La lutte inédite des syndicats dans les salles d'escalade américaines
- Matthieu Amaré

- 15 janv.
- 14 min de lecture
Aux États-Unis, les salles d'escalade privées se syndiquent à un rythme sans précédent. Depuis 2021, ce sont désormais 18 sites qui surfent la vague de syndicalisation d'un secteur en pleine ébullition. Bien aidé·e·s par la nouvelle structure Climbing Workers United, les travailleur·ses américain·e·s entendent faire valoir leur droit malgré les menaces et les coups bas de leur direction. Grand récit du probable futur new deal de l'escalade contemporaine.

Colorado, novembre 2025. Il est 10 heures du matin quand cinq grimpeur·ses poussent la porte d'une salle Movement Climbing flambant neuve, quelque part dans les faubourgs de Denver. Molly vient de New York, Dana et Charlie de Philadelphie, d'autres ont volé depuis Chicago. Iels ont traversé le pays, payé leurs billets d'avion de leur poche, pour une seule raison : parler à Anne Worley Moelter, CEO de Movement Climbing + Fitness, la plus grosse chaîne de salles d'escalade privée des États-Unis. Trente sites, plusieurs dizaines de millions de revenus annuels, une croissance fulgurante portée par un fonds d'investissement. Anne Worley Moelter, d'ailleurs, iels ne l'ont jamais vue en chair et en os. Pourtant, iels bossent pour elle, parfois depuis la création de la chaîne. Accueil, cours particuliers, encadrement d'enfants. Iels vérifient les baudriers, enseignent la chute, sourient aux abonnés qui paient en moyenne 100 dollars par mois pour grimper à volonté. Iels gagnent 15 dollars de l'heure.
Anatomie d'une lutte
Quand Dana, Charlie, Molly et consorts débarquent à Denver, le personnel de la salle leur dit d'abord qu'Anne Worley Moelter n'est pas là. En vacances, paraît-il. Assez étrangement, il suffit d'une dizaine de minutes pour qu'une des responsables de l'établissement s'agenouille devant leur groupe en les informant que, finalement, la CEO de Movement est prête à les recevoir « sur son temps personnel ». Avant d'entrer dans la pièce, on leur demande de laisser leurs téléphones. Et quand iels réclament la présence d'un représentant syndical – un droit légal dans ce type de réunion – on leur oppose un refus. Iels acceptent quand même, faute de mieux. L'échange dure une vingtaine de minutes, à huis clos. Puis à l'extérieur, sur le parking de l'établissement, les cinq collègues se regardent, un peu circonspects. Iels confient que les réponses de la direction à leurs revendications étaient vagues, évasives et incomplètes. Mais pour l'instant, peu importe. Iels viennent de confronter leur CEO, en face, après avoir traversé le pays. « Si on a pu venir jusqu'ici et lui parler, imaginez ce qu'on peut faire tous les jours, dans nos salles, là où on travaille », pose Molly.
Cette scène aurait été impensable il y a cinq ans. Tant et si bien qu'en décembre 2025, elle devient le sujet d'un mini-documentaire, publié sur un site de campagne expressément consacré à l'interpellation d'Anne Worley Moelter. Publié sur dearanneworley.org, les sept minutes de vidéo montrent qu'il est possible de regarder sa direction en face quand on est salarié·e de l'industrie de l'escalade aux États-Unis. En vérité, l'initiative est orchestrée par Climbing Workers United, qui organise la lutte depuis ses réseaux branchés à l'été 2025. Elle-même affiliée au syndicat SEIE (pour Service Employees International Union, ndlr), la structure a été montée pour donner de la visibilité aux actions syndicales des travailleur·ses du secteur de l'escalade. Et montrer que le pays tient là l'un des mouvements sociaux les plus inattendus, mais aussi l'un des plus rapides de l'Amérique contemporaine.
