Décrochage sportif : l'escalade perd ses adolescentes
- Matthieu Amaré

- il y a 1 heure
- 7 min de lecture
Le 13 janvier 2025, l'étude MGEN révélait que 45,2% des adolescentes françaises abandonnent le sport avant 15 ans malgré un intérêt réel. L'escalade échapperait-elle à cette hécatombe ? Les chiffres de la FFME montrent un décrochage marqué entre 11-14 ans et 15-20 ans, plus important chez les filles que chez les garçons. Derrière le discours rassurant d'une pratique « en voie de féminisation », l'escalade reproduit des mécanismes d'exclusion similaires aux autres sports. Des leviers existent pourtant pour inverser la tendance.

Côté pile, l'escalade se targue d'une féminisation en marche. Côté face, les adolescentes disparaissent des clubs. Selon l'Observatoire 2025 de l'Union Sport & Cycle en partenariat avec la FFME, 48% des pratiquants sont des femmes, et 58% des néo-pratiquants le sont, confirmant « une tendance à la parité quasi-atteinte ». L'édition 2024 affichait déjà 42% de pratiquantes globales et 58% de nouvelles venues. Ces chiffres portent essentiellement sur la pratique libre en salle d'escalade artificielle (SAE), un public adulte et loisir qui masque une autre réalité : celle des clubs et de l'engagement structuré.
Cette réalité, l'étude publiée le 13 janvier 2025 par la Mutuelle générale de l'éducation nationale (MGEN) l'éclaire d'un jour nouveau. Menée par l'institut Kantar auprès de 507 jeunes filles de 13 à 20 ans, l'enquête révèle que 45,2% des adolescentes françaises renoncent à la pratique sportive avant l'âge de 15 ans, « malgré un intérêt réel pour le sport pratiqué ». Ces renoncements ne résultent pas d'un désamour mais de facteurs extérieurs à leur volonté : contraintes sociales, stéréotypes de genre, transformations corporelles liées à la puberté, culture de la compétition jugée dissuasive. Des freins que l'escalade, malgré son image de discipline moderne, ne parvient pas à contourner.
« C'est un effet de la socialisation genrée, inégalitaire, sexuée des filles et des garçons dans notre société »
Aurélia Mardon, sociologue du sport
Les chiffres de la FFME (Fédération française de la montagne et de l'escalade, ndlr), que Vertige Media a pu consulter, le confirment. Entre 11-14 ans et 15-20 ans, le nombre de licenciées chute de 39%, passant de 14 500 à 8 815. Chez les garçons, la baisse est moindre : 31%, de 14 500 à 10 039 licenciés. L'écart se creuse ensuite davantage : entre 21 et 24 ans, on ne compte plus que 1 320 licenciées, soit une chute de 85% par rapport à la tranche d'âge précédente. « Pourquoi l'escalade échapperait à cette logique alors même qu'elle est construite sur un modèle compétitif et sur le modèle d'un corps masculin ? », interroge Aurélia Mardon, sociologue spécialisée sur les questions de genre dans le sport et auteure de Prendre de la hauteur (Presses universitaires de Lyon, 2024, 224 p.), un ouvrage consacré à l'escalade. Une question qui résonne bien au-delà du discours convenu d'un sport qui se « féminise ».

