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  • Vertige Media x Pyrénicimes : quand Graou voyage dans le midi

    Du 25 au 30 novembre 2025, le Festival Pyrénicimes revient pour sa dix-septième édition à Pibrac, aux portes de Toulouse. Et pour l'occasion « Graou », le premier film de Vertige Media , a été sélectionné par le comité d'organisation et sera projeté le vendredi 29 novembre à 22h, suivi d'une table ronde avec l'équipe du média. Rétrospective d'une sacrée expédition en compagnie de son directeur, Philippe Caussade. Il y a des festivals qui existent parce qu'il le faut bien, et d'autres qui naissent d'une urgence. Pyrénicimes appartient à la seconde catégorie. En 2009, Philippe Caussade, grimpeur et membre du club Pibrac Rando Montagne, en Haute-Garonne (31), se retrouve parachuté au sein du comité départemental de la Fédération française de la montagne et de l'escalade. Le président de l'époque lance une idée à la cantonade : « J'aimerais bien qu'on crée une nuit de la montagne ou une fête de la montagne ». Philippe, amateur de reportages et de documentaires, se souvient alors d'un film qu'il n'a jamais pu voir à Toulouse : Au-delà des cimes  de Catherine Destivelle, sorti la même année. « C'était un gros film, qui était passé dans les grandes salles. Mais sur Toulouse, il n'était passé que deux fois et personne ne l'avait vu  », raconte-t-il. La grande Catherine L'idée germe rapidement. Pourquoi ne pas créer un petit festival de films de montagne ? Après tout, aux alentours de Toulouse qui se situe à 1h30 des Pyrénées, il n'y a pas grand-chose, pour ne pas dire rien du tout. Philippe Caussade connaît bien le conseil municipal de Pibrac. Il lui explique le projet. La municipalité met à disposition le théâtre, le gymnase. Tout est prêt. Reste à convaincre une tête d'affiche. « Je me souviens que j'ai appelé Catherine Destivelle, pensant que j'allais tomber sur un agent. Non seulement je l'ai eue directement mais en plus elle a accepté de venir », confie-t-il encore étonné quinze ans plus tard. Le théâtre affiche complet sur trois séances. Le festival est lancé. Ce qui aurait pu n'être qu'une soirée est devenu une institution locale .  Dix-sept éditions plus tard, Pyrénicimes s'étale désormais sur six jours, du 25 au 30 novembre. Au programme : une avant-première de Le Chant des Forêts , le dernier film de Vincent Munier ( le co-réalisateur de La Panthère des Neiges, ndlr ), un spectacle visuel, un loto montagnard, un repas conté, des ciné-débats, des séances scolaires, un village avec des exposants, un salon photo nature. « Petit à petit, on a essayé de se renouveler  », explique le directeur du comité d'organisation. Le salon photo nature, créé il y a quatre ans avec l'aide de son fils qui travaille à l'Office français de la biodiversité, a permis d'ouvrir « une fenêtre sur la nature, l'environnement  ». Une quinzaine de photographes y exposent désormais leurs œuvres. « On s'est retrouvé à Pibrac au café, avec Patrick Edlinger, à parler de pêche. C'était irréel » Philippe Caussade, fondateur de Pyrénicimes Néanmoins, l'ADN du festival reste la même depuis le début : montrer des films, et surtout créer des rencontres. « On ne veut pas juste montrer des images. Notre moteur, c'est de rencontrer des gens. Des gens qui ont marqué l'histoire de la montagne  », insiste Philippe Caussade. Pour la deuxième édition, ce dernier sait qu'il doit maintenir son niveau d'exigence en invitant une autre tête d'affiche. Ce sera une légende, celle de l'escalade française, en la personne de Patrick Edlinger . « C'est tout simplement ma plus belle rencontre sur le festival , confie le fondateur. Edlinger, quand on fait de l'escalade, c'est dingue. On s'est retrouvé à Pibrac au café, à parler de pêche. C'était irréel.  » Graou et des cerfs à la jumelle Aujourd'hui, le festival tourne avec un comité d'organisation de treize bénévoles et peut compter sur plus de 120 personnes sur les deux jours de village. Le théâtre de Pibrac, qui peut accueillir 430 spectateurs, affiche complet depuis plusieurs années sur toutes les séances de ciné-débats. « On a beaucoup de fidèles  », sourit Philippe. Mais au-delà des chiffres, c'est surtout une philosophie qui perdure : montrer autre chose que l'exploit, rendre la montagne accessible à toutes et tous. « Nous, ce qu'on veut faire passer comme message, c'est que l'aventure est à portée de toutes et tous et pas besoin d'aller en Patagonie ou à l'autre bout du monde pour se faire plaisir. On peut très bien aller dans les Pyrénées, faire un bivouac sur un sommet et observer des cerfs à la jumelle  », résume Philippe. « Tu vois là-bas ? C'est Pibrac ! » © Vertige Media Cette volonté de démocratisation passe aussi par un travail important auprès de la jeunesse. Dans toutes les crèches et maternelles de la commune, un spectacle vivant de marionnettes sur le thème de la montagne et de la nature est proposé. Deux séances scolaires sont organisées chaque année, avec des ciné-débats adaptés. Le festival travaille également avec la maison des jeunes de Colomiers, emmenant des jeunes en difficulté à la montagne. « C'était il y a trois ans. Ils n'avaient jamais été à la montagne. Cette année, on a fait un bivouac. C'était magique  », raconte Philippe. Cette année, le comité d'organisation a sélectionné Graou , le premier film de Vertige Media . Un moyen métrage de 30 minutes qui raconte l'histoire d'une rencontre entre les fondateurs du média et Bruno Clément, dit « Graou » , figure légendaire de l'escalade du Verdon. Un grimpeur « mi-ours mi-lézard » qui vit depuis 35 ans dans les Gorges, reculé du monde, et qui est sans doute le meilleur équipeur de France. Le film mêle légendes locales, escalade pure, et une bonne dose de grand n'importe quoi. Surtout, il raconte l'histoire de deux types qui se lancent dans une aventure verticale en ne sachant pas vraiment dans quoi ils mettent les mains. Un peu comme Philippe en 2009, finalement. La projection aura lieu le vendredi 29 novembre à 22h au théâtre de Pibrac. Elle sera suivie d'une table ronde en présence de Matthieu Amaré, rédacteur en chef de Vertige Media , et Pierre-Gaël Pasquiou, directeur de la publication. L'occasion de discuter du projet, de la rencontre avec Graou, et plus largement de la façon dont on raconte l'escalade aujourd'hui. La rédaction couvrira l'ensemble d'un festival qui incarne très précisément ce que nous défendons depuis notre création : des récits qui vont au-delà de l'exploit, une montagne accessible, une transmission vers les jeunes générations, et surtout une vraie rencontre avec celles et ceux qui font vivre ces histoires. Pyrénicimes n'est pas un festival de plus sur le calendrier. C'est un événement porté par des passionné·es qui, depuis dix-sept ans, refusent de laisser la montagne aux sommets inaccessibles. Les Pyrénées, donc. Si on les voit bien depuis Pibrac, la légende raconte qu'il va pleuvoir le lendemain ( disclaimer : la légende se vérifie à chaque fois, ndlr ). Ces montagnes que l'on grimpe le weekend, celles qu'on transmet aux enfants qui n'y sont pas encore allés. Et si les sommets se racontaient aussi depuis une petite commune de Haute-Garonne ? C'est en tout cas le pari que fait Pyrénicimes depuis 2009. Et celui que nous choisissons d'accompagner. Toutes les informations et la billetterie sont disponibles sur le site du festival Pyrénicimes .

  • Deux ascensions remettent Gaza au sommet des conversations

    Au Colorado (États-Unis) puis à Java (Indonésie) : en quelques jours, deux actions spectaculaires rappellent — n’en déplaise à celles et ceux qui somment de « laisser la montagne tranquille » — qu’une paroi n’est plus seulement un décor, c’est aussi un média. (cc) Ari Yulison / Instagram Alors que l’attention internationale portée à Gaza se relâche au gré d’annonces de cessez-le-feu et de bilans qui descendent en bas de page, des grimpeur·euse·s choisissent la verticalité pour rappeler que le conflit n’est pas clos. À Golden (Colorado, États-Unis), une bannière « Stop the Genocide » surgit au-dessus d’un secteur très fréquenté. Sur le mont Raung (Java, Indonésie), une expédition plante côte à côte les drapeaux indonésien et palestinien. Deux gestes courts, impeccablement visibles, qui font remonter le sujet en haut des fils d’actualité — et des conversations. Deux gestes, une scène mondiale Le 9 novembre 2025, au secteur Canal Zone ( Clear Creek Canyon ), huit personnes suspendent une bannière « Stop the Genocide » d’environ 7,5 m × 3 m — la même toile déjà utilisée sur El Capitan en 2024 . L’installation est annoncée « réversible » : pas de perçage, temps court (environ deux heures), retrait immédiat. Le porte-voix du groupe, Parker Schiffer, enseignant et grimpeur, assume une stratégie de visibilité ordinaire : installer le message sur un axe routier où passent automobilistes, cyclistes et grimpeur·euse·s, autrement dit un public mixte et non captif. Le pari est simple : rappeler plutôt que convaincre, remettre un sujet à hauteur de regard dans un moment de relâchement médiatique. Le 11 novembre 2025, l’expédition « 1,000 Mountain Climbers for Palestine » atteint le mont Raung (3 344 m) et tient une brève cérémonie : lecture d’un texte de soutien, drapeaux indonésien et palestinien plantés côte à côte, images reprises par la presse locale. L’action s’inscrit dans le Bulan Solidaritas Palestina 2025 (Mois de solidarité avec la Palestine), coordonné par des organisations indonésiennes de sensibilisation et de collecte — dont l’ Aqsa Working Group , réseau associatif très implanté. À la clé : pédagogie (expliquer, contextualiser, ritualiser) et levée de fonds (notamment pour un projet d’hôpital mère-enfant à Gaza), avec des images pensées pour une large circulation nationale. Ce qui relie Golden et le Raung dépasse la géographie : dans les deux cas, la hauteur sert d’outil de récit. Une falaise de bord de route et un volcan n’ont pas la même symbolique, mais ils partagent une propriété rare : transformer un message en image immédiatement lisible, facile à relayer, qui déborde le seul milieu de la grimpe. Pourquoi maintenant ? D’abord, le moment. Une trêve, même partielle, ralentit la couverture sans éteindre la crise. L’agenda médiatique se réorganise, l’actualité « chaude » se déplace, et ce déplacement produit un angle mort : on sait que « quelque chose » se joue encore, sans le voir. Ces actions s’attaquent précisément à ce vide : elles réinjectent de la présence — non par la démonstration sportive, mais par l’évidence visuelle. Ensuite, les publics. Aux États-Unis, la bannière de Golden vise le quotidien : on passe dessous, on photographie, on débat, parfois on s’agace — mais on re-met des mots sur un sujet qu’on croyait « en pause ». En Indonésie, où la solidarité pro-palestinienne est massive et durable, la séquence du Raung fonctionne comme un rite civique : elle agrège associations, médias et donateur·rice·s, et s’inscrit dans un calendrier national de soutien. Deux dramaturgies très différentes, une même fonction : maintenir la visibilité. Enfin, la forme. Là où la montagne se politise, la réversibilité devient la ligne de crête : temps court, aucune trace, pas d’entrave durable aux autres usager·ère·s. Cette hygiène d’intervention n’est pas un détail. C’est une condition d’acceptabilité dans des milieux où l’accès se négocie (écologie, foncier, capacité d’accueil). Elle distingue une action qui ajoute du sens d’un coup d’éclat qui fabrique une réaction hostile. Ce que ces gestes disent de la montagne — et de nous La montagne n’a jamais été neutre : elle est traversée par des arbitrages (accès, biodiversité, tourisme), des récits (héros, tragédies, conquêtes) et des prises de position. La nouveauté n’est donc pas la politisation, mais le mode opératoire : des gestes brefs, soignés, contextualisés, conçus pour vivre autant sur place que dans l’économie des images. C’est là que la grimpe joue un rôle spécifique : elle offre trois atouts logistiques — hauteur, lisibilité, compacité — à condition d’assumer trois devoirs : respect du lieu, des autres, des règles locales. On peut discuter de l’opportunité — certain·e·s continueront de dire « la montagne, c’est le refuge, laissez-la tranquille ». On peut aussi constater que ces actions n’usent pas ce refuge. Elles l’empruntent pour signaler : « ce n’est pas terminé ». Dans un paysage saturé de discours, l’ascension — brève, propre, assumée — devient pointeur : elle ne clôt rien, elle désigne ce qu’on s’apprêtait à ne plus voir.

