Alex Honnold sur Netflix : « Ce n'est pas de l'escalade, c'est un cirque »
- Matthieu Amaré

- il y a 1 jour
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Le 23 janvier prochain, Netflix diffusera en direct l'ascension sans corde de Taipei 101 – une tour de 508 mètres de haut – par la star américaine Alex Honnold. Un événement mondial largement médiatisé qui divise la communauté de l'escalade. Vertige Media a réuni trois voix expertes : Alain Robert, légende du solo intégral, Anthony Andolfo, jeune grimpeur dans ses traces, et Owen Clarke, journaliste américain spécialiste de l'escalade. Un dialogue qui souffle le show et le froid.

Casting
🎙️ Alain Robert – Surnommé le « Spiderman français », il a grimpé plus de 150 gratte-ciels en solo à travers le monde, dont Taipei 101 avec une corde en 2004. 🎙️ Anthony Andolfo – Grimpeur français de 31 ans, il pratique le free solo sur rocher et bâtiments depuis 4 ans. Dans les traces d'Alain Robert, il a notamment grimpé la tour Montparnasse et une tour à Melbourne, pour laquelle il a fait une semaine de prison.
🎙️ Owen Clarke – Journaliste américain spécialisé en escalade, il a interviewé Alex Honnold à plusieurs reprises.
Vertige Media : Quand vous avez appris que Netflix allait diffuser en direct l'ascension d'Alex Honnold de Taipei 101 sans corde, quelle a été votre première réaction ?
Anthony Andolfo : J'ai trouvé ça génial. Je ne m'attendais pas à ce que le free solo sur building soit médiatisé un jour. Il faut savoir que nous, sur les bâtiments, on se fait systématiquement taper sur les doigts. Moi, j'ai fait une semaine de prison en Australie pour ça. Alain aussi a eu droit à la prison. La dernière tour que j'ai faite, Montparnasse, j'ai fait 36 heures de garde à vue. Donc je me suis dit : c'est cool que ça ne soit pas forcément montré comme un truc illégal pour une fois.
Alain Robert : Moi, je n'ai pas trouvé ça très surprenant. J'ai fait 4 ou 5 directs pour des grosses chaînes télé avec des millions de téléspectateurs. J'ai grimpé en solo devant des caméras à Caracas, dans les Émirats, à Rio de Janeiro, au Canada. Pour moi, ce n'est pas une nouveauté. La grosse différence, c'est le retentissement mondial. Mais ça, c'est parce que c'est Netflix.
Owen Clarke : Honnêtement, ça ne m'a pas trop intéressé. Après, je pense que la plupart des gens ont réagi en se disant soit : « Wow, c'est génial ». Soit en criant à la trahison, au fait qu'Alex Honnold se parjure. Moi perso, ma réaction a été : « Sympa, Alex va se faire de l'argent, bonne chance à lui ».
« Netflix, c'est une machine à faire du pognon. Pour eux, l'escalade a explosé sur un plan médiatique. Alors ils y vont »
Alain Robert

Vertige Media : Comment expliquez-vous l'intérêt de Netflix pour le free solo et cette décision d'en faire un événement en direct ?
Owen Clarke : Je pense que c'est assez sinistre en réalité. Les créateurs de contenu, des plus petits aux plus gros comme Netflix, surenchérissent en permanence pour capter notre attention.
Anthony Andolfo : L'escalade a quand même explosé ces dernières années. La discipline est devenue olympique, le documentaire d'Alex, Free Solo, a remporté un Oscar... Netflix se doit de couvrir ce qui est devenu un phénomène, et Alex Honnold leur donne cette possibilité.
Alain Robert : Netflix, c'est une machine à faire du pognon. Pour eux, l'escalade a explosé sur un plan médiatique. Alors ils y vont. Et ils ne font pas dans la dentelle. Ce que j'observe, c'est qu'on peut désormais parler librement des pratiques comme le solo intégral. Avant, ce n'était pas le cas.