Belle comme un camion
Les 48% de pratiquantes mises en avant par l'Observatoire USC ne distinguent ni les tranches d'âge, ni la pérennité de l'engagement. « Il faut poser la question de l'âge. Quelles sont les catégories d'âge qui pratiquent ? Et est-ce que c'est sur le long terme ? », insiste Aurélia Mardon. Les néo-pratiquantes adultes venues tester l'escalade en SAE masquent l'hémorragie silencieuse des adolescentes dans les clubs. Parmi les raisons qui expliquent ce décrochage identifiées par l'enquête MGEN, la dimension compétitive occupe une place centrale. « La dimension compétitive des pratiques sportives va être un frein à la pratique des filles, parce que les filles, contrairement aux garçons, sont beaucoup moins socialisées à s'investir dans la dimension compétitive », analyse Aurélia Mardon. « C'est un effet de la socialisation genrée, inégalitaire, sexuée des filles et des garçons dans notre société. Donc ça touche tous les sports. »
La sociologue a enquêté dans plusieurs clubs d'escalade et constaté des différences frappantes. Dans les clubs loisirs où la dimension compétitive était mise de côté au profit d'une pratique collective, les groupes d'adolescents restaient stables et mixtes. À l'inverse, dans les clubs axés sur la compétition et qui valorisaient les performances, le décrochage des filles était manifeste. « Moins il y a de filles et moins les filles ont envie d'être présentes, résume-t-elle. Pour se sentir à l'aise dans un groupe, il faut que ce groupe valorise la présence féminine, leur compétence aussi. »
Or, en escalade, même hors compétition officielle, la culture de la performance imprègne la pratique en SAE. Les cotations affichées sur chaque voie transforment chaque séance en évaluation permanente. Progresser devient une injonction, la comparaison une norme. Les réseaux sociaux amplifient cette pression en mettant en scène des corps performants et des réussites spectaculaires. Pour les adolescentes déjà confrontées à une multiplication des espaces d'évaluation, le sport censé être un espace de liberté devient un terrain supplémentaire de jugement. « Les garçons, dans ces clubs-là, vont s'approprier justement l'escalade parce que c'est une façon de valoriser leur statut », observe Aurélia Mardon. Les travaux de la sociologue et de ses collègues montrent que cette appropriation masculine de la dimension compétitive ne relève pas d'une aptitude naturelle mais d'une socialisation différenciée qui finit par créer un environnement hostile aux adolescentes.
La transformation corporelle à l'adolescence constitue une autre raison majeure révélée par l'étude MGEN. 63% des adolescentes estiment que la prise de poids ou le développement de la poitrine rendent la pratique sportive moins agréable. En escalade, discipline physiquement exigeante qui sollicite intensément le haut du corps, cette question prend une dimension particulière. Aurélia Mardon a observé chez les grimpeuses adolescentes un paradoxe révélateur. « Elles valorisent le fait d'être plus fortes que les filles de leur âge. Elles valorisent le fait d'être musclées, mais jusqu'à un certain point. » Celui qui marque la frontière invisible des canons de beauté. Musclée, oui, mais pas trop. Forte, mais pas au point de déroger aux normes esthétiques qui enjoignent les femmes à rester fines.
Lors de compétitions, Aurélia Mardon a entendu des remarques jamais formulées franchement mais chuchotées : « Elle est trop musclée », « Elle est gaulée comme un frigo », « Elle est tanquée ». Des commentaires qui ne visent jamais les garçons et qui révèlent le tabou persistant autour du muscle féminin. « Il y a cette idée que non, les filles ne doivent pas dépasser une certaine mesure pour respecter les canons de beauté », résume la sociologue.
Cette problématique a notamment été au cœur de la campagne « Climb Like a Woman » lancée par la grimpeuse professionnelle Nolwen Berthier le 8 mars 2025 pour dénoncer les stéréotypes qui pèsent sur le corps des grimpeuses et, plus largement, des sportives.
À cette question du corps musclé s'ajoute celle des menstruations. « Quand j'avais travaillé sur ce que les menstruations font aux jeunes filles dans leur manière de vivre tous les jours, et donc dans leur accès au sport, elles m'avaient vraiment dit que le sport, ça pouvait être gênant pour la pratique sportive, raconte Aurélia Mardon. Pourquoi ? Parce qu'on continue encore d'entourer de tabous les menstruations. Je ne parle pas des douleurs, parce que les douleurs, ça entre aussi en compte, mais la peur de la tache, c'est encore une peur qui est profonde et qui n'a vraiment pas lieu d'être. C'est une construction sociale. »
L'escalade porte également en elle une ambivalence autour du rapport poids-puissance. Si ce rapport est souvent valorisé comme une voie pour contourner la question de la force pure, il comporte aussi des risques. La question des troubles alimentaires en escalade de haut niveau a été soulevée à plusieurs reprises par des grimpeuses comme Janja Garnbret, Caroline Ciavaldini ou Emily Harrington, certaines parlant même de fléau. Une problématique qui s'enracine dès l'adolescence, moment où le corps se transforme et où les repères corporels changent.
