les visages éclairés de sourires. L'arbre du paradis a disparu. Il est désormais possible de passer d'un côté à l'autre de la falaise sans difficulté. Pour Tino, cette construction reflète l'esprit des grimpeur·se·s du Pays du Cèdre : « Nous avons appris à réaliser les choses nous-mêmes et à établir nos propres règles, plutôt que de laisser quelqu'un venir de l'extérieur pour imposer les siennes, car nous connaissons notre terre, nous savons comment elle fonctionne ». Le pont que Jad, Léa, Ramy et les autres viennent de construire tangue encore un peu. Mais à force d'entretien, de persévérance et de détermination, il devrait soutenir marcheur·se·s et grimpeur·se·s pendant plusieurs années. Et surtout, permettre à deux bords de la falaise d'être reliés.

  • Deux ans, des menaces et 300 raisons de continuer

    Deux ans après son lancement, Vertige Media relance une campagne de dons. Pas pour survivre. Pour consolider un journalisme libre dans un milieu où l'indépendance ne se décrète pas. Elle se finance. Et on compte sur vous. © Vertige Media « L'escalade se porterait mieux si tu sautais d'un pont. » C'était un jour de pluie, au téléphone, à la rédaction. La formule a tellement claqué qu'elle nous a laissés sans voix. La personne a donc raccroché là-dessus, a ciao bonsoir. La réplique ne visait aucun article en particulier. C'était « un tout ». Selon notre interlocuteur, nous faisions « du mal à l'escalade ». Pas après un article sur les meilleurs chaussons de bloc. Non, tout cela se passe en fin d'hiver après une série d'articles sur les luttes sociales de certain·e·s travailleur·se·s de l'escalade et quelques enquêtes sur des violences sexistes et sexuelles dans le milieu. Penser les plaies Cette année, on a aussi eu droit à « Retirez cet article ou je coule votre site » ou encore « On peut s'arranger financièrement si tu ne publies pas ça. » Sympa hein ? Bon, il y a plusieurs façons de regarder les choses quand on vous fait du chantage. Nous ne sommes pas des mentalistes ni des agents du RAID, alors on a commencé par faire la gueule. C'est pas hyper agréable à brûle-pourpoint. Mais en prenant un peu de hauteur, on a commencé par se convaincre que ces menaces étaient la meilleure preuve qu'on puisse nous donner : Vertige Media fait son boulot. « Notre métier n'est pas de faire plaisir, non plus de faire tort, il est de porter la plume dans la plaie » Albert Londres, grand reporter français, en 1926. Un média de grimpe qui ne dérange personne ne fait pas du journalisme. Au début du siècle dernier, l'un de nos plus illustres prédécesseurs écrivait ceci dans un de ses reportages les plus engagés où il dénonce les exactions commises au nom de la colonisation française. En 1926, Albert Londres publie Terre d'ébène avec cette phrase, devenue une devise : « Notre métier n'est pas de faire plaisir, non plus de faire tort, il est de porter la plume dans la plaie ». Exactement un siècle plus tard, gageons que le paysage médiatique de l'outdoor n'a pas plongé dans beaucoup de blessures. Bien fourni en contenus calibrés pour ne froisser aucune marque, ce modèle a sa logique. La publicité nourrit les médias, les médias ménagent les annonceurs. Tout le monde est content. Sauf celles et ceux qui voudraient que les injustices cessent, que l'inclusion ne soit pas un slogan et que les informations soient vraiment des informations. Vertige Media a choisi autre chose. Depuis deux ans, la rédaction a enquêté sur des scandales sexuels dans le milieu, documenté des violences sexistes et sexuelles dans les salles, couvert la lutte sociale des travailleur·se·s de l'escalade, décrypté la pollution des espaces de grimpe ou le dérèglement de certains acteurs économiques. Des sujets que peu de rédactions couvrent. Des histoires que certains préfèrent qu'on ne raconte pas. Ce dernier point est en général un bon indice pour comprendre qu'on tient un sujet. Chez nous, c'est même devenu une conviction profonde qui guide chaque article qu'on publie. Mais ce n'est pas tout. Cette année, la rédaction a aussi traité des « bonnes nouvelles ». Que ce soit le récit d'une aventure collective pour ouvrir une salle autogérée, la lutte de tout un peuple contre des financiers pour préserver un espace naturel ou celui d'une fratrie revenue dans leur pays en guerre pour reconstruire leur communauté par la grimpe, Vertige Media oeuvre aussi pour ce travail qu'on appelle « journalisme de solutions ». Désormais, des dizaines de milliers de grimpeur·se·s lisent Vertige. Il y a quelques semaines, on leur a donc directement posé la question : pourquoi ? Pour Clara, « Vertige parle d'escalade comme on aimerait en entendre parler plus souvent. Avec du fond, des doutes et autre chose que la performance ». Julien, lui, soutient « parce que j'ai envie que ce type de journalisme d'investigation existe dans l'escalade. Libre, documenté, parfois piquant ». Le (sur)saut collectif L'indépendance ne se décrète pas. Elle se finance. C'est un raisonnement logique : notre liberté éditoriale, c'est d'abord notre liberté économique. Et nous avons fait le choix de ne pas la financer avec un comble : le « mur payant » (ou paywall, en VO). Chez nous, tous les articles restent accessibles à toutes et tous, sans exception. Cela dit, les enquêtes longues, le reportage de terrain, les films, les interviews XXL, les grands récits... tout ceci a un coût réel. Si on ne veut pas dépendre des seuls annonceurs, si on veut rester libre de choisir nos sujets et nos angles sans avoir à rendre de comptes à personne d'autre qu'à vous, on a besoin que celles et ceux qui tiennent à ce travail décident de le financer directement. « Vertige parle d'escalade comme on aimerait en entendre parler plus souvent. Avec du fond, des doutes, et autre chose que la performance » Clara, lectrice de Vertige Media L'an dernier, plus de 500 personnes l'ont fait. Grâce à elles, on a pu produire notre premier film, embaucher une apprentie journaliste à la vidéo, et travailler avec des journalistes pigistes professionnel·le·s qui nous ont permis de faire du reportage là où nous ne pouvions pas aller : en Syrie, à Madrid, en Ukraine... Aujourd'hui, on relance une campagne de dons. L'objectif ? 300 soutiens de plus avant le 30 juin. Pas pour survivre. Pour consolider un modèle. Pour que les pressions glissent, que la rédaction puisse travailler sans l'angoisse permanente du modèle économique, et que Vertige continue à exister comme il a choisi d'exister : sans compromis. Et avec une mission originelle : ouvrir la voix. Donner à Vertige Media, c'est choisir un journalisme qui dérange les bonnes personnes. Celui qui donne de la visibilité à celles et ceux que le milieu préfère ignorer. Celui qui ouvre la voie à des personnes qui n'ont pas accès à un milieu encore trop souvent réservé à quelques-un·es. Celui qui résiste à ceux qui voudraient nous voir sauter d'un pont. Le seul saut que l'on fera, c'est avec vous, pour s'accrocher au prochain relais. Avec 800 soutiens autour de nous, c'est certain : on ne lâchera rien. On compte sur vous.

