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Progresser en escalade grâce à un canard en plastique

Dans la culture informatique, il existe une technique aussi originale qu’efficace : expliquer un problème à un interlocuteur qui ne répond pas, un canard en plastique. Transposée à l’escalade, cette discipline de l’explication pourrait bien faire ce que beaucoup de séances n’osent pas faire : transformer une méthode de grimpe qui ne fonctionne pas en diagnostic. Donc en progrès. Allez !


Canard en plastique
© Al Elmes / Unsplash

La scène est habituelle : un·e grimpeur·euse tombe au même endroit, redescend, remonte, retombe, recommence — et, à mesure que les essais s’empilent, les explications se raccourcissent. « Pas de peau », « Pas la caisse », « C'est morpho », « Pas mon style ». Parfois, c’est vrai. Souvent, c’est surtout commode : cela referme le dossier en donnant l’impression qu’il n’y avait rien à comprendre. Sauf que l’escalade n’est pas seulement un sport de force et de peau ; c’est un sport de petites décisions, empilées à haute fréquence. Où placer un pied, quand verrouiller, quel angle de bassin choisir, à quel moment respirer, quand relâcher... Bref, très souvent, on échoue non pas faute de puissante, mais de logique : une hypothèse implicite, une lecture approximative, une séquence pensée trop vite. C'est alors que dans cette sombre histoire, le canard devient lumineux. Ni gadget ni gri-gri : il devient un dispositif de lucidité. Il oblige à mettre des mots sur ce que l’on fait, jusqu’à entendre, dans sa propre phrase, l’endroit exact où cela ne marche plus.


Qu'est-ce qui est jaune et qui apprend ?


Le « rubber duck debugging » vient d’un livre, et d’une certaine idée de la rigueur. Dans The Pragmatic Programmer (1999), Andrew Hunt et David Thomas décrivent une technique volontairement frugale : quand un problème résiste, on l’explique, pas à pas, à un tiers — pas pour qu’il ou elle trouve la solution, mais pour que la solution se révèle au moment même où l’on tente de rendre sa logique cohérente. Le canard n’est qu’une mise en scène : un auditeur parfait, silencieux, disponible, qui oblige à dérouler jusqu’au bout.


La psychologie de l’apprentissage décrit bien ce mécanisme sous le nom d’« auto-explication » : se forcer à expliquer améliore la compréhension parce que l’explication, en produisant du lien, fait aussi apparaître les trous.

Le détail qui a fait fortune tient en une anecdote devenue canonique. À l’Imperial College London, David Thomas travaillait avec un assistant de recherche, Greg Pugh, réputé excellent développeur. Pugh transportait un petit canard jaune et le posait sur son terminal. Quand ça coinçait, il reprenait depuis le début, phrase après phrase. Le canard ne répondait pas — mais l’explication finissait souvent par faire apparaître l’incohérence qui, jusque-là, se cachait dans les raccourcis mentaux. Le livre insiste d’ailleurs sur l’essentiel : canard, plante en pot, nounours, peu importe. Ce qui compte, c’est l’obligation d’expliciter.


C’est précisément pour cela que la méthode a dépassé le folklore d’open space. Elle a été intégrée à la pédagogie : CS50, le cours d’informatique de Harvard, la présente explicitement comme une technique de débogage, au même titre que des outils plus « sérieux », en expliquant qu’une logique bancale se trahit dès qu’on la raconte correctement. À une époque, sur le campus, des étudiant·es recevaient même leur propre « ddb » — duck debugger. Il est d'ailleurs toujours en vente sur la boutique en ligne de la prestigieuse université.


Canard en plastique Harvard
Le fameux canard en plastique CS50 ddb © The Harvard Shop

En somme, le canard est un petit appareil de rigueur : la version portable d’une idée simple — si une logique ne peut pas être dite clairement, il y a de bonnes chances qu’elle ne soit pas claire du tout.


Parler, c’est tester


Pourquoi cette méthode fonctionne-t-elle si souvent, y compris chez des personnes très expérimentées ? Parce que verbaliser n’est pas « raconter » : c’est soumettre une idée à une contrainte de cohérence. Tant qu’un raisonnement reste intérieur, il peut vivre dans un brouillard confortable — un mélange de sensations, d’intuitions, de raccourcis. Dès qu’il passe par la phrase, il doit choisir un ordre, une causalité, une justification. Et c’est là que les failles se signalent : une hypothèse jamais formulée, un enchaînement qui « tient » parce qu’on ne l’a jamais vraiment déroulé, un « ça devrait marcher » qui s’effondre au premier effort de précision.


Le « canard de grimpe » consiste à faire exactement l’inverse : raconter la séquence comme si elle devait être comprise par quelqu’un d’extérieur.

La psychologie de l’apprentissage décrit bien ce mécanisme sous le nom d’« auto-explication » : se forcer à expliquer améliore la compréhension parce que l’explication, en produisant du lien, fait aussi apparaître les trous. Autrement dit, on n’apprend pas seulement en accumulant des essais, mais en rendant ses propres démarches intelligibles — donc critiquables. Dans le champ sportif, une cousine plus opérationnelle existe : l’auto-discours (« self-talk »). Là encore, ce n’est pas le mantra vague qui sert à se donner du courage, mais une forme de guidage attentionnel. Des consignes courtes, orientées action, qui stabilisent la décision au moment où tout tend à se brouiller : « pied d’abord », « bassin proche », « souffle », « pousse ». Lorsque cet auto-discours est instructionnel, la littérature suggère qu’il peut soutenir la performance en canalisant l’attention vers les bons indices et en réduisant le bruit. Le canard pousse simplement cette logique jusqu’à son point le plus exigeant : il ne se contente pas d’un mot-clé, il réclame le détail. Et le détail a une vertu impitoyable : il interdit l’à-peu-près. C’est précisément pour cela qu’il fait progresser.


