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  • « Un problème de riche » : World Climbing dévoile une saison de para-escalade record en 2027

    Six compétitions majeures, une première dans un événement multisports, un élan inédit porté par Los Angeles 2028. La saison 2027 de para-escalade est historique. Solenne Piret à Séoul en 2025 © Nakajima/Timmerman/IFSC Innsbruck, Manchester, Los Angeles, Catane, Tournefeuille — et en point d'orgue, les Championnats du monde à Brno (République tchèque) en août. Six compétitions majeures de para-escalade en 2027 : c'est le chiffre record annoncé par World Climbing (la fédération internationale d'escalade, ndlr) pour sa prochaine saison. Jamais le circuit n'avait proposé autant d'événements de haut niveau en une seule année. Ce record ne doit rien au hasard : il est le reflet direct du compte à rebours enclenché vers Los Angeles 2028, où la para-escalade fera sa première apparition aux Jeux paralympiques. Le fils à JO « C'est une volonté qui est boostée par le phénomène paralympique Los Angeles 2028 », confirme Vincent Caussé, Sports & Events Director de World Climbing. Et ses effets se mesurent déjà concrètement au siège de World Climbing, à Turin. Selon le responsable, chaque semaine, de nouvelles fédérations ou de nouveaux comités paralympiques nationaux contactent l'organisation pour se lancer dans la para-escalade. Des programmes de développement émergent en Amérique du Sud. Des demandes arrivent d'Inde. Le mécanisme est bien connu dans le mouvement sportif : dès qu'une discipline intègre les Jeux paralympiques, les comités nationaux paralympiques — qui disposent de ressources financières significatives — entrent dans la danse. « Le développement de la para-escalade est en train de se dupliquer un peu partout dans plein de pays au monde » Vincent Caussé, Sports & Events Director de World Climbing La croissance est telle que la fédération se retrouve face à ce que Vincent Caussé appelle « un problème de riche ». Dit autrement : trop d'athlètes sur ses compétitions. Il faudra réguler cet afflux tout en maintenant la qualité des événements — une réflexion qui impliquera notamment les commissions de para-escalade et de classification dans les prochains mois. Deux rendez-vous qui font date Parmi les cinq étapes des World Climbing Para Series au programme, une retient particulièrement l'attention des amateur·rice·s français·es : Toulouse. Et plus précisément Tournefeuille, commune de la banlieue ouest de la ville rose qui abrite le TAG — Tournefeuille Altitude Grimpe —, l'un des clubs de para-escalade les plus structurés de France, dont le mur flambant neuf est devenu une référence nationale. Au téléphone, Vincent Caussé ne se fait pas prier pour confirmer : « C'est un secret de Polichinelle de parler du célèbre club de Tournefeuille ». Le club avait déjà accueilli un tournoi de qualification olympique en 2019, ainsi que de nombreux championnats de France. Recevoir une étape de World Climbing Para Series représente une nouvelle marche franchie dans sa montée en puissance. La FFME (Fédération française de la montagne et de l'escalade, ndlr) est d'ailleurs citée par Vincent Caussé comme l'une des fédérations nationales les mieux structurées sur le développement de la para-escalade — investissements techniques, humains et financiers pour les équipes et le recrutement. « C'est en train de se dupliquer un peu partout dans plein de pays au monde », affirme-t-il. 2027 sera aussi l'année d'une première absolue : la para-escalade intégrera le programme des Championnats d'Europe paralympiques à Genève (Suisse), du 2 au 15 août. C'est la première fois que la discipline prend part à un événement multisports — un signal fort de sa reconnaissance institutionnelle, à un an exactement de ses débuts aux Jeux de Los Angeles. La para-escalade sort ainsi progressivement de son pré carré pour s'installer dans le paysage plus large du sport paralympique international. Si la saison 2027 est historique par le nombre d'étapes, sa géographie reste marquée : cinq des six compétitions se déroulent en Europe, Los Angeles constituant la seule exception extra-européenne. Pas d'étape en Asie, pourtant très présente sur le circuit principal. Vincent Caussé y voit une logique de développement similaire à celle qu'a connue l'escalade classique : « L'Europe a été quand même un peu pendant longtemps en tête de gondole avant qu'on voit arriver un gros développement de l'Asie », commente-t-il. La para-escalade suit une trajectoire comparable. L'Océanie — avec la perspective de Brisbane 2032 — et l'Amérique du Sud sont dans le viseur pour les prochains cycles. L'élan, lui, est déjà là.

  • « Tout le monde n'a pas le luxe de se mettre en galère en montagne » : l'outdoor, un truc de bourgeois ?

    En une décennie, l'outdoor est devenu une sorte d'évidence culturelle : trail, escalade, bikepacking, randonnée… Mathias Riquier a fait Munich-Ljubljana à vélo, travaillé dans l'industrie et accumulé quatre vélos et des fringues à n'en plus finir. Avant de se demander ce qu'il fuyait vraiment. Dans Enfermés dehors. L'outdoor et la capture du désir d'évasion, le journaliste décortique une culture marchande, bourgeoise et excluante, et propose d'aller chercher la liberté ailleurs. Un entretien qui va sûrement vous faire tomber de votre selle. Mathias Riquier © Fanny Retailleau Vertige Media : Qu'est-ce qui t'a poussé à écrire ce livre ? Mathias Riquier : Ce n'est pas une seule chose. Disons que j'ai commencé à entendre des proches me dire : « Il y a quand même un truc, là. C'est fou à quel point on se sent obligé de faire ça ». J'ai compris que mon propre malaise était partagé. Avant, je pouvais facilement le balayer en me disant : « Arrête, Mathias, tu te prends la tête tout seul dans ton coin ». Et puis j'ai senti que la ligne de flottaison était dépassée. J'avais assez de matière. Je travaillais encore dans l'outdoor à ce moment-là. Je ne pouvais pas laisser ce sujet devant moi : quand je commence à désenchanter quelque chose dans ma vie, j'ai besoin d'aller jusqu'au bout. « Ce besoin d'évasion, je le trouve légitime. On sature de tous les côtés, cognitivement, politiquement. Le problème, c'est que l'outdoor se pose en solution toute faite à ce problème-là » Il y a aussi eu un déclencheur plus concret. En 2022, je pars faire du vélo en Slovénie avec une amie, très forte. Pour rejoindre le point de départ, j'ai fait Munich-Ljubljana seul à travers les Alpes. En arrivant, j'avais déjà épuisé 90 % de mes réserves. On a fait une journée de voyage ensemble. Le soir même, j'ai vomi, j'ai pleuré, j'ai pris un bus et je suis rentré. Ce jour-là, j'étais au maximum de la fuite en avant. J'avais choisi cette destination parce qu'on savait tous les deux, sans se le dire, qu'on allait pouvoir la raconter de manière très spectaculaire sur Insta. Ce truc-là m'a vraiment interrogé : pourquoi je me mets dans des situations pareilles ? C'est quoi le sens dans tout ça ? Vertige Media : L'outdoor se présente comme une pratique de liberté et d'authenticité. En quoi ce discours te pose-t-il problème ? Mathias Riquier : Ce besoin d'évasion — pas au sens « Club Med », mais au sens « je sors de prison en pétant les barreaux » — je le trouve légitime. Il vient de quelque chose de très concret : on sature de tous les côtés, cognitivement, politiquement. Il y a plein de trucs qui font qu'on se sent engoncé dans la vie qu'on nous propose. Le problème, c'est que l'outdoor se pose en solution toute faite à ce problème-là. Et au final, ça rend potentiellement les gens plus malheureux qu'heureux. Plus pauvres aussi, parce que ça coûte beaucoup d'argent. Surtout, il y a des gens qui ont ce désir d'évasion et qui n'ont pas accès à cette solution. Plein, plein, plein de gens ne sont pas invités à la teuf. Vertige Media : Comment des initiatives, nées dans une culture presque anti-système, en sont-elles devenues un rouage ? Mathias Riquier : C'est une cuisson lente, de 150 à 200 ans. Mais plus récemment, des marques comme The North Face ou Patagonia ont remis ce discours contre-culturel au goût du jour. Pourtant, au fond, elles vendent surtout de la distinction sociale. Quand tu achètes une tente qui te dit « grâce à moi, tu vas être libre », tu convoques un imaginaire qui te distingue de la personne qui va au Club Med. Bourdieu le disait déjà depuis longtemps : on se définit davantage par ce qui nous dégoûte que par ce qu'on aime. Quand je me suis mis au voyage à vélo, j'étais exactement là-dedans. Tu cries ta singularité : « Je suis différent, regardez ce que je fais ». Sauf que tous les chiffres disent le contraire. Moi, je l'ai ressenti à fond : j'étais persuadé d'être singulier. Jusqu'à ce que je réalise que j'avais les mêmes fringues que tout le monde, mis autant de thunes que tout le monde, et que mon épargne était aussi maigre que celle de tout le monde. À l'époque, j'avais déjà acheté quatre vélos et 50 milliards de fringues. Bref, je me suis fait avoir dans cette histoire. « L'outdoor n'est globalement pas une épopée collective, et ce n'est peut-être pas un hasard » Vertige Media : L'outdoor a-t-il changé ? Mathias Riquier : On est entrés dans l'ère de la mise en scène de soi avec les réseaux sociaux — Strava, Instagram, TikTok. Très fortement. D'un coup, on a eu un outil hyper facile pour optimiser son image. Et l'outdoor est devenu très pratique à utiliser pour ça. Il y a aussi le réchauffement climatique : dans les milieux avec du capital culturel, randonner dans des espaces naturels est devenu bien plus désirable que de se taper 1 200 bornes en bagnole pour aller à Benidorm. Instagram n'a pas créé l'outdoor : il l'a propulsé. Les mécaniques du récit de soi et du développement personnel collent parfaitement à l'outdoor d'origine, à ce voyage intérieur censé nous transformer. L'outdoor n'est globalement pas une épopée collective, et ce n'est peut-être pas un hasard. À l'outdoor, Mathias Riquier préfère l'urbex © Fanny Retailleau Vertige Media : Justement, en quoi l'outdoor est-il excluant ? Mathias Riquier : Il y a d'abord ce qu'on appelle le « gatekeeping ». Dans une communauté de 100 pratiquants, il y a toujours 15 ou 20 personnes qui tiennent le truc. Ce sont souvent les organisateurs qui décident un peu de qui entre et qui sort. C'est la « scène » — ce que j'appelle moi le jaune d'œuf — qui produit les codes légitimes, récupère les contacts et les partenariats. Ça crée de la coolitude, donc j'ai envie d'en faire partie. Mais c'est dur d'entrer parce que je ne suis pas assez cool. Et une fois que j'y suis, j'ai envie de fermer la porte à ceux qui font la queue, parce qu'après, on sera 102, puis 103… J'ai bien vécu ça dans le milieu du vélo parisien : je trouvais ça toujours très dur. Et j'en ai assez discuté pour savoir que je ne suis pas le seul. Vertige Media : Quels sont les principaux mécanismes de cette exclusion ? Mathias Riquier : Le double frein financier et culturel. Les fringues, les chaussons, les mousquetons, les dérailleurs portent une charge symbolique et technique. Pour comprendre ce vocabulaire et ce savoir-faire, il faut d'abord avoir son matos. Et le matos coûte cher. Cette porte d'entrée, l'industrie la maintient telle quelle. Au-delà de l'argent, il y a aussi le fait de ne même pas se sentir concerné : les pubs, les récits, les médias ne s'adressent pas à tout le monde. J'ai trop hâte qu'il y ait un festival de l'outdoor à Bobigny. Mais ce n'est pas pour tout de suite. Vertige Media : Est-ce que ce gatekeeping s'effectue sciemment ? Mathias Riquier : Conscient ou pas, je ne veux pas trancher, parce que je n'en sais rien. Il y a peut-être des gens qui se disent dans leur lit : « Je vais leur fermer la porte, comme ça, je serai bien tout seul dans mon château de l'outdoor ». D'autres le font de manière beaucoup plus insidieuse. J'en ai fait partie, je pense. Ce sont les communautés bourgeoises de pratiquants qui ferment la porte à des gens qui n'ont pas les moyens et qui ne se sentent même pas concernés. Côté industrie, les choix sont très pragmatiques : elle cible des gens qui ont l'argent d'acheter les fringues. Ce qui n'empêche pas, parfois, un washing social — mettre des personnes racisées en pub tout en s'adressant toujours au même public. Bref, ça s'achète une bonne image. « Quand on dit « il suffit d'aller dehors », c'est une des choses qui m'énervent le plus. Cela présuppose une disponibilité cognitive et physique que tout le monde ne possède pas » Vertige Media : Dans le livre, tu parles de « temps cognitif ». Qu'est-ce que cela signifie ? Mathias Riquier : Que tout le monde n'a pas le luxe de se mettre en galère en montagne. La pratique du trail, du surf ou du VTT nous renvoie à notre disponibilité — disponibilité rendue possible par une aisance matérielle et une charge émotionnelle et mentale suffisamment légère pour pouvoir en profiter. Je suis persuadé que quelqu'un qui travaille debout toute la journée, qui est crevé, n'ira pas courir autour d'Annecy, parce qu'il n'en a tout simplement pas la possibilité. Ce n'est pas une question de volonté. Quand on dit « il suffit d'aller dehors », c'est impossible à dire à quelqu'un qui n'a pas ce luxe-là. Et c'est une des choses qui m'énervent le plus dans ce discours : il présuppose une disponibilité cognitive et physique que tout le monde ne possède pas. Vertige Media : L'outdoor se présente comme une contre-culture. Pourquoi ce n'est pas le cas selon toi ? Mathias Riquier : Dans l'outdoor, tout le monde est d'accord. Or, une vraie contre-culture a besoin de trois choses : une direction explicitement politique, des espaces propres de production de discours, et une conflictualité interne assumée. Ça fait très longtemps que je n'ai pas vu de fanzine de l'outdoor qui dise vraiment : « On fait de l'outdoor, mais on est antifa, on est politisés ». C'est hyper dépolitisé, hyper lisse. On maintient juste l'esthétique de la marginalité. Comme le dit Bourdieu : un système culturel qui s'auto-préserve en maintenant les ferments d'une révolution à l'écart dans une optique de distanciation sociale est un système culturel bourgeois. Cette phrase résume presque tout le livre. Le vrai livre est à gauche, hein © Fanny Retailleau Vertige Media : Et pourtant, l'outdoor semble plus désirable que jamais. Pourquoi ? Mathias Riquier : Parce qu'il nous est proposé comme une réponse à notre besoin de nous positionner dans l'arène. Il convoque des valeurs positives dans un monde perçu comme anxiogène. Et il offre un très fort sentiment d'agentivité. Autrement dit, c'est moi qui décide : je peux aller à droite, à gauche, tout droit, je fais ce que je veux. Moi-même j'y ai vraiment trouvé ça, et je ne dis pas que c'est artificiel. Mais ces codes, on les endosse : mêmes fringues, même langage, mêmes récits d'épopées personnelles. On devient de petits colporteurs d'une vision qui n'est pas la nôtre. Et en agissant ainsi, on aide le complexe récréationnel à se maintenir à un très haut niveau. S'éloigner de l'outdoor, ça permet de regarder l'environnement extérieur non plus comme un terrain de jeu vierge, mais comme un espace politique, disputé Vertige Media : Est-ce que le livre est sous-tendu par une idéologie ? Tes notes renvoient beaucoup à une pensée de gauche, voire anarchiste. Mathias Riquier : Je me suis demandé à quel point j'allais le verbaliser pendant la promo du livre, ou laisser ça se diffuser naturellement. Mais oui. Les gens les plus progressistes dans l'outdoor raisonnent de manière très social-démocrate : le système n'est pas génial, donc on essaie de l'adoucir. On crée des dispositifs de location, des accès facilités. Moi, j'ai tendance à penser les choses de manière plus anarchiste, plus révolutionnaire. Enfin, révolutionnaire... le mot est fort. Est-ce que j'ai envie de foutre le feu à des usines de matos ? Non. Mais ma pensée est mi-marxiste, mi-bourdieusienne, grosso modo. Je considère que toutes les idées et tous les discours viennent de structures matérielles très précises. Quand on n'est pas bourgeois au départ, on ne peut pas dire « quand on veut, on peut » ou « il suffit d'aller dehors ». Ça ne tient pas. Vertige Media : Quelles sont les solutions pour s'émanciper de ce que tu appelles « la capture de notre désir d'évasion » ? Mathias Riquier : La réponse n'est pas dans l'outdoor. Elle est un cran au-dessus. Je pense qu'il faut se poser des questions comme : qu'est-ce qu'on cherche à combler en nous quand on le pratique ? Et que peut-on faire d'autre pour y répondre de manière plus politique, plus collective ? Parfois, je m'interroge sur un truc spécifique : on traverse des contrées monumentales où il y a des enjeux, des luttes, des conflits d'usage. Et nous, on prend un TGV, on rentre, et on se dit : « Putain, c'était beau ». Ce truc me laisse pantois. S'éloigner de l'outdoor, ça permet de regarder l'environnement extérieur non plus comme un terrain de jeu vierge, mais comme un espace politique, disputé. Là où l'outdoor dominant transforme le temps libre en temps utile, mesurable, valorisable, l'errance réintroduit de l'improduction et du hasard. Elle fabrique d'autres conditions de sens. Le graal de notre émancipation ne se situe pas au loin dans des terres fantasmées. Il se situe directement en nous et autour de nous, quelle que soit la qualité de notre terrain de jeu. Lire : Enfermés dehors. L'outdoor et la capture du désir d'évasion (Éditions Divergences, 2026, 200 p., 17 euros)