En l'espace de dix ans et comme un peu partout dans les pays occidentaux, l'escalade indoor américaine a connu une expansion sans précédent. En 2015, on comptait environ 350 sites outre-Atlantique. En 2025, et selon Climbing Business Journal, on tutoie désormais les 900 salles d'escalade privées. Le marché mondial de l'escalade est aujourd'hui estimé à plusieurs milliards de dollars, et les analystes prévoient une croissance à deux chiffres jusqu'en 2030. Les grandes chaînes comme Movement Climbing (30 salles), Touchstone (18), ou VITAL (8) attirent toujours plus de capitaux privés. Movement, racheté en 2019 par El Cap Holdings – lui-même soutenu par un fonds de private equity (l'investissement dans des entreprises non cotées en bourse, ndlr)–, incarne cette nouvelle ère de consolidation.
« On ne demande pas la lune. On demande juste de pouvoir vivre de ce qu'on fait. Parce que oui, c'est un vrai taf »
Laura, employée de Movement Climbing.
Sauf que pour celles et ceux qui font tourner ces nouvelles enceintes du « cool », rien ne bouge. Ou presque. Les salaires d'entrée pour un poste à l'accueil oscillent toujours entre 13 et 15,65 dollars de l'heure, là où le « living wage » – le salaire permettant de vivre décemment – est estimé entre 25 et 30 dollars dans des villes comme New York, San Francisco ou Los Angeles. Des calculs assez basiques sur la diminution du pouvoir d'achat général dans le pays font apparaître que celui des travailleur·ses du secteur de l'escalade a baissé d'environ 30% en moins de 10 ans. Beaucoup cumulent deux voire trois jobs. D'autres vivent dans leur van, retournent chez leurs parents ou s'entassent à quatre dans un deux-pièces. Pendant ce temps, les abonnements pour grimper en salle explosent : certains dépassent les 150 dollars mensuels.
Ryan, employé à temps partiel au Touchstone de Pasadena, en Californie, est membre du comité de négociation syndical. Il résume la situation, à sa manière : « On te vend le truc comme un petit boulot d'appoint, tu sais, pour financer ta saison de grimpe. Sauf qu'en 2024, avec les loyers qui explosent, tu finis par faire 50 heures dans deux salles différentes juste pour payer ton studio pourri ». Jess, ancien collègue de Ryan devenu organisateur à plein temps pour Climbing Workers United après avoir quitté le groupe préfère rembobiner : « Quand j'ai commencé, en 2016, je pouvais encore me permettre de bosser 25 heures et de vivre. Maintenant ? Impossible. » Alors aujourd'hui, iels sont beaucoup à répliquer pour faire valoir un droit à vivre décemment. Comme le plaque Laura, ancienne « personal trainer » chez Movement Crystal City, en Virginie : « On ne demande pas la lune. On demande juste de pouvoir vivre de ce qu'on fait. Parce que oui, c'est un vrai taf. »
Alex Honnold, des clodos et le FBI
Quand en novembre 2023, à New York, les employé·e·s de VITAL Brooklyn annoncent publiquement leur intention de se syndiquer, un évènement tombe à pic. Alex Honnold, légende vivante de l'escalade dont le documentaire a été récompensé d'un Oscar en 2019, enregistre un podcast dans leur salle. Les organisateur·ices foncent le voir après l'émission, tout excité·es à l'idée de partager la nouvelle. Honnold les écoute poliment, puis lâche : « Oh… pourquoi ? C'est pas un peu juste un job temporaire ? »
La question claque comme une gifle. Et résume à elle seule le malentendu culturel autour duquel tourne le mouvement dans la communauté de la grimpe. Pour beaucoup, travailler dans une salle d'escalade reste perçu comme un petit boulot d'étudiant, un job que l'on occupe entre deux voyages à Yosemite. Cette vision romantique du « dirtbag climber » – ce grimpeur vagabond qui bosse six mois pour financer une année de vie en van et de projets en extérieur – irrigue encore l'imaginaire du milieu. Sauf qu'elle ne colle plus à la réalité.
