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Coupes du monde d’escalade en Chine : l'emprise du milieu

Le 9 janvier 2026, World Climbing a mis en ligne le calendrier final de sa saison : treize étapes, dont quatre en Chine. Comme l’information ressemble à une mise à jour de tableur, elle a glissé sous les radars. Sauf qu’en 2026, un circuit de Coupes du monde d’escalade n’est plus seulement une tournée sportive : c’est aussi une carte d’audience, une stratégie de diffusion, et une manière très concrète de désigner où se fabrique le centre du jeu.


Guiyang Escalade
© Caleb Timmerman/IFSC

On aime l’escalade pour ce qu’elle raconte quand elle échappe aux institutions : le geste, l’instinct, la solitude paradoxale d’un mouvement accompli devant tout le monde. La compétition internationale, elle, a une esthétique beaucoup plus prosaïque : des dates, des villes, des disciplines, et un mot qui revient même quand personne ne le prononce : « marché ». Et quand la fédération choisit de s’appeler World Climbing, qu’elle rebaptise son circuit en « World Climbing Series », et qu’elle verrouille, noir sur blanc, quatre étapes chinoises pour ouvrir puis refermer une partie de la saison, ce n’est pas seulement un agenda. C’est un récit industriel, avec ses chapitres et ses conditions de publication. La Chine, dans cette histoire, n’est pas « une destination ». Elle est une structure : celle qui permet d’organiser vite, de diffuser fort, et d’installer un spectacle dans une base domestique massive.


Le retour du dragon


World Climbing confirme donc quatre étapes en Chine sur treize. Chiffré simplement, cela fait 4/13, soit 30,8 % du circuit dans un seul pays. Dit autrement : presque un tiers de la saison logé à la même adresse. La Chine « encadre » le calendrier, au sens très littéral : elle apparaît au début, puis réapparaît à la fin de l’été, comme si elle tenait l’agrafe du récit.


Début mai, la grimpe s’ouvre à Keqiao, district de Shaoxing dans la province du Zhejiang (côte Est), avec une manche de bloc du 1er au 3 mai. La semaine suivante, cap sur Wujiang, dans l’orbite de Suzhou (région de Shanghai), du 8 au 10 mai, pour difficulté et vitesse. Puis la saison revient en Chine en septembre : Guiyang, capitale du Guizhou (Sud-Ouest), accueille la vitesse du 11 au 13 septembre, et Chongqing, mégapole du haut Yangtsé (Sud-Ouest), enchaîne du 18 au 20 septembre.


La vitesse ne sert pas seulement à départager des individu·e·s, elle sert à fabriquer du rythme, des affrontements, des images qui se partagent.

Etapes coupe du monde

À ce stade, on pourrait s’arrêter là, cocher les cases, passer à autre chose. Sauf que le détail qui suit est révélateur : sur les étapes de vitesse de septembre, World Climbing annonce aussi des formats de relais, dont une version mixte, c’est-à-dire par équipe avec un duo femme-homme. La mécanique exacte du format est précisée dans la documentation sportive, mais l’intention est déjà lisible : la vitesse ne sert pas seulement à départager des individu·e·s, elle sert à fabriquer du rythme, des affrontements, des images qui se partagent. Enfin, il y a Chongqing. Parce que Chongqing n’est pas « une ville de plus » : c’est un symbole de continuité retrouvée. La métropole avait accueilli des étapes de Coupe du monde de manière récurrente avant la rupture sanitaire. La revoir s’inscrire au calendrier 2026, c’est la preuve que le circuit ne revient pas timidement en Chine : il s’y réinstalle.


Coucou l’algorithme


Si la Chine pèse autant dans ce calendrier, ce n’est pas seulement parce qu’elle sait accueillir un évènement. C’est aussi parce qu’elle sait le diffuser. Et qu’elle diffuse comme il s'agit de le faire en 2026 : sur une plateforme. C'est ainsi qu'une chaîne baptisée Bilibili voit le jour en se situant moins comme une « chaîne » qu’une « video community » pour « enrichir le quotidien des jeunes générations en Chine ». Née à la fin des années 2000, la plateforme s’est construite sur une logique communautaire et participative, où l’on ne vient pas seulement regarder, mais appartenir. Et son marqueur culturel le plus lisible, même vu de loin, tient dans ces commentaires synchronisés qui traversent l’image pendant la lecture (le fameux « danmu », ou « bullet comments », ndlr) : un dispositif qui transforme un direct en conversation collective, comme si le public regardait ensemble — même quand il est dispersé.