  • KAYA, ou la bataille du topo à l’ère numérique

    Un ouvreur du Wyoming (un État de l'ouest des États-Unis) accuse l'entreprise américaine KAYA d’avoir « plagié » son topo papier. Au-delà du clash, demeure une vraie question : crédit, droit d’auteur, gouvernance des données… et l’avenir de la mémoire des falaises. © Iliya Jokic / Unsplash Été 2025 : un post sur un forum en ligne allume la mèche. David Lloyd, auteur d’un guide de bloc au Rock Shop (Wyoming), affirme que KAYA aurait transposé l’index et le découpage du topo en version numérique sans son accord. L’affaire devient virale sur Reddit , puis gagne la presse outdoor américaine début octobre. À mesure que les commentaires s’empilent, le débat se déplace autour d'une question de fond : « qui écrit — et à qui appartient — la mémoire d’une falaise ? » Et, côté plateformes, « que doivent-elles aux auteur·es, aux clubs locaux et aux sites eux-mêmes ? » KAYA, mode d’emploi Née en 2019, à Boulder dans le Colorado, KAYA s’est d’abord présentée comme « l’application des grimpeur·se·s » : un journal d’ascensions (historiques, vidéos, commentaires), des outils de progression (suivi, analyse des données), et un réseau communautaire pensé pour relier la résine au rocher. En 2020, malgré l’année Covid, la plateforme passe de 35 à 230 salles partenaires et devient l’outil digital de compétitions pour USA Climbing ( l'organisme national officiel qui gère et régule l'escalade de compétition, ndlr ) . Au printemps 2021, Kimberly Ang prend la direction et annonce une stratégie claire : faire de KAYA le hub de référence – gratuit pour les salles (gestion d’ouvertures, challenges, circuits) et payant pour les grimpeur·se·s (analyse des performances, recommandations personnalisées, découverte de voies). L’entreprise revendique alors près de 4 millions de dollars levés , via des investisseurs de l’écosystème fitness et des business angels , et une vision : agréger l’écosystème grimpe – ses données, ses pratiques, sa culture. Cet ADN produit deux mouvements complémentaires : Côté produit, KAYA aspire la beta dispersée (Instagram, YouTube, Vimeo), la normalise et la restitue via une interface mobile soignée. La promesse ? Tout au même endroit, disponible aussi bien en ligne que hors ligne. Côté terrain, la marque joue la carte communautaire : collaborations avec des associations locales, opérations avec Access Fund , et une politique diversité & inclusion assumée (le « Climber’s Pledge », une collecte d’environ 40 000 dollars pour The Brown Ascenders). L’ambition affichée : fluidifier la circulation du savoir et outiller la progression… sans perdre le lien avec les organisations locales. Entre 2022 et 2025, la trajectoire bouge : l'application passe d'agrégateur de beta à un éditeur de topos numériques. C’est là que le modèle devient sensible. KAYA met en avant une publication « responsable » : auteur·es identifié·es, travail de terrain revendiqué, attribution des historiques, et reversements aux structures locales. En face, certains auteur·e·s de topos papier redoutent une désintermédiation : quand une application centralise les « faits » (noms, cotations, emplacements) et capture l’audience, que reste-t-il de la valeur éditoriale (sélection, descriptions, cartographies, avertissements d’accès) ? Assure-moi si tu peux David Lloyd, ouvreur et auteur de topos (Wind River Range, Unaweep, Rock Shop) raconte dans un billet sur son blog avoir été approché début 2023 par KAYA avec un « Contribution Agreement » très verrouillé : en cas de rupture, la maison-mère Project 9a Labs, Inc « conserverait les « Reference Data » (noms, coordonnées GPS, cotations, etc.), assorti de clauses de renonciation (action collective, procès par jury) et de confidentialité. Côté partage, 60 % pour KAYA et pour l’auteur, un barème allant de 40 % sans avance à 2 250 dollars pour 0 % ensuite, contre 2 250 voies à documenter (noms, cotations, GPS, accès, historiques, descriptions, cartes, photos). Selon David Lloyd, « moins de 2 dollars de l’heure » quand son topo papier tournait à environ 8 dollars par bloc. Ce contexte contractuel éclaire le bras de fer qui suivra. C'est à l'été 2025 que la mèche s’allume. Lloyd accuse KAYA dans un post sur un forum d’avoir transformé son travail papier sur Rock Shop en guide numérique monétisé sans son accord. La discussion quitte les commentaires, enflamme Reddit. Très vite, on dépasse le cas personnel : qui peut rééditer quoi, comment, et avec quelle reconnaissance des auteur·rice·s historiques ? De leur côté, les auteur·ices de topos papier pointent l’angle mort : ne pas copier la prose n’empêche pas de tirer parti du travail éditorial d’autrui sans en payer le coût — années de repérage, de sélection, de cartographie, de choix de lignes et d’avertissements d’accès. © Reddit Au milieu de ce thread Reddit, Matt DeSantis — auteur à l'origine du guide pour Rock Shop proposé par KAYA — complexifie le tableau. Il revendique un travail de terrain substantiel : « chaque bloc visité », recoupements de sources publiques (blogs, vieilles vidéos), échanges avec des ouvreur·ses, et assume une consultation du livre de Lloyd pour vérifier des historiques, pas pour « réécrire ». Surtout, il avance une plus-value : plus d’infos d’accès et un périmètre élargi. Il précise également reverser une part récurrente à l’association locale de Lander (à Wyoming), et défend l’idée qu’un guide numérique accélère la mise à jour des infos sensibles (accès, propriétés privées, nidifications) si la gouvernance locale est associée. L'avis de la presse spécialisée américaine GearJunkie — média outdoor américain reconnu pour ses tests matos et sa couverture d’actualités (randonnée, trail, grimpe, industrie) — replace l’affaire sur une ligne de fracture ancienne . D’un côté, les formes protégées d’un topo papier (rédaction, croquis, photos, mise en page). De l’autre, les faits publics (noms, cotations, positions, historiques de premières) que des plateformes peuvent agréger sans violer le droit d’auteur. Entre les deux, la zone grise qui compte : la valeur de curation — choisir, hiérarchiser, prévenir, cartographier — décisive pour la pratique, mais difficile à protéger juridiquement. Le média insiste aussi sur l’effet plateforme : centraliser l’audience, c’est déplacer la reconnaissance — morale et économique — des auteur·es et des structures locales vers l’application. Deux angles d’inquiétude ressortent : La désintermédiation des topos papier et des revenus qui finançaient l’équipement, l’entretien et la pédagogie d’accès La gouvernance de l’information sensible (sentiers, parkings, propriétés privées, nidifications), qui exige du temps long et des relais locaux. Côté défense, GearJunkie restitue la ligne de KAYA — « des faits, pas de prose protégée », des ratés reconnus et la promesse d’un cadre plus carré (attribution, validation, retraits). Reste l’angle mort : comment reconnaître — et rémunérer — la part non copiable d’un topo, celle qui transforme une liste en mémoire praticable d’une falaise ? En creux, la question devenue centrale : qui écrit, qui diffuse, et qui décide de ce qui doit — ou non — être publié, mis à jour, ou retenu. Qui arbitre l’accès — et selon quelles règles ? Entre foncier privé, nidifications et capacité d’accueil, l’accès n’est pas une donnée neutre : c’est une décision collective. Dans les faits, ce sont les associations locales de grimpe (LCO), les propriétaires et, selon les sites, les fédérations qui connaissent les fragilités, négocient les compromis et assument les conséquences si ça dérape. Une application peut informer et outiller. Elle ne décide pas. En 2025, KAYA publie « Data ethos & retrospective », reconnaît des « apprentissages » et promet des garde-fous (traçabilité, attribution par défaut, retraits/déclassements). Très bien sur le principe, reste l’épreuve du terrain : qui est consulté, à quel moment, sur quels critères, et avec quelle capacité de dépublication rapide quand les signaux virent au rouge (surfréquentation, parkings saturés, sentiers ravinés, périodes de reproduction) ? Concrètement, un cadre crédible tient en peu de choses, mais il doit être formalisé : droit de regard local écrit (référent·e·s, délais de réponse), listes verte/rouge par secteurs avec fenêtres saisonnières explicites, bannières d’accès visibles dans l’application (foncier privé, parkings, sentiers, interdictions temporaire), granularité ajustable de la donnée en zones sensibles (géolocalisation floutée, toponymes génériques), journal public des changements (qui modifie quoi, quand, pourquoi) et canal de signalement simple pour les usager·ère·s. Dit autrement : l’information ne doit pas seulement être juste, elle doit être gouvernée. Sans cadre partagé, la meilleure carte devient un accélérateur d’impacts. Avec lui, elle redevient un outil de protection — aux États-Unis comme ailleurs.

  • Para-escalade : extension du domaine de la lutte des cases

    Si la catégorisation paralympique peut produire de l'exclusion, faut-il pour autant tout rejeter ? Non, bien entendu. Pourtant, si la para-escalade de compétition est un vecteur puissant d’incitation, elle n'est que la face visible d'une discipline bien plus riche. En salles, sur les falaises, dans les clubs, d’autres escalades se pratiquent. Alors, comment construire un espace commun des escalades ? (cc) LOGAN WEAVER / Unsplash Dans une première partie , Hugues Lhopital décryptait à quel point la classification paralympique, même en voulant produire de l’équité, pouvait générer de l’exclusion. Séoul, septembre 2025. Championnats du monde de para-escalade. Pavitra Vandenhoven, grimpeuse belge d'origine indienne, double championne du monde en AL11 ( pour Lower Extremity Amputee, ndlr) , est conduite à concourir cette fois avec les hommes.  Lors de la deuxième voie de qualification, elle termine 2ème ! Devant elle : Angelino Zeller, l'Autrichien quadruple champion du monde qui va décrocher l'or, et derrière elle : tous les autres concurrents masculins de la catégorie. Au final, elle terminera quatrième du classement général mixte.  Ce moment, en apparence anecdotique, raconte quelque chose d'important sur ce que permet la para-escalade lorsqu’on déplace le regard porté sur  les rigidités de la classification. Ici, les catégories par déficience priment sur le genre. Hommes et femmes grimpent les mêmes voies, alternativement. Le classement reste ensuite genré, mais le fait que Pavitra ait pu performer à ce niveau, sur une voie mixte, face à des hommes, dit quelque chose sur la possibilité d'une autre approche. Quand l'adaptation devient subversive Le travail exceptionnel accompli par les ouvreuses et ouvreurs engagés dans l'aventure de la para-escalade en témoigne. Ces professionnel·les de plus en plus performant·e·s sont capables d'ouvrir des itinéraires de compétition permettant à plusieurs catégories de s'exprimer, même dans des voies partagées. Cette créativité interroge nos représentations binaires de la performance. Elle nous force à reconnaître que « la performance » n'est pas une chose unique et mesurable, mais une multiplicité de façons de résoudre un problème moteur. Pavitra grimpe différemment d'Angelino, qui grimpe différemment d'une personne déficiente visuelle. Mais tou · tes peuvent grimper sur la même voie, et tou · tes peuvent y exceller. Reconnaître simplement la créativité gestuelle de ces athlètes, et leur travail d'adaptation aux contraintes dictées par les voies, ouvre un nouveau regard sur le handicap. Mais attention au piège : renvoyer les para-grimpeuses et grimpeurs à l'attribut de « super-héros » qui auraient « dépassé leur handicap » en accomplissant des performances exceptionnelles   revient à faire perdurer le stigmate et à les enfermer dans une identité « handicapée » . C'est une forme insidieuse de discrimination bienveillante. Tant qu'on continue à voir le handicap comme quelque chose à « dépasser », on perpétue l'idée que c'est un problème, une réduction, une insuffisance. Alors que ces singularités peuvent être reconnues simplement comme des variations parmi d'autres dans l'infinie diversité des corps humains. Les escalades invisibles La para-escalade de compétition, dans sa version institutionnelle ( régie par des règles et des modalités fixées par les fédérations nationales et internationales, ndlr ) ne constitue évidemment pas la seule modalité de pratique. Des personnes grimpent en autonomie, avec des proches, en salle, en club ou en milieu naturel, sans obligation de se faire reconnaître comme étant en situation de handicap et sans avoir besoin de se référer à une catégorie particulière. Beaucoup vivent avec des situations de handicap invisibles, peu ou pas médiatisables. D'autres grimpent également dans le cadre d'activités thérapeutiques ou rééducatives, accompagnées par des professionnels de l'activité physique adaptée qui utilisent l'escalade comme un support de réhabilitation. Ici, pas de catégories, mais seulement (et surtout) de l'accessibilité par de la présence humaine ainsi que des adaptations du support et des modalités d'escalade en fonction des attentes et des besoins de chaque personne. «  Cette représentation de mondes distincts, de deux escalades qui ne se rencontreraient jamais, peut devenir oppressante si elle entérine l'idée qu'il y a d’un côté une « vraie » escalade – celle des valides – et une « autre » – celle des personnes en situation de handicap. Mais c'est faux » Hugues Lhopital C'est dans ces espaces que se joue quelque chose de plus radical que dans les compétitions officielles. Parce que là, il n'y a pas de classification médicale préalable. Il n'y a pas de classification pour savoir  qui est « assez handicapé » ou pas. Reste des questions simples et concrètes : Comment cette personne peut-elle grimper aujourd'hui ? Quelles adaptations lui proposer ? Quel est son objectif personnel ? L'escalade, dans ces contextes, retrouve sa véritable nature : un espace ouvert d'adaptation et d'expression. Le rocher ne demande pas notre catégorie. Il interroge juste les ressources que nous pouvons mettre en œuvre, et développer, pour parvenir à attraper une prise et à se mouvoir dans une voie. Et chacun.e y trouve ses propres défis, ses propres solutions et  réussites. Le vocable « para-escalade » a été choisi pour s'aligner sur les autres parasports, en référence aux Jeux paralympiques. L'utilisation de ce préfixe évoque l'idée d'une voie alternative, qui existerait « à côté » de la voie classique. Mais la définition géométrique des voies parallèles nous renvoie à l'image de deux droites qui ne se rejoignent jamais et n'ont donc aucun point commun. Cette représentation de mondes distincts, de deux escalades qui ne se rencontreraient jamais, peut devenir oppressante si elle entérine l'idée qu'il y a d’un côté une « vraie » escalade – celle des valides – et une « autre » escalade – celle des personnes en situation de handicap. Deux mondes parallèles, fermés l'un à l'autre, qui ne partagent rien. Mais c'est faux. Et c'est justement ce que les salles, les clubs, les falaises naturelles nous rappellent : ces escalades ne sont que les différentes facettes d’un même tout. Une même escalade, avec d'infinies variations, d'infinies façons de la pratiquer, d'infinies adaptations possibles. « Voir un enfant admirer, les yeux brillants, des para-grimpeuses et grimpeurs présentant des déficiences proches des siennes, légitime alors tout l'engagement et l'énergie mise au service de la compétition en para-escalade  » Vers un espace commun Les catégories, comme les règles du jeu en escalade, restent mouvantes. Ce sont des constructions sociales, communément admises dans un espace-temps donné. La bi-catégorisation de l'humanité entre deux « sexes », particulièrement prégnante dans le domaine sportif, est ainsi interrogée de façon de plus en plus vive par la reconnaissance scientifique de l'existence de personnes ne correspondant pas aux critères de tri et se situant alors entre deux groupes ou dans les deux en même temps. La remise en cause de cette séparation, érigée en norme, vient questionner de façon radicale un système hiérarchisé de comparaison des performances. En présupposant qu'il y aurait avantage à être dans un groupe jugé plus performant qu'un autre, on relègue de fait l'autre groupe à des performances moindres, forcément plus désavantageuses. Aloïs Pottier, membre de l'équipe de France de para-escalade, champion du monde, ici à Séoul dans la catégorie RP1 © Nakajima/Timmerman/IFSC Tenir compte de la réalité des conséquences de certaines déficiences sur la grimpe, sans chercher à invisibiliser la singularité des personnes, doit nous conduire à essayer de sortir de la comparaison stérile des performances entre « valides » et « non-valides » – à l'image des comparaisons hommes-femmes. Que peut-on objectivement dire de la cotation d'une voie réalisée avec ou sans la vue, avec une ou deux jambes ? Rien de définitif. Rien qui permette une hiérarchie claire et surtout nécessaire. La para-escalade de compétition institutionnelle n'est qu'une modalité de pratique parmi d'autres. Elle a son intérêt : elle crée de la visibilité, elle inspire des paragrimpeuses et grimpeurs qui se voient représentés dans le sport de haut niveau, elle pousse l'innovation en matière d'ouverture de voies et d'entraînement. C'est toujours une belle réussite lorsqu'une personne concernée, voyant des champions et championnes performer, se sent alors légitime pour accéder elle aussi à la performance. Voir un enfant admirer, les yeux brillants, des para-grimpeuses et grimpeurs présentant des déficiences proches des siennes, et entendre ses parents dire : « Merci, on a enfin trouvé un sport qui lui correspond », légitime tout l’engagement et l’énergie déployés au  service de la compétition en para-escalade. Mais celle-ci ne doit alors pas écraser les autres formes de pratique. Elle ne doit pas devenir la seule légitimité de l'escalade pour les personnes en situation de handicap. Parce que là où la compétition exclut – par la catégorisation, par la médicalisation, par la sélection – l'escalade « ordinaire » inclut simplement. Dépasser les catégories nous oblige donc à dépasser ces représentations entre des mondes différents, embarqués sur deux lignes vouées à ne jamais se croiser ni se rencontrer. Construisons plutôt un espace commun des escalades, ouvert et riche de ses hétérogénéités et de sa plasticité, comme un témoignage en mouvement de l'infinie diversité de l'humain. Un espace où coexistent la compétition et le loisir, la performance et l'adaptation, la classification et la liberté. Un espace où chacun peut trouver sa place — non pas parce que sa place a été assignée à une case , mais parce qu'on a créé un espace assez grand, assez flexible, assez accueillant pour que tout le monde puisse y exister. Après tout, face à la roche, nous sommes tou.tes des humain · es  inadapté·e·s qui cherchons nos prises.