Aaron Vanek, organisateur chez VITAL Brooklyn et auteur d'un article publié dans la revue Convergence intitulé Why Unions Belong in Climbing Gyms, l'exprime sans ambages : « Les ouvreur·ses utilisent des perceuses industrielles, des clés dynamométriques, des systèmes de sécurité complexes. Ils bossent à des hauteurs où une erreur peut être fatale. Les instructeur·ices enseignent à des mômes de six ans comment tomber sans se casser la gueule, gèrent des groupes de quinze gamins surexcités. L'accueil, c'est pas juste scanner une carte : c'est gérer les conflits, rassurer les débutants, surveiller la salle, anticiper les urgences. C'est un métier qualifié. Point ».
« Ils te répètent que t'es une famille, que la culture d'entreprise est cool, que tu peux parler direct à ton manager. Mais quand y'a un vrai problème, t'as aucun recours. Aucun. »
Ryan, employé de Touchstone à Pasadena, en Californie
Les représentations du métier de l'escalade en salle comme un « petit boulot passion » provoquent même parfois des situations ubuesques. En octobre 2023, les dirigeant·e·s d'une des salles californiennes du groupe Touchstone reçoivent un message inquiétant : un abonné menace de commettre un acte violent contre les sites de la chaîne « parce que Dieu a parlé ». Pendant que la direction dissimule ladite menace à son staff, le FBI ouvre une enquête et l'affaire est reprise par le LA Times. Certain·e·s employé·e·s l'apprennent dans la presse. Et hallucinent. « On était là, à l'accueil, à faire notre taf, sans savoir si on était en danger ou pas », pose Jess. Les client·es sont également surpris·es. Pendant trois jours, le management de Touchstone n'a rien dévoilé à ses équipes ni à ses clientèles et se retrouve sur la défensive. Quand les détails de l'affaire finissent par sortir publiquement, pas d'excuses franches. Pas de débriefing collectif. Jess continue : « La réponse de la boîte, c'était du genre : "Ouais, désolé, mais bon, faut pas paniquer". C'est là qu'on s'est dit : "OK, on a besoin d'un syndicat". » Depuis la salle voisine de Pasadena, Ryan ajoute : « Ils te répètent que t'es une famille, que la culture d'entreprise est cool, que tu peux parler direct à ton manager. Mais quand y'a un vrai problème, t'as aucun recours. Aucun. » Cette logique paternaliste que les intéressés surnomment « mom-and-pop management », revendiquée par beaucoup de chaînes pour justifier l'absence de structures formelles, s'effondre dès qu'un conflit émerge. Et quand ces conflits touchent à la sécurité physique ou aux conditions de travail, ce caractère informel devient dangereux. Pour Aaron Vanek, l'enjeu dépasse même les salles d'escalade : « Si on arrive à prouver qu'un syndicat vaut le coup dans une salle d'escalade, on prouve qu'il vaut le coup partout. Parce que si nous, on n'est pas assez "sérieux"pour mériter un syndicat, alors qui l'est ? Les baristas ? Les vendeurs en magasin ? Les profs de yoga ? C'est ça, le vrai combat. »
Une bataille après l'autre
Le mouvement de syndicalisation des salles privées d'escalade américaine n'a pas commencé en 2025. Avant les campagnes de Climbing Workers United, une brèche s'était déjà ouverte en novembre 2021, à Arlington, en Virginie. À ce moment-là, les employé·e·s de Movement Crystal City sont une majorité à voter en faveur de la création d'un syndicat. C'est une première dans l'histoire de l'escalade américaine. Wendy, Gus, Laura, Sylvain : ils sont une dizaine à avoir porté la campagne pendant neuf mois, en mode guérilla. Échanges d'emails cryptés, réunions « off-site » dans des cafés, cartes de signatures récoltées en catimini. Car aux États-Unis, tant que vous ne remportez pas une élection digne de ce nom, vous pouvez être licencié·e pour « activité syndicale ». Légalement, c'est interdit. Dans les faits, c'est monnaie courante.