  • Au Maroc, l’outdoor grimpe sur l’histoire coloniale

    L’escalade et le trekking ont placé certaines vallées marocaines sur la carte mondiale de l’aventure. Mais que se passe-t-il quand des montagnes habitées deviennent le décor de sportif·ve·s venu·e·s d’ailleurs ? À travers son travail sur la « montagne-sportive » au Maroc, l’anthropologue Thomas Fouquet raconte les angles morts d’un outdoor qui se croit souvent neutre, mais grimpe sur une histoire longue. L’entrée du Club alpin français de Casablanca / Courtoisie de Thomas Fouquet On croit venir chercher du rocher. Du soleil quand l’Europe grelotte. Des grandes parois rouges, des vallées suspendues, des villages au pied des voies, et cette promesse d’une aventure encore disponible, moins aménagée, moins saturée que dans les Alpes. Taghia, Todgha, Chefchaouen, Imlil : pour beaucoup de grimpeur·se·s et de randonneur·se·s, ces noms sonnent déjà comme des évidences. Pourtant, une falaise n’est jamais seulement une falaise. Dans un article publié dans la Revue internationale des études du développement, intitulé « La montagne-sportive au Maroc : entre confiscation, préservation et marchandisation », Thomas Fouquet, anthropologue et chargé de recherche au CNRS, invite à regarder ce que l’outdoor préfère souvent laisser hors champ : l’histoire coloniale, les inégalités sociales, les récits touristiques, les circulations d’argent, de matériel et les rapports de pouvoir qui se cachent derrière l’appel des grands espaces. Montagne importée Le paradoxe tient en peu de mots. Au Maroc, les montagnes sont là. Habitées, visibles, massives. Pourtant, les sports qui s’y déploient aujourd’hui ont longtemps été structurés par des modèles venus d’ailleurs. L’histoire commence sous protectorat. La France s’installe au Maroc en 1912. Dix ans plus tard, le Club alpin français ouvre sa section du Haut Atlas. En 1923, il tient son congrès annuel à Marrakech, sous la présidence d’honneur du maréchal Lyautey. La montagne sportive marocaine naît donc dans une drôle de cordée : des acteurs européens équipent, construisent les premiers refuges, forment les guides et projettent sur l’Atlas un imaginaire alpin venu d’Europe. La paroi est marocaine, mais le récit qui l’enveloppe parle longtemps français : alpinisme, exploration, conquête douce et carte postale verticale. Dans un entretien avec Vertige Media, Thomas Fouquet résume cette histoire d’une formule simple : « Aux yeux des Marocains, les sports de montagne sont une espèce d’espace étranger à domicile ». Nationale par le relief, la montagne reste en partie extérieure par ses codes, ses institutions, ses récits et ses usages. Ici, le mot « postcolonial » ne relève pas du slogan : il décrit ce qui se voit sur le terrain. « C’est par le biais de la colonisation au Maroc que les sports de montagne ont été introduits et se sont développés », rappelle le chercheur. Cette filiation continue de laisser des traces. Une grande partie des voies reste équipée par des Européen·ne·s, installé·e·s au Maroc ou de passage. Certains clubs restent marqués par des codes hérités de cette histoire, tandis que les pratiquant·e·s marocain·e·s viennent souvent de milieux urbains favorisés. Les lignes bougent, pourtant. Thomas Fouquet observe aujourd’hui un vrai regain d’intérêt pour l’escalade chez de jeunes citadin·e·s marocain·e·s. À Rabat et Casablanca, les sections d’escalade affichent complet. Certaines ont même dû refuser des inscriptions. On pourrait y voir une démocratisation. L’anthropologue nuance : « Il y a une massification, mais il n’y a pas de démocratisation de l’escalade ». « La population marocaine n’est pas ciblée par le marché de l’outdoor. Mais les territoires marocains, eux, sont ciblés par les pratiques outdoor » Thomas Fouquet, anthropologue et chargé de recherche au CNRS Le profil reste relativement homogène : jeunes issu·e·s des classes moyennes et supérieures urbaines, parcours internationalisés, études ou séjours en Europe. Beaucoup découvrent la grimpe ailleurs avant de comprendre qu’elle existe aussi chez eux. Comme si le détour par l’étranger permettait soudain de voir son propre territoire. Dans son article, Thomas Fouquet cite ainsi un jeune grimpeur marocain, âgé de 33 ans, qui a débuté l’escalade lors de son cursus secondaire en lycée français à Casablanca. Pour lui, l’escalade avait d’abord le visage de la résine sur un mur en béton, dans un cadre scolaire français. Puis vient la découverte du rocher local. Réaction : « Ah ouais, nous aussi les Marocains on peut faire de l’escalade, on a ça chez nous pour de vrai [rires]. » Il faut parfois un détour social ou géographique pour découvrir que son pays n’est pas seulement une destination pour les autres. La fracture est aussi matérielle. Au Maroc, le marché de la grimpe reste embryonnaire. « Aujourd’hui, il n'y a pas l’équivalent d’un Vieux Campeur », précise Thomas Fouquet. Chaussons, magnésie, strap, ressemelage : tout devient vite une affaire de valises... et de débrouille collective. « Moi, je partage ma magnésie et mon strap à longueur de temps », confie le scientifique. Il poursuit : « La population marocaine n’est pas ciblée par le marché de l’outdoor. Mais les territoires marocains, eux, sont ciblés par les pratiques outdoor. » Authentique toc Les vallées marocaines attirent parce qu’elles semblent offrir ce que beaucoup d’Européen·ne·s pensent avoir perdu chez eux : une montagne plus brute, moins aménagée, moins saturée, moins transformée. Sauf que l’authenticité a souvent un double fond. Ce que le ou la voyageur·se