FAIRE UNE RECHERCHE
Search this site
1315 résultats trouvés avec une recherche vide
- Décrochage sportif : l'escalade perd ses adolescentes
Le 13 janvier 2025, l'étude MGEN révélait que 45,2% des adolescentes françaises abandonnent le sport avant 15 ans malgré un intérêt réel. L'escalade échapperait-elle à cette hécatombe ? Les chiffres de la FFME montrent un décrochage marqué entre 11-14 ans et 15-20 ans, plus important chez les filles que chez les garçons. Derrière le discours rassurant d'une pratique « en voie de féminisation », l'escalade reproduit des mécanismes d'exclusion similaires aux autres sports. Des leviers existent pourtant pour inverser la tendance. (cc) iam_os / Unsplash Côté pile, l'escalade se targue d'une féminisation en marche. Côté face, les adolescentes disparaissent des clubs. Selon l'Observatoire 2025 de l'Union Sport & Cycle en partenariat avec la FFME, 48% des pratiquants sont des femmes, et 58% des néo-pratiquants le sont, confirmant « une tendance à la parité quasi-atteinte ». L'édition 2024 affichait déjà 42% de pratiquantes globales et 58% de nouvelles venues. Ces chiffres portent essentiellement sur la pratique libre en salle d'escalade artificielle (SAE), un public adulte et loisir qui masque une autre réalité : celle des clubs et de l'engagement structuré. Cette réalité, l'étude publiée le 13 janvier 2025 par la Mutuelle générale de l'éducation nationale (MGEN) l'éclaire d'un jour nouveau. Menée par l'institut Kantar auprès de 507 jeunes filles de 13 à 20 ans, l'enquête révèle que 45,2% des adolescentes françaises renoncent à la pratique sportive avant l'âge de 15 ans, « malgré un intérêt réel pour le sport pratiqué ». Ces renoncements ne résultent pas d'un désamour mais de facteurs extérieurs à leur volonté : contraintes sociales, stéréotypes de genre, transformations corporelles liées à la puberté, culture de la compétition jugée dissuasive. Des freins que l'escalade, malgré son image de discipline moderne, ne parvient pas à contourner. « C'est un effet de la socialisation genrée, inégalitaire, sexuée des filles et des garçons dans notre société » Aurélia Mardon, sociologue du sport Les chiffres de la FFME (Fédération française de la montagne et de l'escalade, ndlr), que Vertige Media a pu consulter, le confirment. Entre 11-14 ans et 15-20 ans, le nombre de licenciées chute de 39%, passant de 14 500 à 8 815. Chez les garçons, la baisse est moindre : 31%, de 14 500 à 10 039 licenciés. L'écart se creuse ensuite davantage : entre 21 et 24 ans, on ne compte plus que 1 320 licenciées, soit une chute de 85% par rapport à la tranche d'âge précédente. « Pourquoi l'escalade échapperait à cette logique alors même qu'elle est construite sur un modèle compétitif et sur le modèle d'un corps masculin ? », interroge Aurélia Mardon, sociologue spécialisée sur les questions de genre dans le sport et auteure de Prendre de la hauteur (Presses universitaires de Lyon, 2024, 224 p.), un ouvrage consacré à l'escalade. Une question qui résonne bien au-delà du discours convenu d'un sport qui se « féminise ». Les chiffres de licencié·e·s en escalade de la FFME Belle comme un camion Les 48% de pratiquantes mises en avant par l'Observatoire USC ne distinguent ni les tranches d'âge, ni la pérennité de l'engagement. « Il faut poser la question de l'âge. Quelles sont les catégories d'âge qui pratiquent ? Et est-ce que c'est sur le long terme ? », insiste Aurélia Mardon. Les néo-pratiquantes adultes venues tester l'escalade en SAE masquent l'hémorragie silencieuse des adolescentes dans les clubs. Parmi les raisons qui expliquent ce décrochage identifiées par l'enquête MGEN, la dimension compétitive occupe une place centrale. « La dimension compétitive des pratiques sportives va être un frein à la pratique des filles, parce que les filles, contrairement aux garçons, sont beaucoup moins socialisées à s'investir dans la dimension compétitive », analyse Aurélia Mardon. « C'est un effet de la socialisation genrée, inégalitaire, sexuée des filles et des garçons dans notre société. Donc ça touche tous les sports. » La sociologue a enquêté dans plusieurs clubs d'escalade et constaté des différences frappantes. Dans les clubs loisirs où la dimension compétitive était mise de côté au profit d'une pratique collective, les groupes d'adolescents restaient stables et mixtes. À l'inverse, dans les clubs axés sur la compétition et qui valorisaient les performances, le décrochage des filles était manifeste. « Moins il y a de filles et moins les filles ont envie d'être présentes, résume-t-elle. Pour se sentir à l'aise dans un groupe, il faut que ce groupe valorise la présence féminine, leur compétence aussi. » Or, en escalade, même hors compétition officielle, la culture de la performance imprègne la pratique en SAE. Les cotations affichées sur chaque voie transforment chaque séance en évaluation permanente. Progresser devient une injonction, la comparaison une norme. Les réseaux sociaux amplifient cette pression en mettant en scène des corps performants et des réussites spectaculaires. Pour les adolescentes déjà confrontées à une multiplication des espaces d'évaluation, le sport censé être un espace de liberté devient un terrain supplémentaire de jugement. « Les garçons, dans ces clubs-là, vont s'approprier justement l'escalade parce que c'est une façon de valoriser leur statut », observe Aurélia Mardon. Les travaux de la sociologue et de ses collègues montrent que cette appropriation masculine de la dimension compétitive ne relève pas d'une aptitude naturelle mais d'une socialisation différenciée qui finit par créer un environnement hostile aux adolescentes. La transformation corporelle à l'adolescence constitue une autre raison majeure révélée par l'étude MGEN. 63% des adolescentes estiment que la prise de poids ou le développement de la poitrine rendent la pratique sportive moins agréable. En escalade, discipline physiquement exigeante qui sollicite intensément le haut du corps, cette question prend une dimension particulière. Aurélia Mardon a observé chez les grimpeuses adolescentes un paradoxe révélateur. « Elles valorisent le fait d'être plus fortes que les filles de leur âge. Elles valorisent le fait d'être musclées, mais jusqu'à un certain point. » Celui qui marque la frontière invisible des canons de beauté. Musclée, oui, mais pas trop. Forte, mais pas au point de déroger aux normes esthétiques qui enjoignent les femmes à rester fines. Lors de compétitions, Aurélia Mardon a entendu des remarques jamais formulées franchement mais chuchotées : « Elle est trop musclée », « Elle est gaulée comme un frigo », « Elle est tanquée ». Des commentaires qui ne visent jamais les garçons et qui révèlent le tabou persistant autour du muscle féminin. « Il y a cette idée que non, les filles ne doivent pas dépasser une certaine mesure pour respecter les canons de beauté », résume la sociologue. Cette problématique a notamment été au cœur de la campagne « Climb Like a Woman » lancée par la grimpeuse professionnelle Nolwen Berthier le 8 mars 2025 pour dénoncer les stéréotypes qui pèsent sur le corps des grimpeuses et, plus largement, des sportives. À cette question du corps musclé s'ajoute celle des menstruations. « Quand j'avais travaillé sur ce que les menstruations font aux jeunes filles dans leur manière de vivre tous les jours, et donc dans leur accès au sport, elles m'avaient vraiment dit que le sport, ça pouvait être gênant pour la pratique sportive, raconte Aurélia Mardon. Pourquoi ? Parce qu'on continue encore d'entourer de tabous les menstruations. Je ne parle pas des douleurs, parce que les douleurs, ça entre aussi en compte, mais la peur de la tache, c'est encore une peur qui est profonde et qui n'a vraiment pas lieu d'être. C'est une construction sociale. » L'escalade porte également en elle une ambivalence autour du rapport poids-puissance. Si ce rapport est souvent valorisé comme une voie pour contourner la question de la force pure, il comporte aussi des risques. La question des troubles alimentaires en escalade de haut niveau a été soulevée à plusieurs reprises par des grimpeuses comme Janja Garnbret, Caroline Ciavaldini ou Emily Harrington, certaines parlant même de fléau. Une problématique qui s'enracine dès l'adolescence, moment où le corps se transforme et où les repères corporels changent. Rôles-modèles et climat inclusif Face à ces mécanismes de décrochage, les leviers existent mais restent souvent inexploités. Aurélia Mardon insiste sur l'importance des rôles-modèles féminins. Dans l'un des clubs loisirs où elle a enquêté, deux éducatrices sportives encadraient les cours. « Ça changeait. C'était incroyable », se souvient-elle. « Ça renvoyait une image de la compétence féminine. Oui, les filles peuvent. Elles peuvent être compétentes dans l'ouverture de voie, la transmission, etc. » Cette présence féminine dans des postes d'autorité naturelle — coach, ouvreuse, dirigeante — crée un climat différent et forme un regard différent sur la compétence sportive, y compris chez les garçons. Mais au-delà de la représentativité, il y a la question du climat quotidien. « Parfois, il peut y avoir des blagues dans les collectifs de pratique. Ces blagues, elles ont parfois des connotations sexistes, observe Aurélia Mardon. Tout ça, ça crée un climat qui peut être dissuasif. Donc c'est important de ne pas faire comme si on n'avait pas entendu, de ne pas faire comme si ça n'existait pas. Mais au contraire de publiquement décortiquer les logiques. » Pour cela, la formation des éducateurs sportifs est essentielle. « Ça peut paraître être la tarte à la crème mais cela permet de les interroger sur les freins à la pratique des adolescentes. Qu'est-ce qu'on peut mettre en place pour éviter des décrochages ? » L'enquête MGEN propose des pistes concrètes : réfléchir aux tenues, ne pas laisser passer certaines remarques, créer des espaces de parole sur les menstruations. La question centrale reste celle de la valorisation. Aurélia Mardon s'appuie sur les travaux de sa collègue Carine Guérandel, maîtresse de conférences en sociologie : « Si on valorise la pratique des filles, les résultats en compétition ou les performances des filles, alors les filles vont être à même de s'investir sur le long terme. » Les accompagner dans le milieu de la compétition, les soutenir en cas de difficultés, célébrer leurs réussites autant que celles de leurs homologues masculins. Le décrochage des adolescentes n'est pas qu'une perte à court terme. Il hypothèque l'avenir de l'égalité dans l'escalade. « Les habitudes corporelles, les habitudes sportives, c'est le résultat de la socialisation. Laisser faire ce décrochage, c'est exclure une partie de la population de pratiques qui peuvent apporter beaucoup de choses. Il y a des questions de leadership aussi. S'il y a moins de rôles modèles, fatalement, les femmes vont moins s'identifier à des figures d'autorité comme les coachs. Elles vont moins avoir envie de s'y investir », analyse Aurélia Mardon. Pour autant, l'escalade dispose d'atouts objectifs pour rompre ce cercle vicieux. « Ce que je trouvais génial moi dans l'escalade, c'est que c'est un sport qui est intéressant parce qu'il mobilise des compétences qui sont très diverses. Tant la force que la lecture, le fait de savoir se placer, la force dans les doigts, la stratégie. C'est un sport qui, potentiellement, peut ouvrir beaucoup de possibilités », souligne la sociologue. Cette diversité des compétences sollicitées offre une opportunité de ne pas enfermer la pratique dans un modèle unique, centré sur la force brute ou la compétition pure. Les chiffres FFME révèlent un décrochage significatif, mais celui-ci n'est pas une fatalité. Les clubs et salles disposent de leviers concrets : former les éducateurs aux enjeux de genre, multiplier les rôles modèles féminins dans l'encadrement, créer des espaces de pratique non-compétitifs, valoriser explicitement les pratiques féminines, lever les tabous autour des menstruations et des transformations corporelles. L'escalade, discipline jeune encore en structuration, dispose d'atouts pour construire des pratiques plus inclusives. Reste à savoir si elle saura les saisir.
- Patagonia attaque Pattie Gonia : le mythe du capitalisme militant
La marque californienne Patagonia a déposé plainte contre la drag queen activiste Pattie Gonia pour contrefaçon, réclamant un euro symbolique et l'interdiction de commercialiser des produits sous ce nom. Un paradoxe pour une entreprise qui a bâti sa réputation sur son militantisme environnemental et social. Et une nouvelle affaire qui révèle les contradictions évidentes d'un oxymore : le « capitalisme militant ». (cc) capture d'écran de @thepattiegonia / YouTube Quand une icône de l'écologie attaque une militante écologiste, quelque chose cloche forcément. Le 21 janvier 2026, Patagonia, la marque californienne fondée par le grimpeur et activiste Yvon Chouinard, a déposé une plainte devant le tribunal fédéral de Californie contre Pattie Gonia, drag queen devenue l'une des figures les plus visibles de l'activisme environnemental et LGBTQ+ aux États-Unis. Le motif principal, parmi cinq autres chefs d'accusation : contrefaçon. L'enjeu financier : un dollar symbolique et l'interdiction de commercialiser des produits portant le nom « Pattie Gonia ». Mais au-delà des questions juridiques, cette affaire met en lumière les contradictions d'une entreprise qui incarne depuis des décennies les paradoxes d'un concept impossible : le capitalisme militant. Quand la Patagonie devient un champ de bataille Wyn Wiley, de son vrai nom, a créé le personnage de Pattie Gonia en fusionnant drag queen et militantisme écologique. En quelques années, cette figure haute en couleur est devenue incontournable dans le monde de l'outdoor américain. Partenariats avec The North Face, film documentaire, conférence TED, reconnaissance par Time Magazine et National Geographic : Pattie Gonia a réussi à imposer un discours sur l'inclusivité en montagne et l'urgence climatique, touchant un public bien au-delà des communautés queer. Elle a cofondé une association dédiée à l'éducation environnementale pour les personnes LGBTQ+ et racisées, et participé à la création du Queer Outdoor and Environmental Job Board, un outil gratuit visant à aider les personnes queer à trouver des emplois dans les domaines de l'outdoor et de l'environnement. Pattie Gonia et Patagonia partagent fondamentalement les mêmes valeurs. Mais dans le monde des marques déposées, les bonnes intentions ne suffisent pas. Tout commence en février 2022. À cette époque, Pattie Gonia collabore avec la marque Hydroflask (une entreprise américaine de gourdes, ndlr), ce qui attire l'attention de Patagonia. Les équipes juridiques de la marque californienne contactent alors Wyn Wiley par email pour lui demander de ne pas commercialiser de produits portant un nom ou un logo « substantiellement similaires » à ceux de Patagonia. Selon la plainte déposée le 21 janvier 2026, qui révèle ces échanges, Wyn Wiley accepte verbalement. Pendant trois ans, l'accord informel tient. Puis, début 2025, Pattie Gonia lance un site de merchandising et commence à vendre des produits portant son nom de scène. « C'est un fait troublant pour une entreprise qui prétend être "en affaires pour sauver notre planète natale" » Pattie Gonia, au sujet de Patagonia en février 2025 Patagonia réagit immédiatement et demande l'arrêt de cette commercialisation. Mais la réponse de Wyn Wiley, envoyée par email en février 2025, ne se limite pas à une défense juridique. Elle contre-attaque sur le terrain moral. D'abord, elle rappelle que le nom « Pattie Gonia » s'inspire « d'une région en Amérique du Sud » — argument qui souligne que Patagonia, la marque, n'a pas plus de droits sur ce nom géographique qu'une drag queen. Ensuite, elle révèle avoir découvert l'existence de Lost Arrow, filiale de Patagonia qui a vendu du matériel tactique à l'armée américaine, générant des millions de dollars. « C'est un fait troublant pour une entreprise qui prétend être "en affaires pour sauver notre planète natale" », écrit-elle dans un message versé au dossier. Lost Arrow a été rebaptisée ForgeLine Solutions en 2022, mais la marque californienne aurait engrangé des millions de dollars via cette activité, selon le site américain Gear Junkie. En septembre 2025, Pattie Gonia dépose une demande de marque déposée auprès de l'office américain des brevets et des marques. Quatre mois plus tard, Patagonia l'attaque en justice. Lorsqu'on se penche sur les produits que commercialise Pattie Gonia sur son site, difficile d'y voir un emprunt évident – encore moins une contrefaçon – de la marque californienne. La drag queen vend essentiellement des t-shirts, sold-out depuis la plainte dont elle est l'objet, où il est inscrit « Pattie Gonia hiking club » ou des slogans comme « Promote lesbianism » (Soutenez le lesbianisme, ndlr) ou « Feral Bisexual » (bisexuel·le sauvage, ndlr). Dans certaines prises de parole, comme lors de l'annonce du million de followers sur son compte Instagram, l'activiste porte effectivement des gants qui singent le logo de Patagonia. Mais, comme elle le précise dans les communications révélées dans le dossier de plainte, elle ne commercialise pas ce type d'articles. Ce n'est pas la première fois que Patagonia se montre inflexible sur le terrain juridique. L'entreprise a bâti une réputation de défenseur acharné de sa marque, multipliant les procès contre quiconque ose s'en approcher d'un peu trop près. En 2023, elle poursuivait Gap pour la conception et la commercialisation d'une polaire trop ressemblante aux siennes. En 2024, c'était Nordstrom qui se retrouvait visé pour la vente de contrefaçons. En 2019, Patagonia attaquait même Anheuser-Busch pour avoir lancé une bière portant le nom « Patagonia ». La marque a également mené des batailles juridiques contre Fratagonia, Catagonia, Petagonia, Petrogonia ou encore Gatagonia — des marques plutôt satiriques, certes, mais jugées trop proches de son territoire sémantique. Dans certains cas, Patagonia a su s'attaquer à plus puissant qu'elle. En 2018, l'entreprise n'avait pas hésité à poursuivre le président Donald Trump après la réduction drastique de la superficie de deux monuments naturels protégés. Un combat symbolique qui avait renforcé son image de marque dite « militante », prête à défier le pouvoir politique pour défendre l'environnement. Mais cette fois, avec Pattie Gonia, le rapport de force est inversé. Patagonia réclame un dollar symbolique. Sur le papier, l'entreprise ne cherche pas à la ruiner. Mais un procès, même pour un euro symbolique, représente un fardeau colossal pour une activiste indépendante. Il y a d'abord les frais d'avocat·es, potentiellement des dizaines de milliers de dollars pour se défendre face à une multinationale équipée d'un arsenal juridique de premier plan. Il y a ensuite la charge émotionnelle d'affronter un géant de l'industrie de l'outdoor, secteur où Pattie Gonia a construit sa carrière et sa communauté. Enfin, il y a le risque réputationnel : être poursuivi·e en justice, même injustement, laisse des traces. « Patagonia doit protéger ses marques iconiques, même quand elle soutient ou approuve les opinions, le message ou les objectifs de Pattie Gonia » L'entreprise Patagonia, dans un communiqué Le symbole est d'autant plus dérangeant que Patagonia se revendique alliée des communautés LGBTQ+. La marque n'a jamais caché son soutien aux causes progressistes, et certaines de ses concurrentes, comme The North Face, ont multiplié les partenariats avec Pattie Gonia elle-même dans le cadre de campagnes LGBTQ+. Voir Patagonia, icône de l'inclusivité, attaquer en justice une drag queen activiste crée une dissonance difficile à ignorer. « Patagonia doit protéger ses marques iconiques, même quand elle soutient ou approuve les opinions, le message ou les objectifs de Pattie Gonia », écrit l'entreprise dans sa plainte. Mais cette logique, aussi rationnelle soit-elle sur le plan commercial, entre en collision frontale avec l'image que Patagonia cultive depuis des décennies. Peut-on vraiment être à la fois entreprise et militante sans compromis ? L'impossible équilibre David Gelles, journaliste du New York Times et auteur de Dirtbag Billionaire, la biographie d'Yvon Chouinard parue en 2025, a consacré des pages entières à disséquer la complexité de l'entreprise. Sur son Substack, il réagissait ainsi : « Pour une entreprise qui a été prête à s'attaquer au président Trump, poursuivre une drag queen indépendante qui se bat elle aussi pour sauver la planète, c'est une image discordante ». L'auteur ne remet pas en cause la sincérité de l'engagement de Patagonia — il rappelle d'ailleurs que la famille Chouinard a donné l'intégralité de ses parts en 2022, créant le Holdfast Collective, une structure qui redistribue les profits de l'entreprise à des causes environnementales. Mais il souligne aussi que Patagonia reste « pleine de problèmes ». Dans son livre, David Gelles évoque d'autres tensions : le micro-management tyrannique de Chouinard, ses colères légendaires, sa volonté de croissance malgré un discours prônant la décroissance ou ses 1001 redirections stratégiques qui ont éprouvé ses équipes et le développement de la marque. Dans le chapitre 7, il détaille avec précision la collaboration surprenante de la marque avec l'armée américaine, qu'elle qualifie elle-même de « military work » au travers de sa filiale, Lost Arrow. Toutes ces contradictions ne font sûrement pas de Patagonia une entreprise comme les autres. Elles révèlent surtout l'impossibilité à concilier militantisme sincère et logique capitaliste. Ce procès contre Pattie Gonia n'est qu'un symptôme supplémentaire d'une tension structurelle : celle d'une marque qui doit protéger ses actifs commerciaux tout en prétendant incarner des valeurs qui transcendent le profit. Comme le souligne David Gelles et beaucoup d'autres, Patagonia reste un modèle unique dans le paysage du capitalisme contemporain. Peu d'entreprises peuvent se targuer d'avoir donné l'intégralité de leurs profits à des causes environnementales, d'avoir attaqué un président en exercice, ou d'avoir financé des projets de conservation à grande échelle. Mais ce procès contre Pattie Gonia rappelle que même les entreprises les plus vertueuses ne peuvent échapper aux contradictions inhérentes à leur nature commerciale. Protéger une marque, c'est défendre un actif économique. Soutenir une activiste, c'est porter des valeurs. Et souvent - voire en permanence – ces deux logiques entrent en conflit. « Patagonia est une étude de cas complexe et fascinante », explique le journaliste du New York Times pour faire la promotion de Dirtbag Billionaire. Il semblerait que l'entreprise créée par un grimpeur californien vagabond a toujours su tirer profit de ses dissonances. Même quand elle pose de vrais cas de conscience, les actions de Patagonia semblent toujours recueillir les faveurs de la presse, des expert·es ou du monde économique. Suffirait-il d'une tribune d'Yvon Chouinard dans un grand quotidien américain en faveur de la communauté LGBTQ+ pour éteindre la polémique en cours ? Sans doute. Il reste que son attaque en justice contre une activiste comme Pattie Gonia est un coup porté à l'expansion d'un militantisme que Patagonia prétend soutenir. Qu'elle le veuille ou non, cette action dessert le mouvement militant, le fragilise, l'entache. Mais quoi de plus commun pour une entreprise capitaliste qui cherche avant tout à préserver ses propres intérêts, quitte à vouloir tout contrôler et s'approprier tout un pan de la culture outdoor ? Rien de plus normal pour une marque qui est finalement comme les autres.