  • Boards connectées : l’affaire Kilter–Aurora, autopsie d'une dépendance

    Dans la plupart des salles, la magie opère : on choisit un bloc sur l’appli, les prises s’allument, on grimpe. Jusqu’au jour où ça s'éteint. L’arrière-plan de l’affaire Kilter–Aurora suit un fil dont on a débranché la prise : le fabricant de la planche d’un côté, l’éditeur de la plateforme de l’autre. Et au milieu : l'écosystème de l'escalade indoor qui dépend de leur entente. Les deux entreprises ont engagé des actions en justice. Nous avons enquêté pour faire la lumière sur la manière dont les faits se sont déroulés, ce que chacun avance et ce que cela implique pour les salles et les grimpeur·ses. © Vertige Media Elles ont envahi les salles comme une évidence : un plan inclinable, des centaines de prises, une application qui allume, mémorise, synchronise, et transforme l’entraînement en langage commun. Une Kilter Board , c’est la promesse d'un saut dans la modernité. Dans la réalité, c'est un pan inclinable aux prises rétro-éclairées par LED, piloté par une application. Pour fonctionner, il faut l’ensemble : appli + kit LED (contrôleur + rubans). Arrivées à la fin des années 2010 , ces boards connectées se sont imposées comme un standard d’entraînement : de l’ordre de 8 000 à 30 000 € selon la taille et la configuration (hors cadre, tapis et pose), en échange d’un flux de contenus « prêts à jouer » et d’une base mondiale qui relie les grimpeur·ses d’un mur à l’autre. Derrière la magie apparente, un point faible : le lien d'attachement vital entre la planche (le hardware) et « le cerveau » (l’appli + LED). Quand l'union vacille, tout le système peut s'écrouler. Et depuis des mois, Kilter (fabricant américain à l’origine de la Kilter Board) et Aurora (entreprise canadienne qui opère l’application et fournit les kits LED pour plusieurs acteurs) s’opposent en justice. Ce qui se réglait autrefois par mails et coups de fil se plaide désormais à la barre, aux États-Unis comme au Canada. Et au milieu, les salles d'escalade tentent de suivre. Avec tous les signaux d'alerte qui clignotent. Été 2025, l'affaire commence à sortir. Le 22 juillet, Kilter porte réclamation devant le tribunal fédéral du District du Colorado : la société affirme avoir co-conçu l’app Kilter Board, dit avoir versé plus de 4,8 millions de dollars dans le cadre de cette relation commerciale et reproche à Aurora des restrictions : accès aux données clients, conditions de fourniture des kits LED. Kilter réclame un procès avec jury et plus d’un million de dollars de dommages-intérêts. Le 27 août, en Colombie-Britannique, Aurora soutient en retour que Kilter a commercialisé des kits non-Aurora et les a connectés à l’application Aurora en contradiction avec un accord intérimaire de 2024, tout en développant une app « modélisée » sur la sienne. Aurora demande des injonctions et des dommages-intérêts. La planche et le cerveau À l’origine, un pan n’est qu’un plan inclinable et une imagination collective : on grimpe, on tombe, on recommence. L’arrivée de l’application déplace le centre de gravité : elle allume les prises, archive les essais, synchronise les murs... La planche cesse d’être un objet isolé pour devenir un nœud de réseau. On rejoue des classiques venus d’ailleurs, on compare des tentatives entre salles, on suit des ouvreur·ses favori·tes, on marque des « projets », on revient, on valide. L’entraînement n’est plus seulement une suite de blocs, c’est une chronologie de données : temps passé, réussite/échec, tentatives, ressentis, parfois même des vidéos qui documentent la progression. « Avoir une board d’entraînement qui repose sur une application et ne pas avoir le contrôle de cette application, c’est comme conduire une voiture à deux : l’un tient le volant et l’autre appuie sur les pédales » Alex Ruiz, co-fondateur & directeur des opérations de Shiny Wall Ce basculement entraîne une autre révolution, discrète mais décisive : la standardisation des contenus. Un même problème existe sur des dizaines de boards , avec la même cartographie lumineuse. Un bug d’alignement ou une mise à jour d’algorithme peut donc impacter, en une seconde, des milliers de sessions. L’app devient alors éditeur, arbitre et mémoire : elle sélectionne ce qui est visible, ordonne ce qui est recommandable, nettoie ce qui est obsolète. Derrière, il y a de la modération, du classement, des règles d’interopérabilité. Bref, toute une gouvernance. Et avec elle, des coûts de sortie : plus l'historique est riche et les communautés actives, plus il est difficile de changer de cerveau sans perdre une partie du « capital d’entraînement ». Dans un univers indoor où tout se renchérit — loyers, énergie, masse salariale — la promesse est irrésistible : un outil lisible pour le public, dense en contenus, économe en ouvertures à gérer au quotidien, capable d’animer un mur en trois clics. Au point que « Kilter » est devenu, par abus de langage, un nom générique. Mais le miracle a une condition technique souvent sous-estimée : la continuité logicielle. Tant que la board et l’ app se comprennent, tout roule. Dès que l’application ne reconnaît plus ce à quoi elle parle — contrôleur, rubans, protocole — l’édifice vacille : classements figés, blocs inaccessibles, prises qui s’allument à contretemps, support qui renvoie au contrat. Dans un monde de pans « intelligents », l’intelligence n’est rien sans la stabilité du lien. Un mur, deux philosophies Techniquement, une Kilter Board — comme toute board du marché — a besoin d’une application et d’un kit LED (contrôleur + rubans). À partir de là, deux lignes stratégiques se dessinent, et elles ne racontent pas la même histoire du risque. « Nous avons mis à jour nos conditions d’utilisation le 27 février 2023, en réponse à l’évolution de notre relation avec Kilter » Peter Michaux, fondateur d’Aurora La première consiste à s’appuyer sur une plateforme tierce qui mutualise le cerveau pour plusieurs fabricants. C’est l’option historique de Kilter, comme celle de Tension, un autre acteur qui collabore également avec Aurora. Will Anglin, président de Tension (à Denver dans le Colorado), nous résume le calcul industriel : « La stabilité et les fonctionnalités de l’application Aurora et du kit LED restent, à mon avis, inégalées. Développer et maintenir les logiciels et le matériel nécessaires pour que les utilisateur·rices puissent interagir facilement avec des boards standardisées n’est pas une mince affaire ». Le bénéfice est clair : on délègue le plus fragile — le logiciel — à ceux dont c’est le métier, à condition d’entretenir la relation : « Il est nécessaire que les fabricants de cadres muraux et les développeurs d’applications entretiennent des relations solides et mutuellement bénéfiques. » Traduction : l’interopérabilité n’existe que si le contrat tient. La seconde philosophie est de maîtriser l’application en interne pour garder l’entièreté de l’expérience. C’est la route choisie à Barcelone par Shiny Wall, une marque qui conçoit des pans d’entraînement connectés et édite sa propre application. Alex Ruiz, co-fondateur & directeur des opérations, assume le surcoût initial : « Bien sûr, travailler sur l’application nous prend du temps et nous rencontrons quelques problèmes pour trouver la meilleure façon de faire les choses, mais cela n’est rien comparé aux avantages. » L’image est parlante : « Avoir une board d’entraînement qui repose sur une application et ne pas avoir le contrôle de cette application, c’est comme conduire une voiture à deux : l’un tient le volant et l’autre appuie sur les pédales. » Ici, le risque se déplace : moins d’aléas contractuels, plus d’efforts en recherche et développement. Dans l’affaire qui nous occupe, Kilter a choisi l’objet, Aurora la plateforme. Deux choix rationnels, deux dépendances différentes — et un frottement inévitable dès que les règles d’usage se resserrent. L'enchaînement procédural Sur le plan documenté, le premier jalon opposable est la mise à jour des conditions d’utilisation ( Terms of Use ) d’Aurora, datée du 27 février 2023. Selon Peter Michaux, fondateur d’Aurora, cette mise à jour répond à des échanges avec Kilter devenus conflictuels et confus dès août 2022. Autrement dit, la formalisation de ces règles s’inscrit dans un contexte déjà tendu, et ne constitue pas le point de départ de la discorde. Deux éléments centraux sont formalisés : une clause d’usage autorisé réservant l’application au matériel fabriqué par Aurora ( il s’agit d’une limitation contractuelle d’usage, non d’une impossibilité technique, ndlr ) et l’interdiction d’ingénierie inverse. Peter Michaux nous le résume ainsi : « Nous avons mis à jour nos conditions d’utilisation le 27 février 2023, en réponse à l’évolution de notre relation avec Kilter ». Dans la foulée d’une relation qui s’était déjà tendue, Kilter et Aurora signent en avril 2024 un accord d’achat intérimaire. Ce document contraignant, en vigueur jusqu’à ce qu’un autre accord le remplace, a permis de reprendre les relations commerciales sur des bases formalisées et écrites, tout en travaillant à la résolution de leurs différends. Il fixe : (i) les conditions d’achat des kits LED d’Aurora, (ii) les conditions d’utilisation de l’ app — incluant une clause d’usage autorisé stipulant que l'application est permise uniquement avec du matériel fabriqué par Aurora (limitation contractuelle) et l’interdiction d’ingénierie inverse, (iii) une politique de confidentialité. Comme nous le précise Peter Michaux : « Ces conditions incluaient celles sous lesquelles nous avions toujours travaillé, même si elles n’avaient pas toutes été formalisées dans un seul document auparavant ». Le 22 juillet 2025, Kilter saisit le tribunal fédéral et déroule sa version. La société affirme avoir co-conçu l’application Kilter Board avec Aurora et avoir investi plus de 4,8 millions de dollars dans cette relation commerciale. Elle reproche à Aurora d’avoir « relooké » l’ app pour des acteurs concurrents, d’avoir restreint l’accès à des données clients partagées et d’avoir conditionné la fourniture de kits LED à de nouvelles conditions. Selon la plainte que nous avons consultée, Kilter reproche à Aurora d’avoir rompu le contrat et de ne pas avoir joué franc jeu. À défaut, Kilter évoque des promesses non tenues et un avantage indû. Le texte mentionne aussi un raccourcissement unilatéral de garantie, des défaillances sur une série de kits livrés en 2024, ainsi que des propos nuisibles rapportés chez des clients. S’ajoutent des accusations de pratiques commerciales trompeuses et d’ingérence dans ses relations d’affaires. Kilter demande un procès avec jury et plus d’un million de dollars de dommages-intérêts. « Malgré des années d'efforts de bonne foi pour trouver une solution, l'obstruction continue d'Aurora et la perturbation intentionnelle de l'expérience client n'ont laissé à Kilter d'autre choix que d'aller de l'avant de manière indépendante. Nous lançons une nouvelle application et un nouveau système de kit d'éclairage afin de rétablir la fiabilité, l'innovation et le soutien total à la communauté des grimpeur·ses » Kilter Côté canadien, Aurora dépose son assignation le 27 août 2025 et expose ses griefs. Selon ce document, que nous avons également pu consulter, Aurora soutient que Kilter aurait mis sur le marché des kits LED non-Aurora en les présentant comme des produits Aurora, puis aurait connecté ce matériel « non autorisé » à l’application Aurora, en contradiction — selon Aurora — avec l’accord intérimaire de 2024 (conditions d’achat, d’utilisation, confidentialité, droit applicable). Aurora soutient également que Kilter développerait et testerait une application concurrente « modélisée » sur la sienne, en violation des clauses d’ingénierie inverse et de dérivés. La société demande au tribunal à la fois des injonctions, pour encadrer l’usage de l’application et du système LED le temps que l’affaire soit jugée, ainsi que des dommages-intérêts. À la date de publication de cet article, aucune décision sur le fond n’a été rendue. Aucune des versions n’a, juridiquement, valeur d’établissement des faits. Nous nous en tenons donc aux documents et aux positions officielles communiquées. La ligne de Kilter Dans le vacarme technique, Kilter choisit la bannière du service. Les réponses que la société nous adresse en réponse à nos questions s’ouvre comme une promesse… tout en pointant du doigt l’obstacle : « Kilter fournit des produits et un service client de la plus haute qualité à la communauté des grimpeur·ses. Malheureusement, la décision d'Aurora de retenir les kits d'éclairage et de restreindre l'accès aux données clients partagées entrave la capacité de Kilter à assister ses utilisateur·rices. Nous espérons que ce litige pourra être résolu à l'amiable et sans qu'Aurora ne supprime les informations de nos clients ». « Les problèmes sont apparus juste après l’installation du mur. Lorsque nous avons contacté Aurora pour nous référencer, ils ont détecté que le contrôleur LED installé n’était pas le leur et que Kilter semblait copier leur matériel  » Alan Menéndez, gérant de One Move (Espagne) Le ton est posé : qualité, continuité, et un grief central — l’accès aux briques qui font tourner la machine. Puis Kilter pousse la porte suivante : si la relation se grippe, l’entreprise revendique le droit d’avancer seule : « Malgré des années d'efforts de bonne foi pour trouver une solution, l'obstruction continue d'Aurora et la perturbation intentionnelle de l'expérience client n'ont laissé à Kilter d'autre choix que d'aller de l'avant de manière indépendante. Nous lançons une nouvelle application et un nouveau système de kit d'éclairage afin de rétablir la fiabilité, l'innovation et le soutien total à la communauté des grimpeur·ses ». On entend ici le déplacement stratégique : sortir du tête-à-tête, reconstituer un « cerveau » à part entière et promettre de la stabilité. Reste à situer l’histoire commune : Kilter revendique sa place dans la genèse du logiciel qui a fait école : « Kilter et Aurora ont développé conjointement l'application Kilter Board. Kilter a également fourni la majeure partie du financement. Nous restons fiers de nos innovations et de notre communauté, et nous continuerons à donner la priorité à la transparence, à la fiabilité et à l'expérience d'escalade que nos clients méritent ». Le message est clair : antériorité, mise de fonds, et cette dialectique très américaine de la transparence et de la fiabilité comme preuves d’amour aux utilisateur·rices. Enfin, un clin d’œil de calendrier — manière de dire que le chantier n’est pas une menace, mais une feuille de route : « Nous sommes impatients de vous en dire plus sur la nouvelle application Kilter et le kit d'éclairage, conçus pour les grimpeur·ses, par des grimpeur·ses, dans les semaines à venir ». Prises ensemble, ces réponses dessinent un récit d’autonomie revendiquée : Kilter se présente à la fois comme gardien du standard vécu par les salles et comme architecte d’un futur. Ce sont leurs mots, leur tempo, leur promesse. Le reste — la compatibilité réelle, les migrations sans perte, la tenue du service — se jugera à l’épreuve des séances, là où une phrase marketing ne pèse jamais bien lourd face à une LED qui refuse de s’allumer. La vérité du terrain Reste à descendre du contrat à la prise qui s’allume — ou pas. À Gijón (Espagne), Alan Menéndez, gérant de One Move, décrit la séance qui déraille : « Les problèmes sont apparus juste après l’installation du mur. Lorsque nous avons contacté Aurora pour nous référencer, ils ont détecté que le contrôleur LED installé n’était pas le leur et que Kilter semblait copier leur matériel. À partir de là, les incidents ont commencé : l’application ne fonctionnait pas correctement (la connexion entre les utilisateur·rices et les appareils échouait, ndlr) et le système LED présentait des comportements étranges — des lumières qui ne correspondaient pas ou avec des couleurs incorrectes s’allumaient ». Ce témoignage rapporte la lecture d’Aurora (« contrôleur non Aurora »). Cependant, nous n’avons pas pu la vérifier de manière indépendante. Kilter, de son côté, évoque des bugs sur une série de kits livrés en 2024 dans sa plainte et sa déclaration publique. Autrement dit, deux explications coexistent, et l’affaire se jouera ailleurs que dans une salle espagnole. Ici, l’essentiel est tangible : sessions hachées, couleurs incohérentes, tentatives non enregistrées, classements figés — et un staff qui bascule en mode dépannage pendant que la file s’allonge. Ce que cette scène met en lumière, ce n’est pas « qui a raison », mais où se situe la fragilité : au point de jonction entre appli, contrôleur et rubans. Dès qu’un maillon « peut être » considéré comme non reconnu ou non autorisé, l’incident n’est plus un simple aléa technique : c’est une rupture de continuité vécue par l’usager, avec un coût immédiat pour la salle (temps, réputation, remboursements). À très court terme, les questions ne sont pas juridiques, elles sont pratiques : Qui pilote le ticket quand ça décroche (appli, contrôleur, board) et dans quel délai ? Quelles versions (firmware/app) sont exigées pour que tout se parle aujourd’hui ? Que deviennent les données de séance (historique, projets, classements) en cas de panne prolongée ou de changement de « cerveau » ? C’est après ce constat de terrain que le droit reprend la main, non pour arbitrer une LED capricieuse, mais pour dire ce qui a le droit de parler à quoi — et à quelles conditions. Après le contrat, la réalité Pour démêler ce qui relève de la technique et ce qui tient au contrat, nous avons soumis le sujet à Maître Rahou, avocate en Propriété Intellectuelle (IP) et en Technologies de l'Information (IT). Son regard, précautionneux — et c’est le principe de prudence ici — ne préjuge pas de l’issue, mais remet des jalons là où l’intuition s’égare souvent. D’abord, dit-elle en substance, le « cerveau » d’une board n’est pas une idée mais une forme : tant que rien n’a été cédé noir sur blanc, la propriété intellectuelle du logiciel original appartient à celui qui l’a écrit. À l’inverse, l’idée — allumer des prises, synchroniser des tentatives, classer des blocs — ne se protège pas. Toute la ligne de crête est là : copier un actif protégé (du code, une architecture originale) tombe sous la contrefaçon ; redévelopper une solution visant la même finalité sans reprendre l’actif d’autrui peut rester licite. Encore faut-il le prouver : distinguer une ressemblance fonctionnelle de la reprise d’un code n’est pas un débat d’opinion, c’est une affaire d’éléments techniques. Vient ensuite ce que le terrain appelle parfois « compatibilité », et que les juristes nomment contrat. Les clauses de « connexions autorisées » et d’interdiction d’ingénierie inverse ne sont pas des notes de bas de page : elles fixent ce qui a le droit de parler à quoi — application, contrôleur, rubans — et à quelles conditions. Dans notre affaire, la mise à jour des conditions d’utilisation d’Aurora le 27 février 2023, puis l’accord d’achat intérimaire d’avril 2024, ont précisément pour effet de formaliser ce cadre. Si une partie branche du matériel que l’autre n’autorise pas, la question n’est plus seulement technique : elle devient contractuelle, et peut fonder des demandes d’injonctions ou de dommages-intérêts si le juge suit cette lecture. Que regardera un tribunal ? « Le texte, la chronologie et la preuve », résume Maître Rahou. Le texte : quelles clauses exactes, dans quel ordre, avec quel droit applicable ? La chronologie : qui a fait quoi, quand, au regard des dates charnières (conditions 2023, accord 2024) ? La preuve : similitude de code ou simple convergence fonctionnelle ? À cela s’ajoutent les effets allégués — accès aux données, compatibilités, support — et la proportionnalité des remèdes sollicités. Le reste — rumeurs, impressions de terrain — pèse peu face à un micrologiciel documenté. Au fond, la querelle Kilter–Aurora tient dans une équation simple et cruelle : plus le logiciel organise l’expérience, plus il gouverne l’objet. La justice dira où passe la frontière entre une interopérabilité organisée par contrat et une reproduction interdite. En attendant, rappelle l’avocate, la meilleure protection des acteurs tient dans la documentation : ce qui est branché, ce qui est modifié, sous quel titre — et à quelle date. Le droit n’éteint pas les LED. Il dit seulement qui a le doigt sur l’interrupteur.