Owen Clarke : Ce qui me dérange, c'est cette culture du « Regardez comme je suis dangereux, comme je risque ma vie ». On voit ça partout maintenant : des influenceur·ses qui postent des trucs toujours plus fous pour faire le buzz. Netflix participe à ça. Après, est-ce que je pense qu'Alex fait quelque chose de mal ? Non. Je le connais un peu et je sais qu'il va utiliser l'argent de cette ascension pour sa fondation (destinée aux projets environnementaux et notamment à l'énergie solaire dans les communautés défavorisées, ndlr). Ce n'est pas un mec qui dépense son argent en grosses voitures et en champagne.
Anthony Andolfo : Je ne pense pas qu'il ait lui-même pris l'initiative de faire cette ascension. C'est quelqu'un d'assez introverti, un puriste, on l'a tous vu dans Free Solo. Limite plus rattaché au rocher que tout ce qui se passe autour. En revanche, il dit qu'il pense à Taipei 101 depuis 2012, ça fait 13 ans quand même.
Alain Robert : Quand je suis passé sur son émission de podcast il y a 15 jours, Alex m'a dit que c'était juste une expérience nouvelle pour lui. Mais sa vie, c'est clair, elle est sur le rocher. Elle n'est pas sur les buildings. Les buildings, c'est juste un truc un peu différent pour lui. Dans la bande-annonce que j'ai vue, tu as la sensation qu'il poursuit un grand rêve. Ce n'est pas vraiment ce qu'il m'a dit pendant notre discussion. On sent quand même que Netflix fait monter la sauce par rapport à ce qu'Alex pense vraiment.
Owen Clarke : Alex m'a déjà dit qu'il trouvait ça cool de grimper des buildings. Il y a même des gratte-ciels qu'il voulait faire depuis longtemps. Le truc, c'est que c'est généralement illégal et irrespectueux de le faire sans permission. Il est assez carré là-dessus. Donc je pense qu'avoir l'opportunité de le faire légalement, avec le soutien de la ville, ça résout ce problème pour lui.
Alain Robert : En 2013, avec National Geographic, il s'était intéressé au Burj Khalifa (la plus haute tour du monde, ndlr). Mais le building est impossible à grimper en solo. Alors celui qui a été retenu, c'est Taipei 101, à Taïwan. D'une, la tour peut effectivement être grimpée sans corde. De deux, c'est assez haut. De trois, le gouvernement a donné son accord. En vérité, la grimpe sur building, c'est surtout politique. Quand le gouvernement taïwanais m'a contacté pour la grimper en 2004, c'est parce qu'ils pensaient que la tour était maudite. Des types mourraient tous les jours pendant la construction. Je devais conjurer le sort, en quelque sorte...
Vertige Media : D'un point de vue technique, comment évaluez-vous la difficulté de cette ascension ?
Alain Robert : Il y a quelques temps, j'ai créé une échelle de cotation pour évaluer la difficulté des ascensions sur les gratte-ciels (avec David Chambre, ndlr). Elle va de 1 à 10. Pour Taipei 101, je pense que ça vaut un 5 ou un 6. Alex a récemment affirmé que pour lui, c'était du 6c+. Il a donc une très grande marge par rapport à son niveau maximum. Je ne me fais aucun souci pour lui. Il a pris bien plus de risques en grimpant El Capitan.
Anthony Andolfo : Pour moi aussi, l'ascension est maîtrisée à 100%. Il s'est bien préparé, et quand il va se lancer, tout sera carré. La pression pour lui, c'est peut-être le fait que ce soit médiatisé, en live. Mais c'est quelqu'un qui a l'habitude d'être filmé maintenant.
