top of page

FAIRE UNE RECHERCHE

Rechercher sur ce site

1364 résultats trouvés avec une recherche vide

  • Alain Robert, la revanche d'un môme

    Les légendes naissent parfois de petits riens. Celle d'Alain Robert commence par un trousseau de clés oublié. La suite s'écrira entre un immeuble de Valence, Zorro, Patrick Edlinger et un terrible évènement. Voici le deuxième épisode de l'incroyable vie de l'homme araignée. © Collection Alain Robert Alain vient de passer une sale journée. Dans la cour, les grands lui ont encore rendu la vie impossible. Quolibets, moqueries, tarte ta gueule à la récré. À 7 ans, il faut dire que le gamin est tout frêle, chétif diraient certains, et n’inspire pas vraiment le respect. Pour ne rien arranger, là, présentement, il a oublié ses clés. L’enfant se tient devant la façade de sa résidence à Valence, ses parents ne sont pas là. C’est chiant. C’est aussi le moment où le petit Alain a les fils qui se touchent. Ni une ni deux, le voilà parti pour grimper les trois étages qui le séparent de son balcon. Il escalade ça comme un portique, arrive en haut, ouvre la baie vitrée. Et toc. C’est gagné. Le petit Robert « Ce jour-là, un verrou a sauté, repose Alain Robert, 50 ans après. Je suis né une autre fois, avec le sentiment que je pouvais effectivement faire des choses que j’avais toujours rêvé faire ». À cette époque, l’enfant rêve de ressembler à Zorro, d’Artagnan ou Robin des Bois. Problème, il a peur de son ombre. « Je me souviens d’un trajet en voiture qu’on a fait avec mes parents pour partir en vacances à Toulouse. Mon père avait décidé de sortir de l’autoroute pour longer les Gorges du Tarn. Je me suis roulé en boule dans le fond de la banquette arrière. J’étais terrorisé par le vide. » Un week-end banal d’hiver allumera une première mèche dans la tête du jeune garçon. À presque 7 ans, Alain acquiert enfin le droit de regarder le film du dimanche soir. Et ce soir de 1969, le poste de télévision crache un film, La Neige en deuil d’Edward Dmytryk. Adapté du livre d’Henri Troyat, on y voit Spencer Tracy et Robert Wagner gravir le Mont-Blanc pour aller secourir les victimes d’un crash d’avion. « C’est le premier déclic, remet Robert. Je n’avais jamais vu la montagne et il s’est passé quelque chose ce soir-là. » Ce n’est donc pas vraiment un hasard si quelques mois plus tard, le petit Alain Robert réalise son premier solo intégral en enjambant les balcons de sa résidence. C’en est un, en revanche, que ladite résidence s’appelle « Ailefroide », du nom du célèbre massif des Écrins, dans les Alpes. Une chose est sûre : depuis son premier crapahutage, le gamin ne prendra jamais plus les escaliers. Aux premières loges, Thierry, le petit frère assiste effaré aux premières ascensions de son aîné. « Je me souviens qu’on avait un voisin projectionniste en dessous, souligne-t-il. Et le type regardait mon frère grimper en disant "Bah alors l’ascenseur est en panne ?". Ça me faisait tellement marrer ». Ce sont les années où Alain prend son petit frère sous son aile, en l’emmenant faire pas mal d’escalade dans le coin, et aussi pas mal de conneries… « Pour mes parents, je devais aller au foot. Et en fait, Alain m’emmenait dans de ces trucs… Crois-moi que parfois, j’aurais préféré aller à l’entraînement ! » De son propre aveu, ce réalisateur de films qui prépare une série documentaire sur la carrière de son frère, ne l’a jamais vu mal dans sa peau. « Bien au contraire, pour moi, il était déjà casse-cou et sacrément intrépide ! » Pas trop loin du centre-ville de Valence, se trouve le château de Crussol, une forteresse construite sur un massif rocheux qui domine la vallée du Rhône. Ce sera le premier terrain de jeu du jeune Alain Robert qui n’a plus peur. Et qui commence à se percher à 200 m d’altitude. Avec quelques-uns, ils chapardent dans les épiceries, dorment dans des granges. Ils se lèvent tous les matins à Buoux, la mecque de l'escalade libre et enchaînent les voies de 7ème degré en solo. Un bonheur. À l’origine, les Robert viennent de Saône-et-Loire. Rejetons d’une famille de 4 enfants, les frangins ne grandissent pas dans la soie. La mère est au foyer, et le père décide de quitter Digoin pour Valence et pour prendre « un job banal dans la téléphonie ». À la maison, c’est tranquille, trop tranquille. « Après son attaque cardiaque, mon père a passé le restant de sa vie à faire du canevas. On ne sortait pas, on ne faisait rien », retrace Robert. Depuis ses premières grimpettes, leur gamin ne tient plus en place. Alors, les parents l’envoient en colo. Là-bas, la petite tête brûlée échappe aux contrôles des monos et part escalader des rochers de 5 mètres qu’il s’amuse à baptiser comme on nomme les voies d’aujourd’hui. « Le rocher du coq », « Le glacier beige », « Le doigt de Dieu » forment ses premières croix et le grand frère commence à lâcher le petit tant les ascensions deviennent compliquées. C’est à ce moment-là qu’Alain va faire une première rencontre décisive : celle de Pierre Jamet, un scoot, avec qui il va réaliser ses premiers projets d’envergure. Les compères s'encordent par la taille et se lancent dans des escalades dangereuses, toujours dans les environs de Valence. Peu à peu, ils accèdent à un petit niveau. « Le problème, c’est qu’on ne pouvait pas se comparer. À l’époque, personne ne grimpe autour de nous », rappelle Robert. Leur bréviaire ? Glace, Neige et Roc de Gaston Rébuffat. « On lisait beaucoup de récits de montagne et à l’adolescence, on connaissait tous les secrets des alpinistes de renom : Rebuffat mais aussi Desmaison, Terray, Bonatti… » Alain Robert en train de faire ses premières ascensions autour de chez lui, à Valence. En bas à droite : avec son premier compagnon de cordée, Pierre Jamet. © Coll Alain Robert Clodo des falaises « Je devais avoir 25 ans, il en avait 18. C’était à Buoux et j’essayais d’ouvrir une voie assez impressionnante baptisée La Volière. J’étais seul et j’avais besoin d’un mec pour m’assurer. C’est là que je croise ce jeune. C’est marrant, je me souviens d’un mec avec du bide, pas très sportif quoi. Bref, il m’a aidé, j’ai libéré la voie ». Dans le texte : Laurent Jacob. Soit, en 1980, la locomotive française de l’escalade libre et l’inventeur de la célèbre « Lolotte », un geste technique qui permet de basculer le genou pour gagner en allonge. Quand Alain Robert le regarde s'agiter dans La Volière : c’est du septième degré, c’est dur, c'est beau. C’est aussi son premier contact avec la grimpe de très haut niveau. Ce qui déclenchera une véritable obsession. Cette fois, l’ado pousse plus loin que ses falaises drômoises. Il s’installe quasiment à Buoux, dans le Luberon, et embrasse autant le rocher que l’âge d’or de l’escalade libre en France. Il y croise les deux Patrick, Berhault et Edlinger mais aussi Jean-Pierre Bouvier dit « La Mouche ». Le jeune Valentinois se rend vite compte qu’il faut dormir sur place pour progresser. « C’est le moment où j’abandonne mes projets de guide pour devenir une sorte de clodo des falaises », explique-t-il. Avec quelques-uns, ils chapardent dans les épiceries, dorment dans des granges. Ils se lèvent tous les matins à Buoux, la mecque de l'escalade libre et enchaînent les voies de 7ème degré en solo. Un bonheur. « C’est une période fondamentale dans ma vie : celle où je sais que je n’abandonnerai mes rêves pour rien au monde. Celle où je comprends que quand on a un objectif, on peut faire des trucs de fou » Alain Robert « C’est vraiment là que je prends conscience que je fais peut-être partie de la crème des grimpeurs français. Je dois faire des 7a voire des 7b tout en étant un peu grassouillet », ressert Robert. C’est donc confiant qu’il se dirige vers la Montagne Sainte-Victoire, à Aix-en-Provence. Nous sommes en février 82 et Bouvier a libéré un 7c une année auparavant. Alain veut se frotter à cette escalade en dalle mais préfère d’abord poser la corde en moulinette au sommet de la voie, histoire d’étudier les mouvements. Sauf qu’il la passe directement dans des anneaux de corde en lieu et place du mousqueton. Une erreur de débutant qui se paie cash. À force de frotter sur la corde, les anneaux se brisent net et envoient notre homme 20 mètres plus bas. Alain gît sur le sol, inconscient, une trentaine de minutes avant d’être pris en charge. Quelques heures après, à l'hôpital de Valence, on assiste à un petit miracle : un grimpeur vient de faire le grand saut et s’en tire avec « seulement » quelques fractures. Robert repart en béquilles et un mois après, il ré-attaque la roche avec deux plâtres. Éclaté au sol « Ce qu’il faut comprendre, c’est que c’est un rêve de gosse tout ça. Je suis tombé, ok. Mais bon, j’étais vivant et pas si mal en point. Hors de question d’abandonner là », relance-t-il avec autorité. Ainsi, Alain Robert débarque à Buis-les-Baronnies en béquille sur les sentiers d’une marche d’approche où il faut presque mettre les mains. Il enfile son baudrier et s’élance les bras plâtrés dans du 6b. « Les types en bas des voies me prenaient pour un barge. Et franchement, je les comprends. Mais c’est une période fondamentale dans ma vie : celle où je sais que je n’abandonnerai mes rêves pour rien au monde. Celle où je comprends que quand on a un objectif, on peut faire des trucs de fou ». C’est aussi le moment où Alain Robert théorise sa vision de l'escalade. 40 ans après, elle n’a pas changé. « C’est un sport qui, pour moi, doit rester dangereux. Dans les années 80, un mec comme Christian Guyomard (inventeur de la grimpe banzaï, ndlr) quand il ouvre des voies, met le premier point à 10 mètres et s’arrange pour que le deuxième, si tu tombes, tu te casses la gueule au sol. On est dans l’anti-conformisme, dans l’anti-FFME (Fédération Française de Montagne et d’Escalade, ndlr). On est totalement dans ma vision des choses : l’escalade, c’est avant tout une aventure ». Alain Robert © Coll Alain Robert Six mois après, Alain Robert s’en offre tous les jours des aventures. Et se trémousse à nouveau sur ses falaises favorites. Buoux, le Verdon, Cornas… Il a vingt ans et l’envie de croquer du rocher à pleines dents. Il vient de s’installer en ménage avec sa femme, Nicole. Mais le temps d’un été, celui de 82, il redevient ce « clodo des falaises » et ponce nuit et jour un projet baptisé L’Abominable homme des doigts à Cornas, « sa » falaise. Deux mois à fond. Deux mois à buter sur le passage-clé, à quelques mètres du sommet. À raison de trois essais par jour, Robert n’y arrive pas. Et fin septembre, alors qu’il termine son entraînement sur une falaise voisine, il entend des voix. Ce sont des débutants, un groupe de Jeunesse et Sports qui lui demandent d’installer une corde sur une voie en passant en tête. Expérimenté, le grimpeur parvient rapidement au sommet, à 15 mètres du sol. Il fait sa manip de corde et pour ne pas se râper les genoux, commence à se mettre en équerre avant de descendre en rappel alpin. Une dernière vanne aux minots d’en bas, un dernier coup d'œil au ruisseau de La Goule. La corde se met en tension. Et lâche. Tout de suite. Alain Robert part en arrière, la tête la première. Et cette fois-ci, à l’arrivée, c’est le noir complet.

  • Grimper, signer, renoncer ? L’industrie américaine face aux décharges de responsabilité