- Progresser en escalade grâce à un canard en plastique
Dans la culture informatique, il existe une technique aussi originale qu’efficace : expliquer un problème à un interlocuteur qui ne répond pas, un canard en plastique. Transposée à l’escalade, cette discipline de l’explication pourrait bien faire ce que beaucoup de séances n’osent pas faire : transformer une méthode de grimpe qui ne fonctionne pas en diagnostic. Donc en progrès. Allez ! © Al Elmes / Unsplash La scène est habituelle : un·e grimpeur·euse tombe au même endroit, redescend, remonte, retombe, recommence — et, à mesure que les essais s’empilent, les explications se raccourcissent. « Pas de peau », « Pas la caisse », « C'est morpho », « Pas mon style ». Parfois, c’est vrai. Souvent, c’est surtout commode : cela referme le dossier en donnant l’impression qu’il n’y avait rien à comprendre. Sauf que l’escalade n’est pas seulement un sport de force et de peau ; c’est un sport de petites décisions, empilées à haute fréquence. Où placer un pied, quand verrouiller, quel angle de bassin choisir, à quel moment respirer, quand relâcher... Bref, très souvent, on échoue non pas faute de puissante, mais de logique : une hypothèse implicite, une lecture approximative, une séquence pensée trop vite. C'est alors que dans cette sombre histoire, le canard devient lumineux. Ni gadget ni gri-gri : il devient un dispositif de lucidité. Il oblige à mettre des mots sur ce que l’on fait, jusqu’à entendre, dans sa propre phrase, l’endroit exact où cela ne marche plus. Qu'est-ce qui est jaune et qui apprend ? Le « rubber duck debugging » vient d’un livre, et d’une certaine idée de la rigueur. Dans The Pragmatic Programmer (1999), Andrew Hunt et David Thomas décrivent une technique volontairement frugale : quand un problème résiste, on l’explique, pas à pas, à un tiers — pas pour qu’il ou elle trouve la solution, mais pour que la solution se révèle au moment même où l’on tente de rendre sa logique cohérente. Le canard n’est qu’une mise en scène : un auditeur parfait, silencieux, disponible, qui oblige à dérouler jusqu’au bout. La psychologie de l’apprentissage décrit bien ce mécanisme sous le nom d’« auto-explication » : se forcer à expliquer améliore la compréhension parce que l’explication, en produisant du lien, fait aussi apparaître les trous. Le détail qui a fait fortune tient en une anecdote devenue canonique. À l’Imperial College London, David Thomas travaillait avec un assistant de recherche, Greg Pugh, réputé excellent développeur. Pugh transportait un petit canard jaune et le posait sur son terminal. Quand ça coinçait, il reprenait depuis le début, phrase après phrase. Le canard ne répondait pas — mais l’explication finissait souvent par faire apparaître l’incohérence qui, jusque-là, se cachait dans les raccourcis mentaux. Le livre insiste d’ailleurs sur l’essentiel : canard, plante en pot, nounours, peu importe. Ce qui compte, c’est l’obligation d’expliciter. C’est précisément pour cela que la méthode a dépassé le folklore d’open space. Elle a été intégrée à la pédagogie : CS50, le cours d’informatique de Harvard, la présente explicitement comme une technique de débogage, au même titre que des outils plus « sérieux », en expliquant qu’une logique bancale se trahit dès qu’on la raconte correctement. À une époque, sur le campus, des étudiant·es recevaient même leur propre « ddb » — duck debugger. Il est d'ailleurs toujours en vente sur la boutique en ligne de la prestigieuse université. Le fameux canard en plastique CS50 ddb © The Harvard Shop En somme, le canard est un petit appareil de rigueur : la version portable d’une idée simple — si une logique ne peut pas être dite clairement, il y a de bonnes chances qu’elle ne soit pas claire du tout. Parler, c’est tester Pourquoi cette méthode fonctionne-t-elle si souvent, y compris chez des personnes très expérimentées ? Parce que verbaliser n’est pas « raconter » : c’est soumettre une idée à une contrainte de cohérence. Tant qu’un raisonnement reste intérieur, il peut vivre dans un brouillard confortable — un mélange de sensations, d’intuitions, de raccourcis. Dès qu’il passe par la phrase, il doit choisir un ordre, une causalité, une justification. Et c’est là que les failles se signalent : une hypothèse jamais formulée, un enchaînement qui « tient » parce qu’on ne l’a jamais vraiment déroulé, un « ça devrait marcher » qui s’effondre au premier effort de précision. Le « canard de grimpe » consiste à faire exactement l’inverse : raconter la séquence comme si elle devait être comprise par quelqu’un d’extérieur. La psychologie de l’apprentissage décrit bien ce mécanisme sous le nom d’« auto-explication » : se forcer à expliquer améliore la compréhension parce que l’explication, en produisant du lien, fait aussi apparaître les trous. Autrement dit, on n’apprend pas seulement en accumulant des essais, mais en rendant ses propres démarches intelligibles — donc critiquables. Dans le champ sportif, une cousine plus opérationnelle existe : l’auto-discours (« self-talk »). Là encore, ce n’est pas le mantra vague qui sert à se donner du courage, mais une forme de guidage attentionnel. Des consignes courtes, orientées action, qui stabilisent la décision au moment où tout tend à se brouiller : « pied d’abord », « bassin proche », « souffle », « pousse ». Lorsque cet auto-discours est instructionnel, la littérature suggère qu’il peut soutenir la performance en canalisant l’attention vers les bons indices et en réduisant le bruit. Le canard pousse simplement cette logique jusqu’à son point le plus exigeant : il ne se contente pas d’un mot-clé, il réclame le détail. Et le détail a une vertu impitoyable : il interdit l’à-peu-près. C’est précisément pour cela qu’il fait progresser. Le canard de grimpe L’escalade connaît déjà l’idée d’« externaliser » sa pensée : la lecture. On observe, on anticipe, on se raconte une méthode. Mais cette narration est souvent une version courte de nous-mêmes — une histoire qui va vite, qui saute des étapes, qui suppose que le corps « fera le reste ». On annonce une intention (« atteindre le bac ») sans écrire le chemin (« avec quel pied, quel angle de bassin, quel timing, quel relâchement »). On confond une direction et une stratégie. La verbalisation a cet avantage : elle oblige à reconstituer la chaîne, et une chaîne rend les alibis plus difficiles à maintenir. Le « canard de grimpe » consiste à faire exactement l’inverse : raconter la séquence comme si elle devait être comprise par quelqu’un d’extérieur. Pas pour jouer au ou à la coach, mais pour se donner une obligation rare : être clair·e. On commence par poser une question sèche : où est la complexité, précisément ? Le crux, la sortie, la gestion de l’effort, la lecture, la peur, la coordination ? Puis on déroule, mouvement par mouvement, en nommant ce qui organise réellement l’action : la relation entre mains et pieds, la place du bassin, l’orientation du regard, le rythme, la respiration. Et on ajoute une formule simple, mais redoutable : « … pour obtenir quoi ? » — « Je mets le pied là… pour obtenir quoi ? » — « Je verrouille ici… pour obtenir quoi ? » — « Je change de main maintenant… pour obtenir quoi ? » Ce n’est pas une question rhétorique. C’est une manière de rendre les mouvements redevables d’une intention. Le canard n’a pas à valider la réponse, il sert à faire apparaître l’instant où la réponse manque. Le fameux « euh ». En escalade, ce « euh » dit souvent plus vrai que l’échec lui-même : il marque l’endroit où la séquence n’était pas difficile : elle était simplement mal comprise. Sans transformer la séance en audit, le simple fait de verbaliser fait remonter trois classiques — non pas des « fautes », mais des pièges cognitifs très ordinaires, et donc très efficaces pour saboter une progression. Le bug d’objectif : croire qu’on cherche la solution la plus efficiente, alors qu’on cherche surtout celle qui coûte le moins en inconfort. Sur le papier, l’écart est invisible. Dans le corps, il est immense. On appelle « méthode » une stratégie de minimisation du risque, puis on s’étonne que ça ne tienne pas quand la voie exige justement l’inverse : s’engager, se placer, accepter un moment d’instabilité. Le bug de causalité : incriminer la prise — « elle est mauvaise » — quand la cause se trouve un mètre avant. Un pied posé trop tôt, un bassin resté loin, un verrou pris au mauvais moment, une respiration trop coupée. La verbalisation a cet avantage : elle oblige à reconstituer la chaîne, et une chaîne rend les alibis plus difficiles à maintenir. Le bug du tout-en-même-temps : modifier trois paramètres d’un coup, réussir une fois « parce que ça passe », et baptiser cela « la bonne méthode ». On ne vient pas de comprendre : on vient d’obtenir un accident heureux. Et l’accident possède un défaut majeur : il ne se reproduit pas. Le canard, lui, ramène à une discipline plus austère — mais plus rentable : isoler une variable, tester, apprendre. Une hypothèse, pas un roman Le moment décisif, après le diagnostic, c’est l’hygiène d’essais. Le canard ne sert à rien si l’on retourne ensuite au mode « loterie » — celui où l’on recommence en espérant que, cette fois, le corps fera mieux par magie. Tester n’est pas répéter : tester, c’est modifier une variable identifiable et regarder ce que cela produit. Un essai pour un pied, pas pour « tout le bas du corps ». Un essai pour un timing, pas pour « être plus dynamique ». Un essai pour une orientation de hanche, pas pour « mieux se placer ». Un essai pour une micro-pause, pas pour « gérer la pompe ». Un essai pour respirer au bon moment — pas quand l’apnée a déjà fait son travail. Ce minimalisme a quelque chose de frustrant parce qu’il est lent, presque trop sobre pour une discipline où l’on confond souvent intensité et efficacité. Mais c’est précisément sa force : il produit de la connaissance, pas seulement de la fatigue. Il rend l’amélioration traçable. Il transforme un progrès en compréhension plutôt qu’en souvenir vague (« je l’ai fait une fois »). Au fond, le canard n’ajoute ni force, ni peau, ni courage. Il ajoute quelque chose de plus rare : une méthode pour ne pas se mentir. Il convertit l’échec en information, puis l’information en progression. Dans un sport où l’on romantise facilement « l’instinct », il rappelle une vérité libératrice : on ne progresse pas seulement en répétant. On progresse en répétant avec une explication. Et lorsqu’une explication s’effondre, ce n’est pas un drame. C’est, enfin, un point de départ.