  • Jeunes et activité physique : le gouvernement mise sur « Septembre Bouge »

    Entre un succès de fréquentation affiché et des niveaux d’activité physique des jeunes qui restent préoccupants, le premier bilan de l’opération interroge sur sa capacité réelle à transformer les comportements. (cc) Thủy Vũ / Unsplash Le ministère des Sports a dévoilé son bilan : 1 331 000 participant·e·s, plus de 7 400 événements gratuits organisés en septembre dans toute la France pour la première édition de « Septembre Bouge ». Un chiffre mis en avant comme une réussite. Mais il contraste avec une autre donnée, rappelée par le gouvernement lui-même : 73 % des 11-17 ans n'atteignent toujours pas les 60 minutes d'activité physique quotidienne recommandées par l'Organisation mondiale de la santé. Chez les 6-10 ans, 37 % restent encore en dessous du seuil. L’écart entre les deux chiffres pose une question simple : un mois d’animations peut-il réellement infléchir une insuffisance d’activité physique aussi structurelle ? Les opérations comme « Septembre Bouge » reposent sur un principe d’initiation ponctuelle — essayer un sport, découvrir une structure, pousser une porte de club le temps d’un après-midi gratuit. L’escalade, la randonnée ou les sports de montagne en général s’y prêtent particulièrement bien : accessibles, peu coûteux à expérimenter, souvent organisés en plein air. Mais l’initiation ne vaut que si elle débouche sur une pratique régulière, ce que ce type de dispositif ne garantit pas en soi. Un accompagnement qui ne bouge pas Le problème n'est pas nouveau. La sédentarité des jeunes progresse depuis plusieurs années, portée par l'augmentation du temps d'écran, la réduction des trajets actifs vers l'école et une offre sportive scolaire jugée insuffisante par de nombreux observateur·rice·s. Face à cela, un mois d'événements gratuits, aussi important soit son succès de fréquentation, agit davantage comme une vitrine que comme un levier structurel. Pour transformer l'essai, il faudrait des passerelles identifiées entre l'événement ponctuel et l'inscription durable en club — un accompagnement que les fédérations et associations outdoor, souvent sous-dotées en moyens humains, ne peuvent pas toujours assurer seules. Se pose aussi la question territoriale. Les grandes opérations nationales ont tendance à se concentrer dans les métropoles, où l'offre d'événements et la densité de structures sportives facilitent l'organisation. Rien n'indique, à ce stade, que les territoires de montagne et les zones rurales aient bénéficié d'une mobilisation équivalente, alors que ce sont précisément les territoires où l'accès au sport de pleine nature est le plus direct. « Septembre Bouge » a le mérite de mettre un coup de projecteur sur l’activité physique des jeunes. Mais entre une fréquentation record et des niveaux d’activité qui restent très insuffisants, le dispositif ressemble davantage à un point de départ qu’à une solution. La prochaine édition sera scrutée sur un critère précis : combien de participant·e·s de septembre seront encore sur les tapis d’escalade ou sur les sentiers en janvier ?

  • Mobilisation lycéenne : ce que la répression dit de notre rapport à l’autonomie des jeunes