    En 2014, la Cour suprême de l’Oregon, État du nord-ouest des États-Unis, a jugé inapplicable une décharge de responsabilité signée avant une activité sportive. Douze ans plus tard, des acteur·rices de l’économie récréative affirment que cette jurisprudence a rendu leurs assurances plus chères et plus rares, au point de fragiliser des structures. Derrière un débat technique se joue une question très concrète pour le marché de l'escalade. Qui paie quand un loisir « encadré » se transforme en contentieux ? (cc) Yume Photography / Unsplash À l’entrée d’une salle d’escalade, la scène est devenue banale : avant de toucher la moindre prise, on signe. Un formulaire, souvent numérique, coché à la hâte, qui ressemble à une formalité administrative mais agit comme une pièce maîtresse. Il organise à l’avance ce qui se passera après une chute, une blessure, un litige. Dans de nombreux États américains, les décharges de responsabilité limitent — au moins en partie — les poursuites lorsque l’accident relève d’une « négligence ordinaire ». En Oregon, depuis une jurisprudence de 2014, cette sécurité pour l'industrie est nettement moins fiable. Et quand le droit hésite, l’assurance recalcule. L’escalade indoor est un révélateur presque parfait : une activité où le risque est réel, mais industrialisé. Des milliers d’entrées par semaine, des procédures, des tapis, des briefings, des équipes. Et, au-dessus de tout ça, une question qui n’a rien de théorique : quel partage du risque rend ce modèle économiquement assurable ? La brèche Le point de départ tient en un arrêt : Bagley v. Mt. Bachelor, Inc., rendu le 18 décembre 2014 par la Cour suprême de l’Oregon. L’affaire naît d’un accident survenu dans une station de ski, après signature d’une décharge de responsabilité. Dans ce contexte précis, la Cour juge la clause inapplicable car « abusive » au sens du droit américain (traduction du terme juridique « unconscionable », ndlr). Ce mot concentre l’essentiel. La Cour ne dit pas qu’un paragraphe est mal formulé ou qu’une phrase manque de clarté. Elle vise une situation contractuelle : un document imposé, non négociable, condition d’accès à une activité organisée par une entreprise qui contrôle l’environnement, les règles du jeu, et une part décisive des conditions de sécurité. La bascule devient alors plus simple à formuler : il ne s’agit plus seulement de savoir si une signature peut protéger un·e exploitant·e — elle le peut déjà, dans bien des États — mais jusqu’où cette protection peut aller. En particulier, peut-elle s’appliquer même lorsque l’accident relève d’une « négligence ordinaire », c’est-à-dire d’un manquement non intentionnel, dans un cadre que l’entreprise organise elle-même ? « Cette incertitude affecte notre capacité à planifier à long terme. » Danny Burkhead, directeur général et co-propriétaire de The Circuit Bouldering Gym Dans le débat politique relancé en 2026, une formule revient comme un refrain dans les pièces versées au dossier. Elle figure dans un mémo déposé auprès des sénateur·rices par la Pacific Northwest Ski Areas Association, une organisation professionnelle représentant des stations de ski de la région. Le document avance qu’« en dix ans, pas une seule décharge dans un contexte récréatif n’a été confirmée », et soutient que « l’Oregon est devenu un cas isolé ». Ces phrases ne valent pas, à elles seules, preuve de l’état du contentieux mais elles disent toutefois quelque chose de central sur la façon dont les exploitant·es et leurs représentant·es cadrent l’après-2014 : une règle perçue comme moins prévisible, donc plus difficile à transformer en contrat d’assurance stable. La voie du doute Les promoteur·rices de ce projet de loi (SB 1593, ORCA) ramènent vite le débat à cette ligne de flottaison : l’assurance, et ce qu’elle conditionne. Dans un communiqué, le sénateur Mark Meek affirme : « L’Oregon traverse une crise d’accessibilité dans les loisirs, la santé et le fitness. Les prix augmentent, des entreprises ferment, des assureurs quittent l’État ». Teton Gravity Research reprend l’argumentaire pro-réforme dans les mêmes termes, évoquant des primes en forte hausse et un retrait d’assureurs, et affirmant que l’impact dépasserait le ski pour toucher « des services de guidage, des salles d’escalade, des bike parks et des programmes jeunesse ». Le média cite aussi Matthew Drake, dirigeant d’une grande station de ski de l’État, qui résume l’enjeu : « Sans assurance, nous ne pourrons pas opérer ». Dans les témoignages déposés sur la SB 1593, plusieurs soutiens décrivent une même dynamique : depuis 2014, l’incertitude sur l’opposabilité des décharges compliquerait la tarification du risque et resserrerait l’offre de couverture. Danny Burkhead, directeur général et co-propriétaire de The Circuit Bouldering Gym, écrit que l’Oregon est devenu « une exception nationale », avec « des coûts d’assurance significativement plus élevés que dans les États voisins » et « des options de couverture limitées ». Il ajoute : « Cette incertitude affecte notre capacité à planifier à long terme ». « Si vous offrez l’immunité, ils prendront le raccourci sur la sécurité » Lauren Bagley, mère d'une victime et opposée à ce projet de loi La formule « exception nationale » relève toutefois davantage du slogan que d’un constat juridique strict : le droit des décharges varie fortement selon les États, et certains les neutralisent explicitement. À New York, une disposition du droit des obligations les rend inopposables dans des établissements de type salles de sports ou lieux de loisirs. En Virginie, la Cour suprême de l’État juge ces décharges contraires à l’ordre public en matière de blessures corporelles. En Louisiane, le Code civil rend nulles les clauses qui excluent à l’avance la responsabilité en cas de blessure physique. Autrement dit, le débat ne porte pas sur une singularité « unique » à l’échelle nationale, mais sur un décrochage perçu — et invoqué par les promoteur·rices du SB 1593 — vis-à-vis des États voisin·es et, plus largement, d’une partie de l’Ouest. Même tonalité du côté du Mt Hood Ski Patrol, organisation bénévole de secours en montagne, qui évoque des « options d’assurance qui se réduisent » et des « primes qui augmentent rapidement », et avertit : « Quand les assureurs quittent un État, il peut falloir des décennies pour qu’ils reviennent ». Reste que, dans les pièces publiques consultées, ce diagnostic n’est pas appuyé par une série chiffrée consolidée permettant d’en quantifier l’ampleur par sous-secteur. Ce que ces documents apportent, en revanche, c’est un faisceau de témoignages signés qui décrivent la même mécanique : droit moins prévisible, assurance plus difficile, modèle plus fragile. La responsabilité, coûte que coûte Les voix opposées à la réforme insistent sur un point : rendre les décharges plus facilement opposables ne change pas la réalité du risque, mais peut modifier les incitations autour de la sécurité. Sur la SB 1593 elle-même, Myles Bagley — dont l’accident est au cœur du dossier Bagley v. Mt. Bachelor — formule l’enjeu en termes économiques : « Sans responsabilité, les stations n’ont aucun incitatif financier » à sécuriser leurs aménagements, écrit-il. Cette ligne est portée de longue date par sa mère, Lauren Bagley, dans des auditions antérieures sur des textes comparables. Lors d'un autre projet de loi (le SB 1196 en 2025), elle explique vouloir éviter qu’un opérateur obtienne, selon elle, une forme d’impunité. Elle résume sa crainte en une formule : « Si vous offrez l’immunité, ils prendront le raccourci sur la sécurité ». Un autre type de témoignage revient régulièrement dans ces débats : celui de personnes blessées décrivant des accidents qu’elles jugent évitables. Lors de la SB 754 (2023), Joel Shaich raconte sa chute à Mt. Hood Meadows et affirme que « la piste n’aurait jamais dû être ouverte ». Son propos vise moins le risque « inhérent » à la pratique que la responsabilité de décision de l’exploitant·e lorsque les conditions deviennent dangereuses. Et le débat ne se limite pas aux familles et aux personnes blessées. Il mobilise aussi des juristes, et notamment les représentant·es de la profession d’avocat·e. Lors d’auditions parlementaires sur des textes analogues (SB 1196, 2025), Daniel Hinkle, juriste au sein de l’American Association for Justice s’oppose à toute réforme qui permettrait, selon lui, à des exploitant·es « d’échapper à la responsabilité pour négligence ordinaire ». Sa critique vise aussi l’argument économique brandi par les promoteur·rices de ces textes. Il conteste l’idée qu’affaiblir la responsabilité civile ferait mécaniquement baisser les primes d’assurance, et soutient au contraire que le coût des accidents risquerait d’être déplacé vers les personnes et familles touchées — voire, indirectement, vers la collectivité. Même logique dans un autre dossier parlementaire voisin (SB 754, 2023), où Arthur Towers, responsable politique de l’Oregon Trial Lawyers Association, s’oppose à ce qu’il décrit comme une forme « d'immunité générale » accordée aux activités récréatives : « Les auteurs de négligences doivent être tenus responsables », écrit-il, en visant les entreprises qui chercheraient à obtenir un « passe-droit » lorsque leurs propres manquements causent des blessures. Le texte propose de fixer, par la loi, ce que les tribunaux pouvaient encore apprécier au cas par cas depuis 2014, et rendre à nouveau opposables certaines décharges couvrant la « négligence ordinaire ». Pour ses soutiens, c’est une clarification nécessaire au fonctionnement de l’économie récréative. Pour ses opposant·es, c’est un déplacement du pouvoir : du juge vers le législateur, et d’une appréciation contextualisée vers une règle générale. Le vote à venir tranchera donc moins une querelle de formulaires qu’un choix de modèle : jusqu’où une société accepte-t-elle que l’accès à un loisir s’accompagne d’une limitation contractuelle du recours, y compris lorsque l’accident naît d’un manquement évitable ?

  • World Climbing à Riyad : la neutralité à géométrie variable

    La neutralité est une fiction commode, une de ces formules qui permettent aux fédérations internationales de continuer à faire tourner la machine — calendriers, règlements, podiums, communiqués — comme si la géopolitique n’était qu’un bruit de fond. On retire les drapeaux, on efface les hymnes, on invente des statuts « neutres », et l’on croit avoir rétabli un espace propre, aseptisé, où le sport pourrait continuer à se raconter comme une parenthèse morale dans un monde qui ne l’est pas. L’idée est séduisante. Elle est surtout pratique. Coupe du monde World Climbing 2025 à Chamonix © David Pillet Le dernier communiqué de World Climbing (anciennement IFSC) est court. Et dans ce format-là, chaque phrase pèse. Il annonce la levée de la suspension des fédérations russe et biélorusse, réaffirme la politique d’athlètes « neutres », précise qu’aucun événement ne sera organisé en Russie ou en Biélorussie, puis — presque au détour d’une phrase, comme on glisse une information administrative — annonce que l’Assemblée générale 2026 se tiendra à Riyad, en avril prochain, avec une session dédiée au rôle du sport et des fédérations internationales dans le contexte géopolitique mondial. Autrement dit : on va débattre de neutralité et de géopolitique depuis Riyad. Le décor, lui, est posé. Et il dit déjà tout. Il y a plusieurs semaines, nous avons sollicité World Climbing sur la question des licences « neutres » et des modalités concrètes de cette politique — critères, garde-fous, lignes rouges. À ce jour, notre message est resté sans réponse. Riyad 2026 ne surgit pas de nulle part, il prolonge une trajectoire. Riyad, Arabie saoudite : un État qui ne se contente pas d’accueillir le sport, mais qui l’utilise, l’organise, l’investit et l’exhibe comme un instrument stratégique de puissance. Le fonds souverain saoudien, le Public Investment Fund, gère plus de 900 milliards de dollars d’actifs ; il irrigue le football européen, la Formule 1, le golf professionnel, les « méga-événements » qui s’enchaînent, la Coupe du monde 2034, et cette industrialisation du prestige sportif a un nom — sportswashing — parce qu’elle n’est pas une simple passion nationale mais une politique d’image. Et l’image, ici, n’est pas une coquetterie : c’est une diplomatie. On a déjà vu ce mécanisme à l’œuvre avec les Neom Beach Games : un événement controversé, des athlètes aux positions divergentes, une fédération prudente, et un projet politique gigantesque en arrière-plan. Riyad 2026 ne surgit pas de nulle part, il prolonge une trajectoire. Et, comme souvent, ce qui frappe le plus n’est pas seulement ce qui est décidé, mais la manière dont ces décisions flottent dans le vague, sans explication, sans doctrine, sans récit. Le problème, c’est que la neutralité, lorsqu’elle devient un outil de gouvernance, se choisit toujours ses angles morts. L’Arabie saoudite, ce sont 196 exécutions en 2022 et au moins 172 en 2023 selon Amnesty International, c’est une peine de mort appliquée à des cadences qui devraient suffire à disqualifier l’idée d’un « lieu neutre ». Ce sont des militantes des droits des femmes arrêtées et condamnées, parfois sous des lois antiterroristes, ce sont des opposants emprisonnés pour des prises de parole sur les réseaux sociaux, ce sont des relations homosexuelles criminalisées et donc passibles de sanctions pénales, dans un système juridique où les peines peuvent être extrêmes. C’est aussi l’assassinat de Jamal Khashoggi, en 2018, dans un consulat à Istanbul — un meurtre politique qui a cessé depuis longtemps d’être un « fait divers international » et que les services de renseignement américains ainsi que l'ONU ont attribué à une opération approuvée au plus haut niveau de l’État. On peut toujours discuter la hiérarchie des indignations, mais on ne peut pas prétendre que tout cela est un simple arrière-plan. Les institutions préfèrent l’ordre des procédures à l’ordre moral, où l’on fabrique du « neutre » non pas pour protéger le sport, mais pour protéger la continuité d’un système C’est ici que la mise en scène devient presque obscène : on exige des athlètes qu’ils soient neutres, qu’ils se présentent sans symboles, qu’ils portent le poids des compromis au nom de l’universalité, tandis que la gouvernance du sport international se laisse accueillir là, et transforme ce choix en simple détail de logistique. La neutralité devient alors une discipline imposée aux individus, mais une souplesse offerte aux structures. Elle encadre les corps, mais pas les capitaux. Elle chasse les drapeaux des podiums, mais elle accepte très bien les milliards qui organisent les arrière-scènes. On a déjà vu ce mécanisme, sous des formes différentes : le moment où les institutions préfèrent l’ordre des procédures à l’ordre moral, où l’on fabrique du « neutre » non pas pour protéger le sport, mais pour protéger la continuité d’un système, et où le débat sur les valeurs devient un exercice de communication, tenu dans un lieu qui contredit ce qu’il prétend questionner. Ce n’est pas qu’il faille fantasmer un sport pur, hors du monde. C’est qu’il faut enfin admettre que la neutralité n’est pas l’absence de politique, mais une politique en soi — et qu’à force de la brandir comme un talisman, on finit par en faire un alibi.