  • Guérin et la littérature de montagne : « S’ouvrir, c’est la seule façon de rester vivants »

    En trente ans, les Éditions Guérin rachetées par Paulsen en 2011, ont sans doute publié ce qui se fait de mieux dans la littérature de montagne. À l’occasion de leur anniversaire cet automne, il fallait donc aller voir celui qui a pour mission de perpétuer l’héritage et de tirer le fil rouge de l’avenir de la maison. Passé, présent, futur : Charlie Buffet s’offre à volonté. Charlie Buffet, taille patron © Vertige Media Il suffit parfois de trois livres sur une table pour provoquer une émotion. Quand Charlie Buffet époussette du petit doigt la broutille invisible du livre qu’il tient dans la main, un ange passe. Puis une confidence survient : « Pour moi, Bonatti représente ce qu’il y a de plus pur dans l’alpinisme. C’était un homme en accord absolu avec ses principes, capable de raconter magnifiquement son rapport à la montagne  ». Sur le bureau, reposent trois petits livres rouges. Assis sur un fauteuil à roulettes, le directeur éditorial les manipule du bout des doigts. Cet automne, la maison d’édition fête ses 30 ans. Et pour l’occasion, elle republie deux textes sur l’histoire de l’alpinisme : Le Pilier  de Walter Bonatti ( alpiniste italien du siècle dernier, ndlr ) et Sur l’Annapurna  de Louis Lachenal ( alpiniste français du siècle dernier, ndlr ). Puis un autre intitulé L’amont des sources , de l’anthropologue Nastassja Martin qui explore des pistes de réflexion radicales pour penser la disparition des glaciers. « Ce sont trois livres qui définissent nos engagements, souffle Charlie Buffet . L’axe que j’ai voulu donner à cet anniversaire, c’est d’affirmer qu’une maison d’édition n’est pas définie par son passé mais par ce qu’elle va chercher. » Charlie et la chocolaterie À 60 ans passés, il faut dire que ce journaliste de formation   tient un sacré héritage au bout des doigts. À 30 ans, et désormais intégrée au sein des Éditions Paulsen, la collection Guérin fait figure d’autorité littéraire dans le landerneau des récits montagnards. Ses couvertures rouges sont même devenues cultes dans le milieu. Ce passé oblige. Et forme un défi permanent : perpétuer l'héritage d'une maison mythique dans un monde de la montagne en mutation accélérée. Depuis son fauteuil, Charlie Buffet acquiesce, puis reformule : « 30 ans d'édition, c'est un beau patrimoine. Mais ce qui nous caractérise vraiment, ce sont nos questionnements sur ce qui se passe aujourd'hui. On reste à l'écoute, on reste curieux, on reste sérieux dans notre tentative de trouver le sens de ce que vivent les acteurs de la montagne ». En 2025, quand il s’agit de montagne, le sens de l’ascension peut flécher vers plusieurs parcours différents. La boussole de Guérin ? « Il faut qu’il y ait de la pente », résume son directeur éditorial dans un sourire. Mais aujourd’hui, les sentiers des reliefs sont foulés par de nouvelles personnes. La pente est devenue tendance et pose des problèmes en escalier. Parmi eux : concilier la tradition littéraire alpine avec l'émergence des influenceurs sur les réseaux sociaux. Ou maintenir l'exigence éditoriale tout en répondant aux impératifs économiques d'un groupe dirigé par un milliardaire suisse : Frederik Paulsen. © Vertige Media C’est donc un ancien journaliste – contributeur de Libération , du Monde , d’ Alpinisme et Randonnée  et auteur de plusieurs ouvrages de référence sur la montagne – à qui l’on a confié la direction éditoriale de la collection Guérin. Aujourd’hui, Charlie Buffet incarne tous les défis qui s’y rattachent. Pas de quoi faire rougir le soixantenaire au visage émacié, dont on ne saurait dire si les traits tirés sont la conséquence de ses courses en montagne ou des nuits grignotées par la lecture. Charlie Buffet est conscient de ses responsabilités. Mais préfère d’abord rappeler une certitude : Guérin, c’est d’abord Michel. Le rouge et l’espoir En 1995, Michel Guérin, ancien publicitaire reconverti dans l’édition, lance sa propre maison. « C’est sûr que ça commence par le rouge , relance Charlie Buffet. Il venait de la pub, il avait un vrai sens du marketing. Si vous regardez les archives des alpinistes dans les années 50, tout le monde grimpait en chaussettes rouges. Michel a compris qu’il y avait un code, un dress code pourrait-on dire aujourd’hui. Le choix du rouge pour alerter, pour toucher un large public, ça vient de là.  » La couleur emblématique devient rapidement le fil conducteur d'un catalogue qui se distingue aussi par sa cohérence éditoriale. Car Michel Guérin, autodidacte passionné, développe une approche unique : faire de la montagne une affaire de mots. « Michel était une tête chercheuse , reprend Charlie Buffet. Il ne dormait que quatre heures par nuit. Il pouvait se passionner aussi bien pour l'alpinisme que pour tout ce qui passait à sa portée. Sa curiosité était insatiable.  » « C'est aussi dans cet esprit que la maison s'est construite : donner la parole à ceux qu'on avait fait taire » Charlie Buffet Dès ses débuts, la maison se distingue par des choix éditoriaux audacieux. En 1996, Michel Guérin prend une décision qui va même marquer l'histoire de l'édition alpine : il publie la version non censurée des Carnets du Vertige  de Louis Lachenal. Pour la première fois, le compagnon de cordée de Maurice Herzog lors de la conquête de l'Annapurna en 1950 peut s'exprimer en dehors du joug de son chef d’expédition. Un événement majeur dans l'histoire de l'alpinisme français. « C'est la première fois qu'on déterrait un texte polémique sur la montagne  », souligne Charlie Buffet. « Herzog est alors passé pour un censeur, quelqu'un qui avait réécrit l'histoire. Michel Guérin a eu le courage de publier la vérité de Lachenal. C'est aussi dans cet esprit que la maison s'est construite : donner la parole à ceux qu'on avait fait taire ». Cette approche iconoclaste fait rapidement des Éditions Guérin une référence incontournable. La maison publie les grands noms de l'alpinisme français et international et fidélise une communauté de lecteur·ices passionné·es. Mais cette réussite reste précaire. « Michel faisait absolument tout, et tout seul , confie Charlie Buffet. La maison avait de bonnes intuitions, était reconnue, mais elle avançait sur une ligne de crête  » En octobre 2007, Michel Guérin meurt brutalement à l’âge de 55 ans. L'onde de choc traverse toute la communauté alpine. À l'époque, Charlie Buffet vit à Pékin. C'est Marie-Christine Guérin, veuve du fondateur, et Christophe Raylat, figure connue du milieu et rédacteur en chef de Montagnes Magazine , qui le contactent. « Tout le monde était désemparé , se souvient Charlie Buffet. On se demandait si on allait réussir à continuer, si la maison allait survivre… » Depuis la Chine, le journaliste participe alors à distance aux « petits conseils éditoriaux » créés pour sauver la maison. « Au départ, on me sollicitait uniquement pour rattraper des textes, précise l’intéressé en faisant le signe des guillemets . Autrement dit, des projets qui étaient mal embarqués et que je devais relever. Parfois, il n'y avait que deux chapitres écrits à 15 jours de la date limite de rendu.  » Par la force des choses, le journaliste s'investit de plus en plus. En une décennie, il publie pas moins de huit ouvrages et orchestre l’édition d’une encyclopédie monumentale intitulée 100 Alpinistes,  publiée à l’occasion des 20 ans de Guérin. Nous sommes en 2015 et ironie de l’histoire, c’est la même année que les Éditions Guérin sont radiées du registre du commerce. Quatre ans auparavant, le richissime entrepreneur-explorateur suédois, Frederik Paulsen, avait racheté la totalité de l'ancienne maison. Le rachat est vécu comme un soulagement de la part des proches du fondateur des livres rouges. D’aucuns pensent même que c’est une opportunité. En quelques années, l’investissement du milliardaire nordique va leur donner raison : Guérin devient une collection qui augmente sa production d’ouvrages. Frederik Paulsen installe les équipes qui se professionnalisent dans des bureaux du 6ème arrondissement de Paris. « Si Guérin est devenu une référence, c’est par la qualité de ses textes. Il faut que ce bouquin rouge, quand vous l’avez entre les mains, vous ne le lâchiez plus  » Charlie Buffet Il arrive à Charlie Buffet de regarder par la fenêtre pour chercher des réponses dans le bal des voitures qui roulent sur le boulevard Saint-Germain. Nous sommes situés à l’étage des bureaux des Éditions Paulsen mais lui préfère travailler en bas, avec les équipes. « Je suis souvent de passage vous savez  », indique celui qui habite en région parisienne et qui part souvent en vadrouille, dans les pentes. Qu’importe, depuis 2017, le journaliste-auteur peut profiter des atours de l’adorable petite cour du bâtiment dans la peau du nouveau directeur éditorial de la collection Guérin. « Je n’étais pas là lors du rachat donc... , sourit-il en esquivant une question. Ce qui ne m’a quand même pas empêché de savoir que les intentions de Frederik Paulsen n'étaient pas de se mêler de politique éditoriale . » Depuis huit ans, Charlie Buffet l'affirme : il travaille en toute liberté. « La seule réponse que je peux vous donner, c’est qu'on ne me dicte pas ce que je dois publier.  ». Caresse sur un livre. Un ange passe. Puis une relance : « Ce qui ne veut pas dire que je ne suis pas ouvert aux suggestions. L ors d’une de ses explorations en Antarctique, Frederik Paulsen a rencontré un scientifique qui avait fait un bouquin sur l’Everest. J’ai trouvé ça intéressant. J’ai essayé de le traduire. Il peut donc y avoir une interférence éditoriale [sic] mais je reste comptable de tout ce que je publie  » Pour autant, le directeur éditorial de Guérin n’évolue pas dans un vide économique. Après 30 ans, la collection Guérin doit garder le pied sûr face au vertige de la rentabilité. « La pression que met Frederik Paulsen, c’est qu’il veut une boîte qui ne s’installe pas dans un déficit , pose Charlie Buffet. Il veut qu’on agisse avec la tension du  “ça doit marcher”. Je suis obligé d’intégrer ça. Une maison comme celle-ci doit être durable. » Problème de niche Pour y parvenir, Charlie Buffet peut compter sur une dizaine de personnes autour de lui. Une petite équipe qui fait en sorte de garder le cap de l’objectif sommital : 12 livres par an. « C’est physiquement ma limite , confie l’éditeur. Sortir un bouquin par mois, c’est déjà énorme.  » D’autant plus que ce dernier lit tout, traduit tout, édite tout. Et se paie même parfois le luxe de publier ses propres livres comme le dernier en date sur Claude Jaccoux, connu comme le doyen des guides de haute-montagne du pays :  L’invitation à l’altitude . (Paulsen, 124p, 21 euros). Charlie Buffet est à hue et à dia. Le syndrome Michel Guérin ? Pas tout à fait. « Michel était très tourné vers l’extérieur, un peu moins centré sur les textes , répond-il. Moi je suis plus dans l’interne, dans la qualité des textes. Je suis éditeur. Je ne laisse pas passer un mot que je n’assume pas. Et je vais vous dire, si Guérin est devenu une référence, c’est par la qualité de ses textes. Il faut que ce bouquin rouge, quand vous l’avez entre les mains, vous ne le lâchiez plus. » Charlie Buffet dans les bureaux des Éditions Paulsen, à Paris, en septembre 2025 © Vertige Media Difficile de savoir si la greffe prend bien chez l’ensemble de la communauté de lecteur·ices. En revanche, certains succès commerciaux donnent raison à Charlie Buffet. À commencer par le livre de Stéphanie Bodet . Intitulé À la verticale de soi  (Paulsen, 304p, 25 euros), l'ouvrage a dépassé les 21 000 exemplaires vendus. « Je suis très fier , confie l’éditeur. Parce que c'est le premier livre d’escalade que j’ai fait. C’est vraiment un livre de grimpeuse. » D’ordinaire, le directeur éditorial indique que la maison ne tire jamais en dessous de 2000 exemplaires. « Ce qui me rassure ,  c’est qu’on a un lectorat hyper fidèle , continue-t-il. Nous avons pas mal de lecteur·ices qui achètent tous les livres que l'on publie chaque année. » Charlie Buffet n’est pas un homme de chiffres. À chaque question qui aborde une donnée, il se gratte la tête et nous renvoie à notre travail de vérification. L’éditeur est beaucoup plus loquace quand il s’agit de penser à l'avenir et d’aborder les enjeux éditoriaux majeurs. « On est un éditeur de niche , plante-t-il. Mais il ne faut pas que l’on s’enferme. Il faut pousser les murs de la niche, aller chercher de nouveaux publics. C’est la seule façon de rester vivants. » « Je suis obligé de penser contre moi, répond Charlie Buffet. Spontanément, je n’ai aucune envie d’aller vers les influenceurs. Mais, en tant qu’éditeur, je ne peux pas m’interdire d’essayer de savoir comment la montagne communique avec le grand public » Charlie Buffet Benjamin Védrines vs Inoxtag Comme si la douzaine de livres Guérin ne suffisait pas, Charlie Buffet a rédigé cet été une série en six épisodes pour Le Monde , intitulée Everest Business . Dans le premier volet, le journaliste consacre une large place à la récente expérience d’Inès Benazzouz alias Inoxtag. « On s’écrit , livre-t-il. Inoxtag me répond à chaque fois très vite, très gentiment. Ça ne va pas plus loin pour l’instant mais j’essaie.  » Essayer quoi ? « De le faire publier chez nous » , lâche-t-il du tac au tac. Il y aurait de quoi rougir. La collection Guérin essaie de publier un influenceur. Cela pourrait choquer, surtout au moment où la maison publie un livre-confession de Benjamin Védrines ( Solitude, ndlr ) (Paulsen, 148p, 21 euros). Lui qui incarne peut-être aujourd’hui le mieux la tradition alpine. D’un côté Védrines, de l’autre Inoxtag. Le grand écart ? « Je suis obligé de penser contre moi , répond Charlie Buffet. Spontanément je n’ai aucune envie d’aller vers les influenceurs. Mais en tant qu’éditeur, je ne peux pas m’interdire d’essayer de savoir comment la montagne communique avec le grand public. Et nous devons tous l’avouer, Inoxtag communique bien avec le public. C’est un passeur. Et le rôle d’une maison d’édition aujourd’hui, c’est d’être à l’écoute des passeurs.  » Le directeur éditorial porte un regard bienveillant sur toute cette nouvelle génération qui s'attaque aux pentes. Le souci ? De Nadir Dendoune – le journaliste franco-algérien qui a gravi l'Everest en 2008 sans expérience en alpinisme – qui a publié chez JC. Lattès Un tocard sur le toit du monde  (221p, 18 euros) à Mathis Dumas – le guide d’Inoxtag dans tous ses films –  qui vient de publier une autobiographie illustrée, L’Ascension , chez Michel Lafon (208 p, 22,95 euros), Charlie Buffet voit chacun de ses membres lui passer sous le nez. C’est donc tant bien que mal que l’éditeur essaie d’agrandir la niche. De son propre aveu, c’est un travail de longue haleine, qui prend du temps chez Guérin, dont le public est cornaqué par les puristes. « Je me souviens pour l’encyclopédie des 20 ans, je me suis battu pour imposer Kilian Jornet dans les 100 Alpinistes , reprend l'intéressé. À l'époque, tout le monde me disait que c’était n’importe quoi. Aujourd’hui, non seulement Kilian a fait taire tout le monde avec ses performances mais il a aussi publié des textes sur la montagne qui sont magnifiques  ». L’imposer dans une encyclopédie servira de valeur étalon pour la suite : «  C’est sans doute la décision la plus contestée, mais aussi l'une des plus importantes que j’ai prise dans ma vie d’éditeur ». Cela dit, parfois, la fortune d’un milliardaire suédois ne suffit pas. Bien qu'il a plusieurs fois obtenu le blanc-seing de « l’ultra-terrestre », les traductions de ses textes ont toujours filé ailleurs. Encore une fois. Seul l’avenir dira si le directeur éditorial parvient à afficher un membre de la « nouvelle génération d'alpinistes » à son tableau de croix. En attendant, le directeur éditorial le martèle : « Dans les années 50, la France entière pouvait se projeter dans les alpinistes grâce aux grandes expéditions alpines.   Aujourd’hui, ces alpinistes ont des visages différents  ». Comme beaucoup de choses désormais, l'accès au savoir sur la montagne est de plus en plus fragmenté et le prétendu « effet Kaizen » en a dynamité les codes. Dans le fracas d’un monde qui change, Charlie Buffet a bien entendu la détonation. En regardant en haut, il faudra manifestement rester dans la pente. Et être très attentif, pour pouvoir surfer sur l’avalanche.