    On a tort de croire qu’un sport se résume à une dépense physique ou à un loisir. C’est aussi un petit laboratoire où une époque trahit ses obsessions : son rapport à l’autorité, à la règle, au corps, au risque, à la liberté. Ce journal assume un parti pris : regarder le monde depuis l’escalade. Pas par fétichisme de la magnésie, mais parce qu’un sport qui passe son temps à célébrer l’autonomie, l’engagement et la capacité à décider par soi-même constitue un assez bon poste d’observation de nos contradictions. (cc) Thomas de Luze / Unspalsh Ce qui se joue actuellement devant certains lycées en offre une démonstration spectaculaire. Nous adorons l’audace des jeunes. Jusqu’au moment précis où elle cesse d’être un spectacle. L’escalade cultive volontiers l’idée qu’elle forme des individus libres. Quand un·e adolescent·e de quinze ans quitte le sol, analyse une séquence, évalue un risque et décide malgré tout de se jeter sur une prise incertaine, nous trouvons ça formidable. Nous parlons de confiance, de lucidité, de responsabilité. Nous nous émerveillons de voir des jeunes apprendre à avoir peur sans pour autant obéir à leur peur. Nous avons même un mot presque sacré pour ça : l’engagement. Mais que ces mêmes adolescent·es franchissent les portes de leur lycée pour contester ce qu’on décide à leur place, et leur autonomie devient soudain suspecte. Depuis le début du mouvement, le gouvernement accuse La France insoumise d’« instrumentaliser » la mobilisation. Le 1er octobre, Matignon avance même la thèse de lycéen·ne·s manipulé·e·s par LFI et « ses proxys de l’ultragauche ». Le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, estime de son côté que le mouvement a « changé de nature ». Les revendications peuvent être discutées. Les violences, condamnées. Mais le glissement est révélateur : dès que la jeunesse devient un sujet politique, il devient tentant de chercher qui parlerait à sa place. On adore voir la jeunesse prendre de la hauteur, à condition qu’elle ne prenne pas trop la parole. La contradiction serait presque amusante si elle ne se terminait pas parfois à coups de matraque et de grenades dans les dents. Assurage à bout portant Évacuons immédiatement le procès en angélisme. Lancer un mortier sur des policiers, incendier une poubelle ou dégrader un établissement n’a rien d’un acte héroïque. Une mobilisation lycéenne n’abolit ni la loi ni la responsabilité individuelle. Mais c’est précisément parce qu’on peut condamner ces actes qu’il devient impossible de s’en servir comme d’un permis général de brutaliser. Un·e individu·e qui transgresse une règle pour se dépasser devient un·e aventurier·e. Mille jeunes qui transgressent une règle pour contester une institution deviennent un problème à contenir. Depuis la fin septembre, plusieurs mineurs ont été grièvement blessés lors d’interventions policières. À Saint-Ouen-l’Aumône, un adolescent de 14 ans a eu la mâchoire fracturée et perdu plusieurs dents après avoir reçu à bout portant un tir de lance-grenades. À Tours, un lycéen de 16 ans a perdu l’usage de son œil droit, avec des lésions jugées compatibles par la procureure avec l’impact d’un tir de LBD. À Lens, un adolescent de 15 ans a eu la main arrachée après l’explosion d’une grenade policière qu’il aurait ramassée. Des enquêtes ont été confiées à l’IGPN. Le débat public adopte alors une étrange géométrie. La violence de quelques jeunes suffit volontiers à délégitimer un mouvement entier. La violence exercée par des agents de l’État, elle, est presque toujours sommée d’être considérée individuellement : un geste à examiner, une enquête à attendre, un contexte à restituer. Deux poids, deux vertiges. C’est dans ce décor que la récente vidéo d’Alain Robert prend une dimension qu’elle n’avait probablement pas vocation à avoir. Le 27 septembre, notre « Spiderman » national escalade en solo intégral la tour TotalEnergies, à La Défense. À son arrivée au sommet, des policiers l’attendent. Sourires, poignée de main, discussion détendue. Quelques jours plus tard, le grimpeur publie la scène sur Instagram accompagnée de cette phrase : « The cops in France are more than cool ». Placée à côté des images tournées devant les lycées, la scène devient presque une expérience de sociologie. Un homme adulte escalade sans autorisation une tour de près de deux cents mètres, sans corde, sur le siège d’une multinationale : sympathique excentricité. Des adolescent·es bloquent la grille de leur lycée pour contester leurs conditions d’études : problème d’ordre public. Ce contraste ne dit évidemment pas que chaque policier applaudit les grimpeur·se·s et frappe les lycéen·nes. Il dit quelque chose de plus intéressant sur notre manière collective de hiérarchiser les transgressions. Notre société aime énormément l’audace lorsqu’elle est individuelle. Elle aime celle ou celui qui prend des risques pour accomplir un exploit, battre un record, gravir un sommet ou produire une belle histoire. Cette audace-là peut même devenir une vertu cardinale du sport, de l’entreprise ou de la publicité : sortir de sa zone de confort, repousser ses limites, oser. Nous sommes beaucoup moins à l’aise lorsqu’elle devient collective et politique. Un·e individu·e qui transgresse une règle pour se dépasser devient un·e aventurier·e. Mille jeunes qui transgressent une règle pour contester une institution deviennent un problème à contenir. La bonne autonomie C’est peut-être cela que l’escalade permet de regarder autrement. Notre milieu répète volontiers que le sport apprend l’autonomie. Mais l’autonomie n’est pas une compétence qu’on peut enfermer dans une salle d’escalade et récupérer à la sortie. On ne peut pas passer des années à expliquer aux adolescent·es qu’iels doivent apprendre à observer, comprendre, décider et assumer leurs choix, puis considérer leur faculté de discernement comme mystérieusement suspendue dès qu’iels deviennent des sujets politiques. Cela ne signifie pas qu’un·e lycéen·ne a toujours raison parce qu’iel est lycéen·ne, pas davantage qu’un·e grimpeur·se n’a raison parce qu’iel grimpe. Seulement qu’on ne peut pas célébrer leur autonomie quand elle nous arrange et la déclarer manipulée dès qu’elle produit quelque chose que nous n’avions pas prévu. En falaise, personne de sérieux ne juge la solidité d’un relais à sa couleur. On regarde les points, la roche, l’installation, les forces qui s’exercent dessus. Le maintien de l’ordre mériterait au moins la même exigence : observer les faits, regarder les blessures, questionner la proportion des moyens employés. Et refuser le réflexe qui transforme toute critique de la police en défense des casseur·se·s et toute colère adolescente en manipulation politique.

  • À New York, la salle d’escalade la moins chère de la ville baisse le rideau

    Ouverte depuis 1992, la salle d'escalade du Manhattan Plaza Health Club a fermé mercredi après 34 ans d’activité. Avec son abonnement à 49 dollars par mois, elle faisait figure d’exception dans le paysage new-yorkais. Et d'une certaine idée de l'escalade accessible à tou·te·s. © Manhattan Plaza Health Club Mercredi 30 septembre, les dernier·es grimpeur·se·s du Manhattan Plaza Health Club ont rendu leurs chaussons. Installée à Hell’s Kitchen, à quelques rues de Times Square, la salle d’escalade a fermé après 34 ans d’activité. Le reste du club de sport reste ouvert : piscine, musculation, cours collectifs ou encore tennis poursuivent leur activité. Pour les titulaires d’un abonnement uniquement consacré à l’escalade, en revanche, la résiliation était automatique à la fin du mois. Une autre idée de la salle d'escalade La salle avait ouvert en 1992 dans un ancien court de racquetball (un genre de squash, ndlr). Une espace d'environ 465 mètres carrés, où cohabitaient voies, bloc et quelques curiosités accumulées au fil des années. Des morceaux de ruban adhésif servaient à annoter les prises, certaines difficultés n’étaient volontairement pas cotées et de vrais morceaux de roche avaient même été vissés au mur. Le magazine new-yorkais Curbed, qui lui a consacré un long article quelques jours avant sa fermeture, décrit un endroit un peu bricolé, loin des grandes salles standardisées apparues depuis dans la ville. Selon sa direction, l’espace aurait nécessité une rénovation complète pour continuer à fonctionner et serait malgré tout resté trop petit pour concurrencer les grandes salles actuelles. Mais son autre particularité tenait au prix affiché à l’entrée : 49 dollars par mois, matériel compris. Chaussons, baudrier et magnésie étaient inclus dans l’abonnement. À titre de comparaison, l’abonnement adulte de VITAL Brooklyn est aujourd’hui affiché à 155 dollars par mois et celui de Bouldering Project Brooklyn à 120 dollars, auxquels peuvent s’ajouter des frais d’inscription. Les prestations ne sont pas strictement comparables : ces établissements plus récents proposent notamment des espaces d’entraînement, des cours de yoga ou de fitness et, pour certains, un accès à plusieurs salles. Reste qu’à New York, 49 dollars pour grimper sans limite était devenu une anomalie. © Manhattan Plaza Health Club Le lieu où cette anomalie a survécu n’est pas tout à fait anodin non plus. Le Manhattan Plaza est un vaste ensemble résidentiel construit dans les années 1970 et connu pour ses logements subventionnés destinés notamment aux professionnel·le·s du spectacle. Aujourd’hui encore, 70 % de ses 1 689 logements sont occupés par des artistes et les loyers sont aidés par le programme fédéral. Le complexe comprend également cinq courts de tennis et une salle de fitness dans lequel la salle d’escalade avait trouvé sa place. À l’intérieur, l’exiguïté avait fini par participer à l’ambiance. Rachel Michelson, salariée de la salle interrogée par Curbed, expliquait que les écouteurs y étaient rares : à force de regarder quelqu’un travailler le même passage ou de l’encourager depuis le tapis, « c’est presque impossible de ne pas se faire des amis ». Des programmes accueillaient aussi des enfants et les débutant·es pouvaient venir apprendre à assurer ou découvrir l'escalade de bloc. Une pétition et des vieux amis C’est pourtant précisément la taille de la salle que la direction a fini par invoquer. Le communiqué annonçant la fermeture, publié le 2 septembre, ne donnait aucune raison. Mais en répondant quelques heures plus tard à l’avis négatif d’une cliente sur Google, le Manhattan Plaza Health Club s’est montré plus précis : selon sa direction, l’espace aurait nécessité une rénovation complète pour continuer à fonctionner et serait malgré tout resté trop petit pour concurrencer les grandes salles actuelles. Dans les dernières semaines, les grimpeur·se·s se sont organisé·e·s sur WhatsApp, ont cherché un autre gérant susceptible de reprendre l’activité et lancé une pétition qui avait dépassé les 8 000 signatures trois jours avant la fermeture. Le constat n’est pas difficile à illustrer. Les 465 mètres carrés du Manhattan Plaza paraissent minuscules face aux nouvelles générations de salles. Movement Gowanus, à Brooklyn, occupe par exemple près de 3 350 mètres carrés et propose plus de 300 voies et blocs répartis sur trois niveaux. Là où le Manhattan Plaza avait utilisé jusqu’au dernier recoin d’un ancien court de racquetball, les salles récentes sont devenues de véritables équipements sportifs. © Manhattan Plaza Health Club Pour une partie des habitué·e·s, c’est justement ce raisonnement qui passe mal. Ce qui rendait la salle dépassée aux yeux de la direction constituait une partie de son intérêt pour ses membres : peu de place, peu de services annexes et un abonnement très inférieur aux standards locaux. Dans les dernières semaines, les grimpeur·se·s se sont organisé·e·s sur WhatsApp, ont cherché un autre gérant susceptible de reprendre l’activité et lancé une pétition qui avait dépassé les 8 000 signatures trois jours avant la fermeture. Une fête d’adieu organisée le 25 septembre a même fait revenir des personnes que le responsable de la salle, Ryan Shaefer, expliquait ne pas avoir vues depuis quatorze ans. Une autre information a alimenté la mobilisation. Plusieurs salarié·e·s ont indiqué à Curbed que l’espace pourrait être repris par le club de tennis voisin pour y installer un simulateur. Sur Reddit, un membre a évoqué un tarif de 200 dollars de l’heure. Le contraste avec l’abonnement d’escalade à 49 dollars par mois a depuis largement circulé, mais ni le Manhattan Plaza Health Club ni Related Companies n’ont confirmé publiquement cette reconversion ou son prix. Le groupe immobilier indique en revanche que Manhattan Plaza dispose déjà de cinq courts de tennis. Le mur, lui, a bien fermé le 30 septembre. Sur son site, le Manhattan Plaza Health Club continue désormais de promouvoir sa piscine, ses cours collectifs et son offre fitness. La page consacrée à l’escalade affichait encore il y a quelques jours son ancien tarif : « seulement 49 dollars par mois ».

  • « C’était une boulette » : Alain Robert revient sur sa vidéo sur la police en France