- David Sacher, Vital Climbing et l’envers du décor des salles américaines
Pendant que le marché français s’interroge sur la stagnation de la croissance, la syndicalisation et la montée en gamme — jusqu’à l’idée même de « social club » (café, yoga, communauté) — les États-Unis font figure de laboratoire : certaines tensions y sont apparues plus tôt, et parfois plus brutalement. Alors pour comprendre ce qu'il s'y joue, Vertige Media a échangé avec David Sacher de Vital Climbing. Un réseau américain construit sur une obsession de la qualité et son cofondateur qui a traversé quinze ans de mutation dans le secteur. David Sacher à VITAL Brooklyn © Madeleine Stanley En France, il y a une petite tentation à parler des salles américaines comme d’un futur déjà écrit : murs gigantesques, abonnements haut de gamme, café intégré, et, en arrière-plan, une culture du risque juridique qui semble tout dicter. Le problème des caricatures, c’est qu’elles font gagner du temps… et perdre le réel. Si l’on veut lire les tendances qui pourraient structurer le marché demain — consolidation, durcissement de la concurrence, pression sur les coûts fixes, recomposition des relations sociales dans les salles — encore faut-il interroger quelqu’un qui ne « commente » pas l’industrie, mais la fabrique. David Sacher est de ceux-là : Vital Climbing s’est construit à l’ancienne, au sens littéral, et a grandi en misant sur une idée simple – et coûteuse – : pour réduire le risque, il faut rendre le produit irrésistible. Entretien. Vertige Media : Comment décririez-vous le marché des salles aux États-Unis ? David Sacher : J’aimerais beaucoup en savoir plus sur le marché français, parce que je ne sais presque rien : l’Europe est un peu une boîte noire pour moi. Pour les États-Unis, en revanche, tout dépend du point de comparaison. Si vous prenez une industrie ultra compétitive — la grande distribution ou la tech, par exemple — les salles d’escalade restent un secteur plutôt confortable, amical, « sympa » à faire tourner. Les collègues, les concurrents, les clients : c’est un environnement vraiment agréable. En revanche, si vous comparez à ce que c’était il y a quinze ans, le marché est beaucoup plus développé, beaucoup plus professionnel. Les attentes des clients sont bien plus élevées. Donc c’est devenu plus compétitif, parce qu’il faut être excellent dès le départ. Et il est aussi plus difficile de trouver un endroit où ouvrir a vraiment du sens : il y a déjà énormément de salles aux États-Unis (900 en Amérique du Nord, selon les dernières informations de Climbing Business Journal, ndlr). Ce n’est pas impossible, il reste des opportunités, mais on n’est plus à l’époque où vous pouviez lancer une pièce en l'air et vous dire que ça allait fonctionner. « Créer une salle, c’est un peu comme ouvrir un restaurant : c’est très risqué. C’est toujours une lutte » Vertige Media : Le marché américain propose des abonnements chers et des salles premium. L'escalade indoor devient-elle un sport de classes moyennes supérieures ? David Sacher : Ce n’est pas mon ressenti. Si vous comparez au fitness en général, l’escalade reste souvent plus abordable que beaucoup d’autres types d’abonnements. Oui, par rapport à un « Planet Fitness » (une chaîne américaine de salles de sport low-cost, ndlr) c’est plus cher. Mais à l’échelle du secteur, on est plutôt sur du milieu de gamme — voire du bas de gamme — si vous comparez aux salles de fitness premium, très spécialisées. Vital New-York ou We Work ? © Madeleine Stanley Je pense aussi que la valeur que proposent les salles, même au haut de gamme, est extrêmement élevée. Beaucoup d’abonnements incluent aujourd’hui des cours variés : yoga, cycling, fitness, l’escalade, des cours d’escalade, des espaces d’entraînement, des vestiaires… Nous, quand on construit une salle, on se demande : quelle valeur on apporte ? Et cette valeur demeure remarquable, même si les prix ont augmenté en vingt ans. Vertige Media : Beaucoup de salles américaines ressemblent de plus en plus à des clubs sociaux : café, yoga, évènements, entraînements… C’est une évolution « naturelle » ou surtout une logique business pour justifier des abonnements plus chers ? David Sacher : Je trouve que c’est une très bonne chose. L’escalade est intrinsèquement sociale. Prenez le bloc, par exemple : vous vous regroupez, vous regardez quelqu’un grimper, vous rencontrez des gens, vous encouragez, vous discutez, vous félicitez. C’est le socle social du sport. Vital ou le Shangri-La ? © Madeleine Stanley Ensuite, vous prenez ce groupe, vous allez dehors, et vous vivez une vraie aventure ensemble : ça renforce les liens. Les gens ont besoin de lieux comme ça dans leur vie, des endroits où les voisins se rencontrent, interagissent, se soutiennent. Et l’escalade a de la chance : tout ça vient très naturellement. Donc oui, c’est normal qu’on l’assume pleinement dans la façon dont on conçoit, construit et fait vivre nos salles. C’est une des choses que je préfère le plus dans ce métier. « Je veux que chez Vital, une personne se sente fière et heureuse d’être qui elle est — et de qui elle va devenir en faisant partie de notre salle » Vertige Media : Quand une personne entre dans une salle Vital pour la première fois, qu’est-ce que vous voulez qu’elle ressente immédiatement ? David Sacher : Je veux qu’elle se sente fière et heureuse d’être qui elle est — et de qui elle va devenir en faisant partie de notre salle. Je veux qu’elle sente que c’est un endroit où elle peut être enthousiaste à propos de son « futur soi » : socialement, avec les gens qu’elle va rencontrer et qui deviendront des amis. Physiquement, avec les compétences qu’elle va apprendre et la condition qu’elle va construire. Et même dans les rêves lointains, les aventures, les expériences auxquelles elle sera connectée. Vous pouvez vous mettre à la grimpe, vous faire des ami·e·s à la salle, partor en voyage... Cela peut devenir une partie de votre identité, de votre histoire. Vertige Media : Qu’est-ce que vous voulez protéger coûte que coûte, même si le marché pousse dans l’autre sens ? David Sacher : L’atmosphère positive des salles. Cette vibe est unique, je ne l’ai pas retrouvée ailleurs. Une salle comme centre communautaire : un endroit où les amis se retrouvent, où l’on rencontre des gens, où l’on tombe amoureux, où l’on se marie. C’est ce que je veux préserver au-dessus de tout. Si ça disparaissait, si les salles devenaient comme une salle de sport classique — vous venez, vous faites votre entraînement, vous partez — ce serait une tragédie. Je ne pense pas que ça arrivera, tout indique l’inverse. Mais c’est clairement ce que je ne voudrais pas voir changer. Vertige Media : Comment vous faites coexister une forte identité locale avec une marque et un réseau cohérents ? David Sacher : Honnêtement, je ne me soucie pas tant que ça d’une cohérence nationale. Pour moi, le plus important, c’est de faire ce qui est juste pour un lieu, un bâtiment, un quartier. Et puis, si vous regardez nos salles, ça saute aux yeux : la plus petite fait autour de 200 m², et les plus grandes dépassent 4 600 m². Vouloir imposer une cohérence trop stricte avec des échelles pareilles, ce serait absurde. Et puis on n’est pas non plus à une taille qui nous empêcherait d’être personnellement très investis dans chaque salle. On n’en a construit que six. Donc on peut faire de chacune un projet très « fait avec amour », très intensif. C’est ce qu’on fait. Vital New-York (Lower East Side) © Madeleine Stanley Vertige Media : Qu'est-ce qui fait la particularité de Vital Climbing ? David Sacher : Une chose qui nous distingue peut-être, c’est qu’on pense qu’on peut rendre l’ouverture d’une salle moins risquée… avec une exigence extrêmement forte en terme de qualité. Si le produit est à couper le souffle, irrésistible, tellement convaincant que les gens tombent amoureux du lieu, alors je pense que les chances que ça ne marche pas diminuent. Oui, ça augmente le risque parce que c’est plus cher et plus difficile à faire. Mais à l'arrivée, les gens voient ce que vous avez construit et ils veulent venir. Vertige Media : Comment en êtes-vous venu à monter des salles d'escalade ? David Sacher : J'ai toujours aimé voyager et partir à l’aventure. Aujourd'hui j'ai trois jeunes enfants et une vie de banlieue assez classique mais dans le passé j'ai fait un peu d’escalade, et surtout du parapente. Je ne vole plus parce que j’ai eu un accident presque mortel juste avant de devenir père de famille. À 21 ans, juste après la fac, j’ai fait une traversée à vélo en solo : du nord de l’Alaska jusqu’au sud de l’Argentine. Je n’avais pas de boulot, pas de carrière. Et pendant ce voyage, surtout les derniers mois, j’étais obsédé par ce que j’allais faire en rentrant. Ça tournait en boucle dans ma tête. Je me souviens d’une journée particulièrement pénible, avec beaucoup de vent, vers la fin du voyage. J’essayais de fuir mentalement le moment présent, de me projeter dans un endroit plus heureux. Et la vision qui est venue, c’était une petite salle d’escalade ouverte 24/24 où je pourrais traîner avec mes amis, m’asseoir sur un vieux canapé, écouter de la musique, faire un barbecue. On aurait pu griller du poisson de la plage, cuisiner, passer du temps ensemble, et grimper. C’est là que l’idée est née, et que j’ai décidé que c'était ce que je voulais faire. Vertige Media : Quand vous avez commencé avec une première salle locale, vous saviez déjà que vous vouliez créer quelque chose de plus grand ? David Sacher : Oui, je pense que dès le début je me disais : « On fait ça, et si ça marche, ce serait super d'ouvrir une deuxième salle ». Donc oui, cette vision était là dès le départ. Mais la vision initiale était très différente. On imaginait ouvrir plein de petites salles, autour de 200 m², un peu comme un grand box de stockage, et les dupliquer partout dans le pays. Ça nous semblait être la manière la plus simple, la plus fun et la plus évidente de grandir. Avec le temps, salle après salle, on a fait plus grand, plus grand, plus grand. Vertige Media : On observe aujourd'hui des groupes qui rachètent beaucoup de salles autour d'eux. Est-ce que l'on prend la direction d'un oligopole, ou il y aura toujours de la place pour des indépendants ? David Sacher : Il y aura toujours de la place pour les indépendants. Pensez à l’industrie du café : Starbucks est gigantesque, mais son expansion s’est aussi accompagnée d’une explosion de petits coffee shops. Je crois qu’ils se poussent mutuellement à faire mieux. Le marché va se consolider, certes, mais il restera toujours des opportunités pour les acteurs indépendants. Vertige Media : Du point de vue français, quand on pense aux États-Unis, on pense aux procès, à la responsabilité, aux assurances… À quel point cela façonne la façon dont vous concevez et gérez une salle ? David Sacher : C'est très important, très lourd et extrêmement cher. Rien que l’assurance coûte une fortune. On doit être méticuleux sur la conception des salles et sur nos opérations pour satisfaire les exigences des assureurs. Ça ne recoupe d'ailleurs pas toujours les choses « évidentes » auxquelles vous penseriez spontanément en matière de sécurité. Par exemple, les assureurs veulent souvent que les clients regardent une vidéo avant de grimper. On peut discuter de l’impact réel d’une vidéo sur les statistiques d’accidents, comparé à des sujets comme la qualité de l’assurage ou l’état des sols. C’est juste malheureux que la culture américaine soit aussi procédurière. J’ai passé du temps en Europe, j’y ai fait plein de choses, et je n’ai jamais eu à signer de décharge. Donc je sais que c’est possible de faire fonctionner une société sans tout ça, et j’aimerais que les États-Unis s’en rapprochent. Vertige Media : Vu de l’extérieur, gérer une salle peut sembler cool. De l’intérieur, quelle est la réalité économique d’un réseau comme Vital ? David Sacher : Créer une salle, c’est un peu comme ouvrir un restaurant : c’est très risqué. C’est toujours une lutte. Nous, dans notre première salle, on a vécu derrière le mur pendant environ un an, en dormant sur des chutes de mousse récupérées au sol. Et, honnêtement, c’était la période la plus fun — et peut-être la plus « cool », paradoxalement — parce qu’on bricolait tout pour que ça tienne, pour que ça démarre. Vous êtes au milieu d’un truc qui enthousiasme les gens. C’est excitant, très gratifiant. Le fameux American way of life © Dabian Canales Si vous avez de la chance, si ça marche, vous pouvez changer d’échelle, et ça peut devenir un bon business. Perso, j'aime le fait qu'une salle d'escalade reste simple. Vous n'avez pas d’inventaire qui entre et qui sort, la technologie ne change pas si vite, c’est une activité centrée sur l’humain Beaucoup de mes amis les plus proches viennent de cette industrie. Économiquement, ça dépend : cela peut être une montagne russe. Vous devez le savoir quand vous ouvrez une salle. Vertige Media : Quels sont les postes de dépense les plus critiques ? David Sacher : Probablement le loyer et l’assurance. La masse salariale est une dépense importante, bien sûr, mais beaucoup de gens qui ouvrent une salle compensent en travaillant eux-mêmes autant que nécessaire — et c’est aussi mon cas. Le loyer, parce que si vous voulez rester compétitif dans une industrie déjà dense, vous devez parfois choisir un emplacement plus central, donc plus cher. Et c’est un compromis difficile : est-ce que le lieu justifie le loyer ? Avant, les salles étaient plutôt situées dans des zones industrielles, un peu à l’écart. Aujourd’hui, elles sont beaucoup plus centrales. L'assurance, quant à elle, a explosé ces dernières années. C’est devenu une charge énorme, très pénible à absorber. « Avec la syndicalisation, il y a aujourd’hui un vrai décalage entre le staff et le management. Je trouve ça inutile et malheureux. Ça n’a pas besoin d’être comme ça » Vertige Media : Est-il possible de construire de grands réseaux de salles tout en restant socialement accessibles, côté tarifs ? David Sacher : Si vous cherchez une salle vraiment peu chère, vous tomberez plutôt sur une petite salle « garage » : plus artisanale, plus bricolée, plus compacte. Peut-être qu’une même entreprise en possède une, deux, cinq, voire davantage — mais ça restera des structures modestes. Il y aura toujours une niche pour ça. Je ne pense pas non plus que les prix vont augmenter sans sans fin. Dans certaines industries, quand un marché s'agrandit, on peut même voir les prix baisser. Et des salles plus anciennes, qui n’ont pas forcément investi dans l’entretien ou dans la modernisation, se retrouvent parfois dans un marché plus concurrentiel où, pour rester attractives, elles doivent baisser leurs tarifs de manière assez nette. Donc je pense qu’il y aura toujours une gamme de prix. Et un propriétaire ne construira pas une salle que les clients ne peuvent pas s'offrir : ça n’aurait aucun sens. Vital ou un Apple Store ? © Madeleine Stanley Vertige Media : On voit les ouvreur·euses et salarié·es pousser pour plus de reconnaissance et de protection. Vous pensez que c’est un frémissement ou une bascule structurelle ? David Sacher : Je ne pense pas que ce soit un simple frémissement. Je pense que ça va continuer. Le personnel de beaucoup, beaucoup de salles va pousser dans ce sens. Les syndicats sont très proactifs aujourd’hui : ils viennent se présenter aux salles, ils se rendent visibles. Donc oui, je pense que ce sera un sujet majeur de l’industrie — au moins pour la prochaine décennie. Vertige Media : Qu’est-ce que vous aimeriez voir disparaître du monde des salles dans les dix prochaines années ? David Sacher : Avec la syndicalisation, il y a aujourd’hui un vrai décalage entre le staff et le management. Je trouve ça inutile et malheureux. Ça n’a pas besoin d’être comme ça. Je pense que les managers à tous les niveaux — responsables de programme, directeurs de salle, et même propriétaires — veulent créer un endroit positif, faire les choses correctement pour le staff, et sont sincèrement ouverts à travailler ensemble et à faire évoluer les choses. Parfois, un ton hostile apparaît parce que les changements ne vont pas assez vite, ou pas exactement dans la direction souhaitée. Et je ne pense pas que ce soit la meilleure manière de construire une culture — ni même d’obtenir les changements qu’on veut. Il y a des façons plus saines, plus productives, plus constructives d’avoir ces conversations. Et sinon… c’est un fantasme, et je vais avoir des ennuis en le disant : mais si on pouvait ne plus avoir de poussière de magnésie dans l’air, ce serait merveilleux. Même avec les systèmes de filtration, tout devient poussiéreux. J’adorerais qu’il n’y ait plus de poussière, plus de saleté. Vertige Media : Si un jeune grimpeur vous dit qu’il veut ouvrir sa propre salle, vous lui dites « foncez » ou « fuyez » ? David Sacher : Foncez. Clairement, foncez. Mais soyez conscient que vous pouvez échouer. Faites un budget : estimez combien ça va coûter, mettez une grosse marge de sécurité pour les dépassements, puis prenez votre chiffre final… et doublez-le. Et vous serez peut-être proche de la réalité.