  • Le plus grand mur d'escalade naturel au monde va être détruit pour une autoroute

    À Buenos Aires, La Palestra Nacional de Andinismo , unique infrastructure d'entraînement en roche naturelle de 2 400 m², est menacée de démolition par l'extension d'un pont autoroutier. Depuis six ans, les grimpeur·ses se mobilisent contre ce projet de 15 millions de dollars qui priverait la capitale argentine — et la communauté internationale — d'un patrimoine sportif irremplaçable. (cc) James Qualtrough / Unsplash Le soleil de septembre tape fort sur les dalles d'ardoise. Dans le quartier de Núñez, au nord de la capitale argentine, se dresse un double mur de 17 mètres, hérissé de fissures naturelles qui serpentent vers le ciel. La Palestra Nacional de Andinismo — littéralement « centre d'entraînement national d'alpinisme » — bourdonne comme chaque week-end depuis 1982. Une centaine de grimpeur·ses s'échauffent, répètent leurs mouvements, partagent leurs techniques sur ces 2 400 mètres carrés de pierre d'ardoise importée de la province de San Luis, située à 800 km à l'ouest de Buenos Aires. Pourtant, cette course contre la montre a pris un nouveau sens depuis que Jorge Macri, maire de la ville, a confirmé en décembre 2024 la démolition de ce qui est considéré comme le plus grand mur d'escalade urbain en roche naturelle au monde. Un patrimoine unique menacé par le béton L'enjeu dépasse largement les frontières argentines. Construite en 1982 au sein du Centre National de Haut Rendement Sportif (CeNARD), La Palestra reproduit fidèlement les difficultés techniques de la Cordillère des Andes : fissures parallèles, dalles, cheminées, autant d'éléments impossibles à retrouver dans les salles d'escalade classiques. « Nous n'avons pas de montagnes ici. Pour accéder à de la vraie escalade, il faut voyager deux heures en voiture ou 1 200 kilomètres  », explique Maria Perin au magazine américain Climbing . « Ce mur rocheux est notre montagne dans la ville.  » Face à La Palestra : un projet autoroutier de 15 millions de dollars mené par AUSA ( Autopistas Urbanas Sociedad Anónima ), l'entreprise publique chargée des infrastructures urbaines, pour étendre le pont Labruna. L'objectif ? Connecter l'Université de Buenos Aires au nouveau Parc de l'Innovation dans le cadre du plan de « modernisation » du nord de la capitale. « La coexistence avec La Palestra est impossible  », ont déclaré des sources de la municipalité au quotidien La Nación  pour justifier la décision, expliquant que l'espace aérien nécessaire au passage du pont ne permet pas de conserver le mur d'escalade en l'état. Cette bataille mobilise la communauté argentine et trouve des échos internationaux. Le 6 septembre dernier, plus de 100 grimpeur·ses ont manifesté dans les rues de Buenos Aires, arborant casques, baudriers et cordes, certains projetant de la poudre colorée dans l'air selon les images diffusées sur les réseaux sociaux. Leur slogan : « No a la Demolición » ( Non à la démolition, ndlr ). Une pétition lancée sur Change.org a déjà recueilli plus de 4 500 signatures de soutien international. Pour comprendre l'ampleur de la potentielle perte, il faut saisir ce que représente La Palestra pour la formation des grimpeur·ses. « Quand vous allez à El Chaltén ( capitale argentine de l'escalade et de l'alpinisme, située en Patagonie, ndlr) et qu'il y a une fissure dans la roche, vous êtes confiant pour l'escalader parce que vous avez fait la même chose à Buenos Aires  », expliquait l'économiste et instructeur Fabricio Gatti à Climbing Magazine . Cette infrastructure unique permet l'apprentissage de techniques impossibles à maîtriser ailleurs : placement de coinceurs dans les fissures, construction d'ancrages naturels, escalade de cheminées, rappels sur grandes longueurs. « Il n'y a pas d'autres endroits en Argentine (...) C'est pourquoi c'est si important pour nous. C'est le seul endroit où nous pouvons vraiment apprendre » Fabricio Gatti, moniteur d'escalade argentin Chaque semaine, entre 500 et 700 personnes fréquentent le site : grimpeur·ses amateur·ices et professionnel·les, mais aussi guides de montagne, pompiers, forces spéciales et personnel de secours en montagne. Les deux murs parallèles de 40 mètres de long offrent 150 voies de difficulté variée, des dalles lisses aux surplombs techniques, reproduisant fidèlement la géologie andine. Cette fonction pédagogique explique la mobilisation internationale. « Il n'y a pas d'autres endroits en Argentine — peut-être Mendoza, peut-être El Chaltén, mais ils sont très loin de Buenos Aires. C'est pourquoi c'est si important pour nous. C'est le seul endroit où nous pouvons vraiment apprendre  », soulignait Fabricio Gatti dans le même entretien. Six années de combat La bataille ne date pas d'hier. Dès 2019, lors de la première annonce du projet d'extension, les membres du Centro Andino Buenos Aires (CABA) avaient organisé une première manifestation et demandé le classement du site comme patrimoine culturel protégé. Sans succès. La situation s'est compliquée juridiquement : bien que La Palestra soit construite sur un terrain national (le CeNARD dépend du secrétariat aux Sports de la Nation), sa gestion est désormais municipale depuis la création du Parc de l'Innovation. En mai 2025, un juge municipal a accordé une mesure conservatoire suspendant temporairement la démolition, mais cette protection reste précaire. Les travaux du pont Labruna ont débuté en janvier 2025 pour une ouverture prévue mi-2026. « Nous ne savons pas ce que nous allons faire , confiait Fabricio Gatti à Climbing . C'est un vrai chaos. Nous ne savons pas ce qui va se passer.  » Face à la pression, la municipalité a proposé la construction d'une nouvelle palestra au Parc Olympique de Villa Soldati, dans le sud de Buenos Aires. Mais cette solution ne convainc pas la communauté. « Ils veulent construire un espace de bloc, et ce n'est évidemment pas la même chose  », expliquait Fabricio Gatti à Climbing . « Les prises de salle d'escalade ne sont pas comparables à la vraie pierre, surtout pour enseigner l'escalade traditionnelle, la construction d'ancrages et les techniques de fissures.  » Autres griefs : l'éloignement géographique, les problèmes d'accessibilité et surtout la capacité réduite. Alors que La Palestra peut accueillir plus de 400 personnes simultanément, le projet de remplacement ne pourrait en recevoir que 150 selon Rafael Masid, référent du Club Andino, interrogé par le média argentin Tiempo Argentino . Plus inquiétant encore : dix mois après l'annonce, aucun travail n'a commencé sur ce site alternatif. « La Fédération argentine de ski et d'alpinisme a signé un accord en février dernier pour la construction d'une nouvelle Palestra, mais nous sommes en octobre et il n'y a aucune nouvelle  », s'alarmait Rafael Masid dans le même média. L'héritage des « ladrilleros » Cette résistance s'enracine dans une tradition porteña ( habitante de Buenos Aires, du nom du port de la ville, ndlr ) vieille de plusieurs décennies. Dans les années 1950, les membres du Centro Andino Buenos Aires s'entraînaient le dimanche à Escobar, sur les hautes parois de brique d'une ancienne distillerie fermée depuis 1890. « Cela nous a valu le surnom de « ladrilleros » (les bricoleurs, ndlr) , que nous ont donné des Français qui avaient escaladé la face sud de l'Aconcagua et qui ont partagé un week-end avec nous dans ce lieu, surpris par l'habileté de nos grimpeurs s'entraînant sur la verticale absolue  », raconte Julio Corradi, membre à vie du Centro Andino, s ur le site officiel de l'organisation . C'est ce même Julio Corradi qui, en 1982, convainc le secrétaire aux Sports Alberto Dallo de financer la construction de La Palestra . Le projet mobilise la communauté entière : conception 100% argentine, importation d'ardoise depuis San Luis, collage minutieux de milliers de pierres pour reproduire les aspérités naturelles. Un grimpeur sur La Palestra de Buenos Aires (cc) bariloche1 / Wikimedia Commons Au-delà de Buenos Aires, la menace qui pèse sur La Palestra révèle une tension universelle entre développement urbain et préservation patrimoniale. Dans un monde où l'escalade connaît un essor sans précédent depuis son entrée olympique, la disparition de ce laboratoire unique interroge sur la capacité des métropoles à concilier croissance économique et héritage sportif. Car l'enjeu dépasse la simple question d'un équipement local. La Palestra incarne un modèle de formation qui a essaimé bien au-delà de l'Argentine, inspirant la création d'infrastructures similaires sur d'autres continents. Sa destruction enverrait un signal inquiétant : celui d'une époque où les considérations financières à court terme l'emportent systématiquement sur la transmission des savoirs et la préservation des lieux de mémoire. L'issue de cette bataille, attendue dans les prochains mois avec la décision judiciaire finale, résonnera donc bien au-delà du R í o de la Plata. Elle dira si les communautés sportives peuvent encore peser face aux logiques spéculatives, si le patrimoine peut résister à l'urgence du béton. Et dans une discipline où chaque prise compte, les voies potentiellement perdues de Buenos Aires seraient une leçon de moins pour les générations futures de grimpeur·ses du monde entier.

  • L'escalade explose mais on a un gros problème

    L'escalade est présentée comme « le sport qui monte » jusqu'à en faire l'une des disciplines les plus cools de ces dix dernières années. Cet effet de loupe médiatique produit un impensé : celui d'une pratique toujours réservée à une élite. La solution ? Changer de récit en présentant ce qui compte vraiment : des faits. (cc) mebrooks01 / Unsplash Vous connaissez l'effet de loupe ? Quand plusieurs médias parlent d’un même sujet de la même façon, cela produit ce qu’on appelle un biais de représentativité .  Deux millions de pratiquants. Un chiffre qui a doublé en deux ans. Des salles bondées qui poussent comme des champignons en centre-ville. Des compétitions incroyables. Des podiums à gogo. Des performances de dingos. Bref, c'est ça notre effet de loupe. Et vous l'avez compris, il grossit un soi-disant fait : l'escalade est devenue le sport le plus cool du monde. Dans Simulacres et Simulation (1981), un certain Jean Baudrillard disait ceci : « Le pouvoir n'existe plus que comme simulacre ». C'est une des citations les plus connues du philosophe français qui nous dit que nous vivons dans des représentations, souvent faussées par l'image, la médiatisation et le spectacle. Cette représentation médiatique de l'escalade cool crée l'illusion d'une démocratisation massive. Sauf que dans le réel, on raconte une toute autre histoire. Derrière la hype, les salles d'escalade tirent la langue. Des minorités sont discriminées. Toute une frange de la population n'a toujours pas accès à la pratique.  La grimpe coûte cher. En capital économique mais également en capital culturel. Résultat ? Vous retrouvez les mêmes personnes dans vos salles et au pied de vos falaises. Généralement des gens qui ont de l'argent, du temps et des codes. Ceci est d'abord un problème de récit. Plus nous dirons que l'escalade est juste cool, plus nous produirons un impensé : celui de réfléchir aux obstacles qui empêchent énormément de gens de pratiquer l'escalade. Comment rendre l'escalade réellement inclusive ? Comment permettre à celles et ceux qui n'ont ni le capital économique ni le capital culturel d'y accéder ? Il existe d'innombrables voies. Mais nous sommes convaincues qu'une des plus importantes reste celle du contre-récit. Questionner les barrières culturelles. Penser la grimpe au-delà des performances inaccessibles et des filtres Instagram. Visibiliser d'autres pratiques, d'autres corps, d'autres histoires. Jetons notre loupe et représentons une pratique accessible à toutes et tous. Alors là, oui, l'escalade sera vraiment cool. Vertige Media s'est donné une mission : traiter l'escalade comme un fait social, culturel et politique. En trois mots ? Ouvrir la voix.