perçoit comme un charme — l’isolement, l’absence d’infrastructures lourdes, le sentiment de hors-temps — peut être vécu localement comme une contrainte très concrète : routes insuffisantes, accès limité aux soins, à l’école, au travail, à l’électricité. Dans son article, Thomas Fouquet cite le géographe David Goeury : « L’enclavement, contrainte à l’échelle nationale, pourrait être alors considéré comme une ressource à l’échelle mondiale ». Dit autrement : ce qui pénalise un territoire peut devenir son meilleur argument de vente. Thomas Fouquet parle alors d’un profond décalage, où « les aspirations et les désirs des uns sont en déconnexion forte avec ceux des autres ». Le ou la trekkeur·se veut un village intact, sans trop de poteaux électriques dans le cadre. L’habitant·e veut simplement de la lumière. Une formule issue d’un travail sur la vallée des Aït Bouguemez, citée dans l’article, résume le piège : « Pour que les touristes viennent, il faut que le patrimoine reste, mais pour que les habitants restent, il faut que le patrimoine évolue ». À Imlil, dernier village avant le Toubkal (le plus haut sommet marocain qui culmine à 4167mètres, ndlr), ce malentendu prend forme. Thomas Fouquet parle d’un « outdoor bazar » : guides, hébergements, matériel de seconde main, vieux piolets, skis fatigués, commerce de l’aventure et économie de la débrouille. Un Chamonix de l’Atlas, mais sans le vernis de la station alpine. « C’est une espèce d’hypertrophie de logique consumériste et capitalistique qui s’empare de la montagne au Maroc, mais par touches successives », observe-t-il. L’escalade ajoute une couche encore plus sensible. La randonnée traverse. L’escalade transforme. Elle perce le rocher, visse des plaquettes, équipe des lignes, nomme les voies, cartographie les parois. Elle ne fait pas que passer dans un paysage : elle y inscrit ses propres signes. Thomas Fouquet ne cherche pas à faire des équipeurs étrangers des coupables pratiques. Beaucoup, rappelle-t-il, sont attachés au Maroc, connaissent les lieux et nouent des relations sincères avec les habitant·e·s. Cela dit, le geste reste chargé. « S’approprier cette portion de territoire et la baptiser a quelque chose de symboliquement signifiant, eu égard à l’histoire du pays et à la présence étrangère dedans », insiste-t-il. « On vient, on pratique, on consomme, on se barre » Thomas Fouquet, anthropologue et chargé de recherche au CNRS La question devient vite très concrète : qui décide qu’une falaise devient un site ? Qui l’équipe, la nomme, l’entretient ? Et qui reste spectateur·rice quand un lieu de vie bascule dans la catégorie du « spot » ? Ces derniers mois, de jeunes grimpeurs marocains du CAF de Casablanca ont pris la parole pour critiquer ce qu’ils perçoivent comme la persistance d’un esprit colonial dans certaines pratiques. Ce qu’ils ciblent, c’est moins l’existence de l’escalade que la manière de consommer les lieux. Thomas Fouquet résume cette logique vertement : « On vient, on pratique, on consomme, on se barre ». Face à cela, une autre manière d’habiter la pratique se dessine, plus attentive aux lieux et à celles et ceux qui y vivent. L'anthropologue parle de « politique par le bas » : faire attention à la manière d’arriver dans un village, au nom donné à une voie, à ce que l’activité laisse derrière elle, et pas seulement à ce qu’elle permet de cocher dans un carnet de croix. Effet Kaizen À cette histoire longue s’ajoute désormais l’accélérateur des réseaux sociaux. YouTube, Instagram et les récits de dépassement de soi rendent la montagne plus visible auprès d’une jeunesse marocaine urbaine. C’est une porte d’entrée nouvelle, potentiellement précieuse. Mais elle ouvre parfois sur l’image avant d’ouvrir sur la culture du milieu. Thomas Fouquet rapporte l’anecdote d’un guide de montagne tombé sur de jeunes Marrakchis partis tenter le Toubkal en hiver, en jeans et baskets, après avoir vu des vidéos en ligne : « Les jeunes Marocains s’intéressent à la montagne. Sauf qu’il y a une espèce de béance énorme entre les images qui sont produites et l’état des connaissances concrètes des population », explique-t-il. Le sommet devient décor de story avant d’être perçu comme un milieu. On y vient chercher une image de soi avant d’avoir appris le froid, l’altitude, la neige, la lenteur, le risque. Mais l’histoire ne s’arrête pas à cette dépossession par l’image. À Taghia, de jeunes habitant·e·s sont devenu·e·s d’excellent·e·s grimpeur·se·s. Thomas Fouquet les décrit comme « une espèce de trait d’union entre cette montagne habitée et cette montagne sportive ». C’est peut-être là que se joue une partie de l’avenir : dans la capacité des pratiquant·e·s marocain·e·s à produire leurs propres récits, leurs propres images, leurs propres manières d’habiter les falaises. Le Maroc n’est pas une exception exotique. C’est même l’un des intérêts de l’enquête : regarder, dans un cas précis, une question qui traverse tout l’outdoor contemporain. « Il ne s’agit pas de dire qu’il y a un truc très spécifique au Maroc. Ce sont des modalités marocaines dans une question très globale », rappelle Thomas Fouquet. Comment traverser un espace naturel sans le consommer comme un produit jetable ? Et comment penser les grands espaces sans oublier qu’ils sont déjà habités, nommés, travaillés, disputés ? L'anthropologue ne prêche pas le boycott de l’Atlas. Il refuse la posture confortable du juge. « Ma question, ce n’est pas de critiquer le fait que des étrangers viennent grimper au Maroc, mais plutôt comment ils le font, avec quelle éthique, quel état d’esprit ». Tout tient peut-être dans cette phrase, lâchée à la fin de notre entretien : « C’est plus un problème de rythme que de distance ». Le piège moderne n’est pas d’aller loin. C’est d’arriver trop vite. De voir la falaise avant le village, la ligne avant le lieu, l’aventure sauvage avant l’histoire. L’étude de Thomas Fouquet rappelle une évidence que l’outdoor aime parfois oublier : les grands espaces ne sont jamais vides. Même silencieuses, les falaises racontent toujours quelque chose. Pour lire le travail complet de Thomas Fouquet : « La montagne-sportive au Maroc : entre confiscation, préservation et marchandisation », publié dans la Revue internationale des études du développement.