  • Gilles Rotillon : l’homme multidimensionnel

    Gilles Rotillon est décédé le 11 juillet dernier à l’âge de 78 ans. Chroniqueur pour Vertige Media, mais surtout éminent penseur de l’évolution de sa passion, il laisse derrière lui un immense héritage sur l'escalade en France. En hommage, voici un portrait, qui a essayé de se placer à hauteur d’homme. Gilles Rotillon à la droite de son frère Noël et entouré des copains du club de Sainte-Geneviève-des-Bois © Coll. Famille Rotillon Tout est calme. La conférence aurait déjà dû commencer mais une légère errance parcourt la salle à demi-éclairée du Salon de l’Escalade 2025. Sur le programme, on affichait la tenue d’une « masterclass » de Lucien Martinez, alors rédacteur en chef du magazine Grimper, sur la croissance de l’escalade. En s’interrogeant : « Bonne ou mauvaise nouvelle ? ». Mais ça ne démarre pas. Car, visiblement, on attend quelqu’un. Le talent de Gilles Quelques minutes après, un vieil homme fait irruption. La nuque un peu raide, il tient sous ses bras un livre et quelques feuilles de papier. Il ne regarde pas la salle mais semble fixer son regard sur un seul objectif : la chaise qui l’attend. L’homme s’installe tranquillement. Lucien Martinez commence enfin : « Je devais faire cette intervention tout seul, mais on a changé de plan à la dernière minute ». Puis lance : « Je ne pouvais pas faire sans Gilles Rotillon ». Depuis le 11 juillet dernier, il faudra pourtant faire sans lui. Emporté par un accident vasculaire cérébral, Gilles Rotillon est décédé à l’âge de 78 ans. Souvent présenté comme un « théoricien de l’escalade », cet ancien professeur émérite en sciences économiques laisse derrière lui un héritage immense. Membre historique de la FSGT (Fédération Sportive et Gymnique du Travail, ndlr), membre fondateur de la FFME (Fédération Française de la Montagne et de l’Escalade, ndlr), auteur de plusieurs ouvrages de référence sur l’évolution et la popularisation de l’escalade en France mais aussi chroniqueur insatiable du monde de la grimpe, Gilles Rotillon a passé sa vie à équiper intellectuellement une pratique en pleine croissance. En interrogeant ses ressorts, ses contradictions, son potentiel et surtout, ses problèmes. Car l’ancien grimpeur passionné a toujours eu l’a(r)me à gauche, militant depuis l’adolescence contre « les dérives d’une société capitaliste qui entraîne l’humanité dans une situation de plus en plus catastrophique. » « Gilles était clairement un intellectuel mais attention, prévient Yves Renoux, membre de la FSGT et ami de 40 ans. À la base, c’était un matheux. Il s’est tourné vers les sciences économiques mais il a toujours gardé son esprit logique. Donc un théoricien, ok. Mais un théoricien qui traduit ses idées en actions ». Yves Renoux le sait bien. S’il a adhéré au club d’escalade de son ami à la FSGT, c’est parce que Gilles Rotillon lui a d’abord montré à la façon la plus concrète de populariser l’escalade : amener un mur dans la ville. C'était à la Fête de l'Huma. C'était en 76. « Alors, le premier mur d’escalade à la Fête de l’Huma, c'est 1955, précise notre homme. Mais moi, j’ai rencontré la FSGT, leurs idées, Gilles Rotillon, en voyant d’abord un mur avec des prises. Pour moi, c’est d’abord ça Gilles. Des idées mais surtout, des propositions concrètes. Sinon, il reste quoi après ? De la tchatche. » « C’est vrai qu’on aimait bien cocher, mais bon, la grimpe pour nous, ça restait plus un plaisir que de la performance pure » Noël Rotillon, frère de Gilles Pour Gilles Rotillon, la rencontre avec la grimpe se situe dans la décennie précédente, à Saint-Geneviève-des-Bois. L’adolescent a 18 ans quand la Maison des Jeunes et de la Culture de la ville ouvre ses portes. « La première directrice était issue de la section d’Ivry, raconte son frère Noël, de 18 mois son cadet. Son mari était aspirant guide donc une des premières sections qui fut créée, ça a été la section Escalade. » En 1963, les deux frères découvrent la varappe en même temps. Et l’année d’après, ils partent faire leur première sortie à Fontainebleau. Dans cette France des Trente Glorieuses qui découvre les loisirs de masse, l'escalade reste encore une pratique confidentielle, réservée à une élite sociale et technique. Au-delà de la découverte sportive, c’est aussi un terreau fertile pour y adosser une analyse politique. « Notre père était militant communiste, élu premier adjoint de Saint-Geneviève-des-Bois, continue Noël Rotillon. On a grandi dans un milieu très ancré à gauche. » Les événements de l’époque vont précipiter les frangins dans le militantisme, le foisonnement intellectuel de mai 1968 et les sommets. Gilles Rotillon © Coll. Caroline Rotillon Des copains et des jeux Très vite, Gilles Rotillon se prend de passion pour sa nouvelle discipline. Dès ses premiers pas sur le rocher, il adopte une approche méthodique, presque scientifique de la montagne. « Ce qui était le plus marquant chez lui, c'est qu'il connaissait les topos par cœur, remet son frère. Quand il avait fait une voie ou un rocher, il se souvenait de tous mouvements. En partant au pied de la voie, même s'il y avait 30 longueurs (sic), il savait d'avance quelle longueur il allait faire en tête et quelle longueur il allait faire en second. » Cette minutie lui permet rapidement de s'attaquer aux grandes classiques. La Directissime au Dru, la Walker aux Grandes Jorasses… Le jeune Rotillon collectionne les courses, coche certaines des 100 plus belles de Gaston Rébuffat, la bible de l’époque, qui recense les courses mythiques des Alpes. « C’est vrai qu’on aimait bien cocher, mais bon, la grimpe pour nous, ça restait plus un plaisir que de la performance pure », rappelle Noel. Et pourtant. Ce sont bien les réalisations en montagne de Gilles Rotillon qui embarqueront les jeunes de région parisienne. Parmi eux : Pascal Étienne, qui deviendra un de ses amis les plus proches. En 1975, il a 16 ans quand il tombe par hasard sur un article de La Marseillaise de l'Essonne, relatant l'exploit de deux grimpeurs du club FSGT de Saint-Geneviève des Bois. « C’était un papier qui racontait sur une page entière le petit exploit de deux grimpeurs, dont Gilles, qui avaient gravi la Directe américaine au Dru », rembobine l’intéressé. Dans la foulée, Pascal Étienne adhère à un club et pour sa première sortie, écrit déjà un pan de l’histoire de l’escalade mondiale. « Un copain du club est parti à Fontainebleau aux champignons et nous dit qu’il a trouvé un nouveau passage sur un bloc sympa, raconte celui qui est devenu moniteur d’escalade. C’était la Roche aux Sabots. Un petit massif pour nous à l’époque qui a aujourd’hui une renommée internationale. » L'anecdote illustre bien l’esprit pionnier de la FSGT. L'article sur les performances de Gilles Rotillon dans La Marseillaise de l'Essonne © coll. Pascal Étienne « Tous les mardis soir, Gilles m’emmenait au siège de la FSGT à Pantin. J’étais tout minot là-dedans, mais j’ouvrais grand les oreilles. Le foisonnement d’idées était incroyable. J’avais l’impression d’assister à une révolution » Pascal Étienne, ami de Gilles Rotillon Mais c’est surtout l’organisation du club de « Sainte-Geneviève » qui frappe Pascal Étienne. « Gilles était un peu le gourou à l’époque. À 30 ans, c’était un super grimpeur, un super alpiniste. Il aurait pu se reposer sur sa performance mais au contraire, avec son frère, ils ont su créer une émulation collective qui a eu un fort impact sur les adolescents qu’on était. » Les frères Rotillon font preuve d’innovation pédagogique en créant tout un système qui permet de faire progresser l’ensemble des aspirants grimpeurs très rapidement. « Je pense qu’ils ont créé les premières compétitions à l’époque où elles étaient complètement tabou dans le milieu, poursuit Pascal Étienne. Ils ont affiché un tableau à double entrée à l’entrée dans le local du club. En abscisse, il y avait nos noms et en ordonnée, il y avait tous les 6 du Cuvier (secteur mythique de Fontainebleau, ndlr). Donc dans les cases : il y avait les 6A, les 6B, les 6C… Ça allait jusqu’à G puisque le 7 n’existait pas encore. Et nous, on partait les faire et on cochait. » Dans ces cases, se trouvent déjà les croix des Rotillon. Alors, le seul et unique objectif des gamins du club devient : les rattraper. L’effet est immédiat. « Franchement, on s’est tirés la bourre comme jamais avec les copains. Je pense que ça a considérablement élevé le niveau du club », conclut Pascal Étienne. L’émulation est partout. Sur les blocs de Bleau, au club mais aussi, et surtout, dans les têtes. À l’époque, la FSGT possède déjà un slogan signifiant : « Ni guide, ni client ». Pascal Étienne, encore : « Pour nous, qui venions de milieux ouvriers, ça nous parlait, ça nous motivait ». Car derrière la formule, se cache un projet de société : permettre à celles et ceux qui n’avaient pas accès aux guides de « faire de l’alpinisme quand même ». « On a dû faire un millier de courses avec des encadrants bénévoles, sans d'autres problèmes que des petites entorses », détaille Noël Rotillon. Depuis lors, impossible de calculer le nombre de jeunes formés à l'escalade autonome par la FSGT mais ils se comptent assurément en milliers. Au début des années 80, la fédération crée la Commission Fédérale de la Montagne (CFM) que Gilles Rotillon va diriger. « Je me souviens, il m’avait pris sous son aile, continue Pascal Étienne. Tous les mardis soir, Gilles m’emmenait au siège de la FSGT à Pantin. J’étais tout minot là-dedans mais j’ouvrais grand les oreilles. Le foisonnement d’idées était incroyable. J’avais l’impression d’assister à une révolution. » L’invention de l’escalade moderne Le mot trouve encore aujourd’hui un écho chez Yves Renoux. 40 ans après, il défend encore le caractère révolutionnaire des projets de la FSGT. Il en veut pour preuve « Les 24h de Bleau » : rendez-vous populaire encore incontournable où grimpeurs débutants et confirmés enchaînent les blocs de la forêt. Le développement des « circuits jaunes », toujours à Fontainebleau, qui guide les débutants dans la pratique parmi les plus beaux rochers. Et son préféré, « La falaise d’Hauteroche », surnommée « falaise à l’aise » qui jettera les fondations des falaises écoles d’aujourd’hui. « Gilles a été un des principaux moteurs de l’initiative, reprend Yves Renoux. J’aime bien ce projet car on y trouve tout le sel de nos idées. » En 1974, les membres de la FSGT équipent cette falaise en Côte d’Or (en Bourgogne Franche-Comté, ndlr) avec un concept : permettre la grimpe en tête dès l’entrée dans l’activité. « Ça voulait dire, rompre avec l’esprit de l’alpinisme, continue Yves Renoux. Auparavant, les grimpeurs qui équipaient les falaises faisaient tous au minimum du 6. Donc ils commençaient à mettre des clous quand ils avaient peur. Il fallait être frappadingue pour grimper en tête si on était débutant. Rien n’était fait pour eux. » « C’était la première fois qu’on distinguait aussi fermement les deux disciplines. L’escalade avait toujours été perçue comme un entraînement à l’alpinisme. Pour Gilles, elle devait s’émanciper » Noël, frère de Gilles Rotillon En plus de populariser la grimpe en falaise, la FSGT démonte du même coup la logique élitiste qui maintenait artificiellement le prestige du premier de cordée. « Ce qu’on voulait, c’est montrer qu'être le premier de cordée, tout le monde en est capable », reprend Yves Renoux. En son sein, le projet d’Hauteroche contient donc ce qui va habiter le corpus idéologique de la FSGT jusqu’au siècle suivant : permettre une pratique de l’escalade populaire et autonome. Yves Renoux lui-même participera activement à la concrétisation de ces idées. Au début des années 80, alors prof d’EPS, c’est lui qui monte avec ses élèves le premier mur d’escalade en milieu scolaire, à Corbeil-Essonnes. Mais là encore, l’ancien prof souligne l’héritage de Gilles Rotillon. « C’est lui et Jean-Marc Blanche qui ont été les premiers à défendre l’idée des murs d’escalade, rappelle-t-il. Jean-Marc était alors jeune architecte et il a dessiné des blocs mobiles qu’on a ensuite trimballés à Montreuil pour faire grimper les gamins des quartiers populaires. » Pascal Étienne confirme, lui qui a participé au voyage d’étude outre-Manche avec ledit architecte : « On est allé visiter des murs en Angleterre, soit c'étaient des trucs d'université bricolés par les grimpeurs eux-mêmes. Soit c'étaient des salles privées. Quand on est revenu en parler à la CFM avec Jean-Marc, on a décidé de développer ça dans le public. On a construit des murs dans les cités, les établissements scolaires, pour les évènements… C’est important, parce qu’à la différence du Royaume-Uni, l’histoire retiendra qu’en France, les salles d’escalade publiques sont apparues avant les salles privées ». Film produit par la FSGT, Des montagnes dans nos villes raconte l'ouverture de la pratique de l'escalade au plus grand nombre grâce notamment à la construction de murs artificiels. L’intellectuel insoumis Pour les deux proches de Gilles Rotillon, c’est incontestable : leur ami était à l’avant-garde. Ils ne sont pas les seuls à le remarquer puisque dans les années 80, l’enseignant est de toutes les instances. En 1985, il participe à la création de la Fédération Française d’Escalade (FFE). Deux ans après, il prendra la direction du Comité Sportif escalade de la FFME, dès la création de la fédération. Pendant dix ans, Gilles Rotillon y défendra sa vision de la grimpe : un bien commun, accessible à toutes et tous. Mais dans les années 90, la discipline évolue, les compétitions se multiplient et la FFME lorgne de plus en plus du côté de l’escalade compétitive. Trop pour Gilles Rotillon qui, à l’AG d’Avignon de 1997, se fera évincer. « Il défendait bec et ongles le prolongement de ce qu’on avait fait à Hauteroche, explique Pascal Étienne. Pour lui, la fédération devait mettre de l’argent là, pour généraliser l’expérience ». Rare image de Gilles Rotillon sans lire © Coll. Noël Rotillon Les combats de Gilles Rotillon laisseront des traces. Dans l’esprit de celles et ceux qui les ont connus, mais surtout, par écrit. D’aucuns des personnes que Vertige Media a contactées le décrivent comme un intellectuel. « Je pense qu’il est né intellectuel en rencontrant la FSGT », affirme son frère Noël. Depuis mai 68, le jeune Gilles ne cesse de lire, de débattre, de réfléchir. Et au-delà de l’action fédérale, c’est sur le terrain des idées qu’il va se distinguer. Sa première œuvre importante s’intitule L’Alpinisme laisse béton, publié en 1985 avec un certain Louis Louvel. Les deux théoriciens y expliquent, sans doute de manière inédite en France, que l’alpinisme est une pratique qui tue. Au contraire de l’escalade qui, par l’équipement raisonné des falaises et l’évacuation du risque, peut devenir populaire. « C’était la première fois qu’on distinguait aussi fermement les deux disciplines, se souvient Noël Rotillon. L’escalade avait toujours été perçue comme un entraînement à l’alpinisme. Pour Gilles, elle devait s’émanciper. » L’ouvrage provoque un certain retentissement dans le petit monde de la grimpe. « Disons que les alpinistes n’ont pas beaucoup aimé », sourit Pascal Étienne. Mais c’était une façon de faire rayonner son idée-force, celle qu’il aura chevillée au corps tout au long de sa vie : l’escalade doit sortir des cercles élitistes. Preuve en est la publication en 2016 de son ouvrage sans aucun doute le plus complet, La leçon d'Aristote, où il réédite ses théories. « Il lisait énormément avec une capacité de concentration hors-normes. Il était capable de lire des livres pendant qu'on faisait 800 km en voiture, qu’on passait la tondeuse à côté et que ses petites filles lui tiraient les cheveux » Françoise Rotillon, la femme de Gilles Ces entrées en littérature marquent le personnage, le caractérise. « J’ai tout de suite vu que c’était son truc, confie Françoise Rotillon, son épouse. Quand Louis (Louvel, ndlr) venait travailler sur leur premier livre le mercredi à la maison, ils s’enfermaient toute la journée pour discuter, réfléchir, débattre. » Elle continue : « Il lisait énormément avec une capacité de concentration hors-normes. Il était capable de lire des livres pendant qu'on faisait 800 km en voiture, qu’on passait la tondeuse à côté et que ses petites filles lui tiraient les cheveux ». Gilles Rotillon écrit, aussi, énormément. À la fin de sa vie, alors que son corps l’empêche de grimper comme avant, il consacre son temps libre à l’analyse et au débat de notre société. Membre des économistes attérrés, Gilles Rotillon anime des vidéos de Xerfi Canal où on le retrouve capable de résumer le mythe du capitalisme en quatre minutes. Blogueur insatiable, il publiera à partir de 2020 une chronique par semaine sur Mediapart. Comme si cela ne suffisait pas, il colligera aussi sa passion pour le 7ème art dans un livre intitulé Goûts et Dégoûts cinématographiques. Et puis, forcément, le grimpeur passionné prêtera sa plume pour Grimper, Alpine Mag, Vertige Media… « Son secret ? Il ne dormait pas, révèle Pascal Etienne. Comment voulez-vous produire autant en dormant ? Il savait tout sur tout. Les dernières perfs en escalade, la vidéo de machin, le rapport de telle institution… Il m’impressionnait. De toute façon, quand on regarde la vie de Gilles Rotillon, on se demande bien comment il a fait pour gérer toutes ses responsabilités. » Masterclass Quand on se penche sur le fond du « Rotillon », l’intellectuel n’a jamais dévié de sa voie. « Aujourd’hui, tous les événements lui donnent raison, confirme Yves Renoux. Sa vision de gauche, marxiste, qui aussi celle de la FSGT et qui l’a tenu toute sa vie, inspire encore tout le monde à la fédération. Je suis persuadé que la reprise du flambeau de Gilles, elle sera collective. » À lire ses chroniques, décrypter ses prises de paroles, il faut bien reconnaître à quel point ses positions étaient modernes, progressistes, éclairantes : sur l’écologie, l’économie, le genre… La marque d’un observateur insatiable de nos sociétés modernes. « Dernièrement, je dirais même qu’il ne faisait quasiment plus que ça, souligne Françoise Rotillon. Le jour où il est parti aux urgences l’après-midi, jusqu'à 13h, il a été sur son ordinateur, il a écrit des trucs. » Des trucs pas forcément optimistes sur les temps qui courent. « Pour moi, c’était un peu notre Frédéric Lordon (philosophe et économiste français, ndlr) », résume Yves Renoux. Dit autrement : quelqu’un qui avait compris que les choses n’allaient pas forcément dans le bon sens, et qui sentait bien qu’on ne parviendrait peut-être pas à trouver la solution. « Il disait souvent à ces petites filles : "J’espère que Papou se trompe". L'évolution du monde et l'avenir de ses enfants et petits-enfants ne le réjouissait pas », confie Noël Rotillon. Alors pour conjurer le sort, Gilles Rotillon n’a jamais arrêté de grimper. « À cause d’un accident de ski, il ne pouvait plus lever la tête, raconte son frère. On disait qu’il grimpait en braille tellement il tâtonnait les prises. Mais il grimpait, encore et toujours ». Pascal Etienne, qui l’a vu escalader des parois pendant 50 ans n’en revient toujours pas : « Il était mal en point à la fin quand même, mais il n’a jamais renoncé. Il est toujours allé sur le mur. Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi motivé, d’aussi passionné. » Derrière une silhouette qui claudique, on aurait bien du mal à voir qu’un patrimoine multidimensionnel de l’escalade continue à se mouvoir. Alors à regarder ce vieil homme s’asseoir sur sa chaise, devant le public du Salon de l’Escalade, on sourit de nouveau à la richesse que Gilles Rotillon nous aura encore donné en partage. Car après une heure de conférence, le programme sera respecté. C'était bien une masterclass. Lire : La leçon d'Aristote de Gilles Rotillon (Les éditions du Fournel)