  • Para-escalade : la lutte des cases

    Depuis un an, la para-escalade possède son ticket pour les Jeux Olympiques de Los Angeles 2028. Néanmoins, cette consécration cache une réalité plus complexe : une réduction drastique des catégories qui peut transformer l'inclusion en nouvelle forme d'exclusion. Comment un système conçu pour l'équité produit-il de l'injustice ? Analyse des rouages de la classification paralympique. Brayden Butler, athlète para-américain (RP2) lors des Championnats du Monde 2025 à Séoul © Nakajima/Timmerman/IFSC C'était il y a un an : l'arrivée officielle de la para-escalade au programme des Jeux paralympiques en 2028 à Los Angeles . Le monde paralympique célébrait alors une victoire. Le monde de l’escalade aussi. De loin, la nouvelle avait l’allure d'une décision historique, progressive, impactante. Pourtant, lorsqu’on se penche sur les détails, cette victoire a des conséquences au goût plus amer. Sur les vingt catégories parasportives existantes sur le circuit international de l'IFSC ( la fédération internationale d’escalade sportive, ndlr ) — réparties équitablement entre femmes et hommes — seules huit ont été retenues pour cette consécration olympique. Une réduction de 60 % qui ressemble moins à une sélection qu'à un tri. Rendez-vous compte : vous êtes grimpeur·se en déficience visuelle, catégorie B3 ( pour blind, ndlr ). Vous vous entraînez depuis des années, vous participez aux championnats du monde, vous rêvez de Los Angeles. Quand le verdict tombe, c’est votre horizon qui disparaît : seules les B1 hommes et les B2 femmes iront aux Jeux. Ou alors vous évoluez en AL1 ( pour Lower Extremity Amputee, ndlr ) avec vos limitations des membres inférieurs, mais là encore, seule la catégorie AL2 a survécu à la sélection. Bienvenue dans l'univers kafkaïen de la classification paralympique, où l'excellence sportive se conjugue avec une arithmétique impitoyable. Quand l'inclusion devient mathématique L'IPC — le Comité International Paralympique — n’a pas donné d’explications précises sur les raisons de ces choix. Mais deux arguments-massue servent régulièrement de justification. D'abord, « limiter le nombre de médailles distribuées ». Ensuite, « rendre le spectacle plus compréhensible pour le grand public ». Dit autrement : moins de complexité pour plus d'audience, moins de nuances pour plus de rentabilité. L'industrie du sport-spectacle n'aime pas le gris. Elle préfère les podiums éclairés, les histoires simples, les vainqueurs identifiables. Cette sélection dessine une géographie particulière du handicap « acceptable » : B1 pour les hommes (sans perception visuelle) et B2 pour les femmes (à l'acuité très réduite), AU2 pour les limitations des membres supérieurs, AL2 pour les atteintes des membres inférieurs, et RP1 pour la mobilité et la puissance réduite. Une taxonomie qui fait écho aux grandes heures de la classification scientifique, quand l'humanité se rangeait dans des cases étanches. Avec ce système de tri, des athlètes de haut niveau, des champions du monde parfois, se retrouvent soudainement « trop handicapés » ou « pas assez handicapés » pour mériter une place à la plus grande fête sportive. L'ironie est savoureuse : un système conçu pour inclure les personnes en situation de handicap finit par en exclure davantage. Les origines d'une obsession : classer pour égaliser Fondamentalement, ranger et classifier permet à notre cerveau de mieux discerner et comprendre le monde. Nous avons tracé des frontières entre les objets et la nature, entre les animaux et les humains, entre les hommes et les femmes, entre les jeunes et les vieux. C'est un besoin humain, presque une compulsion. Le monde sportif fonctionne majoritairement sur cette discrimination. Et pour cause : elle est conçue pour entretenir une fiction sportive — celle d'une égalité des chances sur la ligne de départ. Cette représentation reste au cœur de l'adhésion du public à la compétition. On veut croire que le meilleur gagne. Pas le plus riche ou le mieux né. Mais il faut remonter un peu dans l'histoire pour comprendre comment on en est arrivé là. L'histoire du sport olympique moderne est d'abord celle d'un entre-soi, dominé massivement à ses origines par les hommes occidentaux, puis s'élargissant progressivement aux femmes et aux athlètes issus d'autres continents. Suite à la mise en place d'activités sportives destinées aux soldats blessés après la Seconde Guerre mondiale, avec des visées thérapeutiques de réhabilitation physique (à Stoke Mandeville en Angleterre), c'est seulement en 1960 à Rome que les « invalides » ont pu participer à leurs propres jeux, séparés de ceux des « valides ». Les catégories para-sportives, une classification des corps, s'est construite progressivement à partir de là. L'institution sportive préfère ne pas se confronter à ces réalités, en ne se concentrant que sur ce qui est mesurable, visible et potentiellement classable : le corps. Les catégories sont censées garantir l'équité. Sauf que c'est une illusion, bien sûr. Car si vous dépassez le seul critère de « l'apparence » (être reconnu comme homme ou femme, par exemple), il devient évident qu'il est impossible de garantir que chaque athlète aura bénéficié de conditions d'entraînement équivalentes. Comme dans le monde sportif valide, certains ont accès à des entraîneurs de haut niveau, d'autres grimpent seuls dans une salle municipale. Certains viennent de familles aisées qui financent leur parcours, d'autres travaillent à côté. Certains ont accès à un système de santé de qualité, d'autres non. Cette mise aux normes des corps ne tient pas compte d'autres critères, pourtant directement liés aux facteurs de la performance : la qualité des parcours socio-sportifs, l'accès à un système de santé de qualité, ou la possibilité de bénéficier de ressources matérielles, financières et humaines à la hauteur des exigences du haut niveau. Cela fait beaucoup, pourtant, l'institution sportive préfère ne pas se confronter à ces réalités, en ne se concentrant que sur ce qui est mesurable, visible et potentiellement classable : le corps. Une athlète britannique lors de la Coupe du monde d'escalade à Innsbruck en 2025 ©️ Lena Drapella/IFSC Le coefficient fantôme : quand l'équité produit de la confusion L'histoire de la para-escalade en compétition l'illustre parfaitement. En 2011, à Arco, première compétition officielle avec 35 athlètes venus de 11 nations, les organisateurs ont expérimenté une approche différente : tout le monde grimpe les mêmes voies, mais un « coefficient de handicap » s'applique au classement final pour rétablir une forme d'équité face à une exigence de difficulté commune. Ce système présentait l'intérêt de chercher une forme d’égalité, en tenant compte des singularités de chaque participante et participant, tout en leur proposant de se confronter aux mêmes voies. Mais face aux problématiques apparues — complexité de définition du coefficient de limitation, installation de prises ou mouvements se révélant impossibles à réaliser — ce système a été rapidement abandonné. Un autre facteur largement déterminant, que l'on retrouve encore à l'œuvre dans la décision actuelle de l'IPC, aura aussi été celui de l'incompréhension générée par le classement sportif : la personne ayant grimpé le plus haut dans la voie pouvait ensuite se retrouver au milieu du classement final, après l'application du coefficient. Incompréhensible pour le public, invendable pour les médias. De fait, dans le monde sportif contemporain, toute pratique sportive se doit d'être facilement lisible et compréhensible par les spectateurs et spectatrices . Pouvoir assurer une forme de suspense savamment entretenu, afin de consacrer la « glorieuse incertitude du sport » - selon l'expression attribuée à André Malraux -, devient un facteur essentiel de médiatisation élargie permettant de générer le plus de revenus financiers. Le médecin classificateur : un arbitre du destin ? Quelques jours avant une grande compétition, des athlètes surentraînés se retrouvent devant un médecin classificateur officiel. Sa mission ? Déterminer qui va dans quelle catégorie. Cette décision, qui s'appuie sur l'étude du dossier médical attribuant un certain nombre de points, est une source récurrente de stress et de malaise. Durant ces classifications, les athlètes qui se sont beaucoup préparé·es pour venir participer au jeu de la compétition, sont évalué·es sur leur corps médicalisé et non leur corps sportif. Cette étape préalable devient alors le premier crux de la compétition, qu'il ne faut pas rater sous peine de voir ses possibilités de performance réduites ou même annulées. Le handicap visible justifie une catégorisation que l'inégalité invisible ne mérite pas. Ou plutôt : on accepte que l'inégalité existe partout, mais on ferme les yeux. Sauf pour les personnes en situation de handicap. Si certaines catégories « passent » sans problème (amputations par exemple), d'autres donnent lieu à des décisions qui peuvent varier dans le temps. D’une saison à l’autre, ou même au milieu d’une compétition, certain·es se sont ainsi vu changer de catégorie ou même exclues du circuit. Ceci est particulièrement le cas pour les catégories RP ou B qui peuvent recouvrir un panel de limitations extrêmement large, aux effets hétérogènes selon les personnes. Les classificateurs se retrouvent pourtant dans l’obligation de trancher de façon catégorique. Cette discrimination tend à produire régulièrement de forts sentiments d'injustice : athlètes déclarés « non classifiables » la veille de la compétition, athlètes reclassés dans une catégorie moins favorable, athlètes se situant juste à la marge basse entre deux groupes et se retrouvant en difficulté avec des concurrents bien moins impactés par leurs déficiences. Solenne Piret lors des Championnats du monde à Séoul en 2025 © Nakajima/Timmerman/IFSC Il est intéressant de remarquer que ce principe de tri des corps, destiné à rendre le jeu sportif à la fois équitable en chances de succès et permettre la comparaison des performances sportives, n'existe pas dans les catégories dites « valides » qui sont centrées sur la discrimination sexuelle (à laquelle s'ajoute parfois celle du poids corporel). Cette mise aux normes des corps ne tient pas compte d'autres critères directement liés aux facteurs de la performance : les parcours socio-sportifs favorisés ou non, les conditions d'accès à un système de santé de qualité, la possibilité de bénéficier de ressources matérielles, financières et humaines à la hauteur des exigences du haut niveau. Le handicap visible justifie une catégorisation que l'inégalité invisible ne mérite pas. Ou plutôt : on accepte que l'inégalité existe partout, mais on ferme les yeux. Sauf pour les personnes en situation de handicap. Pour elles, on regarde très attentivement, on mesure, on classe, on trie. C'est une forme de discrimination bienveillante qui peut finir par produire de l'exclusion. Le projet de rendre la pratique sportive accessible se heurte alors à un paradoxe du haut-niveau : les corps, souvent meurtris, redeviennent les seuls critères d'appartenance ou de rejet du groupe, en fonction de leur conformité ou non aux règles en vigueur. On s'éloigne alors des attentes d'un sport « pour toutes et tous » qui validerait l'accès à la compétition uniquement sur des critères d'engagement et de performance, comme c'est le cas pour les catégories considérées comme « valides ». Le développement paralympique de l'escalade peut en revanche être l'occasion de réfléchir aux risques qu'il peut faire courir à notre sport lorsqu'il conduit à placer les personnes dans des cases. Le mythe fondateur du sport moderne — celui des individus jugés équivalents, et donc aptes à se mesurer ensemble — se confronte ainsi aux réalités de la diversité des corps et des psychés. Cette catégorisation qui permet de faire exister la para-escalade en compétition entre ainsi en tension avec les perspectives d'une pratique réellement inclusive, considérant les personnes avant tout comme des sportives et sportifs performants, et non pas d'abord comme des corps déficients. Mieux comprendre pour réinventer ? Rejeter en bloc ce système serait contre-productif, et vouloir « effacer les handicaps » reviendrait à nier les réalités des parcours de vie des personnes concernées. Le développement paralympique de l'escalade peut en revanche être l'occasion de réfléchir à ce besoin de catégorisation entre « eux et nous », et des risques qu'il peut faire courir à notre sport lorsqu'il conduit à placer les personnes dans des cases, réduites à des étiquettes stigmatisantes. Prendre le temps de chercher à comprendre la complexité de ces enjeux sous-jacents permet sans doute de rester lucide face aux simplifications produites par le spectacle médiatique. Dans nos clubs, nos salles et nos falaises, il doit nous interroger sur les formes que peut prendre un loisir partagé, en se rappelant que l'escalade reste avant tout un espace ouvert d'adaptation et d'expression. Le rocher ne nous demande pas notre catégorie. Chacun et chacune peut y trouver ses propres adaptations pour en faire son propre terrain de réussite.

  • « Tomber pour mieux se relever » : la résilience est-elle une injonction dangereuse ?