« Nous sommes confronté·e·s à des tragédies que l'on regarde sur nos téléphones tous les jours. Si Alex tombait, ce ne serait certainement pas la chose la plus traumatisante de la semaine »
Owen Clarke

Owen Clarke : C'est quand même une escalade assez basique. C'est le même mouvement répété 100 fois. Alex s'entraîne tout le temps. Il fait du free solo et du scrambling de haut niveau régulièrement dans les environs de Vegas où il vit. Je suis d'accord, sa marge de sécurité est très large. Et puis tout a été planifié pendant des mois. Ils ont inspecté la voie, nettoyé, vérifié que tout était solide. Ce n'est pas comme Alain qui grimpait parfois sans savoir si un boulon était desserré ou pas. Alain Robert : C'est sûr que quand j'ai grimpé Taipei 101, on n'était pas vraiment dans les mêmes conditions. J'avais 15 points de suture au coude, il pleuvait des cordes et il y avait du vinyle sur 30% des poutres avec de l'huile dessus pour pouvoir les enlever. Je pensais la faire en deux heures, j'ai mis le double. Alex est assujetti à un horaire, mais vu son niveau et sa forme du moment, il devrait grimper rapidement. Ce sont 8 mêmes blocs – c'est le chiffre de la chance en Chine – espacés par des plateformes de 3 mètres de large s'il veut se reposer.
Anthony Andolfo : Le facteur le plus important à prendre en compte, c'est l'endurance. Sur un bâtiment, tu ne te reposes jamais vraiment. Sur Montparnasse, c'était le même mouvement gauche-droite pendant 200 mètres. À Melbourne, j'ai eu plus de mal parce que c'était déversant par moments, mais mentalement, tu ne doutes jamais. Une fois que tu as fait le premier mouvement, il faut que tu arrives en haut, tu n'as plus le choix.
Vertige Media : Qu'en est-il de la question de la responsabilité ?
Owen Clarke : Je ne pense pas qu'Alex ait une quelconque responsabilité. C'est sa vie. On sait qu'il va faire attention, il n'est pas stupide. Chaque jour sur Instagram, je vois des vidéos de gens qui se font exploser en Palestine ou qui meurent de faim au Soudan. Ici aux États-Unis, on a vu une femme se faire assassiner dans la rue en direct. Ce sont des tragédies que l'on voit sur nos téléphones et auxquelles nous sommes confronté·e·s tous les jours. Si Alex tombait, ce ne serait certainement pas la chose la plus traumatisante de la semaine.
Anthony Andolfo : C'est vrai que c'est délicat. La moindre erreur, c'est la vie de quelqu'un qui part, et c'est du direct. Moi, c'est un reproche qu'on m'a souvent fait : « Si tu tombes, je vais être traumatisé à vie ». Mais je ne demande pas aux gens de regarder. Par contre, la responsabilité de donner envie à des gens de le faire, ça, oui, ça peut être embêtant. On me le reproche aussi. Les gens me voient, ils veulent le faire.
Alain Robert : Il faut arrêter, Alex Honnold n'a aucune responsabilité. C'est un professionnel de l'escalade. Quand les gens montent dans leur voiture, ils ne s'identifient pas à Lewis Hamilton que je sache...
Owen Clarke : Je pense que Netflix a davantage de responsabilité. Ce sont des géants médiatiques qui poussent toujours plus le buzz dans l'extrême. Ils sont constamment confrontés à la stagnation de leurs abonné·es. Il leur en faut toujours plus, alors ils organisent des spectacles un peu absurdes. S'il se passe quelque chose, ce sera leur faute. Moi, perso, je suis juste content qu'Alex puisse prendre leur argent [rires].
Alain Robert : Cette question éternelle de notre responsabilité face au danger, je pense qu'elle vient aussi du rapport occidental à la mort. Les gens sont obsédés par ça. Ils ont tellement peur de la mort que quand ils voient d'autres personnes faire des trucs un peu dangereux, ça les ramène à leur propre fin. J'habite à Bali, la plupart des gens sont bouddhistes ici. La mort, on la célèbre, c'est une fête. Il faut arrêter de la considérer comme la punition ultime.
« Quand je grimpe un building, c'est la verticalité pure. La liberté, absolue. C'est le seul moment où quand je grimpe, je commence à chanter »
Anthony Andolfo

Vertige Media : Des millions de personnes vont regarder l'ascension, cela change-t-il quelque chose ?