- « Mur des prothèses » : en Allemagne, l’écologie qui exclut
À Dresde, une paroi surnommée « Prothesenwand » (« Mur des prothèses ») a longtemps permis à des grimpeur·ses en situation de handicap de grimper sur roche, dehors, grâce à un équipement adapté. Depuis le rachat du terrain par la municipalité en 2019, l’escalade y est interdite au nom de la protection de la nature : prises démontées, ancrages scellés, goujons arrachés. Malgré une pétition et une expertise écologique jugée favorable par les clubs, la fermeture reste totale. L’affaire est désormais devant les tribunaux, avec un jugement attendu en 2026. © Thomas Türpe - Deutschen Alpenvereins (DAV) Il existe des mots qui, en politique publique, fonctionnent comme des sceaux. « Biodiversité » en fait partie. Non pas parce qu’il faudrait le suspecter — l’effondrement du vivant n’a rien d’une posture — mais parce qu’il peut, quand il est brandi sans méthode, rendre certaines décisions indiscutables : on ne débat plus, on s’incline. La Prothesenwand raconte ce moment où une cause juste, la protection d’un milieu, devient une machine froide : on ferme, on efface, et l’exclusion se fait passer pour du bon sens. Le Plauenscher Grund n’est pas une cathédrale minérale : c’est une lisière, un ravin boisé pris dans un entre-deux urbain, déjà traversé de traces humaines. Autrement dit : un endroit où l’écologie ne devrait pas être une religion du sanctuaire, mais un art du commun. Et c’est là que le dossier devient embarrassant : il ne s’agit pas d’opposer « l’escalade » à « la nature », mais de faire tenir ensemble deux biens publics légitimes — la sauvegarde du vivant et l’accès au vivant. La qualité d’une politique se mesure alors à une chose très simple : sa capacité à produire de la nuance. L’idée que dehors aussi, c’est possible On pourrait réduire la Prothesenwand à une liste d’aménagements : prises artificielles fixées sur la roche, points d’assurage rapprochés, logique d’accessibilité pensée pour des contraintes physiques spécifiques. Sauf que, dans les sports de nature, la technique n’est jamais neutre : elle dessine un public, donc une frontière. Dans les années 1990, des passionné·es équipent une portion de paroi avec l’accord du propriétaire de l’époque. Le surnom, « Prothesenwand », n’a rien d’un storytelling : il raconte sans détour une réalité que les récits sportifs aiment parfois contourner — il y a des corps appareillés, amputés, fragilisés, et ces corps-là n’ont pas souvent droit au rocher autrement que sous forme de « belle histoire ». Le printemps 2021 devient le point de non-retour. Sans concertation avec les clubs, la ville fait démonter les prises artificielles. Des ancrages sont scellés au ciment. À l’automne, les goujons restants sont arrachés au marteau. Ici, le dehors n’était pas une métaphore, mais une pratique. Des grimpeur·ses en situation de handicap pouvaient grimper sur roche, sentir la matière, lire les aspérités, composer avec l’équilibre et la fatigue — et accéder à ce que l’outdoor apporte de spécifique : une densité, une incertitude, une liberté. Le site ne proposait pas une version réduite de la grimpe, mais une expérience pleine, rendue possible par quelques choix d’équipement. C’est précisément ce qui en faisait une anomalie précieuse : un endroit où l’inclusion ne restait pas cantonnée à des espaces propres, intérieurs, contrôlés, autrement dit à l’imaginaire social qui voudrait que les personnes en situation de handicap soient « à l’abri » du monde. Et comme toutes les anomalies précieuses, la Prothesenwand tenait à peu de choses : quelques personnes déterminées, un accord de propriété, une continuité d’usage. Une inclusion par la pratique, donc fragile par nature. Du principe de précaution au coup de marteau En 2019, la ville de Dresde rachète le terrain. La paroi change alors de statut, mais surtout de regard : elle n’est plus un lieu vécu, elle devient un objet administratif — et donc un risque potentiel. La municipalité invoque la protection de la nature : biotope sensible, espèces à préserver, dérangement, impacts cumulés. Rien de tout cela n’est absurde en soi. La question, dans ce type de dossier, n’a jamais été de savoir si l’activité laisse une trace, mais quelle trace, où, à quel moment, et comment on la régule. Or ce qui frappe ici, ce n’est pas la vigilance écologique, c’est l’absence de gradation. Dans la plupart des conflits d’accès, l’intelligence se niche dans les demi-mesures : fermeture saisonnière, secteur sanctuarisé, secteur accessible, règles de passage, gouvernance partagée avec les clubs. Bref : une écologie qui accepte la complexité du réel. À Dresde, la réponse se réduit au binaire : tout ou rien. Les clubs engagent une procédure en 2025, estimant que l’interdiction totale est disproportionnée et que la ville outrepasse le cadre réglementaire. Jugement attendu en 2026. Le printemps 2021 devient le point de non-retour. Sans concertation avec les clubs, la ville fait démonter les prises artificielles. Des ancrages sont scellés au ciment. À l’automne, les goujons restants sont arrachés au marteau. On ne suspend pas, on efface. On ne temporise pas, on rend le retour en arrière coûteux, matériellement et symboliquement. Dans ces gestes, il y a quelque chose d’étrangement contemporain : une écologie qui se prouve par l’acte irréversible, comme si l’irréversibilité garantissait la vertu. Puis vient la pancarte « Accès interdit », qui ne décrit pas un cadre, mais clôt un débat. Le rocher est renvoyé à une fiction de pureté — et l’usage inclusif, lui, disparaît sans alternative. Quand l’inclusion ne pèse pas bien lourd Côté clubs et usager·es, la réaction n’a rien d’un bras de fer romantique : c’est, au contraire, une tentative de rendre le débat rationnel. Une pétition recueille environ 1 600 signatures. Une expertise écologique indépendante est commandée. Un compromis est proposé : gérer, sectoriser, encadrer. Préserver là où c’est sensible, autoriser là où l’impact est faible. Autrement dit : faire de la politique au sens noble, organiser la coexistence entre intérêts légitimes. La municipalité refuse. Et c’est là que le dossier devient un symptôme : le refus du compromis ne dit pas seulement quelque chose de la nature, il dit quelque chose du pouvoir. Une fermeture totale est administrativement confortable. Elle évite la négociation, la confiance, les zones grises, l’effort de gouverner finement. Elle est aussi, souvent, la manière la plus rapide de faire porter le coût à celles et ceux qui pèsent le moins politiquement. Le conflit finit donc au tribunal. Les clubs engagent une procédure en 2025, estimant que l’interdiction totale est disproportionnée et que la ville outrepasse le cadre réglementaire. Jugement attendu en 2026. En attendant, aucune solution de remplacement n’est proposée pour les grimpeur·ses à mobilité réduite concerné·es — et ce détail, très prosaïque, est peut-être le plus accablant : on a fermé. On n’a rien ouvert. Et c’est ici que l’affaire parle, très directement, à un public français. En France, la para-escalade gagne en visibilité, en structuration, en résultats. Mais l’outdoor accessible reste rare, fragile, presque absent — la pratique handi se fait majoritairement en salle, par nécessité autant que par histoire. La Prothesenwand raconte, en négatif, ce que cela implique : même lorsqu’un site inclusif existe en pleine nature, il peut disparaître d’un trait, au nom d’un autre bien commun appliqué sans nuance. La question n’est donc pas « faut-il protéger la nature ? ». La question est plus mature : quelle écologie voulons-nous, quand elle doit arbitrer entre deux causes justes ? Une écologie-sanctuaire qui ferme et s’absout par la pancarte, ou une écologie-commune qui protège en organisant l’accès, en assumant la complexité, en refusant que le dehors redevienne, par défaut, une affaire de valides. À Dresde, pour l’instant, l’arbitrage tient en deux mots : « Accès interdit ». Tout l’enjeu, maintenant, est de savoir si la justice — ou un sursaut politique — réintroduira ce que la pancarte a supprimé : de la nuance, du dialogue, et un peu de courage dans l’art de gouverner le vivant.
- Alex Honnold sur Netflix : « Ce n'est pas de l'escalade, c'est un cirque »
Le 23 janvier prochain, Netflix diffusera en direct l'ascension sans corde de Taipei 101 – une tour de 508 mètres de haut – par la star américaine Alex Honnold. Un événement mondial largement médiatisé qui divise la communauté de l'escalade. Vertige Media a réuni trois voix expertes : Alain Robert, légende du solo intégral, Anthony Andolfo, jeune grimpeur dans ses traces, et Owen Clarke, journaliste américain spécialiste de l'escalade. Un dialogue qui souffle le show et le froid. Alex Honnold en bas de la tour Taipei © Netflix Casting 🎙️ Alain Robert – Surnommé le « Spiderman français », il a grimpé plus de 150 gratte-ciels en solo à travers le monde, dont Taipei 101 avec une corde en 2004. 🎙️ Anthony Andolfo – Grimpeur français de 31 ans, il pratique le free solo sur rocher et bâtiments depuis 4 ans. Dans les traces d'Alain Robert, il a notamment grimpé la tour Montparnasse et une tour à Melbourne, pour laquelle il a fait une semaine de prison. 🎙️ Owen Clarke – Journaliste américain spécialisé en escalade, il a interviewé Alex Honnold à plusieurs reprises. Vertige Media : Quand vous avez appris que Netflix allait diffuser en direct l'ascension d'Alex Honnold de Taipei 101 sans corde, quelle a été votre première réaction ? Anthony Andolfo : J'ai trouvé ça génial. Je ne m'attendais pas à ce que le free solo sur building soit médiatisé un jour. Il faut savoir que nous, sur les bâtiments, on se fait systématiquement taper sur les doigts. Moi, j'ai fait une semaine de prison en Australie pour ça. Alain aussi a eu droit à la prison. La dernière tour que j'ai faite, Montparnasse, j'ai fait 36 heures de garde à vue. Donc je me suis dit : c'est cool que ça ne soit pas forcément montré comme un truc illégal pour une fois. Alain Robert : Moi, je n'ai pas trouvé ça très surprenant. J'ai fait 4 ou 5 directs pour des grosses chaînes télé avec des millions de téléspectateurs. J'ai grimpé en solo devant des caméras à Caracas, dans les Émirats, à Rio de Janeiro, au Canada. Pour moi, ce n'est pas une nouveauté. La grosse différence, c'est le retentissement mondial. Mais ça, c'est parce que c'est Netflix. Owen Clarke : Honnêtement, ça ne m'a pas trop intéressé. Après, je pense que la plupart des gens ont réagi en se disant soit : « Wow, c'est génial ». Soit en criant à la trahison, au fait qu'Alex Honnold se parjure. Moi perso, ma réaction a été : « Sympa, Alex va se faire de l'argent, bonne chance à lui ». « Netflix, c'est une machine à faire du pognon. Pour eux, l'escalade a explosé sur un plan médiatique. Alors ils y vont » Alain Robert Alain Robert sur la Sears Tower, à Chicago © Coll. Alain Robert Vertige Media : Comment expliquez-vous l'intérêt de Netflix pour le free solo et cette décision d'en faire un événement en direct ? Owen Clarke : Je pense que c'est assez sinistre en réalité. Les créateurs de contenu, des plus petits aux plus gros comme Netflix, surenchérissent en permanence pour capter notre attention. Anthony Andolfo : L'escalade a quand même explosé ces dernières années. La discipline est devenue olympique, le documentaire d'Alex, Free Solo, a remporté un Oscar... Netflix se doit de couvrir ce qui est devenu un phénomène, et Alex Honnold leur donne cette possibilité. Alain Robert : Netflix, c'est une machine à faire du pognon. Pour eux, l'escalade a explosé sur un plan médiatique. Alors ils y vont. Et ils ne font pas dans la dentelle. Ce que j'observe, c'est qu'on peut désormais parler librement des pratiques comme le solo intégral. Avant, ce n'était pas le cas. Owen Clarke : Ce qui me dérange, c'est cette culture du « Regardez comme je suis dangereux, comme je risque ma vie ». On voit ça partout maintenant : des influenceur·ses qui postent des trucs toujours plus fous pour faire le buzz. Netflix participe à ça. Après, est-ce que je pense qu'Alex fait quelque chose de mal ? Non. Je le connais un peu et je sais qu'il va utiliser l'argent de cette ascension pour sa fondation (destinée aux projets environnementaux et notamment à l'énergie solaire dans les communautés défavorisées, ndlr). Ce n'est pas un mec qui dépense son argent en grosses voitures et en champagne. Anthony Andolfo : Je ne pense pas qu'il ait lui-même pris l'initiative de faire cette ascension. C'est quelqu'un d'assez introverti, un puriste, on l'a tous vu dans Free Solo. Limite plus rattaché au rocher que tout ce qui se passe autour. En revanche, il dit qu'il pense à Taipei 101 depuis 2012, ça fait 13 ans quand même. Alain Robert : Quand je suis passé sur son émission de podcast il y a 15 jours, Alex m'a dit que c'était juste une expérience nouvelle pour lui. Mais sa vie, c'est clair, elle est sur le rocher. Elle n'est pas sur les buildings. Les buildings, c'est juste un truc un peu différent pour lui. Dans la bande-annonce que j'ai vue, tu as la sensation qu'il poursuit un grand rêve. Ce n'est pas vraiment ce qu'il m'a dit pendant notre discussion. On sent quand même que Netflix fait monter la sauce par rapport à ce qu'Alex pense vraiment. Owen Clarke : Alex m'a déjà dit qu'il trouvait ça cool de grimper des buildings. Il y a même des gratte-ciels qu'il voulait faire depuis longtemps. Le truc, c'est que c'est généralement illégal et irrespectueux de le faire sans permission. Il est assez carré là-dessus. Donc je pense qu'avoir l'opportunité de le faire légalement, avec le soutien de la ville, ça résout ce problème pour lui. Alain Robert : En 2013, avec National Geographic, il s'était intéressé au Burj Khalifa (la plus haute tour du monde, ndlr). Mais le building est impossible à grimper en solo. Alors celui qui a été retenu, c'est Taipei 101, à Taïwan. D'une, la tour peut effectivement être grimpée sans corde. De deux, c'est assez haut. De trois, le gouvernement a donné son accord. En vérité, la grimpe sur building, c'est surtout politique. Quand le gouvernement taïwanais m'a contacté pour la grimper en 2004, c'est parce qu'ils pensaient que la tour était maudite. Des types mourraient tous les jours pendant la construction. Je devais conjurer le sort, en quelque sorte... Vertige Media : D'un point de vue technique, comment évaluez-vous la difficulté de cette ascension ? Alain Robert : Il y a quelques temps, j'ai créé une échelle de cotation pour évaluer la difficulté des ascensions sur les gratte-ciels (avec David Chambre, ndlr). Elle va de 1 à 10. Pour Taipei 101, je pense que ça vaut un 5 ou un 6. Alex a récemment affirmé que pour lui, c'était du 6c+. Il a donc une très grande marge par rapport à son niveau maximum. Je ne me fais aucun souci pour lui. Il a pris bien plus de risques en grimpant El Capitan. Anthony Andolfo : Pour moi aussi, l'ascension est maîtrisée à 100%. Il s'est bien préparé, et quand il va se lancer, tout sera carré. La pression pour lui, c'est peut-être le fait que ce soit médiatisé, en live. Mais c'est quelqu'un qui a l'habitude d'être filmé maintenant. « Nous sommes confronté·e·s à des tragédies que l'on regarde sur nos téléphones tous les jours. Si Alex tombait, ce ne serait certainement pas la chose la plus traumatisante de la semaine » Owen Clarke Alex Honnold à Taïwan © Netflix Owen Clarke : C'est quand même une escalade assez basique. C'est le même mouvement répété 100 fois. Alex s'entraîne tout le temps. Il fait du free solo et du scrambling de haut niveau régulièrement dans les environs de Vegas où il vit. Je suis d'accord, sa marge de sécurité est très large. Et puis tout a été planifié pendant des mois. Ils ont inspecté la voie, nettoyé, vérifié que tout était solide. Ce n'est pas comme Alain qui grimpait parfois sans savoir si un boulon était desserré ou pas. Alain Robert : C'est sûr que quand j'ai grimpé Taipei 101, on n'était pas vraiment dans les mêmes conditions. J'avais 15 points de suture au coude, il pleuvait des cordes et il y avait du vinyle sur 30% des poutres avec de l'huile dessus pour pouvoir les enlever. Je pensais la faire en deux heures, j'ai mis le double. Alex est assujetti à un horaire, mais vu son niveau et sa forme du moment, il devrait grimper rapidement. Ce sont 8 mêmes blocs – c'est le chiffre de la chance en Chine – espacés par des plateformes de 3 mètres de large s'il veut se reposer. Anthony Andolfo : Le facteur le plus important à prendre en compte, c'est l'endurance. Sur un bâtiment, tu ne te reposes jamais vraiment. Sur Montparnasse, c'était le même mouvement gauche-droite pendant 200 mètres. À Melbourne, j'ai eu plus de mal parce que c'était déversant par moments, mais mentalement, tu ne doutes jamais. Une fois que tu as fait le premier mouvement, il faut que tu arrives en haut, tu n'as plus le choix. Vertige Media : Qu'en est-il de la question de la responsabilité ? Owen Clarke : Je ne pense pas qu'Alex ait une quelconque responsabilité. C'est sa vie. On sait qu'il va faire attention, il n'est pas stupide. Chaque jour sur Instagram, je vois des vidéos de gens qui se font exploser en Palestine ou qui meurent de faim au Soudan. Ici aux États-Unis, on a vu une femme se faire assassiner dans la rue en direct. Ce sont des tragédies que l'on voit sur nos téléphones et auxquelles nous sommes confronté·e·s tous les jours. Si Alex tombait, ce ne serait certainement pas la chose la plus traumatisante de la semaine. Anthony Andolfo : C'est vrai que c'est délicat. La moindre erreur, c'est la vie de quelqu'un qui part, et c'est du direct. Moi, c'est un reproche qu'on m'a souvent fait : « Si tu tombes, je vais être traumatisé à vie ». Mais je ne demande pas aux gens de regarder. Par contre, la responsabilité de donner envie à des gens de le faire, ça, oui, ça peut être embêtant. On me le reproche aussi. Les gens me voient, ils veulent le faire. Alain Robert : Il faut arrêter, Alex Honnold n'a aucune responsabilité. C'est un professionnel de l'escalade. Quand les gens montent dans leur voiture, ils ne s'identifient pas à Lewis Hamilton que je sache... Owen Clarke : Je pense que Netflix a davantage de responsabilité. Ce sont des géants médiatiques qui poussent toujours plus le buzz dans l'extrême. Ils sont constamment confrontés à la stagnation de leurs abonné·es. Il leur en faut toujours plus, alors ils organisent des spectacles un peu absurdes. S'il se passe quelque chose, ce sera leur faute. Moi, perso, je suis juste content qu'Alex puisse prendre leur argent [rires]. Alain Robert : Cette question éternelle de notre responsabilité face au danger, je pense qu'elle vient aussi du rapport occidental à la mort. Les gens sont obsédés par ça. Ils ont tellement peur de la mort que quand ils voient d'autres personnes faire des trucs un peu dangereux, ça les ramène à leur propre fin. J'habite à Bali, la plupart des gens sont bouddhistes ici. La mort, on la célèbre, c'est une fête. Il faut arrêter de la considérer comme la punition ultime. « Quand je grimpe un building, c'est la verticalité pure. La liberté, absolue. C'est le seul moment où quand je grimpe, je commence à chanter » Anthony Andolfo Anthony Andolfo sur la tour Total, à Paris © Coll. Anthony Andolfo Vertige Media : Des millions de personnes vont regarder l'ascension, cela change-t-il quelque chose ? Alain Robert : Peu de gens le savent, mais quand j'ai grimpé pour Sabado Sensacional à Caracas en 2002, j'étais déguisé en Spider-Man pour la promo du film d'alors. L'opération a rassemblé plusieurs millions de téléspectateurs en direct. Quand j'ai grimpé à Abu Dhabi après une autre ascension, toute la ville klaxonnait. Il y avait des embouteillages sur plus de 150 km. C'était la fête. J'ai ressenti beaucoup d'amour. Owen Clarke : Je pense qu'il y a quelque chose de beau dans ce qu'Alain faisait. L'ascension sur building peut avoir un certain pouvoir, une certaine beauté. En revanche, je ne pense pas que ce pouvoir se dégage quand tu planifies l'ascension et que tu la fais en direct sur Netflix. C'est juste un spectacle de cirque à ce moment-là. Alain Robert : C'est différent, oui. Moi, je viens d'une époque où l'escalade n'était pas médiatisée, c'était du one shot. Les ascensions étaient plus spontanées. Là, avec Netflix, on nous bombarde d'infos sur les réseaux sociaux depuis deux mois. « J'ai découvert d'autres horizons en faisant le show, d'autres façons de vivre, d'autres cultures. J'ai aimé ça. Et je pense qu'Alex va adorer » Alain Robert Anthony Andolfo : Pour moi, l'ascension d'un immeuble reste une quête très personnelle. Peu importe qui regarde et ce qu'il en pense, cela reste un refuge pour beaucoup de gens. J'ai fait quelques trucs en solo sur les buildings, et je ne fais pas ça pour la gloire. J'ai 2 000 abonné·e·s sur Instagram, je m'en fous. En revanche, j'aime bien ce côté où je suis dans ma bulle quand je grimpe. Sur un immeuble, la verticalité est pure. La liberté, absolue. C'est le seul moment où quand je grimpe, je commence à chanter. Alain Robert : Moi, j'ai découvert d'autres horizons en faisant le show, d'autres façons de vivre, d'autres cultures. J'ai aimé ça. Et je pense qu'Alex va adorer. Pendant l'ascension, tu ne penses pas trop parce que tu es concentré. Mais Alex, il aura une telle marge sur Taipei 101 qu'il va pouvoir faire un peu le spectacle. Je l'ai prévenu : les gens ne veulent pas te voir tomber, ils vont te pousser vers le haut, t'acclamer à chaque mouvement vers le sommet. Vertige Media : Quelle trace cette ascension va-t-elle laisser dans l'histoire de l'escalade ? Anthony Andolfo : Je pense que pour beaucoup de puristes, ça ne va pas forcément être très bien vu. Par contre, dans l'histoire de l'escalade, c'est intéressant parce que ça va être la première fois qu'il y a un solo en live diffusé dans le monde entier. En termes de popularisation de l'escalade, c'est quelque chose d'énorme. Pour moi, c'est peut-être même l'un des plus gros événements liés à l'escalade grand public qui va avoir lieu. Et ça va être compliqué de faire mieux. Owen Clarke : Je ne sais pas vraiment. C'est un coup médiatique, du cirque, ce n'est pas une vraie réalisation en escalade. Pour moi, une véritable réalisation, c'est quand un nouveau niveau de difficulté est débloqué, ou quand une voie est cochée pour la première fois et que n'importe qui peut ensuite essayer de le répéter. Là, Alex a eu la permission parce que c'est Alex Honnold. D'autres personnes ne pourront pas aller répéter ça, ils se feront probablement arrêter. Alain Robert : Moi je pense que ça va quand même laisser une trace. Je ne sais pas vraiment laquelle mais Netflix, c'est plus de 300 millions d'abonné·e·s dans le monde. La portée est énorme. En revanche, pour Alex, ça ne va rien changer. Il n'a plus rien à prouver à personne. Ses grands moments d'escalade, il les a déjà vécus. L'ascension de la tour Taipei 101 sera diffusée sur Netflix en direct samedi 24 janvier à 2h du matin.