  • Désescalade : pourquoi il est urgent de ralentir

    Plus haut, plus vite, plus fort. Prise dans un modèle de croissance, l’escalade nous embarque dans une course qui peut épuiser et isoler. Et si on ralentissait ? Et si désescalader, c’était replacer des limites dans un monde qui nous pousse à les dépasser ? Réponses lourdes de sens. (cc) NEOM / Unsplash Cet article est le quatrième épisode d'Heavy Mental, notre série qui décrypte les concepts psychologiques clés de l'escalade, sous le poids de la performance. Elle est rédigée par Léo Dechamboux, préparateur mental et co-auteur avec Fred Vionnet de l'ouvrage de référence Le Mental du grimpeur. Si vous avez suivi les fissures dans lesquelles Heavy Mental s’est engouffrée, vous savez que la série se place à la croisée de plusieurs chemins pour parler de la performance en escalade différemment. De la confiance en soi à la résilience en passant par les affres de la compétition, les articles ont déjà tenté d’envoyer du lourd sur des sujets parfois légèrement discutés. Pour ce quatrième épisode, il nous semblait désormais important de ralentir. Ou plutôt de traiter du besoin de ralentir, de douter, de réinventer les pratiques, les récits et les acteur·ices de l’escalade. Bref, de la nécessité d’une écologie cognitive et de décroissance. En un mot : de désescalade. Quoi de plus important que de s’inscrire dans ce ralentissement puisque les réseaux sociaux, les circuits de compétitions, les sirènes du sponsoring ou le renouvellement cadencé des ouvertures en salle nous inscrivent dans une logique frénétique ? Il faut progresser vite, optimiser les détails, repousser les limites, faire des voies plus dures, les mettre en scène, et être récompensé·e pour ça. Cela change même nos rapports sociaux qui se retrouvent instrumentalisés. Formellement d’abord puisqu’on a notre préparateur mental, notre entraîneur, notre « commu ». Subtilement ensuite, puisqu’être bien entouré.e permet de mieux performer. Tout cela a un coût : fatigue mentale, diminution du plaisir, isolement... On produit de l’escalade plus qu’on ne la vit. Le mythe de la voie sans fin Il faut remonter au XIXe siècle pour se rendre compte que l’avènement du sport dit « moderne » suit alors une logique simple : cadrer, mesurer, comparer, améliorer. Ipso facto, les activités sportives vont s’inscrire dans le modèle plus large de la croissance, qui va elle-même dicter notre façon de faire société et de vivre individuellement. Sociologue français du sport, Christian Pociello a démontré que ce modèle de croissance dépasse le domaine de l’économie pour s’étendre à celui des capacités humaines. Dit autrement, nos aptitudes physiques ont commencé à être pensées sous le prisme de la performance. À la faveur d’un ensemble de conditions religieuses, philosophiques, économiques et technologiques, les sociétés occidentales les ont même transformées en limites à dépasser. C’est ainsi que nos normes physiologiques fonctionnelles se sont muées en records. La priorité n’est plus de savoir à quelle altitude le corps humain fonctionne correctement, mais d’assister à des « super humains » entraînés à survivre plus haut que les précédents. Le niveau doit toujours augmenter. Plus haut, plus vite, plus fort. Il ne s’agit pas d’apprécier cela comme un événement ponctuel mais de le penser comme une norme. Le 9A en bloc était l’anomalie en 2016 lorsque Nalle Hukkataival annonçait sa première ascension de Burden of Dreams. Aujourd’hui, ce niveau de performance s’est cristallisé, et apparaît presque comme « normal ». Depuis, le milieu de l’escalade n’attend qu’une chose : un nouveau héros pour dépasser la limite. Or cette progression n’est ni infinie ni autonome. La performance sportive est le produit d’un système. Les économistes français, Jean-François Bourg et Jean-Jacques Gouguet, l’expliquent bien dans leurs travaux : la croissance n’est plus possible puisque les ressources planétaires sont limitées. Il est donc nécessaire de réfléchir au sport dans un monde décroissant. Christian Pociello ne dit pas autre chose lorsqu’il parle d’un conflit entre croissance et limites à l’échelle sportive. Selon le sociologue, le sport régule, cadre, impose des règles, classe. Néanmoins, il sait aussi produire de la démesure et du dépassement de soi et de la norme, sans limites. L’optimisation et l’intensification des moyens d’entraînement ou encore la spécialisation, le contrôle des corps et des ressources mentales sont autant d’éléments qui le montrent. Se rejoue ici une idée centrale du capitalisme : croître sans fin dans un monde fini. Entre résistance et récupération Sous couvert de l’illusoire possibilité de dépasser les limites sportives, les pratiquant·e·s rêvent de sommets à atteindre. La pratique, quant à elle, suit, épaulée par des récits où les difficultés et les échecs ne servent qu’un storytelling à