Alain Robert : Peu de gens le savent, mais quand j'ai grimpé pour Sabado Sensacional à Caracas en 2002, j'étais déguisé en Spider-Man pour la promo du film d'alors. L'opération a rassemblé plusieurs millions de téléspectateurs en direct. Quand j'ai grimpé à Abu Dhabi après une autre ascension, toute la ville klaxonnait. Il y avait des embouteillages sur plus de 150 km. C'était la fête. J'ai ressenti beaucoup d'amour.
Owen Clarke : Je pense qu'il y a quelque chose de beau dans ce qu'Alain faisait. L'ascension sur building peut avoir un certain pouvoir, une certaine beauté. En revanche, je ne pense pas que ce pouvoir se dégage quand tu planifies l'ascension et que tu la fais en direct sur Netflix. C'est juste un spectacle de cirque à ce moment-là.
Alain Robert : C'est différent, oui. Moi, je viens d'une époque où l'escalade n'était pas médiatisée, c'était du one shot. Les ascensions étaient plus spontanées. Là, avec Netflix, on nous bombarde d'infos sur les réseaux sociaux depuis deux mois.
« J'ai découvert d'autres horizons en faisant le show, d'autres façons de vivre, d'autres cultures. J'ai aimé ça. Et je pense qu'Alex va adorer »
Alain Robert
Anthony Andolfo : Pour moi, l'ascension d'un immeuble reste une quête très personnelle. Peu importe qui regarde et ce qu'il en pense, cela reste un refuge pour beaucoup de gens. J'ai fait quelques trucs en solo sur les buildings, et je ne fais pas ça pour la gloire. J'ai 2 000 abonné·e·s sur Instagram, je m'en fous. En revanche, j'aime bien ce côté où je suis dans ma bulle quand je grimpe. Sur un immeuble, la verticalité est pure. La liberté, absolue. C'est le seul moment où quand je grimpe, je commence à chanter.
Alain Robert : Moi, j'ai découvert d'autres horizons en faisant le show, d'autres façons de vivre, d'autres cultures. J'ai aimé ça. Et je pense qu'Alex va adorer. Pendant l'ascension, tu ne penses pas trop parce que tu es concentré. Mais Alex, il aura une telle marge sur Taipei 101 qu'il va pouvoir faire un peu le spectacle. Je l'ai prévenu : les gens ne veulent pas te voir tomber, ils vont te pousser vers le haut, t'acclamer à chaque mouvement vers le sommet.
Vertige Media : Quelle trace cette ascension va-t-elle laisser dans l'histoire de l'escalade ?
Anthony Andolfo : Je pense que pour beaucoup de puristes, ça ne va pas forcément être très bien vu. Par contre, dans l'histoire de l'escalade, c'est intéressant parce que ça va être la première fois qu'il y a un solo en live diffusé dans le monde entier. En termes de popularisation de l'escalade, c'est quelque chose d'énorme. Pour moi, c'est peut-être même l'un des plus gros événements liés à l'escalade grand public qui va avoir lieu. Et ça va être compliqué de faire mieux.
Owen Clarke : Je ne sais pas vraiment. C'est un coup médiatique, du cirque, ce n'est pas une vraie réalisation en escalade. Pour moi, une véritable réalisation, c'est quand un nouveau niveau de difficulté est débloqué, ou quand une voie est cochée pour la première fois et que n'importe qui peut ensuite essayer de le répéter. Là, Alex a eu la permission parce que c'est Alex Honnold. D'autres personnes ne pourront pas aller répéter ça, ils se feront probablement arrêter.
Alain Robert : Moi je pense que ça va quand même laisser une trace. Je ne sais pas vraiment laquelle mais Netflix, c'est plus de 300 millions d'abonné·e·s dans le monde. La portée est énorme. En revanche, pour Alex, ça ne va rien changer. Il n'a plus rien à prouver à personne. Ses grands moments d'escalade, il les a déjà vécus.
L'ascension de la tour Taipei 101 sera diffusée sur Netflix en direct samedi 24 janvier à 2h du matin.