    Après avoir qualifié la police française de « more than cool » en pleine mobilisation lycéenne, Alain Robert s’explique auprès de Vertige Media. Le grimpeur reconnaît un mauvais timing, présente ses excuses et revient sur ce qu’il voulait réellement dire. © Thomas Decamps pour Vertige Media La scène avait tout pour être sympathique. Dimanche 27 septembre, Alain Robert gravit une nouvelle fois en solo intégral la tour TotalEnergies, à La Défense. Quelques jours plus tard, le « French Spiderman » publie sur Instagram la vidéo de son arrivée au sommet : des policiers qui l’attendent tout sourire, lui serrent la main, prennent de ses nouvelles. Au-dessus des images, une phrase en lettres rouges : « The cops in France are more than cool ». Sauf que la publication tombe au pire moment. Parce qu'en même temps, des milliers de personnes — très majoritairement mineures selon le ministère de l’Intérieur — viennent d’être interpellées en marge du mouvement lycéen, tandis que plusieurs interventions violentes font l’objet d’enquêtes. Le contraste déclenche aussitôt des réactions. Parmi les internautes, beaucoup pointent immédiatement le décalage. « C'est vraiment pas le moment de dire que la police française est cool... », s’étonne l’un. « ah ok donc mutiler des enfants et tuer des gens c'est ok », réagit un autre. « Niveau réflexion on s'en remettra à quelqu'un d'autre c'est mieux », résume un troisième. Le malaise dépasse d’ailleurs la seule actualité des lycées : depuis plusieurs années, l’usage excessif de la force par la police française, notamment lors de manifestations, a fait l’objet d’alertes répétées d’instances des Nations unies. Mais quelques heures après sa publication, Alain Robert semble encore passer complètement à côté de ce que son message peut signifier. À un internaute qui écrit simplement « ACAB » (All Cops Are Bastards, ndlr), il répond : « Merci beaucoup ! ». Oups, I did it again « C’est une boulette de ma part », reconnaît Alain Robert d'emblée lorsque nous l'interrogeons sur le télescopage entre sa publication et l’actualité. Il assure avoir découvert l’ampleur de la mobilisation lycéenne après la mise en ligne de sa vidéo, face à l'accumulation des commentaires de personnes scandalisées. Vivant une grande partie du temps à l'étranger et sevré de télévision depuis treize ans, le grimpeur décrit une vraie déconnexion. « Mes seules sources d’informations, c’est Internet, c’est YouTube », raconte-t-il. Or, son algorithme lui sert des sujets internationaux — Iran, Russie, Ukraine — mais ignore l'Hexagone. « Je n’ai pas su », martèle-t-il. Relancé sur le fait que le débat sur les violences policières en France ne date pas d'hier, il concède cet angle mort : « C’est juste que c’est un sujet que je connais moins bien. Malheureusement, c’est de ma faute aussi ». Son message initial, assure-t-il, n'avait pas vocation à livrer une analyse institutionnelle, mais à partager son expérience personnelle. « Moi, je n’ai jamais eu d’emmerde avec la police en France », justifie-t-il, mesurant cette clémence à l'aune des interpellations subies à l’étranger (fouilles humiliantes, coups, etc.). « Apparemment, il y a des débordements au sein de la police française qui sont dégueulasses. Je m’en veux parce que je ne suis pas au courant. Sinon, je n’aurais pas balancé un truc comme ça » Alain Robert L'entretien permet d'ailleurs de recontextualiser la fameuse séquence de La Défense. Alain Robert précise que les policiers présents ce dimanche-là venaient de Neuilly et qu'un seul le connaissait. L’équipe envisageait d'abord de le placer en garde à vue, avant d'y renoncer après qu'il leur a montré des captures d’écran justifiant de son ascension. Interrogé sur son attitude chaleureuse au sommet, il évoque un certain pragmatisme : « Je sais que je viens de commettre un délit. J’essaie plutôt d’être cool avec eux. Ça va pas arranger les choses que d’être agressif ». Quid du poids de sa notoriété, lui qui brave le vide depuis plus de trente ans ? Lorsqu’on lui demande si cette célébrité influence le traitement dont il bénéficie, il nuance d'abord, puis admet : « Ça, c’est pas impossible aussi ». Sa formule se resserre alors sensiblement : « À ce niveau de délinquance, en France, la police s’est toujours bien conduite avec moi ». Loin, donc, de la généralité de son post Instagram. L’épisode lui rappelle d'ailleurs une autre polémique, survenue presque exactement deux ans plus tôt sur cette même tour avec Seb Bouin. Ce dernier avait essuyé de vives critiques pour l'exposition involontaire offerte au groupe pétrolier, plaidant la négligence face à un recadrage Instagram. « Ça m’a autant échappé que Seb avec Total Energy et ses valeurs sur la défense pour le climat », compare Alain Robert. Il décrit une mécanique où les publications lui échappent, et explique s'être retrouvé pris au piège de quelques mots qui ne traduisaient, selon lui, aucune « analyse profonde ». Retour au sol À mesure que la conversation avance et que le grimpeur consulte les images des récentes mobilisations en direct, le ton change. « Là, je suis piégé. Vous avez raison », finit-il par lâcher. Tout à coup, le constat est amer : « Apparemment, il y a des débordements au sein de la police française qui sont dégueulasses. Malheureusement, je m’en veux parce que je ne suis pas au courant. Sinon, je n’aurais pas balancé un truc comme ça. » Il ajoute qu’il n’aurait « probablement pas serré la main aux flics au sommet » s’il avait connu le contexte. Avant de formuler des excuses directes : « Je ne m’en suis pas rendu compte. Mille excuses ». « Je ne suis pas un mec qui fait de la lèche aux flics » Alain Robert S'il ne renie pas son vécu, la portée de son propos se réduit considérablement. Il résume lui-même le paradoxe de la situation : « Je suis en train de dire que la police française est extraordinaire et finalement le même jour je découvre que les gamins sont frappés, gazés et tout ça, donc je cautionne pas ça non plus ». Dans les commentaires, pourtant, son message a déjà commencé à vivre au-delà de cette expérience personnelle. Alexis Landot, autre figure très médiatisée de la grimpe urbaine française et actuellement en pleine promotion de son livre Danser avec le vide, vient notamment abonder dans son sens. La réaction du jeune grimpeur renforce ainsi l’impression d’un propos général sur la police française, là où Alain Robert assure n’avoir voulu parler que de son propre rapport avec les policiers rencontrés au fil de ses ascensions. Interrogé sur cette réaction, il suppose d’abord que son cadet de 26 ans n’est probablement pas davantage au courant de la situation sociale, avant de se reprendre : « J’en sais rien. […] Sa réponse laisse supposer qu’il n’est pas au courant ». En fin d'interview, c'est finalement Alain Robert lui-même qui redéfinit la scène telle qu'elle aurait sans doute dû être présentée dès le départ. « Je ne suis pas un mec qui fait de la lèche aux flics », insiste-t-il, avant de conclure : « En l’occurrence, ce jour-là, ils étaient sympas. On n’est pas amis. On ne s’est pas donné nos numéros de téléphone. On s’est croisés. Ils se sont conduits correctement avec moi. Et c’est tout. »

  • Budget 2027 : Le sport paye l'addition de l'après-JO

    Le 1er octobre, le gouvernement présentait son projet de loi de finances pour 2027. La ministre des Sports, Marina Ferrari, a reconnu une baisse « légère » des crédits sport, tandis que le programme dédié aux Jeux des Alpes 2030 progresse de près de 80 %. Derrière la façade rassurante des chiffres globaux, le sport du quotidien commence à payer l'addition olympique. © Dimitris Tosidis/World Climbing Le 1er octobre 2026, Marina Ferrari a choisi ses mots avec soin. Devant la presse, la ministre des Sports a qualifié la baisse du budget de son ministère de « légère ». Et d'ajouter, avec une formule soigneusement calibrée : « Ce qui, par les temps qui courent, est heureux ». Son ministère, dit-elle, prend sa « part à l'effort national » — 43 milliards d'euros de coupes pour ramener le déficit du pays à 5 %. En apparence, le budget total reste quasi stable, autour de 1,25 milliard d'euros toutes missions confondues. Dans le détail, les chiffres racontent une autre histoire. Qui veut gagner des millions ? Le programme 219, celui qui finance directement le sport — fédérations, équipements, publics prioritaires, politique sportive de droit commun — accuse une baisse de 48 millions d'euros, soit -8,8 %, passant de 548 à 500 millions. Les explications ne manquent pas. La principale : le Pass'Sport, aide de 50 euros permettant aux jeunes de prendre une licence en club, est transféré aux caisses d'allocations familiales (CAF), faisant sortir du périmètre ministériel environ 40 millions d'euros. Vient ensuite la disparition des primes versées aux médaillé·e·s des Jeux d'hiver de Milan-Cortina, soit 7,2 millions supplémentaires. L'Agence française de lutte contre le dopage (AFLD) perd 100 000 euros. Dans ce tableau en berne, les seules lignes en hausse concernent le sport de haut niveau : l'INSEP gagne un million pour rénover ses infrastructures, l'Agence nationale du sport (ANS) reçoit 8 millions supplémentaires fléchés vers la haute performance et la préparation des Jeux de Los Angeles 2028. Ce qui progresse, c'est la machine de l'excellence sportive. Ce qui recule, c'est le financement du sport du quotidien, celui que portent les clubs et les associations. Sur le plan humain, le ministère se serre aussi la ceinture : douze postes de conseiller·ère·s techniques sportif·ve·s (CTS) — ces agent·e·s d'État mis·es à disposition des fédérations pour encadrer et développer leur discipline — seront supprimés. La ministre dit avoir négocié : le gouvernement lui en demandait vingt-cinq au départ. Ces suppressions toucheront directement des fédérations comme la FFME, dont les équipes techniques s'appuient en partie sur ce dispositif. Le Pass'Sport, fausse bonne nouvelle Le 25 septembre, la Fédération française de la montagne et de l'escalade se félicitait sur son site de la reconduction du Pass'Sport pour la saison 2026-2027. Le ton était enthousiaste, l'information réelle : les jeunes grimpeur·se·s de 6 à 17 ans issu·e·s de foyers modestes — ceux et celles dont le quotient familial CAF est inférieur à 699 euros — peuvent toujours bénéficier de 50 euros sur leur licence club. Ce que le communiqué ne dit pas, c'est que ce dispositif change silencieusement de mains. Son transfert aux CAF n'est pas anodin. « Une fausse bonne idée », glisse un·e observateur·rice du secteur à L'Équipe. Car sortir le Pass'Sport du périmètre du ministère des Sports, c'est en confier la pérennité à des acteur·rice·s dont le sport n'est pas la mission première. Dans les arbitrages à venir, rien ne garantira que les 50 euros destinés à aider un enfant à s'inscrire dans un club de grimpe résisteront aux priorités d'une caisse d'allocations familiales. Alpes 2030 : toujours plus Pendant que le programme Sport fond, le programme 385 dédié aux Jeux olympiques et paralympiques d'hiver des Alpes 2030 affiche une hausse spectaculaire : +77,8 %, passant de 63 à 112 millions d'euros en crédits de paiement. La ministre parle de « montée en puissance » et d'entrée dans la « phase opérationnelle » : 51 millions iront au Comité d'organisation (Cojop), 62 millions à la Société de livraison des ouvrages (Solideo). Pour les territoires de montagne, l'enjeu est double. D'un côté, les Alpes 2030 représentent un investissement massif dans des infrastructures qui pourraient, à terme, bénéficier aux pratiquant·e·s local·e·s. De l'autre, l'expérience de Paris 2024 a montré que l'héritage olympique ne se décrète pas. Falaises, sentiers et clubs d'escalade ne figureront pas spontanément parmi les priorités d'un comité d'organisation focalisé sur les sports de neige. Ce budget ne surgit pas de nulle part. En février 2026, le PLF 2026 avait déjà prévu une baisse sévère des crédits du sport : -19,1 % en autorisations d'engagement et -7,6 % en crédits de paiement par rapport à l'année précédente, selon les analyses de Patrick Bayeux, spécialiste des politiques sportives. Deux années consécutives de baisse dessinent une trajectoire, pas une anomalie conjoncturelle. Pour les fédérations, les clubs et les structures du sport outdoor, la question n'est plus de savoir si la tendance se poursuivra. C'est d'anticiper ce que signifie, concrètement, la perte de conseiller·ère·s techniques, le changement de tutelle du Pass'Sport et l'absorption croissante des crédits disponibles par la machine olympique. Dans les territoires de montagne, où l'escalade et l'alpinisme s'appuient souvent sur des structures légères et des financements publics fragiles, chaque ligne budgétaire compte. Et le sport du quotidien n'a pas les mêmes lobbies que les Jeux.