- 2026 : 10 prédictions absurdes sur le monde de l'escalade
Puisque tout le monde semble y aller de ses prédictions sur une année qui a démarré en roue libre, Vertige Media a décidé de vous régaler en vous offrant 10 prophéties absurdes sur notre petit monde de la grimpe. Quoique. Cela peut aussi être lu comme autant de promesses — pas si zinzins – d'une micro-société qui a également décidé de nous donner des vertiges insoupçonnés. L'escalade en folie 1. Ouverture de la première salle privée pour cadres surchargé·es Une nouvelle chaîne de salles d'escalade débarque à Paris. Le concept ? Fusionner grimpe et productivité absolue. Venir avec votre animal de compagnie hypoallergénique, réserver un·e coach mental·e qui vous encourage en anglais motivationnel, bénéficier d'un espace de méditation sonore entre deux blocs, tout y est. L'escalade n'est plus une activité. Elle devient un décor pour des vies qui refusent de s'interrompre. L'adhésion coûte 890 euros par mois. Les prises sentent la fleur d'oranger. 2. Janja Garnbret se met au trail et écrase les hommes Après avoir vidé l'escalade de tout suspense, Janja Garnbret s'attaque au trail. Certains y voient une provocation. D'autres, une révolution dans l'histoire des rapports homme-femme. La championne slovène, elle, laisse parler. Et fonce. Dès la première course, Janja Garnbret reprend les participants de l'UTMB un par un et finit par s'imposer en s'autorisant, tout sourire, un petit selfie pour son sponsor sur la ligne d'arrivée. Prochaine étape : le saut à la perche. Et en fin d'année, le bras de fer. 3. Mickael Mawem défie un robot militaire Face à l'escalade militaire mondiale et aux tensions croissantes à ses frontières, la France dévoile son nouveau dispositif de défense : un robot militaire doté d'une force surhumaine. La démonstration médiatique est orchestrée avec soin. Le robot soulève des charges, brise des obstacles, inspire la confiance stratégique. Le live de présentation animé par Hugo Décrypte rassemble plus de 4 millions de Français·es sur YouTube. Parmi eux, Micka Mawem, qui, depuis le chat, propose un défi au ministère des Armées en posant sa question préférée : « Duel de tractions. Votre robot contre moi. Qui gagne ? ». Pull-up. 4. Red Bull envoie une grimpeuse escalader un satellite en orbite Galvanisé par le succès de ses vidéos d'ascensions insolites, Red Bull franchit une nouvelle étape : envoyer une grimpeuse dans l'espace pour escalader un satellite. La grimpeuse sélectionnée, dont l'identité restera secrète, s'entraîne en apesanteur depuis six mois. Les prises sont magnétiques. Le vide, absolu. La chute, théoriquement impossible. La marque à la taurine prend alors le concept par les cornes en proposant une véritable mise en abîme de l'escalade. Le tout, avec un projet chiffré à 180 millions d'euros. Résultat : 12 millions de vues en trois heures. L'escalade terrestre avait un plafond. Red Bull vient de le traverser. 5. Le premier deepfake de l'histoire de l'escalade sportive L'histoire commence dans une grotte reculée du Groenland. En mars, un grimpeur inconnu poste une vidéo et annonce une dinguerie : une ligne cotée 11b. Adam Ondra profite d'une manoeuvre militaire tchèque pour venir vérifier sur place. Le GOAT fait vingt-quatre jours de siège à -37 degrés. Il hurle. Il s'ouvre les doigts. Tombe et retombe avant de capituler. Deux semaines plus tard, une enquête bien ficelée de Kayoo TV révèle l'impensable : la vidéo est le premier deepfake d'envergure de l'escalade sportive. Le grimpeur n'existe pas. La ligne n'a jamais été tentée. La grotte, elle, résonne encore. 6. La lutte des travailleurs de l'escalade débouche sur le ticket-resto à 5 euros Au printemps, des rassemblements éclatent devant toutes les franchises des grandes chaînes de salles d'escalade françaises. Les ouvreur·euses réclament une reconnaissance de leurs conditions de travail. Les manifestations se multiplient : Paris, Lyon, Toulouse, Bordeaux. Six mois de négociations tendent le secteur comme jamais, jusqu'à la fumée blanche. Et une mesure, une vraie. Les ouvreur·euses obtiennent des tickets restaurant d'une valeur de 5 euros, valables uniquement pour l'ouverture exceptionnelle des contests privés organisés entre 18h et 2h du matin. L'Union des salles d'escalade (UDSE) publie un communiqué en se félicitant d'une « avancée sociale majeure ». 7. Seb Berthe échoue à terminer toutes les violettes des salles de bloc d'Europe à vélo Fidèle à ses convictions écologiques, Seb Berthe décide de réaliser toutes les violettes – les plus dures en salle de blocs – d'Europe en les rejoignant à vélo. 11 232 salles, 0 kérosène, 0 compromis. À la 380e salle, ses doigts se transforment en knackis trop cuites. À la 420e, le grimpeur belge commence à voir des prises qui n'existent pas. Après la 450e, 11 000 km de vélo et 33 000 D+, « Seb » entre en transe. À Berlin, devant une nouvelle salle flambant neuve, il tente d'écrire « Free Palestine » avec de la magnésie sur le fronton vitré (ça fera « Free Pal » du coup, ndlr). En legging rose, il est interpellé trois heures plus tard par la police allemande, endormi contre un plot à vélo. 8. Lucien Martinez lance son compte OnlyFans Après un livre, une expo et trois émissions sur Twitch, Lucien Martinez lance un compte OnlyFans où il grimpe nu sur les blocs mythiques de Fontainebleau. Instantanément, les abonnements explosent. Les commentaires oscillent entre admiration technique et confusion totale. Martinez enchaîne Big Boss, L'Abattoir, Carnage. Nu. Efficace. Les puristes crient au scandale. Les gens pragmatiques s'abonnent. Séduit·e·s, les équipes d'OnlyFans créent une catégorie « Sports extrêmes ». Au bout de trois semaines, Lucien Martinez publie un rappel : tous ces blocs, c'était au-dessus de 7a. Dans une story Instagram, il précise : « C'est sérieux, l'escalade ». 9. Alpinisme : Symon Welfringer pousse l'éloge de l'échec absolu Hanté par deux échecs successifs au Pakistan, Symon Welfringer théorise son concept d'éloge de l'échec jusqu'à son climax. Dans une interview retentissante, il annonce ne plus partir en expédition et rester au lit. Son argumentaire : l'alpinisme est devenu trop élitiste, inaccessible, déconnecté. Les gens ont besoin de s'identifier à des projets qu'ils peuvent réaliser. Rester chez soi, c'est donc refuser l'injonction permanente à la performance. Le jeune alpiniste lance un appel aux sponsors pour financer cette non-expédition. The North Face refuse. Patagonia hésite encore. Symon Welfringer ne grimpe plus mais lance une ligne de vêtements : « Stay Horizontal ». Le slogan fait un carton. 10. Licencié·es : La FFME dévoile enfin les vrais chiffres Fraîchement nommée à la présidence de la FFME, Sandra Berger détaille son programme en rupture totale avec la direction précédente. En conférence de presse, elle sanctuarise la vérité des faits, « rien que les faits ». En projetant un tableau Excel, elle dévoile alors « les vrais chiffres » des licencié·e·s de la fédération : 300 personnes. La consternation est immédiate. L'exercice de transparence est total. BONUS : Alain Robert annonce grimper le mur des Lamentations en free solo Après avoir commenté le live d'Alex Honnold sur Netflix, Alain Robert annonce son prochain exploit : escalader le mur des Lamentations à Jérusalem sans corde. En quête de reconnaissance, le French Spider-man présente le projet comme « une passerelle verticale entre les peuples ». Depuis Bali, lors d'un live sur Instagram, Alain Robert affirme vouloir « éteindre les flammes du mal des colons israéliens avec du champagne ». Aucune chaîne de télévision ne mord à l'hameçon tandis que l'évènement crée une escalade diplomatique sans précédent entre la France et Israël.
- Arnaud Guillemot et l’accessibilité fantôme du monde de la montagne
La montagne a ses pentes, la société a ses seuils — et Arnaud Guillemot connaît les deux. Ingénieur des « risques opérationnels » à Grenoble, passionné d’alpinisme et sourd, il a appris que l’obstacle le plus tenace n’est pas toujours sur l’arête, mais dans les critères flous, les informations absentes et les portes « ouvertes » qu’on ne vous laisse pas franchir. Il raconte comment cette expérience a nourri « Silence, on grimpe », un collectif qui traque l’accessibilité… quand elle existe sur le papier, mais disparaît au moment de la rendre visible. Arnaud Guillemot sur la Roche de la Muzelle © Vertical Flow Un festival lui propose de monter sur scène, de dire « un petit mot », devant 3 000 personnes. Arnaud Guillemot lit le message, pose le téléphone, laisse passer une minute, puis tranche. « J’ai répondu : "Oui, je vais le faire". Parce que… si je ne le fais pas, qui le fera ? » Ce n’est pas une scène héroïque, c’est une scène de bascule. Elle dit tout ce que Arnaud Guillemot raconte ensuite : le moment où l’on comprend qu’un angle mort ne se corrige pas avec de la bonne volonté générale, mais avec du travail précis — parfois ingrat, souvent invisible, toujours méthodique. Et surtout : elle dit que l’accessibilité n’est pas, pour lui, une posture. C’est une conséquence. Celle d’années passées à naviguer dans des systèmes qui affichent des règles sans les rendre lisibles, qui promettent des « ouvertures » tout en laissant les personnes concerné·es se débrouiller dans les angles morts. Faux sommet Le projet de devenir guide a longtemps été, pour Guillemot, une ligne de crête — sportive, bien sûr, mais surtout institutionnelle. « Je ne peux pas transmettre un message par radio, je ne peux pas téléphoner », pose-t-il. Alors plutôt que d’en faire une fatalité, il traite la question comme un problème à objectiver : il vérifie, consulte, et va voir le secours en montagne à Grenoble pour comprendre ce qui bloque réellement. Il en ressort avec une conclusion qui déplace le centre de gravité : l’enjeu existe, mais il n’est pas — ou plus — un argument total. Les outils ont évolué, les pratiques aussi. L’accès à l’alerte ne se résume pas à une radio tenue en main. Autrement dit : si la porte se ferme, ce n’est pas uniquement à cause de la transmission radio. Le verrou est ailleurs. « On m’a ouvert la porte, mais on ne veut pas me laisser rentrer » Et c’est là que commence ce qu’il décrit comme un tunnel : relances, silences, réponses qui n’atterrissent jamais au même endroit, décisions toujours remises à une semaine. Au bout, une sensation qu’il formule sans pathos, avec la précision d’un diagnostic : « On m’a ouvert la porte, mais on ne veut pas me laisser rentrer ». Arnaud Guillemot sur l'Aiguille Argentière © Etienne Chavignon Même lorsqu’il se présente aux épreuves, le malaise ne vient pas de l’exigence en soi. Il vient de la zone grise : ce moment où l’on vous compare aux autres, puis où l’on vous explique qu’il ne s’agit pas d’un concours — tout en vous évaluant comme si c’en était un. Arnaud Guillemot revient souvent à un point très simple, très concret : l’absence de retour exploitable. « Comme les examinateurs ne débriefent pas correctement, tu as toujours l’impression qu’il y a quelque chose derrière », assène-t-il. Son propos n’est pas « on m’a injustement recalé ». Son propos, c’est : sans débrief clair, l’échec devient inutilisable. Et quand l’échec est inutilisable, l’institution ne sélectionne pas seulement : elle épuise. Ce que cette séquence produit, au fond, c’est un déplacement. Arnaud Guillemot ne parle plus seulement d’effort, mais d’accès. Non pas l’accès romantique — « la montagne pour toutes et tous » — mais l’accès concret : des critères lisibles, des retours exploitables, des conditions d’entrée qu’on ne découvre pas au dernier moment, quand la porte se referme. Accessibilité fantôme C’est ici que « Silence, on grimpe » cesse d’être un « à-côté » et devient une continuité. Concrètement, « Silence, on grimpe », c’est un collectif né autour d’une idée simple : si les festivals de films de montagne veulent être des lieux de récit et de partage, alors encore faut-il que ces récits soient accessibles — et que l’information sur cette accessibilité soit lisible. Leur outil principal, c’est une enquête : recenser les événements, vérifier ce qui est annoncé, ce qui est effectivement proposé, et publier un état des lieux qui distingue les efforts réels des effets d’annonce. Arnaud Guillemot situe le départ : « Ça a commencé par une enquête en novembre 2022 ». D’abord par à-coups, puis de façon de plus en plus structurée. Jusqu’au moment où l’évidence devient insoutenable : il ne peut plus porter ça seul. « J’ai bossé au moins mille heures bénévolement ». Il parle de semaines de « 50 heures », d’insomnies, d’une tête qui tourne en boucle — et de ce moment typiquement « projet » où l’on comprend que la seule manière de tenir, c’est de former un collectif. Là où beaucoup s’attendent à un débat technique (sous-titres ou pas sous-titres), Arnaud Guillemot insiste sur autre chose : l’information. Le nerf de la guerre, c’est ce qui est annoncé — ou pas. Il décrit des événements où des films sont sous-titrés, mais où rien ne l’indique. Résultat : l’accessibilité existe, mais reste inutilisable pour les personnes concerné·es, donc elle n’existe pas socialement. « Il y avait beaucoup d’événements qui avaient des films sous-titrés, mais aucune information sur leur site internet ». « C’est facile de soutenir toutes les causes du monde, mais s’il n’y a pas d’accès, ça ne marche pas » Pire : certains écrivent noir sur blanc que ce n’est pas accessible, alors que, sur place, des séances le sont (au moins partiellement). Là, on n’est plus seulement dans le « manque de moyens ». On bascule dans une désorientation qui casse la confiance : le public apprend à ne plus croire les annonces, et les personnes concerné·es apprennent à ne plus se déplacer. Dans un univers d’événements, ce n’est pas un détail : l’accès commence bien avant la salle. Il commence au moment où l’on se projette… ou au moment où l’on renonce. Arnaud Guillemot sur La Meije © Pierrick Merino Face à ça, « Silence, on grimpe » répond par une méthode : enquêter, cartographier, relancer, et publier un état des lieux. Valoriser quand ça progresse, pointer quand ça n’avance pas. Pas pour « punir », insiste Arnaud Guillemot, mais pour rendre l’inaction visible — et surtout pour éviter le piège classique : applaudir si fort le moindre effort qu’on rend le reste du chemin intouchable. Il faut savoir se réjouir d’une « mention » ajoutée, sans transformer une marche de dix centimètres en sommet. Effet domino À la fin de notre échange, Arnaud Guillemot formule ce qui ressemble à la thèse cachée de tout son récit : « En fait, tous les problèmes sont liés ». Rendre la culture de montagne accessible, ce n’est pas seulement « ajouter des sous-titres ». C’est permettre à des publics de revenir, de se sentir légitimes, de fréquenter des lieux qui, sinon, restent des vitrines sans portes. Et, par ricochet, c’est obliger l’écosystème — festivals, médias, institutions — à cesser de traiter l’accessibilité comme une option décorative. La phrase la plus sèche arrive presque comme une mise en garde contre le militantisme d’apparat : « C’est facile de soutenir toutes les causes du monde, mais s’il n’y a pas d’accès, ça ne marche pas ». On peut y entendre un reproche. On peut aussi y voir un diagnostic très contemporain : l’époque aime les valeurs, moins les dispositifs. Or, dans la montagne comme ailleurs, ce sont les dispositifs — et la façon de les rendre lisibles — qui décident de qui entre, et de qui reste dehors, même quand la porte a l’air entrouverte. Et c’est peut-être là le lien le plus clair entre ses deux fronts, celui de la filière guide et celui des festivals : la pente n’est pas toujours sur le terrain. Parfois, elle est dans les règles mal expliquées. Dans les débriefs trop flous. Dans les mentions absentes. Dans cette façon qu’a le monde de vous dire « c’est ouvert » — puis de vous laisser deviner, seul, comment passer.