  • Alain Robert, la revanche dans la peau

    Janvier 2025, Paris. Dans les recoins du parc des expositions de la Porte de Versailles, une foule protéiforme est tapie dans une ombre artificielle. À mesure que l’équipe technique installe la scène, les projecteurs éclairent tour à tour un vieil homme avec une canne, une jeune femme avec un tote-bag, un gamin assis par terre. La salle, comble, bruit de raclements de gorge et de carillons de gourde. Tout traduit l’attente molle. Quand soudain, tout s’allume. Escorté par deux armoires à glace, un bonhomme frêle réfléchit la basse lumière de la pièce dans tous les coins. Son costume irradie tellement qu’il en éblouit le premier rang. Santiags, ensemble en peau d’alligator, cheveux longs et gris effilés : Alain Robert débarque comme un soleil. Alain super Alain Robert est un super-héros. Au moins aux yeux ébahis du public. Devant eux, il est le « Spiderman français ». Et tant pis si à soixante-trois ans au compteur, et 50 kilos sur la balance, il ressemble davantage à Jean-Louis Aubert en fin de carrière qu’à Peter Parker. De 7 à 77 ans, les gens sont venus écouter les exploits de l’homme araignée, version en chair et en os du héros de Marvel, connu dans le monde entier pour ses ascensions des plus hauts gratte-ciel du monde en solo intégral. Comprenez : une grimpe ultra-engagée sans corde ni aucun dispositif d’assurage. À son actif : 250 édifices avalés à mains nues. Récemment, à plus de 60 ans : la Tour Hekla, la tour TotalEnergies à La Défense ou le Burj Khalifa, à Dubaï, soit la plus haute tour du monde. Alors que la foule commence à se redresser sur son siège, Alain Robert lui ne sait pas vraiment ce qu’il fait là. Le programme promet « une non-conférence ». Seulement, notre homme ne voit pas ce que ça veut dire. Alors il ironise, entre une petite gêne et un bon accent du sud-est : « Une non-conférence pour moi, c’est surtout une conférence non-payée ». Hilarité générale. Mais depuis 24h, le super-héros sexanégaire est pourtant bel et bien investi d’une mission : parrainer la première édition parisienne du Salon de l’Escalade. Invité depuis Bali - où il vit -, il prend cela comme un hommage même si cela consiste surtout à dédicacer sa dernière biographie, Libre et sans attache (de Laurent Belluard et David Chambre, Editions du Mont-Blanc, 192p., 28,50 euros). Le reste du temps, le grimpeur prend des selfies avec des gens, raconte trente fois la même anecdote et baguenaude dans les travées de la Porte de Versailles, entouré de ses potes dont la compagnie ressemble sacrément à un service d'ordre. Au cas où l'on aurait oublié son look et ses opinions, Alain Robert aime distiller quelques piqûres de rappel © Collection Alain Robert Vol de reconnaissance Demander la place qu’occupe Alain Robert dans l'histoire de l’escalade moderne vous vaudra toujours la même réponse. « Unique », « incomparable », « inclassable »… les qualificatifs commencent à manquer pour décrire un homme qui a d’ores et déjà laissé une trace indélébile sur les tablettes de son sport. Aujourd’hui, il est l'un des rares grimpeurs « pro » à être suivi par des millions de personnes sur les réseaux sociaux, le seul à posséder une statue en Chine. Dans son dernier livre, une préface laisse même penser qu’il est peut-être le meilleur grimpeur en solo de tous les temps. Et elle est signée par un certain… Alex Honnold, l’un des athlètes les plus respectés de la planète, parvenu à donner à l’escalade un Oscar en 2017 grâce au documentaire Free Solo. Un dernier fait d’arme « incomparable » : Alain Robert est aussi le seul grimpeur à figurer sur un livre de sport qui dépasse sa discipline en prenant place parmi Les 100 meilleurs sportifs de tous les temps (de René Taleman, Jourdan Eds, 315p. 134 euros) aux côtés de Pelé, Mohammed Ali, Carl Lewis ou Roger Federer. « Il suffit de deux minutes pour s’apercevoir qu’Alain a un gros problème de reconnaissance » Philippe Poulet, rédacteur en chef de Vertical. Pour Philippe Poulet, rédacteur en chef du magazine Vertical et ami de Robert, cela ne fait aucun doute : « Alain est le meilleur soloïste de l’histoire ». Selon lui, personne ne l’a égalé, « même pas Honnold, même pas Alexander Huber » pourtant l’homme qui possède le solo intégral le mieux côté de la planète (8b+). Pour David Chambre et Laurent Belluard, ses biographes, il entre « au moins dans le top 3 mondial ». Ces réalisations s’appellent Polpot (7c+ dans le Verdon), La Nuit du Lézard (8a+ à Buoux) ou Pour une poignée de Chamallows (8a/b à Cornas). Des voies extrêmes « les solos les plus téméraires de l’histoire », selon Chambre. Pour preuve, même les plus impétueux des funambules modernes ne veulent pas en entendre parler. Alex Honnold, encore lui, écrivait : « Faire Polpot, cela revient à jeter les dés ». Alea iacta est, voilà sans doute une manière d'écrire le principe de vie d’Alain Robert, chaque fois qu’il passait ses Rubicons à lui, perchés à 300 mètres du sol. Quand il nous reçoit le lendemain du Salon de l’Escalade, au dernier étage de son hôtel à Paris, Alain Robert n’a pas changé de costume. Toujours le même ensemble en peau de reptile et cet énorme patch dans le dos : « One word : badass ». Seul le verre devant lui a changé de substance. De l’eau en bouteille de la veille, le sexagénaire préfère le champagne, sa boisson favorite. Et entre deux gorgées, la rock-star est chafouine. « Le surnom du French Spider-Man, ça me casse les couilles, envoie-t-il d’entrée. Ce truc de building, ça a complètement mis ma carrière sur le rocher au second plan ». Alcool mauvais ? Absolument pas. C’est une constante chez lui. Malgré tous les honneurs dont il bénéficie et même au sortir d’un événement qui l’a porté aux nues, Alain Robert râle. Comme si la célébration d’hier était constamment chassée par la frustration d’aujourd’hui. Peu de jours ne se passent sans que, sur son mur Facebook ou ses lives Instagram, le grimpeur ne tienne à rappeler ses exploits. Une hyperactivité numérique qui soulève une obsession : qu’on lui rende sa légitimité. Mais laquelle ? « Il suffit de deux minutes pour s’apercevoir qu’Alain a un gros problème de reconnaissance, affirme Philippe Poulet. Et parfois, c’est vrai, on dirait un petit vieux qui radote ». Alors comment l’expliquer ? Peut-être ces 30 ans qui séparent ses fameux exploits de notre époque ? La médiatisation de ses ascensions d’immeubles qui ont effectivement gommé sa carrière sur le caillou ? Peut-être à cause du personnage d’Alain Robert, vilain petit canard de l’escalade, et trop seul, trop fou, trop fort ? La réponse à ces questions se trouve quelque part entre toutes. Et pour la trouver, il faut débrouiller le fil d’une vie hors norme qui se raconte précisément comme le scénario d’un comics : à grands coups de revanches.