l’issue victorieuse. Pourtant, l’escalade a toujours occupé une place particulière. Comme les sports de glisse, la pratique s’est développée en marge des institutions, en rupture avec leurs logiques. L’escalade, le surf et le skate ont été investis comme des terrain de jeux ancrés dans un rapport direct au milieu. Avant d’être des terrains de performance, ils étaient ceux de l’exploration et de l’engagement. On y cherchait moins à mesurer qu’à éprouver. Cette orientation vers l’expérience – décrite par l’universitaire spécialiste de la prospective du sport, Alain Loret ou incarnée par des figures comme celle de Dean Potter – participait à la critique du sport moderne. À l’origine, l’escalade expérimentait la thèse de la résistance. Mais comme la plupart de ces activités, elle n’a pas résisté aux logiques de marché. Ces cultures alternatives ont été intégrées puis valorisées économiquement. L’industrie outdoor, le tourisme, la médiatisation et les circuits compétitifs les ont reconfigurés. Certaines falaises sont désormais surfréquentées, les ascensions sont présentées comme des exploits, les grimpeur.se·s deviennent des vecteurs d’image. Ce qui relevait d’un rapport singulier au monde s’est traduit en produit, en contenu, en spectacle. Cela ne s’opère pas sans tension : les sports de glisse et l'escalade oscillent. D’un côté, ils portent toujours des potentiels de résistance : autonomie, créativité, réappropriation des temporalités, coopération. L’escalade peut encore être ce lieu. La discipline peut définir ses propres normes et se confronter à l’ordre établi. De l’autre, ces pratiques sont traversées par des logiques de récupération. La performance mesurable, la standardisation des voies – Kilter Board, mur Titan – ou la diffusion massive d’images nous inscrivent dans une économie de croissance. Le bon flow À la lumière de ces évolutions, reste une question : à quoi ressemblerait un sport dans une société décroissante ? Les premiers éléments de réponse dessinent un basculement profond. Il ne s’agirait plus d’organiser la pratique autour de la croissance, mais de la sobriété, de l’expérience et du collectif en repensant la mobilité, la compétition et le rôle des activités sportives. En escalade, cela implique une transformation structurelle, théorique et psychologique. Car la désescalade ne peut pas être que systémique : elle se joue dans la manière dont nous percevons, interprétons et vivons nos expériences. Elle commence par un déplacement du regard : le doute, la fatigue ou la peur, vus comme des freins, peuvent être compris comme des indices de nos ressources et de nos limites. Les intégrer, c’est sortir de la culpabilité et de l’optimisation pour construire un autre rapport à la pratique. Cela implique d’accepter de ralentir et de reconnaître l’irrégularité des apprentissages. Dans ce cadre, l’état de flow occupe une place clé. Loin d’un idéal de performance ou de contrôle, c’est un équilibre fin entre les exigences d’un passage et nos ressources. Il repose sur l’attention au geste, la diminution du jugement, la présence au mouvement. Il est invisible là où la performance est mesurable, communicable et valorisable. Le bon état de flow peut donc rester discret, intime, non spectaculaire. Le confondre avec une performance absolue, c’est transformer l’instant en devoir de rendement. La désescalade mentale consiste aussi à sortir d’une solitude induite par les logiques compétitives. Nous l’avons vu, la confiance n’est pas juste individuelle mais relationnelle et situationnelle. Revaloriser les pratiques collectives à travers des formats coopératifs fondés sur l’apprentissage, le partage, l’échange ou l’entraide permet de déplacer le centre de gravité de la performance et invite à redéfinir les critères de réussite. Ne pas se limiter aux objectifs chiffrés et intégrer la qualité de l’engagement, le plaisir ou la compréhension du mouvement sont aussi des pistes. Ces dynamiques existent à différentes échelles. Certain·e·s grimpeur·se·s s’éloignent du modèle de performance ou de communication classique pour investir des pratiques plus lentes d’exploration et de rencontre – à l’image de Nicky Ceria, Seb Berthe ou Soline Kentzel — tandis que d’autres privilégient des formes d’engagement moins visibles. Des collectifs centrés sur le partage et la transmission émergent, comme Eska Gang, GSI, ou Greenspit. À l’échelle des salles privées, des alternatives naissent avec les salles coopératives, par exemple, alors que des organisations émergent et tendent à célébrer l’escalade autrement qu’à travers la compétition et la performance (Femmes en Montagne, La Fête du Spit…). Au niveau des clubs ou des pôles espoir, cela implique de créer des environnements sécurisants, reconnaissant l’erreur comme partie de l’apprentissage. Les feedbacks peuvent valoriser la stratégie, l’engagement, la progression plutôt que le but, l’exploit ou la stagnation. Institutionnellement, cela induit de varier les pratiques, d’intégrer le bien-être et la santé, de penser et d’assurer l’inclusion, l’éducation, la protection des athlètes et des staffs, tout en repensant les parcours mis en avant et la manière de les raconter. Ce sont des déplacements, des tentatives concrètes de réintroduire du temps, du sens et du collectif dans une pratique façonnée par l’injonction à la surenchère. La désescalade, ce n’est pas rêver une pratique pure qui n’a jamais existé, c’est interroger les conditions dans lesquelles nous grimpons. C’est replacer des limites dans un monde « vertical » où tout nous pousse à les dépasser.