Le canard de grimpe


L’escalade connaît déjà l’idée d’« externaliser » sa pensée : la lecture. On observe, on anticipe, on se raconte une méthode. Mais cette narration est souvent une version courte de nous-mêmes — une histoire qui va vite, qui saute des étapes, qui suppose que le corps « fera le reste ». On annonce une intention (« atteindre le bac ») sans écrire le chemin (« avec quel pied, quel angle de bassin, quel timing, quel relâchement »). On confond une direction et une stratégie.


La verbalisation a cet avantage : elle oblige à reconstituer la chaîne, et une chaîne rend les alibis plus difficiles à maintenir.

Le « canard de grimpe » consiste à faire exactement l’inverse : raconter la séquence comme si elle devait être comprise par quelqu’un d’extérieur. Pas pour jouer au ou à la coach, mais pour se donner une obligation rare : être clair·e. On commence par poser une question sèche : où est la complexité, précisément ? Le crux, la sortie, la gestion de l’effort, la lecture, la peur, la coordination ? Puis on déroule, mouvement par mouvement, en nommant ce qui organise réellement l’action : la relation entre mains et pieds, la place du bassin, l’orientation du regard, le rythme, la respiration.


Et on ajoute une formule simple, mais redoutable : « … pour obtenir quoi ? »

— « Je mets le pied là… pour obtenir quoi ? »

— « Je verrouille ici… pour obtenir quoi ? »

— « Je change de main maintenant… pour obtenir quoi ? »


Ce n’est pas une question rhétorique. C’est une manière de rendre les mouvements redevables d’une intention. Le canard n’a pas à valider la réponse, il sert à faire apparaître l’instant où la réponse manque. Le fameux « euh ». En escalade, ce « euh » dit souvent plus vrai que l’échec lui-même : il marque l’endroit où la séquence n’était pas difficile : elle était simplement mal comprise.


Sans transformer la séance en audit, le simple fait de verbaliser fait remonter trois classiques — non pas des « fautes », mais des pièges cognitifs très ordinaires, et donc très efficaces pour saboter une progression.


  • Le bug d’objectif : croire qu’on cherche la solution la plus efficiente, alors qu’on cherche surtout celle qui coûte le moins en inconfort. Sur le papier, l’écart est invisible. Dans le corps, il est immense. On appelle « méthode » une stratégie de minimisation du risque, puis on s’étonne que ça ne tienne pas quand la voie exige justement l’inverse : s’engager, se placer, accepter un moment d’instabilité.


  • Le bug de causalité : incriminer la prise — « elle est mauvaise » — quand la cause se trouve un mètre avant. Un pied posé trop tôt, un bassin resté loin, un verrou pris au mauvais moment, une respiration trop coupée. La verbalisation a cet avantage : elle oblige à reconstituer la chaîne, et une chaîne rend les alibis plus difficiles à maintenir.


  • Le bug du tout-en-même-temps : modifier trois paramètres d’un coup, réussir une fois « parce que ça passe », et baptiser cela « la bonne méthode ». On ne vient pas de comprendre : on vient d’obtenir un accident heureux. Et l’accident possède un défaut majeur : il ne se reproduit pas. Le canard, lui, ramène à une discipline plus austère — mais plus rentable : isoler une variable, tester, apprendre.


Une hypothèse, pas un roman


Le moment décisif, après le diagnostic, c’est l’hygiène d’essais. Le canard ne sert à rien si l’on retourne ensuite au mode « loterie » — celui où l’on recommence en espérant que, cette fois, le corps fera mieux par magie. Tester n’est pas répéter : tester, c’est modifier une variable identifiable et regarder ce que cela produit.


Un essai pour un pied, pas pour « tout le bas du corps ».

Un essai pour un timing, pas pour « être plus dynamique ».

Un essai pour une orientation de hanche, pas pour « mieux se placer ».

Un essai pour une micro-pause, pas pour « gérer la pompe ».

Un essai pour respirer au bon moment — pas quand l’apnée a déjà fait son travail.


Ce minimalisme a quelque chose de frustrant parce qu’il est lent, presque trop sobre pour une discipline où l’on confond souvent intensité et efficacité. Mais c’est précisément sa force : il produit de la connaissance, pas seulement de la fatigue. Il rend l’amélioration traçable. Il transforme un progrès en compréhension plutôt qu’en souvenir vague (« je l’ai fait une fois »).


Au fond, le canard n’ajoute ni force, ni peau, ni courage. Il ajoute quelque chose de plus rare : une méthode pour ne pas se mentir. Il convertit l’échec en information, puis l’information en progression. Dans un sport où l’on romantise facilement « l’instinct », il rappelle une vérité libératrice : on ne progresse pas seulement en répétant. On progresse en répétant avec une explication. Et lorsqu’une explication s’effondre, ce n’est pas un drame. C’est, enfin, un point de départ.

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