  • Alors que l'escalade explose, les instances chinoises alertent sur les falaises devenues virales

    Alors que les salles d’escalade chinoises attirent un public toujours plus large, les instances nationales appellent à mieux préparer les sorties sur rocher. Elles visent notamment les sites popularisés par les réseaux sociaux. Huangshan, Chine (cc) Calvin XY Wang / Unsplash En mai dernier, l’agence de presse publique Xinhua consacrait un reportage au succès commercial de l’escalade en Chine. On y découvrait des salles devenues des lieux de rendez-vous, où la séance se prolonge autour d’un repas et où l’on peut passer une bonne partie de son week-end. Le 23 septembre, le Centre de gestion de l’alpinisme de l’Administration générale des sports et l’Association chinoise d’alpinisme publiaient, eux, un avertissement : les falaises ne sont pas des lieux de « daka ». Daka daka Le daka désigne à l’origine le fait de pointer au travail. Le terme s’est étendu au tourisme : on se rend dans un lieu devenu populaire, puis on publie une photo sur les réseaux sociaux pour montrer qu’on y était. Le restaurant, le monument ou le paysage devient une étape à cocher, dont on partage à son tour les images. En 2024, le magazine The World of Chinese décrivait cette pratique à travers l’exemple de Tianshui, dans le nord-ouest du pays. Des restaurants proposant une spécialité locale avaient acquis une soudaine notoriété grâce à de courtes vidéos sur Douyin, la version chinoise de TikTok. Des foules de touristes avaient ensuite fait le déplacement pour goûter ce qu’iels avaient vu sur leur téléphone. « Les personnes qui viennent pour une première expérience représentent plus de la moitié du public » Zhang Shanshan, responsable de la salle d'escalade Beiding Aosen Les salles d’escalade peuvent elles aussi devenir des destinations de ce genre. Dans un reportage de mai dernier, l’agence de presse publique Xinhua présentait un établissement de Shanghai mêlant bloc, tennis, café et boutiques comme un lieu de « daka ». Sa fondatrice revendiquait une fréquentation multipliée par trois en six mois. Cette popularité était alors décrite comme un signe de réussite commerciale. La mise en garde des instances chinoises concerne, elle, les sites naturels, dont la popularité ne garantit ni l’autorisation d’accès ni la sécurité. Les deux organismes signalent que certain·e·s pratiquant·e·s s’aventurent sur des parois non aménagées ou non ouvertes à la pratique. Ils demandent donc de vérifier les conditions sur place plutôt que de s’en remettre aux seules recommandations en ligne. Cela suppose de se renseigner sur les risques liés au rocher et à la météo, mais aussi sur les possibilités de secours. Même lorsqu’une falaise est connue et fréquentée, des restrictions peuvent s’appliquer pour protéger les milieux naturels ou prévenir les incendies. L’école du caillou Ce rappel intervient dans un pays où les salles se développent rapidement. En janvier 2025, la Chine comptait 811 établissements commerciaux, soit 27,5 % de plus qu’un an auparavant, selon le rapport national sur l’industrie de la grimpe, cité par l’agence de presse officielle chinoise Xinhua. À Pékin, Zhang Shanshan, responsable de la salle d'escalade Beiding Aosen, expliquait : « Les personnes qui viennent pour une première expérience représentent plus de la moitié du public ». Depuis 2023, l’Association chinoise d’alpinisme propose un système national de sept niveaux destiné aux pratiquant·e·s de sports de plein air en montagne Pour préparer le passage au rocher, des dispositifs existent notamment en Europe. En France, la Fédération française de la montagne et de l’escalade (FFME) propose des « passeports », un système de couleurs qui permet de valider progressivement les compétences acquises en club. Le passeport vert correspond à la pratique sur des voies équipées d’une seule longueur et en bloc. Pour l'obtenir, il faut notamment savoir lire un topo, le guide qui décrit les voies, pour vérifier que la longueur de corde et le matériel emporté conviennent à l’itinéraire choisi. Les manœuvres de descente, la communication avec son ou sa partenaire et le respect des accès font également partie des compétences attendues. Le programme demande aussi de savoir apprécier l’engagement d’une voie et renoncer. En Allemagne, le Deutscher Alpenverein (DAV), le Club alpin allemand, propose de son côté le Kletterschein Outdoor, une attestation destinée précisément aux personnes qui grimpent déjà en salle. Le programme prévoit au moins deux jours et demi de formation, avec une évaluation sur le rocher. L’apprentissage concerne les voies équipées d’une seule longueur, sans prétendre préparer à toutes les formes d’escalade extérieure. La connaissance du milieu y occupe une place importante. Les participant·e·s travaillent sur les chemins d’approche, les fermetures pendant la nidification ou la protection de la végétation au sommet des falaises. Ces sujets font eux aussi partie de l’évaluation. Il s’agit notamment de comprendre pourquoi une voie peut être accessible techniquement sans l’être à cette période de l’année. Depuis 2023, l’Association chinoise d’alpinisme propose un système national de sept niveaux destiné aux pratiquant·e·s de sports de plein air en montagne. L’escalade sur rocher naturel fait partie des disciplines concernées. Le dispositif est plus large que les passeports français ou le Kletterschein allemand, puisqu’il couvre aussi la randonnée, le trail ou encore les activités de survie en pleine nature. Mais la logique est assez proche : donner des repères à celles et ceux qui veulent apprendre à évoluer dehors.

  • « Une grosse marmite qui doit rester digeste » : comment World Climbing a concocté son calendrier 2027

    Paris retrouve le circuit mondial, Tokyo et Los Angeles rejoignent la saison, d'autres villes restent sur le carreau. Le nouveau calendrier 2027 de World Climbing en dit long sur ce que cuisine la fédération pour le futur de l'escalade internationale. Et pour Vertige Media, Vincent Caussé, Sports & Events Director, en donne la secret sauce. Un supporter fan de détails, en juillet 2026, lors de l'étape de Coupe du monde de Chamonix © Louis Lepron pour Vertige Media Depuis un an, l'homme qui a orchestré la grande brigade de l'organisation des compétitions d'escalade aux Jeux Olympiques de Paris, a changé d'air. En rejoignant World Climbing, il a quitté sa ville natale, Grenoble, pour s'installer à Turin. C'est là, dans la capitale piémontaise, où siège la fédération internationale d'escalade, que Vincent Caussé vient de coordonner l'une des annonces les plus structurantes de l'automne pour le milieu de la compétition d'escalade : la publication du calendrier international 2027. Quatorze étapes de World Climbing Series réparties sur quatre continents, un Championnat du monde à Brno (République tchèque), une saison de para-escalade record — et, pour la première fois depuis plusieurs années, Paris, Los Angeles, Tokyo et Shanghai au programme. Publié le 30 septembre dernier, le communiqué de World Climbing met en avant deux types de destinations : les « iconic cities » — les grandes capitales mondiales — et les « historic locations », les sites qui ont forgé l'histoire de la discipline. Les grandes capitales côtoient ainsi Innsbruck (Autriche), Chamonix, Berne (Suisse) et Koper (Slovénie). Derrière cette dualité affichée, un processus que Vincent Caussé résume d'une formule : « C'est une espèce de puzzle géant ». Tokyo, Paris, Los Angeles... l'escalade grimpe à la capitale « Les grandes villes, comme pour n'importe quel autre sport, c'est une vitrine qui est d'une efficacité redoutable. » Lâchée au bout du fil, l'une des premières déclarations de Vincent Caussé dit beaucoup de la logique qui a guidé certains choix du calendrier 2027. La stratégie des « iconic cities » répond à un double impératif : le besoin d'une visibilité médiatique dans des marchés-clés, et le rapprochement d'un public de grimpeur·se·s urbain·e·s en pleine expansion. Car, selon le Sports & Events Director de World Climbing, ce sont bel et bien les salles d'escalade commerciales des grandes métropoles qui ont fait exploser la pratique depuis dix ans. Aller à leur rencontre, c'est s'exposer à un public déjà acquis et conquérir celui qui ne l'est pas encore. « Souvent, ce sont des compromis. Ça peut être une cote moins bien taillée que ce qu'on voudrait dans l'idéal » Vincent Caussé, Sports & Event Director de World Climbing Paris cristallise l'attention côté français. La capitale n'avait plus accueilli de compétition du circuit mondial depuis les Championnats du monde de 2016 à Bercy. En avril dernier, Piero Rebaudengo, secrétaire général de World Climbing (et accessoirement supérieur de Vincent Caussé, ndlr) présentait dans nos colonnes l'étape parisienne comme « quelque chose qui arrivera tôt ou tard ». La décision est aujourd'hui actée : Paris accueillera une étape de bloc en septembre 2027. Reste à connaître le lieu exact. Sur ce point, Vincent Caussé choisit ses mots avec soin : « Les discussions sont encore en cours, on accompagne la FFME (Fédération française de la montagne et de l'escalade, ndlr). C'est presque fait mais il y a encore quelques réserves. » L'annonce devrait intervenir « d'ici deux semaines ». Los Angeles et Tokyo complètent ce triptyque de villes olympiques — Tokyo 2020, Paris 2024, LA 2028 — réunies pour la première fois sur un même calendrier de circuit. À Los Angeles, les installations olympiques ne seront pas disponibles en 2027 : le site est temporaire et ne sera pas monté avant les Jeux. L'étape servira avant tout à familiariser les équipes organisatrices de « LA28 » avec les spécificités d'un événement d'escalade — un sport encore jeune dans le paysage olympique, qui exige ses propres infrastructures : ouvreur·se·s, nacelles, chantier de voies en pleine compétition. Tokyo, de son côté, sera l'une des trois villes à accueillir une étape de qualification olympique directe en 2028, aux côtés de Shanghai et d'Orlando, aux États-Unis. Dans l'arrière-cuisine du calendrier Construire ce calendrier revient à résoudre une équation à plusieurs inconnues. « Souvent, ce sont des compromis, admet Vincent Caussé. Ça peut être une cote moins bien taillée que ce qu'on voudrait dans l'idéal ». Il faut assembler une destination, une date, les contraintes d'un organisateur, les impératifs de World Climbing — tout en jonglant avec les événements qui occupent déjà certaines fenêtres clés de l'année : les European Games à Istanbul en juin, les Pan American Games à Lima en juillet-août, les Championnats du monde à Brno en août, et quatre qualificatifs continentaux à l'automne en Afrique du Sud, en Australie, en Nouvelle-Zélande et en Chine. Les espaces libres se réduisent, les compromis s'accumulent. Ce que Vincent Caussé décrit comme « des jeux de chaises musicales » entre les organisateurs — certains très flexibles sur les lieux et les dates, d'autres liés à des contraintes fixes — donne une idée de la complexité de la tâche. Le directeur compare alors son travail à celui d'un chef de brigade qui doit à la fois « rendre digeste une grosse marmite » et gérer les nouveaux éléments qui doivent être mis sur le feu. De plus en plus influente au sein de la fédération, la commission des athlètes a été informée du calendrier avant sa publication, mais n'a pas encore été associée au processus de construction. Ce sera le cas à partir de 2028. Et parce que les athlètes ont déjà faim, Vincent Caussé leur a déjà fait goûter son plat. Alors ? « Plutôt enthousiastes par l'ajout de ces nouvelles villes », répond-t-il brièvement. Vincent Caussé à droite, chargé de bien saisir les enjeux des athlètes à gauche lors de la finale du relais masculin d'escalade de vitesse à Chongqing, en Chine, en septembre 2026 © Kazushige Nakajima/World Climbing Pour le prochain cycle olympique (Los Angeles 2028 – Brisbane 2032, ndlr), l'ambition est de sécuriser 70 à 80 % du calendrier avec des organisateurs récurrents, engagés sur plusieurs années. Les athlètes seraient associés en amont à la structuration du circuit — et non plus simplement informés en bout de chaîne. Un changement de méthode qui reconnaît une réalité souvent sous-estimée : le calendrier international est la colonne vertébrale sur laquelle les fédérations nationales construisent à leur tour leurs propres circuits. Quand il bouge, tout bouge. Grosses chaleurs sur le « Disneyland de l'escalade » Même fabriqué avec des compromis, un calendrier de compétitions fait toujours l'objet de fenêtres de tir. Sur les réseaux sociaux, les feux se nourrissent de l'étape de Madrid, programmée en juillet : l'une des périodes les plus torrides dans la capitale espagnole, régulièrement exposée à des températures dépassant 40 °C. Vincent Caussé ne l'esquive pas. Pour lui, ce n'est « certainement pas la meilleure époque ». Mais l'organisation d'élections politiques en Espagne au printemps aurait empêchée les alternatives. Reste l'adaptation : finales programmées à l'heure espagnole, qualifications ajustées pour éviter les pics de chaleur, mur orienté nord. « On a vécu Barcelone cet été, on ne va pas reproduire la même chose », assure le responsable. « On avance mais on avance différemment » Vincent Caussé, Sports & Event Director de World Climbing La question de l'empreinte carbone d'un circuit – qui voyage sur quatre continents en moins d'un an – soulève aussi des questions. Là aussi, Vincent Caussé répond avoir dû faire preuve de pragmatisme : les étapes asiatiques ont été regroupées en début de saison — Tokyo, Keqiao, Shanghai, Wujiang, Gunsan d'avril à début mai — pour limiter les vols long-courriers répétés. Et les grandes villes présentent un avantage inattendu sur ce plan : un vivier local de spectateur·rice·s bien plus dense, réduisant d'autant les déplacements du public. L'autre tension est celle des sites historiques qui s'éloignent du circuit principal. Briançon, dans les Hautes-Alpes, qui avait investi dans un mur de compétition de qualité et accueilli des étapes du circuit mondial, n'est plus au programme depuis 2024. Dans les commentaires Instagram de l'annonce, plusieurs voix déploraient que World Climbing se concentre sur les capitales au point de « devenir le Disneyland de l'escalade ». Mais selon Vincent Caussé, à chaque stade de développement d'un sport, les mêmes griefs émergent. « S'il y a 20 ou 30 ans, les réseaux sociaux avaient existé, les masters de Serre-Chevalier auraient reçu le même commentaire. » Sa réponse de fond tient en deux points : World Climbing travaille d'abord avec les fédérations nationales qui gèrent elles-mêmes les arbitrages entre le circuit international et les sites locaux engagés. Et le circuit européen, dont le calendrier 2027 était attendu dans les prochains jours, devrait offrir de nouvelles scènes internationales à des villes comme Briançon. « C'est aussi une nouvelle opportunité pour des étapes comme Briançon qui pourraient tout à fait revenir sur le devant international », ajoute Vincent Caussé. Et de conclure : « On avance mais on avance différemment. »