  • Dolomites contre Wall Street : le pari de La Sportiva

    À l’approche de son centenaire, La Sportiva change de logo, de signature et d'ambition commerciale. Dans un marché de l'outdoor qui s'étend, la vieille maison italienne tente une opération délicate : moderniser son récit sans laisser ses racines devenir un simple argument de vente. Giulia, Lorenzo et Francesco Delladio © La Sportiva À la réception de l’invitation, l’enthousiasme n’était pas franchement immédiat. Un Sales Meeting international, en principe, c’est d’abord une affaire de commerciaux, de collections à venir et de slides projetées devant un réseau de distribution. La Sportiva promettait pourtant une annonce historique. Dans un marché de la montagne devenu machine à croissance, les scénarios s’écrivent vite. Arc’teryx, Salomon, On... autant de marques techniques qui ne jouent plus seulement leur crédibilité sur les pentes, mais aussi dans les rapports annuels et leurs boutiques en ville. Voir La Sportiva, l’une des grandes maisons familiales des Dolomites, annoncer une vente, une ouverture du capital ou une accélération financée par des capitaux extérieurs n’aurait donc rien eu d’invraisemblable. Sur scène, Lorenzo Delladio a choisi un autre récit. Pas de rachat, pas d’investisseur extérieur. Le dirigeant a annoncé la transmission d’une partie de ses parts à ses enfants – Giulia et Francesco Delladio –, représentants de la quatrième génération, ainsi que l’extension du siège historique de Ziano di Fiemme (petite commune du nord-est de l'Italie, ndlr) d’ici 2028. Le tout accompagné d’un nouveau logo, d’une nouvelle signature et d’un concept retail repensé : La Sportiva modernise ses outils de marque au moment même où elle réaffirme son ancrage familial et industriel. La montagne est devenue un marché Il y a quelques années encore, parler de montagne suffisait peut-être à situer une marque. Aujourd’hui, la montagne est partout. Sur les vestes portées loin des arêtes, sur les chaussures de trail qui ne voient parfois jamais un sentier, sur les campagnes globales où les sommets servent autant à vendre de la performance que du statut. L’outdoor technique n’a pas seulement changé de taille, il a changé de public. Les chiffres décrivent très bien ce changement. En 2025, Anta, propriétaire chinois d’Arc’teryx et de Salomon, a annoncé une croissance de 27 %, à 6,6 milliards de dollars de chiffre d’affaires. Arc’teryx a progressé de plus de 30 %, tandis que Salomon a bondi de 35 % pour dépasser les 2 milliards de dollars de ventes. De son côté, On a franchi la même année le seuil des 3 milliards de francs suisses de ventes nettes, avec une progression annuelle de 30 %. Le 12 mai 2026, Reuters rapportait encore que la marque suisse relevait ses prévisions de marge, portée notamment par ses sneakers, sa collaboration avec Zendaya et une Cloudtilt devenue meilleure vente de Foot Locker Europe en mars. C’est dans ce monde-là que La Sportiva présente son nouveau logo. Non pas dans une bulle alpine intacte, plutôt dans un marché où les signes techniques circulent beaucoup plus vite que les pratiques qui les ont produits. Une veste d’alpinisme peut devenir une pièce de mode. Une chaussure de montagne peut finir dans une silhouette urbaine. Un magasin outdoor peut se penser comme une galerie d’expérience. Arc’teryx, décrite par le Wall Street Journal comme une marque capable de transformer ses vestes à 1 000 dollars en symboles de statut, incarne cette bascule où la performance technique se double d’un prestige social. La Sportiva cherche à se tenir à distance de cette dilution, tout en utilisant désormais les mêmes outils de lisibilité mondiale. Pendant la conférence, Vittorio Barrasso, l’un des cadres de l’entreprise, a cité frontalement les concurrents qui occupent aujourd’hui le terrain : The North Face, Salomon, Arc’teryx, On, Scarpa... « Ce n’est pas une montagne abstraite ou choisie au hasard. C’est une montagne réelle, que nous connaissons très bien » Francesco Delladio, la quatrième génération de la famille Delladio Dans ce bruit, La Sportiva avance une formule : « Nothing But Mountain ». Rien que la montagne. Cette posture expose toutefois la contradiction du moment : pour dire qu’elle n’est pas une marque outdoor interchangeable, La Sportiva doit désormais utiliser tous les outils d’une marque outdoor mondiale — logo simplifié, slogan international, plateforme de communication, retail expérientiel, langage unifié. Autrement dit, la marque ne refuse pas les règles du marketing global. Elle essaie de les exprimer sans perdre son ancrage. Rester située, avec les outils du global Au centre du nouveau