- Le skate, la grimpe et la sensation du vent
À 23 ans, Deva Rocca a réalisé un film d'escalade qui ne ressemble à aucun autre. Ni exploit, ni performance, encore moins de héros. Juste des skateurs parisiens découvrant les falaises d'Ailefroide entre émerveillement et galères. Tourné au caméscope, La Sensation du vent raconte une expérience de vie à 100 à l'heure, les fenêtres grandes ouvertes. Un premier film qui sonne comme un album de rock adolescent : imparfait, saturé et terriblement vivant. Quand on arrive en montagne © Deva Rocca Ça a cogné partout. Quand Deva reprend conscience, elle a mal à la tête et se demande si cette caravane qui file avec des Hollandais au volant est bien réelle. Tout de suite, elle demande où est Isaure, son amie, qui était assise à l'arrière. Les Bataves lui répondent vaguement qu'ils sont sur la route de l'hôpital, et qu'il ne faut pas s'inquiéter. La scène qu'ils lui décrivent ensuite fait pourtant bien peur. La voiture dans laquelle était Deva a fait une sortie de route puis quatre tonneaux avant de s'immobiliser au milieu d'un champ. La conductrice, rencontrée sur BlaBlaCar, s'est endormie au volant. Isaure et Deva étaient aussi en plein sommeil. Installée à l'avant, cette dernière ne se souvient de pas grand-chose mis à part les chocs un peu partout, et le bruit du chaos. Dans la caravane, il n'y a que la tête qui lui fait mal. Arrivée à l'hôpital, elle apprendra qu'Isaure s'est cassée la jambe. « Pour nous sortir de la voiture, les pompiers ont défoncé la vitre à coups de pelle », rembobine Deva, désormais confortablement assise sur le canapé de son appartement parisien. Quand la police est arrivée, elle m'a demandé si j'avais des objets de valeur à récupérer. J'ai instantanément répondu : "Ma caméra" ». Les policiers sont surpris. Ils ont bien découvert un objet, mais il ressemble plutôt à un caméscope bon marché. Deva leur explique qu'elle est en train de tourner un film. Tout le monde pense que la jeune femme est en état de choc. « Entre ce qu'il venait de se passer et mon caméscope à 50 balles, personne n'a cru que la première chose que j'allais faire en partant, c'était retourner sur le tournage de mon film. » © Deva Rocca Un an et demi après, La sensation du vent est projeté pour la première fois au cinéma de l'Arlequin, dans le sixième arrondissement de Paris. Désormais disponible sur YouTube, ce documentaire de 40 minutes réalisé par Deva Rocca raconte l'histoire d'un groupe de skateurs parisiens débarqués à Ailefroide, dans les Hautes-Alpes, pour découvrir l'escalade en falaise. Le film porte en lui la sortie de route qui l'a – un peu – constitué. Loin des documents d'escalade habituels, donc. Pas de récit héroïque, ni de paroi à conquérir. Juste un kaléidoscope d'émotions qui se fragmentent entre la peur, l'émerveillement, les galères et les accidents. Autant on emporte le vent Deva Rocca a 19 ans lorsqu'elle termine son premier grand voyage au bout de l'ennui. Hôtesse d'accueil dans une agence immobilière, la jeune femme doit faire quelque chose. Alors elle tape sur Google : « Comment écrire un scénario ». Elle ne connaît rien au cinéma, n'a jamais touché de caméra mais elle a terriblement envie. « Je me suis dit : je vais faire un film. C'est aussi simple que ça », explique-t-elle en visio, les yeux plantés dans la caméra de son ordinateur. Pendant six mois, l'apprentie cinéaste construit un dossier avec un découpage technique, des personnages, des situations ubuesques. « Au départ, je voulais faire une fiction, continue Deva Rocca. Un truc un peu étrange, hyper dur à faire. J'étais sans prod, sans acteur et le rendu n'était vraiment pas ouf. Mes potes galéraient à jouer. Je galérais à filmer. » « C'était leur première fois sur ce genre de terrain, reprend Deva Rocca. Moi, je sais qu'un éboulement, ça n'arrive jamais. Et que si ça arrive, c'est un vrai danger mortel. C'était la deuxième fois qu'on manquait de mourir sur le tournage » Deva Rocca En glissant sur son skate, la jeune femme improvise. Elle prend des scènes sur le vif, saisit des moments suspendus, capte des instants volés. Et se rend compte qu'elle tient peut-être quelque chose. « C'est le moment où je quitte mon envie de fiction pour basculer dans le documentaire un peu sauvage », résume-t-elle. Plus de découpage technique, le film se fait à mesure que des choses se passent, ou ne se passent pas. Au gré du vent. Résultat, au bout du bout, il y a deux téraoctets de rushs. Dedans : des skateurs entassés dans des voitures qui passent leurs bras par la fenêtre. Des plans de guitare autour du feu. Des interviews décadrées dans des chambres d'ados. Des plans-séquences dans la nature luxuriante d'Ailefroide. Des rires, des vannes, des pleurs, des cris. La sensation du vent est un documentaire choral à la croisée des genres. Un film qui ressemble à celles et ceux qui l'ont fait : jeunes, un peu perdus et terriblement vivants. © Deva Rocca La mort, elle, a pourtant failli s'inviter une deuxième fois sur le plateau. Après l'accident de voiture sur la route du tournage dont elle ressortira indemne, la réalisatrice prévoit une première scène sur les falaises d'Ailefroide où ses protagonistes apprennent à grimper en moulinette. À l'image, on voit une jeune femme s'exclamer qu'il y a « des chutes de pierre », sans s'inquiéter pour autant. « C'était leur première fois sur ce genre de terrain, reprend Deva Rocca. Moi, je sais que ça n'arrive jamais. Et que si ça arrive, c'est un vrai danger mortel. C'était la deuxième fois qu'on manquait de mourir sur le tournage. » La réalisatrice filme tout. Le retour de l'hôpital, les galères, les pleurs, l'atmosphère tendue. La sensation du vent devient parfois le documentaire d'un film en train de se faire. « J'ai choisi de mettre toutes ces scènes au montage car elles racontent vraiment l'aventure, confie-t-elle. Et encore, j'en avais tellement... J'aurais carrément pu faire un film Jackass. » Stupeur et tremblements Depuis ses 16 ans, Deva Rocca retourne à Ailefroide tous les étés. C'est même devenu vital. Pour elle, c'est juste « le plus bel endroit sur terre pour grimper ». Granit, grandes voies, trad, randos, camping sauvage. Quand elle décide d'emmener ses potes skateurs parisiens là-bas, elle est persuadée qu'ils vont tous s'émerveiller. Elle les connaît si bien. Ils skatent ensemble tous les jours Place des Fêtes, à Bastille. Elle sait qu'ils partagent la même soif de liberté que les grimpeurs, le même rapport à la prise de risque, la même pratique comme art de vivre. Mais une fois sur place, beaucoup paniquent. « Je pensais que l'expérience de la montagne était universelle, pose-t-elle. En fait, pas du tout. Pour certain·e·s, elle fait trop peur, elle est trop grande, elle est incontrôlable. » Deva prend une claque, griffonne sur un petit carnet ses révélations. Au fil du tournage, il deviendra un véritable carnet d'aventure, noirci de pensées, de photos, de souvenirs. L'apprentie cinéaste pensait « faire kiffer tous ses potes », comme Galam qui siffle tout le temps et qui depuis le film se fait un devoir de retourner en falaise. Elle apprend aussi qu' « on n'est pas tous fait·es pour aimer la montagne ». Des certitudes s'éteignent, tout comme la fausse bonne idée d'intellectualiser la relation entre skateurs et grimpeurs, forcément faits pour s'entendre. « Je savais que c'était deux communautés qui pouvaient bien s'entendre, replace-t-elle. Mais sans plus. D'ailleurs, il y a ce cliché du skateur qui va forcément kiffer l'engagement dans la grimpe parce qu'il prend des risques sur le bitume. Ce n'est pas vrai. Mes potes qui font des gros kickflip au-dessus de dizaines de marches d'escalier ont eu très peur sur les falaises. » « J'en ai marre des films qui vont chercher à perpète une signification philosophique à la neige blanche qui tombe du ciel. On se perd dans le réel » Deva Rocca Si La sensation du vent est aussi un film sur la transmission, son autrice a tenu à le laisser brut, spontané, avec ses fêlures et ses interrogations. « Je n'aime pas les films qui prétendent tout expliquer et qui sur-intellectualisent tout, défend-t-elle. J'en ai marre en fait. Marre des films qui vont chercher à perpète une signification philosophique à la neige blanche qui tombe du ciel. On se perd dans le réel. » Pour Deva Rocca, de ces films, l'industrie du film outdoor en est farcie. Elle poursuit : « C'est joli, c'est filmé avec des caméras de fou. Mais au final, on se perd. C'est plus difficile de s'identifier. Moi, je n'ai rien à promouvoir d'hyper profond et d'hyper philosophique. Je vais juste faire kiffer mes potes et transmettre ce que je connais. » Deva Rocca n'a pas connu la pulsion pour la grimpe dans un boulot ennuyeux. Son histoire avec l'escalade remonte à l'enfance, lorsque son père – chasseur alpin – l'emmène sur des terrains verticaux. À 15 ans, elle commence à grimper dans le Var. Plutôt douée, elle intègre un groupe espoir du CAF. Là-bas, elle se formera à la grande voie, au trad, à l'alpinisme. Elle grimpe les parois de Corse, du Verdon, de Buoux, des Calanques, des Alpes... « C'était les meilleures années possibles. C'était l'approche la plus naturelle, la plus douce, la plus challengeante aussi. » Quand la jeune femme arrive à Paris pour ses études de sciences politiques et de droit, elle découvre l'escalade en salle. « Au début, c'était horrible, affirme-t-elle en rigolant. J'ai toujours grimpé pour le plaisir et là j'avais l'impression que tout le monde grimpait pour progresser. » En apprenant à domestiquer le choc culturel, Deva Rocca se fait aussi une promesse : parce qu'elle sait que l'escalade a bien plus à offrir que des prises en plastique, elle emmènera ses ami·e·s sur le rocher. « J'étais déconnectée du réel » Le 8 novembre 2024, l'Arlequin est plein à craquer. Quatre cents personnes sont venues regarder la première fois sur le caillou de jeunes qui font de la planche à roulette. L'ambiance est ultra-festive. Les skateur·ses hurlent dans la salle. Au moment du générique, la salle est en feu. Deva Rocca est entourée, embrassée, félicitée. C'est un moment de célébration intense. Et pourtant, la jeune femme n'est pas là. Mentalement, elle est déjà très bas. Loin de tous les tops. « Je me suis déconnectée du réel, confie-t-elle. Pendant la projection, j'étais actrice de mon propre corps. Il n'y avait rien de concret. » S'ensuivent trois mois de dépression. « J'étais dans mon lit, je me disais : "C'est fini en fait, je ne vais plus rien faire de ma vie". C'était trop dur ». À gauche, Deva Rocca © Deva Rocca La sensation du vent a été tournée à l'été 2023. Il aura fallu onze mois de montage pour tout ficeler. En rendant justice à l'âme qu'elle a voulu y faire habiter. « Ce film, c'est vraiment une partie de moi, de mon histoire, reprend Deva Rocca. L'escalade, ça occupe la moitié de ma vie depuis le lycée. Ce film, il m'a hanté pendant deux ans. » Au bout du tunnel, la réalisatrice reprend la première version, la raccourcit et fait ressortir une idée, qu'elle avait couchée sur ce fameux carnet : « La vérité, c'est que je me retrouve plus dans les gens que je me retrouve dans les sports ». Dans le rétroviseur, dansent les souvenirs d'une jeunesse qui s'enivre d'un nouveau projet. À fond la caisse, ils crient, ferment les yeux et laissent passer un bras par la fenêtre. Devant, il y a un monde vertical. Derrière, il y a un caméscope qui capte l'instant. Il n'y aura pas de respiration haletante, de manip' de corde, de cotations, de réta, d'arêtes sommitales, de crevasses, de résilience, d'exploit. Simplement des tonneaux d'émotions et la candeur d'une génération à laquelle une jeune femme qui s'ennuyait a décidé de redonner toute sa splendeur. Loin des réponses au sommet et des théories qui se ressemblent, il y a des choses qui ne s'expliquent pas mais qui se ressentent. Parmi elles, il y a La sensation du vent.
- Militantisme de confort : quand l’engagement grimpe sans jamais trop risquer
Dans notre petit monde de la grimpe, l’engagement s’affiche à coups de stories et de posts Instagram. Mais derrière ce vernis militant, une question dérange : qui prend vraiment des risques quand on se dit engagé·e — et qui se contente d’une indignation socialement très rentable et professionnellement très sûre ? Kelowna au Canada (cc) Jeremy Vejgman sur Unsplash Il y a des soirs où, en scrollant les réseaux sociaux, on est gagné par cette étrange impression d’assister à une compétition parallèle, une sorte de contest silencieux où il ne s’agit plus de tenir une réglette improbable mais de prouver, par posts interposés, qu’on est du bon côté de l’Histoire. Les prises ne sont plus vissées sur le mur, elles sont vissées sur des mots : « safe », « inclusif·ive », « engagé·e », « féministe », « éco-responsable ». Et chacun·e y va de son run moral, plus ou moins spectaculaire, plus ou moins périlleux. Sauf qu’il y a un détail qui finit par gratter : dans bien des cas, le risque est surtout narratif. On peut tomber, oui — mais on tombe rarement sur quelque chose qui casse. Au pire, on se fait recadrer à son tour, on perd un peu de crédit dans un cercle, on encaisse une mauvaise journée de commentaires. Bref : une chute amortie. Appelons ça ce que c’est : une forme de militantisme de confort. Une manière d’être « du bon côté », à haute intensité visible, mais à faible coût réel. Le genre d’engagement qui sait choisir ses batailles là où le terrain reste praticable et les conséquences maîtrisables. Le militantisme de confort La scène est presque banale. Et c’est pour ça qu’elle mérite qu’on s’y attarde. Il s'agit de la campagne de communication d'une salle d'escalade. L'objet ? Une affiche qui veut bien fait mais rate une formulation, un symbole, un choix de mots. Rien de scandaleux, loin d’une affaire qui implique des victimes, des procédures, un rapport de domination. Plutôt un faux pas : perfectible et discutable. La salle, elle, a globalement bonne réputation. Elle paie correctement ses ouvreur·ses, ne cultive pas la légende du management brutal, tente des choses sur l’accessibilité, la mixité, la prévention, l’accueil. On est loin du patron ou de la patronne tyrannique. Loin du club qui couvre un·e encadrant·e violent·e. Loin d’une institution qui gère des dossiers sensibles comme on planque de la poussière sous un tapis. Et pourtant, c’est sur elle que tombe la foudre. Soudain, stories en série, recadrages, sous-entendus, captures d’écran. Le message est clair : ce n’est pas assez, et surtout ce n’est pas « aligné ». Pendant ce temps, dans le même écosystème, tout le monde connaît d’autres histoires : celles qui ne tiennent pas dans une story, celles qui impliquent un rapport de force, un vrai risque de retour de bâton, un coût social. Celles où s’engager, ce n’est pas « corriger », c’est s’exposer. Le militantisme de confort fonctionne souvent comme ça : il ne se demande pas d’abord « où est le problème le plus grave ? », mais « où est-ce qu’il est possible de frapper fort sans se mettre en danger ? ». On choisit la cible comme on choisit un bloc : en regardant d’abord l’engagement qu’il va demander. Si la cible a peu de pouvoir de nuisance, si elle est déjà « dans le camp du bien » et donc contrainte de répondre avec prudence, feu. Si, en revanche, la cible est réellement puissante — influence, réseau, capacité de nuire, capacité à fermer des portes — on devient soudain très silencieux. C’est précisément le type de dynamique que deux philosophe américains, Justin Tosi et Brandon Warmke, décrivent avec la notion de moral grandstanding. Dans Grandstanding: The Use and Abuse of Moral Talk (2020), ces spécialistes de l'éthique décrivent bien ce moment où l’on utilise le langage moral en public, moins pour faire avancer un problème que pour se positionner soi-même comme particulièrement vertueux·se. La grimpe, qui aime déjà la mise en scène de la performance, n’échappe pas à cette logique quand elle s’attaque à ses propres démons. Le mécanisme est simple : je publie, je dénonce, je recadre. Bien sûr, je suis sincèrement attaché·e à la cause — personne ne dit que tout est faux ou calculé. Mais une partie non négligeable de la motivation vient aussi de ce que cette prise de parole dit de moi. Je ne suis pas juste grimpeur ou grimpeuse. Je suis du côté de la justice, de la sécurité, de l’égalité, de l’écologie. Je suis la personne qui « ose dire ». Sauf que « oser dire » n’a pas le même sens selon qu’on le fait face à quelqu’un qui peut réellement répliquer… ou pas. L’indignation, dans ce cadre, devient un acte à très faible risque mais à fort rendement symbolique. Dans beaucoup de cas, l’ego est parfaitement protégé. On ne risque pas son job, on ne compromet pas sa place dans une équipe, on ne rompt pas un contrat important, on n’affronte pas une figure véritablement intimidante. On s’indigne à hauteur de ce que nos relations sociales peuvent absorber. On se montre courageux·se à condition que le courage ne coûte pas trop cher. L’indignation low cost Ce militantisme-là adore les zones grises entre allié·es supposé·es. Il est plus facile — et parfois plus flatteur — de recadrer celui ou celle qui partage 90 % du diagnostic mais a « mal fait » les 10 % restants, que de s’attaquer à un système qui nie tout en bloc. Plus confortable de corriger un visuel que de soutenir une personne dans un processus long, incertain, épuisant. Plus tentant de faire un procès public à une structure « perfectible » que d’aller se frotter à celles qui disposent de vrais leviers : argent, réputation, sélection, emploi, accès. L’indignation, dans ce cadre, devient un acte à très faible risque mais à fort rendement symbolique. Un geste qui produit immédiatement : des réactions, des applaudissements, une appartenance, une reconnaissance. Et c’est là que le diagnostic de Justin Tosi et Brandon Warmke est utile une seconde fois car le moral grandstanding reste une économie de statut. Une manière de convertir une posture morale en capital social. Le problème n’est pas d’être visible. Le problème, c’est quand la visibilité devient l’objectif, et que l’efficacité réelle devient