  • « Rien n'allait sur leur carte, tout était faux » : en montagne, l'IA génère des randonneurs perdus

    Cet été, deux jeunes femmes se sont perdues dans les Pyrénées parce qu’elles avaient confié leur itinéraire à ChatGPT. Parmi beaucoup d’autres, ce fait divers révèle un phénomène qui s’étend : des millions de nouvelles et nouveaux pratiquant·e·s arrivent en montagne sans formation, guidé·e·s par des outils qui inventent des cartes, sous-estiment les dénivelés et ignorent la réalité du terrain. Dans les refuges, sur les sentiers et auprès des syndicats professionnels, l’inquiétude grandit. (cc) Blake Cheek / Unsplash Il est presque 20 heures lorsque Julien Vignasse redescend vers la vallée de Cauterets, dans les Hautes-Pyrénées. C’est son heure préférée. Il fait bon, le soleil finit de caresser les crêtes et la descente vers la ville est un plaisir solitaire. Comme chaque jour en été, ce jeune accompagnateur en montagne et agent du Parc national des Pyrénées savoure la fin de sa mission de suivi du bouquetin. Seulement, ce jour-là, une anomalie s’invite dans ce tableau idyllique. Deux bras s’agitent dans sa direction. Manifestement épuisées, deux jeunes femmes interpellent Julien Vignasse pour lui demander conseil. Elles cherchent le lac d’Estom et espèrent atteindre le refuge de Marcadau. Après un rapide coup d’œil aux Stan Smith des randonneuses, l’agent leur demande leur carte sur leur téléphone. Tout correspond en apparence : le relief, les points cotés, les sommets, les cols ou encore le réseau hydrographique. Sauf que rien ne correspond à l’expérience de terrain du professionnel et, par conséquent, à la réalité. Interdites, les jeunes femmes lui avouent avoir généré la carte sur ChatGPT. Julien Vignasse hausse les sourcils et leur conseille de regagner le refuge de Marcadau, puis de suivre les panneaux du parc pour les jours à venir. Avant de leur glisser : « Vous savez, le lac que vous cherchez, il est quand même trois vallées plus à l’ouest ». Pardon, GPT En rembobinant l’anecdote au bout du fil, Julien Vignasse confie ne pas avoir « halluciné ». « Depuis le début de l’été, j’ai dû croiser une trentaine de personnes égarées après avoir utilisé une carte trouvée sur Internet, indique-t-il. Donc si on multiplie ce chiffre par le nombre de collègues qui pourraient témoigner de la même chose, ça fait quand même un paquet de monde. » Pour l’heure, impossible d’établir un chiffre. Mais si l’on recense le nombre de faits divers dont s’est emparée la presse locale cet été, on peut rapidement se dire que nous sommes en présence d’un véritable phénomène. Les seules statistiques que l’on peut mettre en regard de ces épisodes sont celles d’une étude réalisée par l’Union Sport & Cycle pour la Fédération française de la randonnée pédestre. Intitulée « La randonnée : l’activité préférée des Français », elle indique que 62 % des Français déclarent avoir pratiqué la randonnée au cours des douze derniers mois, soit près de 30 millions de personnes. L’itinérance concerne désormais 27 % des pratiquant·e·s et 47 % utilisent une application dédiée. Ces données ne disent rien du nombre de personnes perdues hors des sentiers battus. Cependant, elles confirment que la montagne est devenue une pratique de masse, tandis que sa préparation se fait de plus en plus depuis un smartphone. « J’ai l’impression que la rando, maintenant, tu ne le fais plus pour toi. Tu le fais pour les autres » Julien Vignasse, agent du Parc national des Pyrénées Depuis Cauterets, ce que Julien Vignasse observe, c’est la vitesse à laquelle les nouvelles et nouveaux arrivant·e·s brûlent les étapes. « Maintenant, la montagne, on la banalise, on la rend de plus en plus accessible et on saute les étapes, tonne-t-il. Avant, quand on commençait la montagne, on faisait une rando à la journée. Après, on allait faire un pic. Après, on se lançait dans l’itinérance. Maintenant, les gens se lancent tout de suite dans l’itinérance. » L’agent du parc en veut pour preuve l’affluence estivale autour de certains sommets emblématiques des Pyrénées. Sous le pic du Vignemale (situé à 3 298 m et réputé pour sa difficulté d’accès, ndlr), il décrit une fréquentation qui n’existait pas il y a encore quelques années. « On est à 130, 150 tentes juillet-août tous les soirs, affirme-t-il. Les gens dorment au refuge des Oulettes, en bas, pour aller faire le pic ou pour juste avoir la photo du lever de soleil sur le massif. » Julien Vignasse a peut-être trouvé un moyen génial de repérer les randonneur·se·s boosté·e·s à l'IA © Lilian Cazabet C’est d’ailleurs dans ces refuges que l’accompagnateur en montagne entend souvent de jeunes randonneur·euse·s lui expliquer ce qui les a conduit·e·s dans les Pyrénées. « L'écrasante majorité d’entre eux me répondent "Inoxtag" (youtubeur populaire dont le film, Kaizen, sur son ascension de l’Everest, cumule à ce jour près de 50 millions de vues, ndlr) », confie Julien Vignasse. Pour lui, c’est une question d’influence. Ce qui l’agace un peu : « J’ai l’impression que la rando, maintenant, tu ne le fais plus pour toi. Tu le fais pour les autres ». IA qu'à, faut qu'on Pour Julien Laur, conseiller spécialisé sur les transitions environnementales des territoires de montagne et lui-même en cours de formation pour devenir accompagnateur, cette logique de l’image précède et conditionne le reste. « Il y a un double effet, qui est inspirationnel par les réseaux sociaux. Des personnes qui ne seraient pas forcément attirées par ça y vont aujourd’hui », explique-t-il. Le conseiller y voit plutôt une dynamique positive : cette tendance permet aussi d’attirer de nouveaux publics et de tordre le cou à une vision fermée et élitiste de la montagne. Le problème, pour l’expert, c’est qu’elle s’accompagne d’un angle mort. « Il y a une déconnexion entre ce que partage la personne et toute la difficulté, tout le chemin, qu’il a fallu pour arriver à cette expérience-là », dit-il. « Aujourd’hui, on n’a pas encore connu de cas si graves que ça. Mais si l'IA se généralise, c’est une évidence qu’on va en avoir dans les mois à venir » Julien Laur, conseiller spécialisé sur les transitions environnementales des territoires de montagne Or, selon Julien Laur, l’intelligence artificielle s’accommode de ces raccourcis. C’est même, par définition, ce qu’elle génère. Au lieu d’orienter les utilisateur·ice·s vers la nécessité d’acheter un topo ou d’apprendre à lire une carte IGN (pour Institut national de l’information géographique et forestière, ndlr), ChatGPT va proposer des itinéraires simples, erronés, voire fictifs. Selon l’aspirant accompagnateur, les requêtes auprès de ChatGPT sont devenues « un réflexe » chez les jeunes générations. Adossez la simplicité de l’information au désir de vivre une aventure fantasmée sur les réseaux sociaux, et vous comprendrez mieux pourquoi beaucoup génèrent des itinéraires de randonnée en cinq minutes depuis leur canapé. Au téléphone, Julien Laur avertit qu’il est loin d’être technophobe. De son propre aveu, il prépare lui-même certaines sorties avec des outils numériques. Son point ? La disparition d’un temps de travail que la préparation traditionnelle imposait. « Il s’agit vraiment de prendre le temps de la planification, continue l’intéressé. On doit pouvoir se dire : ça a l’air un peu raide, un peu exposé. En se renseignant, on peut trouver le témoignage de quelqu’un qui est passé par là. Si on n’aperçoit aucune trace sur les dernières années, c’est peut-être pas une bonne idée d’y aller. » Ce travail d’anticipation apprend aussi à reconnaître le moment où un projet dépasse le niveau d’un·e randonneur·euse. « ChatGPT apporte une réponse clé en main, qui peut parfois être erronée, et surtout dangereuse. En fait, c’est ça le risque, alerte Julien Laur. Fort heureusement, aujourd’hui, on n’a pas encore connu de cas si graves que ça. Mais si ça se généralise, c’est une évidence qu’on va en avoir dans les mois ou les années à venir. » « Il faut apprendre à utiliser les nouveaux outils, mais aussi apprendre à s’en passer. On ne peut pas s’en remettre à la technologie sans maîtriser les méthodes de base en montagne » Yannick Vallençant, président du Syndicat interprofessionnel de la montagne Président du Syndicat interprofessionnel de la montagne (SIM), Yannick Vallençant voit dans ce phénomène quelque chose qui dépasse la question de l’IA. « Je trouve qu’il y a une dérive globale des pratiquants des sports de montagne vers l’assistanat complet, plaque-t-il. Alors que pour moi, la montagne, c’est une école d’autonomie. » Pour ce guide expérimenté, le vrai danger surgit le jour où l’aide disparaît. « Si les gens n’ont aucune autonomie et qu’ils sont entièrement dépendants d’un outil numérique, le jour où l’aide en question fait défaut, ça veut dire qu’ils sont complètement incapables de faire face à la situation, ou même de repérer que l’outil numérique qu’ils ont utilisé les a induits en erreur », poursuit-il. À gauche, Julien Laur et à droite Yannick Vallençant. Tous deux sur des itinéraires garantis sans IA © et Xavier Carton Pour autant, Yannick Vallençant ne condamne pas la technologie. Il raconte un accident tragique survenu dans les Alpes, qui a fait plusieurs victimes parce que le guide n’avait pas réussi à faire fonctionner son GPS. « En l’occurrence, le guide n’avait pas su ou n’avait pas pu faire fonctionner son GPS, qui aurait pu le ramener tranquillement au refuge. Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain », complète-t-il. En définitive, d’après le président du SIM, la technologie en montagne, et plus précisément l’intelligence artificielle, pourrait développer une accoutumance malheureuse. « Il faut apprendre à les utiliser, mais aussi apprendre à s’en passer, dit-il. On ne peut pas s’en remettre à la technologie sans maîtriser les méthodes de base en montagne. » Cris d'oiseaux, U2 et deskilling Pour Julien Laur, les structures qui pourraient assurer cette transmission peinent à toucher les nouveaux publics. Pourtant, c’est bien la transmission d’expérience qui permettrait d’éviter de possibles drames à l’avenir. « La connaissance d’expérience, ça s’acquiert avec le temps. Cette expérience est le fruit du transfert de ces connaissances, d’humain à humain. » Dans un de ses nombreux posts LinkedIn consacrés aux enjeux de la pratique en montagne, le conseiller note d’ailleurs un enseignement majeur face à l’usage de l’IA : « (...) Le comble, c’est que ce sont toujours des humains qui rectifient le tir auprès des randonneurs déboussolés, voire en danger ». Sur le terrain, des professionnel·le·s cherchent d’autres voies. Un collègue de Julien Vignasse intervient régulièrement dans les refuges avec une animation aussi originale que cinglante. « Il passe des morceaux d’Oasis ou de U2 et évidemment tout le monde reconnaît, raconte-t-il. Puis après, il leur passe des sons d’oiseaux. Et là... Il fait la même chose en montrant le logo des marques comme McDo, Amazon... Et après, il diffuse une image de feuille, et il va leur demander ce que c’est. Pareil, il n’y a plus personne. À la fin, il interpelle tout le monde dans le refuge : vous vous dites amoureux de la nature et vous venez d’avoir la preuve que vous ne la connaissez pas ». « On risque d'emmener les gens en montagne sur des itinéraires ultra balisés, ultra sécurisés. Et on va perdre le degré d’aventure » Julien Laur, conseiller spécialisé sur les transitions environnementales des territoires de montagne Pour Julien Laur, cette transmission doit s’organiser à plusieurs échelles et rencontrer les nouveaux publics là où ils se trouvent. « Il faut des relais sur le terrain, mais aussi des relais sur les réseaux sociaux », explique-t-il. Une façon d’imaginer une collaboration entre une influenceuse réputée et la Fédération française de la randonnée ? Selon lui, ce travail est déjà mené par certains territoires avec des créateur·ice·s de contenu locaux. Le cahier des charges se précise peu à peu : ne pas systématiquement géolocaliser les lieux fragiles, parler de préparation, montrer les règles du milieu… En revanche, celui qui conseille les organisations sait aussi que c’est loin d’être suffisant. Si rien ne change, Julien Laur entrouvre une issue qu’il redoute : « Si on perd complètement cette manière de fréquenter la montagne et cette sensibilité au milieu qui nous entoure, on va emmener les gens en montagne sur des itinéraires ultra balisés, ultra sécurisés. Et on va perdre le degré d’aventure ». Représentant des professionnel·le·s de la montagne, Yannick Vallençant partage cette crainte et va même plus loin. S’en remettre à l’intelligence artificielle pourrait aussi conduire à une forme de perte de compétences. Le fameux « deskilling », observé par une multitude d’études scientifiques, tous secteurs confondus. Et en ce qui concerne le milieu montagnard, d’après le président du SIM, ce serait tout simplement inconcevable. « L’approche de la montagne, c’est de se confronter à des situations qui ne sont pas toujours simples, dit-il. C’est toujours un apprentissage progressif. Le but, à la fin, c’est d’être capable de se débrouiller. » Et de conclure : « Et là, cela perd carrément tout son sens ».