Le mouvement des travailleur·ses de Crystal City ne part pas de nulle part. Depuis 2021, une vague de syndicalisation traverse l'économie de service américaine : Starbucks (plus de 400 cafés syndiqués en trois ans), Amazon (entrepôt de Staten Island), Apple Store (plusieurs boutiques). La pandémie a servi d'accélérateur : confinements, licenciements massifs, réouvertures chaotiques, et avec eux, une prise de conscience brutale de la précarité. Les fermetures des salles d'escalade en 2020 ont été suivies de réductions d'effectifs, de suppressions de postes à temps plein, de réouvertures sous-staffées. Fin 2021, Crystal City gagne une première bataille, mais la lutte est loin d'être finie. El Cap Holdings, maison-mère de Movement, conteste l'élection sur trois points : la légalité de l'inclusion des responsables d'équipe dans l'unité de négociation, l'utilisation de la page Facebook de l'entreprise par les organisateur·ices, et des accusations de « coercition syndicale ». Toutes les objections sont rejetées. En avril 2022, le certificat de syndicat est officiellement délivré. Deuxième bataille remportée. Cette fois-ci, c'est même une victoire historique. Et pourtant.
Trois ans plus tard, en janvier 2025, Crystal City n'a toujours pas de contrat. Les négociations ont mis 14 mois à démarrer. Depuis, elles traînent. Aucune augmentation de salaire depuis la syndicalisation. Pire : la direction propose de baisser le salaire minimum d'entrée à 13 dollars de l'heure et de supprimer certains avantages, comme les abonnements gratuits pour le staff. Dans le même temps, des emails internes et des vidéos circulent dans les autres salles Movement, martelant le même message : « Regardez ce qui arrive quand on se syndique. Regardez Crystal City. » Gus, qui a fini par démissionner de son poste de responsable d'équipe à plein temps pour passer à temps partiel sous la pression managériale, résume : « Ils font tout pour nous épuiser. Ils savent qu'on a pas les moyens de tenir indéfiniment ». Wendy et Sylvain ont eux aussi quitté leurs postes de responsables, citant un climat de surveillance accrue et de micro-management ciblé sur les organisateurs syndicaux. Sur la seule année 2024, les employé·e·s de Crystal City ont déposé cinq plaintes pour pratiques de travail déloyales auprès du National Labor Relations Board (NLRB), l'autorité fédérale qui régule les relations de travail. Créée en 1935 sous l'ère du New Deal, l'institution est censée être le gardien du droit syndical américain. Problème : les procédures sont très lentes. Une procédure peut prendre des mois, voire des années. Et les sanctions, souvent, se limitent à des « back pay » (rattrapage salarial, ndlr) et des ordres de cesser les pratiques illégales – rarement de quoi terroriser un groupe comme El Cap, qui dispose d'armées d'avocats. Le temps des procédures, la direction a tout le temps de cibler les frondeur·ses et les discriminer. Ainsi, une des plaintes des travailleur·ses de Crystal City pointe la suspension des augmentations salariales uniquement dans les salles syndiquées. Une source raconte aussi que la direction avait offert des vestes de la marque Mammut à l'ensemble des équipes... sauf celle d'une salle en cours de syndicalisation.