Rôles-modèles et climat inclusif
Face à ces mécanismes de décrochage, les leviers existent mais restent souvent inexploités. Aurélia Mardon insiste sur l'importance des rôles-modèles féminins. Dans l'un des clubs loisirs où elle a enquêté, deux éducatrices sportives encadraient les cours. « Ça changeait. C'était incroyable », se souvient-elle. « Ça renvoyait une image de la compétence féminine. Oui, les filles peuvent. Elles peuvent être compétentes dans l'ouverture de voie, la transmission, etc. » Cette présence féminine dans des postes d'autorité naturelle — coach, ouvreuse, dirigeante — crée un climat différent et forme un regard différent sur la compétence sportive, y compris chez les garçons.
Mais au-delà de la représentativité, il y a la question du climat quotidien. « Parfois, il peut y avoir des blagues dans les collectifs de pratique. Ces blagues, elles ont parfois des connotations sexistes, observe Aurélia Mardon. Tout ça, ça crée un climat qui peut être dissuasif. Donc c'est important de ne pas faire comme si on n'avait pas entendu, de ne pas faire comme si ça n'existait pas. Mais au contraire de publiquement décortiquer les logiques. »
Pour cela, la formation des éducateurs sportifs est essentielle. « Ça peut paraître être la tarte à la crème mais cela permet de les interroger sur les freins à la pratique des adolescentes. Qu'est-ce qu'on peut mettre en place pour éviter des décrochages ? » L'enquête MGEN propose des pistes concrètes : réfléchir aux tenues, ne pas laisser passer certaines remarques, créer des espaces de parole sur les menstruations.
La question centrale reste celle de la valorisation. Aurélia Mardon s'appuie sur les travaux de sa collègue Carine Guérandel, maîtresse de conférences en sociologie : « Si on valorise la pratique des filles, les résultats en compétition ou les performances des filles, alors les filles vont être à même de s'investir sur le long terme. » Les accompagner dans le milieu de la compétition, les soutenir en cas de difficultés, célébrer leurs réussites autant que celles de leurs homologues masculins.
Le décrochage des adolescentes n'est pas qu'une perte à court terme. Il hypothèque l'avenir de l'égalité dans l'escalade. « Les habitudes corporelles, les habitudes sportives, c'est le résultat de la socialisation. Laisser faire ce décrochage, c'est exclure une partie de la population de pratiques qui peuvent apporter beaucoup de choses. Il y a des questions de leadership aussi. S'il y a moins de rôles modèles, fatalement, les femmes vont moins s'identifier à des figures d'autorité comme les coachs. Elles vont moins avoir envie de s'y investir », analyse Aurélia Mardon.
Pour autant, l'escalade dispose d'atouts objectifs pour rompre ce cercle vicieux. « Ce que je trouvais génial moi dans l'escalade, c'est que c'est un sport qui est intéressant parce qu'il mobilise des compétences qui sont très diverses. Tant la force que la lecture, le fait de savoir se placer, la force dans les doigts, la stratégie. C'est un sport qui, potentiellement, peut ouvrir beaucoup de possibilités », souligne la sociologue. Cette diversité des compétences sollicitées offre une opportunité de ne pas enfermer la pratique dans un modèle unique, centré sur la force brute ou la compétition pure.
Les chiffres FFME révèlent un décrochage significatif, mais celui-ci n'est pas une fatalité. Les clubs et salles disposent de leviers concrets : former les éducateurs aux enjeux de genre, multiplier les rôles modèles féminins dans l'encadrement, créer des espaces de pratique non-compétitifs, valoriser explicitement les pratiques féminines, lever les tabous autour des menstruations et des transformations corporelles. L'escalade, discipline jeune encore en structuration, dispose d'atouts pour construire des pratiques plus inclusives. Reste à savoir si elle saura les saisir.