  • De 300 à 2 000 : chez Movement, la fronde des abonnés prend de l’ampleur

    Fin juin, plusieurs centaines de client·e·s de Movement se disaient prêt·e·s à geler leur abonnement pour soutenir les salarié·e·s syndiqué·e·s du groupe. Trois mois plus tard, Workers United affirme que leur nombre a explosé. © Climbing Workers United Le 20 juin dernier, devant la salle Movement de San Francisco, une vingtaine de salarié·e·s et de soutiens distribuaient un drôle de formulaire aux grimpeur·se·s venu·e·s faire leur séance. Pas question, à ce stade, de leur demander de faire demi-tour. Simplement de prendre un engagement : si les travailleur·se·s le demandent un jour, accepteriez-vous de mettre temporairement votre abonnement en pause ? Au lendemain de l’action, un peu plus de 300 personnes avaient répondu oui. C’est ce que nous racontions alors dans les colonnes de Vertige Media, au moment où cette nouvelle campagne nationale commençait tout juste à prendre forme. Trois mois plus tard, changement d’échelle. Workers United, le syndicat qui accompagne les salarié·e·s de Movement, annonce désormais avoir dépassé les 2 000 promesses de gel d’abonnement. Gel diplomatique Pour l’instant, les 2 000 personnes concernées continuent donc de grimper et de payer leur abonnement. Le freeze pledge, littéralement une « promesse de gel », fonctionne davantage comme un préavis collectif que comme un boycott classique. Les signataires s’engagent à suspendre leur abonnement uniquement lorsque les salarié·e·s leur en donneront le signal, puis à le réactiver lorsque le syndicat estimera que Movement négocie de bonne foi. Une façon de construire un rapport de force avant même de l’utiliser. D’autres procédures accusent l’entreprise d’avoir interrogé ou menacé des salarié·e·s impliqué·e·s dans l’organisation syndicale, modifié unilatéralement certaines conditions de travail ou refusé de transmettre des informations au syndicat « J’en ai assez que l’argent de mon abonnement soit dépensé pour combattre les syndicats », explique dans le communiqué de Workers United Tippo Wang, abonné de Movement Harlem. Le reproche vise notamment les moyens engagés par l’entreprise dans ce conflit social. Movement est conseillé par le cabinet d’avocats Jackson Lewis, spécialisé dans le droit du travail côté employeurs et présent dans plusieurs procédures liées aux campagnes syndicales du groupe. En 2024, l’entreprise a également fait appel à LRI Consulting Services, une société qui accompagne notamment les employeurs confrontés à des tentatives de syndicalisation. Des déclarations déposées auprès du ministère américain du Travail font apparaître au moins 69 520 dollars versés cette année-là à deux consultant·e·s intervenant pour Movement. Pour le syndicat, l’idée est simple : transformer une partie de la clientèle en levier économique dans un conflit qui dure désormais depuis plusieurs années. Movement compte plus de trente salles aux États-Unis. Depuis 2021, plus de 500 de ses salarié·e·s réparti·e·s dans dix établissements se sont syndiqué·e·s avec Workers United, selon l’organisation. À l’origine de ces mobilisations, les salarié·e·s évoquent notamment des salaires jugés trop faibles, un turnover important et des effectifs insuffisants. Dans plusieurs salles, s’y ajoutent des questions de sécurité et de conditions de travail : problèmes de ventilation ou de maintenance, manque de formation et équipements dégradés ont notamment été signalés ces derniers mois. Mais aucun de ces établissements n’a encore signé de première convention collective. C’était déjà tout l’enjeu lorsque nous interrogions Aaron Vanek, organisateur de Climbing Workers United, en février dernier. Gagner une élection syndicale n’est qu’une première étape. Sans accord derrière, les améliorations concrètes sur les salaires, les effectifs, les congés ou les conditions de travail restent à négocier. Et c’est précisément là que les deux camps s’accusent désormais mutuellement de bloquer. De USA Climbing à The North Face Workers United reproche notamment à Movement de pratiquer le surface bargaining, c’est-à-dire de participer formellement aux discussions sans réelle intention d’aboutir à un accord. D’autres procédures accusent l’entreprise d’avoir interrogé ou menacé des salarié·e·s impliqué·e·s dans l’organisation syndicale, modifié unilatéralement certaines conditions de travail ou refusé de transmettre des informations au syndicat. À ce stade, ces différents griefs restent des accusations examinées par le NLRB (pour National Labor Relations Board, le Conseil national des relations de travail, nldr) et non des violations définitivement établies. Désormais, ce sont directement les client·e·s qui pourraient entrer dans l’équation Movement conteste cette présentation. En juillet, l'entreprise affirmait auprès du média américain Athletech News participer « de manière significative » aux différentes négociations et respecter le droit de ses salarié·e·s à choisir une représentation syndicale. Depuis, le groupe a également porté le conflit devant le NLRB dans l’autre sens. Le 7 août, Movement a déposé deux nouvelles procédures contre différentes branches régionales de Workers United. Dans l’une, l’entreprise accuse notamment le syndicat de négociation de mauvaise foi. Dans l’autre, elle met en cause certaines pratiques liées aux piquets et à l’accès aux établissements. Ces dossiers sont eux aussi toujours ouverts. L’affrontement ne se joue donc plus seulement autour d’une table de négociation. Ces derniers mois, les salarié·e·s ont déjà tenté d’entraîner d’autres acteurs de l’escalade dans leur bras de fer. Workers United a demandé à USA Climbing de ne plus organiser de compétitions dans des salles impliquées dans des conflits sociaux non résolus. En juillet, la mobilisation s’était également déplacée devant plusieurs magasins The North Face, partenaire commercial de Movement. Et désormais, ce sont directement les client·e·s qui pourraient entrer dans l’équation. Deux mille promesses ne signifient évidemment pas deux mille abonnements suspendus demain matin. On ignore également quelle proportion de l’ensemble des client·e·s de Movement ces signataires représentent, mais la progression raconte quelque chose. En juin, cette campagne était encore une expérience. Quelques centaines de grimpeur·se·s acceptaient alors de prêter leur abonnement à une démonstration de force future. Trois mois plus tard, Workers United affirme avoir multiplié ce nombre par de six.