logo, La Sportiva garde donc sa montagne. Pas une montagne de banque d’images, pas une ligne de crête abstraite dessinée pour passer proprement sur un packaging, mais le Cimon della Pala, sommet du Trentin déjà inscrit dans l’identité historique de la marque. Pendant la présentation, Francesco Delladio insiste : « Ce n’est pas une montagne abstraite ou choisie au hasard. C’est une montagne réelle, que nous connaissons très bien ». « Jusqu’à aujourd’hui, j’étais le seul et unique propriétaire des actions » Lorenzo Delladio, Président de La Sportiva La précision pourrait passer pour un détail de storytelling. Elle dit pourtant beaucoup de l'époque. À force d’être recyclée par le marketing outdoor, la montagne finit parfois par perdre son adresse. Elle devient un décor transportable, une promesse d’air pur, une silhouette que l’on peut poser indifféremment sur une chaussure de trail, une veste technique ou une campagne digitale. La Sportiva tente de faire l’inverse : remettre un lieu dans son signe. Non pas « la montagne », au sens large, mais cette montagne-là, avec son nom, sa vallée, son histoire. Giulia, Lorenzo et Francesco Delladio © La Sportiva Fondée en 1928 par Narciso Delladio, La Sportiva reste installée à Ziano di Fiemme tout en distribuant ses produits dans plus de 70 pays. C’est tout le grand écart de cette refonte : rendre le logo plus efficace sans lui enlever son accent. Dans la bouche des designers, cela devient « subtraction with intention », la soustraction avec intention. En clair : enlever ce qui encombre, garder ce qui tient. Alléger la montagne, dégager la silhouette, rendre le signe plus lisible sur une semelle, une veste, un écran, une vitrine. C’est là que la contradiction devient intéressante. Une montagne réelle, une fois simplifiée, circule mieux. Elle peut voyager sur les packagings, les vitrines, les campagnes digitales, les boutiques, les outils commerciaux. C’est précisément ce que prévoit le communiqué de presse : une plateforme de communication globale, déployée à partir de l’Automne/Hiver 2026 sur les campagnes, le retail, le digital et le packaging. La Sportiva veut éviter l’abstraction du marché, mais elle doit bien en apprendre la grammaire. La différence se joue alors moins dans les mots que dans les actes. Lorenzo Delladio a annoncé avoir cédé une partie de ses parts à Giulia et Francesco. « Jusqu’à aujourd’hui, j’étais le seul et unique propriétaire des actions », a-t-il déclaré sur scène. Dans le même mouvement, l’entreprise prolonge une logique industrielle déjà engagée en 2023 avec l’acquisition d’une participation majoritaire dans Meet Italia, fabricant italien spécialisé dans la chaussure de montagne. Autrement dit : La Sportiva continue de mettre dans la vallée du capital, des murs, de la production et une partie de sa succession. Le retail concentre cette tension. La marque a présenté un nouveau concept de magasin à Arco, ville-symbole de l’escalade européenne. Le communiqué parle d’un lieu repensé pour renforcer le sentiment de communauté. Sur scène, Andrea Ranalletti, Trade Marketing Manager, l’a dit plus franchement : « Si un client quitte le magasin en ayant seulement acheté quelque chose, nous n’avons fait que la moitié du travail ». Le magasin ne sert donc plus seulement à vendre. Il doit faire éprouver la marque, remettre de la matière autour du produit, rappeler les gestes et les lieux. À Arco, La Sportiva parle zones de test, réparation, récits de fabrication. Le magasin devient une sorte de camp de base sous contrôle : pas la montagne elle-même, évidemment, mais une version organisée, scénographiée, suffisamment tangible pour que le client ait l’impression d’acheter autre chose qu’un simple produit. La carte des points de ventes amiraux qu'a dessiné la marque n’a d'ailleurs rien d’innocent. Ziano di Fiemme pour l’outil industriel. Arco pour la culture grimpe. Annecy pour le réseau commercial français. Cette carte relie des lieux qui comptent dans l’outdoor européen, tout en donnant à la marque des points d’appui dans un marché où l’ancrage devient lui aussi une ressource stratégique. À l’approche de ses 100 ans, La Sportiva tente donc de tenir ensemble deux mouvements contraires : rester située, tout en parlant le langage du global. Transmission familiale, extension du siège, filière italienne renforcée, slogan « Nothing But Mountain », boutiques expérientielles : tout appartient au même chantier. La suite dira si le Cimon della Pala restera une montagne avec une adresse, ou s’il deviendra seulement un signe qui fonctionne.

  • Black Diamond Solution 2.0 Hoody Cross Core : la même veste, quelques degrés en plus ?