  • Neom Beach Games : l’escalade dans les sables mouvants

    Dans quelques semaines, les Neom Beach Games font leur grand retour en Arabie Saoudite. Au programme ? Les mêmes épreuves… et les mêmes polémiques. Vitrine du projet controversé de la ville futuriste Neom, l'événement divise le milieu de l’escalade de haut niveau. Entre les athlètes qui s’élèvent contre, les pressions silencieuses, et l’attitude embarrassante de l’IFSC : la compétition provoque une véritable tempête. Enquête sur un beau chantier. © Piet pour Vertige Media Un an après, on aurait pu espérer que les choses changent. Mais non. Les mêmes critiques, les mêmes polémiques, et toujours cette sensation de crier dans le désert... Alors que l’an dernier, l’organisation de cette compétition en Arabie Saoudite avait déjà secoué le monde de l’escalade, les Neom Beach Games récidivent. Dans quelques semaines, 100 athlètes vont s'affronter sur des épreuves de vitesse et de bloc, au milieu d’un immense désert, sur les fondations d’une mégalopole qui n’existe même pas et qui célèbre un monde qui voudrait verdir entre deux puits de pétrole. Ce, avec le concours de la fédération internationale d’escalade, l’IFSC, qui a donc décidé de rempiler pour une année de plus. Et de prêter son image à une des plus grandes aberrations environnementales de l’histoire moderne. L’errance d’Arabie Bienvenue à Neom, donc. À l’origine, un désert. Demain, une mégalopole de près de 27 000 km² soit presque trois fois la taille de Paris. Pour ériger The Line, ville-édifice digne d’un film de science-fiction capable d’héberger 9 millions de personnes qui pourront toiser la Mer Rouge dans une ambiance futuriste où des gens ultra-riches se déplacent en hyperloop. Un projet titanesque aux ambitions écologiques illusoires, alors même que son chantier pourrait émettre plus de 1,8 milliard de tonnes de CO2. Un vingtième des émissions mondiales actuelles. Ce chantier pose les fondations d’une opération de communication gigantesque de La démesure du projet est proportionnelle à la volonté de l’Arabie Saoudite d’assumer un soft-power en pleine érection. L’objectif ? Attirer l’attention du monde entier, mais cette fois, au-delà du pétrole. Et c’est en plein cœur de cette extravagance qu’une compétition sportive comme les Neom Beach Games lance sa deuxième édition. Au programme : basket 3x3, triathlon, beach soccer et... escalade ! Les jeux de la honte Pour beaucoup de grimpeurs, professionnels ou amateurs, l’escalade n’a pas sa place au sein des Neom Beach Games. En témoigne la lettre ouverte du collectif défenseur de la montagne ACTS (Action Collective de Transition pour nos Sommets, ndlr), qui avait fait beaucoup de bruit au moment de sa publication l'année dernière. Signé par plusieurs grands noms de l’escalade tels que Nolwen Berthier, Hugo Parmentier, Soline Kentzel ou Sébastien Berthe, le texte engagé, transformé par la suite en pétition, demandait des comptes à la fédération internationale, lui reprochant un choix contraire à la mission qu’elle s’est elle-même donnée de « créer un monde meilleur grâce à l’escalade ». Réponse ? Silence radio. Face à l’omerta, c’est sur les réseaux sociaux que les débats se sont prolongés. De nombreux athlètes du circuit mondial se sont positionnés contre la tenue de cet événement et ont encouragé les participants à prendre la parole ou à décliner l’invitation. Problème : aucun athlète n’a exprimé de regrets suite à sa participation. Manuel Cornu, finaliste de la dernière édition en bloc - s’il a finalement décidé de reverser ses gains à une petite marque de vêtements techniques d’escalade, a même défendu les organisateurs et son choix de participer. Malaise ? Sans aucun doute. Cela dit, quand on interroge certains athlètes sur leur participation, la question se révèle plus complexe. Entre ignorance, sensibilité et défaut de communication, les grimpeurs peuvent aussi vite se retrouver face à un dilemme. « Lorsque j’ai reçu l’invitation, je ne connaissais pas du tout le projet Neom. J’ai même contacté la fédération pour vérifier que c’était une véritable compétition » explique l’un d’entre eux, sous couvert d’anonymat. Au sujet des critiques et appels au boycott, il évoque même une sorte d’hypocrisie. « La plupart des critiques de grimpeurs venaient de gens qui n’étaient pas invités. Quand vous avez le carton d’invitation entre les mains, que vous voyez l’opportunité de lancer votre saison avec une compèt’ comme celle-ci et les gains proposés, ce n’est pas évident de se dire qu’on peut refuser, se défend l’athlète. Maintenant, sur l’événement, je pense qu’il est difficile de s’y retrouver au niveau de ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Chacun a ses propres convictions, et ensuite il y a la réalité du sport de haut niveau. » poursuit-il, conscient du terrain glissant sur lequel il s’aventure. Il continue : « Il y a déjà eu des épreuves de coupe du monde organisées en Chine, un pays très critiqué également. Et plus personnellement, même si je considère que j’ai une sensibilité pour les questions environnementales, ce n’est pas compatible avec mon quotidien de sportif de haut niveau, qui exige de voyager aux quatre coins du monde en avion. » « Quand vous avez le carton d’invitation entre les mains, que vous voyez l’opportunité de lancer votre saison avec une compèt’ comme celle-ci et les gains proposés, ce n’est pas évident de se dire qu’on peut refuser » Pour d’autres athlètes, moins nombreux mais soucieux de faire entendre leur voix, il y a une véritable responsabilité à assumer chez les sportifs. Hugo Parmentier, membre de l’équipe de France depuis de nombreuses années, fait aussi partie des militants contre l’organisation des Neom Beach Games qui ont rédigé la tribune d’ACTS sortie en 2023. S’il comprend que la vie d’un sportif de haut niveau puisse être compliquée voire précaire, il considère que cela ne le dédouane pas de toute responsabilité. « Qu’on le veuille ou non, le sport est politique. Et les sportifs sont aussi là pour porter un message, affirme-t-il. Quel est le message lorsqu’on performe au nom d’un scandale environnemental et social dont le seul but est de satisfaire des ultra-riches qui ne subiront pas les effets destructeurs du réchauffement climatique ? » Il ajoute que dans le milieu de la grimpe, l’argument financier n’en est pas vraiment un. « Je connais quasiment tous les athlètes français, c’est un petit monde. On vient tous de milieux favorisés, et il y a d’autres manières de se faire de l’argent. » « Qu’on le veuille ou non, le sport est politique. Et les sportifs sont aussi là pour porter un message » La lourde responsabilité de la fédération Hugo Parmentier est surtout en colère contre l’IFSC, qu’il juge dans un « déni total » en préférant détourner du fond du sujet, à la manière de politicards ». Selon lui, la responsabilité de la fédération est énorme « Il est légitime de vouloir atteindre ses objectifs sportifs, ou pour la fédération de vouloir développer son sport, concède-t-il. Mais il faut toujours se poser la question : à quel prix ? Et concernant les Neom Beach Games, cela me semble insensé. ». Après tout, n’est-ce pas le mandat des fédérations nationales d’informer leurs athlètes du caractère promotionnel de l'événement et des différents aspects polémiques du projet Neom ? « C’est un sport en développement, c’est normal que de nouveaux événements émergent un peu partout, explique-t-il. Il faut du temps pour construire un calendrier stable et récurrent comme on peut le voir, par exemple, au tennis » Mickael Mawem, grand nom de l’escalade sportive, croit au rebond de la fédération, bien qu’il ne se prononce pas en faveur ou contre la tenue des Neom Beach Games. « Mais j’ai bon espoir pour que l’escalade trouve sa place et retrouve les valeurs qui sont les siennes. C’est un sport en développement, c’est normal que de nouveaux événements émergent un peu partout. Il faut du temps pour construire un calendrier stable et récurrent comme on peut le voir, par exemple, au tennis. Par le passé, il y a déjà eu des événements qui ont été arrêtés car ils ne correspondaient plus aux exigences de la fédé ou des athlètes. Et il y en a d’autres, dont l’initiative avait peu de sens environnemental au départ, qui ont réussi à trouver des moyens de réduire leur impact. » Pour lui, le principal est de préserver la liberté des acteurs de l’escalade. « Ce qui compte, c’est que chacun soit à l’aise avec ses propres valeurs, et que personne ne se sente forcé dans ses choix. » Or, cela ne serait pas toujours si évident, selon l’expérimenté grimpeur, qui observe également l’influence des sponsors auprès des athlètes. « Vous avez beau avoir vos propres convictions, si le sponsor qui paye votre t-shirt ou vos équipements souhaite vous voir sur un événement qui ne vous attire pas du tout, c’est difficile de dire non. » En atteste, selon lui, l’exemple d’Adam Ondra, très critique à l’égard de l’escalade de vitesse et des Jeux Olympiques, qui avait fini par y participer malgré tout, poussé par ses sponsors. D'après Hugo Parmentier, c’est précisément parce que l’escalade est un sport en plein développement qu’il s’agit de faire un choix. « Il est encore temps de décider de la direction que l’on veut prendre en tant que sport, veut croire le grimpeur de 26 ans. Encore plus que les autres sports, l’escalade a un rapport particulier à l’environnement. Ses pratiquants sont historiquement amoureux de la nature et leur épanouissement en dépend. Le respect de la nature et des autres usagers, des autres communautés, est intrinsèque à l’escalade. Il est encore temps de le rappeler en évitant de se mêler à des projets comme Neom. » Après ses débuts aux jeux olympiques et l’arrivée de nouveaux projets juteux comme le Neom Beach Games, nul doute que l’escalade de haut niveau est à un point clé de son développement. Entre soif d’expansion et devoir d’éthique, le dilemme reste entier.

  • Quand l’expérience engage l’autre : la cordée à l’épreuve du droit

    La condamnation, en février 2026, d’un alpiniste autrichien pour homicide involontaire après la mort de sa compagne sur le Grossglockner, plus haut sommet d’Autriche, relance une question de frontière : où s’arrête l’aléa, et où commence la faute pénale ? Krimml, Autriche (CC) Max Fitz / Unsplash Le 18 février 2026, le tribunal d’Innsbruck condamne un alpiniste autrichien de 37 ans à cinq mois de prison avec sursis et 9 600 € d’amende pour homicide involontaire par négligence grave, après la mort de sa compagne, 33 ans, en janvier 2025, à une cinquantaine de mètres du sommet. Le maximum légal encouru était de trois ans. Selon nos confrères de l’Associated Press, le juge Norbert Hofer retient une faute de gestion dans un contexte d’asymétrie, estimant que le niveau de la victime était « à des galaxies » de celui de son compagnon. Le contexte, tel que rapporté par la chaîne d'audiovisuelle publique suisse SRF, éclaire ce que la justice examine. La cordée visait le Grossglockner par l’arête du Stüdlgrat. L’ascension a pris du retard et le couple n’a pas fait demi-tour. Dans la nuit, le temps se dégrade, avec de fortes rafales et une température autour de −8 °C, pour un ressenti proche de −20 °C. « On a besoin de rien tout va bien » Une mort enclenche une enquête et une chronologie. C’est cette chronologie qui permet au tribunal de qualifier des décisions, et pas seulement de constater un accident. La cour retient une négligence grave, estimant une sous-évaluation de la gravité de la situation et un retard dans la sollicitation des secours, dans un contexte où l’accusé était objectivement le plus expérimenté. Le jugement ne porte pas sur le choix d’une ascension en soi. Il porte sur ce que la cour considère comme des manquements dans la conduite de la situation, au moment où elle bascule. Nos confrères du Guardian rapportent que le tribunal reproche à l’accusé de ne pas avoir utilisé du matériel d’urgence disponible et de ne pas avoir déclenché l’alerte de façon adéquate, tout en évoquant des informations trompeuses transmises aux secours. Dans cette lecture, l’enjeu n’est pas de savoir si la cordée était « trop engagée », mais si des moyens concrets ont été laissés de côté au moment où l’urgence s’installe. La défense soutient que les décisions étaient prises à égalité, que la victime n’était pas novice, et que le départ pour chercher de l’aide s’est fait avec son accord. C’est un point central, parce qu’il touche à l’idée, très ancrée en montagne, d’une responsabilité strictement partagée. La cour, elle, retient l’asymétrie d’expérience comme un élément structurant, et donc une responsabilité accrue pour celui qui était le plus compétent. Le Guardian rapporte également qu’un policier en contact téléphonique avec l’accusé cette nuit-là cite une réponse donnée alors qu’un hélicoptère était déjà mobilisé : « On n’a besoin de rien… tout va bien ». En audience, cet élément est discuté comme un indice possible de sous-estimation, au moment où les secours cherchent à évaluer l’urgence. Enfin, selon l’Associated Press, le juge estime que la victime aurait « presque certainement » survécu « si les mesures appropriées avaient été prises ». Cette formulation est l’un des pivots du dossier, parce qu’elle affirme un lien entre des choix et une issue, ce qui fonde la qualification de négligence grave. La cordée, ce couple politique L’affaire pose une question récurrente, rarement formulée aussi frontalement. Que devient la responsabilité quand l’expérience est asymétrique ? Une cordée n’est pas une démocratie parfaite. L’expérience pèse sur les décisions, sur le moment du demi-tour, sur l’appréciation de la fatigue, sur l’appel aux secours. L’écart d’expérience ne se voit pas seulement dans la technique, mais dans la capacité à anticiper, et dans la manière dont l’autre s’y remet. En Suisse, rappelle SRF, existe la notion de « direction de fait » (« faktische Führerschaft »). Lorsque le groupe se repose sur la compétence d’une personne plus expérimentée, cette position entraîne un devoir particulier de prudence dans l’itinéraire, le matériel et le moment où l’on renonce. Sarah Umbricht, cheffe du service juridique du Club Alpin Suisse, décrit à SRF cette logique comme une responsabilité qui se renforce dès lors que l’expérience d’un membre sert de repère aux autres. Le jugement d’Innsbruck ne condamne pas une pratique, ni une « culture de l’engagement ». Il sanctionne ce que la cour considère comme un manquement, dans un contexte d’asymétrie d’expérience, au moment où la situation se dégrade. Ces poursuites restent rares. Dans un article de synthèse, nos confrères de Climbing Magazine citent le secouriste autrichien Georg Waller : ces dossiers sont « très rares », « on les compte sur les doigts d’une main » certaines années et, en alpinisme, « c’est l’exception ». L’affaire se situe donc à la marge, mais elle n’est pas anecdotique. D’autant que le verdict n’est pas définitif, précisent nos confrères de l’Associated Press, et qu’il est susceptible d’appel. Reste la question posée par le dossier lui-même : à partir de quel moment l’écart d’expérience cesse d’être une donnée de cordée pour devenir une responsabilité pénale ?