« Ils nous ont envoyé des piles de courrier à la maison. Genre, des enveloppes tous les deux jours avec des tracts qui disaient que les syndicats allaient nous prendre notre argent, qu'on allait perdre nos avantages, qu'on ne pourrait plus parler à nos managers. Bref, une enquête digne de Scooby-Doo »
Jess, ancien employé de Touchstone à Pasadena Chez Touchstone, les patrons rivalisent aussi d'inventivité pour tuer dans l'oeuf toute velléité d'union. Ryan se souvient des « captive audience meetings » – ces réunions obligatoires où la direction explique à l'ensemble du staff pourquoi le syndicat serait une mauvaise idée. Une pratique techniquement illégale, mais encore largement pratiquée. « Ils nous ont envoyé des piles de courrier à la maison, continue Jess. Genre, des enveloppes tous les deux jours avec des tracts qui disaient que les syndicats allaient nous prendre notre argent, qu'on allait perdre nos avantages, qu'on ne pourrait plus parler à nos managers. Bref, une enquête digne de Scooby-Doo. » Il éclate de rire en repensant à la réaction du CEO de Touchstone, Mark Melvin qui a dû lui-même calmer le jeu : « Il nous a même envoyé une lettre d'excuse pour le nombre de mailings. Genre : "Oups, désolé pour le spam" ». Quand elles ont lieu, les sessions d'échange des comités de négociation entre les jeunes syndicats et la direction sont qualifiées de « surréalistes » par les deux anciens collègues. Ryan déroule : « T'es face à trois représentants de Touchstone et un avocat dont le cabinet est notoirement anti-syndical. C'est lui qui parle pour tout le monde. Les autres ne lâchent pas un mot. On pose une question, et l'avocat répond : "Je vais devoir vérifier ça". Six semaines plus tard, t'as toujours pas de réponse. » Depuis, Mark Melvin figure respectée du milieu de la grimpe californienne, leur aurait promis de ne pas être un « union-busting CEO », soit un PDG anti-syndicat. Lors d'une réunion pré-élection, il aurait même déclaré : « Si vous votez pour le syndicat, j'accepterai. Je pensais savoir mieux, mais si c'est ce que vous voulez, j'écouterai. » Cela dit, cela fait six mois, et ni Jess ni Ryan ni aucun membre des comités de négociations n'ont reçu à ce jour de contre-proposition sur les questions salariales et autres avantages. Salaires alignés sur le living wage, plan de sécurité conforme à la loi californienne sur la prévention de la violence au travail, structure de communication claire, protections contre le harcèlement sexuel... autant de revendications qui restent lettre morte. Rien d'extraordinaire pourtant, pour Jess. « On ne demande pas de réinventer l'industrie, explique-t-il. On demande juste d'appliquer la loi. »
Sous les prises, la plage ?
Malgré les obstacles, d'autres salles s'organisent dans le pays. VITAL Manhattan vote la création d'un syndicat en 2023. VITAL Brooklyn suit en 2024. En Californie, les cinq salles Touchstone de Los Angeles se syndiquent début 2024 avec Climbing Workers United, créant une unité de 170 employés – accueil, ouvreur·ses, coachs, instructeur·ice·s yoga, personnel d'entretien. Vertical Endeavors, dans le Midwest, voit six de ses salles s'unir. Plusieurs enceintes du groupe Movement suivent. En trois ans, c'est 18 salles, dans 6 États différents, qui ont basculé dans la syndicalisation. Un mouvement sans précédent.
Si les groupes Movement et Touchstone illustrent la guerre d'usure, celui de VITAL raconte une autre histoire. En 2023, après une campagne où la direction avait d'abord joué la carte anti-syndicale (un manager avait envoyé un email conseillant de ne « surtout pas » se syndiquer si « vous faites partie d'une petite équipe sympa », ndlr), les employé·es votent massivement pour la création d'un syndicat. Et au lieu de multiplier les procédures, VITAL change de cap. Négociations de bonne foi, avancées rapides. En 2024, moins d'un an après le vote, un contrat de trois ans est signé avec les représentant·e·s syndicaux. Le texte devient même un exemple de contrat de référence pour le secteur. Salaire minimum garanti à 18 dollars de l'heure dès la signature, avec progression automatique vers 20 dollars, puis 23,50 dollars minimum en 2027. Fin de l'emploi « à volonté » (« at-will employment », où un employeur peut licencier sans justification, ndlr). Congés payés, absences météo rémunérées (lorsque des intempéries empêchent l'ouverture de la salle, ndlr), création d'un conseil paritaire pour discuter des évolutions de l'entreprise.