secondaire. Quand l’acte moral est calibré pour être vu, partagé, reconnu — et surtout, pour ne pas coûter. Les effets de bord Le problème n’est pas seulement moral (« faire cela pour soi plus que pour la cause »), il est aussi politique, au sens concret du terme : ça transforme le paysage. À force de multiplier des polémiques à faible enjeu réel mais à fort bruit symbolique, on obtient trois effets délétères. D’abord, une saturation de l’espace mental. Quand chaque choix de formulation, chaque détail d’organisation devient l’objet d’un débat public au ton dramatique, il devient très difficile de distinguer ce qui relève de la négligence réparable et ce qui relève de la violence structurelle. Vu de loin, tout se ressemble : une phrase maladroite et une structure qui protège des comportements graves finissent par se retrouver sur le même plan sonore. Ensuite, une dévaluation du langage moral. Si tout est « inacceptable », alors rien ne l’est vraiment. Si le même vocabulaire sert à dénoncer une maladresse et à parler d’agressions, le mot finit par perdre son poids. Là encore, le moral grandstanding est un bon révélateur : à force de brandir la morale comme un trophée, on l’use. Enfin, une fragilisation de celles et ceux qui prennent des risques réels. Dénoncer un·e encadrant·e violent·e, un·e supérieur·e abuseur·se, une structure qui couvre, ce n’est pas de l’indignation décorative. C’est accepter de perdre des choses très concrètes : des partenaires, des clients, des ami·es, parfois sa santé mentale. Pour ces personnes-là, voir le mot « courage » accaparé par des recadrages sans danger a quelque chose de brutal. Ce qui fatigue, ce n’est pas la lutte : c’est sa version confortable. Cette tendance à transformer des causes sérieuses en terrains d’entraînement pour l’ego. Il faut le dire clairement : le problème ne vient pas des causes elles-mêmes. La lutte contre les violences sexistes et sexuelles dans la grimpe, la question des rapports de pouvoir dans les salles, les enjeux écologiques autour des falaises, tout cela est non seulement légitime, mais vital. Ce n’est pas parce qu’on critique certaines postures qu’on rejoint, par ricochet, le camp de ceux qui voudraient qu’on se taise. Ce qui fatigue, ce n’est pas la lutte : c’est sa version confortable. Cette tendance à transformer des causes sérieuses en terrains d’entraînement pour l’ego, en espaces où l’on prouve qu’on est « du bon côté », sans jamais aller là où ça coûte. Militer, c’est accepter de perdre quelque chose On pourrait réduire ça à un procès en hypocrisie, mais ce serait trop simple. La plupart des personnes prises dans ce militantisme de confort ne se lèvent pas le matin en se disant « comment vais-je instrumentaliser une cause pour nourrir mon image ». Elles sont sincèrement attaché·es à l’idée de justice, d’égalité, de respect. Elles ont parfois vécu des situations de domination ou de violence. Simplement, comme tout le monde, elles cherchent un équilibre entre ce qu’elles pensent juste et ce qu’elles sont prêtes à risquer pour le défendre. C’est précisément là que la question devient intéressante : à partir de quel moment peut-on dire qu’on milite vraiment ? Dans le monde de la grimpe comme ailleurs, la réponse tient sans doute à une idée très simple : le risque, au sens concret. Pas le risque d’un mauvais quart d’heure en commentaires — celui-là est devenu un bruit de fond — mais le risque de perdre quelque chose de tangible. Une relation, un contrat, une place, une opportunité, une sécurité. Militer, ce n’est pas choisir la cible la plus docile. C’est accepter que la personne ou la structure qu’on interpelle puisse réellement nous nuire. Et y aller quand même, parce qu’on estime que le silence serait pire. C’est parfois refuser un contrat, écrire un mail que l’on sait potentiellement explosif, soutenir une personne jusqu’au bout d’une démarche qui va épuiser tout le monde, s’asseoir dans un bureau où l’on ne nous attend pas. Et c’est là, d’ailleurs, que le moral grandstanding devient un outil de lucidité : si la prise de parole rapporte beaucoup et ne coûte rien, si elle donne une belle image et ne met jamais en difficulté, il faut au moins accepter l’idée qu’elle relève peut-être davantage d’un positionnement que d’un engagement. Changer de topo Alors, que fait-on de tout ça dans le petit monde vertical ? Peut-être un geste simple : appliquer à nos engagements la même honnêteté que celle qu’on applique à l’entraînement. Recadrer une maladresse, demander à une salle d’ajuster un visuel, pointer une tournure : appelons ça ce que c’est, de la correction, de la pédagogie, parfois du ménage utile dans les représentations. C’est sain. Mais ce n’est pas, en soi, un acte de bravoure. En revanche, soutenir une personne qui témoigne, s’exposer contre une direction toxique, refuser un partenariat douteux, documenter des pratiques structurelles, accepter d’y laisser des plumes : là, on commence à parler d’engagement réel. Là, on n’est plus dans la performance morale. Là, on n’est plus seulement dans le récit. Au fond, la question que ce militantisme de confort oblige à poser est désagréable, mais nécessaire : à qui sert l'engagement ainsi affiché ? Est-ce qu’il sert principalement à d’autres — les victimes, les personnes les plus exposées, celles et ceux qui n’ont pas accès au micro — ou est-ce qu’il sert d’abord à obtenir un rôle, une place, un vernis identitaire confortable ? On ne changera pas la culture de la grimpe avec une indignation à faible coût. On la changera avec des personnes qui acceptent parfois de s’engager sans garantie de sortie propre, sans applaudissements, sans retour immédiat — et qui le font quand même.
- La lutte inédite des syndicats dans les salles d'escalade américaines
Aux États-Unis, les salles d'escalade privées se syndiquent à un rythme sans précédent. Depuis 2021, ce sont désormais 18 sites qui surfent la vague de syndicalisation d'un secteur en pleine ébullition. Bien aidé·e·s par la nouvelle structure Climbing Workers United, les travailleur·ses américain·e·s entendent faire valoir leur droit malgré les menaces et les coups bas de leur direction. Grand récit du probable futur new deal de l'escalade contemporaine. Les employé·e·s de Movement devant l'une des salles du groupe dans le Colorado (cc) Capture d'écran du mini-documentaire Dear Anne Worley Colorado, novembre 2025. Il est 10 heures du matin quand cinq grimpeur·ses poussent la porte d'une salle Movement Climbing flambant neuve, quelque part dans les faubourgs de Denver. Molly vient de New York, Dana et Charlie de Philadelphie, d'autres ont volé depuis Chicago. Iels ont traversé le pays, payé leurs billets d'avion de leur poche, pour une seule raison : parler à Anne Worley Moelter, CEO de Movement Climbing + Fitness, la plus grosse chaîne de salles d'escalade privée des États-Unis. Trente sites, plusieurs dizaines de millions de revenus annuels, une croissance fulgurante portée par un fonds d'investissement. Anne Worley Moelter, d'ailleurs, iels ne l'ont jamais vue en chair et en os. Pourtant, iels bossent pour elle, parfois depuis la création de la chaîne. Accueil, cours particuliers, encadrement d'enfants. Iels vérifient les baudriers, enseignent la chute, sourient aux abonnés qui paient en moyenne 100 dollars par mois pour grimper à volonté. Iels gagnent 15 dollars de l'heure. Anatomie d'une lutte Quand Dana, Charlie, Molly et consorts débarquent à Denver, le personnel de la salle leur dit d'abord qu'Anne Worley Moelter n'est pas là. En vacances, paraît-il. Assez étrangement, il suffit d'une dizaine de minutes pour qu'une des responsables de l'établissement s'agenouille devant leur groupe en les informant que, finalement, la CEO de Movement est prête à les recevoir « sur son temps personnel ». Avant d'entrer dans la pièce, on leur demande de laisser leurs téléphones. Et quand iels réclament la présence d'un représentant syndical – un droit légal dans ce type de réunion – on leur oppose un refus. Iels acceptent quand même, faute de mieux. L'échange dure une vingtaine de minutes, à huis clos. Puis à l'extérieur, sur le parking de l'établissement, les cinq collègues se regardent, un peu circonspects. Iels confient que les réponses de la direction à leurs revendications étaient vagues, évasives et incomplètes. Mais pour l'instant, peu importe. Iels viennent de confronter leur CEO, en face, après avoir traversé le pays. « Si on a pu venir jusqu'ici et lui parler, imaginez ce qu'on peut faire tous les jours, dans nos salles, là où on travaille », pose Molly. Cette scène aurait été impensable il y a cinq ans. Tant et si bien qu'en décembre 2025, elle devient le sujet d'un mini-documentaire, publié sur un site de campagne expressément consacré à l'interpellation d'Anne Worley Moelter. Publié sur dearanneworley.org, les sept minutes de vidéo montrent qu'il est possible de regarder sa direction en face quand on est salarié·e de l'industrie de l'escalade aux États-Unis. En vérité, l'initiative est orchestrée par Climbing Workers United, qui organise la lutte depuis ses réseaux branchés à l'été 2025. Elle-même affiliée au syndicat SEIE (pour Service Employees International Union, ndlr), la structure a été montée pour donner de la visibilité aux actions syndicales des travailleur·ses du secteur de l'escalade. Et montrer que le pays tient là l'un des mouvements sociaux les plus inattendus, mais aussi l'un des plus rapides de l'Amérique contemporaine. En l'espace de dix ans et comme un peu partout dans les pays occidentaux, l'escalade indoor américaine a connu une expansion sans précédent. En 2015, on comptait environ 350 sites outre-Atlantique. En 2025, et selon Climbing Business Journal, on tutoie désormais les 900 salles d'escalade privées. Le marché mondial de l'escalade est aujourd'hui estimé à plusieurs milliards de dollars, et les analystes prévoient une croissance à deux chiffres jusqu'en 2030. Les grandes chaînes comme Movement Climbing (30 salles), Touchstone (18), ou VITAL (8) attirent toujours plus de capitaux privés. Movement, racheté en 2019 par El Cap Holdings – lui-même soutenu par un fonds de private equity (l'investissement dans des entreprises non cotées en bourse, ndlr)–, incarne cette nouvelle ère de consolidation. « On ne demande pas la lune. On demande juste de pouvoir vivre de ce qu'on fait. Parce que oui, c'est un vrai taf » Laura, employée de Movement Climbing. Sauf que pour celles et ceux qui font tourner ces nouvelles enceintes du « cool », rien ne bouge. Ou presque. Les salaires d'entrée pour un poste à l'accueil oscillent toujours entre 13 et 15,65 dollars de l'heure, là où le « living wage » – le salaire permettant de vivre décemment – est estimé entre 25 et 30 dollars dans des villes comme New York, San Francisco ou Los Angeles. Des calculs assez basiques sur la diminution du pouvoir d'achat général dans le pays font apparaître que celui des travailleur·ses du secteur de l'escalade a baissé d'environ 30% en moins de 10 ans. Beaucoup cumulent deux voire trois jobs. D'autres vivent dans leur van, retournent chez leurs parents ou s'entassent à quatre dans un deux-pièces. Pendant ce temps, les abonnements pour grimper en salle explosent : certains dépassent les 150 dollars mensuels. Ryan, employé à temps partiel au Touchstone de Pasadena, en Californie, est membre du comité de négociation syndical. Il résume la situation, à sa manière : « On te vend le truc comme un petit boulot d'appoint, tu sais, pour financer ta saison de grimpe. Sauf qu'en 2024, avec les loyers qui explosent, tu finis par faire 50 heures dans deux salles différentes juste pour payer ton studio pourri ». Jess, ancien collègue de Ryan devenu organisateur à plein temps pour Climbing Workers United après avoir quitté le groupe préfère rembobiner : « Quand j'ai commencé, en 2016, je pouvais encore me permettre de bosser 25 heures et de vivre. Maintenant ? Impossible. » Alors aujourd'hui, iels sont beaucoup à répliquer pour faire valoir un droit à vivre décemment. Comme le plaque Laura, ancienne « personal trainer » chez Movement Crystal City, en Virginie : « On ne demande pas la lune. On demande juste de pouvoir vivre de ce qu'on fait. Parce que oui, c'est un vrai taf. » Alex Honnold, des clodos et le FBI Quand en novembre 2023, à New York, les employé·e·s de VITAL Brooklyn annoncent publiquement leur intention de se syndiquer, un évènement tombe à pic. Alex Honnold, légende vivante de l'escalade dont le documentaire a été récompensé d'un Oscar en 2019, enregistre un podcast dans leur salle. Les organisateur·ices foncent le voir après l'émission, tout excité·es à l'idée de partager la nouvelle. Honnold les écoute poliment, puis lâche : « Oh… pourquoi ? C'est pas un peu juste un job temporaire ? » La question claque comme une gifle. Et résume à elle seule le malentendu culturel autour duquel tourne le mouvement dans la communauté de la grimpe. Pour beaucoup, travailler dans une salle d'escalade reste perçu comme un petit boulot d'étudiant, un job que l'on occupe entre deux voyages à Yosemite. Cette vision romantique du « dirtbag climber » – ce grimpeur vagabond qui bosse six mois pour financer une année de vie en van et de projets en extérieur – irrigue encore l'imaginaire du milieu. Sauf qu'elle ne colle plus à la réalité. Aaron Vanek, organisateur chez VITAL Brooklyn et auteur d'un article publié dans la revue Convergence intitulé Why Unions Belong in Climbing Gyms, l'exprime sans ambages : « Les ouvreur·ses utilisent des perceuses industrielles, des clés dynamométriques, des systèmes de sécurité complexes. Ils bossent à des hauteurs où une erreur peut être fatale. Les instructeur·ices enseignent à des mômes de six ans comment tomber sans se casser la gueule, gèrent des groupes de quinze gamins surexcités. L'accueil, c'est pas juste scanner une carte : c'est gérer les conflits, rassurer les débutants, surveiller la salle, anticiper les urgences. C'est un métier qualifié. Point ». « Ils te répètent que t'es une famille, que la culture d'entreprise est cool, que tu peux parler direct à ton manager. Mais quand y'a un vrai problème, t'as aucun recours. Aucun. » Ryan, employé de Touchstone à Pasadena, en Californie Les représentations du métier de l'escalade en salle comme un « petit boulot passion » provoquent même parfois des situations ubuesques. En octobre 2023, les dirigeant·e·s d'une des salles californiennes du groupe Touchstone reçoivent un message inquiétant : un abonné menace de commettre un acte violent contre les sites de la chaîne « parce que Dieu a parlé ». Pendant que la direction dissimule ladite menace à son staff, le FBI ouvre une enquête et l'affaire est reprise par le LA Times. Certain·e·s employé·e·s l'apprennent dans la presse. Et hallucinent. « On était là, à l'accueil, à faire notre taf, sans savoir si on était en danger ou pas », pose Jess. Les client·es sont également surpris·es. Pendant trois jours, le management de Touchstone n'a rien dévoilé à ses équipes ni à ses clientèles et se retrouve sur la défensive. Quand les détails de l'affaire finissent par sortir publiquement, pas d'excuses franches. Pas de débriefing collectif. Jess continue : « La réponse de la boîte, c'était du genre : "Ouais, désolé, mais bon, faut pas paniquer". C'est là qu'on s'est dit : "OK, on a besoin d'un syndicat". » Depuis la salle voisine de Pasadena, Ryan ajoute : « Ils te répètent que t'es une famille, que la culture d'entreprise est cool, que tu peux parler direct à ton manager. Mais quand y'a un vrai problème, t'as aucun recours. Aucun. » Cette logique paternaliste que les intéressés surnomment « mom-and-pop management », revendiquée par beaucoup de chaînes pour justifier l'absence de structures formelles, s'effondre dès qu'un conflit émerge. Et quand ces conflits touchent à la sécurité physique ou aux conditions de travail, ce caractère informel devient dangereux. Pour Aaron Vanek, l'enjeu dépasse même les salles d'escalade : « Si on arrive à prouver qu'un syndicat vaut le coup dans une salle d'escalade, on prouve qu'il vaut le coup partout. Parce que si nous, on n'est pas assez "sérieux"pour mériter un syndicat, alors qui l'est ? Les baristas ? Les vendeurs en magasin ? Les profs de yoga ? C'est ça, le vrai combat. » Une bataille après l'autre Le mouvement de syndicalisation des salles privées d'escalade américaine n'a pas commencé en 2025. Avant les campagnes de Climbing Workers United, une brèche s'était déjà ouverte en novembre 2021, à Arlington, en Virginie. À ce moment-là, les employé·e·s de Movement Crystal City sont une majorité à voter en faveur de la création d'un syndicat. C'est une première dans l'histoire de l'escalade américaine. Wendy, Gus, Laura, Sylvain : ils sont une dizaine à avoir porté la campagne pendant neuf mois, en mode guérilla. Échanges d'emails cryptés, réunions « off-site » dans des cafés, cartes de signatures récoltées en catimini. Car aux États-Unis, tant que vous ne remportez pas une élection digne de ce nom, vous pouvez être licencié·e pour « activité syndicale ». Légalement, c'est interdit. Dans les faits, c'est monnaie courante. Le mouvement des travailleur·ses de Crystal City ne part pas de nulle part. Depuis 2021, une vague de syndicalisation traverse l'économie de service américaine : Starbucks (plus de 400 cafés syndiqués en trois ans), Amazon (entrepôt de Staten Island), Apple Store (plusieurs boutiques). La pandémie a servi d'accélérateur : confinements, licenciements massifs, réouvertures chaotiques, et avec eux, une prise de conscience brutale de la précarité. Les fermetures des salles d'escalade en 2020 ont été suivies de réductions d'effectifs, de suppressions de postes à temps plein, de réouvertures sous-staffées. Fin 2021, Crystal City gagne une première bataille, mais la lutte est loin d'être finie. El Cap Holdings, maison-mère de Movement, conteste l'élection sur trois points : la légalité de l'inclusion des responsables d'équipe dans l'unité de négociation, l'utilisation de la page Facebook de l'entreprise par les organisateur·ices, et des accusations de « coercition syndicale ». Toutes les objections sont