  • L’art de tomber : quand la science décrypte nos chutes

    Tomber, c’est simple. Tomber sans se blesser relève davantage du prodige discret que de l’instinct commun. Alors que les salles de bloc fleurissent sur fond d’euphorie verticale, une récente étude française vient éclairer une réalité que le grimpeur moderne préférerait sans doute ignorer : nos chutes sont trop souvent mal maîtrisées, évitables, presque absurdes dans leur constance dramatique. Et si l’art de chuter, cette élégance oubliée, était la véritable clé pour grimper plus haut ? © Naomi Fernandez-Martin pour Vertige Media Il y a quelques jours, nous publiions une plongée rigoureuse dans les statistiques allemandes des accidents en salle d’escalade. Un éclairage précieux venu d’outre-Rhin qui confirmait une réalité tenace : derrière la stabilité apparente des chiffres se cache une hausse discrète mais réelle des blessures sérieuses. Aujourd’hui, une équipe française du Laboratoire de Biomécanique Appliquée (Aix Marseille Université / Université Gustave Eiffel) nous offre un autre regard sur ce phénomène : au-delà des statistiques, c’est notre manière même de tomber qui pose problème. Et si derrière les nombres se cachait surtout un art oublié ? Celui de chuter correctement, avec maîtrise et élégance. Depuis une décennie, le bloc fascine. Pourtant, ce succès dissimule une vérité : plus les salles se remplissent, plus les blessures dues aux chutes augmentent inexorablement. Pendant plus d’un an, entre février 2024 et mars 2025, Erwan Beurienne et ses collègues ont analysé méthodiquement plus de 300 blessures liées à des chutes en salle. Leurs résultats, publiés récemment sous le titre évocateur «The art of falling: identifying the falls scenarios associated with bouldering injuries », bousculent quelques idées reçues et ouvrent des pistes inattendues pour rendre nos maladresses verticales moins traumatisantes. La chute ne serait donc pas une fatalité mais une compétence, technique et mentale, qu’il serait urgent de réhabiliter. Derrière l’enthousiasme, l’ombre tenace des blessures Le bloc est un condensé de modernité sportive : immédiateté, intensité, convivialité, mais il porte en lui le revers discret d’une prise de risque invisible, parce que banalisée. À première vue, les tapis de réception généreux semblent éliminer le danger. Mais l’étude révèle que dans ce confort apparent se niche un biais cruel : les blessures, essentiellement traumatiques, frappent surtout les chevilles, puis remontent aux genoux et aux coudes avec une précision presque géométrique. Présentation descriptive des 4 principaux types de blessures et de la gravité des blessures (temps passé sans grimper en raison de la blessure) en fonction de la localisation de la blessure, regroupée en 4 catégories © The art of falling: identifying the falls scenarios associated with bouldering injuries Le grimpeur moyen victime de ces chutes affiche généralement un niveau respectable (entre 6a et 7b+), pratique assidûment, et voit paradoxalement son expérience se retourner contre lui. Ainsi, l’étude pose d’emblée une question subtilement provocante : en croyant domestiquer la verticalité, n’avons-nous pas oublié de comprendre comment s’en extraire en cas de nécessité ? En somme, savoir grimper n’implique pas nécessairement savoir tomber. Le matelas : confort illusoire et piège discret Surprenante ambivalence que celle du tapis de réception. Conçu comme un rempart protecteur, il se révèle parfois être un complice involontaire des blessures. Si l’étude montre que la majorité des blessures de la cheville surviennent après une chute verticale, sans rotation préalable, elle pointe aussi une ironie technique : c’est précisément le matelas, trop souple ou trop rigide selon les cas, qui amplifie ou transmet mal les chocs reçus par les articulations. Le tapis devient ainsi une zone grise où se joue une mécanique complexe, méconnue, de la blessure. Description des scénarios de chute © The art of falling: identifying the falls scenarios associated with bouldering injuries Ce paradoxe interroge la conception même des salles modernes : à force de multiplier les voies et les matelas standardisés, n’a-t-on pas négligé les subtilités biomécaniques de la réception ? L’étude propose ainsi implicitement de repenser le pad : une mousse à densité variable, adaptée aux scénarios précis de chutes identifiés, pourrait transformer un simple outil passif en acteur intelligent de la sécurité. Autre subtilité soulevée indirectement par l’étude : les salles d’escalade françaises ne sont pas toutes égales face aux risques de blessure. La diversité des matelas, leur état d'usure variable ou les différences dans l’ouverture des blocs constituent autant d’angles morts que cette première analyse n’a pas pu intégrer, faute de données précises sur les conditions matérielles de chaque accident. Cette hétérogénéité pourrait pourtant influencer significativement la fréquence et la gravité des blessures observées. Un point aveugle que des recherches ultérieures pourraient utilement explorer afin de dresser un tableau encore plus complet et affiné des risques réels auxquels les grimpeurs s’exposent chaque jour. La chute arrière : anatomie d’un mauvais réflexe Autre observation révélée par l’étude, la chute vers l’arrière – fréquente sur les murs déversants – porte en elle un piège biomécanique sournois. Le grimpeur en perte d’appui bascule souvent en arrière, engageant instinctivement ses bras en avant pour se protéger. Ce réflexe naturel, pourtant inadapté, occasionne régulièrement des dislocations du coude ou des lésions ligamentaires sévères. Scénarios biomécaniques des chutes © The art of falling: identifying the falls scenarios associated with bouldering injuries Ce scénario éclaire une vérité peu intuitive mais cruciale : tomber correctement nécessite parfois de renoncer à son instinct. Ainsi, croiser les bras devant soi pour amortir l’impact avec le dos constitue une compétence paradoxale, contre-intuitive mais salvatrice, qui demanderait à être enseignée comme une véritable technique de grimpe inversée, essentielle mais ignorée. Faire de la chute une compétence enseignée De cette étude émerge un constat attendu : les blessures graves se produisent essentiellement lors des chutes involontaires, alors que les chutes volontaires restent largement sans conséquence. La maîtrise consciente du corps durant la chute prévient les blessures par activation musculaire anticipée, équilibre maîtrisé, et absorption optimisée du choc. Pourtant, rares sont les salles à intégrer explicitement ces techniques de chute volontaire dans leur pédagogie. Si grimper implique naturellement d’apprendre à engager le corps vers le haut, pourquoi négliger l’inverse, tout aussi fondamental ? À l’image des arts martiaux, où la chute fait partie intégrante de la formation initiale, l’escalade moderne pourrait trouver un second souffle dans cette maîtrise délibérée et cultivée de l’art subtil de la réception. Malgré l’extrême rigueur scientifique qui structure cette étude pionnière du Laboratoire de Biomécanique Appliquée, une nuance méthodologique subsiste. La précision des témoignages collectés rétrospectivement par questionnaire reste soumise aux failles classiques de la mémoire humaine. Une blessure grave marque les esprits, certes, mais l’exactitude du souvenir d’une rotation du corps ou d’un détail biomécanique précis demeure inévitablement altérée par l’écoulement du temps et la charge émotionnelle de l’accident. Ainsi, si l'étude révèle avec netteté des scénarios récurrents de blessures, elle ouvre aussi la porte à d'autres investigations complémentaires : analyses vidéos, modélisation numérique ou encore utilisation de capteurs biomécaniques en situation réelle, pour éclairer davantage les subtilités invisibles de nos maladresses. L’étrange vulnérabilité des grimpeurs confirmés Enfin, l’étude dévoile un dernier paradoxe fascinant : les grimpeurs confirmés, ceux-là mêmes qui semblent avoir domestiqué les lois de la pesanteur, sont davantage exposés aux blessures sévères. Le risque augmente sensiblement chez les pratiquants âgés de 28 à 31 ans, âge où l’expérience accumulée peut conduire à une confiance excessive, occultant la vigilance essentielle face au risque. Profil des grimpeurs et description des blessures © The art of falling: identifying the falls scenarios associated with bouldering injuries Cette vulnérabilité paradoxale rappelle une leçon subtile : maîtriser le geste ne dispense jamais d’une prudence élémentaire envers les règles physiques les plus fondamentales. En escalade comme ailleurs, l’expertise authentique inclut toujours la conscience aiguë de ses limites. Finalement, cette étude nous invite à repenser notre rapport au sol, à redonner du sens à la chute elle-même. L’élégance véritable du grimpeur ne résiderait-elle pas aussi dans sa capacité à transformer chaque chute en geste maîtrisé, presque esthétique ? Tomber mieux, non par hasard mais par choix technique assumé, pourrait bien devenir la compétence la plus précieuse, et peut-être la plus intelligente, que puisse acquérir le grimpeur contemporain. Pour retrouver l'étude complète, cliquez ici.

  • Chute libre : l’assureur regardait ailleurs

    L’escalade repose sur une règle tacite. Tu grimpes, quelqu’un veille. C’est la base. Celle qui permet d’oser, d’engager, de tomber sans se poser de questions. L’assureur, ce n’est pas un figurant. Il n’est pas là pour meubler l’espace au pied du mur. Il est la dernière ligne de défense, celui qui empêche l’inévitable de se produire. Quand il faillit, ce n’est pas un incident. C’est une rupture de confiance, un abandon en plein vol. (CC) bady abbas / Unsplash Ce jour-là, Sara AlQunaibet a lâché prise, comme des milliers de grimpeurs avant elle. Mais contrairement aux autres, elle n’a pas senti la corde se tendre. Elle n’a rien senti du tout, sinon l’accélération brutale du vide. Treize mètres plus bas, c’est le sol qui l’a arrêtée. Le choc a brisé son dos, pulvérisé ses pieds, mis un terme à sa saison avant même qu’elle ne commence. Elle devait enchaîner avec un stage au Pôle France de Voiron, un passage clé dans sa préparation. Elle n’y mettra jamais les pieds. Selon la grimpeuse saoudienne, l’accident a eu lieu en France, comme elle l’indique sur son post Instagram. Mais depuis, une autre hypothèse émerge. En interne, la FFME s’interroge : et si c’était en Suisse ? Un doute renforcé par une photo qu’elle avait postée quelques mois plus tôt, géolocalisée dans un hôpital de Genève, et le t-shirt Grimper.ch que l'on aperçoit sur la vidéo. Impossible d’avoir une confirmation directe de l’athlète, qui, depuis sa publication, semble submergée de sollicitations. Trois millions de vues en 24 heures, plus de 2000 commentaires. L’affaire a pris une ampleur qui dépasse largement le milieu de l’escalade. Un assureur distrait, une faute qui ne devrait pas exister Il y a des erreurs qui arrivent malgré tout. Une prise qui tourne, un mousqueton mal clippé, une corde qui frotte là où elle ne devrait pas. Et puis il y a celles qui ne devraient jamais exister. Sur la vidéo de l’accident, il n’y a aucun doute, aucun flou. L’assureur ne regarde même pas. Il parle, il rit, il est absorbé par une conversation qui n’a rien à voir avec ce qu’il est censé faire. La corde est dans ses mains, mais elle n’existe pas. Ce n’est plus une responsabilité, juste une présence accessoire. Et quand Sara tombe, rien ne se passe. Pas un sursaut, pas une tension dans la corde, pas ce réflexe instinctif qui fait qu’un assureur bondit même quand il est surpris. Parce qu’il n’a pas été surpris. Il n’a simplement pas vu la chute arriver. Alain Carrière, après avoir visionné la vidéo, n’a pas mis longtemps à poser un constat aussi limpide qu’accablant : "Il est évident au regard de la vidéo que l’assureur est responsable de la chute au sol. Ce qui est rare, mais est une cause d’accident en salle d’escalade." Rare, oui. Mais pas inédit. Et surtout, évitable. Totalement évitable. Et après ? Plus personne Un accident pareil aurait dû provoquer une réaction immédiate. Une reconnaissance de l’erreur, une prise en charge sans condition, un encadrement sans faille. Mais après la chute, c’est un autre vide qui s’est installé. Pas d’excuses. Pas de responsabilité assumée. Rien. Trois mois sans poser le pied par terre. Une rééducation interminable. Des semaines à devoir batailler pour obtenir des soins, à se heurter à une administration plus lente que la guérison de ses os. Et au bout, personne pour dire "c’est notre faute". Juste une ligne de défense usée jusqu’à la corde : "c’est un risque du sport". Comme si l’inattention était une fatalité. Le débat s’égare, la réalité reste immobile Pendant que Sara tente de reconstruire son corps, d’autres s’emploient à déconstruire la réalité. Le matériel, voilà le nouveau coupable. Sur les réseaux sociaux, on dissèque le frein utilisé, on spécule sur la faille d'un modèle, on imagine des scénarios où la technologie aurait pu rattraper ce que l’humain a laissé filer. Mais il n’y a rien à disséquer. Rien à interroger. La corde n’a pas lâché. L’appareil d’assurage n’a pas failli. C’est un assureur qui n’a pas assuré. La FFME hors de cause, mais un débat qui doit avoir lieu Soyons clairs : la FFME n’a rien à voir avec cet accident. Le stage ne relevait pas de son autorité, elle n’a rien encadré, rien organisé. Elle a découvert l’affaire après tout le monde. La fédé n’a rien à se reprocher, mais le sport, lui, devrait s’interroger. Les erreurs d’assurage ne devraient plus exister. Pas en 2024. Pas en salle. Pas avec un grimpeur suspendu à treize mètres du sol. On répète à longueur de formations que l’assurage est un engagement total, une vigilance de chaque instant. On se répète que c’est une responsabilité, que tenir une corde, c’est tenir une vie. Mais les principes ne tiennent qu’à un fil quand l’attention se relâche. Une conversation de trop, une corde qui file, et une grimpeuse qui ne grimpe plus.