    C’est devenu un des bangers de l’époque. Mantra de nos sociétés modernes et concept sexy de la performance, la « résilience » s'est érigée en qualité première pour exceller en escalade, comme dans la vie. Pourtant, bien plus complexe qu'un slogan de développement personnel, le concept peut s’avérer pernicieux si on se l’approprie trop individuellement. Explications, à grands renforts de sciences sociales. (cc) Alex Moliski / Unsplash Cet article est le deuxième épisode d'Heavy Mental, notre nouvelle série qui décrypte les concepts psychologiques clés de l'escalade, sous le poids de la performance. Elle est rédigée par Léo Dechamboux , préparateur mental et co-auteur avec Fred Vionnet de l'ouvrage de référence Le Mental du grimpeur. « Ce qui ne tue pas nous rend plus fort·e.  » « Nos cicatrices laissent passer la lumière. » « À cœur vaillant rien d’impossible. » Le besoin de résilience est partout. D’autant plus après les épisodes liés à l’épidémie de Covid-19. S’adapter à toute situation, se relever, être fort.e dans l’adversité fait désormais partie des objectifs de tous les programmes de développement personnel et occupe une large place dans les champs d’action de la préparation mentale. Appliquée à notre milieu de l’escalade, la métaphore est facile : « Tomber sept fois, se relever huit ». Mais pourquoi la résilience est omniprésente dans nos sociétés moderne et qu’est-ce qu’elle signifie, au juste ? Entrer en résilience  La recherche en psychologie du sport a définitivement embrassé la hype de la résilience. Si elle s'intéresse au sujet depuis longtemps, ses chercheur·ses ont considérablement accéléré leurs travaux ces dernières années. Toutes et tous décrivent la résilience comme un processus dynamique d’adaptation permettant de maintenir un équilibre psychologique malgré l’adversité. La résilience ne désigne donc pas un trait de personnalité fixe, mais une capacité en mouvement, modulée par le contexte et l’expérience. Dit autrement, c’est la capacité à surmonter une difficulté et à rebondir en retrouvant de manière indépendante un fonctionnement optimal. Deux leviers principaux y contribuent. D’abord, il s'agit de percevoir les facteurs de stress comme des défis plutôt que des menaces. Ensuite, il faut réfléchir activement aux stratégies pour y répondre. Si un.e grimpeur · se résilient·e se blesse par exemple, i·elle sera capable de traverser cette épreuve en tant que challenge à relever, d’accepter la situation ainsi que ses conséquences, d’analyser les causes contrôlables à l’origine de cet accident (par exemple un manque d’échauffement) et d’apprendre de cette épreuve à plus long terme. Le raisonnement est le même avec chaque épreuve que vous pouvez traverser dans vos aventures verticales. Les principaux facteurs d’abandon sont liés à l’environnement des sportif·ves : pression à la performance, manque de soutien social, conflit avec le staff technique... Comme souvent, pour optimiser une habileté mentale, il faut se pencher vers ses antécédents. En 2000, Edward L. Deci et Richard M. Ryan , auteurs de référence autour de la motivation et du bien-être psychologique, ont souligné l’importance du soutien des besoins psychologiques fondamentaux - autonomie, compétence, appartenance - dans la construction d’une résilience durable. Vingt ans après, dans une autre étude intitulée « The power of feedback revisited », trois chercheurs - Benedikt Wisniewski, Klaus Zierer et John Hattie - réaffirment que les feedbacks  sont indispensables à l’expression d’une résilience optimale. Ces derniers peuvent aider à la compréhension des erreurs — « Tu aurais pu optimiser ton placement et ta respiration au point de repos » motivationnels — « Tu vas y arriver, ce n’est qu’une épreuve à passer » — ou sociaux —  « On s’est fait rouler dessus, mais c’était vraiment cool de passer cette séance ensemble ».  Seul avec du monde autour La résilience a donc des racines personnelles liées à l’environnement direct des grimpeur·ses. En 2023, Alejandro Padilla-Crespo s’est intéressé aux différences entre les grimpeur · euses de niveau avancé et les débutant·es. Le chercheur et coach en escalade espagnol a plus précisément analysé leurs réponses psychologiques distinctes face à un facteur de stress. Il montre ainsi dans son étude que la capacité à réguler ses émotions et la confiance en soi ( dont nous avons parlé dans le précédent article de la série Heavy Mental , ndlr ) sont les clés individuelles d’une résilience optimale. Cela dit, il certifie également que l’expérience joue un rôle majeur dans l’expression de ces paramètres.  Plus une personne a de l’expérience dans la pratique, plus elle aura tendance à avoir confiance en ses capacités. Plus elle aura tendance à réussir et à gérer son anxiété et sa frustration. Plus elle aura la capacité de rebondir efficacement après un revers. Le contexte est donc fondamental dans la construction de la résilience. Pour définitivement le démontrer, une étude de 2024  s’est quant à elle intéressée aux facteurs de résilience et aux facteurs d’abandon chez les jeunes grimpeur · euses de haut niveau. Elle montre que les principaux facteurs d’abandon sont liés à l’environnement de ces jeunes sportif · ves : pression à la performance, manque de soutien social, conflit avec le staff technique, fatigue liée à une surcharge d’entraînement. À l’inverse, parmi les facteurs de résilience partagés, on observe le plaisir intrinsèque, un soutien parental et amical stables, une capacité à interpréter les échecs comme des situations d’apprentissage et une flexibilité mentale importante dans la reformulation des attentes et des buts. Encore une fois, c’est bel et bien le climat motivationnel instauré par l’entourage direct qui prime. « Esprit Kaizen » : le grand plat de résilience  Vous l’aurez compris, vous n’êtes pas seul·e. Face à la frustration ou l’échec, la résilience se construit dans une dimension collective. Elle s’ancre dans un environnement social, culturel et institutionnel. Pourtant, les formules convenues de nos sociétés néo-libérales conjuguent en permanence la résilience au singulier. « Ce qui ne tue pas rend plus fort » est matraqué dans la pub, le sport, le coaching et les épisodes de DBZ. Qu’est-ce qu’il s’en dégage ? L’idée que l’individu doit se reconstruire seul et transformer chaque chute en opportunité.  En escalade, tenir bon coûte que coûte, se relever et progresser n’est donc pas qu’une vertu. Elle impose une charge cognitive à des individus en quête de croissance. Inoxtag illustre parfaitement cette dynamique avec son film Kaïzen : travailler pour atteindre ses buts, redoubler d’efforts face aux difficultés, se relever et grandir à chaque épreuve. En servant un certain modèle économique, ces principes se sont transférés à la psychologie contemporaine. Résultat : la résilience est devenue un mantra dans le sport. En escalade, nous n’y échappons pas. De cette manière, la pugnacité et le progrès permanent deviennent le centre des préoccupations du/de la grimpeur·se et les placent au pied du mur : nous serions les seul · es responsables de nos réussites et de nos échecs. Pire, nous serions seul·es à pouvoir y faire face. Selon cette logique, le contexte social est invisibilisé et seuls demeurent des fragilités psychologiques à corriger individuellement. Celles et ceux qui sont moins à l’aise dans cet exercice de rebond immédiat en viennent à culpabiliser. Dans un article critique intitulé « Resisting Resilience  », l'auteur Mark Neocleous décrit cette « habileté mentale » comme une stratégie politique de pacification, invitant les individus à absorber les chocs d’un système sans chercher à en remettre en cause les origines structurelles. En escalade, tenir bon coûte que coûte, se relever et progresser n’est donc pas qu’une vertu. Elle impose une charge cognitive à des individus en quête de croissance. C'est le symptôme d’une époque où on ne laisse plus le temps ni l’opportunité de vivre et de comprendre ses émotions, face à l’échec et aux difficultés. Ainsi, être bon.ne grimpeur.euse signifie uniquement devoir toujours avancer. À force de prôner le rebond permanent, on en vient à trop tirer sur la corde. Dans le sport, comme dans la vie, la surenchère mentale finit par peser sur le corps et sur les émotions. Les recherches récentes sur la « fatigue de la résilience » ( The Problem with Resilience , 2025 ndlr) remettent cette injonction en question et en montrent un certain nombre de limites :  La résilience est devenue une norme morale, un devoir implicite. En manquer relève d’un manque de volonté et d’une forme de fragilité. Cette norme devient un outil de régulation et encourage le conformisme. Elle limite la remise en question de l’autorité et célèbre la capacité à tenir plutôt qu’à s’effondrer ou revendiquer un soutien structurel. Pire, elle banalise l’adaptation à l’inacceptable, notamment au harcèlement (de la part des staffs techniques par exemple), à la surcharge d’entraînement, aux violences sexistes et sexuelles, au bizutage … Elle invisibilise les différences structurelles des disciplines comme l’escalade, pourtant marqueuses de classe. La grimpe devient alors cette « grande famille » qui se voile la face. Et bien évidemment, l’ensemble de ces conséquences se traduit par des manifestations cognitives et affectives telles que la honte, la culpabilité, l’isolement, ou la fatigue mentale excessive. La « résilience féminine » est devenue une performance sociale : celle de la femme moderne, incassable, célébrée pour sa force intérieure mais sommée de taire le contexte systémique de ses luttes. Résilience et inégalités structurelles « C’est morpho. » Dans les salles de grimpe, la formule fuse, presque de manière anodine. Mais derrière ce réflexe, se cachent les inégalités structurelles qui traversent nos murs : corps, genre, âge, ressources. Comme souvent, les minorités en paient le prix psychologique. En 2018, Rosalind Gill et Shani Orgad  montraient déjà comment la « résilience féminine » est devenue une performance sociale : celle de la femme moderne, incassable, célébrée pour sa force intérieure mais sommée de taire le contexte systémique de ses luttes. En sport, cette rhétorique se traduit par des frontières invisibles : exceller sans paraître agressive, performer sans masculiniser son image ( O’Brien, 2021). Cette « résilience cadrée », façonnée par le regard masculin, devient alors une condition d’inclusion. Comme l’ont observé Jack Hewitt et Nollaig Mc Evilly  (2022), les grimpeuses intègrent souvent cette norme pour « tenir leur place » dans un environnement genré dans lequel il faut prouver, encaisser, rebondir. Mais la résilience en escalade n’est pas qu’une affaire de genre, elle est aussi affaire de classe. L’accès à la nature, aux salles ou aux falaises dépend d’un capital culturel, économique et logistique qui détermine qui peut ou non « se forger un mental ». En 2023, Guillermo Sanz-Junoy et ses collègues  montrent que les ressources psychosociales comme le soutien perçu, l’expérience, le capital culturel ou la stabilité de l’environnement influencent directement la capacité à rebondir après un échec. On demande donc aux plus précaires et aux minorisé·es d’être plus résilient·es que les autres, de transformer les obstacles en apprentissages là où les privilégiés disposent déjà de marges de sécurité, alors même que l’accès à l’expression de la résilience est structurellement inégal. Dans nos sports comme ailleurs, la résilience reste une qualité admirée, attendue, inégalement distribuée. La grande désescalade ou le retour de la lenteur Et si, au lieu de chercher à rebondir toujours plus vite, on acceptait simplement de se poser ? Dans une société obsédée par la performance et la réparation immédiate, penser une résilience décroissante revient à réhabiliter la lenteur, la vulnérabilité et la sobriété psychologique. C’est admettre que l’équilibre ne se trouve pas dans le rebond permanent, mais dans la souplesse : celle qui accepte la chute, la fatigue et le doute comme des étapes du processus, pas des failles à corriger. L’escalade offre un terrain d’expérimentation rare pour ce type de résilience. Tomber, recommencer, se confronter à la paroi : autant de micro-échecs qui invitent à une forme d’attention lente. L’état de flow , ce moment où le geste, le souffle et la concentration s’accordent, ne naît d’ailleurs pas de la lutte mais de l’accord subtil entre exigence et relâchement. La progression devient un espace d’équilibre plutôt qu’un sprint vers la réussite. De même, les travaux portant sur le feedback montrent que l’apprentissage véritable naît de boucles lentes d’essais, d’erreurs et de réflexion partagée. Le progrès ne s’impose pas : il se cultive, à plusieurs, dans un climat de confiance. Réhabiliter le repos, la récupération et la pause, c’est donc aussi redonner une place à la coopération et au collectif dans la construction de soi. Dans la continuité des approches décroissantes il devient possible d’envisager la résilience non comme un rebond, mais comme un ralentissement. Réhabiliter la lenteur, c’est se redonner le droit à la fragilité et à la sobriété psychologique. Dans cette perspective, désescalader devient un geste politique autant que psychologique. C’est refuser l’injonction à tenir coûte que coûte, c’est revendiquer le droit à la pause, à l’écoute et à la lenteur. C’est enfin ouvrir une parenthèse pour prendre un peu de la hauteur et comprendre les origines structurelles de nos difficultés plutôt que de ne pointer que nos failles personnelles.