rejetées. En avril 2022, le certificat de syndicat est officiellement délivré. Deuxième bataille remportée. Cette fois-ci, c'est même une victoire historique. Et pourtant. Trois ans plus tard, en janvier 2025, Crystal City n'a toujours pas de contrat. Les négociations ont mis 14 mois à démarrer. Depuis, elles traînent. Aucune augmentation de salaire depuis la syndicalisation. Pire : la direction propose de baisser le salaire minimum d'entrée à 13 dollars de l'heure et de supprimer certains avantages, comme les abonnements gratuits pour le staff. Dans le même temps, des emails internes et des vidéos circulent dans les autres salles Movement, martelant le même message : « Regardez ce qui arrive quand on se syndique. Regardez Crystal City. » Gus, qui a fini par démissionner de son poste de responsable d'équipe à plein temps pour passer à temps partiel sous la pression managériale, résume : « Ils font tout pour nous épuiser. Ils savent qu'on a pas les moyens de tenir indéfiniment ». Wendy et Sylvain ont eux aussi quitté leurs postes de responsables, citant un climat de surveillance accrue et de micro-management ciblé sur les organisateurs syndicaux. Sur la seule année 2024, les employé·e·s de Crystal City ont déposé cinq plaintes pour pratiques de travail déloyales auprès du National Labor Relations Board (NLRB), l'autorité fédérale qui régule les relations de travail. Créée en 1935 sous l'ère du New Deal, l'institution est censée être le gardien du droit syndical américain. Problème : les procédures sont très lentes. Une procédure peut prendre des mois, voire des années. Et les sanctions, souvent, se limitent à des « back pay » (rattrapage salarial, ndlr) et des ordres de cesser les pratiques illégales – rarement de quoi terroriser un groupe comme El Cap, qui dispose d'armées d'avocats. Le temps des procédures, la direction a tout le temps de cibler les frondeur·ses et les discriminer. Ainsi, une des plaintes des travailleur·ses de Crystal City pointe la suspension des augmentations salariales uniquement dans les salles syndiquées. Une source raconte aussi que la direction avait offert des vestes de la marque Mammut à l'ensemble des équipes... sauf celle d'une salle en cours de syndicalisation. « Ils nous ont envoyé des piles de courrier à la maison. Genre, des enveloppes tous les deux jours avec des tracts qui disaient que les syndicats allaient nous prendre notre argent, qu'on allait perdre nos avantages, qu'on ne pourrait plus parler à nos managers. Bref, une enquête digne de Scooby-Doo » Jess, ancien employé de Touchstone à Pasadena Chez Touchstone, les patrons rivalisent aussi d'inventivité pour tuer dans l'oeuf toute velléité d'union. Ryan se souvient des « captive audience meetings » – ces réunions obligatoires où la direction explique à l'ensemble du staff pourquoi le syndicat serait une mauvaise idée. Une pratique techniquement illégale, mais encore largement pratiquée. « Ils nous ont envoyé des piles de courrier à la maison, continue Jess. Genre, des enveloppes tous les deux jours avec des tracts qui disaient que les syndicats allaient nous prendre notre argent, qu'on allait perdre nos avantages, qu'on ne pourrait plus parler à nos managers. Bref, une enquête digne de Scooby-Doo. » Il éclate de rire en repensant à la réaction du CEO de Touchstone, Mark Melvin qui a dû lui-même calmer le jeu : « Il nous a même envoyé une lettre d'excuse pour le nombre de mailings. Genre : "Oups, désolé pour le spam" ». Quand elles ont lieu, les sessions d'échange des comités de négociation entre les jeunes syndicats et la direction sont qualifiées de « surréalistes » par les deux anciens collègues. Ryan déroule : « T'es face à trois représentants de Touchstone et un avocat dont le cabinet est notoirement anti-syndical. C'est lui qui parle pour tout le monde. Les autres ne lâchent pas un mot. On pose une question, et l'avocat répond : "Je vais devoir vérifier ça". Six semaines plus tard, t'as toujours pas de réponse. » Depuis, Mark Melvin figure respectée du milieu de la grimpe californienne, leur aurait promis de ne pas être un « union-busting CEO », soit un PDG anti-syndicat. Lors d'une réunion pré-élection, il aurait même déclaré : « Si vous votez pour le syndicat, j'accepterai. Je pensais savoir mieux, mais si c'est ce que vous voulez, j'écouterai. » Cela dit, cela fait six mois, et ni Jess ni Ryan ni aucun membre des comités de négociations n'ont reçu à ce jour de contre-proposition sur les questions salariales et autres avantages. Salaires alignés sur le living wage, plan de sécurité conforme à la loi californienne sur la prévention de la violence au travail, structure de communication claire, protections contre le harcèlement sexuel... autant de revendications qui restent lettre morte. Rien d'extraordinaire pourtant, pour Jess. « On ne demande pas de réinventer l'industrie, explique-t-il. On demande juste d'appliquer la loi. » Sous les prises, la plage ? Malgré les obstacles, d'autres salles s'organisent dans le pays. VITAL Manhattan vote la création d'un syndicat en 2023. VITAL Brooklyn suit en 2024. En Californie, les cinq salles Touchstone de Los Angeles se syndiquent début 2024 avec Climbing Workers United, créant une unité de 170 employés – accueil, ouvreur·ses, coachs, instructeur·ice·s yoga, personnel d'entretien. Vertical Endeavors, dans le Midwest, voit six de ses salles s'unir. Plusieurs enceintes du groupe Movement suivent. En trois ans, c'est 18 salles, dans 6 États différents, qui ont basculé dans la syndicalisation. Un mouvement sans précédent. Si les groupes Movement et Touchstone illustrent la guerre d'usure, celui de VITAL raconte une autre histoire. En 2023, après une campagne où la direction avait d'abord joué la carte anti-syndicale (un manager avait envoyé un email conseillant de ne « surtout pas » se syndiquer si « vous faites partie d'une petite équipe sympa », ndlr), les employé·es votent massivement pour la création d'un syndicat. Et au lieu de multiplier les procédures, VITAL change de cap. Négociations de bonne foi, avancées rapides. En 2024, moins d'un an après le vote, un contrat de trois ans est signé avec les représentant·e·s syndicaux. Le texte devient même un exemple de contrat de référence pour le secteur. Salaire minimum garanti à 18 dollars de l'heure dès la signature, avec progression automatique vers 20 dollars, puis 23,50 dollars minimum en 2027. Fin de l'emploi « à volonté » (« at-will employment », où un employeur peut licencier sans justification, ndlr). Congés payés, absences météo rémunérées (lorsque des intempéries empêchent l'ouverture de la salle, ndlr), création d'un conseil paritaire pour discuter des évolutions de l'entreprise. Pendant les négociations, VITAL accorde même trois hausses de salaire à l'ensemble du staff, avec l'accord écrit du syndicat. La preuve, juridiquement indiscutable pour Aaron Vanek, qu'une entreprise peut augmenter ses employé·e·s syndiqué·e·s si elle le souhaite. « Ils disent qu'ils peuvent pas nous augmenter parce qu'on négocie. C'est faux. La loi dit juste qu'ils peuvent pas changer unilatéralement les conditions sans nous consulter. Mais si on dit oui, ils peuvent. VITAL l'a fait. Trois fois. » Un succès qui devrait motiver leurs homologues à poursuivre leur Google Docs collaboratifs, leurs infographies sur Instagram ou la distribution de carte de soutien au format des cartes d'assurrage qu'on accroche au baudrier. L'initiative de Climbing Workers United sur les réseaux a fait tache d'huile. Les campagnes de solidarité entre travailleur·ses de la grimpe dépassent désormais les grands groupes et on peut apercevoir des stickers de soutien sur les gourdes et les sac de magnésies de petites salles indépendantes. « La question, c'est pas est-ce que les travailleur·ses méritent de vivre décemment, c'est comment on organise une industrie pour que ce soit possible » Aaron Vanek, travailleur syndiqué de VITAL Suite à la première grande vague de syndicalisation des salles Touchstone en 2024, un soutien inédit était venu de la clientèle qui avait alors appelé au boycott, au printemps 2025. Jess se souvient : « C'était incroyable. Des dizaines et des dizaines de grimpeur·ses sont venu·es. Ils nous soutiennent encore à fond. » Ryan ajoute : « On a reçu des messages de partout. Y'a des salles en Arizona, au Texas, en Oregon qui nous contactent. Le mouvement est en train de devenir national. » Dans un pays qui a vu son taux de syndicalisation passer de 35% dans les années 1950 à 11% aujourd'hui, quel avenir peut-on dessiner pour les travailleur·ses de la grimpe ? Peut-être que le cas tout récent de la Portland Rock Gym peut leur inspirer un beau croquis. En décembre 2025, cette salle est devenue la première salle d'escalade privée aux États-Unis à accorder une reconnaissance syndicale volontaire, sans élection via le NLRB. Pour Aaron Vanek, le train est en marche. Le jeune syndicaliste croit même savoir que son secteur vient de poser suffisamment de jalons pour ne plus jamais revenir en arrière sur ses acquis sociaux. « La solution, c'est de repenser le modèle économique, écrit-il. Pourquoi Movement doit faire des marges de 15 % pour satisfaire un fonds de private equity ? Pourquoi on peut pas imaginer des structures coopératives, des salles à but non lucratif ? La question, c'est pas 'est-ce que les travailleur·ses méritent de vivre décemment, c'est comment on organise une industrie pour que ce soit possible. » Sur le parking de la salle Movement du Colorado, Molly, Dana, Charlie et les autres se prennent une dernière fois dans les bras avant de repartir chacun·e dans leur contrée. En partant, iels savent bien qu'ils n'ont encore rien obtenu. Mais une idée a suffisamment fait son chemin pour qu'une caméra les accompagne et donne une ampleur inédite à un combat qu'iels n'aurait sans doute pas pu mener quelques années auparavant. Alors Molly en profite. La jeune femme se plante devant l'objectif et lâche une dernière fois : « On est pas plus avancé mais on a traversé le pays pour remettre la CEO à sa place. Et rien que pour ça, ce qu'on fait est cool ».
- Coupes du monde d’escalade en Chine : l'emprise du milieu
Le 9 janvier 2026, World Climbing a mis en ligne le calendrier final de sa saison : treize étapes, dont quatre en Chine. Comme l’information ressemble à une mise à jour de tableur, elle a glissé sous les radars. Sauf qu’en 2026, un circuit de Coupes du monde d’escalade n’est plus seulement une tournée sportive : c’est aussi une carte d’audience, une stratégie de diffusion, et une manière très concrète de désigner où se fabrique le centre du jeu. © Caleb Timmerman/IFSC On aime l’escalade pour ce qu’elle raconte quand elle échappe aux institutions : le geste, l’instinct, la solitude paradoxale d’un mouvement accompli devant tout le monde. La compétition internationale, elle, a une esthétique beaucoup plus prosaïque : des dates, des villes, des disciplines, et un mot qui revient même quand personne ne le prononce : « marché ». Et quand la fédération choisit de s’appeler World Climbing, qu’elle rebaptise son circuit en « World Climbing Series », et qu’elle verrouille, noir sur blanc, quatre étapes chinoises pour ouvrir puis refermer une partie de la saison, ce n’est pas seulement un agenda. C’est un récit industriel, avec ses chapitres et ses conditions de publication. La Chine, dans cette histoire, n’est pas « une destination ». Elle est une structure : celle qui permet d’organiser vite, de diffuser fort, et d’installer un spectacle dans une base domestique massive. Le retour du dragon World Climbing confirme donc quatre étapes en Chine sur treize. Chiffré simplement, cela fait 4/13, soit 30,8 % du circuit dans un seul pays. Dit autrement : presque un tiers de la saison logé à la même adresse. La Chine « encadre » le calendrier, au sens très littéral : elle apparaît au début, puis réapparaît à la fin de l’été, comme si elle tenait l’agrafe du récit. Début mai, la grimpe s’ouvre à Keqiao, district de Shaoxing dans la province du Zhejiang (côte Est), avec une manche de bloc du 1er au 3 mai. La semaine suivante, cap sur Wujiang, dans l’orbite de Suzhou (région de Shanghai), du 8 au 10 mai, pour difficulté et vitesse. Puis la saison revient en Chine en septembre : Guiyang, capitale du Guizhou (Sud-Ouest), accueille la vitesse du 11 au 13 septembre, et Chongqing, mégapole du haut Yangtsé (Sud-Ouest), enchaîne du 18 au 20 septembre. La vitesse ne sert pas seulement à départager des individu·e·s, elle sert à fabriquer du rythme, des affrontements, des images qui se partagent. À ce stade, on pourrait s’arrêter là, cocher les cases, passer à autre chose. Sauf que le détail qui suit est révélateur : sur les étapes de vitesse de septembre, World Climbing annonce aussi des formats de relais, dont une version mixte, c’est-à-dire par équipe avec un duo femme-homme. La mécanique exacte du format est précisée dans la documentation sportive, mais l’intention est déjà lisible : la vitesse ne sert pas seulement à départager des individu·e·s, elle sert à fabriquer du rythme, des affrontements, des images qui se partagent. Enfin, il y a Chongqing. Parce que Chongqing n’est pas « une ville de plus » : c’est un symbole de continuité retrouvée. La métropole avait accueilli des étapes de Coupe du monde de manière récurrente avant la rupture sanitaire. La revoir s’inscrire au calendrier 2026, c’est la preuve que le circuit ne revient pas timidement en Chine : il s’y réinstalle. Coucou l’algorithme Si la Chine pèse autant dans ce calendrier, ce n’est pas seulement parce qu’elle sait accueillir un évènement. C’est aussi parce qu’elle sait le diffuser. Et qu’elle diffuse comme il s'agit de le faire en 2026 : sur une plateforme. C'est ainsi qu'une chaîne baptisée Bilibili voit le jour en se situant moins comme une « chaîne » qu’une « video community » pour « enrichir le quotidien des jeunes générations en Chine ». Née à la fin des années 2000, la plateforme s’est construite sur une logique communautaire et participative, où l’on ne vient pas seulement regarder, mais appartenir. Et son marqueur culturel le plus lisible, même vu de loin, tient dans ces commentaires synchronisés qui traversent l’image pendant la lecture (le fameux « danmu », ou « bullet comments », ndlr) : un dispositif qui transforme un direct en conversation collective, comme si le public regardait ensemble — même quand il est dispersé. Et là, on comprend mieux ce que « diffuser » veut dire en 2026 : ce n’est pas seulement placer une caméra devant un mur, c’est installer un sport dans un lieu d’usage, jusqu’à ce qu’il ressemble à une habitude. Le 11 septembre 2025, World Climbing annonce un accord : Bilibili devient « la maison de l’escalade » en Chine et doit diffuser tous les événements restants de 2025 ainsi que l’intégralité de la saison 2026 sur le territoire chinois. Dans son communiqué, l’organisation avance l’échelle : plus de 360 millions d’utilisateur·rice·s actif·ve·s mensuel·le·s et plus de 100 millions au quotidien. Et Bilibili, de son côté, publie des métriques du même ordre : au troisième trimestre 2025, l’entreprise annonce 117,3 millions d’actif·ve·s par jour, 376 millions par mois, et 112 minutes de temps passé moyen quotidien. Ce que ça signifie est très concret : le sport ne se contente plus d’être « diffusé » comme un programme, il devient un contenu intégré à un écosystème d’usages — notifications, replays, commentaires, séquences recoupées et recirculées. Et là, on comprend mieux ce que « diffuser » veut dire en 2026 : ce n’est pas seulement placer une caméra devant un mur, c’est installer un sport dans un lieu d’usage, jusqu’à ce qu’il ressemble à une habitude. Dans cette logique, le calendrier n’est pas une conséquence, il est un carburant. Quatre étapes en Chine, ce n’est pas seulement quatre week-ends de compétition : ce sont quatre pics d’attention domestique, quatre occasions de raconter des athlètes « à domicile », quatre opportunités de transformer l’escalade en feuilleton — donc en produit culturel. Le carburant du calendrier On peut, bien sûr, réduire l’équation à « des villes qui paient ». Mais la réalité est plus robuste, et c’est elle qui rend l’ensemble crédible : un écosystème de pratique qui grossit vite. Sur le plan des infrastructures, la dynamique est documentée, même si elle appelle toujours un peu de prudence sur la manière dont les chiffres sont agrégés. Un article publié sur China Daily relayant un rapport de la Chinese Mountaineering Association évoque 636 salles commerciales d’escalade en Chine fin 2023, avec une hausse de 31 % par rapport au début 2022. Les mêmes ordres de grandeur circulent dans d’autres récits institutionnels ou médiatiques chinois en anglais, et convergent sur l’idée suivante : le marché intérieur s’est suffisamment densifié pour soutenir une présence internationale plus régulière. À ce niveau, on sort de la simple vitrine. Une Coupe du monde rentable, ou au moins durable, repose sur un triangle très banal : des athlètes, des salles, des audiences. Et si World Climbing insiste sur la « fondation » chinoise, ce n’est pas de la poésie. C’est le vocabulaire d’une filière : une base pratiquante, une base spectatrice, une base économique. Dans ce cadre, la saison 2026 ressemble moins à « un retour en Chine » qu’à une revalidation d’une évidence : le circuit se cale là où l’on peut à la fois produire l’événement et amortir le récit. Quatre étapes dans un même pays, c’est massif, mais ce n’est pas inédit. La Chine l’a déjà fait trois fois au cours des années 2010. Et elle n’est pas la seule à avoir, un jour, transformé le calendrier en affaire domestique. Si l’on cherche le record historique du « pays-hôte » version surcharge, les archives montrent un cas italien particulièrement dense au début des années 2000 : en 2002, l’Italie a accueilli cinq étapes de Coupe du monde, toutes disciplines confondues. Autrement dit, la Chine 2026 n’est pas une extravagance isolée : c’est une réédition contemporaine d’un mécanisme ancien, avec des outils modernes. Et ces outils modernes, ce sont précisément les plateformes.