  • L'escalade est politique

    Vouloir que l'escalade soit apolitique est compréhensible. La vie est lourde. Mais se retirer du débat reste une posture, qui favorise souvent le statu quo. George Washington, premier président des États-Unis, sculpté sur le mont Rushmore (CC) Nate Johnston / Unsplash Je l'ai entendue mille fois. « L'escalade, c'est pas politique. Moi, je veux juste grimper. » Je comprends l'élan derrière cette phrase. L'escalade ressemble souvent à une échappée : loin du bruit, loin des systèmes, loin de tout ce qui pèse et complique le monde. Le caillou ne discute pas. La gravité se fiche de vos convictions. Il y a quelque chose d'indéniablement pur dans le mouvement, surtout en escalade. Ça touche à un truc difficile à mettre en mots. Pourtant, à chaque fois, la vérité inconfortable revient comme un aimant. L'escalade est profondément politique, qu'on l'admette, qu'on le reconnaisse ou non. Pas parce que les grimpeurs manifestent avec des pancartes au pied des voies. C'est écrit dans la façon même dont on accède au rocher et dont on interagit avec lui. L'escalade s'inscrit dans des systèmes : de territoire, d'accès, de pouvoir, d'histoire, d'argent, de culture. Choisir de ne pas parler de ces systèmes ne nous en extrait pas. Cela signifie juste qu'on choisit de cesser de prêter attention à qui ils avantagent et qui ils excluent. La terre est politique, l'escalade aussi Chaque voie se trouve quelque part. Et ce « quelque part » a une histoire. Les politiques de gestion des espaces publics, la propriété privée, les lois de conservation, les règles d'accès, les fermetures, les permis : rien de tout ça n'est neutre. Tout ça découle de décisions politiques, souvent prises bien avant qu'on enfile son baudrier ou qu'on pose les doigts sur la première prise. Beaucoup de sites d'escalade n'existent que parce que : Des terres ont été saisies ou confisquées aux peuples autochtones L'accès a été négocié (ou toléré) sous certaines conditions L'usage est encadré par des organismes qui répondent à la pression populaire Quand on dit « gardons la politique hors de l'escalade », on veut souvent dire : « Ne me mets pas mal à l'aise pendant que je profite de décisions déjà exécutées ». Mais la politique est déjà là : elle a déjà déterminé qui a accès, qui ne l'a pas, et quelles voix comptent quand cet accès est menacé. Quand certains groupes sont sous-représentés en escalade, ce n'est pas parce qu'ils « n'ont pas découvert l'activité ». C'est souvent parce que les obstacles étaient plus importants, l'accueil plus discret, ou que la culture leur a signalé : « Cet espace n'est pas pour toi » Les grimpeurs aiment voir l'escalade comme une discipline méritocratique : tu te pointes, tu donnes tout, tu progresses. Mais cette version oublie pas mal de choses et ne colle pas à la réalité. Le temps, l'argent, les moyens de transport, la proximité des sites, l'accès aux salles, le coût du matos, la sécurité culturelle : tout cela n'est pas réparti équitablement. Tout cela est façonné par des réalités sociales et économiques plus larges, que certaines personnes ne rencontrent jamais. Quand certains groupes sont sous-représentés en escalade, ce n'est pas parce qu'ils « n'ont pas découvert l'activité ». C'est souvent parce que les obstacles étaient plus importants, l'accueil plus discret, ou que la culture leur a signalé : « Cet espace n'est pas pour toi ». C'est politique. Même si personne ne l'a voulu ainsi. On aime présenter l'éthique de l'escalade comme du bon sens universel. Ne pas laisser de déchets. Respecter les fermetures. Rester sur les sentiers. Brosser les prises. Mais l'éthique ne tombe pas du ciel. Ce sont des valeurs qu'on décide collectivement de défendre et de faire respecter, en tant que communauté. Quand on se dispute sur l'équipement, l'ouverture de nouvelles voies, la confidentialité des spots, l'exposition sur les réseaux sociaux ou la surfréquentation, on ne parle pas que d'escalade. On débat à la fois de : L'autorité qui décide de ce qui est acceptable L'expérience de qui compte le plus Si la préservation prime sur l'accès ou l'inverse Au fond, ce sont des questions politiques. De pouvoir, de responsabilité et d'arbitrages. « Je veux juste grimper » reste une position Vouloir que l'escalade soit apolitique est compréhensible. La vie est lourde. Tous les espaces de la société n'ont pas besoin de porter l'ensemble des problèmes du monde. Mais se retirer du débat reste une posture qui favorise souvent le statu quo. Si l'accès se restreint, si des sites ferment, si des voix ne sont pas entendues, le silence ne protège pas l'escalade. Il signifie juste que les décisions se prennent sans un débat plus large. L'ironie, c'est que beaucoup de libertés dont jouissent les grimpeurs aujourd'hui — accès libre, territoires protégés, éthique établie — existent parce que des gens se sont engagés politiquement. Des grimpeurs avant nous ont plaidé, organisé, négocié, et parfois combattu pour garder ces espaces accessibles à la communauté. Reconnaître la nature politique de l'escalade ne la rend pas moins riche de sens. Au contraire, cela approfondit la pratique. Ça nous rappelle qu'être sur le rocher est un privilège. Il ne s'agit pas de gâcher l'escalade. Dire que l'escalade est politique, ce n'est pas transformer les falaises en scène de débat. Ce n'est pas faire culpabiliser celles et ceux qui veulent juste se mouvoir sur le rocher. C'est une question d'honnêteté. C'est reconnaître que l'escalade n'existe pas en dehors du monde : elle existe en son sein. Et si on se soucie de l'avenir de l'escalade, on ne peut pas faire comme si l'accès, l'inclusion, l'usage des terres et leur préservation étaient le problème de quelqu'un d'autre. Vous n'avez pas besoin d'être bruyant. Vous n'avez pas besoin d'être parfait. Vous n'avez pas besoin d'être d'accord avec tout le monde. Mais y prêter attention, ça compte. L'escalade nous l'enseigne, qu'on le veuille ou non. Elle nous apprend la responsabilité. Ses conséquences. La manière dont les actions individuelles s'additionnent. Reconnaître la nature politique de l'escalade ne la rend pas moins riche de sens. Au contraire, cela approfondit la pratique. Ça nous rappelle qu'être sur le rocher est un privilège, lié à des décisions prises par des gens, façonnées par l'histoire, et influencées par ce qu'on choisit de défendre maintenant. Vous pouvez grimper pour être heureux. Vous pouvez grimper pour vous évader. Vous pouvez grimper parce que ça ressemble à la liberté. Simplement, ne confondez pas liberté et neutralité. Cet article, initialement publié sur The Dihedral, a été traduit de l'anglais en français.

  • « Dans l'outdoor, tout le monde prétend que le racisme n'existe pas »

    En fin d'année dernière, l'organisation Opening Up The Outdoors (OUTO) a publié la première étude quantitative européenne sur le racisme dans l'outdoor. On y apprend notamment qu'en Allemagne, 65% des personnes racisées subissent des discriminations dans les espaces naturels. Ça, personne ne le sait. Mais est-ce que quelqu'un a envie de le savoir ? Interview sur une forme d'ignorance blanche. © OUTO Vertige Media : Pourquoi est-il encore nécessaire en 2025 de prouver par la recherche que les personnes racisées subissent du racisme dans les espaces naturels en Allemagne ? Opening Up The Outdoors (OUTO) : Parce que c'est révélateur. Dans notre étude, un participant nous disait : « Le mouvement Black Lives Matter en 2020 a lancé la conversation, mais le traitement médiatique n'a pas changé. C'est toujours : "Y a-t-il du racisme en Allemagne ?" » On a l'impression qu'on est passé à autre chose sans jamais vraiment avoir répondu à la question. C'est une forme de déni. Vertige Media : D'où vient-il ? (OUTO) : Historiquement, l'Allemagne a été très réticente à reconnaître le racisme. Jusqu'à récemment, vous ne pouviez pas être citoyen·ne allemand·e si vous veniez d'un autre pays. C'est une question d'héritage. En Allemagne, et surtout dans le milieu outdoor, tout le monde prétend que le racisme n'existe pas. Donc si vous êtes issu·e d'une minorité ethnique et que vous en êtes victime, vous êtes tout simplement oublié·e. Vertige Media : Vous pensez avoir levé ce déni avec votre étude ? OUTO : Nous avons lancé cette étude pour notre communauté de changemakers en Allemagne. Iels avaient besoin de données sur le sujet. Iels ne peuvent pas aller voir une autorité locale pour organiser quelque chose pour un groupe spécifique si ce groupe n'existe pas statistiquement. Cette étude est donc un outil pour leur permettre de sensibiliser sans être constamment nié·e·s. Désormais, quand quelqu'un les questionne en leur demandant « Pourquoi organisez-vous des activités spécifiquement pour les personnes de couleur ? », iels peuvent envoyer cette étude au lieu de devoir constamment éduquer les personnes blanches. Vertige Media : Comment OUTO est-elle née ? OUTO : On a toutes et tous connu·e·s des moments qui nous ont fait réaliser l'ampleur du problème. Plusieurs d'entre nous pratiquent des sports d'évasion depuis longtemps, que ce soit le ski, le snowboard, le trail, l'escalade. Pour la plupart, on vient de milieux urbains où ces activités étaient très peu pratiquées par des personnes de couleur. Beaucoup d'entre nous travaillent dans l'industrie outdoor avec de grandes marques. Et en tant que personnes racisées, on se retrouve souvent seul·e dans ces espaces. Ce qui nous a toutes et tous marqué·e·s, c'est ces événements où l'absence de diversité devenait criante. L'UTMB à Chamonix, par exemple. On s'attendait à voir une vraie diversité, surtout dans le trail avec les athlètes est-africains. La réalité était tout autre. On pouvait compter sur les doigts d'une main le nombre de personnes noires présentes. © OUTO On est rentré·e·s de ces événements avec des questions. On a commencé à chercher : est-ce que quelqu'un travaille sur ce sujet au Royaume-Uni, en Europe ? Il n'y avait rien. On y a vu une opportunité de lancer la conversation. Le problème, c'est que dans l'industrie outdoor, les gens avaient d'autres priorités : la durabilité, l'environnement… Et puis George Floyd est arrivé (un citoyen afro-américain de 46 ans décédé le 25 mai 2020 à Minneapolis après avoir été étranglé par un policier, ndlr). On a repris contact avec le secteur et on les a de nouveau interpellé·e·s. On se trouvait à un moment assez rare où les gens s'arrêtaient vraiment pour réfléchir. C'était pendant le COVID, on avait du temps. On a donc eu beaucoup de conversations avec certains grands noms de l'industrie. Et de là, OUTO est né. Vertige Media : De quoi parlez-vous exactement avec les marques à ce moment-là ? OUTO : On a beaucoup parlé de la représentation des personnes de couleur dans l'industrie outdoor. Beaucoup de ces personnes ont grandi dans des espaces urbains avec des codes culturels de la ville, que cela concerne la musique, les vêtements… L'industrie outdoor a été créée par des personnes qui ont grandi en montagne. À aucun moment, iels ne pensent aux personnes qui habitent dans un immeuble en banlieue de Paris. On leur a d'ailleurs demandé frontalement : « Le mec noir, la jeune fille asiatique, vous en pensez quoi ? ». « En tant que personne racisée, quand on ferme les yeux et qu'on imagine un·e grimpeur·se sur une falaise, on ne pense jamais à quelqu'un qui nous ressemble » Aujourd'hui, ce qu'on essaie de faire avec OUTO, c'est éduquer l'industrie outdoor, mais aussi utiliser leur soutien pour sensibiliser des communautés de personnes racisées afin de leur donner accès aux espaces naturels. Leur montrer que c'est aussi le leur. On a beaucoup travaillé sur le concept de racialisation de l'espace. En tant que personne racisée, quand on ferme les yeux et qu'on imagine un·e grimpeur·se sur une falaise, on ne pense jamais à quelqu'un qui nous ressemble. Ces représentations, formées en partie par l'industrie, nous conduisent à penser que nous ne sommes clairement pas à notre place dans ces endroits. Vertige Media : Votre étude est la première du genre. Pourquoi est-il si rare de produire ces données ? OUTO : Aux États-Unis et au Royaume-Uni, vous pouvez demander assez facilement l'origine ethnique d'un individu. En France et en Allemagne, vous n'êtes techniquement pas autorisé·e à poser la question. On a donc eu beaucoup de mal à trouver un institut d'études quantitatives qui veuille bien collaborer avec nous. En réalité, vous pouvez recueillir certaines données. Il faut juste respecter une certaine méthodologie. Pour nous, cela reflète deux choses. D'abord, le niveau de désinformation dans l'industrie de la recherche. Mais aussi le fait qu'elle n'avait sans doute pas envie de chercher à savoir. Vertige Media : Votre étude souligne que 65% des personnes racisées subissent des discriminations en milieu naturel en Allemagne. Qu'est-ce qu'elles vivent concrètement ? OUTO : Il y a évidemment différents niveaux d'intensité. Certain·es répondant·es nous ont confié qu'iels se faisaient insulter ou cracher dessus. Vous avez donc un niveau explicite de discriminations mais il y a aussi, et plus généralement, un stade implicite. C'est la raison pour laquelle on parle de culture, d'action et de conversation. On le disait, le fait que nous ne voyons pas de personnes qui nous ressemblent crée un sentiment d'exclusion. Le truc, c'est que ce soit des personnes de couleur ou blanches, 90% des gens de notre panel déclarent vouloir sortir dans la nature parce qu'iels trouvent que c'est bon pour eux/elles. Pour les personnes racisées, ce désir viscéral est systématiquement accompagné d'un sentiment de stress, d'inquiétude. Elles se demandent comment elles vont se sentir, si l'endroit sera safe. « En sortant dans la nature, vous vous attendez à décompresser. Si vous êtes une personne de couleur, vous ne décompressez pas du tout, vous essayez de vous protéger » Ce sentiment d'insécurité revient très souvent dans l'étude. Les gens sortent généralement dehors pour échapper au stress, pour profiter. L'attente qu'iels ont vis-à-vis de l'activité, c'est d'en revenir revigoré·e·s. Seulement, ce qu'on observe en Allemagne – mais c'est pareil en France ou au Royaume-Uni – c'est que les personnes racisées n'éprouvent pas ce sentiment de paix. En sortant dans la nature, vous vous attendez à décompresser. Si vous êtes une personne de couleur, vous ne décompressez pas du tout, vous essayez de vous protéger. Un espace qui est censé être « accueillant », « sûr », devient angoissant et tendu. Nous sommes impliqué·e·s dans le secteur de l'outdoor depuis des décennies. On doit encore porter un masque. On ne peut pas tout à fait être nous-mêmes dans ces espaces. C'est omniprésent, à chaque fois qu'on met un pied dehors. Noir·e·s et blanc·he·s partent en montagne avec le même désir d'épanouissement. Mais iels ne reviennent pas avec le même sentiment d'accomplissement. Vertige Media : Votre étude souligne que deux tiers des personnes racisées préfèrent les activités outdoor collectives. Là où les personnes blanches déclarent aimer partir seules et rechercher l'isolement. Comment expliquez-vous cette différence ? OUTO : Il nous arrive parfois d'organiser des rencontres en ligne. C'est d'ailleurs comme cela qu'OUTO a commencé pendant le COVID. Et quand les gens voyaient pour la première fois d'autres personnes qui leur ressemblaient, il n'était pas rare qu'ielles commencent à pleurer. C'est fort émotionnellement car c'est la première fois qu'ielles réalisent qu'ielles ne sont pas seul·e·s. Quand vous avez en face de vous un groupe de personnes qui comprend ce que vous pouvez ressentir, c'est très puissant. © OUTO Vertige Media : Qu'est-ce que cela dit du secteur de l'outdoor ? OUTO : Il faut toujours repartir de l'histoire de ces sports. L'alpinisme est né à la fin du XIXème siècle dans des pays qui étaient déjà partis en conquérir d'autres. Une certaine classe de la société a alors pensé : « Puisque nous ne pouvons plus conquérir de pays, allons conquérir des montagnes ». L'alpinisme, puis l'escalade après lui, sont les héritiers de cette forme de colonialisme. Cette idée existe encore chez les Occidentaux. Quand quelqu'un fait un sommet, on entend encore souvent dire : « J'ai conquis cette montagne ». Vous n'entendrez jamais ce genre de phrases en Afrique ou en Asie. La conquête est un concept ancré dans la culture du monde occidental. « Les activités outdoor sont structurellement blanches, masculines, expansionnistes et peu accueillantes » Vertige Media : Les activités de sport d'évasion sont-elles structurellement élitistes et blanches ? OUTO : On associe souvent l'absence de personnes de couleur dans ces activités à des raisons socio-économiques. Nous, avec OUTO, on remet cela en question. Il existe évidemment des barrières socio-économiques, mais on ne pense pas que ce soit l'explication principale. Nos recherches montrent que la vraie barrière, elle est d'abord culturelle. Ainsi, si le secteur de l'outdoor répond à ce problème de sous-représentation en donnant du matériel, il passe à côté. C'est d'ailleurs souvent une réponse très commode. Dans notre étude, on observe que l'accès aux équipements ou l'argent joue un rôle très similaire entre les répondant·e·s blanc·he·s et les personnes de couleur. Encore une fois, l'élément distinctif, c'est la culture. Donc oui, les activités outdoor sont structurellement blanches, masculines, expansionnistes et peu accueillantes. Maintenant, il faut choisir. Soit on décide de maintenir cette culture, soit on décide collectivement de la déconstruire. Cela pose une responsabilité à un autre endroit que les barrières socio-économiques. Vertige Media : Comment l'industrie outdoor a-t-elle réagi à votre étude ? OUTO : La première réaction est toujours la même : c'est d'abord le choc et la surprise. Les gens se demandent comment il est possible qu'iels n'aient pas été au courant avant. Puis, cette première réaction s'accompagne d'une prise de conscience. Les marques nous demandent désormais ce qu'elles peuvent faire. C'est sur ces sujets que l'on travaille actuellement, à travers des ateliers, du conseil. Vertige Media : Comment les marques peuvent-elles éviter le « social washing » ? OUTO : La prise de conscience est déjà une première belle étape. Généralement, après, elles sont sincères quand elles déclarent vouloir mettre en place davantage d'actions inclusives. Notre rôle, c'est d'attirer leur attention sur la diversité de leurs équipes. C'est bien de vouloir représenter davantage de personnes de couleur dans leurs campagnes mais ça reste du marketing. Beaucoup de marques outdoor ont encore des équipes 100% blanches. Elles célèbrent le fait de présenter des personnes noires et métisses dans leurs communications mais qui prend les photos ? Qui écrit la narration ? Qui sont les créatifs derrière les publicités ? Si on veut raconter des histoires vraies sur les nouvelles personnes qui composent le monde de l'outdoor, essayons de les raconter du point de vue de ces personnes-là. Sinon, ce seront toujours les mêmes histoires, simplement avec des visages différents. Vertige Media : Qu'espérez-vous voir advenir dans le futur ? OUTO : On sait que le changement ne viendra pas du jour au lendemain. On ne peut pas s'attendre à ce que le nouveau CMO de telle ou telle marque soit une femme de couleur. Mais on encourage les marques à tendre la main aux nouvelles communautés qui sont composées de beaucoup de talent. On doit sans cesse rappeler à cette industrie que cette conversation existe. Et qu'elle ne va pas disparaître. De plus en plus de personnes de couleur entreront dans le monde de l'outdoor. C'est le monde de demain. La question qu'on pose aux marques aujourd'hui c'est : est-ce que vous voulez en faire partie ou pas ? Télécharger et lire l'étude de Opening Up The Outdoors.