    La Black Diamond Solution 2.0 Hoody revient avec une isolation au nom de mot de passe Wi-Fi : PrimaLoft Gold Insulation with Cross Core. Derrière cette petite poésie de fiche technique, une promesse assez simple : garder l’esprit de la veste, mais améliorer son rendement thermique grâce à l’aérogel. Alors, vraie évolution ou simple badge techno collé sur une pièce déjà connue ? Black Diamond Solution 2.0 Hoody Cross Core On avait déjà testé la Black Diamond Solution 2.0 Hoody. Et autant le dire franchement : refaire le même article avec trois synonymes, deux nouveaux adjectifs et une photo prise sous un autre angle n’aurait pas grand intérêt. La veste avait déjà trouvé sa place : une couche synthétique légère, coupe-vent, déperlante, utile dans le froid modéré et les conditions un peu floues, mais pas destinée à remplacer une parka d’assurage ou une vraie hardshell quand la météo décide d’arrêter de négocier. La question n’est donc pas de savoir si la Solution 2.0 Hoody est une bonne veste. On le sait déjà : elle est cohérente dans son registre. La vraie question est plus précise : qu’est-ce que Black Diamond a réellement amélioré avec cette version Cross Core ? Et surtout : est-ce que cela change quelque chose pour celles et ceux qui hésitent entre l’ancienne version, la nouvelle, ou une autre veste synthétique du même genre ? Nom d’une fibre Commençons par le grand nom complet : PrimaLoft Gold Insulation with Cross Core. Il faut presque reprendre son souffle avant d’arriver à la fin. En langage humain, cela veut dire que Black Diamond reste sur une isolation synthétique haut de gamme, mais y ajoute la technologie Cross Core, qui intègre des particules d’aérogel dans les fibres. L’aérogel, pour faire simple, c’est ce matériau très léger, composé en très grande partie d’air, utilisé notamment dans des applications aérospatiales et présenté comme une barrière thermique contre le froid et la chaleur. Dit comme ça, on a presque l’impression qu’une veste d’approche vient de passer son brevet de cosmonaute. Dans les faits, le sujet est moins spectaculaire, mais reste tout de même intéressant : l’idée est d’obtenir plus de chaleur utile sans transformer la veste en doudoune massive. Donc non, Cross Core n’est pas une formule magique. Ce n’est pas non plus une doublure chauffante venue de la Station spatiale internationale. C’est une tentative d’améliorer le rendement thermique : garder plus de chaleur pour un poids et un volume contenus. Même veste, autre moteur Le changement ne semble pas se jouer dans la philosophie générale du produit. La Solution 2.0 Hoody reste une veste de fond de sac, une couche que l’on sort quand le vent s’invite, quand l’arrêt dure un peu trop longtemps ou quand la température descend juste assez pour qu’un simple sweat devienne une mauvaise idée. L’ancienne version reposait sur du PrimaLoft Gold Eco en 60 g/m², avec un poids annoncé autour de 360g en taille M. La nouvelle fiche fournie par Black Diamond ne met pas en avant une cure d’amaigrissement spectaculaire. Elle insiste plutôt sur le rapport chaleur/poids et la compressibilité. C’est une nuance importante : cette veste ne semble pas vouloir être plus légère, mais plus rentable thermiquement. Autrement dit, le match ne se joue pas vraiment sur la balance. Il se joue sur cette question beaucoup plus concrète : à poids proche, est-ce qu’on gagne un peu de chaleur, un peu de marge, un peu de confort dans les moments où l’ancienne version pouvait sembler juste ? La NASA au relais L’industrie outdoor adore ce genre de récit. Un matériau venu de l’aérospatial, un nom technique en anglais, deux marques déposées, un logo en plus, et soudain une veste de randonnée légère prend des airs de module lunaire. C’est assez drôle, mais il faut éviter de jeter le bébé thermique avec l’eau du marketing. Parce que le principe a du sens. Dans une veste synthétique légère, le problème n’est pas seulement de tenir chaud. C’est de tenir suffisamment chaud sans devenir encombrante, étouffante ou trop spécialisée. Une bonne isolation synthétique doit garder de l’intérêt quand l’air est humide, se comprimer correctement, sécher plus vite qu’un duvet classique et rester pertinente dans des usages imparfaits. Bref, elle doit faire le sale boulot discret que l’on demande souvent aux vêtements que l’on utilise vraiment. Le Cross Core promet donc moins une révolution qu’un petit supplément de marge. Et dans ce type de pièce, quelques degrés bien placés peuvent compter. Pas pour transformer une pause glaciale en sauna. Mais pour retarder le moment où l’on commence à regretter de ne pas avoir pris plus chaud. Pas plus light, plus futée C’est probablement le point à assumer dans l’article : si vous cherchez une veste beaucoup plus légère que l’ancienne, ce n’est pas forcément ici que ça se passe. La promesse est ailleurs : même catégorie de veste, même logique d’usage, mais une isolation censée mieux travailler. C’est moins spectaculaire qu’un chiffre de poids en moins. C’est aussi potentiellement plus intéressant, parce qu’une veste de ce type n’a pas besoin d’être ultralight à tout prix. Elle doit surtout être assez légère pour être prise souvent, assez chaude pour servir vraiment, et assez simple pour ne pas exiger une thèse en stratégie multicouche avant chaque sortie. Sur ce point, la version Cross Core marque donc un point. Elle ne prétend pas changer de catégorie. Elle essaie plutôt de faire un peu mieux dans la même case. Le verdict La Black Diamond Solution 2.0 Hoody Cross Core ressemble à une bonne mise à jour, pas à une nouvelle veste. Et c’est déjà pas mal. Si vous possédez déjà l’ancienne version et qu’elle vous convient, il n’y a probablement aucune raison rationnelle de courir la remplacer. Elle reste cohérente : légère, synthétique, protectrice, utile dans l’humidité modérée, avec un programme clair et des limites assumées. En revanche, si vous penser acheter prochainement une Solution 2.0 Hoody, la version Cross Core semble plus intéressante. Pour qui ? Pour celles et ceux qui veulent une veste synthétique légère, facile à prendre, utile en falaise fraîche, en approche, en voyage, en fond de sac ou dans les journées où la météo hésite entre « ça va » et « ça commence à piquer », la proposition tient la route. Pour celles et ceux qui cherchent une vraie veste d’assurage, une pièce de froid sérieux ou une protection imperméable, ce n’est toujours pas le sujet. Cross Core ou pas, la Solution 2.0 Hoody reste une veste de compromis. La Black Diamond Solution 2.0 Hoody Cross Core sera commercialisée à partir de septembre 2026.

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