Pendant les négociations, VITAL accorde même trois hausses de salaire à l'ensemble du staff, avec l'accord écrit du syndicat. La preuve, juridiquement indiscutable pour Aaron Vanek, qu'une entreprise peut augmenter ses employé·e·s syndiqué·e·s si elle le souhaite. « Ils disent qu'ils peuvent pas nous augmenter parce qu'on négocie. C'est faux. La loi dit juste qu'ils peuvent pas changer unilatéralement les conditions sans nous consulter. Mais si on dit oui, ils peuvent. VITAL l'a fait. Trois fois. » Un succès qui devrait motiver leurs homologues à poursuivre leur Google Docs collaboratifs, leurs infographies sur Instagram ou la distribution de carte de soutien au format des cartes d'assurrage qu'on accroche au baudrier. L'initiative de Climbing Workers United sur les réseaux a fait tache d'huile. Les campagnes de solidarité entre travailleur·ses de la grimpe dépassent désormais les grands groupes et on peut apercevoir des stickers de soutien sur les gourdes et les sac de magnésies de petites salles indépendantes.
« La question, c'est pas est-ce que les travailleur·ses méritent de vivre décemment, c'est comment on organise une industrie pour que ce soit possible »
Aaron Vanek, travailleur syndiqué de VITAL Suite à la première grande vague de syndicalisation des salles Touchstone en 2024, un soutien inédit était venu de la clientèle qui avait alors appelé au boycott, au printemps 2025. Jess se souvient : « C'était incroyable. Des dizaines et des dizaines de grimpeur·ses sont venu·es. Ils nous soutiennent encore à fond. » Ryan ajoute : « On a reçu des messages de partout. Y'a des salles en Arizona, au Texas, en Oregon qui nous contactent. Le mouvement est en train de devenir national. » Dans un pays qui a vu son taux de syndicalisation passer de 35% dans les années 1950 à 11% aujourd'hui, quel avenir peut-on dessiner pour les travailleur·ses de la grimpe ? Peut-être que le cas tout récent de la Portland Rock Gym peut leur inspirer un beau croquis. En décembre 2025, cette salle est devenue la première salle d'escalade privée aux États-Unis à accorder une reconnaissance syndicale volontaire, sans élection via le NLRB. Pour Aaron Vanek, le train est en marche. Le jeune syndicaliste croit même savoir que son secteur vient de poser suffisamment de jalons pour ne plus jamais revenir en arrière sur ses acquis sociaux. « La solution, c'est de repenser le modèle économique, écrit-il. Pourquoi Movement doit faire des marges de 15 % pour satisfaire un fonds de private equity ? Pourquoi on peut pas imaginer des structures coopératives, des salles à but non lucratif ? La question, c'est pas 'est-ce que les travailleur·ses méritent de vivre décemment, c'est comment on organise une industrie pour que ce soit possible. » Sur le parking de la salle Movement du Colorado, Molly, Dana, Charlie et les autres se prennent une dernière fois dans les bras avant de repartir chacun·e dans leur contrée. En partant, iels savent bien qu'ils n'ont encore rien obtenu. Mais une idée a suffisamment fait son chemin pour qu'une caméra les accompagne et donne une ampleur inédite à un combat qu'iels n'aurait sans doute pas pu mener quelques années auparavant. Alors Molly en profite. La jeune femme se plante devant l'objectif et lâche une dernière fois : « On est pas plus avancé mais on a traversé le pays pour remettre la CEO à sa place. Et rien que pour ça, ce qu'on fait est cool ».