  • Faire plaider le caillou : et si nos falaises avaient des droits ?

    Imaginez un monde où les falaises que vous grimpez aient les mêmes droits que vous. Ce n'est pas un conte pour enfants, mais bel et bien une démarche engagée par le mouvement des droits à la nature. À travers des exemples concrets, Gaël Defins – représentant de l'une des associations les plus engagées en France sur la question, Wild Legal – nous explique comment ce monde est possible. Et comment il pourrait redéfinir le rapport avec nos milieux naturels. (cc) Joe Wagner / Unsplash Vertige Media : Quand on parle de donner des droits à une falaise, de quoi parle-t-on exactement ? Gaël Defins : Aujourd'hui en France, aucune falaise, aucun rocher et toute la faune et la flore qui y vivent n'ont de droits. Pour être très clair : parmi les vivants, seuls les humains ont des droits. Après, on a aussi donné des droits aux associations, aux sociétés en tant que personnes morales. Le droit français s'est donc déjà élargi en reconnaissant une personnalité juridique à des structures. Eh bien, ce serait exactement la même chose avec la nature. On lui donnerait une protection supplémentaire à celle qui existe aujourd'hui. Actuellement, on peut protéger des biens : des bâtiments classés ou des milieux naturels par exemple. Mais c'est une protection, pas un droit. Un préfet peut facilement passer outre. Si la falaise possède un droit, ce serait beaucoup plus difficile. Donner une personnalité juridique à une falaise, c'est aussi lui donner la capacité de s'exprimer devant les tribunaux ou devant toute autre institution administrative ou politique. Même si je n'en ai pas très envie, je dis souvent : « Je ne déjeunerai jamais avec Total mais je pourrais déjeuner avec Patrick Pouyanné » (PDG du groupe TotalEnergies, ndlr). En tant que PDG, il représente bien une entreprise qui ne parle pas. Dans la même logique, on donnerait donc aussi des visages et une voix humain·e·s à une entité naturelle. Vertige Media : Qui parlerait concrètement au nom d'une falaise ? Gaël Defins : Il y a plusieurs réponses qu'apportent les différents modèles existants. Si l'on prend l'exemple du fleuve Whanganui en Nouvelle-Zélande, une loi lui a donné des droits en 2017. Cette loi a désigné deux représentants : un pour les tribus maories et un autre pour la Couronne. Le cas néo-zélandais adopte une approche qui mêle la représentation de l'État et celle d'un peuple autochtone qui, ensemble, se retrouvent gardiens du fleuve. « Aujourd'hui, un être vivant qu'il soit animal ou végétal et qui a des besoins vitaux possède les mêmes droits qu'un ordinateur ou une petite cuillère » Mais un autre exemple pourrait davantage s'appliquer en France. C'est le cas de l'Espagne, qui a reconnu une personnalité juridique à la lagune Mar Menor, dans le sud du pays. Les Espagnol·e·s ont choisi un système de tutelle composé de trois comités : un comité de représentants, un comité de surveillance et un comité scientifique. Ces trois comités incluent respectivement des élus, des citoyens tirés au sort, des représentants des secteurs économiques, sociaux et de défense de l’environnement, ainsi que des scientifiques. Ces trois collèges sont les représentants de la lagune. C'est, selon moi, une vision démocratique qui pourrait bien s'appliquer à notre société occidentale. Vertige Media : Cette reconnaissance en Espagne est une première en Europe. Comment est-ce arrivé ? Gaël Defins : C'est là que ça devient passionnant : c'est une volonté citoyenne via une ILP (Initiative Législative Populaire). Soit un système qui permet d'amener une loi devant le Parlement espagnol. Il faut 500 000 signatures manuscrites. Les Espagnols en ont récolté 640 000. Suite à la pollution majeure de la lagune, les citoyens se sont dit : il faut faire quelque chose. Ils ont été appuyés par des juristes de l'Université de Murcie, spécialistes des droits de la nature. La loi a été votée en 2019, mais le décret d'application n'est arrivé qu'en février 2025, parce qu'il y a eu un recours du parti Vox (parti d'extrême droite, ndlr) devant le Conseil constitutionnel espagnol. Le parti a été débouté, ce qui a permis l'application de la loi. C'est intéressant de voir que c'est véritablement une demande populaire. Généralement, quand on parle de personnalité juridique, avec nos grands mots, ça peut questionner. Mais essayons d'être plus lisible : aujourd'hui, un être vivant qu'il soit animal ou végétal et qui a des besoins vitaux possède les mêmes droits qu'un ordinateur ou une petite cuillère. La signature des droits de Garonne © courtoisie de Gaël Defins Vertige Media : Pourrait-on imaginer la même initiative populaire en France ? Gaël Defins : Très difficilement. En France, l'ILP n'existe pas. Nous avons le Référendum d'Initiative Partagé mais il faut environ 4,8 millions de signatures pour l'activer. Ça n'est jamais arrivé. Et ça montre aussi le poids que l'on donne à la démocratie dans notre pays. Cela dit, il existe des initiatives en France. La ville de Bordeaux a signé la déclaration des droits de Garonne pour reconnaître le fleuve en tant que personne juridique. La ville de Paris a organisé une convention citoyenne qui va conduire à une proposition de loi pour défendre les droits de la Seine. Vertige Media : D'où vient le mouvement des droits à la nature ? Gaël Defins : Contrairement à ce qu'on pourrait penser, c'est un mouvement « occidental ». Il a été théorisé par un juriste américain dans les années 1970, Christopher Stone, au moment où une forêt de séquoias se retrouvait menacée par un projet de l'entreprise Walt Disney qui voulait faire une station de sports d'hiver. Stone défendait cette forêt aux côtés d'une association, Sierra Club. Le juge a débouté leur requête au motif que l'association n'avait pas d'intérêt à agir pour défendre la forêt. Alors Christopher Stone s'est dit : si l'association n'a pas d'intérêt à agir, il faut que la forêt puisse directement aller devant les tribunaux. Et il a écrit un livre intitulé Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ? « On dit souvent que la montagne n'appartient à personne mais c'est en vérité l'État qui gère selon des besoins et des intérêts humains, souvent économiques » Cette théorie a ensuite été utilisée par les peuples autochtones. Face au recul de leur liberté, ils s'en sont emparés pour protéger leur propre existence. Celle-ci étant liée à leur milieu et mode de vie, protéger leur milieu, c'était se protéger eux-mêmes. Ils sont devenus les plus grands défenseurs des droits de la nature. Ça a notamment été le cas avec l'Équateur, premier pays à reconnaître en 2008 des droits à la nature dans sa Constitution, grâce à une constituante. Vertige Media : Dans le milieu de l'escalade, des tensions peuvent apparaître entre les pratiquant·e·s en falaise et le vivant qui habite. En quoi les droits de la Nature pourraient apporter des solutions que le droit de l'environnement actuel ne permet pas ? Gaël Defins : En donnant une voix à la falaise, on lui permet d'agir sur ses propres intérêts ainsi que sur les décisions la concernant. Aujourd'hui, ce sont plutôt des grimpeurs qui vont défendre leurs intérêts vis-à-vis d'un milieu naturel. Mais quand est-ce qu'on entend directement le milieu ? À l'heure où on parle, ça n'existe pas. On dit souvent que la montagne n'appartient à personne mais c'est en vérité l'État qui gère selon des besoins et des intérêts humains, souvent économiques. En France, nous avons créé le concept de parc naturel national, et régional (le pays en compte 11, répartis sur environ 8 % du territoire, ndlr). C'est intéressant, car ils bénéficient de protections. Ça pourrait même être une première ébauche de droits de la nature. Mais il faut aller plus loin car cela reste cantonné à des représentations d'intérêts humains qui peuvent varier et donc fragiliser l'intérêt propre du parc. Vertige Media : C'est-à-dire ? Gaël Defins : En reconnaissant les droits d'un milieu naturel, on garantirait une protection juridique au-dessus de la réglementation de protection naturelle qui est soumise aux contingences politiques. Si une falaise a obtenu des droits grâce à l'action de l’État et que cet État change de couleur politique, il serait alors beaucoup plus difficile de lui retirer ses droits. La signature de la déclaration des droits de Garonne © courtoisie de Gaël Defins Vertige Media : À l'échelle locale, beaucoup de grimpeur·se·s ont déjà pensé et mis en place des mesures de protection pour leurs falaises. Comment les intégrer dans un futur où elles auraient des droits ? Gaël Defins : La piste qui a été choisie par l'Espagne le montre bien : les droits de la lagune ont été administrés démocratiquement en prenant en compte les particularités locales qui préexistaient. Je pense qu'il faudra faire la même chose quand les falaises possèderont des droits. C'est aussi une façon de redonner du pouvoir au local, aux personnes qui vivent autour et dans le milieu naturel qu'on souhaite protéger. « Regardez le terme « environnement ». On a imposé un terme qui désigne ce qui environne l'humain avec une vision profondément anthropocentrée où l'homme reste, comme un soleil, au centre de la nature et du vivant » Vertige Media : Le vocabulaire utilisé dans l'escalade emprunte beaucoup au champ lexical de la conquête : il s'agit de « vaincre » une voie, de « conquérir un sommet ». En quoi reconnaître des droits aux falaises permettrait de changer notre imaginaire ? Gaël Defins : Vous me parlez de conquête mais regardez comment le monde économique parle du vivant. On parle de biens, de services, de marchandises... Des penseurs et des chercheurs comme Philippe Descola ou Bruno Latour dans Le Parlement des choses ont déjà beaucoup décrit la manière dont l'homme se considère en maîtrise et en possession de la nature. Il n'y a qu'à décortiquer le terme « environnement ». On a imposé un terme qui désigne ce qui environne l'humain avec une vision profondément anthropocentrée où l'homme reste au centre de la nature et du vivant. Il est temps de dépasser cette vision. Et la démarche des droits de la nature invite à repenser notre rapport et nos liens avec le vivant. Nos propres droits humains – droit à l'air pur, droit à une eau de qualité – n'existeraient pas si le reste du vivant n'était pas là pour nous les offrir. Il faut retrouver cet émerveillement face à la nature et se dire que c'est en la protégeant qu'on pourra continuer à y vivre. Vertige Media : Y a-t-il une possibilité de voir une telle démarche comme les droits à la nature d'aboutir un jour ? Gaël Defins : De plus en plus d'élus, de personnalités politiques et de citoyens s'y intéressent. Énormément de personnes se mobilisent désormais contre des projets écocidaires. On l'a vu avec l'A69 (une autoroute de 62 km visant à relier Toulouse à Castres, ndlr) récemment. Seulement, on voit malheureusement que le droit ne suit pas. La mobilisation populaire aura beau être gigantesque, les décisions de justice peuvent balayer l'intérêt des milieux naturels et des gens qui y vivent. Bref, il manque quelque chose.

bottom of page