Et là, on comprend mieux ce que « diffuser » veut dire en 2026 : ce n’est pas seulement placer une caméra devant un mur, c’est installer un sport dans un lieu d’usage, jusqu’à ce qu’il ressemble à une habitude.

Le 11 septembre 2025, World Climbing annonce un accord : Bilibili devient « la maison de l’escalade » en Chine et doit diffuser tous les événements restants de 2025 ainsi que l’intégralité de la saison 2026 sur le territoire chinois. Dans son communiqué, l’organisation avance l’échelle : plus de 360 millions d’utilisateur·rice·s actif·ve·s mensuel·le·s et plus de 100 millions au quotidien. Et Bilibili, de son côté, publie des métriques du même ordre : au troisième trimestre 2025, l’entreprise annonce 117,3 millions d’actif·ve·s par jour, 376 millions par mois, et 112 minutes de temps passé moyen quotidien.


Ce que ça signifie est très concret : le sport ne se contente plus d’être « diffusé » comme un programme, il devient un contenu intégré à un écosystème d’usages — notifications, replays, commentaires, séquences recoupées et recirculées. Et là, on comprend mieux ce que « diffuser » veut dire en 2026 : ce n’est pas seulement placer une caméra devant un mur, c’est installer un sport dans un lieu d’usage, jusqu’à ce qu’il ressemble à une habitude. Dans cette logique, le calendrier n’est pas une conséquence, il est un carburant. Quatre étapes en Chine, ce n’est pas seulement quatre week-ends de compétition : ce sont quatre pics d’attention domestique, quatre occasions de raconter des athlètes « à domicile », quatre opportunités de transformer l’escalade en feuilleton — donc en produit culturel.


Le carburant du calendrier


On peut, bien sûr, réduire l’équation à « des villes qui paient ». Mais la réalité est plus robuste, et c’est elle qui rend l’ensemble crédible : un écosystème de pratique qui grossit vite. Sur le plan des infrastructures, la dynamique est documentée, même si elle appelle toujours un peu de prudence sur la manière dont les chiffres sont agrégés. Un article publié sur China Daily relayant un rapport de la Chinese Mountaineering Association évoque 636 salles commerciales d’escalade en Chine fin 2023, avec une hausse de 31 % par rapport au début 2022. Les mêmes ordres de grandeur circulent dans d’autres récits institutionnels ou médiatiques chinois en anglais, et convergent sur l’idée suivante : le marché intérieur s’est suffisamment densifié pour soutenir une présence internationale plus régulière.


À ce niveau, on sort de la simple vitrine. Une Coupe du monde rentable, ou au moins durable, repose sur un triangle très banal : des athlètes, des salles, des audiences. Et si World Climbing insiste sur la « fondation » chinoise, ce n’est pas de la poésie. C’est le vocabulaire d’une filière : une base pratiquante, une base spectatrice, une base économique. Dans ce cadre, la saison 2026 ressemble moins à « un retour en Chine » qu’à une revalidation d’une évidence : le circuit se cale là où l’on peut à la fois produire l’événement et amortir le récit.


Quatre étapes dans un même pays, c’est massif, mais ce n’est pas inédit. La Chine l’a déjà fait trois fois au cours des années 2010. Et elle n’est pas la seule à avoir, un jour, transformé le calendrier en affaire domestique. Si l’on cherche le record historique du « pays-hôte » version surcharge, les archives montrent un cas italien particulièrement dense au début des années 2000 : en 2002, l’Italie a accueilli cinq étapes de Coupe du monde, toutes disciplines confondues. Autrement dit, la Chine 2026 n’est pas une extravagance isolée : c’est une réédition contemporaine d’un mécanisme ancien, avec des outils modernes. Et ces outils modernes, ce sont précisément les plateformes.

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