  • « On arrive » : en montagne, ces randonneurs répondent au racisme

    Randonnée, alpinisme, bivouac : les espaces naturels sont présentés comme universels, mais restent traversés par le racisme, entre moqueries et soupçons. Une génération de randonneurs racisés raconte. Et commence, doucement, à changer la donne — jusqu’à inventer, cet été, une contre-tendance virale pour affirmer sa place. © Gaspard Njock pour Reporterre Cet article a été initialement publié sur Reporterre. C’est une vidéo comme il s’en poste des dizaines chaque jour. Un jeune homme se filme longeant une rivière, surplombée par des montagnes. Mais lui, il s’appelle Omar. Et il s’adresse en ces mots à ceux qui le regardent : « Quittez vos quartiers, faites de la randonnée, ça m’a ouvert les yeux ». Ce qu’il reçoit en retour : un déferlement de messages racistes nauséabonds, résumés à une idée, « ils ne vont pas commencer à venir dans nos montagnes ». Si les sentiers de montagne sont volontiers présentés comme des havres de ressourcement universels, la réalité est, comme le montre l’histoire d’Omar, plus rugueuse : pour une partie de la population française, s’y aventurer, c’est traverser une frontière invisible. Et parfois se faire violemment rappeler qu’on l’a franchie. Des balles à blanc Cette frontière, des milliers de jeunes racisés ont décidé de la faire tomber — et de le faire savoir. Mi-août 2026, une vidéo TikTok montrant un paysage de montagne s’est accompagnée d’une légende du type : « Un des rares endroits en France sans “wallah, wesh, mashallah”, où tu peux encore être en sécurité ». Rapidement relayée, cette publication a cristallisé un sentiment largement partagé : la montagne comme dernier « sanctuaire » préservé de certaines populations. En réaction, des dizaines de jeunes racisé·e·s ont lancé la tendance « On arrive », détournant le code initial pour se filmer en train de randonner, camper ou gravir des sommets, avec pour seul mot d’ordre : « On arrive ». Portée par des comptes comme @sors2cheztoi ou @iwas.here38, la trend a cumulé des millions de vues, transformant une attaque raciste en affirmation collective de légitimité dans les espaces naturels. « On ne connaissait même pas le nom du massif qui était à 500 mètres de chez nous » Foued, Franco-algérien de 48 ans Foued a flirté avec cette frontière presque toute sa vie. Il a grandi à Voreppe, commune proche de Grenoble, bordée par les falaises du Vercors et celles du massif de la Chartreuse. Franco-algérien de 48 ans, il a longtemps tout ignoré des montagnes, comme ses copains de quartier : « On ne connaissait même pas le nom du massif qui était à 500 mètres de chez nous ». Enfant, sa mère tombe malade et il est placé en foyer, en plein Vercors : deux ans de ski, de randonnées, de bivouacs. « La montagne m’a aidé à traverser cette dure période ». Le weekend, il rentre chez son père, au quartier. Où personne parmi ses copains ne sait skier. Il faudra des années, et un collègue qui lui fait remarquer que des Parisiens prennent le train pour venir randonner juste à côté de chez lui, pour que Foued s’y remette, jusqu’à l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB) et le GR20. Il en est mordu. Mais sa présence n’a jamais été tout à fait ordinaire : « Quand on était deux Maghrébins sur 500 coureurs dans un raid VTT, tu te dis : statistiquement, on est à part ». Cette absence a une histoire. « Les sports en haute montagne ont longtemps été dominés par les hommes, portés par un culte de la performance, et réservés aux classes favorisées », indique la géographe Léa Sallenave, dont l’enquête auprès de jeunes grenoblois de quartiers populaires montre que les adultes de référence dans le domaine — élus, guides, amateurs d’alpinisme — appartiennent encore majoritairement à des catégories privilégiées. « Un Parisien des quartiers, il a plutôt tendance, s’il peut, à aller se reposer à la mer, dit Kovana, 28 ans, qui a grandi en Essonne et travaille comme livreur de fruits et légumes. Nous, toute l’année, c’est le stress, c’est la fatigue physique au travail. L’été, on a besoin de souffler. La montagne, c’est vu comme un effort supplémentaire. » « Les montagnes alpines ou la forêt de Fontainebleau ne sont pas blanches a priori, mais elles le deviennent parce qu’elles sont investies par des personnes qui se vivent comme dominantes » Nacira Guénif-Souilamas, professeure à l’université Paris-VIII À cette dimension sociale s’ajoute une dimension raciale. « Les montagnes alpines ou la forêt de Fontainebleau ne sont pas blanches a priori, mais elles le deviennent parce qu’elles sont investies par des personnes qui se vivent comme dominantes », explique la sociologue et anthropologue Nacira Guénif-Souilamas, professeure à l’université Paris-VIII. Ce n’est pas l’espace qui exclut, dit-elle, mais le regard de ceux qui s’en croient les gardiens légitimes. Léa Sallenave a objectivé ce regard. Dans la revue Géographie et cultures, elle a analysé plus de 1 240 visuels de quatorze stations alpines entre 2018 et 2020 : des corps blancs, jeunes, minces, hétérosexuels. Elle appelle ce mécanisme « l’ordre des places » : la montagne est un espace approprié par certains groupes, que d’autres transgresseraient en s’y aventurant. Une grille de lecture empruntée au sociologue Razmig Keucheyan, dont le titre du livre de 2014 résume la thèse : La nature est un champ de bataille. Surprises, railleries et charge raciale Une fois sur les sentiers, les témoignages recueillis par Reporterre racontent des expériences aux troublantes similitudes : le sentiment d’être épiés, la nécessité de montrer patte blanche, et parfois les moqueries et les insultes. Sur le GR20, Foued l’a vécu frontalement : avec ses amis, ils avaient demandé un plateau de fromages avec du pain, alors que celui-ci n’était distribué qu’avec les assiettes de charcuterie. Le gérant du refuge s’est énervé, provoquant leur départ, en pleine nuit. « C’était du racisme bête et méchant », soupire Foued. Nadir Dendoune sait, lui aussi, de quoi il parle. En 2008, il est devenu le premier Maghrébin à atteindre le sommet de l’Everest, un drapeau « 93 » brandi tout là-haut : « Un geste politique, qui voulait dire : on a notre place partout ». Il a raconté son périple dans Un tocard sur le toit du monde (Éd. Pocket, 2010), adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension. Depuis 2019, il emmène chaque été des jeunes suivis par la Protection judiciaire de la jeunesse crapahuter dans les Alpes. Il est aussi parrain de l’association Apart, qui pratique depuis vingt ans l’insertion professionnelle par les sports de nature et emmène, elle aussi, des jeunes en montagne. Nadir Dendoune au sommet de l'Everest. Lors de l’une de ces sorties, un groupe de randonneurs bien équipés s’est mis à railler à voix basse l’un des ados du groupe, à cause de sa façon de s’habiller. « Que les gens rient de moi, ça m’est égal, j’ai l’âge pour l’encaisser. Mais là, c’est des mômes, et pour les emmener à la montagne, ça demande des mois de travail. » Un mépris qui s’est rejoué presque à l’identique cet été au lac de la Muzelle, dans les Écrins, où Le Monde décrit des randonneurs aguerris se moquant des « tentes deux secondes » de nouveaux venus. Foued a vécu la même chose : « J’ai ressenti de la surprise chez certaines personnes de nous voir participer à des raids VTT ou à du ski d’alpinisme. Une surprise qui pouvait s’accompagner de petites railleries », se souvient-il, citant des remarques sur leurs tenues jugées inadaptées — un short de foot ou de basket sur un raid VTT, par exemple. « À mon sens, ce sont les codes liés aux disciplines, mais aussi, parfois, une façon de maintenir à distance certaines populations. » « J’ai grandi en Île-de-France, toujours entourée de béton. Ça ne devrait pas être un privilège de pouvoir profiter de la nature, de se ressourcer » Imen, membre des Hijabeuses. Imen, passionnée de sports en plein air et membre des Hijabeuses — le collectif né en 2020 qui milite pour le droit des footballeuses et sportives qui portent le foulard à disputer les compétitions officielles —, décrit quant à elle une vigilance de tous les instants : « Sur les sentiers, tu sais que tu vas être regardée, parfois de façon insistante. Ça demande une vraie préparation mentale de sortir de chez toi, et ça peut aller jusqu’à t’empêcher de faire certaines choses. » Le privilège blanc en plein air, résume-t-elle, tient en une phrase : ne pas avoir à se soucier du regard des autres. Imen lors d'une sortie Instagram © @sabury__ Une vigilance que la sociologue Nacira Guénif-Souilamas rattache à un mécanisme plus large : « C’est tout l’inconvénient de ce qui est parfois nommé “racisme ordinaire” — ça arrive dans des situations ordinaires, mais le racisme en lui-même n’est jamais ordinaire. Les personnes racisées savent que ce n’est jamais une interaction anodine : en général, elle peut durablement affecter la vie des personnes qui la subissent, et en altitude, à un moment où on est particulièrement vulnérable, face au comportement d’un gardien de refuge, par exemple, les conséquences immédiates peuvent être graves. » Kovana, lui, a découvert la montagne par un chemin improbable : des sessions de jeu vidéo entre potes rencontrés en ligne, jusqu’à un rendez-vous en vrai au lac du Léat, près de Grenoble. Il y a pris goût au point de lancer le compte Instagram Sors2chez toi, où il partage ses sorties avec un enthousiasme contagieux et tente de convaincre les hésitant·e·s, venu·e·s comme lui de quartiers populaires, que les randonnées sont aussi pour elleux. Les réponses racistes en ligne ne se sont pas fait attendre : « Restez chez vous, on ne veut pas vous voir là », ou plus récemment « Cailleras dans la nature, maintenant nulle part on peut être tranquille ». Mais ce sont surtout les remarques d’autres randonneurs, sur le terrain, qui le touchent : quand il campe, elles portent sur la propreté. « On me demande souvent si j’ai de quoi mettre mes déchets, comme si le respect du lieu n’allait pas de soi pour moi », confie Kovana. Les gens croisés à la montagne sont souvent ouverts, curieux, posent des questions — mais une note discordante revient parfois dans la conversation. « Tu sens que le mec regarde trop BFMTV. Il est gentil, mais il a sa petite idée. Et toi, t’es là à prouver que t’es pas dangereux, pas comme il s’attend qu’un homme noir soit », ajoute-t-il. Pour éviter des mésaventures à sa communauté, il partage régulièrement des conseils pratiques : matériel, comportement, respect des lacs et des animaux. Capture d'écran du compte Instagram @sors2cheztoi. Nadir Dendoune, lui, répète aux jeunes de la PJJ qu’il accompagne : « Vous n’avez pas le droit à l’erreur. Si vous commettez une faute, c’est toutes les banlieues françaises qui prennent dans la gueule. On sait qu’on est scrutés ». Cette responsabilité de représenter, de rassurer, d’être exemplaire, une personne blanche n’a pas à la porter. La sociologue Maboula Soumahoro l’a théorisée sous le nom de charge raciale. « Elle porte toujours sur la personne qui subit le racisme, résume Nacira Guénif-Souilamas. C’est précisément ça qui fait que quelque chose de récréatif peut tourner au cauchemar. » Demain leur appartient Depuis quelques années, la donne change, notamment via les réseaux sociaux. En juin, Kovana a annoncé sur son compte une sortie à Étretat. Une adolescente et son frère, qui le suivaient depuis des semaines mais n’osaient pas lui écrire, sont venus le rejoindre sur le sentier, avec leur mère. « Ça m’a fait kiffer », dit-il. Nadir Dendoune mesure la différence : « Mon ascension de l’Everest en 2008 a eu un impact limité. Si les réseaux avaient existé, ça aurait été la folie : un gamin qui voit quelqu’un qui lui ressemble en montagne comme le vidéaste Inoxtag et se dit “Moi aussi je peux”. » Depuis Grenoble, Foued suit lui aussi des comptes tenus par des randonneurs racisés du coin, comme @iwas.here38, qui filment des lacs d’altitude et des sommets à portée de bus : « Depuis qu’ils diffusent ces vidéos, j’ai l’impression que les gens ont plus de facilité à passer le cap ». « Ça va changer, même si les discours politiques qui visent les Noirs et les Arabes n’aident pas. Il faut qu’ils s’attendent à ce qu’on investisse la montagne. Pas contre eux, avec eux. » Nadir Dendoune, journaliste Parmi eux, plusieurs femmes, comme Dounia, alias @the_routarde_voilée, qui documente ses traversées en autostop, ou Aché, qui a fondé l’association Our Summit et organise des sorties outdoor gratuites pour des jeunes de banlieue. « C’est un acte politique, car pour nous, femmes qui portent le voile, la visibilité est une forme de danger, dit Imen, qui a coorganisé en 2023 une ascension du Kilimandjaro, le plus haut sommet d’Afrique, aux côtés de huit femmes françaises, banlieusardes et racisées, guidées uniquement par des femmes. Tu reçois des commentaires islamophobes pires encore que les hommes. » D’autres collectifs entendent passer à la vitesse supérieure, comme Rando fragile, qui organise depuis Paris des randonnées clés en main, accessibles « à tous ». Dans le sud, le PSartrek Club fonctionne dans le même esprit et revendique de « vraies connexions ». « Avec ces collectifs, on n’est plus là à s’intégrer dans un espace qui n’a pas été conçu avec nous, on en crée un qui l’a été », résume l’anthropologue Jasmijn Rana, qui mène depuis 2025 un projet de recherche européen sur les inégalités ethnoraciales dans les loisirs de plein air. Reste une question, posée à Nacira Guénif-Souilamas : pourquoi tant de haine, précisément aujourd’hui ? Sa réponse retourne le problème : si les commentaires racistes se multiplient sous des vidéos comme celle d’Omar, ce n’est pas le signe d’un recul, mais celui que de plus en plus de personnes racisées vont en montagne, s’y filment, s’y sentent légitimes. « Ils se disent : “Je ne vois pas pourquoi je me priverais de ça si j’en ai envie”. » La violence des réactions en dit long, pour la chercheuse, sur ceux qui, en voyant la montagne se partager, sentent leur exclusivité leur échapper. « J’ai grandi en Île-de-France, toujours entourée de béton, dit Imen. On a tous besoin d’aller toucher un peu d’herbe, de respirer un air frais. Ça ne devrait pas être un privilège de pouvoir profiter de la nature, de se ressourcer. » « Ça va changer, même si les discours politiques qui visent les Noirs et les Arabes n’aident pas, veut croire Nadir Dendoune. Il faut qu’ils s’attendent à ce qu’on investisse la montagne. Pas contre eux, avec eux. »

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