  • Pourquoi nos chaussons d’escalade sentent : anatomie d’une odeur qui colle

    Coincé dans un étau de gomme et de microfibres, le pied d’un·e grimpeur·se mène une vie parallèle. Chaleur, humidité, manque d’air : c'est la serre idéale. C'est alors que la biologie s’invite dans le geste, et que l’odeur devient un langage qui raconte la pratique, les matériaux, les risques dermatologiques, les rituels. Et les limites techniques d’une industrie qui met l’adhérence au sommet, quitte à sacrifier la ventilation. © Chewool Kim 19 h 12, salle de bloc en centre-ville. Volumes pastels alignés comme des totems, le vernis du contreplaqué renvoie une lumière blanche et docile. Dans l’air, ce mélange devenu banal : de l'alcool — la magnésie liquide, désormais standard — et de caoutchouc tiédi. Scratch , scratch : un·e grimpeur·se libère ses pieds. Ce n’est pas un courant d’air, c’est une densité neuve : une note âcre, piquante, immédiatement lisible. C’est l’odeur exacte du chausson d’escalade. Universelle, trans-niveaux, indifférente au palmarès : elle colle autant à la première dalle en 5a qu’au dernier mouv' d’un 8b au pan. Et derrière ce parfum, une histoire précise : chimie, matériaux, hygiène, culture — et ce folklore de superstitions qui, souvent, tient lieu de méthode. Une serre microbiologique aux pieds Pour le sentir vraiment, il faudrait rapetisser et se glisser entre un orteil et la paroi interne du chausson. Climat constant : 30°C environ, humidité proche de la saturation , circulation d’air négligeable. La peau est gainée d’un film composite — sueur fraîche, micro-écailles de kératine, traces de magnésie agglutinée. Or la sueur, à sa sortie, ne sent rien : 99 % d’eau , des sels, un peu d’urée. L’odeur naît après, quand la flore cutanée se met à table. Le cuir a un défaut : il se détend, il se déforme. Mais il a une vertu essentielle : il respire. Sous le pied, territoire densément peuplé , les glandes eccrines versent la solution aqueuse, les apocrines ajoutent lipides et protéines : c'est un buffet ouvert. Le casting est connu ( par les profs de bio, ndlr ) : Brevibacterium linens (cousin des croûtes de fromages), Corynebacterium jeikeium, Staphylococcus epidermidis. En dégradant acides gras et acides aminés, elles libèrent des composés organiques volatils : acide isovalérique pour la note rance qui s’accroche, thiols soufrés (méthanethiol) pour la pointe piquante, acides gras à chaîne courte pour ce métallique gras que l’on reconnaît sans le nommer. Tant que le pied reste confiné, ces molécules s’accumulent. Quand on retire le chausson, elles s’envolent d’un bloc. Et là, c'est l’effet « porte de cave  » . Ce phénomène n’est pas propre à l’escalade : bottes de hockey, chaussures de ski, gants de boxe y goûtent aussi. Mais le chausson pousse la logique à l’extrême : quasi pas de volume d’air libre, fit serré, zéro répit ventilatoire. Dans un environnement fermé, chaud et humide, la densité bactérienne sur peau et textile grimpe vite. En deux jours d’usage, on frôle des charges de surface capables de transformer le chausson performant en incubateur portatif. On l’oublie souvent : l’odeur a une histoire. Dans les années 1980-90, la majorité des chaussons étaient taillés dans du cuir non doublé. Le cuir a un défaut : il se détend, il se déforme. Mais il a une vertu essentielle : il respire. Il absorbe une part d’humidité, il amortit la moiteur, il laisse la peau respirer un peu. On choisissait petit, on souffrait quelques séances, et l’on gagnait — au passage — une fenêtre de tolérance olfactive. Un spray antifongique de temps en temps fait plus que masquer une odeur : il raccourcit le cycle des hôtes indésirables. Au tournant des années 2000, la microfibre synthétique s’impose . Fit stable, géométrie constante, performance reproductible : le rêve industriel. Mais le revers est immédiat : perméabilité à l’air quasi nulle, rétention d’humidité prolongée. Le chausson devient une seconde peau étanche, un bocal étroit où rien ne s’évapore. Les fabricants tentent d’équilibrer l’équation : doublures techniques type Coolmax , traitements à base d’argent, textiles dits « respirants » . En laboratoire, l’effet antibactérien est mesuré. Sur le terrain, il s’érode vite — lavages rares, torsions répétées, abrasion des fibres. Le chausson vit trop durement pour que la chimie reste stable. © Logan Gutierrez Certaines innovations plus radicales — perforations microventilées, inserts textiles hybrides — ont fini abandonnées. À chaque fois, la même sentence : perte de rigidité, d’adhérence ou de durabilité. Dans un secteur où le grip et la précision règnent, la moindre concession olfactive coûte trop cher. C’est un choix technique, mais aussi culturel : un chausson qui sent moins, c’est souvent un chausson qui glisse plus. Et ça, personne n’en veut. Il y a des jours où l’odeur ne dit rien d’autre que la séance : un reste de chaleur, de caoutchouc, de peau. Et puis il y a ces soirs où la note change — plus âcre, plus insistante —, où le pied gratte, chauffe, se zèbre de petites fissures. En grimpe on apprend vite à composer avec l’inconfort, alors on tarde. Mais le diagnostic peut être costaud : une mycose interdigitale, parfois surinfectée. Les fabricants, flairant la faille, ont tenté de la border plutôt que de la combler. La prévention n’a rien d’exotique : laver puis surtout sécher les pieds après la séance, laisser les chaussons ouverts à l’air libre, éviter le bocal du sac fermé, espacer l’usage en alternant deux paires quand on peut. Un spray antifongique de temps en temps fait plus que masquer une odeur : il raccourcit le cycle des hôtes indésirables. Et quand ça persiste — démangeaisons qui s’installent, peau qui se fend, odeur « plus lourde » —, la meilleure performance reste de vite consulter. © Jabastin Jayaraj Odeur et identité : une histoire de cloison (nasale) La réponse trahit l’appartenance. Les pieds nus revendiquent le toucher — cette lecture millimétrée du grain, le retour d’information immédiat sur la compression d’une réglette, la certitude de ne rien interposer entre la peau et la gomme. La chaussette, même fine, introduit un filtre, un souffle d’épaisseur qui rassure certain·es et hérisse les autres. Les fabricants, flairant la faille, ont tenté de la border plutôt que de la combler. Ocún, Lurbel et quelques autres marques de chaussettes glissent au catalogue des modèles ultrafins, polyamide ou laine mérinos , promesse d’invisibilité, traitements antibactériens en appoint. La tolérance olfactive n’a rien d’un simple seuil sensoriel. C’est un marqueur culturel. Reste la part symbolique, tenace. Pied nu, on revendique une intimité avec le geste, un refus des amortisseurs. Avec chaussette, on signe pour la durée, pour l’hygiène, pour ce confort qui permet de rester dans la tête au lieu de penser à ses orteils. Deux visions se toisent sans vraiment s’affronter : le culte de la sensation et la politique du corps qui dure. Entre les deux, comme toujours en escalade, chacun choisit sa vérité. Et l’odeur, en arrière-plan, raconte tranquillement la cohérence du choix. © Nick Page En falaise, le vent se charge du ménage symbolique : il disperse les effluves et ne laisse que la mémoire de l’effort. En salle, climatisée, cadrée, vernissée, l’odeur reste, sédimente, s’invite dans la mise en scène d’un lieu pensé autant pour le sport que pour la sociabilité. Dans un club associatif, elle devient un rite : on se chambre et on s’accorde sur des seuils que seuls les initié·es comprennent. Dans une salle branchée, elle détonne, craquelle l’image de bien-être, rappelle que l’escalade n’est pas qu’une palette pastel et du bois blond. Dans tous les sports, il y a des gri-gris : les chaussettes « porte-bonheur » du basketteur, la serviette pliée du nageur, le strap de poignet jamais lavé. En escalade, le chausson fait office de talisman, chargé non pas de chance mais de mémoire. La tolérance olfactive n’a rien d’un simple seuil sensoriel. C’est un marqueur culturel. Elle sépare deux manières d’habiter le sport : celles et ceux qui intègrent l’inconfort comme une preuve — « Ici, on grimpe pour de vrai » — et celles et ceux qui préfèrent lisser les aspérités pour préserver le plaisir, le temps, la tête. On pourrait croire à un débat hygiène contre performance, c’est plus subtil. L’odeur devient langage de classe verticale, clin d’œil d’appartenance, signe discret d’un habitus : accepter que le corps parle, même quand il dérange. Sur les forums, la fracture tient en deux répliques. « Mes chaussons sentent mauvais. Ça prouve que je grimpe ». Et la réponse, sèche : « Ou que tu ne les as pas laissés respirer depuis 2018 ». Derrière la boutade, une vérité : l’odeur encode des pratiques (ouvrir le sac ou le refermer aussitôt), des rythmes (enchaîner sans repos ou espacer), des espaces (falaise ventilée, salle saturée). Elle raconte qui on est dans le jeu, quelle place on donne au corps, à l’autre, au décor. Et, surtout, ce qu’on accepte d’emmener avec soi quand on quitte le mur. Innovations contre l’odeur : l’angle mort Dans les allées d’Outdoor by ISPO, l'un des salons les plus importants de la discipline, les stands brillent de promesses : nouvelles gommes « hyper-stick », géométries affûtées, coloris léchés. L’odeur, elle, reste en marge, traitée comme un bonus cosmétique, un argument de fin de brochure. Les marques ont pourtant tenté des choses. Elles ont semé de l’argent dans les doublures, baptisé « antibactérien » ce qui l’était en éprouvette, percé la matière de micro-alvéoles pour laisser « respirer » la bête, convoqué des fibres naturelles gorgées de vertus présumées. Sur la table du labo, l’activité antimicrobienne coche les cases. Sur un mur, dans une vraie vie de torsions, de sueur, de lavages rares, tout se délave. L’ion se lessive, la perforation devient faiblesse, le textile qui boit finit par moisir. La physique du geste est ingrate : ce qui ventile assouplit, ce qui absorbe déforme, ce qui tue la flore irrite parfois la peau. Et au bout du compte, c’est toujours la même hiérarchie qui s’impose, silencieuse et têtue — adhérence, tenue, précision. Les odeurs court-circuitent le raisonnement. Elles vont droit au système limbique, réveillent sans prévenir des sensations anciennes, des émotions intactes. Il y a bien eu des tentatives plus retorses, des compromis habiles qui promettaient de passer entre les gouttes. Néanmoins, le terrain tranché. Une micro-perforation mal placée se transforme en ligne de rupture après trois mois d’usage intensif. Un tissu  « naturel » qui absorbe trop fabrique sa propre humidité stagnante. Une doublure imprégnée d’agent « actif » perd son efficacité à la première saison et laisse une sensation de carton. L’industrie sait tout cela, les chefs produits aussi. Alors on présente l’hygiène à voix basse et l’on revient au cœur du contrat : coller sans broncher. C’est un angle mort assumé, presque culturel. Tant que l’odeur ne devient pas affaire sanitaire, elle reste le prix discret de la performance. On visse un bouchon sur la jarre, on resserre le fit , on promet du « grip » et on espère que l’utilisateur fera sa part — aération, alternance, nettoyage sommaire. Un pacte tacite lie la marque et la communauté : personne n’a envie d’un chausson sente bon mais glisse. Entre deux défauts, la grimpe choisit toujours celui qui laisse grimper. Superstitions et mémoire olfactive Demandez à un·e grimpeur·se en plein projet s’il ou elle lave ses chaussons entre deux séances : le sourire vient avant la réponse. « Surtout pas. » Officiellement, on invoque la forme : « Ça change le fit, ça ruine la gomme ». Officieusement, c’est autre chose — une superstition intime, un pacte sensoriel qu’on ne rompt pas à la veille d’un enchaînement. L’odeur devient une ancre, une empreinte chimique du mental. Elle raconte les tentatives passées, la réglette qui a résisté, le souffle coupé d’un mouv raté, le grain d’un pan à la lumière du soir. C’est un parfum d’histoire : celle du corps qui revient, du rituel qui rassure. Dans tous les sports, il y a des gri-gris : les chaussettes « porte-bonheur » du basketteur, la serviette pliée du nageur, le strap de poignet jamais lavé. En escalade, le chausson fait office de talisman, chargé non pas de chance mais de mémoire. On dit que le mental joue à cinquante pour cent ; lui, il garde la trace des cinquante autres. L’odeur, ici, ne repousse pas : elle rappelle. Elle réactive un état, une concentration, une forme. C’est peut-être pour cela que certain·es refusent de tout nettoyer : ce n’est pas de la négligence, c’est une manière de rester dans la continuité, de ne pas effacer la trace olfactive de la progression. Les neurosciences confirment ce que l’instinct savait déjà : les odeurs court-circuitent le raisonnement. Elles vont droit au système limbique, réveillent sans prévenir des sensations anciennes, des émotions intactes. D’où cette brusque immersion quand on reconnaît une senteur familière — un savon, un bois, ou un chausson. En escalade, ce retour d’image est un carburant discret : un rappel sensoriel que le corps se souvient avant la tête. Une madeleine de Proust... au méthanethiol. L’odeur des chaussons d’escalade, au fond, n’est pas une punition. C’est une archive invisible. Elle condense la biologie — la flore, la sueur, la chimie des COV —, les choix techniques, et toute une culture verticale qui accepte, rit ou s’agace selon le contexte. On peut la combattre, la camoufler, l’ignorer. Mais elle revient, toujours. Et dans sa persistance, il y a peut-être une vérité brute : celle d’un corps engagé, répété, vivant — une trace aussi tenace que l’envie de grimper.

  • États-Unis : réparer l’accès à l’escalade sans abîmer le vivant

    De l’Utah au Vermont, la principale organisation de défense des droits des grimpeurs aux États-Unis, l ’Access Fund, multiplie depuis plus de trente ans des micro-projets pour maintenir l’accès aux falaises sans dégrader les milieux. Rien que cet automne, douze chantiers supplémentaires prolongeront la méthode. Peu de grandiloquence, beaucoup de travail et des alliances locales : une écologie appliquée de l’escalade, patiente et vérifiable. © Access Fund 32 000 dollars, douze chantiers et une idée simple. À Boulder, dans l'État américain du Colorado, l’Access Fund privilégie la mécanique fine — marches, kiosques d’information, arrachage d’invasives, études locales. Autant de gestes modestes qui permettent de pérenniser l’accès aux sites. On est moins dans la posture que dans la maintenance : il s'agit de montrer ce qui se fait et de mesurer ce que cela change. Social Boulder Aux États-Unis, la nature n’est pas un acquis : c’est un arrangement permanent. L’actualité récente, entre garde-fous écologiques assouplis, relance de forages et controverses climatiques, n’a fait qu’en renforcer l’évidence : l’accès à la nature se renégocie, parfois discrètement, à chaque alternance et à chaque conflit d’usage. Dans ce contexte, une falaise ouverte tient à peu de choses : un·e propriétaire conciliant·e, un sentier entretenu à la main, un panneau de tolérance à l’entrée d’un canyon. L’abondance du territoire peut donner l’illusion de la simplicité. La réalité, c’est qu’une partie non négligeable des sites tient debout parce que les grimpeur·euses, avec d’autres acteurs locaux, les maintiennent. Depuis plus de trente ans, l’ Access Fund orchestre cette ingénierie discrète. Née en 1991 à Boulder, dans le sillage du comité d’accès de l’American Alpine Club et sur fond de « bolt wars » ( littéralement « guerre des goujons », qui désigne les conflits apparus dans le monde de l’escalade autour de l’équipement permanent de voies avec des goujons (ou spits), ndlr ) l’organisation a fait un choix fondateur : défendre l’escalade sans prétendre trancher les querelles d’éthique, et concentrer l’effort sur l’ouverture des sites et la qualité des milieux. Au fil du temps, elle a tissé un réseau de plus de 150 organisations locales, lancé dès 1991 un programme de micro-subventions — plus de 1,5 million de dollars injectés dans l’entretien, l’éducation et les études — et mis en place, en 2009, un fonds de prêt tournant destiné aux urgences foncières : on achète, on sécurise, on rembourse, puis l’argent repart sauver un autre morceau de rocher. « Nous rachetons des sites menacés pour éviter qu’ils ne deviennent des résidences de luxe, et nous construisons des sentiers pour que les grimpeur·euses y accèdent sans tout piétiner » L'équipe de l'Access Fund Le bilan ? Plus de 90 acquisitions aidées et environ 7 700 hectares préservés pour l’escalade. Sur le terrain, cela se traduit par des servitudes négociées, des parcelles rachetées, des bénévoles formé·es, des marches posées plutôt que des barrières dressées. Autrement dit, une écologie qui n’est pas une incantation mais un métier, avec des procédures, des partenaires et des chiffres qui tiennent. De ces chantiers disséminés se dégage un concept assez simple : rendre à la nature ce qu’elle offre, sans qu'elle devienne un musée. « Nous rachetons des sites menacés pour éviter qu’ils ne deviennent des résidences de luxe, et nous construisons des sentiers pour que les grimpeur·euses y accèdent sans tout piétiner », résume l’équipe de l’Access Fund. Peu de budgets, beaucoup de bras, et cette idée têtue : la liberté d’accès n’a de sens que si elle s’entretient. Réparer le(s) vivant(s) Parmi les douze projets de l’automne, quelques scènes suffisent à comprendre la méthode. On le voit par exemple à Moab , dans l'Utah : l’enjeu n’est pas d’interdire, mais de rendre visible ce qui ne l’est pas. Des panneaux indiquent la période de mise bas du mouflon d’Amérique et signalent les zones sensibles. On demande un détour saisonnier plutôt qu’une fermeture. L’idée est simple : partager le canyon sans perturber le vivant, en ajustant nos passages quand il le faut. Plus au nord, Bolton Dome rappelle que l’écologie commence au ras du sol. On consolide la base du site avec un escalier et un muret pour contenir l’érosion, stabiliser le pied-de-voie et préserver l’approche. Rien de spectaculaire, mais l’essentiel est là : un accès durable dépend d’abord de la qualité du support sur lequel on marche. À Ouray, dans le Colorado, l’écologie devient une méthode suivie. L’hiver, on pompe l’eau d’un ruisseau pour « cultiver » la glace . Au printemps, on la restitue. Il y a une part d’artifice, mais pas d’esbroufe : l’objectif est assumé, maintenir une pratique qui fait vivre la vallée en maîtrisant la ressource, avec un dispositif transparent et monitoré dans le temps. Dans le Red River Gorge, un vaste réseau de canyons situé dans le Kentucky, on prend la mesure des choses — au sens propre. On met à jour l’étude d’impact économique d'une division de l' Eastern Kentucky University (EKU) pour disposer de faits simples à partager avec la vallée : combien dépensent les grimpeur·euses, où, et avec quels effets (nuits d’hôtel, repas, emplois saisonniers, impact des événements). L’objectif n’est pas de sacraliser le dollar, mais de parler la langue des élu·es et des commerces quand il faut défendre un accès, planifier un parking ou négocier une fermeture saisonnière. Une solution pour donner des repères concrets là où d'autres arguments resteraient trop abstraits. Et parce qu’un site ne tient jamais seul, un évènement fédérateur comme The Land We Share réunit, le temps d’une journée , grimpeur·euses, éleveur·euses, représentant·es autochtones et responsables publics. L’ambition n’est pas l’unanimité, elle est plus modeste et plus utile : écrire des règles, reconnaître les tensions, organiser la cohabitation. Cohabiter plutôt qu’exclure L’expression « écologie de terrain » a beaucoup servi et s’est parfois vidée de sa substance. Elle retrouve ici un contenu précis. Les membres de l’Access Fund posent, consolident, signent. Leur écologie est faite de sueur et de compromis : des accords avec des propriétaire·es privé·es, des concessions négociées avec des agences fédérales, des heures de bénévolat qui laissent moins de traces que d’ouvrage, mais qui, accumulées, finissent par faire basculer un site du côté du possible. Il n’y a rien d’héroïque dans cette manière de faire, et c’est toute sa force. Tenir une falaise ouverte suppose d’arbitrer des questions de propriété, d’accès, de responsabilité et de financement, et de le faire sans fracturer les usages. Il ne s’agit pas d’opposer « protéger » et « pratiquer », mais d’organiser leur cohabitation et d’écrire des règles capables de résister à la fois aux intempéries et aux changements d’humeur politiques. On peut le dire sans emphase : on ne sauve pas des falaises avec des slogans. L’Access Fund ne défend pas une posture : elle défend une méthode, qui consiste à réparer, signaler, mesurer et convaincre. Cette politique du caillou n’a rien d’une théorie : c’est une pratique patiente qui fait tenir ensemble des intérêts, des usages et des rêves, et qui, chantier après chantier, laisse des preuves plutôt que des promesses.

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